J.M. Freyssat
Sou'al
Revue de gauche indépendante, Sou'al paraît depuis 1982. Son orientation laïque, ouverte et militante, ses préoccupations pour les exclus de la politique institutionnelle (paysans, « rurbains » (1), femmes), l'engagement révolutionnaire de ses principaux animateurs, comme Mohamed Harbi, font de cette revue un instrument utile de réflexion sur les problèmes du monde arabe aujourd'hui. Son combat pour le débat démocratique, contre la pensée irrationnelle, pour trouver les voies d'une politique apte à organiser les masses, qui ne soit ni la répétition stérile de schémas, ou de slogans nés ailleurs (2), ni la régression isiamique, ni le nationalisme démagogique des élites qui tourne le dos aux avancées passées vers un Maghreb unifié, et au delà, vers l'unité arabe, rejoint le nôtre.
On trouvera dans la revue des réflexions de fond, telles celles sur le pouvoir politique en Algérie et son idéologie de légitimation, son lien avec l'économie et sa rationalité (articles de M. Harbi et K.S. Nair), l'appréciations des limites des « ouvertures démocratiques » avec l'exemple de la Tunisie (par
M. Toumi, ancien responsable du M.U.P. de Salah Ben Youssef), un débat sur la nature du pouvoir en Syrie. Ces articles, et d'autres, sur l'Egypte et la Tunisie, encore, étant aussi une réflexion sur les rapports du pouvoir et des forces populaires avec l'Islam. Des témoignages (comme ceux de Zahouane ou du directeur de la revue Claude Sixou, qui jouèrent un grand rôle aux côtés d'Harbi dans la gauche du F.L.N. et les tentatives révolutionnaires de 1962-65 en Algérie). Des documents bruts comme le Plan quinquennal marocain pour 1981-85. Des textes à vocation plus programmatique comme les « Sept thèses sur le Maghreb » de K.S. Naïr, encadrées par un article d'Harbi et un témoignage d'Ait Ahmed sur les rapports avec le Maghreb des nationalisates algériens dans la lutte anti-colonialiste. Enfin, relevons, dans les notes de lecture ou d'actualité, un texte de notre camarade Denis Berger sur les rapports P.C.F. - mouvement algérien dans les années 30, particulièrement éclairant sur les rendez-vous manqués des révolutionnaires algériens et du bolchevisme.
Important à signaler dans le contexte, quant à l'orientation de la revue, et plus généralement son apport informatif le numéro spécial consacré aux « Femmes dans le monde arabe » (n° 4, novembre 1983, 190 pages, 50 F). On y trouve, selon le même principe, éclairage historique (des textes des premier(e)s féministes), documents (plusieurs textes des courants islamiques intégristes), réflexions et témoignages sur la condition actuelle des femmes dans différents pays arabes, les lois sexistes en vigueur ou en projet, les débuts d'un mouvement des femmes. Dans son éditorial, M. Harbi insiste, avec force, sur la question du statut de la femme comme « pierre de touche d'un choix décisif pour notre futur ». Et il n'hésite pas, en conclusion, à considérer que « le reconnaissance de l'autonomie et de la spécificité du mouvement féminin est déterminante ».
Les impasses du populisme radical (de sa version algérienne à sa version palestinienne), le maintien comme forme de pouvoir d'Etats-partis à fonctionnalité problématique, le bouleversement social de ces dernières décennies avec la pénétration en pro- fondeur de l'impérialisme et les retombées terribles de la crise économique mondiale, le ressurgissement d'un courant fondamentaliste de masse, voilà toute une série de problèmes que la revue s'efforce d'approfondir (3).
On peut trouver parfois le ton un peu sophistiqué. Mais on ne peut reprocher à des militants qui furent, pour certains, à l'avant-garde de l'action et dans un mouvement où les préoccupations théoriques (ou même simplement d'orientation stratégique) n'étaient pas le premier souci, de vouloir prendre du recul. Ce recul, c'est aussi un réexamen sans tabou, ni préjugé de leur propre expérience ; et toute sa place donnée au débat dont l'absence ou le règlement bureaucratico-militaire a tant coûté. Opération salutaire pour des pays où seule la vérité officielle (c'est-à-dire la mythologie) s'exprime, entravant la découverte des remèdes aux maux actuels par le blocage de toute interrogation sur l'histoire.
J.M.F.
