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La revue › 3e série n° 15

Révolution prolétarienne et dictature du prolétariat

Salah Jaber · Quatrième Internationale, 3e série n° 15 · novembre 1984 · p. 43-118 · 39 434 mots

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(De la Commune de Paris au Nicaragua Sandiniste)

Le texte qui suit et qui a été écrit en septembre 1981, traite d'une série de problèmes politiques et théoriques fondamentaux aujourd'hui aussi bien dans la Quatrième Internationale que dans d'autres qui sont débattus secteurs du mouvement révolutionnaire. Nous le publions de même que nous avons publié dans le numéro 10 de notre revue les contributions de Dough Jenness et Ernest Mandel.

La théorie de l'Etat, et plus particuliègement celle de l'Etat ouvrier (dictature du prolétariat), occupe une place centrale dans les débats qui ont jalonné l'histoiré du trotskysme, comme d'ailleurs celle du marxisme depuis Marx. Le bilan de cette discussion à ce stade est déroutant : jamais la confusion n'a été aussi grande, dans nos rangs, quant à la définition de l'Etat en général, et de l'Etat ouvrier en particulier. Deux raisons complémentaires peuvent expliquer cet état de choses : - d'une part, la complexité même du réel. Lénine ne croyait pas si bien dire, quand il écrivait dans L'Etat et la Révolution : « Le passage du capitalisme au communisme ne peut évidemment manquer de fournir une grande abondance et une large diversité de formes politiques, mais leur essence sera nécessairement une : la dictature du prolétariat »(1). Les formes de cette dictature ont été, en effet, étonnamment variées depuis l'Octobre russe, bien au-delà de l'imagination des Bolchéviks. - cependant, l'extrême diversité des formes ne peut être source de confusion quant à l'essence, que si le ressort fondamental de cette dernière est mal appréhendé. Il existe nécessairement un critère essentiel de la dictature du prolétariat, permettant de la reconnaître quelles que soient ses modalités. Les contradictions dans lesquelles sont empêtrés les principaux points de vue à ce sujet, au sein de notre mouvement, leur évolution chaotique toute en tournants, témoignent d'une appréhension incohérente de ce critère.

Cette constatation est le point de départ de cette contribution. Nous avons essayé, en conséquence, de revoir le problème depuis ses origines, de dégager, à partir d'un retour aux sources de notre héritage théorique, le critère qui nous fait défaut, de confronter ce critère avec les diverses formes concrètes de la dictature du prolétariat connues à ce jour, et de tirer les principales leçons de ces expériences par rapport aux thèmes de notre débat. Ce faisant, nous étions parfaitement conscients du danger inhérent à un examen du problème a posteriori, qui permettrait de prendre arbitrairement un critère, parmi d'autres tout aussi valables, pour le critère essentiel. C'est pourquoi nous nous sommes constamment assurés que le critère dont nous proposons l'adoption, est bien l'unique dénominateur commun des diverses formes envisagées, et qu'il est réellement opérationnel, au sens où il permet de distinguer un Etat ouvrier d'un Etat bourgeois post-révolutionnaire, au moment même de sa naissance, sans attendre que l'Etat en question subisse toute une série d'épreuves avant de lui décerner le diplôme constatant la classe à laquelle il appartient, comme ce fut le cas presque toujours, dans notre mouvement, depuis la seconde guerre mondiale.

Nous espérons que l'ensemble des camarades tiendra compte du conseil de Joseph Hansen, au tout début du débat de l'après-guerre (2) et qu'ils écouteront « avec la plus grande attention et la plus grande ouverture d'esprit toute considération avancée par ceux qui essayent sérieusement d'aider à trouver la solution correcte (...). Si nous abordons le problème calmement et en comprenant qu'il ne s'agit pas d'une lutte de fractions, mais d'une discussion loyale, dans un esprit de camaraderie, je suis persuadé que nous réussirons ».

I. Exposé théori

Deux conceptions différentes de l'Etat ont été récemment exprimées, au cours du débat sur l'Indochine (voir I.P./Inprecor) : celle de quatre camarades du SWP américain et celle du camarade Mandel. Aucune des deux ne permet, à notre avis, de saisir le critère essentiel de la nature de classe de l'Etat.

1. ETAT ET RAPPORTS DE

PROPRIETE

Selon les quatre camarades du SWP, « le concept marxiste de l'Etat est utilisé dans un double sens. Il a une acception étroite : l'appareil de coercition - armée police, prisons. Et il a une acception plus large : le système socio-économique général que soutient l'appareil de coercition » (3).

Ils n'utilisent le concept, quant à eux, que dans la soi-disant acception large, identifiant Etat et structure socioéconomique. Or cette acception crée une situation absurde : elle rend inintelligibles des notions telles que « économie étatisée » ou « extinction de l'Etat ». Elle n'est aucunement marxiste, si l'on s'en réfère aux écrits de Marx, Engels, Lénine et Trotsky. La définition adoptée par les camarades du SWP confond Etat avec société ; elle supprime la distinction marxiste classique entre structure économique (infrastructure) et superstructure, l'Etat étant une composante de cette dernière. Cette distinction est pourtant un des rudiments du marxisme le plus classique ; la supprimer rend impossible de comprendre le déphasage entre la superstructure politique qu'est l'Etat et la structure économique de la société, quand celle-ci connaît une période de bouleversement que du problème révolutionnaire (ou contre-révolutionnaire), quand, précisément, le bouleversement de la superstructure précède celui de l'infrastructure et assure la transition.

Les camarades sont d'ailleurs conscients de cette inconsistance de leur définition. Ils reconnaissent le problème, tout en essayant de l'éluder par un recours à « l'acception étroite », en remplaçant la distinction marxiste classique par une distinction surprenante entre Etat et appareil d'Etat. Ainsi, expliquent-ils, « il existe par conséquent, en général, une période au cours de laquelle l'ancien appareil d'Etat bourgeois a été largement remplacé mais où de nouveaux rapports socio-économiques n'ont pas encore émergé » (3). Les camarades se gardent bien de nous dire quelle est la nature de classe du nouvel appareil d'Etat par lequel « l'ancien appareil d'Etat bourgeois a été largement remplacé ». L'important, à leurs yeux, ce n'est pas l'appareil d'Etat... mais l'Etat ! La « vraie question » est donc, selon eux, la suivante : « Quelle est la nature de classe de l'Etat durant cette situation transitoire? ».

Question à laquelle ils répondent ainsi : « Tant que les rapports de propriété capitalistes prédominent, la nature de classe de l'Etat demeure capitaliste » (3). Si l'on garde à l'esprit leur postulat selon lequel l'Etat n'est autre que le système socio-économique général, on comprendra que cette réponse relève des lapalissades et autres tautologies.

L'origine de ce fatras théorique, dans lequel s'embourbent les camarades du SWP, est une confusion introduite par la majorité de la Quatrième Internatio- nale, au lendemain de la seconde guerre mondiale, confusion due elle-même à une interprétation erronée du critère de reconnaissance de la nature prolétarienne de l'Etat stalinien, tel que défini par Trotsky dans La Révolution Trahie :

« Dans les sociétés civilisées, la loi fixe les rapports de propriété. La nationalisation du sol, des moyens de production, des transports et des échanges, et aussi le monopole du commerce extérieur forment les bases de la société soviétique. Et cet acquis de la révolution prolétarienne définit à nos yeux l'URSS comme un Etat prolétarien » (4). Il est facile, à partir de cette citation, de tirer la conclusion hâtive suivante : la nature de classe de l'Etat est définie par la nature des rapports de propriété, voire par la loi qui les fixe, et d'aboutir, par une extrapolation supplémentaire, à la confusion entre Etat et « système socio-économique ». Cependant, le contexte même de la citation de Trotsky empêche toute interprétation de ce genre. C'est à dessein qu'il a décrit les nouveaux rapports de propriété comme étant des acquis de la révolution prolétarienne ; la nature prolétarienne de l'Etat soviétique n'est pas le simple reflet de ces acquis : elle réside dans l'attitude de l'Etat vis-à-vis de ces acquis, attitude de défence déterminée par l'origine prolétarienne du pouvoir usurpé par la bureaucratie.

« La bureaucratie soviétique a politiquement exproprié le prolétariat pour defendre par ses propres méthodes les conquêtes sociales du prolétariat (...) Elle est obligée de défendre la propriété de l'Etat, source de son pouvoir et de ses revenus. Par cet aspect de son activité, elle demeure l'instrument de la dictature du prolétariat.

« (...) les rapports de propriété établis par la révolution socialiste sont indissolublement liés au nouvel Etat qui en est le porteur. La prédominance des tendances socialistes sur les tendances petites-bourgeoises est assurée non par l'automatisme économique - nous en sommes encore loin - mais par la puissance politique de la dictature. Le caractère de l'économie dépend donc entièrement de celui du pouvoir » (5).

Ainsi donc, dans le cadre de la dictature du prolétariat, ce n'est pas le caractère de l'économie qui détermine le caractère du pouvoir, c'est-à-dire de l'Etat, mais bien le contraire. Cette idée profonde de Trotsky est la clé qui permet de distinger les nationalisations socialistes des nationalisations bourgeoises, et qui rend vaines et superflues toutes les élucubrations théoriques auxquelles se sont livrés de nombreux camarades, depuis 1945, pour trouver un fondement au distinguo en question. La différence essentielle entre nationalisations bourgeoises et nationalisations proletariennes ne réside, ni dans les modalités des nationalisations (sans indemnisation, contrôle ouvrier, mobilisation des masses), ni dans leur étendue et autres arguments qui ne résistent pas à la confrontation avec les nationalisations égyptiennes et celles de l'Europe orientale. La différence essentielle entre nationalisations bourgeoises et nationalisations ouvrières réside dans la nature sociale de l'Etat qui les opère, selon qu'il s'agisse d'un Etat bourgeois (« l'Etat des capitalistes, le capitaliste collectif », Engels) ou d'un Etat prolétarien (l'Etat des « producteurs associés », Engels également). Cette différence essentielle est clairement expliquée par le compagnon de Marx, dans son Anti-Dühring (6). Lénine expose la même idée en 1917, dans La Catastrophe Imminente et les Moyens de la conjurer :

« Car si une grande entreprise capitaliste devient monopole, c'est qu'elle dessert le peuple entier. Si elle est devenue monopole d'Etat, c'est que l'Etat (c'est-à-dire l'organisation armée de la population et, en premier lieu, des ouvriers et des paysans, si l'on est en régime démocratique révolutionnaire) dirige toute l'entreprise. Dans l'intérêt de qui ?

« Ou bien dans l'intérêt des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, et nous avons alors un Etat non pas démocratique révolutionnaire, mais bureaucratique réactionnaire, une république impérialiste.

« Ou bien dans l'intérêt de la démocratie révolutionnaire; et alors c'est ni plus ni moins un pas vers le socialisme » (7).

Nous sommes évidemment très loin, ici, de l'Etat considéré comme « système socio-économique général ». Avec cette dernière conception, les camarades du SWP ne reconnaissent la naissance d'un Etat ouvrier qu'après la nationalisation de son économie ; ils identifient donc Etat ouvrier et économie socialisée : ils confondent dictature du prolétariat et dictature socialiste du prolétariat. Par une ironie de notre (petite) histoire, c'est Joseph Hansen qui a écrit, en 1949, la meilleure critique de ce type de confusion ; il répondait alors à ... Ernest Mandel ! « Les camarades n'ont pas distingué avec assez d'acuité entre notre catégorie générale « Etat ouvrier » et notre catégorie générale « socialisme ». Une lecture attentive des documents officiels et des écrits soutenant ces documents (...) révélera, je crois, une sorte de confusion des deux concepts, telle que nous ne voyons pas de claire distinction entre eux.

« (...) L'appellation (« Etat ouvrier ») est trop intimement associée dans leurs esprits avec des catégories appartenant proprement à la rubrique générale du « socialisme ». Ils ne font pas une distinction claire entre un Etat ouvrier et une terre du socialisme. La conséquence (penalty) de ceci, cependant, est l'inaptitude à faire une claire distinction entre un Etat ouvrier et le capitalisme. « (.) L'Etat doit être regardé comme exprimant un rapport entre classes. C'est un rapport de coercition qui prend principalement la forme d'une bureaucratie civile et de forces armées. Au moyen de cet appareil, une classe réprime ou opprime une autre. « (.) La dictature du prolétariat commence avec l'élévation de la classe ouvrière au rang de classe dirigeante à la place des capitalistes. La tâche du nouveau pouvoir est de mettre fin au rapport social spécifique de la classe capitaliste. Mais ceci n'a pas lieu du jour au lendemain. Même un Etat ouvrier modèle n'est encore rien d'autre qu'un reliquat (hangover) de la société capitaliste » (8). Dans cet excellent article de décembre 1949, le camarade Hansen reproduisit une citation de Trotsky, édifiante quant à notre discussion. Le fondateur de notre Internationale y répond, en décembre 1937, à Burnham et Carter (membres du SWP, à l'époque) pour lesquels l'Etat en URSS avait cessé d'être ouvrier, sans encore devenir bourgeois, de même que les camarades du SWP, aujourd'hui, conçoivent en sens inverse des Etats qui ont cessé d'être bourgeois sans devenir ouvriers . Dans cet article, « Un Etat non-ouvrier et non-bourgeois ? », Trotsky écrivait : « Mais l'histoire ne connait-elle pas de cas d'opposition entre l'Etat et l'économie ? Si ! Lorsque le tiers état s'empara de l'Etat, la société resta féodale quelques années encore. Pen- dant les premiers mois du régime soviétique, le prolétariat dirigeait une économie bourgeoise. La dictature du prolétariat s'est appuyée pendant plusieurs années et s'appuie encore dans une certaine mesure sur une économie petite-bourgeoise dans l'agriculture. En cas de triomphe de la contre-révolution bourgeoise en URSS, le gouvernement devrait pendant une longue période s'appuyer sur l'économie nationalisée. Mais que signifie une contradiction temporaire de cette nature entre l'Etat et l'économie ? Elle signifie la révolution ou la contre-révolution » (9)

2. L'ETAT, APPAREIL DE

COERCITION

Les quatre camarades du SWP, entraînés par la logique de leur position politique, ont inventé une théorie inconsistante de l'Etat. Ce faisant, ils ne pouvaient ignorer la théorie marxiste classique, selon laquelle l'Etat est fondamentalement un appareil de coercition. Ils ont cru se tirer d'affaire enqualifiant leur théorie d'« acception large » et celle du marxisme d'« acception étroite ».

Le camarade Mandel, rejettant la première, trouve la dernière trop étroite néanmoins. Il nous offre sa propre définition de l'Etat, selon laquelle celui-ci, en sus de l'appareil de répression, « englobe l'administration, le système monétaire et douanier, la législation, l'idéologie, l'éducation, toutes fonctions nécessaires à la reproduction de la domination d'une classe et d'un système de rapports de production déterminés qui ne peuvent pas être reproduits par la seule répression » (10). En fait, il remplace ainsi une confusion par une autre, moins grave il est vrai. Alors que les camarades du SWP confondent la structure socioéconomique avec l'Etat, le camarade Mandel confond ce dernier avec la quasi-totalité de la superstructure, dont il n'est en réalité qu'une composante. Nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire d'insister sur ce point : la plume du camarade Mandel a manifestement dépassé sa pensée. Il sait pertinemment que l'idéologie, par exemple, est une sphère autonome de la superstructure, disposant de sa propre dialectique qui reflète en dernière instance celle de la structure socio-économique. Il sait pertinemment que, si l'Etat participe à la sécrétion de l'idéologie (dominante), il n'en est pas le producteur exclusif, et notamment dans le cadre de la société capitaliste. De même, l'éducation a longtemps été, et reste encore auet reste encore aujourd'hui, principalement ou partiellement, indépendante de l'Etat dans nombre de pays capitalistes. Si, par ailleurs, il fallait englober, dans la définition de l'Etat, l'ensemble des services publics, pourquoi omettre les services de santé et d'hygiène, voire même les sports: il est facile de démontrer qu'il s'agit là de fonctions nécessaires à la reproduction du système des rapports de production (aucune activité de l'Etat capitaliste n'est innocente). Et vice-versa : les transports, télécoinmunications et moyens d'information sont des instruments nécessaires à l'exercice du pouvoir, indépendamment du fait qu'ils appartiennent ou non à l'Etat, dans une société capitaliste donnée. Car, de même que les autres institutions indispensables à l'exercice du pouvoir, leur contrôle dépend directement de la détention de la force armée, fondement réel du pouvoir d'Etat, organe principal, déterminant, de l'Etat. En détenant le monopole de la force armée organisée, la classe dirigeante détient le pouvoir d'Etat et dispose de ses autres instruments.

Le camarade Mandel accuse les camarades du SWP de faire « une concession inadmissible aux théories bourgeoises et révisionnistes de l'Etat » alors qu'on trouverait difficilement un théoricien confondant l'Etat avec l'économie, aussi révisionniste et (surtout) bourgeois qu'il puisse être. Par contre, tous les manuels bourgeois de sociologie ou de « sciences politiques » définissent l'Etat comme étant la somme des fonctions qu'il exerce, ce qui permet habilement de faire croire que la « défense nationale » et la police profitent à l'ensemble des citoyens honnêtes, au même titre que l'éducation. De même, les théoriciens réformistes récusent catégoriquement la théorie de l'Etatappareil répressif, lui opposant celle de l'Etat-administration et de l'Etatlégislation, compatible avec leur théorie du « passage pacifique au socialisme ». S'il y a donc « une concession inadmissible aux théories bourgeoises et révisionnistes de l'Etat », c'est bien le camarade Mandel qui en est coupable.

Bien entendu, personne ne prétend, encore une fois, que l'Etat est exclusivement un appareil de répression armée. Personne n'ignore que la bureaucratie civile et l'ensemble des institutions publiques sont des parties intégrantes de l'Etat. Cependant, cette définition large (courante celle-ci), sans être récusée par les marxistes, est inopérante à leurs yeux ; en bons dialecticiens matérialistes, ils recherchent le fond des choses, la fonction essentielle de l'Etat, celle autour de laquelle s'articule l'ensemble des autres fonctions.

« Dans ce sens, Frédéric Engels a raison quand il résume la définition de l'Etat par la formule : un groupe d'hommes armés. Certes, l'Etat remplit d'autres fonctions que celle d'armer la classe possédante et de désarmer la classe productive. Mais en dernière analyse, sa fonction est celle d'une contrainte exercée par une partie de la société contre une autre »; Ernest Mandel dixit (11). Attention, protestera le camarade Mandel aujourd'hui : il en est ainsi seulement « en dernière analyse ». Mais, répondrons-nous, c'est précisément la substance même des choses, leur quintessence dégagée de toutes les formes et fonctions contingentes, noninhérentes, non-essentielles, qui les constitue « en dernière analyse » ! C'est bien dans ce sens que l'Etat, selon les marxistes, est un appareil de coercition, un groupe d'hommes armés.

La définition avancée par le camarade Mandel, au cours de sa polémique contre les camarades du SWP, est une description, abusivement élargie, de l'Etat bourgeois tel qu'il se présente dans les phases de croissance « pacifique » de l'impérialisme, dans les métropoles. La définition marxiste classique va, quant à elle, au fond des choses, en désignant le rouage principal de l'Etat bourgeois, celui qui ne se dévoile entièrement en tant que tel que lorsque les contradictions sociales deviennent explosives, lorsque la crise démonte la machine étatique de la société capitaliste. Dans les pays de crise structurelle permanente (la plupart des pays coloniaux), la définition marxiste classique a le caractère d'une évidence. Elle acquiert ce même caractère dans les pays impérialistes (ainsi que dans les Etats ouvriers bureaucratiques) avec l'exacerbation de la crise sociale. « En effet », écrit Rosa Luxembourg, « deux tendances profondément enracinées dans l'évolution actuelle, contribuent sans relâche à accroître la prépondérance politique de l'armée au sein de l'Etat et à impliquer celle-ci de plus en plus étroitement dans les luttes de classes internes de la société. Ces deux tendances sont, d'un côté, l'impérialisme qui entraîne un grossissement massif de l'armée, le culte de la violence militaire sauvage et une attitude dominatrice et arbitraire du militarisme vis-à-vis de la législation ; de l'autre côté, le mouvement ouvrier qui connaît un développement tout aussi massif, accentuant les antagonismes de classes et provoquant l'intervention de plus en plus fréquente de l'armée contre le prolétariat en lutte » (12). Et lorsque la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie atteint son stade suprême, lorsque le prolétariat s'organise en contre-pouvoir, en soviets, et paralyse la « société civile », il ne reste plus de l'Etat bourgeois, en face de lui, que les forces armées, la main de fer débarrassée du gant de velours !

Gramsci, à propos de l'Italie en 1920 : « Une seule fonction de l'Etat bourgeois survit aujourd'hui: son auto-défense, la préparation d'armes et d'hommes armés pour sa défense (...). L'Etat bourgeois ne survit que parce qu'ils possède un centre de coordination de sa puissance militaire et parce qu'il détient encore l'initiative: il est en position de manœuvrer ses troupes et de les concentrer sur les épicentres révolutionnaires, pour les noyer dans un torrent de sang » (13). Ainsi apparait une autre dimension de la définition marxiste classique de l'Etat, sa fonction opérationnelle. Cette définition désigne, en effet, au prolétariat, l'appareil qu'il devra briser en priorité, qu'il devra démanteler, s'il veut établir sa dictature. Elle permet d'« armer le prolétariat du désir de s'armer », de l'orienter vers son armement effectif, dont dépendra l'issue du combat : victoire révolutionnaire ou torrent de sang! Cette définition est donc le pivot de la stratégie de la révolution prolétarienne, dont « l'agitation systématique et persévérante parmi les troupes », ainsi que l'insurrection armée, sont des éléments-clés.

C'est pourquoi, loin d'être « une simplification inappropriée » d'une formule d'Engels, comme le prétend le camarade Mandel (10), la théorie de l'Etat en tant qu'appareil répressif (force armée), est la théorie fondamentale du marxisme révolutionnaire. S'il y a « simplification inappropriée », c'est alors le fait de Marx, Engels, Lénine, Trotsky, etc... Jugeons-en par ces quelques citations que nous avons choisies, dans des ouvrages de base, à cause de leur intérêt particulier (une anthologie exhaustive des citations d'auteurs marxistes classiques corroborant nos affirmations, remplirait facilement un volume !) : Marx : « Après chaque révolution qui marque un progrès de la lutte des classes, le caractère purement répressif du pouvoir d'Etat apparaît de façon de plus en plus ouverte » (14). Engels : « ... toutes les formes de société ont eu besoin de violence pour se maintenir et même ont été en partie introduite par la violence. Cette violence, sous sa forme organisée, s'appelle /'Etat (...). La violence organisée est avant tout l'armée » (15).

Engels : « Le compendium de la société civilisée est l'Etat qui, dans toutes les périodes typiques, est exclusivement l'Etat de la classe dominante et qui reste essentiellement, dans tous les cas, une machine destinée à maintenir dans la sujétion la classe opprimée, exploitée » (16). Engels : « En politique, il n'y a que deux puissances décisives: la force organisée de l'Etat, l'armée, et la force inorganisée, la force élémentaire des masses populaires » (17).

