Alfonso Leonetti est mort à Rome le 26 décembre dernier à l'âge de 90 ans.
Il avait commencé son activité politique dans les Jeunesses socialistes de sa région natale, les Pouilles, avant s'établir à Turin en 1918. C'est dans cette ville qu'il développa une activité de journaliste de premier plan en collaborant au quotidien du Parti socialiste, Avanti !, au Grido del Popolo et, ensuite, à côté de Gramsci, à l'Ordine Nuovo. En 1922, à Trieste, il dirige le quotidien Il Lavoratore, et deux ans après, il devient directeur de l'organe central du Parti communiste, l'Unita.
En 1923, il entra dans la direction du nouveau parti. L'année suivante, il participe à Moscou au Ve congrès de l'Internationale communiste. Mais la dictature fasciste, qui s'était déjà installée, commença à le frapper. Il est arrêté et blessé et, après une période de travail clandestin, il doit s'exiler en France. De 1923 à 1930 il est membre du Bureau politique du parti. Alors que la bureaucratie prend le contrôle du PCUS et que l'Internationale communiste se bureaucratise à son tour, Leonetti, qui s'était formé sous l'influence de Bordiga et de Gramsci et qui avait connu les dirigeants de l'Internationale de l'époque de Lénine, maintient son indépendance de jugement politique. En effet, lors du tournant ultragauche que la bureaucratie de Moscou impose à tous les partis communiste, il prend position contre ce cours ultimatiste et sectaire en rompant avec Togliatti qui, après sa période boukharinienne, avait désormais capitulé face à Staline.
Il mène sa bataille avec Pietro Tresso et Paolo Ravazzoli, eux aussi membre du Bureau Politique. A l'époque, les « Trois » - c'est ainsi qu'on les désignait - n'étaient liés à aucun coura:. ni à aucun dirigeant de l'Internationale communiste. Tout simplement, il partaient d'une analyse de la situation en Italie qui ne correspondait absolument pas au tableau dressé par la direction du Komintern, et il rejetaient des méthodes étrangères à toute la tradition du mouvement ouvrier.
Ils sont accusés d'être des provocateurs, des lâches (parce qu'ils estiment irresponsable d'envoyer des cadres en Italie pour préparer une insurrection qui ne pourra pas avoir lieu), des « fractionnistes ennemis du parti ». Pourtant - comme des études multiples l'ont prouvé d'une façon incontestable - Gramsci lui-même était arrivé dans sa prison à des conclusions politiques assez proches des leurs.
Le conflit s'achève dans la même année 1930 par l'expulsion des « Trois ». C'est alors que ceux-ci prennent connaissance du fait que Trotsky et l'Opposition de gauche avaient adressé à l'orientation du Komintern des critiques qui allaient dans le même sens que leurs critiques à Togliatti et à ceux qui le soutenaient au sein du Bureau politique. Ainsi naît la « Nouvelle opposition italienne » (NOI), à laquelle participent d'autres cadres expérimentés, comme Mario Bavassano et Teresa Recchia. Le bulletin de la NOI, qui témoigne de la bataille menée par ce secteur de l'Oppesition de gauche, a été publié à nouveau en 1977 à Rome.
Leonetti participe activement aux batailles de l'Opposition de gauche. et devient membre du Secrétariat International de celle-ci, mais il s'éloigne du mouvement trotskyste avant même le congrès de fondation de la Quatrième Internationale en 1938. A ce moment, le groupe des marxistes révolutionnaires italiens était extrêmement divisé et affaibli. Leonetti s'était entre autres opposé à la tactique entriste prônée par Trotsky en 1934. Selon la déclaration qu'il devait faire beaucoup plus tard, en 1962, déjà à l'époque des fronts populaires il était convaincu que les positions du PCI étaient correctes.
Pendant la guerre, il se lie à la résistance qui opère dans la HauteLoire sous la direction du PCF, il collabore au journal L'Appel, et il gagne la confiance des militants de la région qui lui donnent en 1944 la carte du parti, mais Togliatti intervient et la décision est annulée.