Notes ; (1) Terme proposé pour les populations déruralisées mais non véritablement prolétarisées qui affluent aux portes des villes. (2) L'universalisation véritable du marxisme n'implique-t-elle pas son enracinement dans le particulier ? (3) Cf. nos propres contributions : dans « Quatrième Internationale » : 11 thèses sur la résurgence actuelle de l'intégrisme islamique (Salah Jaber, Oct. 1981), Populisme et révolution permanente (Manuel Aguilar Mora, juillet 1980) ; et le livre de Yasmina Nawal :
Les femmes dans l'Islam (Ed. La Brèche, 1980).
Michel Lequenne
Marxisme et esthétique
(La Brèche, Paris 1984)
Le texte fondamental du volume que les éditions La Brèche viennent de publier, est intitulé de façon éloquente « Esquisse de critique marxiste de la critique marxiste de l'art et de la littérature ». Il s'agit d'une analyse très vivante, voire saisissante de ce qu'ont écrit sur l'art toute une série d'auteurs marxistes ou se réclamant du marxisme de Plékhanov à Ernst Bloch. A notre sens, les chapitres les plus intéressants sont ceux qui concernent l'école de Francfort, Lucien Goldmann et Ernst Bloch.
La conclusion de Michel Lequenne est... qu'il ne faut pas conclure. Une conclusion est quand même tirée. « Une certaine conception de l'esthétique - écrit Lequenne -est impossible par définition de l'art saisi dans la totalité de son mouvement : celle qui dégagerait des lois de création artistique
Luis
Luis Vitale vient de publier au Vénézuela une histoire monumentale en 9 volumes de l'Amérique Latine.
«Nous avons décidé de publier cette œuvre - écrit l'auteur dans son introduction - parce que nous sommes convaincus que les peupies latino-américains ont besoin d'une interprétation d'ensemble de leur histoire. Il existe des histoires générales d'Amérique Latine - par exemple, celle rédigée par Ricardo Leven et Antonio Ballestreros avec la collaboration de différents auteurs, chargés d'écrire séparément les susceptibles de guider les artistes... L'esthétique ne peut aller plus loin que d'aider à la compréhension et de permettre l'explication du surgissement artistique. Elle ne peut le guider - et encore moins le commander -sans le stériliser, du fait que l'activité artistique est la plus humaine, la plus libre et la tension vers la liberté. La tâche de la théorie esthétique n'en reste pas moins considérable, comme élément de la compréhension de l'humanité par elle-même ».
Le volume contient quatre autres essais, dont deux déjà parus dans la revue « Cahiers du féminisme » (numéros épuisés), à savoir Les hommes masqués en femmes et Surréalisme et communisme, un troisième - inédit - titré La peinture comme médium de l'Histoire au cinéma et un quatrième publié dans une revue spécialisée, Bunuel. Vitale histoires nationales. Une telle méthode médiatise une vision unitaire et totalisante du processus continental. Depuis Carlos Pereyra et Luis Alberto Sanchez, aucune histoire d'Amérique Latine n'a été écrite dans une perspective univoque. Ces auteurs ont écrit à une époque très lointaine. On peut dire la même chose à propos de /'Histoire générale d'Amérique Latine, rédigée par Diego Barros Arana au siècle dernier. Il y a quelques décennies Jorge Abelardo Ramos et Tulio Halperin Donghi ont publié des œuvres qui analysent la période allant de
Historia general de America Latina
Historia general de America Latina l'Indépendance jusqu'à la première moitié du XX* siècle.
C'est donc l'absence d'une histoire générale d'Amérique Latine qui nous a stimulé à publier cette recherche que nous avions commencée dans les années 1950 sous l'impulsion de notre maître José Luis Romero et poursuivie par d'autres contributions sur la problématique latinoaméricaine qui constituent en fait des anticipations de cette œuvre.
Il ne s'agit pas seulement d'une histoire générale d'Amérique Latine, mais aussi d'une histoire comparée qui met en relief les spécificités de chaque pays dans le cadre continental d'ensemble, par l'étude des histoires nationales. C'est l'histoire latinoaméricaine intégrée dans l'histoire mondiale ».
Nous espérons que notre revue aura l'occasion de revenir sur l'œuvre de Luis Vitale. Dès maintenant nous voulons, toutefois. indiquer quel est le contenu des 9 volumes : Volume I: Les cultures aborigènes et la conquête hispano-lusitanienne Volume II : La formation sociale coloniale Volume III : Indépendance et première décennie de la République Volume IV : La consolidation du mode de production capitaliste en Amérique Latine (1860-1890) Volume V: La formation semi-coloniale (1890-1930) Volume VI : La formation sociale semicoloniale II (1930-1983) Volume VII : Gouvernements, partis et histoires nationales du XX* siècle Volume VIII : Le commencement de la période de transition au socialisme en Amérique Latine Volume IX : Vers une théorie de l'histoire latino-américaine.