Lénine : « L'Etat se forme ; il se crée une force spéciale, des détachements spéciaux d'hommes armés, et chaque révolution, en détruisant l'appareil d'Etat, nous montre de la façon la plus évidente la lutte de classe toute nue, comment la classe dominante s'efforce de reconstituer les détachements spéciaux d'hommes armés qui la servaient, et comment la classe opprimée s'efforce de créer une nouvelle organisation de ce genre, capable de servir non les exploiteurs, mais les exploités » (18).

Lénine : « L'Etat est un « pouvoir spécial de répression ». Cette définition admirable et extrêmement profonde d'Engels est énoncée ici (dans l'AntiDühring - S.J.) avec la plus parfaite clarté » (19). « L'Etat est l'organisation spéciale d'un pouvoir ; c'est l'organisation de la violence destinée à mater une certaine classe » (20). « ... cet appareil spécial de coercition qui a nom : l'Etat (...). Nous avons, en régime capitaliste, l'Etat au sens propre du mot, une machine spéciale d'oppression d'une classe par une autre, de la majorité par la minorité » (21). Lénine : (Sous le communisme primitif), « il n'y avait pas d'Etat, pas d'appareil spécial pour user systématiquement de la violence et contraindre les hommes à s'y soumettre. C'est cet appareil qu'on appelle l'Etat (...). Nulle part, une catégorie spéciale d'hommes ne se différencie pour gouverner les autres et mettre en œuvre d'une façon systématique, constante, à des fins de gouvernement, cet appareil de coercition, cet appareil de violence que sont à l'heure actuelle, vous le comprenez tous, les détachements armés, les prisons et autres moyens de contraindre la volonté d'autrui par la violence, ce qui constitue l'essence même de l'Etat» (22).

Boukharine : « Le pouvoir d'Etat est une organisation. Le pouvoir d'Etat bourgeois est une organisation bourgeoise (...). Lorsque le prolétariat lutte pour le pouvoir, contre qui lutte-t-il ? Avant tout, contre cette organisation bourgeoise. Mais s'il lutte contre elle, sa tâche est de lui porter des coups, de la détruire. Et comme la force principale de l'Etat consiste dans son armée, il faut avant tout, pour vaincre la bourgeoisie, miner et détruire l'armée bourgeoise (...). Tant que l'armée de l'adversaire reste intacte, la révolution ne peut vaincre ; si la révolution est victorieuse, l'armée de la bourgeoisie se décompose et s'effrite » (23).

Trotsky : « Engels définissait l'Etat comme des « détachements de gens armés ». L'armement du prolétariat est un élément constituant indispensable de sa lutte émancipatrice » (24).

3. LA DUALITE DE POUVOIRS

« Le mécanisme politique de la révolution consiste dans le passage du pouvoir d'une classe à une autre. L'insurrection violente en elle-même s'accomplit habituellement en un court délai. Mais aucune classe historiquement définie ne s'élève d'une situation subalterne à la domination subitement, en une nuit, quand bien même ce serait une nuit de révolution. Elle doit déjà, la veille, occuper une position extrêmement indépendante à l'égard de la classe officiellement dominante ; bien plus, elle doit concentrer en elle les espoirs des classes et couches intermédiaires, mécontentes de ce qui existe, mais incapables d'un rôle indépendant. La préparation historique d'une insurrection conduit, en période pré-révolutionnaire, à ceci que la classe destinée à réaliser le nouveau système social, sans être encore devenue maîtresse du pays, concentre effectivement dans ses mains une part importante du pouvoir de l'Etat, tandis que l'appareil officiel reste encore dans les mains des anciens possesseurs. C'est là le point de départ de la dualité de pouvoirs dans toute révolution » Trotsky (25).

L'exposé de Trotsky situe clairement la dualité de pouvoirs dans la perspective inaugurée par « la préparation historique d'une insurrection ». C'est dire que « la part importante du pouvoir de l'Etat » que la classe révolutionnaire « concentre effectivement dans ses mains » est essentiellement l'organisation de sa force armée. Dans le cas du modèle « classique » de la révolution prolétarienne, l'auto-organisation du prolétariat sous forme de comités d'usines ou même de soviets, sans un minimum d'armement, ne saurait dépasser le stade d'une force de pression sur l'Etat bourgeois (ou ouvrier bureaucratique). Bien qu'il soit déjà possible de parler de « dualité de pouvoirs », il s'agit en fait d'une phase inférieure de cette dualité, d'une forme étendue de contrôle ouvrier plutôt que d'un véritable contre-pouvoir d'Etat. Si la force armée de la bourgeoisie (ou de la bureaucratie) reste intacte, et si le prolétariat ne trouve pas « les voies et les moyens de s'armer », sa défaite est inéluctable, donnée d'avance, quelle que soit la durée pendant laquelle il conservera son auto-organisation indépendante. La véritable dualité de pouvoirs commence quand se combinent les soviets et l'armement du prolétariat. Alors s'ouvre la période où « deux régimes s'opposent irréconciliablement l'un à l'autre », l'Etat de la bourgeoisie ou de la bureaucratie, qui conserve son appareil armé, et le contre-Etat des soviets armés.

« La dualité de pouvoirs se manifeste là où des classes ennemies s'appuient déjà sur des organisations d'Etat foncièrement incompatibles - l'une périmée, l'autre se formant - qui, à chaque pas, se repoussent entre elles dans le domaine de la direction du pays. La part de pouvoir obtenue dans ces conditions par chacune des classes en lutte est déterminée par le rapport des forces et par les phases de la bataille » (26).

Trotsky décrit' également, dans le même chapitre de sa monumentale Histoire, les situations où la dualité prend la forme de deux pouvoirs s'exerçant, chacun exclusivement de l'autre, sur deux parties d'un même territoire. La dualité de pouvoirs y trouve « son expression la plus démonstrative, précisément territoriale : chacun des pouvoirs, ayant créé sa place d'armes retranchée, lutte pour la conquête du reste du territoire, lequel assez souvent, subit la dualité de pouvoirs sous la forme d'invasions alternatives des deux puissances belligérantes, tant que l'une d'elles ne s'est pas définitivement affermie » (26).

La définition de Trotsky est claire : les forces armées de deux classes antagoniques contrôlent chacune une portion du territoire national, « chacun des pouvoirs, ayant créé sa place d'armes retranchée lutte pour la conquête du reste du territoire ». Trotsky l'illustre, en outre, par une série d'exemples historiques. Or cette définition où chaque pouvoir est essentiellement une place d'armes est évidemment trop étroite aux yeux du camarade Mandel. Ainsi, après avoir lui-même restreint, on ne sait pourquoi, ce type de dualité de pouvoirs aux cas « où la guerre civile - ou au moins sa phase décisive - a précédé, et non pas suivi, le renversement de l'Etat bourgeois »

(cette restriction arbitraire n'a aucun fondement), il nous donne sa propre définition en conformité avec sa nouvelle théorie de l'Etat.

« La principale différence entre cette dernière situation et la situation classique de dualité de pouvoirs, fondée sur un réseau national de soviets, c'est qu'il n'y a pas seulement un pouvoir alternatif émergeant au niveau national, avec le noyau d'une nouvelle armée (Gardes rouges, milices ouvrières, etc.), tandis que l'appareil d'Etat des anciennes classes dominantes, en décomposition, survit encore. Il y a aussi un appareil d'Etat alternatif, déjà complètement structuré (armée, administration locale et régionale, monnaie nouvelle et même début de législation nouvelle, etc..), qui contrôle une partie du territoire national où l'appareil d'Etat de l'ancienne classe dominante a été entièrement détruit » (27).

Nous préférons, pour notre part, la définition de Trotsky, non pas parce que celui-ci a forcément raison contre Mandel, mais parce que sa définition est plus cohérente, plus conforme à l'histoire et plus conforme à la théorie marxiste de l'Etat. Le camarade Mandel décrit, en fait, une variante extrême de la dualité de pouvoirs territoriale, quand la classe révolutionnaire (ou son expression déformée) construit sur sa portion de territoire « un appareil d'Etat alternatif, déjà complètement structuré ». Cette variante ne peut apparaître que dans le cadre de guerres civiles prolongées, généralement combinées avec des guerres de libération nationale (« zones libérées »). Dans pareils cas, il est dans la logique des choses que la direction de la classe révolutionnaire, si elle juge le rapport de forces défavorable ou même hasardeux, cherche à atteindre un modus vivendi avec l'Etat de la classe possédante ou de la puissance coloniale, et à institutionnaliser la division du pays en deux Etats (Corée, Vietnam). Mais, nous le répétons, il s'agit là d'une variante extrême.

4. LA DICTATURE DU PROLETARIAT

La dualité de pouvoirs n'est autre que l'opposition de deux dictatures : celle de l'ancienne classe dirigeante et celle de la nouvelle classe révolutionnaire. La dictature du prolétariat naît, sur l'ensemble du territoire national ou sur une partie de celui-ci, lorsque le pouvoir d'Etat de la bourgeoisie est détruit et remplacé par le pouvoir d'Etat du prolétariat, c'est-à-dire essentiellement lorsque les forces armées de la bourgeoisie sont détruites et remplacées par Porganisation des masses armées, des travailleurs armés, lorsque l'appareil bourgeois de coercition est remplacé par un appareil de nature prolétarienne (plus ou moins démocratique dans son mode d'organisation).

«C'est pourquoi, par exemple, la victoire sur le tsarisme ne signifiait qu'une destruction partielle de l'Etat tsariste et une décomposition partielle de l'armée; seule la victoire de la révolution d'Octobre acheva complètement la destruction de l'appareil d'Etat du gouvernement provisoire et la dissolution de l'armée de Kérensky ». Boukharine (28). « La doctrine de la lutte des classes, appliquée par Marx à l'Etat et à la révolution socialiste, mène nécessairement à la reconnaissance de la domination politique du prolétariat, de sa dictature, c'est-à-dire d'un pouvoir qu'il ne partage avec personne et qui s'appuie directement sur la force armée des masses (...). « Le prolétariat a besoin du pouvoir d'Etat, d'une organisation centralisée de la force, d'une organisation de la violence, aussi bien pour réprimer la résistance des exploiteurs que pour diriger la grande masse de la population - paysannerie, petite-bourgeoisie, semiprolétaires - dans la « mise en place » de l'économie socialiste » Lénine (29).

Aucune autre interprétation de la formule dictature du prolétariat ne permet de comprendre son corollaire programmatique que traduit la formule non moins fameuse de l'extinction de l'Etat.

« Le programme bolchévique exige le remplacement de l'armée permanente par la nation armée. Des sa formation. le régime de la dictature du prolétariat cesse de la sorte d'être celui d'un « Etat » au vieux sens du mot, c'est-àdire d'une machine faite pour maintenir dans l'obéissance la majorité du peuple. Avec les armes, la force matérielle passe directement, immédiatement, aux organisations des travailleurs telles que les soviets. L'Etat, appareil bureaucratique, commence à dépérir dès le premier jour de la dictature du prolétariat » Trotsky (30).

« L'appareil spécial, la machine spéciale de répression, l'« Etat », est encore nécessaire, mais c'est déjà un Etat transitoire, ce n'est plus l'Etat proprement dit, car la répression exercée contre une minorité d'exploiteurs par la majorité des esclaves salariés d'hier est chose relativement si facile, si simple et si naturelle, qu'elle coûtera beaucoup moins de sang que la répression des révoltes d'esclaves, de serfs et d'ouvriers salariés, qu'elle coûtera beaucoup moins cher à l'humanité. Elle est compatible avec l'extension de la démocratie à une si grande majorité de la population que la nécessité d'une machine spéciale de répression commence à disparaître. Les exploiteurs ne sont naturellement pas en mesure de mater le peuple sans une machine très compliquée, destinée à remplir cette tâche ; tandis que le peuple peut mater les exploiteurs même avec une machine très simple, presque sans « machine », sans appareil spécial, par la simple organisation des masses armées (comme dirons-nous par anticipation, les Soviets des députés ouvriers et soldats).

« Enfin, seul le communisme rend l'Etat absolument superflu, car il n'y a alors personne à mater, « personne » dans le sens d'aucune classe ; il n'y a plus lutte systématique contre une partie déterminée de la population ». Lénine (31)

« La physionomie définitive de l'Etat ouvrier doit se définir par la modification du rapport entre ses tendances bourgeoises et socialistes. La victoire des dernières doit signifier la suppression irrévocable du gendarme, en d'autres termes la résorption de l'Etat dans une société s'administrant ellemême ». Trotsky (32)

« Dès qu'il n'y a plus de classe sociale à tenir dans l'oppression ; dès que, avec la domination de classe et la lutte pour l'existence individuelle motivée par l'anarchie antérieure de la production, sont éliminés également les collisions et les excès qui en résultent, il n'y a plus rien à réprimer qui rende nécessaire un pouvoir de répression, un Etat (...). Le gouvernement des personnes fait place à l'administration des choses et à la L'Etat n'est pas « aboli », il s'éteint ». direction des opérations de production. Engels (33)

Qu'en est-il de l'appareil administratif ? Il subsiste au cours de la première phase de la société communiste, couramment dénommée socialisme. L'Etat, au sens marxiste du mot, c'est-à-dire l'appareil de coercition, a disparu, « l'Etat politique » a disparu ; seules subsistent ses « fonctions administratives ».

« L'Etat s'éteint, pour autant qu'il n'y a plus de capitalistes, plus de classes et que, par conséquent, il n'y a pas de classe à mater. Mais l'Etat n'a pas encore entièrement disparu puisque l'on continue à protéger le « droit bourgeois » (mode de répartition « selon le travail » -S.J.) qui consacre l'inégalité de fait. Pour que l'Etat s'éteigne complètement, il faut l'avènement du communisme intégral ». Lénine (34) De même que l'appareil administratif de la dictature du prolétariat subsiste, pour un certain temps, après l'abolition du prolétariat en tant que classe, dans la première phase du communisme - à plus forte raison, si l'on tient compte du fait que cet appareil subsiste pour protéger une survivance du capitalisme même, le « droit bourgeois » - on comprendra que l'appareil administratif de la bourgeoisie (à ne pas confondre avec son seul sommet) subsiste, plus ou moins longtemps, après le renversement de la dictature bourgeoise, au cours d'une première phase de la dictature du prolétariat. Le nouveau régime ne peut, en effet, remplacer l'appareil administratif de l'Etat bourgeois aussi « facilement » qu'il en a remplacé le rouage essentiel, l'appareil répressif. Autant il est facile au prolétariat et à ses alliés de substituer leur force armée à celle de la bourgeoisie, autant il leur est difficile de remplacer les cadres de l'appareil administratif bourgeois: même des analphabètes peuvent manier les fusils, tandis que les compétences techniques (scientifiques et gestionnaires) sont peu communes dans les rangs du prolétariat et de ses alliés, d'autant moins que le pays est plus arriéré. A ce sujet, on prête souvent à Lénine, dans L'Etat et la Révolution, l'idée fort simpliste selon laquelle le peuple armé assurera lui-même la gestion de l'Etat, ses « fonctions administratives », au lendemain de la révolution; idée à laquelle on a beau jeu d'opposer l'expérience de l'Etat soviétique. Or, c'est oublier que Lénine restreint expressément cette possibilité (soulignée en tant que telle !) à une révolution triomphant dans un pays capitaliste avancé :

« Le développement du capitalisme crée, à son tour, les prémisses nécessaires pour que « tous » puissent réellement participer à la gestion de l'Etat. Ces prémisses sont, entre autres, l'instruction générale déjà réalisée par plusieurs des pays capitalistes les plus avancés, puis « l'éducation et la formation à la discipline » de millions d'ouvriers par l'appareil socialisé, énorme et complexe, de la poste, des chemins de fer, des grandes usines, du gros commerce, des banques, etc., etc. « Avec de telles prémisses économiques, on peut fort bien, après avoir renversé les capitalistes et les fonctionnaires, les remplacer aussitôt, du jour au lendemain, pour le contrôle de la production et de la répartition, pour l'enregistrement du travail et des produits, par les ouvriers armés, par le peuple armé tout entier » (35).

Même dans ce cadre légué par le capitalisme avancé, Lénine restreint les fonctions assumées par le peuple armé, en lieu et place de l'appareil bourgeois, au contrôle et à l'enregistrement. Il ajoute aussitôt entre parenthèses :

«Il ne faut pas confondre la question du contrôle et de l'enregistrement avec celle du personnel possédant une formation scientifique, qui comprend les ingénieurs, les agronomes, etc. : ces messieurs, qui travaillent aujourd'hui sous les ordres des capitalistes, travailleront mieux encore demain sous les rares des ouvriers armes». ordres des ouvriers armés ».

Ceci, dans les pays capitalistes les plus avancés. Quant aux pays arriérés, Russie incluse, ce ne seront pas seulement les scientifiques qui y devront travailler sous le contrôle du peuple arné, mais aussi les gestionnaires, jusque et y compris les capitalistes (qui ne seront pas tous expropriés du jour au lendemain), et cela dans l'intérêt même de la dictature du prolétariat qui a besoin de leurs compétences. Lénine en était parfaitement conscient avant même la prise du pouvoir. Dans une célèbre brochure, rédigée au début d'octobre 1917, il écrivait :

« Outre l'appareil « oppresseur » par excellence que représentent l'armée permanente, la police, les fonctionnaires, il existe dans l'Etat contemporain un appareil très intimement lié aux banques et aux cartels, un appareil qui accomplit un vaste travail de statistique et d'enregistrement, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Cet appareil ne peut ni ne doit être brisé. Il faut l'arracher à sa soumission aux capitalistes, il faut le couper, le trancher, le scinder des capitalistes et de tous leurs moyens d'action, il faut le soumettre aux Soviets prolétariens, il faut l'élargir, l'étendre à tous les domaines, à toute la nation » (36).

« Nous ne devons pas seulement « épouvanter » les capitalistes, c'est-àdire leur faire sentir la toute-puissance de l'Etat prolétarien et leur faire oublier l'idée d'une résistance active contre lui. Nous devons briser aussi leur résistance passive, incontestablement plus dangereuse et plus nuisible encore. Nous ne devons pas seulement briser toute résistance, quelle qu'elle soit. Nous devons encore obliger les gens à travailler dans le cadre de la nouvelle organisation de l'Etat. Il ne suffit pas de « flanquer à la porte » les capitalistes, il faut (après avoir flanqué à la porte les « récalcitrants » bons à rien et incurables) les mettre au service du nouvel Etat. Ceci concerne autant que les capitalistes une certaine couche des dirigeants intellectuels bourgeois, des employés, etc. » (37).

C'est dans ce sens qu'il faut comprendre ce qu'écrit Boukharine dans son ABC du Communisme, à la suite de la phrase citée plus haut :

« Ainsi, la révolution détruit le pouvoir ancien et crée un pouvoir nouveau. Il est évident que dans ce nouveau pouvoir entrent quelques parties essentielles de l'ancien, mais elles trouvent une autre utilisation ».

Le prolétariat instaure sa dictature en brisant la machine de répression bourgeoise et en la remplaçant par l'organisation des masses armées ; dès cet instant, dès que le prolétariat est en mesure de dicter sa volonté à l'ancienne classe dirigeante, les membres et serviteurs de cette dernière, ou ceux qui en restent, sont placés devant le dilemme suivant : travailler « au service du nouvel Etat », ou être « flanqués à la porte » ! C'est la dictature du prolétariat qui décide souverainement de leur maintien ou de leur renvoi : le prolétariat, au moyen de la force armée des masses, détient l'essentiel du pouvoir ; il ne le partage avec personne, quelles que soient, par ailleurs, les concessions économiques, étatiques, voire même politiques, qu'il puisse être amené à faire aux restes de la bourgeoisie, par calcul tactique. Il est seul à concéder ; la bourgeoisie n'est plus en mesure de lui imposer quoi que ce soit. 5. LE GOUVERNEMENT OUVRIER

ET PAYSAN

Le problème stratégique de la dictature de classe a pour complément naturel, dans le programme des marxistes, le problème tactique du gouvernement. Il s'agit ici, bien entendu, non pas du gouvernement au sens de régime politique (gouvernement monarchique, parlementaire, etc.), mais du gouvernement au sens de ministère (ou de ce qui en tient lieu). Le premier pays où s'est posé de manière concrète le problème de la participation du parti ouvrier marxiste à un gouvernement révolutionnaire, dans le cadre d'une révolution démocratique ouvrière et paysanne, est la Russie, au début du siècle. C'est pourquoi le concept d'un gouvernement ouvrier et paysan, ne coincidant pas avec la dictature du prolétariat, est bien antérieur au quatrième congrès de l'Internationale Communiste (1922), auquel il est coutume d'en attribuer la paternité dans notre Internationale. Le débat autour de ce concept remonte, en fait, à 1904-1905 ; il avait pour dénomination, à l'époque, gouvernement révolutionnaire provisoire et était conçu par les Bolchéviks, qui en étaient les principaux tenants, comme l'organe de la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Les Menchéviks s'insurgeaient contre l'idée d'une participation du Parti ouvrier social-démocrate (marxiste, dans le langage de l'époque) à un tel gouvernement. La révolution russe sera bourgeoise démocratique, disaient-ils, ce en quoi les Bolchéviks partageaient leur point de vue; or, le parti du prolétariat ne saurait, sans trahir, participer à un gouvernement bourgeois (cas typique de camouflage d'une politique droitière par un dogmatisme gauchiste). Ou alors, il instaurerait un gouvernement social-démocrate et serait tenté de sauter par-dessus les étapes, vers la révolution socialiste, aberration absolue pour un « marxiste orthodoxe » russe.

Voyons comment Lénine répondait à cette double argumentation :

« Martynov (dirigeant menchévik -S.J.) a entendu dire qu'il ne sied pas à un socialiste d'entrer dans un ministère bourgeois (quand le prolétariat lutte pour la révolution socialiste) et il s'est dépêché de « comprendre » qu'il ne convient pas de participer, avec la démocratie bourgeoise révolutionnaire (c'est-à-dire la petite-bourgeoisie « jacobine » - S.J.), à une révolution démocratique et à la dictature nécessaire au couronnement de cette révolution. (...) Il n'a pas songé que le renoncement à l'idée de la dictature démocratique révolutionnaire au moment où s'écroule l'autocratie équivaut au refus de réaliser notre programme minimum » (38). «En participant au gouvernement provisoire, nous dit-on, la social-démocratie détiendra le pouvoir; or, la social-démocratie, parti du prolétariat, ne peut détenir le pouvoir sans tenter de réaliser notre programme maximum, c'est-à-dire sans tenter d'accomplir la révolution socialiste. Et si elle le tentait à présent, elle essuierait forcément une défaite qui ne ferait que la déshonorer et servir la réaction. Aussi l'entrée de la social-démocratie dans le gouvernement révolutionnaire provisoire serait-elle inadmissible. «Ce raisonnement repose sur la confusion de la révolution démocratique et de la révolution socialiste, de la lutte pour la république (y compris la lutte pour tout notre programme minimum) et de la lutte pour le socialisme. La social-démocratie se déshonorerait, en effet, si elle tentait de faire de la révolution socialiste son objectif immédiat (...). C'est précisément pour cette raison qu'elle a toujours insisté sur le caractère bourgeois de la prochaine révolution russe ; c'est bien pour cette raison qu'elle a réclamé la distinction rigoureuse du programme minimum démocratique et du programme maximum socialiste » (39).