Pendant les années suivantes, Leonetti ne peut développer qu'une activité essentiellement littéraire, en collaborant à des revues de gauche ou indépendantes et en menant des recherches sur la histoire du mouvement ouvrier. Par exemple, en 1952 il publie le volume concernant l'Italie dans la grande collection Mouvements ouvriers et socialistes (Chronologie et bibliographie) dirigée par E. Dolléans et M. Croizier (Les Editions ouvrières, Paris).
En 1960, il rentre en Italie et il rétablit le contact avec des vieux camarades, en premier lieu Umberto Terracini, qui avait été lui aussi exclu du parti, mais y avait été réintégré par la suite. En 1962, après le XXII• congrès du PCUS, il franchit le Rubicon, il est de nouveau membre du PCI, et il déclare entre autres : « Aujourd'hui, toutes les raisons de désaccord avec la ligne générale du PCI ont disparu. Par la critique à Staline et aux erreurs du passé, le XX° et le XXII° congrès du PCUS ont redonné un grand élan à l'édification du communisme et au renforcement du léninisme dans les partis communistes ».
« C'était une erreur politique, écrivit l'organe des marxistes révolutionnaires italiens, Bandiera Rossa, dans son article consacré à la disparition de Leonetti - mais on peut lui concéder les circonstances atténuantes. Qui plus est, ceux qui seraient tentés de considérer Leonetti comme un transfuge ou un rénégat du marxisme révolutionnaire. doivent prendre act de ce qui suit : tous ses écrits depuis 1962 se sont efforcés non seulement de rétablir avec ténacité et passion (et sans repentance) les vicissitudes du mouvement ouvrier dont il avait été protagoniste et de dénoncer les crimes du stalinisme, notamment à l'égard des militants communistes italiens en URSS, mais aussi de réaffirmer sa confiance dans le socialisme (la vieille utopie qui est une réalité »), dans l'internationalisme (en souhaitant la relance d'une coordination internationale des travailleurs et des partis communistes), dans le marxisme ». Il a surtout conservé sa conviction sur la nécessité de l'Internationale « pour assurer la victoire du socialisme dans le monde ».
Son testament politique, publié un mois après sa mort par le quotidien du PCI, l'Unité est un document absolument remarquable. Voilà ce qu'il dit :
« Le vieux Edouard Herrior, maire radical-socialiste de Lyon, en craignant que son ami le cardinal Gerlier ne lui joue un mauvais tour en le congédiant de ce monde par sa bénédiction à un athée, qui se serait converti in articulo mortis, laissa un testament où il disait qu'il mourrait en athée et en radicalsocialiste, quoique qu'il puisse dire au moment de la mort. Mon ami et camarade Ottavio Pastore (juillet 1881 .
7 juin 1966) mourut en murmurant d plusieurs reprises : « La liberté est le fusil sur l'épaule de l'ouvrier », maxime de Lénine que nous avions proclamée dans les rues et dans la presse ouvrière dans les années 1919-1920. D'autres camarades, par contre, sont tombés dans les pièges de journalistes chacals, et ils ont effacé un demi-siècle de luttes, de sacrifices et de prisons, qu'ils avaient enduré avec dignité et courage, en faisant finalement l'éloge de Turati, à savoir de la social-démocratie contre Lénine et le léninisme. Puisqu'un tel danger de défaillance et de parte du jugement critique existe pour chaque homme et à tout age, moi, Alfonso Leonetti, sain d'esprit et libre de tout coercition, je déclare fermement être et rester un marxiste révolutionnaire conséquent, donc un internationalisteléniniste, sans rien renier des luttes menées contre le stalinisme sous le drapeau de Trotsky et de la IVe Internationale, l'Utopie qui fera de cette société barbare et décomposée la Cité communiste de l'humanité libre » (Rome, 24 février 1982).
Au-delà des divergences et des conflits, la IVe Internationale n'oubliera pas le combattant opiniâtre que fut Alfonso Leonetti.