En opposition symétrique à l'argumentation menchévique, Parvus, dont Trotsky épousa le point de vue, considérait que le gouvernement révolutionnaire provisoire serait, bel et bien, l'organe de la dictature du prolétariat parce que, précisément, cette dernière était seule capable de mener à bien la révolution démocratique. En accord avec les Menchéviks quant à l'interprétation de la formule bolchévique, il voyait un objectif souhaitable et nécessaire là où ceux-ci voyaient un épouvantail. Réponse de Lénine :

« (Selon Parvus - S.J.): « Le gouvernement révolutionnaire provisoire sera en Russie le gouvernement de la démocratie ouvrière », « si la socialdémocratie se met à la tête du mouvement révolutionnaire du prolétariat russe, ce gouvernement sera socialdémocrate » ; le gouvernement provisoire social-démocrate « sera un gouvernement homogène avec une majorité social-démocrate ». Il ne saurait être ainsi (...) parce que seule une dictature révolutionnaire appuyée sur l'énorme majorité du peuple sera tant soit peu solide (pas absolument, certes, mais relativement). Or, le prolétariat ne forme actuellement que la minorité de la population russe. Il ne peut devenir une majorité énorme, écrasante, qu'en s'unissant à la masse des semi-prolétaires, des semi-patrons, c'est-à-dire à la masse pauvre de la petite-bourgeoisie des villes et des campagnes. Cette composition de la base sociale de la dictature révolutionnaire démocratique, possible et désirable, influera, évidemment, sur la composition du gouvernement, sur la composition du gouvernement révolutionnaire, rendra inévitable l'entrée, ou même la prépondérance, dans ce gouvernement des représentants les plus hétéroclites de la démocratie révolutionnaire » (40).

On voit où se trouve le talon d'Achille de l'argumentation de Lénine : d'une part, il affirme que sans la participation de la social-démocratie au gouvernement révolutionnaire, le programme de la révolution démocratique, programme minimum, ne saurait être réalisé, ce qui suppose que la « masse pauvre de la petite-bourgeoisie des villes et des campagnes », la « démocratie bourgeoise révolutionnaire », est incapable, par son action autonome, de le réaliser, qu'il lui faut être dirigée par le prolétariat ; d'autre part, il refuse d'admettre que le gouvernement révolutionnaire ne peut être, dans ces conditions, autre chose que l'expression de cette direction de la petite-bourgeoisie par le prolétariat, un gouvernement sous l'hégémonie politique du prolétariat révolutionnaire, c'est-à-dire un organe de la dictature du prolétariat, un gouvernement essentiellement ouvrier, même s'il comprend des représentants d'autres classes. Peu importe que ce gouvernement se limite, dans un premier temps, à des mesures démocratiques ; il s'agira, en fait, d'une démocratie ouvrière.

C'est ce que Trotsky explique admirablement dans ce concentré de génie qu'est Bilan et Perspectives :

« Si la révolution remporte une victoire décisive, le pouvoir passera à la classe qui joue le rôle dirigeant dans la lutte, en d'autres termes, à la classe ouvrière. Disons tout de suite que cela n'exclut absolument pas l'entrée au gouvernement des représentants révolutionnaires des groupes sociaux non prolétariens. Ceux-ci peuvent et doivent être au gouvernement : une politique saine obligera le prolétariat à appeler au pouvoir les dirigeants influents de la petite-bourgeoisie des villes, des intellectuels et de la paysannerie (...).

« On peut, naturellement, décrire un tel gouvernement comme étant la dictature du prolétariat et de la paysannerie, ou la dictature du prolétariat, de la paysannerie et de l'intelligentsia (formule des populistes - S.J.), ou même un gouvernement de coalition de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie. La question n'en reste pas moins posée : qui exercera l'hégémonie au sein du gouvernement lui-même, el, par son intermédiaire, dans le pays ? En parlant d'un gouvernement ouvrier, nous répondons par là même que l'hégémonie devra appartenir à la classe ouvrière » (41).

« Certes, les premières mesures prises par le prolétariat pour nettoyer les écuries d'Augias de l'ancien régime et expulser leurs habitants rencontreront le soutien actif de la nation tout entière (...).

« Sa première tâche sera de chasser de l'armée et de l'administration tous ceux qui ont du sang sur les mains, et de licencier ou de disperser les régiments qui se sont le plus souillés de crimes contre le peuple. Cela devra être réglé dans les tout premiers jours de la révolution, bien avant qu'il soit possible d'introduire le système de l'éligibilité et de la responsabilité des fonctionnaires et d'organiser une milice nationale. Mais ce n'est pas tout. La démocratie ouvrière se trouvera immédiatement placée devant la question de la durée de la journée de travail, devant la question agraire, et devant le problème du chômage.

« Une chose est claire. Avec chaque jour qui passera, la politique du prolétariat au pouvoir s'approfondira, et son caractère de classe s'affirmera de façon toujours plus résolue. En même temps se rompront les liens du prolétariat avec la nation, la désintégration de la paysannerie en tant que classe revêtira une forme politique, et l'antagonisme entre les divers secteurs qui la composent croîtra à mesure que la politique du gouvernement ouvrier se définira davantage, et cessera davantage d'être une politique démocratique au sens général du terme, pour devenir une politique de classe » (42).

Quand on lit ces lignes en pensant au processus réel des révolutions permanentes que nous avons connues jusqu'à ce jour, on comprend que Deutscher ait qualifié Trotsky de « prophète ». Les camarades qui confondent aujourd'hui « dictature du prolétariat » et « dictature socialiste du prolétariat » feraient bien de les méditer, de même qu'ils feraient bien de méditer les thèses centrales (2 et 8) archi-connues de la théorie trotskystes de la révolution permanente, qui disent exactement la même chose : « Pour les pays à développement bourgeois retardataire et, en particulier pour les pays coloniaux et semicoloniaux, la théorie de la révolution permanente signifie que la solution véritable et complète de leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la dictature du prolétariat qui prend la tête de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes ». « La dictature du prolétariat qui a pris le pouvoir comme force dirigeante de la révolution démocratique est inévitablement et très rapidement placée devant des tâches qui la forceront à faire des incursions profondes dans le droit de propriété bourgeois. La révolution démocratique, au cours de son développement, se transforme directement en révolution socialiste et devient ainsi une révolution permanente » (43).

1917 ET LA TACTIQUE DU « GOUVERNEMENT OUVRIER ET

PAYSAN »

Le processus déclenché par la révolution russe de Février 1917 acheva de convaincre Lénine de l'inconsistance de l'ancienne formule bolchévique - que nous qualifierons d'archéo-bolchévique - de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie. Dans un premier temps, il abandonna le postulat de l'auto-limitation démocratique du prolétariat dans la révolution, et introduisit l'idée de la nécessité d'une différenciation sociale dans les rangs de la petite-bourgeoisie, préalable au bouleversement démocratique de la société russe ; il conserva la notion de « dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre » qu'il interpréta, de plus en plus explicitement en tirant les leçons de la situation, comme synonyme de la dictature du prolétariat, impliquant l'hégémonie politique du parti révolutionnaire du prolétariat, le parti bolchévique. Avant les « Journées de Juillet », puis après la tentative de Kornilov, les Bolchéviks invitèrent les Menchéviks et les Socialistes Révolutionnaires, « représentants petitsborgeois des ouvriers et des paysans », à former un gouvernement sans ministres bourgeois, responsable devant les soviets.

Outre le fait qu'il s'agissait là d'une tactique de « mise au pied du mur » fort rentable politiquement, un tel gouvernement « ouvrier et paysan » aurait créé d'excellentes conditions pour l'instauration de la dictature du prolétariat, c'est-à-dire la prise du pouvoir par les Bolchéviks. Quant à la participation de ces derniers à un tel gouvernement, Lénine ne la considérait possible que si les conditions de la dictature du prolétariat et des paysans pauvres sont assurées, c'est-à-dire si cette participation peut accélérer l'avènement du pouvoir bolchévique. Ainsi écrivait-il en septembre 1917 :

« Notre parti aspire, comme tout parti politique, à l'exercice du pouvoir. La dictature du prolétariat révolutionnaire est notre but. Six mois de révolution ont confirmé, avec une netteté, une force, un éclat extraordinaire, que cette revendication était juste et inévitable, précisément dans l'intérêt de la révolution actuelle. Car, autrement, le peuple ne pourra obtenir ni une paix démocratique, ni la remise de la terre aux paysans, ni la liberté complète (c'est-à-dire une république entièrement démocratique). (...)

« Ce qui est un compromis pour nous, c'est le retour à notre revendication d'avant juillet : tout le pouvoir aux soviets, formation d'un gouvernement de socialistes-révolutionnaires et de menchéviks, responsable devant les Soviets (...).

« Ce compromis serait que, sans prétendre à la participation gouvernementale (impossible pour un internationaliste sans que soient effectivement assurées les conditions de la dictature du prolétariat et des paysans pauvres), les bolchéviks renonceraient à réclamer la remise immédiate du pouvoir au prolétariat et aux paysans pauvres et à employer les méthodes révolutionnaires pour faire triompher cette revendication. (...)

« Les menchéviks et les socialistesrévolutionnaires, en tant que bloc gouvernemental, consentiraient (à suposer que le compromis soit réalise) à former un gouvernement entièrement et exclusivement responsable devant les Soviets, auxquels serait transmis tout le pouvoir central et aussi local (...).

« Les bolchéviks gagneraient à ce compromis en ce sens qu'ils auraient la possibilité de propager librement leurs idées et, grâce à la réalisation effective d'une démocratie intégrale, de gagner de l'influence dans les Soviets » (44).

Le Programme de Transition ne dit rien de plus ; il expose très fidèlement la tactique léniniste que nous venons de présenter. Qu'on en juge :

« D'avril à septembre 1917, les bolchéviks réclamèrent que les socialistesrévolutionnaires et les menchéviks rompent avec la bourgeoisie libérale et prennent le pouvoir dans leurs propres mains. A cette condition, les bolchéviks promettaient aux menchéviks et aux socialistes-révolutionnaires, représentants petits-bourgeois des ouvriers et des paysans, leur aide révolutionnaire contre la bourgeoisie; ils se refusaient cependant catégoriquement, tant à entrer dans le gouvernement des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires qu'à porter la responsabilité politique de son activité. Si les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires avaient réellement rompu avec les cadets (libéraux) et avec l'impérialisme étranger, le « gouvernement ouvrier et paysan » créé par eux n'aurait pu qu'accélérer et faciliter l'instauration de la dictature du prolétariat. Mais c'est précisément pour cette raison que les sommets de la démocratie petite-bourgeoise s'opposèrent de toutes leurs forces à l'instauration de leur propre pouvoir. L'expérience de la Russie démontra, et l'expérience de l'Espagne et de la France le confirme de nouveau, que, même dans des conditions très favorables, les partis de la démocratie petite-bourgeoise (socialistes-révolutionnaires, sociaux-démocrates, staliniens, anarchistes) sont incapables de créér un gouvernement ouvrier et paysan, c'est-à-dire un gouvernement indépendant de la bourgeoisie. (...)

« La création d'un tel gouvernement par les organisations ouvrières traditionnelles est-elle possible? L'expérience antérieure nous montre, comme nous l'avons déjà dit, que c'est pour le moins peu vraisemblable. Il est cependant impossible de nier catégoriquement par avance la possibilité théorique de ce que, sous l'influence d'une combinaison tout à fait exceptionnelle de circonstances (guerre, défaite, krach financier, offensive révolutionnaire des masses, etc.) des partis petits-bourgeois, y compris des staliniens, puissent aller plus qu'ils ne le veulent eux-mêmes dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie. En tout cas, une chose est hors de doute : si même cette variante, peu vraisemblable, se réalisait un jour quelque part, et qu'un « gouvernement ouvrier et paysan », dans le sens indiqué plus haut, s'établissait en fait, il ne représenterait qu'un court épisode dans la voie de la véritable dictature du prolétariat » (45). Il n'y a aucune ambiguité dans ce texte : les « représentants petits-bourgeois des ouvriers et des paysans » pourraient, « sous l'influence d'une combinaison tout à fait exceptionnelle de circonstances », aller jusqu'à la formation d'un gouvernement sans bourgeois, indépendant de la bourgeoisie (ce qui suppose qu'ils aient rompu avec elle), tel qu'aurait pu être un gouvernement des menchéviks et socialistes-révolutionnaires dans la Russie de 1917. Un tel gouvernement « ne représenterait qu'un court épisode dans la voie de la véritable dictature du prolétariat », au sens où un gouvernement des menchéviks et socialistesrévolutionnaires « n'aurait pu qu'accélérer et faciliter l'instauration de la dictature du prolétariat », c'est-à-dire préparer les conditions de son propre renversement au profit d'un gouverne- ment dirigé par les représentants du prolétariat révolutionnaire.

Toute autre interprétation du texte précité, cherchant à y voir une prémonition de l'instauration de dictatures du prolétariat par des « partis petitsbourgeois », la clé qui permettrait soidisant de résoudre ces « énigmes » historiques auxquelles nous a confronté le développement réel de la révolution mondiale depuis 1945, toute interprétation de ce genre, disions-nous, relève de la même méthode exégétique que celle qui a permis de faire prédire à Nostradamus la victoire du Parti socialiste aux dernières élections françaises !

La référence dans ce même but à la Résolution sur la Tactique de l'Internationale Communiste, adoptée par le quatrième congrès de cette dernière, en 1922, est tout aussi malheureuse. Ladite résolution ne change rien aux données exposées ci-dessus ; elle s'occupe cependant plus particulièrement des conditions de participation des communistes à des gouvernements du type que nous avons décrit, alors que cette participation n'est pas envisagée dans le Programme de Transition.

La Résolution de l'I.C. envisage quatre types de gouvernements ouvrier (ici aussi au sens très strict de ministère) ne coincidant pas avec la dictature du prolétariat : le « gouvernement ouvrier libéral », le « gouvernement ouvrier social-démocrate », le « gouvernement des ouvriers et des paysans » (à prévoir, dit la résolution, dans des pays tels que ceux des Balkans où, précisément, existaient à l'époque des partis paysans notoires, comme le Parti paysan de Stambouliski en Bulgarie et le Parti paysan croate de Raditch en Yougoslavie) et le « gouvernement ouvrier avec la participation des communistes ».

« Les deux premiers types de gouver- nement ouvrier ne sont pas des gouvernements ouvriers révolutionnaires, mais des gouvernements camouflés de coalition entre la bourgeoisie et les leaders ouvriers contre-révolutionnaires (....).

« Les deux autres types de gouvernement ouvrier auxquels peuvent participer les communistes ne sont pas encore la dictature du prolétariat ; ils ne constituent pas encore une forme de transition nécessaire vers la dictature, mais ils peuvent constituer un point de départ pour la conquête de cette dictature » (46).

En d'autres termes : les communistes peuvent participer minoritairement, dans le cadre d'un Etat qui reste bourgeois (mais dans une situation révolutionnaire, s'entend), aux côtés d'un parti ouvrier non communiste (quatrième type) et, éventuellement, d'un parti paysan (rencontre du troisième type : « ouvrier et paysan »), à un gouvernement qui n'est pas encore l'organe de la dictature du prolétariat. Mais précisément, cette participation ne peut avoir lieu que si les communistes obtiennent de ce gouvernement ouvrier (et paysan) la garantie qu'il contribuera à créer les conditions qui permettront à la dictature du prolétariat de s'élever sur les ruines de l'Etat bourgeois, c'est-à-dire avant tout : l'armement des prolétaires et le désarmement des bourgeois. Dans ce sens, un tel gouvernement « ne représenterait qu'un court épisode dans la voie de la véritable dictature du prolétariat », « un point de départ pour la conquête de cette dictature », qui « ne peut être réalisée que par un gouvernement ouvrier composé de communistes » (46).

« Dans certaines circonstances, les communistes doivent se déclarer disposés à former un gouvernement avec des partis et des organisations ouvrières non communistes. Mais ils ne peuvent agir ainsi que si des garanties sont données que ces gouvernements ouvriers mèneront vraiment la lutte dans le sens indiqué plus haut » (47). Quel est ce « sens indiqué plus haut »?

« Le programme le plus élémentaire d'un gouvernement ouvrier doit consister à armer le prolétariat, à désarmer les organisations bourgeoises contrerévolutionnaires, à instaurer le contrôle de la production, à faire tomber sur les riches le principal fardeau des impôts et à briser la résistance de la bourgeoisie contre-révolutionnaire » (47).

Récapitulons : un « gouvernement ouvrier et paysan » est tout simplement, comme son nom l'indique, un gouvernement composé de représentants des ouvriers et des paysans, sans ministres bourgeois. Les marxistes révolutionnaires exigent des autres partis « qui s'appuyent sur les ouvriers et les paysans et parlent en leur nom » qu'ils forment un gouvernement de ce genre, quand les circonstances de la lutte des classes le permettent. En même temps, les marxistes révolutionnaires déployent « une agitation inlassable » autour de leur programme de transition, qui vise à préparer les conditions de la destruction de l'Etat bourgeois et de l'instauration de la dictature du prolétariat. Ils peuvent même, sur la base d'un accord portant sur les grandes lignes de leur programme, accepter de participer au « gouvernement ouvrier et paysan ».

6. LE GOUVERNEMENT DE

COALITION

Corollaire de la proposition précédente : la destruction des forces armées de la bourgeoisie par la force armée des travailleurs marque la naissance d'un

Etat ouvrier, de la dictature du prolétariat. Dans ce nouveau cadre, le gouvernement peut être soit exclusivement ouvrier communiste, soit comprendre des représentants d'autres partis ouvriers et/ou de partis paysans (gouvernement ouvrier et paysan, proprement dit), soit encore - comme l'histoire l'a abondamment démontré -des représentants de partis ou d'intérêts bourgeois. Il s'agit, dans ce dernier cas, d'un gouvernement de coalition.

Tous ces types de gouvernement se distinguent, cependant, sous la dictature du prolétariat, par l'hégémonie des représentants de cette dictature, soit en leur sein, soit sur eux (en cas de représentation minoritaire du pouvoir dictatorial). En effet, de même qu'un gouvernement ouvrier (et paysan) est possible dans le cadre de l'Etat bourgeois, mais reste tributaire de celui-ci - à moins que le rapport des forces en décide autrement, en cas de dualité de pouvoirs -, un gouvernement de coalition, avec des représentants de fractions de la bourgeoisie, est possible dans le cadre de l'Etat ouvrier, mais en reste tributaire. On peut en dire ce que disait Trotsky de la participation de petitsbourgeois au gouvernement du prolétariat:

« C'est une chose quand les représentants des couches démocratiques du peuple entrent dans un gouvernement à majorité ouvrière, c'en est une tout autre quand les représentants du prolétariat participent à un gouvernement démocratique bourgeois caractérisé, dans lequel ils jouent plus ou moins un rôle d'otages » (48). Pour des représentants de la classe ouvrière, cotoyer des bourgeois au gouvernement, dans le cadre d'un Etat bourgeois, est une trahison foncière- ment opportuniste, voire réactionnaire ; cotoyer des bourgeois au gouvernement, dans le cadre d'un Etat ouvrier, est une accommodation tactique, plus ou moins nécessaire, plus ou moins justifiée : un compromis.

« Après la première révolution socialiste du prolétariat, après le renversement de la bourgeoisie dans un pays, le prolétariat de ce pays reste encore longtemps plus faible que la bourgeoisie, d'abord simplement à cause des relations internationales étendues de cette dernière, puis à cause du renouvellement spontané et continu, de la régénération du capitalisme et de la bourgeoisie. On ne peut triompher d'un adversaire plus puissant qu'au prix d'une extrême tension des forces et à la condition expresse d'utiliser de la façon la plus minutieuse, la plus attentive, la plus circonspecte, la plus intelligente, la moindre « fissure » entre les ennemis, les moindres oppositions d'intérêts entre les bourgeoisies des différents pays, entre les différents groupes ou catégories de la bourgeoisie à l'intérieur de chaque pays (nous soulignons - S.J.) aussi bien que la moindre possibilité de s'assurer un allié numériquement fort, fat-il un allié temporaire, chancelant, conditionnel, peu solide et peu sûr. Qui n'a pas compris cette vérité n'a compris goutte au marxisme, ni en général au socialisme scientifique contemporain » Lénine (49). L'imbroglio théorique qui régne dans notre Internationale quant aux notions d'Etat et de gouvernement a abouti à la situation cocasse suivante: réticents quant à la reconnaissance de nouveaux Etats • ouvriers, qu'ils continuent à qualifier, non sans embarras, d'Etats bourgeois - dans l'attente de l'achève- ment de la transformation, « étatique » pour les uns, socio-économique pour les autres - les camarades en sont venus, pour expliquer l'évolution qui suit la révolution, à qualifier de gouvernements ouvriers et paysans des gouvernements de coalition !

Plus grave encore : par un glissement théorique prévisible, les quatre camarades du SWP en sont venus à désigner par « gouvernement ouvrier et paysan », non plus le ministère ou ce qui en tient lieu, mais plutôt l'ensemble de l'appareil étatique, c'est-à-dire, en fait... l'Etat !

D'où la définition suivante :

« Dans la mesure où le nouvel appareil gouvernemental, y compris l'appareil de coercition, est indépendant de la classe capitaliste ; commence à appliquer un programme de progrès sociaux dans l'intérêt des ouvriers et des paysans ; les mobilise en appui à ces mesures, füt-ce de manière limitée ; et fait des incursions dans le pouvoir économique de la bourgeoisie - il doit être qualifié de gouvernement ouvrier et paysan » (3).

Mais si le « gouvernement ouvrier et paysan » est un « appareil gouvernemental, y compris l'appareil de coercition » ouvrier et paysan, c'est en somme, en langage marxiste, à un Etat ouvrier et paysan que nous avons affaire, c'est-à-dire à une « dictature du prolétariat et de la paysannerie » qui, de surcroît, applique un programme démocratique révolutionnaire et se distingue de la dictature du prolétariat qui ne saurait être que socialiste, selon le même schéma de pensée. Revoici donc notre vieille amie, la taupe archéobolchévique, qui refait surface au sein même de la Quatrième Internationale, après être réapparue une première fois au sein de la Troisième après 1924 !

II. Exposé

« Le marxiste doit tenir compte de la vie, des faits précis, de la réalité, et non se cramponner à la théorie d'hier qui, comme toute théorie, est tout au plus capable d'indiquer l'essentiel, le général de fournir une idée approchée de la complexité de la vie », disait Lénine (50), citant ensuite le Faust de Goethe : « Grise est la théorie, mon ami, mais vert l'arbre éternel de la vie ».

Le développement réel de la révolution prolétarienne mondiale depuis le siècle dernier a été d'une complexité telle qu'il a fait craquer, bien des fois, le cadre théorique du courant principal du marxisme authentique. Marx, Lénine, Trotsky ont été, bien des fois, démentis par le cours réel de l'histoire ; seul un imbécile pourrait le nier. Qu'à cela ne tienne : pour nous, la théorie ne sera jamais le lit de Procuste de la connaissance historique. La tâche des marxistes authentiques a toujours été d'enrichir celle-là par celle-ci, d'enrichir la théorie, non seulement par l'histoire qui se fait, mais aussi par l'étude du passé dont le recul historique éclaire souvent de nouveaux aspects. La rétrospective historique qui suit a, précisément, pour but de mettre en relief certains aspects. méconnus ou négligés, des principales formes de la révolution prolétarienne et de la dictature du prolétariat connues à ce jour, aspects directements pertinents à l'objet de cette contribution.

1. LA COMMUNE DE PARIS

« Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d'une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, historique messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l'air ? Regarde: la Commune de Paris. C'était la dictature du prolétariat » Engels (51). Comment est née cette dictature? Le 18 mars 1871, les troupes envoyées par Thiers pour rétablir le pouvoir légal des classes possédantes sur Paris se heurtent à la résistance spontanée de la population des quartiers pauvres de la capitale, rejointe rapidement par la Garde Nationale (milice) de ces mêmes quartiers, qui s'était déjà constituée en organisation autonome (la Fédération). Les troupes envoyées par Thiers lèvent leurs crosses en l'air et fraternisent avec les Parisiens. Le soir même, le Comité central de la Fédération de la Garde nationale se constitue de facto en gouvernement provisoire de la ville au cri de « Vive la Commune ! ». « Paris pouvait seulement résister parce que, du fait du siège (prussien -S.J.), il s'était débarrassé de l'armée et l'avait remplacée par une Garde nationale, dont la masse était constituée par des ouvriers. C'est cet état de fait qu'il s'agissait maintenant de transformer en une institution durable. Le premier décret de la Commune fut donc la suppression de l'armée permanente, et son remplacement par le peuple en armes ». Marx (52) Ainsi donc, l'acte de naissance de la Commune de 1871, cette première dictature du prolétariat, fut bien de confirmer sur le territoire parisien la suppression de l'armée bourgeoise et son remplacement par cette organisation armée des masses qu'était la Garde nationale. Une dualité de pouvoirs territoriale s'établit dans la partie de la France non occupée par les Prussiens : dictature du prolétariat à Paris, dicta- ture bourgeoise réactionnaire sur le reste du territoire.

Rappelons tout de suite, s'il en est besoin, que la Commune ne prit, en soixante-dix jours d'existence, aucune mesure proprement anti-capitaliste. Certes, les mesures sociales qu'elle adopta montrent bien qu'elle se situait du côté des travailleurs. « Mais, on est bien obligé de le reconnaître, la Commune ne manifesta guère d'aversion pour la Propriété, ni même pour le Capital ; on sait combien profond fut son respect pour la Banque de France ». Talès (53). Et pourtant, il s'agissait bien d'un Etat ouvrier ! Si la Commune ne toucha point au système monétaire, il n'en reste pas moins qu'elle créa un système administratif tout à fait nouveau. Mais s'il est coutume d'y voir la plus grande création de la Commune, et de le décrire de la manière la plus favorable, on ne saurait éluder le fait qu'il ne s'agissait point d'un acte prolétarien conscient, prémédité, mais bien du seul choix possible, un choix coûteux en énergies et en temps pour une révolution qui en oublia l'essentiel pour sa survie: la destruction complète de son adversaire Versaillais. On comprend que Marx, terminant son fameux ouvrage sur la Commune deux jours après la fin tragique de celle-ci, se soit préoccupé d'abord d'écrire une oraison funèbre, un panégyrique, et d'exalter la forme d'Etat créée par les communards. En réalité, toutefois, au regard de l'histoire dont le jugement exclut la compassion, il faut reconnaître que le système administratif créé par la Commune était bien loin de pouvoir fonctionner correctement, et qu'il ne pouvait en être autrement étant donné l'incompétence des communards. « Le gâchis était général, toute la machine communale, détraquée faute d'assemblage judicieux et de mise au point, n'était que rouages grinçants, se froissant mutuellement ou tournant à vide » (54).

La Commune aurait été plus forte de pouvoir, pour un temps, utiliser des parties de l'appareil administratif bourgeois. Thiers ne lui en laissa pas la possibilité, organisant ce que Talès appelle le « vide administratif » dans Paris, « vide inquiétant et redoutable pour quiconque pouvait prendre le pouvoir ;jamais aucune des révolutions précédentes n'avait endommagé à ce point la vieille machine bureaucratique ; jamais révolutionnaires n'avaient été aussi brutalement mis en demeure de créér ou de périr » (55). « Thiers a fait le vide dans la machine administrative, le Comité central est, en quelque sorte, « aspiré ». Il faut que malgré le désarroi des services, la vie de Paris continue » (56).

D'ailleurs, aussi bien Marx pendant la Commune, que Trotsky préfaçant l'ouvrage de Talès cinquante ans après, critiquent l'excès de « démocratisme » des communards, leur empressement à remplacer au pouvoir le Comité central de la Garde nationale par la Commune proprement dite, c'est-à-dire précisément la grande création des communards, alors qu'il aurait fallu s'occuper plutôt, en priorité, des affaires militaires, de la guerre civile.

«Il eût fallu marcher aussitôt sur Versailles après que Vinoy d'abord, et ensuite les éléments réactionnaires de la Garde nationale parisienne eurent laissé le champ libre (...). Deuxième faute : le Comité central résilia trop tôt ses fonctions pour faire place à la Commune » Marx, le 12 avril 1871 (57).

« Au moment ou le Comité central avait besoin de développer au maximum son initiative dans l'offensive, privé de la direction d'un parti prolétarien, il perdit la tête, se hâta de transmettre ses pouvoirs aux représentants de la Commune, qui avait besoin d'une base démocratique plus large. Et ce fut une grande erreur dans cette période, de jouer aux elections ». Trotsky (58). Il manquait aux communards un parti prolétarien centralisé, un parti bolchévique, conclura Trotsky. Mais voyons, à propos, quelle était la direction politique de la Commune :

« Si aujourd'hui, vingt ans après », écrit Engels en 1891 (59), « nous jetons un regard en arrière sur l'activité et la signification historique de la Commune de Paris de 1871, il apparaît qu'il y a quelques additions à faire à la peinture qu'en a donné La Guerre Civile en France. « Les membres de la Commune se divisaient en une majorité de Blanquistes, qui avait déjà dominé dans le Comité central de la Garde nationale, et une minorité : des membres de l'Association Internationale des Travailleurs se composant pour la plupart de socialistes proudhoniens (...). Et dans les deux cas, l'ironie de l'histoire a voulu - comme toujours quand des doctrinaires arrivent au pouvoir - que les uns comme les autres fissent le contraire de ce que leur prescrivait leur doctrine d'école ». Engels soulignait donc, déjà. le fait compris les membres de l'internatioque les dirigeants de la Commune, y nale, étaient tout sauf marxistes, qu'ils appartenaient à des courants politiquement petits-bourgeois (blanquistes et proudhoniens) et que leur pratique à la tête de la Commune, loin de correspondre à leur doctrine, en fut l'opposé. Mais cet addenda du vieil Engels, soucieux de dissiper les illusions créées par le fait que l'Internationale fut le principal accusé de la réaction triomphante, est lui-même fondé sur une illusion : celle que les communards se divisaient en blanquistes et proudhoniens. Trente ans après lui, cinquante ans après la Commune, Talès rétablit la vérité historique, en ce qui concerne tant le Comité central que le Conseil général de la Commune.

« Au début de mars, le principal adversaire du gouvernement n'était plus son vieil ennemi, la minorité révolutionnaire avec ses différentes groupes, mais le Comité central, un organe composé de modérés, considéré avec quelque défiance par l'Internationale, avec un peu de pitié par les blanquistes. Le programme de ces petits-bourgeois n'avait rien de révolutionnaire, le ton qu'ils employaient dans leurs proclamations ne sortait jamais de la mesure » (60). « Ils sont avant tout des républicains, attachés aux droits de Paris et vaguement imprégnés d'un militarisme et d'un socialisme diffus. Ils ne sont pas encore révolutionnaires » (61).

« Membres de Internationale et blanquistes ne formaient en tout qu'un peu plus du quart de l'assemblée. On désignait sous le nom vieillot et vague de « jacobins » le parti qui eut constamment la majorité au Conseil général de la Commune (...). Ces petitsbourgeois rêvaient avant tout d'une révolution politique, devant amener à sa perfection le régime démocratique » (62). « En réalité, l'assemblée parisienne ou les ouvriers, et surtout les socialistes, étaient peu nombreux, se composait surtout de petits-bourgeois républicains, anticléricaux et patriotes à la mode de 1793, de démocrates ne niant certes point la question sociale, mais préoccupés surtout de réformes politiques » (63).

Avec la Commune, nous avons donc affaire, non pas à des « représentants petits-bourgeois de la classe ouvrière », mais à une direction majoritairement petite-bourgeoise, aussi bien dans son orientation politique que dans sa composition sociale, reflétant la composition sociale de la population parisienne et de la Garde nationale.

Sur les 90 membres du Conseil général, les ouvriers ne sont que 25, presque tous ouvriers d'ateliers : « Il y a beaucoup de petits-bourgeois : employés, comptables, médecins, instituteurs, hommes de loi, publicistes (il y en eut jusqu'à douze). A côté d'eux nous trouvons des ouvriers : « Pindy, le menuisier ; Amouroux, le chapelier ; I heiss, le ciseleur ; Grener, le blanchisseur ; Billioray, le joueur de vielle; Duval, le fondeur ; Assi, le mécanicien ; Malon, le tourneur ; le relieur Varlin... », environ vingt-cinq en tout » (64).

Les forces sociales de la révolution dans la France de 1871 correspondent largement à celles que décrit Engels pour l'Italie, en 1894 :

« Dans la nation, la population agricole l'emporte de beaucoup sur celle des villes ; dans les villes, il y a peu de grande industrie développée et par conséquent peu de prolétariat typique ; la majorité se compose de gens de métier et de petits boutiquiers, de déclassés, masse flottante entre la petite-bourgeoisie et le prolétariat. C'est la petitebourgeoisie du moyen-âge en décadence et en désintégration. Ce sont des prolétaires pas encore actuels, mais futurs. C'est cette classe poussée au désespoir face à la ruine économique, qui seule pourra fournir le gros des combattants, ainsi que les chefs d'un mouvement révolutionnaire. Elle sera secondée par les paysans, auxquels leur éparpillement territorial et leur analphabétisme défendent toute initiative efficace, mais qui seront tout de même des auxiliaires puissants et indispensables » (65). Le prolétariat parisien n'est pas, en 1871, un prolétariat typi- que : il constitue plutôt une des couches pauvres de la petite-bourgeoisie, une couche prolétarisée, parmi d'autres en voie de prolétarisation.

Doit-on, à la lumière de ce qui précède, réviser le jugement unanime des marxistes, voyant dans la Commune la première dictature du prolétariat ? Si l'on devait s'en tenir à la surface des choses, la réponse serait positive : la Commune est, en fait, un gouvernement ouvrier et petit-bourgeois. Cette désignation est tout à fait correcte d'un point de vue descriptif ; elle ne l'est plus du point de vue analytique. Nous retrouvons ici la question posée par Trotsky, en réponse à Lénine, en 1906 :

« On peut, naturellement, décrire (nous soulignons - S.J.) un tel gouvernement comme étant la dictature du prolétariat et de la paysannerie (de la petite-bourgeoisie urbaine, dans le cas de la Commune - S.J.), ou la dictature du prolétariat, de la paysannerie et de l'intelligentsia, ou même un gouvernement de coalition de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie. La question n'en reste pas moins posée : qui exerce l'hégémonie au sein du gouvernement lui-même, et, par son intermédiaire, dans le pays ? » (41) Or, ce que nous enseigne, précisément, la Commune, c'est que LORSQUE LEURS CONDITIONS SOCIALES (PAUPÉRISATION) ET POLITIQUES (FRUSTRATION NATIONALE ET/OU DEMOCRATIQUE) OPPOSENT LES PETITS-BOURGEOIS A LA BOURGEOISIE JUSQU'AU POINT DE DETRUIRE L'ETAT BOURGEOIS, C'EST QU'ILS ONT CHOISI DE FAIT - FUT-CE SPONTANEMENT, INCONSCIEMMENT, COMME EN 1871 - LA VOIE PROLETARIENNE ; ILS SE SONT PLACES DE FAIT SOUS LA DIRECTION POLITIQUE DU PROLETARIAT,

AUSSI MINORITAIRE PUT-IL ÊTRE, SOUS LA DIRECTION POLITIQUE DES REPRESENTANTS DE LA VOIE PROLETARIENNE. C'est la une conséquence directe d'un postulat de base du marxisme, qui constitue la pierre angulaire de la théorie de la révolution permanente : en dernière instance, le petit-bourgeois suit ou l'ouvrier ou le bourgeois. Quand il s'oppose à la bourgeoisie, il a certes ses propres raisons : mais jamais celles-ci ne sont fondamentalement incompatibles avec le cadre de l'Etat bourgeois. Pour que le petit-bourgeois soit révolutionnaire au point de détruire l'Etat bourgeois, ou de participer à sa destruction, il faut qu'il se soit placé de fait sous la direction politique du prolétariat, seule classe dont les intérêts profonds sont incompatibles avec le maintien de l'Etat bourgeois.

« Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes (...). Si elles sont révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels ; elles abandonnent leur propre point de vue pour adopter celui du prolétariat » Karl Marx, Manifeste du Parti Communiste (66).

Revenons à la Commune : le gouvernement de Thiers et son « Assemblée rurale », à majorité réactionnaire anti républicaine, avaient proprement exaspéré la petite-bourgeoisie parisienne, déjà très appauvrie par la guerre francoprussienne. Politiquement : ce régime était capitulard, dominé par les monarchistes et avait, de surcroît, « décapitalisé » Paris en s'installant à Versailles. Socialement : il supprima la solde de la grande majorité des gardes nationaus. qui en vivait ; il promulgua une loi rendant exigibles, dans les 48 heures, toutes les échéances dont les petitsbourgeois endettés avaient obtenu la prorogation sept mois auparavant : il s'apprêtait à en adopter une aurre. rendant exigibles les loyers impayes. « Ce que n'avaient pu faire ni l'Internationale, ni le Blanquisme, ni les Républicains, le gouvernement de la Défense et l'Assemblée le réalisèrent en quelques semaines : ils gagnèrent à l'esprit de révolte les travailleurs parisiens et leur assurèrent l'appui de la petite-bourgeoisie aux abois, n'espérant son salut que d'une Révolution » Talès (67).

Exaspérés, les petits-bourgeois vont suivre l'avant-garde des travailleurs. Les révolutionnaires, les plus disposés naturellement à représenter la voie prolétarienne (contrairement à leurs doctrines - cf. Engels), vont être placés par les petits-bourgeois aux postes de commande de la Commune, comme le montre déjà la répartition des tâches dans le premier gouvernement communard, formé par le Comité central de la Garde nationale. « L'Internationale et le Blanquisme se partagent les postes importants. Ce comité modéré emploie volontiers les révolutionnaires dont le dévouement s'offre ; il met de rouges étiquettes à son gouvernement » Talès (68). Ainsi, la Commune contenait déjà la réponse à la question posée par Trotsky à Lénine et citée plus haut, la même réponse que Trotsky faisait par anticipation quant à la Révolution russe : « En parlant d'un gouvernement ouvrier, nous répondons par là que l'hégémonie devra appartenir à la classe ouvrièr ». Et c'est exactement ce que Marx, parfaitement conscient de la composition sociale de la Commune, avait génialement saisi, d'autant plus génialement qu'il l'avait saisi sur l'heure :

« Son véritable secret (de la Commune - S.J.), le voici : c'était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l'émancipation économique du Travail » (69)

« Et, pourtant, c'était la première révolution dans laquelle la classe ouvrière était ouvertement reconnue comme la seule qui fut encore capable d'initiative sociale, même par la grande masse de la classe moyenne de Paris - boutiquiers, commerçants, négociants -, les riches capitalistes étant seuls exceptés. (...) Cette même partie de la classe moyenne avait participé à l'écrasement de l'insurrection ouvrière en juin 1848 ; et elle avait été sur l'heure sacrifiée sans cérémonie à ses créanciers par l'Assemblée constituante. Mais ce n'était pas là son seul motif pour se ranger aujourd'hui aux côtés de la classe ouvrière. Elle sentait qu'il n'y avait plus qu'une alternative, la Commune ou l'Empire, sous quelque nom qu'il pût reparaître » (70).

Une petite-bourgeoisie placée devant une alternative unique : dictature du prolétariat ou dictature de la bourgeoisie, alors qu'elle a été historiquement conditionnée pour rejeter la dernière, sous sa forme prédominante... Les jeux sont faits !

2. LA REVOLUTION RUSSE

La différenciation sociale et politique entre le prolétariat et la petite-bourgeoisie dans le Paris de la Commune était très peu avancée :le prolétariat parisien était surtout composé de compagnons d'artisans ou d'ouvriers de petites manufactures ; sa conscience de classe était toute imprégnée d'idéologie petite-bourgeoise, blanquistes et proudhoniens constituant son avant-garde. Dans la Commune, prolétaires et petitsbourgeois se fondaient en une seule masse, celle du peuple de Paris ; Marx qualifia la Commune de « révolution populaire » (57).

Du point de vue de la différenciation sociale et politique entre prolétariat et petite-bourgeoisie, la Russie pré-révolutionnaire se situe à l'antipode de la Commune. On connaît le tableau de la population urbaine russe brossé par Trotsky : petite-bourgeoisie insignifiante, tandis que « l'industrie russe, par sa technique et sa structure capitaliste, se trouvait au niveau des pays avancés, et même, sous certains rapports, les devançait » (71). Ainsi, la frontière entre prolétariat et petite-bourgeoisie, dans la Russie du début du siècle, était une des plus nettes qui aient jamais existé : elle coïncidait, dans ses grandes lignes, avec la frontière entre travailleur urbain et travailleur rural, la petite-bourgeoisie russe étant presque exclusivement paysanne. Certes, il existait des couches à cheval sur les deux classes, mais le prolétariat des régions centrales de la Révolution russe était nettement différencié. « Tandis que dans l'Oural prédominait encore le type du demiprolétaire, lui-même demi-paysan -dans l'industrie métallurgique, surtout à Pétersbourg, se cristallisait l'élément prolétarien de souche authentique, celui qui avait définitivement rompu avec le village » (72). Ce haut degré de différenciation sociale entre prolétariat et petitebourgeoisie russes - produit des particularités du développement historique de la Russie - s'est traduit par une différenciation politique tout aussi pronon- cée : un parti paysan, le Parti socialisterévolutionnaire, lui-même divisé en deux ailes, gauche et droite, reflétant les différences sociales au sein de la paysannerie ; un parti ouvrier, le Part ouvrier social-démocrate, qui se scinda très tôt en deux fractions, puis deux partis : un parti ouvrier prolétarien, le Parti bolchévique, s'appuyant sur les industries de masse (métallurgie, textile) ; et un parti ouvrier petit-bourgeois, le Parti menchévique, s'appuyant sur les deux pôles où la classe ouvrière rejoint la condition petite-bourgeoise, dans un pays arriéré - aristocratie ouvrière des industries de pointe et ouvriers-paysans des industries et mines des régions rurales - lui-même divisé en une aile gauche et une aile droite. On ne soulignera jamais assez le fait que cette différenciation socio-politique du mouvement des masses russes est le corollaire direct de la spécificité du développement combiné de la Russie : agriculture de type pré-capitaliste, industrie de type impérialiste, petite-bourgeoisie urbaine insignifiante. • La Révolution russe fut une révolution prolétarienne, soutenue par la paysannerie, une révolution des villes, rejointe par les campagnes, une insurrection urbaine qui se répercuta dans les • zones rurales. S'il est vrai que le prolétariat était largement minoritaire dans l'ensemble de la Russie tsariste, il ne faut pas perdre de vue, pour autant, le fait, tout aussi incontestable, qu'il constituait la majorité écrasante de la population des foyers urbains de la révolution, et que son poids relatif ne doit pas être rapporté à la population totale de l'Empire russe, mais à celle de la seule Moscovie, où le pouvoir révolutionnaire fut contenu au cours de ses premières années, et où le gros de l'industrie russe était concentré. Et si la classe ouvrière russe fut cette « merveille de l'histoire » dont parle Deutscher, c'est aussi - pas seulement, mais aussi -parce qu'elle répondait en soi aux spécifications requises pour jouer le rôle qui fut le sien : trois millions d'ouvriers industriels proprement dits, en 1914 (dix millions d'ouvriers, au sens large du terme, en 1905, selon Trotsky), dont 41,4% dans des entreprises de plus de mille ouvriers ! C'est pourquoi le modèle de la révolution russe (rôle central des soviets et bolchévisme « pur ») ne saurait être universellement valable : sa validité est objectivement restreinte aux pays où existe un prolétariat industriel nombreux (en chiffre absolu ou relatif) et, surtout, concentré. Ce sont les Bolchéviks eux-mêmes qui sont responsables de l'universalisation abusive du modèle russe. Cette erreur méthodologique est de la même nature que celle qui consistait à considérer comme universellement valable le modèle anglais de développement du capitalisme. Il n'est qu'à lire ce qu'affirme Lénine, dans La Maladie Infantile du Communisme, pour s'en rendre compte : « Aujourd'hui nous avons par devers nous une expérience internationale fort appréciable, qui atteste de toute évidence que certains traits essentiels de notre révolution n'ont pas une portée locale, ni particulièrement nationale, ni uniquement russe, mais bien internationale. Et je ne parle pas ici de portée internationale au sens large du mot : il ne s'agit pas de certains traits, mais tous les traits essentiels et aussi maints traits secondaires de notre révolution ont une portée internationale, en ce sens qu'elle exerce une action sur tous les pays. Non, c'est dans le sens le plus étroit du mot, c'est-à-dire en entendant par portée internationale la valeur internationale ou la répétition historique inévitable, à l'échelle internationale, de ce qui s'est passé chez nous, ce aui s'est nascóchor certains traits essentiels de notre révolu- . que tion ont cette portée.

« (...) l'exemple russe montre à tous les pays (souligné par Lénine - S.J.) quelque chose de tout à fait essentiel, de leur inévitable et prochain avenir (...). D'où la « portée » internationale (au sens étroit du mot) du pouvoir des Soviets, et aussi des principes de la théorie et de la tactique bolchéviques » (73).

« L'expérience a prouvé que dans certaines questions très essentielles de la révolution prolétarienne, tous les pays (idem ! - S.J.) passeraient inévitablement par où a passé la Russie » (74).

Non, la validité du modèle russe n'est pas universelle, mais restreinte aux pays industrialisés ou semi-industrialisés (Corée, Inde, Egypte, Brésil, etc.) ; elle n'est universelle que si l'on prend « révolution prolétarienne » dans un sens très large, en y incluant la révolution politique, ou la réforme politique, dans les sociétés à industrialisation post-capitaliste : alors, en effet, la forme soviétique du pouvoir - ce trait-ci, en particulier devra triompher internationalement, tôt ou tard. Le passage au socialisme est inconcevable sans république soviétique universelle. Mais ce n'est pas là le sens de l'affirmation de Lénine. Pour lui rendre justice, toutefois, il faut reconnaître qu'en rédigeant sa brochure, il pensait aux pays avancés et s'adressait à leurs communistes, de même que Marx restreignait dans Le Capital la valeur de l'exemple anglais aux pays d'Europe occidentale. La phrase qui inaugure la brochure de Lénine et qui précède directement la citation ci-dessus, est claire à cet égard :

« Pendant les premiers mois qui suivirent la conquête du pouvoir politique par le prolétariat en Russie (25 octobre - 7 novembre 1917), il pouvait sembler que les différences très marquées entre ce pays arriéré et les pays avancés de l'Europe occidentale (nous soulignons - S.J.) y rendraient la révolution du prolétariat très différente de la nôtre » (73).

C'est aux tenants de l'invalidité du modèle russe pour les pays avancés d'Europe occidentale que Lénine répondait, quand il insistait sur la « portée internationale » dudit modèle. Et ceci confirme, en un certain sens, notre restriction de cette « portée » aux pays disposant d'un prolétariat important et concentré, d'une classe ouvrière dont l'en-soi permet une véritable conscience de classe prolétarienne (l'existence sociale détermine la conscience sociale !). C'est parce que cette condition manquait à Paris, en 1871, que la Commune périt si tragiquement : le modèle conseilliste - communard ou soviétique - sans parti léniniste, est voué à l'échec ; le prolétariat parisien était encore trop mêlé à la petite-bourgeoisie pour disposer d'un parti marxiste.

Ce qui fit cruellement défaut à la Commune, et que seul un parti marxiste pouvait assurer, c'était une direction de sa force armée capable de canaliser le mouvement spontané des masses, selon un plan d'action révolutionnaire bien réfléchi.. Car, comme le dit Trotsky, dans Sa préface au livre de Talès : « La corrélation d'une action soigneusement préparée et du mouvement de masse est la tâche politico-stratégique de la prise du pouvoir » (75). L'instauration de la dictature du prolétariat en Russie, contrairement à l'expérience parisienne, fut le résultat d'une telle corrélation, sous la direction du Parti bolchévique. Tout ce que nous avons écrit plus haut sur la force armée comme rouage essentiel, principal, déterminant, de l'Etat, ainsi que sur la place de l'armement dans la dualité de pouvoirs classique, est pleinement confirmé par la Révolution russe : ici, l'organisation armée des masses ouvrières, la Garde rouge, après avoir contrebalancé l'armée des classes possédantes, parvint à la démanteler progressivement. L'insurrection-coup d'Etat d'Octobre fut la chiquenaude qui balaya les derniers vestiges de l'armée de Kérensky et avec eux la « façade du pouvoir » qu'il détenait encore. Trotsky :

« Remontant par ses traditions à l'année 1905, la Garde ouvrière renaquit avec la Révolution de Février et partagea dans la suite les vicissitudes du sort de celle-ci (...). «Le fait que les ouvriers étaient pourvus d'armes inquiéta les classes possédantes dès le début, étant donné qu'ainsi les rapports de force étaient brusquement déplacés dans les usines. A Pétrograd, où l'appareil d'Etat, soutenu par le Comité exécutif central, représentait au commencement une force indubitable, la milice ouvrière ne semblait pas encore tellement menaçante. Mais dans les régions industrielles de la province, le renforcement de la garde ouvrière indiquait un bouleversement de tous les rapports, non seulement à l'intérieur de l'entreprise, mais aussi fort loin aux alentours (...). Ainsi les éléments de la dictature ouvrière, dans les entreprises et les districts, se fixaient avant même que le prolétariat dans son ensemble ne se fût emparé du pouvoir de l'Etat » (76).

« La première tâche de toute insurrection est d'amener à elle les troupes. A cela servent, principalement, la grève générale, les démonstrations de masses, les collisions dans les rues, les combats de barricades. L'exclusive originalité de l'insurrection d'Octobre, nulle part encore et jamais observée à un degré si achevé, est en ce fait que, grâce à un heureux concours de circonstances, l'avant-garde prolétarienne réussit à entraîner de son côté la garnison de la capitale même avant le début du soulèvement; (...)

« Cela ne signifie pas, cependant, que l'insurrection fut devenue superflue. Du côté des ouvriers se rangeait, il est vrai, l'écrasante majorité de la garnison; mais la minorité était contre les ouvriers, contre l'insurrection, contre les Bolchéviks. Cette petite minorité se composait des éléments les plus qualifiés de l'armée : le corps des officiers, les junkers, les bataillons de choc, peut-être aussi les Cosaques. L'on ne pouvait conquérir politiquement ces éléments : il fallait les vaincre. En sa dernière partie, le problème de l'insurrection qui est entrée dans l'histoire sous le signe d'Octobre avait, ainsi, un caractère purement militaire. La solution devait venir, à la dernière étape, des fusils, des baïonnettes, des mitrailleuses, peut-être même des canons. C'est dans cette voie que conduisait le parti des Bolchéviks » (77).

« Il est vrai, les postes de commande de l'Etat continuaient à rester entre les mains du gouvernement. Mais leurs bases matérielles leur avaient été arrachées. Les ministères et les étatsmajors s'érigeaient sur le vide. Le téléphone et le télégraphe continuaient à servir au gouvernement, de même que la Banque d'Etat. Mais le gouvernement n'avait déjà plus les forces militaires indispensables pour retenir entre ses mains ces institutions. (...)

« Ne disposant ni du télégraphe ni du téléphone, ni d'une banque, ni d'un état-major, le Comité militaire révolutionnaire ne pouvait gouverner. Il disposait de presque toutes les prémisses réelles et des éléments du pouvoir, mais non du pouvoir lui-même.

« En février, les ouvriers songeaient non point à s'emparer de la Banque et du palais d'Hiver, mais à briser la résistance de l'armée. Ils luttaient non pour conquérir certains postes de commande, mais pour avoir à eux l'âme du soldat. Lorsque la victoire sur ce terrain fut remportée, tous les autres problèmes furent résolus d'eux-mêmes (....). « En octobre, le gouvernement de Kérensky, ayant laissé s'échapper sans retour l'âme du soldat, s'accrochait encore aux postes de commande. Entre ses mains, les états-majors, les banques, les téléphones, ne constituaient que la façade du pouvoir. Passant aux mains des soviets, ces établissements devaient assurer la possession intégrale du pouvoir » (78).

Ayant gagné la majorité de la classe ouvrière russe et des soviets à ses vues, le Parti bolchévique, parti ouvrier prolétarien s'il en fut, organisa l'insurrection d'Octobre pour briser les derniers éléments de l'armée de Kérensky et s'emparer des « postes de commande » de l'Etat. Dès le 25 Octobre (7 novembre) 1917, les derniers vestiges de la dualité de pouvoirs, de Pétrograd au reste de la Moscovie, furent balayés : le prolétariat avait instauré sa dictature, sous la direction du Parti bolchévique. C'est le Comité central de ce dernier qui déterminera dorénavant les grandes mesures du nouvel Etat ouvrier ; c'est lui qui décida de former un Soviet des Commissaires du peuple exclusivement bolchévique. Et pourtant ce « gouvernement ouvrier communiste » selon la classification du quatrième congrès de I'I.C., fut baptisé « gouvernement ouvrier et paysan ». Il n'y à là nul mystère : les Bolchéviks voulaient s'affirmer en tant que représentants, non seulement du prolétariat, mais aussi de la paysannerie qu'il s'agissait de gagner pour consolider le nouvel Etat. Ils n'hésitèrent pas, pour cela, à appliquer le programme agraire petit-bourgeois de leurs adversaires socialistes-révolutionnaires, dans un esprit tout à fait tactique. La moindre des choses était qu'ils présentassent leur gouvernement comme celui de la très grande majorité du peuple, des ouvriers et des paysans. En ce sens, comme le dit Trotsky dans le Programme de Transition, cette désignation « ne représentait, dans ce cas, qu'une dénomination populaire de la dictature du prolétariat, déjà établie. L'importance de cette dénomination constitait surtout en ce qu'elle mettait au premier plan l'idée de l'alliance du prolétariat et de la classe paysanne, placée à la base du pouvoir soviétique » (79).

Le Programme de Transition poursuit :

« Quand l'Internationale communiste des épigones tenta de faire revivre la formule de « dictature démocratique des ouvriers et des paysans », enterrée par l'histoire, elle donna à la formule de « gouvernement ouvrier et paysan » un contenu complètement différent, purement « démocratique », c'est-à-dire bourgeois, en l'opposant à la dictature du prolétariat ».

C'est malheureusement ce que font à nouveau, aujourd'hui, les camarades du SWP : emportés par la logique d'une analyse erronée au départ, ils en sont venus à affirmer que d'Octobre 1917 à l'automne 1918, il y avait en Russie un «gouvernement ouvrier et paysan » à ne pas confondre avec la dictature du prolétariat qui lui succéda. Cette position éminemment inconfortable, parce que manifestement contradictoire, pour des trotskystes, oblige les camarades à toutes sortes d'élucubrations pour expliquer le fait que, non seulement les Bolchéviks, mais l'ensemble des mar- xistes révolutionnaires de la planète, considéraient le pouvoir établi en Octobre 1917 comme étant la dictature du prolétariat, un Etat ouvrier.

Ainsi, selon le camarade Hansen qui avait, hélas, oublié son excellent article de 1949, « la reconnaissance qu'un Etat ouvrier était né en Octobre 1917 était basée sur le programme des Bolchéviks et sur la confiance politique dans la volonté et l'intégrité (sic !) des Bolchéviks pour le mettre en pratique » (80). Foin donc de la prise du pouvoir par un parti prolétarien, foin de la destruction de l'Etat de Kérensky, foin de l'avènement d'un gouvernement ouvrier bolchévique fondé sur les soviets, foin de toutes les analyses des marxistes révolutionnaires de l'époque (Lénine, Trotsky Rosa, etc...) selon lesquelles la dictature instaurée par le Parti bolchévique, dès Octobre 1917, était une dictature prolétarienne, foin de tout cela ! La reconnaissance qu'un Etat ouvrier était né, le 25 octobre, n'était qu'une anticipation fondée sur un programme (dont une partie essentielle, le programme agraire, fut abandonnée le lendemain !) et sur la « confiance » dans « la volonté et l'intégrité » des Bolchéviks !

Allons donc, camarades ! Ne voyezvous pas les contradictions dans lesquelles vous vous empêtrez à vouloir soutenir une théorie incohérente ? Lisons les définitions, données par le camarade Hansen, du gouvernement ouvrier et paysan : « un régime qui n'est ni bourgeois ni prolétarien mais quelque chose au milieu » (81 - « something in between »), et encore « un gouvernement petit-bourgeois reposant (resting) sur une structure d'Etat capitaliste qui néanmoins se dirige vers un Etat ouvrier » (82). Outre le fait que cette théorie de l'Etat capitaliste se dirigeant vers un Etat ouvrier est aberrante, les camarades qui la soutiennent considèrent-ils sérieusement que le gouvernement bolchévique était petit-bourgeois !? Encore une fois, ils réintroduisent, par la fenêtre, la formule archéo-bolchévique que l'Octobre russe, Lénine et Trotsky avaient chassée par la porte. Ils commettent (en toute intégrité, nous n'en doutons pas) la même déformation des faits que l'Internationale des épigones avait commise sciemment dans sa lutte contre le «trotskysme ». On peut leur opposer tout un catalogue de citations de Trotsky; c'est toutefois inutile, car les camarades les connaissent certainement, même s'ils ont tendance à en déformer la signification. Ils ont, cependant, trouvé une citation, une seule, qui leur a servi d'alibi ; leur conscience trotskyste peut être tranquille, pensentils. Ils se trompent.

Cette citation est tirée d'une réponse de Trotsky (83) à ceux qui prétendaient que l'URSS après 1921 n'était plus un Etat ouvrier et que la « vraie » dictature du prolétariat, c'était la Commune de Paris et les premiers mois du pouvoir bolchévique jusqu'à Brest-Litovsk (mars 1918), ou ses premières années jusqu'à la NEP (1921). Trotsky tord alors le bâton dans l'autre sens : il commence (cette partie n'est pas citée par les camarades du SWP) par souligner les carences de la Commune pour affirmer que ce n'était pas encore la dictature du prolétariat (l'exagération est déjà évidente à ce niveau : Trotsky, comme Marx ou Lénine, a toujours cité la Commune comme modèle formel de la dictature du prolétariat, et cela dans ses ouvrages majeurs comme dans ses articles). Après quoi, il souligne le fait que les Bolci iks, au cours des premiers mois ue leur dictature, n'avaient pas nationalisé l'ensemble des moyens de production, et que ce n'est donc qu'à partir de l'automne 1918 qu'on peut « parler » (seulement « parler » !) de la naissance d'une « vraie » dictature du prolétariat (exagération tout aussi évidente, par rapport à toute l'œuvre de Trotsky). Puis il poursuit sur sa lancée polémique :

« Mais même ici, il est nécessaire de faire certaines larges réserves. Au cours de ces premières années, la dictature était géographiquement contenue dans l'ancienne principauté de Moscou et fut obligée de mener une guerre de trois ans sur tous les rayons de Moscou à la périphérie. Ceci signifie que jusqu'à 1921, c'est-à-dire précisément jusqu'à la NEP, ce qui se déroulait était encore la lutte pour établir la dictature du prolétariat à l'échelle nationale ».

Les camarades arrêtent ici la citation ; il faut continuer :

« Et comme, de l'avis des philistins pseudo-marxistes, la dictature a disparu avec le debut de la NEP, cela veut dire alors qu'en général, elle n'avait jamais existé ».

En d'autres termes, la vraie dictature du prolétariat n'a existé réellement qu'à partir de 1921 ! L'exagération polémique est flagrante ; néanmoins, les camarades ne s'en aperçoivent pas. On pourrait d'ailleurs poursuivre de la même façon que Trotsky : et comme, avec la NEP, le capitalisme a été réintroduit en URSS, ce n'était pas encore la dictature du prolétariat, selon la théorie de l'Etat - système économique. Cela nous repousse donc jusqu'en 1928. Conclusion : ni la Commune de Paris, ni la Russie bolchévique n'étaient encore la vraie dictature du prolétariat ; celle-ci est née avec la Terreur stalinienne ! On se demande pourquoi les camarades persistent à nier à Pol Pot, admirateur de Staline, la même qualité ! Les camarades du SWP sont, encore une fois, vietimes de leur confusion entre dictature du prolétariat, qui peut être essentiellement démocratique dans un premier temps, et dictature socialiste du prolétariat, confusion dénoncée par le camarade Hansen en 1949. Lisons ensemble le passage où Trotsky justifie le décret bolchévique sur la terre (26 octobre 1917), dans le chapitre intitulé Le Congrès de la Dictature (laquelle, pardi !) de ce traité théorique fondamental qu'est son Histoire de la Révolution Russe :

« L'on ne pouvait parler de perspectives socialistes qu'à condition d'établir et de maintenir le pouvoir du prolétariat ; or, maintenir ce pouvoir, cela ne se pouvait autrement qu'en accordant un concours résolu au paysan dans son entreprise de révolution. Si la répartition des terres consolidait politiquement le gouvernement socialiste, elle était entièrement justifiée comme mesure immédiate (...). Le décret, combiné avec le résumé des cahiers, signifiait pour la dictature du prolétariat l'obligation non seulement de considérer attentivement les intérêts du travailleur agricole, mais aussi de tolérer ses illusions de petit propriétaire » (84). Tant d'autres exemples sont venus illustrer, depuis, cette affirmation de Trotsky dans La Révolution Permanente : « Tel pays peut être « mûr » pour la dictature du prolétariat, sans l'être cependant ni pour la construction indépendante du socialisme, ni même pour de larges mesures de socialisation » (85). La position des camarades du SWP conduit à idéaliser les nationalisations de l'époque du « communisme de guerre », alors même que les Bolchéviks y ont été contraints par la situation du pays, et qu'ils ont vite fait de revenir en arrière, dès que cela fut possible (NEP). Cette ligne de pensée peut conduire les trotskystes à faire des nationalisations leur cheval de bataille, partout où le pouvoir de la bourgeoisie a été renversé. Or, il y a là un danger évident de sectarisme gauchiste (en pratique, les camarades en sont très loin, heureusement ! Cf. leur position sur le Nicaragua), car très souvent la dictature du prolétariat, dans les pays arriérés, a intérêt à maintenir la propriété capitaliste - à se contenter de la contrôler -dans un premier temps, et se trouve gênée d'être contrainte par le sabotage bourgeois à nationaliser.

Ainsi, Lénine n'idéalise pas la nationalisation des banques de décembre 1917 ; bien au contraire :

« Pour établir le contrôle, nous avons convoqué les banquiers et élaboré avec leur concours des mesures sur lesquelles ils étaient d'accord, afin d'obtenir des prêts dûment enregistrés et contrôlés (...). « Nous voulions nous entendre avec les banques, nous leurs accordions des prêts pour le financement des entreprises, mais elles ont organisé un sabotage monstre; aussi l'expérience nous a-t-elle amenés à pratiquer le contrôle par d'autres moyens » (86). Contre les « communistes de gauche » dirigés par Boukharine et partisans de la nationalisation à outrance, comme de la guerre outrance, Lénine écrit, en mai, 1918, avant même le communisme de guerre : «Aujourd'hui, il n'est que des aveugles pour ne pas voir que nous avons nationalisé, confisqué, brisé et démoli, plus que nous n'avons réussi à compter » (87).

On comprend dès lors que les mesures du « communisme de guerre » aient été considérées plus tard, par Lénine, non seulement comme une contrainte, mais même comme une erreur :

« Au début de 1918, nous comptions sur une certaine période pendant laquelle l'édification pacifique serait possible (...). Mais nous nous méprenions, car en 1918 s'est abattu sur nous un véritable danger militaire (...). Partiellement, sous le poids des tâches militaires qui nous accablaient et de la situation désespérée, semblait-il, dans laquelle se trouvait alors la république, à la fin de la guerre impérialiste, sous l'influence de ces circonstances et de plusieurs autres, nous, avons commis l'erreur d'entreprendre le passage immédiat à la production et à la répartition communistes » (88).

Ce qui s'applique à la propriété capitaliste, maintenue pour profiter des compétences des capitalistes, « apprendre à leur école » comme disait Lénine, s'applique, à plus forte raison, à l'appareil administratif, si cher au camarade Mandel. On pourrait se lancer dans une polémique facile contre sa conception très large de l'Etat, en mentionnant, par exemple, le fait que l'Etat ouvrier bolchévique n'émit une nouvelle monnaie qu'en mai 1919, etc. Mais contentons-nous du principal : l'appareil administratif. Eh bien, si parmi les critères nécessaires à la reconnaissance d'un Etat ouvrier, il fallait inclure la destruction de l'appareil administratif bourgeois et son remplacement par un nouvel appareil, alors il n'y a jamais eu d'Etat ouvrier en URSS! Car les Bolchéviks, contrairement à la Commune de 1871, se sont emparés de l'appareil administratif sans qu'il soit réellement brisé ; ils se sont emparés de ses « postes de commande », et l'on connaît les difficultés qu'ont rencontrées les premiers Commissaires du Peuple pour obtenir la collaboration des fonctionnaires de leurs ministères, collaboration souvent obtenue par la force en dernier recours.

Ce fut là un compromis imposé aux bolchéviks par la faiblesse de leurs moyens et l'arriération culturelle de leur peuple, un compromis nécessaire et justifié, à condition, bien sûr, de le dépasser par la suite (ce qui ne fut pas le cas, comme on sait). Ce compromis a été une des sources principales de la dégénérescence bureaucratique de l'URSS. Lénine s'était aperçu du danger, au cours de ses dernières années. Ainsi écrivait-il en 1923 :

« Notre appareil d'Etat, excepté le Commissariat du Peuple aux Affaires étrangères, constitue dans une très large mesure une survivance du passé, et qui a subi le minimum de modifications tant soit peu notables. Il n'est que légèrement enjolivé à la surface; pour le reste, c'est le vrai type de notre ancien appareil d'Etat » (89).

Par la suite, la situation empira ; Trotsky, en 1931 :

« Il a été irréfutablement établi par la cour que pendant les années 1923-28, les spécialistes bourgeois, en alliance étroite avec les centres de la bourgeoisie à l'étranger, ont réalisé avec succès un ralentissement artificiel de l'industrialisation, en comptant sur le rétablissement des rapports capitalistes. Les éléments de dualité de pouvoirs dans le pays de la dictature du prolétariat atteignirent un tel poids que les agents directs de la restauration capitaliste, avec leurs agents démocratiques, les menchéviks, pouvait jouer un rôle dirigeant dans tous les centres économiques de la République soviétique ! (...) Les éléments de dualité de pouvoirs contenus dans l'appareil bureaucratique n'ont pas disparu avec l'inauguration' du nouveau cours, mais ont changé leur couleur et leurs méthodes » (90). Le camarade Mandel aurait-il, au moins, la satisfaction de voir ici confirmée sa conception de la dualité de pouvoirs ? Non point, car Trotsky distingue très explicitement entre dualité et « éléments de dualité », précisément parce que ces éléments, situés dans l'appareil bureaucratique, mais sans force coercitive propre, ne sauraient constituer un contre-pouvoir réel. Dans un article rédigé la même année, sous forme d'interview (91), Trotsky pose cette question : « Est-il correct de parler de dualité de pouvoirs en URSS ? », et y répond sans ambages : « Nous ne parlons jamais de dualité de pouvoirs, mais seulement d'éléments de dualité de pouvoirs... ». Après quoi, il explique sa pensée :

«Il est incontestable que, dans chaque société de classe, il est possible de découvrir des éléments du régime précédent, aussi bien que du régime qui est sur le point de remplacer celui qui existe. Toute la question, cependant, est : quelle classe domine et dans quelle mesure domine-t-elle ? La bourgeoisie agit quand elle y est forcée. Des concessions économiques et politiques notables au prolétariat créent d'importantes conditions préalables pour le futur au sein de la société capitaliste. Mais dans la mesure où la bourgeoisie décide elle-même que concéder et ne pas concéder, dans la mesure où le pouvoir reste entre ses mains, dans la mesure où elle s'appuye avec confiance sur l'appareil bureaucratique et les forces armées, dans cette mesure il n'y a pas lieu de parler d'éléments de dualité de pouvoirs. La NEP était une concession consciente et strictement calculée du pouvoir prolétarien aux masses petitesbourgeoises de la population. Que concéder et combien concéder étaient décidés par la dictature prolétarienne, principalement par le Parti communiste, en tant que direction vivante des soviets. Dans ce point fondamental, la situation est maintenant incommensu- rablement moins favorable, malgré les grands succès économiques. Maintenant il n'y a pas de parti dirigeant l'appareil soviétique; à son tour, l'appareil soviétique est poussé en arrière par l'appareil bureaucratique, et ce dernier est criblé d'éléments d'une autre classe ».

Une classe dominante qui s'appuye avec confiance sur son appareil bureaucratique et ses forces armées : pas de dualité, ni même d'éléments de dualité de pouvoirs. Une classe dominante dont l'appareil bureaucratique est criblé d'éléments d'une autre classe : éléments de dualité de pouvoirs. Une classe dominante au pouvoir de laquelle s'oppose la force armée d'une autre classe : dualité de pouvoirs véritable. En URSS, les éléments bourgeois - éléments d'une autre classe, contrairement aux simples bureaucrates - étaient présents en force uniquement dans l'appareil bureaucratique (administratif), qui n'avait pas été réellement brisé, comme nous l'avons déjà dit. L'armée du Tsar et de Kérensky, par contre, avait été totalement détruite, remplacée par une armée neuve, prolétarienne, l'Armée rouge. C'est tout à l'honneur de Trotsky d'avoir dirigé les deux seuls départements étatiques profondément transformés par la révolution : les Affaires étrangères et l'Armée. Cette dernière est citée comme modèle de rénovation de l'appareil d'Etat par Lénine qui poursuit, dans le texte de 1923 précité (89) :

« Et pour rechercher les moyens de le rénover réellement, il faut faire appel, je crois, à l'expérience de notre guerre civile.

« Comment avons-nous agi dans les moments les plus périlleux de la guerre civile?

« Nous avons concentré les meilleures forces de notre Parti dans l'Armée

Rouge ; nous avons mobilisé l'élite de nos ouvriers ; en quête de forces nouvelles, nous nous sommes adressés là où plongent les racines les plus profondes de notre dictature ».

3. LA REVOLUTION CHINOISE

La guerre civile fut, en Russie, une consequence de la Révolution ; celle-ci créa l'Armée rouge. En Chine, la guerre civile s'identifia au processus même de la Révolution ; celle-ci fut l'œuvre de l'Armée rouge. Cette profonde différence entre les deux plus grands modèles révolutionnaires de ce siècle, les deux plus grands modèles de révolution permanente en général, n'est pas le produit de circonstances fortuites - « avec des si, on mettrait Paris en bouteille », dit un excellent proverbe français - mais bien le produit de facteurs structurels et historiques inéluctables. Le rapport numérique des villes aux campagnes était nettement plus faible dans la Chine de la première moitié du siècle, qu'il ne l'était déjà dans la Russie du premier quart de siècle. Quant à la différenciation socio-politique entre le prolétariat et la petite-bourgeoisie, elle était beaucoup moins avancée en Chine qu'en Russie. La classe ouvrière chinoise était moins nombreuse que son homologue russe, pour une population totale trois fois plus importante ; donc plus faible en chiffres relatif et absolu. Elle était surtout, dans les années vingt, beaucoup plus jeune, étant en majeure partie le produit d'une industrialisation due au relâchement du blocage économique impérialiste pendant la guerre mondiale ; beaucoup moins concentrée, les « acquêts positifs » du développement combiné, pour reprendre l'expression de Marx, étant incomparablement moins importants dans la Chine semicoloniale qu'ils ne l'étaient dans la Russie impérialiste. Last but not least, il existait en Chine, contrairement à la Russie, une petite-bourgeoisie urbaine (composée surtout d'artisans) beaucoup plus nombreuse que le prolétariat et foncièrement opposée à l'impérialisme, source de sa paupérisation. Le prolétariat chinois en était, dans sa très grande majorité (notamment, les « coolies »), la couche prolétarisée, plutôt qu'un prolétariat typique. Les conséquences politiques de ce faible degré de différenciation sociale sont évidentes dans l'histoire chinoise : le prolétariat chinois s'est longtemps identifié à la démocratie bourgeoise, le Sunyatsénisme ; il est resté longtemps sans organisations propres. Ce n'est qu'à partir de 1921 qu'il disposera d'une organisation politique, le Parti communiste, et se dotera d'une organisation syndicale notable. Et encore ! De 1923 à 1927, le Parti communiste chinois, conformément aux directives du Komintern et à l'avis de sa majorité, adhérera au mouvement Sunyatséniste, le Kuomintang. C'est-à-dire qu'en vérité, il n'y eut presque jamais en Chine, avant 1949, d'organisation de masse socialement ouvrière et politiquement indépendante de la bourgeoisie. Le « Lilisanisme », seule tentative notoire de reconstituer un mouvement ouvrier communiste en Chine, après la débâcle de 1927, se solda par un échec lamentable.

Cette absence historique de mouvement politiquement autonome de la classe ouvrière chinoise est le résultat de deux phases très distinctes de rapports avec la bourgeoisie, 1927 étant l'année charnière. Avant 1927, nous venons de le dire, le mouvement ouvrier chinois était plus ou moins fondu dans le mouvement Sunyatséniste. Alors qu'en

Russie tsariste, il n'existait pas de démocratie bourgeoise urbaine révolutionnaire, la petite-bourgeoisie urbaine étant insignifiante, la Chine, où cette classe était considérable, a connu en Sun Yat-sen le dirigeant d'un mouvement bourgeois démocratique révolutionnaire, qui a profondément marqué l'histoire moderne de la Chine. Ainsi, alors que la Russie disposait d'un parti paysan relativement autonome (en période non révolutionnaire, comme l'explique Trotsky), le Parti socialisterévolutionnaire - intrinséquemment incapable de diriger une révolution démocratique, parce que incapable d'envisager la prise du pouvoir, celui-ci devant être exercé par une classe urbaine, la bourgeoisie, selon le programme même des SR - en Chine, c'est la démocratie bourgeoise des villes qui dirigea longtemps la paysannerie et chercha à accomplir la révolution démocratique nationale. En d'autres termes, alors que le PSR se plaçait programmatiquement à la disposition des Cadets, le Kuomintang était, en quelque sorte, une fusion du PSR et des Cadets chinois, dotée d'une base urbaine beaucoup plus importante que celle des deux partis russes. Comme le dit Zinoviev, dans ses fameuses thèses de 1927 sur la question chinoise :

« Le Sunyatsénisme est la doctrine chinoise du socialisme-révolutionnaire, tel qu'il fut en Russie, plus le nationalisme, plus la bourgeoisie constitutionnelle démocrate » (92).

Pour les raisons objectives déjà mentionnées, le prolétariat chinois s'identifiait au Sunyatsénisme. Il commença à s'en démarquer partiellement, sous l'effet conjugué de deux facteurs : un facteur objectif, son renforcement en tant que classe en soi, grâce aux progrès de l'industrialisation pendant la première guerre mondiale, et un facteur subjectif, encore plus déterminant : l'introduction d'une conscience socialiste (pour soi) « du dehors » sous l'influence de la révolution russe et avec l'intervention directe de l'Internationale communiste. La direction Staline-Boukharine du Komintern orienta, cependant, le prolétariat chinois vers l'adhésion au Kuomintang, neutralisant ainsi l'effet de différenciation dû à la présence de l'Etat ouvrier soviétique. Néanmoins, la croissance du jeune prolétariat chinois ne pouvait se dérouler sans grèves (1925) qui, s'il est vrai qu'elles n'étaient aucunement dirigées contre le Kuomintang, ne pouvaient manquer d'inquiéter ce dernier par leur importance, de même que le gonflement des effectifs communistes pe pouvaient manquer de l'alarmer. La différenciation du prolétariat chinois, toute relative qu'elle fut, ne pouvait être plus longtemps tolérée par la direction bourgeoise du Kuomintang, d'autant moins que celui-ci était sur le point d'achever l'élimination des armées féodales des « seigneurs de la guerre » (1926-28) et, partant, de réaliser l'unification de la Chine sous sa dictature. En effet, plus le Kuomintang s'approchait de la victoire sur les derniers féodaux, plus son caractère démocratique s'estompait au profit de son caractère bourgeois et plus il avait tendance à se retourner contre ses alliés communistes.

La tragédie de Shanghaï est le résultat de l'incompréhension de cette logique de classe par les communistes chinois : l'insurrection ouvrière déclenchée pour accueillir les troupes de Tchang Kaïchek est finalement réprimée dans le sang par ces dernières. L'insurrection de Canton (décembre 1927) sera, en quelque sorte, le chant du cygne du prolétariat chinois, en même temps que sa première action politique réellement autonome, anti-bourgeoise. Arrêtonsnous à cette dernière.

La Commune de Canton mérite bien cette appellation. Elle est presque la réplique exacte, dans ses modalités politiques, de la Commune parisienne de 1871. Cette appréciation de Trotsky nous évitera un long commentaire :

« Bien que les directives du Comité exécutif de l'Internationale communiste n'aient jamais parlé de la dictature prolétarienne et des mesures socialistes, bien que Canton se distingue par son caractère petit-bourgeois de Shanghaï, Hankéou, et autres centres industriels du pays, le coup d'Etat révolutionnaire réalisé CONTRE LE KUOMINTANG (souligné par Trotsky - S.J.), a automatiquement abouti à la dictature du prolétariat ; dès ses premiers pas, en raison de la situation d'ensemble, celle-ci a dû appliquer des mesures plus radicales que celles qui furent prises au début de la Révolution d'Octobre » (93). Ainsi, la Commune de Canton confirme bien cet enseignement de la Commune de Paris que nous avons expliqué plus haut : lorsque les conditions sociales et politiques opposent les petits-bourgeois à la bourgeoisie jusqu'au point de détruire l'Etat bourgeois, c'est qu'ils se sont placés - fut-ce spontanément, contre la doctrine dominante - sous la direction du prolétariat, sous sa dictature, aussi minoritaire put-il être. La population de Canton, « ville non industrialisée aux traditions petites-bourgeoises de Sunyatsénisme », comme la décrit Trotsky (94), frustrée dans ses illusions nationalistes, démocratiques et sociales par la « mutation » du Kuomintang, et s'étant insurgée contre ce dernier, au point de former sa Garde rouge et de démanteler et gagner les troupes du

Kuomintang stationnées dans la ville, son insurrection « a automatiquement abouti à la dictature du prolétariat ». Cependant, la Commune de Canton, encore plus que celle de Paris, était une « insurrection inopportune » (Trotsky), déclenchée par les communistes sur ordre du Komintern, plutôt que spontanée. Elle fut noyée dans le sang par les Versaillais locaux, les troupes du Kuomintang de la région cantonaise, dont la grande majorité avait été stationnée délibérément à l'extérieur de la ville, de crainte qu'elle ne fut contaminée par les communistes.

De la tragédie de Canton, dans le prolongement de celle de Paris, une double leçon - militaire et sociale -pouvait être tirée quant à l'avenir de la révolution chinoise, une double leçon portant sur le rôle des campagnes. ar L'intervention de l'impérialisme occidental en Chine s'était ajoutée à l'immensité du territoire et au caractère féodal des structures politiques léguées par l'histoire, pour déterminer au début du siècle et, surtout, après le renversement du pouvoir central mandchou par Sun Yat-sen, en 1911, une pluralité de pouvoirs, territoriale bien sûr, dans l'ensemble de la Chine - chaque « seigneur de guerre » créant sa propre place d'armes, son fief retranché. Avec la formation de l'armée du Kuomintang, cette pluralité devint essentiellement, du point de vue des classes en présence, une dualité de pouvoirs opposant l'armée bourgeoise aux armées féodales, le gouvernement du Kuomintang aux fiefs des « seigneurs de la guerre ». L'état d'« anarchie » dans les campagnes, qui résultait de l'arriération des moyens technico-militaires de l'époque au regard de l'immensité du territoire chinois, pouvait aussi être mis à profit par l'avant-garde communiste pour créer ses propres places d'armes révolu- tionnaires, à l'instar des places d'armes contre-révolutionnaires de la réaction féodale. La création de telles bases rouges supposait toutefois beaucoup plus qu'une simple milice ; elle supposait la création d'une armée rouge. C'est ce qu'explique, en 1928, celui qui comprit le plus clairement cette possibilité et en tira toutes les conséquences pratiques : Mao Tsé-toung.

« La présence d'une Armée rouge suffisamment forte est une condition indispensable à l'existence du pouvoir rouge. Si, au lieu de l'Armée rouge, on ne dispose que de détachements locaux de la Garde rouge, on arrive tout au plus à tenir tête aux milices de ferme, mais non aux troupes régulières des Blancs. Et ainsi, même avec l'appui des masses ouvrières et paysannes actives, il est absolument impossible de créer des bases révolutionnaires, et, à plus forte raison, d'en assurer l'existence prolongée et le développement ininterrompu si des forces régulières suffisantes nous font défaut » (95).

Cette idée fondamentale est la clé du triomphe de la troisième Révolution chinoise. Comme nous l'avons dit en abordant l'examen de l'expérience chinoise, celle-ci se distingua de l'expérience russe en ce que l'Armée rouge y fut un préalable à la révolution ou, plutôt, s'identifia dans son développement au développement même de la révolution, qui triompha, non pas sous la forme d'une insurrection, mais sous la forme d'une guerre révolutionnaire, concept élaboré par Mao Tsé-toung.

A la base de cette différence en réside une autre, essentielle : la Révolution de Février éclata en Russie, alors que l'armée tsariste était profondément démoralisée par les pertes et défaites successives qu'elle avait accumulées depuis 1915 ; le soldat russe, paysan sous l'uniforme, était accablé d'avoir porté le poids d'une guerre perdante, impérialiste et dirigée par son oppresseur séculaire. La Garde ouvrière n'eut aucune difficulté à conquérir « l'âme du soldat ».. Comme le dit Trotsky, cité plus haut (77) : « L'exclusive originalité de l'insurrection d'Octobre, nulle part encore et jamais observée à un degré si achevé, est en ce fait que, grâce à un heureux concours de circonstances, l'avant-garde prolétarienne réussit à entraîner de son côté la garnison de la capitale même avant le début du soulèvement ». Le gros des troupes tsaristes bloqué sur les fronts fut vite gagné par la contagion révolutionnaire.

Retournons en Chine: l'armée du Kuomintang, communément désignée sous le nom d'armée révolutionnaire(!), s'était forgée dans une guerre démocratique et victorieuse contre les « seigneurs de la guerre ». En 1926, probablement inspiré, en partie, par sa crainte de la poussée communiste, Tchang Kaichek lança son « Expédition du Nord » contre les armées féodales, alors même que les dirigeants russes - y compris Trotsky et sa commission ad hoc - lui conseillaient de temporiser. « Le 26 juillet, quatre mois après que le Politburo eut discuté le rapport de la commission de Trotsky, Tchang Kaichek, ignorant les « conseils de modération » soviétiques, donna ses ordres de marche pour l'expédition du nord. Ses troupes avancèrent rapidement. Contre l'attente de Moscou, leur apparition en Chine centrale agit comme un stimulant formidable pour un mouvement révolutionnaire de toute la nation » (96). Il est vrai que, très vite, il allait devenir manifeste que Tchang cherchait à détruire les restes de l'Etat féodal et non à abolir la grande propriété foncière, qu'il cherchait, en guise de révolution démocratique, à accomplir une révolution politique et non une révolution sociale. Néanmoins, et même si certaines sections de la paysannerie, dans certaines régions, commençaient à se détacher du Kuomintang, même si de larges fractions du prolétariat et de la petite-bourgeoisie urbaine allaient s'en désolidariser - après Shanghaï et, suttout, quand il devint évident que Tchang cherchait un compromis avec l'impérialisme - il n'en reste pas moins que jusqu'en 1928, au moins, le Kuomintang garda sa légitimité démocratique aux yeux de la majorité nationale, de la majorité des paysans, et, surtout, aux yeux de la grande majorité de ses soldats. Dans ces conditions, très différentes de celles de la Russie de 1917, toute insurrection urbaine inspirée du modèle russe était condamnée d'avance à l'échec sanglant. Pour que le prolétariat réalise « le chœur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre » (Marx), il ne suffit pas, en effet, qu'il distribue la partition aux paysans ; il faut encore que ces derniers, et notamment leurs frères sous l'uniforme, soient disposés à chanter. La Commune de Canton avait un excellent programme ; elle n'avait pas fini de le déclamer qu'elle était déjà écrasée ! En ce sens, force est de reconnaître - au risque de choquer les idolâtres -que toutes les lignes d'action préconisées par les dirigeants russes, StalineBoukharine aussi bien que TrotskyZinoviev, menaient à la défaite. La politique des premiers condamnait le prolétaire chinois à être tué à genoux, tête basse et mains nues ; la politique des seconds le conduisait à être tué debout, tête haute et arme en main, mais tué quand même ! « Le 5 avril (1927), une semaine avant la crise de Shangaï, (Trotsky) écrivit avec insistance que Tchang Kai-chek préparait un coup quasi-bonapartiste ou fasciste, et que seuls des conseils ouvriers pouvaient le mettre en échec. De tels conseils, des soviets, devraient d'abord contrebalancer l'administration du Kuomintang, puis après une période de « dualité de pouvoirs », devenir les organes de l'insurrection et du gouvernement révolutionnaire » (97). Cette ligne d'action, calquée sur le modele russe, fut, en réalité, celle qu'appliqua grosso modo le prolétariat de Shanghaï en dépit des directives du Komintern ! Ayant dirigé l'insurrection de la ville, les communistes de Shanghai avaient organisé une milice ouvrière et formé une municipalité provisoire, une Commune, le 29 mars. Ils essayèrent de coexister (« dualité de pouvoirs ») avec les troupes du Kuomintang, nouvellement maîtresses de la ville. Ils n'avaient ni plus, ni moins d'illusions quant à celui-ci, que les Soviets russes n'en avaient à l'égard du gouvernement provisoire.

Le Kuomintang créa cependant une contre-municipalité et décida de désarmer la milice, le 12 avril. Le refus d'obtempérer de cette dernière déclencha une bataille sanglante. La grève générale communiste du lendemain fut un demi-échec. La révolte se termina par une hécatombe. Trotsky continua à préconiser, par la suite, la « ligne russe ». Il ne vit pas qu'aucune insurrection urbaine ne pouvait triompher en Chine, sans l'existence préalable d'une armée rouge capable de la protéger contre l'intervention de l'armée bourgeoise, celle-ci étant, à l'époque, quasiment impossible à gagner de l'intérieur. Croire que la révolution chinoise pouvait triompher, à cette époque, sous la forme de soviets d'ouvriers, de soldats et de paysans, « à la russe », était méconnaître totalement la spécificité de la situation chinoise de 1927 par rapport à la situation russe de

La Commune de Canton vint confirmer tragiquement les leçons de celle de Shanghaï. Trotsky y vit le modèle de la révolution permanente chinoise, appliquée toutefois en temps inopportun, après la défaite de Shanghai. En réalité, aussi bien la première que la seconde étaient stratégiquement inadaptées aux conditions chinoises des années vingt. Ce n'est pas un hasard si la ligne de Mao l'emporta sur toutes les autres, en Chine : c'est parce qu'elle était la mieux adaptée aux conditions du pays. Et d'ailleurs, la répression bourgeoise s'était elle-même chargée de chasser l'avant-garde des prolétaires qui lui survécut, des villes vers les campagnes. Est-ce à dire que la « voie-paysanne » était la seule possible en Chine ? Non point ; et Mao ne préconisait pas l'abandon du prolétariat urbain auquel il assignait même le rôle dirigeant. En fait, si la création d'une forte Armée rouge avait précédé les insurrections de 1927, si les communistes avaient participé à l'écrasement des « seigneurs de la guerre » avec leur propre armée, au lieu de se fondre dans celle du Kuomintang, on peut affirmer, sans aucune pédanterie, que le sort des insurrections urbaines aurait été radicalement différent. Après sa défaite, comparable en profondeur à celle du prolétariat allemand, non pas en 1923 mais en 1933, le prolétariat chinois ne se releva plus jamais ; la dictature militaire instauré par Tchang Kai-chek dans les villes - relayée plus tard par l'occupation japonaise - ne lui en laissa jamais plus l'occasion. C'est le mérite de Victor Serge d'avoir reconnu dès 1928 que le modèle russe était (devenu) impossible en Chine, sans toutefois en tirer toutes les conséquences :

« La « manière russe » dont parle Cachin est aujourd'hui totalement im- possible en Chine : jamais, en effet, la révolution russe de 1917 ne connut d'affres comparables à celles de la révolution chinoise. Jamais les prolétaires de Moscou, de Pétrograd et de Kharkov ne furent massacrés comme l'ont été leurs frères de Shanghai, de Hankéou et de Canton... » (98).

A ceux, stalinophiles ou stalinophobes, qui ont tendance - contre la vérité historique la plus élémentaire - à faire de Mao Tsé-toung le disciple fidèle de Staline, signalons cette appréciation de l'oppositionnel de gauche, Victor Serge, en 1927 :

« J'ai lu bien des choses sur la révolution chinoise. Je n'ai trouvé nulle part de pensée communiste de meilleur aloi que celle du jeune militant inconnu, Mao Tsé-toung » (99).

« Le communisme allemand ne peut renaître que sur une nouvelle base et avec une nouvelle direction », écrivait Trotsky en 1933. C'est bien ainsi que renaquit le communisme chinois ! QU'EST-CE-QUE LE MAOISME?

Contrairement à une « idée reçue » très courante, Mao Tsé-toung n'a pas découvert le potentiel révolutionnaire de la paysannerie chinoise, ou du moins n'est-il pas le seul à l'avoir découvert. Bien plus, ce n'est pas Mao Tsé-toung, mais Trotsky, qui a découvert que ce potentiel révolutionnaire était en soi - c'est-à-dire non pas au regard de la direction qui l'exploite, mais au regard de sa dynamique propre, intrinséque -plus qu'un potentiel démocratique : un potentiel anti-bourgeois, objectivement prolétarien. « La propriété foncière - grande et moyenne - (comme on la trouve en Chine) se mêle de la façon la plus intime au capitalisme des villes, et même au capitalisme étranger. Il n'y a pas, en

Chine, de caste de hobereaux s'opposant à la bourgeoisie. L'exploiteur le plus commun et le plus haï dans les campagnes est le koulak-usurier, agent du capitalisme financier des villes. Aussi la révolution agraire a-t-elle un caractère anti-féodal tout autant qu'anti-bourgeois. En Chine, il n'y aura pas ou presque pas d'étape semblable à la première étape de notre Révolution d'Octobre, durant laquelle le koulak marchait avec les paysans moyens et pauvres, et souvent à leur tête, contre le propriétaire foncier. La révolution agraire dans ce pays signifie et signifiera, dorénavant, l'insurrection non seulement contre le petit nombre des hoberaux et des bureaucrates véritables, mais aussi contre le koulak et l'usurier. Si, chez nous, les comités de paysans pauvres ne sont intervenus que lors de la seconde étape de la Révolution d'Octobre, vers le milieu de 1918, au contraire, en Chine, ils apparaîtront sur la scène, sous quelque aspect que ce soit, aussitôt que le mouvement agraire renaîtra » (100). En outre, Trotsky a très vite compris le rôle des campagnes comme point de départ d'une nouvelle vague révolutionnaire, par la création de bases révolutionnaires rurales. Dès mai 1927, il écrivait à la lumière des événements du Hunan : « Comme le mouvement agraire est plus disséminé, il est moins exposé à l'action immédiate des bourreaux de la contre-révolution » (101). Mais il ne lui accordait de valeur qu'en tant que catalyseur d'un nouveau mouvement urbain. En octobre 1928, il écrivait : « Alors que la révolution est battue dans les villes et les centres les plus importants du mouvement ouvrier et paysan, il y a et il y aura toujours, surtout dans un immense pays comme la Chine, des régions fraîches, précisé- ment parce qu'elles sont arriérées, contenant des forces révolutionnaires intactes. Sur la périphérie lointaine, les sursauts de la vague révolutionnaire dureront longtemps encore (...). Après la défaite décisive subie par la révolution dans les villes, le parti peut encore, pendant quelque temps, trouver des dizaines de milliers de nouveaux membres dans la paysannerie qui s'éveille. C'est important, car c'est le signe précurseur des grandioses possibilités que renferme l'avenir. Mais dans la période présente, ce n'est qu'une forme de la dissolution et de la liquidation du Parti communiste chinois, qui en perdant son noyau prolétarien ne répond plus à sa destination historique » (102).

Seule la dernière moitié de phrase est contestable ; tout le reste ne l'est point. Loin de nous, en effet, l'idée d'ériger la forme de la fraction maoïste du Parti communiste chinois après 1927, en modèle idéal de parti révolutionnaire, même pour un pays aussi arriéré que la Chine de l'époque. Loin de nous l'idée de préférer cette forme à celle d'un parti du prolétariat urbain s'appuyant sur l'Armée rouge paysanne. En ce sens, la forme de la fraction maoïste du communisme chinois est bien, comme le dit Trotsky, l'expression d'un certain déclin. Cependant, l'histoire a prouvé qu'elle était la seule forme possible en Chine, « après la défaite décisive subie par la révolution dans les villes ». Aussi bien les staliniens, que les trotskystes chinois, ne parvinrent jamais à faire renaître le mouvement du prolétariat urbain de ses cendres. La dictature implacable du Kuomintang les en empêcha. Et c'est là que réside l'erreur de Trotsky dans son appréciation du mouvement maoïste. Il ne vit pas que faire dépendre la victoire de la troisième révolution chinoise de la renaissance du mouvement urbain, c'était la renvoyer aux calendes grecques. Il ne tira pas toutes les conséquences logiques de son analyse géniale de la dynamique anti-bourgeoise du mouvement agraire chinois, de la spécificité de ce mouvement agraire par rapport au mouvement russe.

Les quelques pages où Trotsky essaya de démontrer que l'armée paysanne, même dirigée par le Parti communiste, ne pouvait aboutir à la dictature du prolétariat, sont éloquentes à cet égard : il se référe soit à l'expérience russe (Makhno, etc.), soit, pis encore, aux révoltes agraires dans la Chine féodale ! Il perdait ainsi de vue que, selon ses propres analyses, le mouvement agraire chinois était, par essence, aussi anti-bourgeois qu'anti-féodal ; que ce mouvement agraire ne combattait pas le Tsar, mais le « Kérensky chinois » ; que, déjà, à Canton, une insurrection petite-bourgeoise dirigée par les communistes « CONTRE LE KUOMINTANG a automatiquement abouti à la dictature du prolétariat ». A Canton, nous dira-t-on, il y avait aussi des prolétaires ; fort bien, mais il y en avait aussi dans les campagnes chinoises, dans les petites villes, dans l'Armée rouge maoïste, sans parler de l'énorme masse des semi-prolétaires.

L'expérience chinoise n'est, en aucune façon, une infirmation du postulat marxiste selon lequel la paysannerie ne peut instaurer sa propre dictature, mais suit toujours une classe urbaine. L'Armé rouge chinoise fut, en réalité, une armée paysanne dirigée par des représentants du prolétariat urbain, des rescapés du parti de la classe ouvrière, des « délégués » des villes.

De même que le Sunyatsénisme était le socialisme-révolutionnaire russe, plus le nationalisme, plus la bourgeoisie constitutionnelle-démocrate, le Maoïsme est le socialisme-révolutionnaire, version stalinienne, plus le nationalisme, plus le bolchévisme. Il représente la fusion du PSR et des Bolchéviks chinois, politiquement, sans la base urbaine des Bolchéviks russes. Le Parti maoïste est un parti paysan prolétarien ; non pas un parti ouvrier et paysan, concept forgé par StalineBoukharine pour désigner le Kuomintang(!) et contre lequel Trotsky s'insurgeait à juste titre, mais un parti paysan ouvrier, paysan par sa composition sociale, prolétarien par la nature politique de sa direction, de la même façon qu'il existe des partis paysans bourgeois, des partis ouvriers bourgeois, etc... Comme tout parti dont la nature de la direction politique ne correspond pas à celle de la base sociale (parti de masse, s'entend), le Parti maoiste est, bien entendu, bureaucratique, d'autant plus qu'il assumait principalement des tâches d'organisation militaire. Mais il n'a jamais atteint, au cours de la lutte révolutionnaire, le profond degré de dégénérescence bureaucratique de la plupart des partis du Komintern. C'est un parti bureaucratique « centriste » révolutionnaire.

Mao Tsé-toung, un stalinien ? Rien n'est moins vrai pour quiconque s'est donné la peine de le lire et de découvrir dans la gangue stalinienne le noyau bolchévique, si l'on nous permet cet emprun de la formule que Marx appliquait à Hegel (« dans la gangue mystique, le noyau rationnel »). Car, contrairement à une autre idée reçue, la pratique de Mao n'est pas en contradiction avec sa théorie, mais seulement avec des éléments, des aspects de cette dernière. Qu'on en juge avec ces quelques citations choisies, au hasard, parmi tant d'autres, à des moments critiques : 1937 (après la main tendue, tactiquement, au Kuomintang pour contrer l'invasion japonaise) : «'C'est une loi confirmée par l'histoire de la Chine que la bourgeoisie chinoise, susceptible de prendre part à la lutte contre l'impérialisme et le système féodal dans certaines circonstances historiques, peut, dans d'autres, vaciller et trahir, en raison de sa faiblesse économique et politique. Aussi est-ce un verdict de l'histoire que la révolution démocratique bourgeoise contre l'impérialisme et le féodalisme est une tâche qui ne peut être accomplie que sous la direction du prolétariat et non de la bourgeoisie » (103).

« Si l'on prend le processus de la révolution démocratique bourgeoise en Chine, qui a commencé par la Révolution de 1911, on y distingue également plusieurs étapes spécifiques. En particulier, la période de la révolution où sa direction a été bourgeoise et la période où sa direction est assumée par le prolétariat représentent deux étapes historiques dont la différence est considérable. En d'autres termes, la direction exercée par le prolétariat changea radicalement le visage de la révolution, conduisit à un réajustement des rapports entre les classes, amena un large développement de la révolution paysanne, imprima à la révolution dirigée contre l'impérialisme et le féodalisme un caractère conséquent, créa la possibilité du passage de la révolution démocratique à la révolution socialiste, etc. » (104). Juin 1949 : « La république bourgeoise, qui existe à l'étranger, ne peut exister en Chine, car la Chine est un pays opprimé par l'impérialisme. Sa seule voie, c'est de passer par la république populaire dirigée par la classe ouvrière (...). « L'expérience principale et fondamentale acquise jusqu'à présent par le peuple chinois se résume en deux points :

« 1) A l'intérieur du pays, éveiller les masses populaires. Cela signifie unir la classe ouvrière, la paysannerie, la petite-bourgeoisie urbaine et la bourgeoisie nationale en vue de former un front uni placé sous la direction de la classe ouvrière et, à partir de là, édifier un Etat de dictature démocratique populaire dirigé par la classe ouvrière et basé sur l'alliance des ouvriers et des paysans » (105).

Il faut n'avoir rien compris au stalinisme pour identifier ce qui précède au « bloc des quatre classes » stalinien ; il faut être incapable de faire la différence entre une alliance où le parti prolétarien est à la remorque de la bourgeoisie et une alliance (que Trotsky, lui-même, ne récuse pas face à l'impérialisme et qui, d'ailleurs, est dans la ligne du « front anti-impérialiste unique » approuvé par le quatrième congrès de l'I.C. - cf. Thèses générales sur la Question d'Orient) où le parti prolétarien affirme, non seulement son indépendance, mais même son hégémonie ! Certes, le fait que le Parti maoïste n'était pas un parti bolchévique « pur et dur », mais « centriste », a eu des conséquences sur son comportement politique : il a conclu certains compromis très contestables (mais néanmoins discutables), notamment en ce qui concerne la réforme agraire gelée pendant toute une période au cours de la guerre anti-japonaise. Mais il faut être aveugle pour ne pas voir qu'il a su préserver, en toutes circonstances, son indépendance politique, militaire et organisationnelle, à l'égard de la bourgeoisie représentée par le Kuomintang. Cette attitude essentiellement bolchévique du Parti maoïste n'était pas due à la « pression des masses » qui, souvent, allait en sens contraire, mais bien à l'assimilation profonde des enseignements de la deuxième révolution chi- noise (1925-27) par la direction maoïste.

Trotsky, qui était très mal informé sur la situation en Chine, comme il s'en plaint lui-même dans ses écrits, pouvait très bien se tromper : errare humanum est. Mais pour, aujourd'hui, lire l'histoire du Parti communiste chinois et les œuvres de Mao Tsé-toung et en conclure que ce dernier n'était rien d'autre qu'un stalinien, il faut avoir au préalable chaussé les lunettes très épaisses du dogmatisme sectaire !

L'année 1928 marque le passage, en Chine, d'une dualité de pouvoirs territoriale à une autre, de la dualité de pouvoirs féodale/bourgeoise à la dualité de pouvoirs bourgeoise/prolétarienne, passage qui représente l'expression spécifique du caractère permanent de la révolution chinoise. C'est en 1928, en effet, que le dernier « seigneur de la guerre » se soumet au Kuomintang et que la première base rouge s'affermit. Dorénavant, le cours de la révolution chinoise s'identifiera avec l'évolution de cette nouvelle dualité de pouvoirs, évolution qui fut loin d'être linéaire comme on sait.

Le premier Etat ouvrier chinois - si l'on excepte la Commune beaucoup trop brève de Canton - naquit officiellement le 7 novembre 1931, date éloquente par son symbolisme (anniversaire de la Révolution russe). Il englobait, sous le nom de République soviétique chinoise, l'ensemble des bases rouges et regroupait neuf millions d'habitants, dont trois millions dans la base principale du Kiangsi. 610 délégués des soviets locaux, des syndicats ouvriers, du Parti communiste et de l'Armée rouge, réunis en congrès, adoptèrent une constitution dont l'article premier définissait l'Etat comme une « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie » (la fameuse formule archéo-bolchévique) et l'article deuxième « excluait catégoriquement des élections et de tous droits et libertés politiques : militaristes, bureaucrates, notables, moines, capitalistes et d'une façon générale tout individu vivant de l'exploitation d'autrui. (...) Les élections s'effectuent dans le cadre de l'entreprise (usine ou atelier) pour les ouvriers, dans le cadre territorial pour les autres électeurs. Les textes prévoient une représentation plus forte au profit des ouvriers » (106).

Quant en 1934, le rapport de forces obligea les maoïstes à battre en retraite, ils abandonnèrent leurs bases rouges de Chine centrale pour en recréer une nouvelle, au bout de la Longue Marche, dans le nord du pays (Shensi). Cette base fut le point de départ d'un nouveau développement de l'Armée maoïste et de son Etat (« zones libérées »). Celui-ci fut maintenu, en dépit de l'accord formel de 1937 dont jamais les maoïstes n'eurent l'intention de respecter la clause reconnaissant le gouvernement de Tchang Kaï-chek comme gouvernement de toute la Chine. Pour faire plaisir au camarade Mandel, signalons que les zones libérées battaient leur propre monnaie ! D'ailleurs, en général, de par la spécificité même du processus concret de la révolution (où la conquête du pouvoir se confond avec la conquête du territoire), l'appareil administratif de la dictature du prolétariat en Chine était, au départ, plus « neuf » que celui de la dictature en URSS ! En 1949, les dernières troupes du Kuomintang furent balayées de la quasi-totalité du territoire de la Chine continentale, emportant avec elles la dictature bourgeoise, l'Etat bourgeois. Si duciité de pouvoirs il continua à exister, c'est bien la dualité de pouvoirs territoriale entre la Chine continentale et Taïwan ! Le ler octobre

1949, Mao Tsé-toung proclama la « République populaire de Chine ». Il ne faut pas, toutefois, confondre cette date avec celle de la naissance de l'Etat ouvrier chinois (l'Etat ouvrier russe n'est pas né en 1921 !). L'Etat ouvrier chinois a été conçu en 1927-28, il est né en 1931 et a atteint sa puberté, ou sa majorité, en 1949. Le gouvernement de la nouvelle République n'était pas un gouvernement ouvrier et paysan, mais un gouvernement de coalition, comme d'ailleurs les maoïstes eux-mêmes l'affirmaient. Il comprenait des représentants d'organisations bourgeoises : « Comité révolutionnaire du Kuomintang » et « Ligue démocratique ». Mais c'était un gouvernement essentiellement ouvrier, sous l'hégémonie du parti prolétarien, sous la dictature du prolétariat dont la force armée avait balayé celle de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers. La dictature du prolétariat ne fut pas socialiste au cours des premières années de son règne sur l'ensemble de la Chine. Trotsky ne la concevait pas autrement : « On peut dire que la Chine n'est pas encore mûre pour la révolution socialiste. Mais ce serait une manière abstraite et figée de poser la question. La Russie, prise en soi, était-elle donc mûre pour le socialisme ? La Russie était mûre pour la dictature du prolétariat comme la seule méthode capable de résoudre tous les problèmes nationaux ; mais en ce qui concerne le développement socialiste, celui-ci, dépendant des conditions économiques et culturelles d'un pays, est lié indissolublement à tout le développement futur de la révolution mondiale » (107). « Appliquez cela maintenant à la Chine. Le « contenu social » sous la dictature du prolétariat (basée sur une alliance avec la paysannerie) peut pendant une certaine période de temps rester non socialiste, en soi, mais la voie vers le développement bourgeois à partir de la dictature du prolétariat ne peut passer que par la contre-révolution » (108).

C'est exactement l'argument principal avancé par le camarade FavreBleibtreu en 1952, à une réunion du Comité Exécutif de la Quatrième Internationale, pour démontrer le caractère ouvrier de l'Etat chinois, contre la majorité dont la résolution, présentée par nul autre que le camarade Mandel, affirmait qu'il n'y avait en Chine (en 1952 !) qu'une dualité de pouvoirs et un « gouvernement ouvrier et paysan ». L'argumentation du camarade Bleibtreu est en totale harmonie avec tout ce que nous avons déjà passé en revue :

« Parler de dualité de pouvoirs comme la résolution le fait, ne résoud rien. Une dualité de pouvoirs dans un Etat ne peut pas rester symbolique. La constatation que certains éléments de dualité de pouvoirs existent effectivement est insuffisante pour éluder la question du caractère de l'Etat. On ne peut répondre à cette question qu'en fonction d'un seul critère décisif : quelle classe détient les éléments essentiels de coercition ? (...)

« La discussion sur le caractère de classe du PC chinois donne la réponse à la question : quelle classe détient le pouvoir d'Etat ? La classe ouvrière le détient par l'intermédiaire du PC. Pour rétablir leur pouvoir, les anciennes classes possédantes ne peuvent pas changer le gouvernement à froid. Nous pouvons affirmer qu'un retour aux anciennes conditions en Chine exigerait une contre-révolution, une guerre civile. D'autre part, cependant, est-il nécessaire de détruire l'Etat existant pour aller de l'avant vers la solution des tâches de la révolution permanente ? Faut-il construire un nouvel Etat ? Une guerre civile est-elle nécessaire pour cela ? C'est par la voie de la réforme que cela peut être réalisé, de très profondes réformes, bien entendu. Mais la lutte de classe prolétarienne n'est pas dirigée vers la destruction de l'Etat actuel » (109).

4. L'EUROPE ORIENTALE

La Quatrième Internationale a traditionnellement distingué, parmi les pays de l'Europe orientale, entre la Yougoslavie, où l'Etat ouvrier fut l'œuvre des communistes yougoslaves, et les autres pays, où l'Etat ouvrier fut créé par l'Armée soviétique. Cette distinction, bien que trop schématique, correspond, pour l'essentiel, à la réalité.

Commençons par la Yougoslavie. L'histoire du communisme yougoslave montre, sans ambiguïté, que le Titisme est le frère jumeau du Maoïsme. Certes, il ne s'agit pas de jumeaux parfaits : une différence notoire est que le degré de stalinisation du PC yougoslave, avant 1949, était beaucoup plus avancé que celui du PC chinois. Cependant, les ressemblances restent considérables. A l'origine, un parti relativement fort, dont la base principale est ouvrière et urbaine, dans un pays où l'écrasante majorité de la population est rurale. Mais un parti profondément nationaliste, qui commença à s'opposer à l'occupation des forces de l'Axe avant même l'agression hitlérienne contre l'URSS.

En avril 1941, les forces armées royales sont détruites par les forces de l'Axe. Les communistes commencent à organiser la résistance aux occupants et créent, dans ce but, des détachements de partisans : « pour infimes que fussent en 1941 les éléments communistes, ils constituaient désormais la seule organisation politique ayant des attaches dans toutes les parties du territoire démembré. De l'ancienne Yougoslavie grande-serbe, de son administration centralisée, de son armée, de ses institutions politiques communes, il ne restait debout qu'une seule chose: le parti communiste » (110).

Dès l'automne 1941, le PC parvint à libérer une partie de la Serbie occidentale et y établit une « administration révolutionnaire ». Dualité de pouvoirs territoriale : un Etat ouvrier, sur une faible partie du territoire au départ, s'oppose aux armées d'occupation fasciste sur le reste du territoire. Les maquisards de Mihaïlovitch, résistance royaliste et pro-occidentale, ne feront jamais le poids face aux partisans titistes. En décembre 1941, les partisans se proclament « brigade prolétarienne de choc de libération nationale »; puis le mois d'après, « Armée des partisans et des volontaires de libération nationale » pour signifier qu'ils ne reconnaissent pas ce statut aux débris de l'armée royale. Fin 1942, une vaste partie du territoire yougoslave avait été libérée par les communistes et soumise à leur administration. Début 1943, un Parlement clandestin (A.V.N.O.J.) est organisé par les partisans ; son comité exécutif tient lieu de gouvernement. Il s'agit d'un gouvernement ouvrier et paysan (PC plus leaders paysans).

Notons que, durant toute cette période, Moscou refusa son aide aux partisans, estimant qu'ils devaient se fondre dans la résistance royaliste ; celle-ci, bien plus anti-communiste qu'anti-fasciste, collaborait de fait avec les occupants - elle se retira avec eux. Les premières aides aux partisans furent britanniques et américaines ! En octobre 1944, le « premier bataillon de la première brigade prolétarienne » libéra Belgrade, en même temps que l'Armée soviétique, au bout d'une course de vitesse entre les deux, tout à fait significative. L'Etat ouvrier avait triomphé sur l'ensemble du territoire yougoslave ; en 1945, la « République fédérative populaire yougoslave » fut proclamée à la suite d'élections où les communistes remportèrent une victoire écrasante, sans trucage.

La bureaucratie soviétique n'avait jamais considéré la Yougoslavie et, à plus forte raison, l'Albanie, comme faisant partie de sa ceinture de sécurité, ces deux pays étant éloignés des frontières de. l'URSS. A Yalta, Staline avait signifié à ses alliés impérialistes qu'il se désintéressait des deux pays ; en mars 1945, il retira ses troupes de Yougoslavie, non sans avoir obtenu de Tito qu'il coopère avec les royalistes. En effet, un gouvernement de coalition fut formé le même mois, ainsi qu'un « Front populaire » ; « mais le Parti communiste, qui se camouflait derrière ce Front en se maintenant dans une sorte de semi-clandestinité, n'était nullement disposé à se laisser déloger de ses positions imprenables dans la police (Ozna, plus tard U.D.B.), dans l'armée et dans les comités populaires » (111). Cependant, les bourgeois n'étaient pas dupes : ils savent où réside l'essence du pouvoir d'Etat ; ils démissionnèrent très vite du Front et du gouvernement qui redevint ainsi, à partir d'octobre 1945, un gouvernement ouvrier et paysan. Il était néanmoins, avant comme après, soumis à la dictature du prolétariat représentée par la bureaucratie titiste qui entreprit, des août 1945, la reforme agraire et le contrôle, puis la nationalisation, de l'industrie, des banques et du commerce. Pour mesurer le degré de confusion théorique atteint par la Quatrième Internationale au lendemain de la deuxième guerre mondiale, il suffit de lire la Résolution sur la Révolution Yougoslave adoptée par le troisième congrès mondial, en 1951. Selon cette résolution, il n'y avait plus en Yougoslavie, depuis 1943, d'Etat bourgeois, mais pas encore un Etat ouvrier; il y avait un Etat mi-chèvre, mi-chou : le «gouvernement ouvrier et paysan ». Quand les ministres bourgeois démissionnèrent du gouvernement, la Yougoslavie passa, non pas d'un gouvernement de coalition à un gouvernement ouvrier et paysan, mais du statut de « gouvernement ouvrier et paysan » à celui de la dictature du prolétariat ! Incroyable, mais vrai ; nous citons la résolution :

« Le départ des deux ministres bourgeois du gouvernement central ne fut que l'expression finale du fait que la bourgeoisie en tant que classe avait perdu le pouvoir et que le nouvel appareil d'Etat était d'une nature sociale différente de celui de la Yougoslavie d'avant-guerre. A partir de ce moment s'achève la transition entre le gouvernement ouvrier et paysan et la dictature du prolétariat, et la Yougoslavie devient un Etat ouvrier » (souligné dans l'original).

L'évolution de l'Albanie suivit très étroitement (occupation soviétique en moins) celle de la Yougoslavie, dont elle dépendit, d'ailleurs, jusqu'à la rupture entre Staline et Tito. Il est injuste de la placer dans le lot des autres « démocraties populaires » et non dans celui de la Chine et de la Yougoslavie, comme ce fut encore le cas dans la résolution du Congrès Mondial de 1954.

Quant aux autres pays d'Europe orientale, la coutume a été de les considérer en bloc : dans la nuit du mouvement trotskyste, tous les staliniens sont gris ! Maintenant qu'il fait plus clair, envisageons-les, cas par cas, par ordre alphabétique !

Bulgarie : les staliniens bulgares formèrent avec d'autres groupes - socialiste, paysan et petit bourgeois - un Front patriotique qui s'imposa dès 1944 comme la seule force anti-fasciste du pays, sans pour autant parvenir à dégager des « zones libérées » comme en Yougoslavie. Le régime monarchiste bulgare, qui avait refusé de traiter avec l'URSS espérant un débarquement anglo-américain dans les Balkans. essaya au dernier moment de retourner sa veste, mais c'était peine perdue. Le 8 septembre 1944, les troupes soviétiques franchissaient la frontière bulgare ; le 9, le Front patriotique organisa un coup d'Etat doublé d'une énorme manifestation populaire. Dualité de pouvoirs entre armée soviétique et Etat bourgeois bulgare dirigé par un gouvernement ouvrier et petit-bourgeois. Tandis que 450.000 Bulgares sont entraînés au combat auprès des troupes soviétiques en Yougoslavie et en Hongrie, les staliniens vont commencer le démantèlement de l'Etat bourgeois et la mise en place d'un Etat ouvrier bureaucratique : noyautage et épuration de l'armée, désarmement de la police et de la gendarmerie, armement de milices communistes, sous l'œil bienveillant de l'armée soviétique. En même temps, qu'ils s'emparaient du pouvoir d'Etat, ils réprimèrent, sous divers prétextes, les autres partis politiques. Les chefs de ceux-ci, rejetés de facto dans l'opposition, démissionnèrent du gouvernement en août 1945 et y furent remplacés par des membres dociles de leurs partis. La stalinisation de la Bulgarie - mise en place d'un Etat ouvrier bureaucratique - était pratiquement achevée ; il restait à la parachever : élections très contestables en novembre (86% des voix au gouvernement), référendum pour l'abolition de la monarchie et l'instauration de la « République populaire de Bulgarie » en septembre 1946, nouvelles élections en novembre 1946, suivies de la formation d'un gouvernement présidé par le stalinien chevronné, Georges Dimitrov, et d'une nouvelle vague de répression contre l'opposition paysanne.

Hongrie : les staliniens hongrois étaient beaucoup plus faibles que leurs homologues bulgares, quand l'armée soviétique libéra leur pays d'avril 1944 à février 1945. En décembre 1944, un gouvernement provisoire - ouvrier et paysan - du Front de l'indépendance (staliniens, sociaux-démocrates et partis paysans), sera formé sous l'égide de l'armée soviétique. Même scénario qu'en Bulgarie, culminant avec la démission du premier ministre, membre du Parti des petits-propriétaires, Ferenc Nagy, en août 1947. L'opération avait été, toutefois, plus chaotique et plus longue qu'en Bulgarie, du fait même de la faiblesse originelle des staliniens et de la popularité des « petits-propriétaires ». Pologne : la Résistance polonaise à l'occupation nazie, forte et structurée, était, pour des raisons évidentes, farouchement anti-soviétique. Elle était dirigée par le gouvernement Sikorsky, installé à Londres, gouvernement de coalition entre sociaux-démocrates, paysans et bourgeois. En 1943, Moscou promut l'Union des patriotes polonais, formée parmi les Polonais de Russie et contrôlée par les staliniens, au rang de représentante du peuple polonais, après avoir désespéré d'aboutir à un accord avec le gouvernement Sikorsky. Les staliniens organisèrent une division armée polonaise, qui combattit aux côtés de l'armée soviétique. Avec des sociaux-démocrates de gauche, ils formèrent, en décembre 1943, un Conseil national populaire, puis en juillet 1944, un Comité polonais de libération nationale qui s'installera à Lublin, à l'intérieur des frontières actuelles de la Pologne, après que l'armée soviétique les eût franchies. Ainsi, dès 1944, Il y avait à l'intérieur de la Pologne actuelle deux armées étrangères, allemande et soviétique, et deux armées polonaises, bourgeoise et ouvrière : une double dualité territoriale, en somme. L'armée allemande détruira la polonaise bourgeoise et sera détruite à son tour par la soviétique. En effet, voulant prendre les staliniens de vitesse, l'armée intérieure à direction bourgeoise organisa un soulèvement à Varsovie, le ler août 1944. Elle résista pendant deux mois, jusqu'à sa capitulation, le 3 octobre. Les survivants furent déportés par les nazis ; l'armée bourgeoise de la Résistance polonaise avait vécu. Seule restait en lice l'armée des staliniens polonais, qui libéra Varsovie avec l'armée soviétique, le 17 janvier 1945 ; le Comité se transféra de Lublin à la capitale et se proclama « gouvernement provisoire ». L'Etat ouvrier, conçu en 1944 dans les territoires libérés, triomphait ainsi sur l'ensemble du territoire polonais. Le stalinien Bierut fut proclamé président de la République populaire de Pologne; un gouvernement ouvrier et paysan fut créé, avec la participation de Mikolajczyk, chef du parti paysan et vice-président de l'ex-gouvernement de Londres. Ce dernier s'enfuira du pays en 1947. Roumanie: les staliniens roumains étaient aussi faibles que leurs homologues hongrois. Ils « marchèrent » avec le retournement de veste du roi Michel qui forma, à la suite d'un coup d'Etat, le 23 août 1944, un gouvernement de coalition, présidé par un général et comprenant bourgeois, paysans, sociaux-démocrates et staliniens. Ce compromis évitait à l'armée sovié- tique de poursuivre la bataille contre une armée roumaine encore importante ; celle-ci se joignit à celle-là dans la guerre contre les Allemands. Cependant, dès le 23 août, les staliniens armèrent une milice ouvrière qu'ils renforcèrent avec la bénédiction de l'armée soviétique. Dualité de pouvoirs. Très vite, les tensions entre les bourgeois et Moscou, répercutées au sein de la coalition, allaient s'exacerber. Des manifestations anti-gouvernementales furent organisées par les staliniens en janvier 1945 et, le 27 février, Moscou exigea la démission du gouvernement. « Entretemps, les unités de l'Armée rouge occupèrent le quartier général de l'armée roumaine et désarmèrent les troupes de la capitale » (112). Le premier ministre, le général Radescu, démissionna le 28 février. La dualité de pouvoirs avait été tranchée pour l'essentiel, grâce à l'intervention directe de l'armée soviétique. l'Etat ouvrier roumain était né. Le 6 mars, un gouvernement de coalition fut créé, dominé cette fois par les staliniens et ne comprenant pas les principaux leaders de leurs adversaires. Les péripéties ultérieures sont de peu d'intérêt. L'opposition fut liquidée en 1947 et le roi obligé d'abdiquer ; en décembre, le gouvernement proclama la République populaire roumaine.

Tchécoslovaquie : l'armée bourgeoise tchèque fut totalement détruite par la Wehrmacht, dès mars 1939. Ainsi quand l'armée soviétique libéra la Tchécoslovaquie en 1944-45, elle constitua l'unique force armée sur le territoire, avec celle des staliniens dont la force était considérable - ce qui est normal dans le pays le plus industrialisé de l'Europe orientale d'alors. « Au moment de sa libération, la Tchécoslovaquie était presque complètement aux mains des communistes qui contrôlaient alors presque tous les Comités nationaux, la police et la milice » (113). La nouvelle armée tchécoslovaque fut construite sous la direction d'une mission militaire soviétique. Ainsi la naissance de l'Etat ouvrier tchécoslovaque se confond-elle avec la libération du territoire. Cependant, pour des raisons tactiques et au regard de l'esprit de collaboration des bourgeois représentés par Bénès, un gouvernement de coalition fut créé en avril 1945, présidé par un social-démocrate prostalinien, et comprenant staliniens, sociaux-démocrates et bourgeois. Victorieux aux élections de 1946, les staliniens - Gottwald, leur secrétaire général - présidèrent le second gouvernement de coalition. Toutefois, cette coalition commença à craquer en 1947 et, le 20 février 1948, les ministres bourgeois démissionnèrent. Ce fut le fameux « coup de Prague », auquel les staliniens essayèrent de donner l'allure d'une révolution et à la suite duquel les principaux éléments de dualité de pouvoirs furent « épurés ». En fait, comme l'a parfaitement compris le petit-bourgeois Fejtö : « Ils avaient derrière eux la quasi-totalité, en tous cas la partie la plus combative de la classe ouvrière. Il apparut dès lors que le système parlementaire et démocratique de 1945-1948 ne devait son existence qu'à leur bonne volonté. A elle seule, la classe ouvrière, - même une classe ouvrière jouissant des sympathies des éléments non prolétariens, - ne saurait l'emporter sur un appareil étatique bien organisé, décidé à défendre le régime parlementaire. Mais une classe ouvrière qui peut compter sur la coopération plus ou moins active de la police et de l'armée est une force irrésistible » (114). Voilà bien un petit-bourgeois lucide !

Deux cas restent à examiner : l'Alle- magne de l'Est et l'Autriche. L'armée du Reich, l'ensemble de ses organisations militaires, para-militaires, polifurent détruites par suite de sa défaite. tiques, voire même administratives, Cette destruction fut beaucoup plus radicale en zone d'occupation soviétique qu'en zones occidentales. Les accords de Yalta et de Potsdam ayant prévu le maintien pour quelques années de zones d'occupation, sans gouvernement central, la seule autorité qui s'exercait en zone soviétique était celle de l'Etat ouvrier soviétique, de son armée, qui procédera à partir de 1946 à la mise en place d'un Etat ouvrier allemand. En Autriche, par contre, la conférence de Téhéran avait prévu, dès 1943 la création d'un gouvernement central. Celui-ci fut créé sous la forme d'un gouvernement de coalition dirigé par le social-démocrate Karl Renner et comprenant bourgeois chrétiens-démocrates et staliniens (jusqu'en 1947). Ce gouvernement s'attela à reconstruire un Etat bourgeois, l'armée soviétique étant contrebalancée sur le sol autrichien par les armées impérialistes. En 1955, l'armée soviétique accepta de se retirer, non sans avoir obtenu la garantie juridique de la neutralité autrichienne. En résumé, les deux seuls territoires d'Europe orientale où un Etat ouvrier fut créé contre la volonté de Moscou furent la Yougoslavie et l'Albanie, considérées comme extérieures à la ceinture de sécurité de l'URSS. Si la Grande-Bretagne et les U.S.A. avaient jugé possible de les envahir sans trop de difficultés, leur sort aurait été comparable à celui des partisans grecs. Le seul territoire occupé par l'armée soviétique et ou ne fut pas créé un Etat ouvrier fut l'Est autrichien ; il ne faisait pas non plus partie de la ceinture de sécurité de l'URSS. Dans tous les autres territoires qu'elle libéra de l'occupation des forces de l'Axe, l'armée soviétique - instrument de la bureaucratie stalinienne -contribua, plus ou moins directement, à la création d'Etats ouvriers. En Allemagne de l'Est, en Pologne et en Tchécoslovaquie, l'Etat ouvrier naquit en même temps que le territoire fut libéré par l'armée soviétique, mais trois types différents de gouvernement furent crees : ouvrier, ouvrier et paysan, et de coalition, domines dans les trois cas, de l'intérieur et/ou de l'extérieur, par les staliniens. En Bulgarie et en Hongrie, des gouvernements ouvriers et paysans furent créés dans le cadre d'une dualité de pouvoirs entre l'Etat bourgeois et un nouvel Etat ouvrier, qui ne tarda pas à être tranchée en faveur de ce dernier. Enfin, en Roumanie, la même dualité de pouvoirs était coiffée par un gouvernement de coalition; elle fut tranchée au profit de l'Etat ouvrier, mais un gouvernement de coalition (très formel) fut maintenu, sous la domination des staliniens.

Aussi schématique et rapide - il n'en pouvait être autrement dans le cadre de cette . contribution - qu'est notre description de la création des Etats ouvriers d'Europe orientale, elle reste, à notre avis, beaucoup plus exacte et cohérente que celle des résolutions et contributions majoritaires de la Quatrième Internationale après 1945, selon lesquelles il y avait dans tous les pays concernés, et jusqu'en 1949, des Etats bourgeois (« dégénérés » 1), et autres descriptions confusionnistes et confuses. Il ne s'agissait pas là d'une simple erreur « théorique », mais bien d'une erreur politique extrêmement grave : le deuxième congrès de la Quatrième Internationale (1948) préconisa le défaitisme en Europe orientale en cas de nouvelle guerre !!! Cette position fut confirmée par le Comité Exécutif, l'année suivante, et ne fut renversée qu'en 1951, au troisième congrès mondial. Derrière cette longue hésitation, source de tant de confusion entretenue jusqu'à maintenant, résidait un manque de compréhension du double caractère de la politique de la bureaucratie soviétique, pourtant très clairement expliqué par Trotsky : crainte de la révolution et de l'impérialisme ; répression du prolétariat et défense de l'Etat ouvrier. En Europe orientale, la bureaucratie stalinienne était principalement motivée par sa crainte de l'impérialisme et sa volonté d'améliorer le système de défense de son Etat (ceinture de sécurité). La création d'Etats ouvriers dans les pays de la ceinture était inéluctable et d'ailleurs, implicitement ou explicitement, convenue aux conférences de Téhéran, Yalta et Potsdam. Le rythme de l'établissement des Etats ouvriers, là où ils ne le furent pas automatiquement à la libération, dépendit de l'évolution du rapport des forces politiques dans ces pays, autant que de l'évolution des rapports entre PURSS et les impérialistes. Mais le processus avait été très sciemment déclenché à la libération.

Dans la plupart de ces pays, le nouvel Etat ouvrier s'appuya très largement sur l'appareil administratif de l'Etat bourgeois auquel il succéda. Il n'y a là que la réciproque tout à fait vraie de ce que disait Trotsky à propos de la bureaucratie soviétique :

« Si, à l'inverse, un parti bourgeois renversait la caste soviétique dirigeante, il trouverait pas mal de serviteurs parmi les bureaucrates d'aujourd'hui, les techniciens, les directeurs, les secrétaires du parti, les dirigeants en général. Une épuration des services de l'Etat s'imposerait aussi dans ce cas; mais la restauration bourgeoise aurait vraisemblablement moins de monde à jeter dehors qu'un parti révolutionnaire »

Les nationalisations effectuées en Europe orientale furent évoquées comme argument par le camarade Maitan, en 1965, pour déduire par analogie la possibilité que l'Egypte nassérienne fut devenue « à froid » un Etat ouvrier ! Ayant oublié son article de 1949, le camarade Hansen, qui entretemps avait adopté les nationalisations comme critère de reconnaissance d'un Etat ouvrier, ne trouva à lui répondre que la soi-disant « jubilation » des masses d'Europe orientale quand l'armée soviétique libéra leur territoire. Or, si jubilation il y eut en Yougoslavie, en Bulgarie et en Tchécoslovaquie, c'est déjà moins vrai en Hongrie et en Roumanie, et ce ne l'est plus du tout en Pologne et en Allemagne de l'Est ! Le camarade Maitan aurait pu répondre, par ailleurs, qu'il y eut un enthousiasme des masses très réel pour les nationalisations en Egypte. Les deux camarades - toutes proportions gardées entre l'énormité défendue, alors, par le camarade Maitan, et l'erreur du camarade Hansen - passaient à côté du critère essentiel que nous avons déjà expliqué.

Une dernière révision, d'ordre sémantique cette fois, pour terminer: l'Internationale a qualifié les Etats ouvriers d'Europe orientale de « bureaucratiquement déformés » pour les distinguer de l'Etat soviétique « bureaucratiquement dégénéré ». Une nouvelle catégorie a été introduite par la suite, celle des Etats « à déformations bureaucratiques », utilisée dans le cas de Cuba. Or cette terminologie - à l'exception de la formule appliquée à l'URSS - laisse beaucoup à désirer : d'aberd, tout Etat, quel qu'il soit, à des déformations bureaucratiques, y compris l'Etat ouvrier russe en novembre 1917. Appliquer cette formule à Cuba est, en vérité, une lapalissade. Ensuite, Lénine qualifiait l'Etat soviétique, en 1920-21, d'Etat à déformation bureaucratique (sans S), c'est-à-dire déformé bureaucratiquement, formule tout à fait exacte à l'époque (ne soyons pas moins critiques que Lénine !). Enfin, la formule « bureaucratiquement déformé » n'implique aucunement, en soi, qu'il s'agit d'une déformation de naissance. Lénine ne l'utilisait pas dans ce sens.

Nous proposons de réserver la formule déformé bureaucratiquement (ou à déformation bureaucratique) aux Etats ouvriers tels que l'Etat soviétique en 1920 (où les Soviets n'étaient déjà plus de vrais soviets) et Cuba aujourd'hui, c'est-à-dire des Etats où existe - à la place de la démocratie soviétique, type idéal d'Etat ouvrier -un régime de dictature de parti ou de junte, s'appuyant sur la mobilisation volontaire des masses. On peut débattre de l'application de cette formule aux Etats ouvriers issus de guerres révolutionnaires, comme la Chine, la Yougoslavie, l'Albanie ou le Vietnam, tels qu'ils se présentaient au cours de la guerre et juste après. Nous qualifierons d'Etats ouvriers bureaucratiques les Etats ouvriers où une couche bureaucratique se maintient au pouvoir par la répression et la manipulation des masses. Et nous distinguerons parmi ces Etats entre les Etats ouvriers dégénérés bureaucratiquement, où ce dernier stade a été atteint après une phase de déformation bureaucratique, succédant ou non à une phase soviétique ; et les Etats ouvriers congénitalement bureaucratiques, tels que la plupart des Etats d'Europe orientale, la Corée du Nord, le Cambodge, où l'Etat ouvrier est né bureaucratique, en général grâce à une force armée qui n'est pas princip.iement celle de ses propres masses (115 bis).

5. LA REVOLUTION CUBAINE

Cuba est le seul Etat ouvrier sur la genèse duquel il y a grosso modo accord, aujourd'hui, entre le camarade Mandel et les camarades du SWP. Ils sont tous d'accord pour y voir la séquence suivante : « Gouvernement ouvrier et paysan » jusqu'en octobre 1960 (nationalisations); Etat ouvrier depuis. En vérité, les camarades projettent sur l'histoire réelle de la Révolution cubaine le mouvement de son idéologie - dans le sillage du brave Hegel. Car ce qui les empêchait de reconnaître la dictature du prolétariat à Cuba, dès janvier 1959, ce n'était pas tant sa politique économique que cette considération que l'on retrouve comme critère décisif dans tous les textes de l'époque : le Mouvement du 26 juillet, était-il dit, est un mouvement politiquement petit-bourgeois. Le camarade Hansen, principal auteur de la théorie actuelle sur la genèse de l'Etat ouvrier cubain, écrivait - dans un article de juillet 1960 où il reconnaissait le passage à Cuba d'un gouvernement de coalition à un gouvernement ouvrier et paysan (distinction que les camarades du SWP, aujourd'hui, ne sont plus capables de faire) - ce qui suit :

« ... le régime manque de conscience socialiste (programme) pour accomplir cela (l'établissement d'un Etat ouvrier à Cuba - S.J.). Même s'il réalise des expropriations extensives, celles-ci, précisément à cause du manque de conscience socialiste, ne sont pas sûres au point d'être considérées comme un fondement permanent de l'Etat » (116). C'était là oublier une leçon fondamentale du matérialisme historique : « Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement (révolution sociale -

S.J.) sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle... » Marx (117).

Essayons d'appliquer la méthode de Marx. Il nous faudra d'abord détruire un préjugé tenace : le préjugé selon lequel, socialement, l'Armée rebelle était paysanne et le Mouvement du 26 juillet petit-bourgeois.

Commençons par l'Armée rebelle : on pourrait, bien sûr, se tirer d'affaire très facilement, et très honnêtement, en expliquant que le paysan pauvre de la Sierra Maestra correspondait largement au tableau que Trotsky a brossé du paysan chinois - le paysan pauvre cubain était soumis non seulement au propriétaire terrien, mais aussi au commerçant et à l'usurier. On pourrait souligner, en outre, l'existence d'un prolétariat agricole des grandes plantations beaucoup plus important à Cuba qu'il ne l'était en Chine. Tout ceci est vrai, mais il y a bien plus. En réalité, l'Armée rebelle évoluait en milieu agricole, comprenait des paysans, organisait autour d'elle des paysans, mais sa majorité se composait de citadins.

« Ce sont les villes qui fourniront les armes, l'argent, les informations, les hommes, les vivres aux guérilleros, et, du début, à la fin, ceux-ci seront en majorité des citadins.

« Les données sur l'importance numérique et la composition sociale de la guérilla sont assez imprécises. On peut affirmer, toutefois, qu'à la Sierra Maestra il n'y eut jamais plus de 280 maquisards en même temps et que le total, même en comptant très largement et en incluant les recrues de dernière heure, particulièrement nombreuses sur le second front, n'a jamais dépassé 2000. Du début jusqu'à la fin, les combattants recrutés dans les villes représentaient au moins 60% et, selon d'autres estimations, 80% des effectifs » (118).

L'importance des villes dans le Cuba pré-révolutionnaire était incomparablement plus grande qu'elle ne l'est même dans la Chine d'aujourd'hui. En fait, plus de la moitié de la population cubaine était urbanisé (51% en 1960, selon les statistiques de la Banque mondiale); les travailleurs agricoles étaient minoritaires (39% de la population active en 1960, selon les mêmes statistiques, confirmées par les statistiques cubaines d'après lesquelles ce chiffre était tombé à 33,4% en 1964). Dans les villes, il est vrai, la classe ouvrière industrielle, le prolétariat typique était relativement peu nombreux. On trouvait à Cuba un prolétariat d'un genre courant dans les pays du Tiersmonde, où il faut prendre la notion au sens large de salariés. Ce prolétariat travaillait, en majeure partie, dans les « services », le secteur tertiaire. Il s'agit surtout des petits employés de l'Etat, des travailleurs du secteur touristique, des instituteurs (souvent aussi pauvres, sinon plus, que les ouvriers d'industrie, dans les pays sous-développés), des « hommes à tout faire » employés dans les mille et une activités d'un secteur tertiaire hypertrophié. A ce prolétariat s'ajoutent toujours dans les villes, de vastes couches de chômeurs, de semiprolétaires et de lumpen-prolétaires. Et pour compléter le tableau une petitebourgeoisie nombreuse, dont les couches pauvres - largement majoritaires -s'apparentent au prolétariat par leur niveau de vie.

C'est dire que la différenciation sociale entre prolétariat et petite-bourgeoisie dans les villes était aussi peu avancée à Cuba qu'elle ne l'était en Chine. Un parti prolétarien révolutionnaire aurait pu diriger les deux, comme le fit le PC chinois dans les années vingt. Les staliniens cubains n'étaient pas ce parti ; les trotskystes non plus. Les staliniens purent se construire en parti réformiste (économiste) de la classe ouvrière. Ils furent incapables de représenter les aspirations immédiatement politiques, révolutionnaires, de la petite-bourgeoisie radicalisée, partagée par la majeure partie du prolétariat au sens large. Ceci créait un vide politique que des organisations politiquement révolutionnaires petites-bourgeoises venaient combler. Le Mouvement du 26 Juillet fut la principale de ces organisations. Sa structure organisationnelle exprimait la composition sociale du mouvement révolutionnaire urbain : milices, « Resistencia civica », « Frente obrero » et « Frente estudiantil ». Son idéologie politique. le Fidélisme, exprimait les aspirations révolutionnaires démocratiques et nationales communes aux classes et couches du mouvement révolutionnaire urbain. Le Fidélisme était effectivement, comme il a été souvent décrit, un jacobinisme cubain. Plus exactement, l'idéologie Fidéliste était une version cubaine de l'idéologie communarde, mélange de jacobinisme et de socialisme petit-bourgeois. Comme la direction de la Commune parisienne, celle du Mouvement cubain était un groupement de tendances diverses : démocrates, jacobins, marxisants et marxistes. Fidel lui-même était plus que jacobin, il était marxisant, influencé par ses lectures marxistes de jeunesse comme il l'a lui-même affirmé par la suite :

« Ce que j'avais étudié lorsque j'étais étudiant, c'était le Manifeste Communist et les Oeuvres choisies de Marx, Engels et Lénine. (...) Mais est-ce que je crois au marxisme? Oui, je crois absolument au marxisme. Y croyais-je le 26 juillet ? Oui, j'y croyais le 26 juillet. Est-ce que je le comprenais comme je le comprends aujourd'hui après dix ans de lutte ? Non, je ne le comprenais pas comme je le comprends aujourd'hui. Entre ce temps-là et maintenant, il y a une grande différence. Avais-je des préjugés ? Oui, j'avais des préjugés » (119). Le fameux document programmatique qu'est le discours de Fidel devant ses juges, à la suite de l'attaque contre la caserne Moncada (26 juillet 1953), était un excellent programme de transition, discutable sur un point ou deux, mais parfaitement adapté dans l'ensemble à la situation cubaine. Car ce qu'oublient aujourd'hui beaucoup de « trotskystes », c'est que le Programme de Transition de 1938 représentait, dans l'esprit de Trotsky, une orientation programmatique générale et non un programme universel suffisant en soi. Comme Trotsky l'a expliqué plus d'une fois, « un bon système de revendications et d'actions et un ferme programme de lutte pour l'influence sur les masses ouvrières et paysannes ne peuvent être basés que sur l'étude détaillée de l'originalité réelle de chaque pays, c'est-à-dire de l'enchaînement vivant des différentes étapes du développement historique. Un pays qui n'a pas fait ou n'a pas achevé sa révolution démocratique présente des particularités extrêmement importantes, qu'on doit mettre à la base du programme de l'avant-garde prolétarienne. C'est seulement avec de pareils programmes nationaux (souligné par Trotsky - S.J.) que le parti communiste peut engager, avec succès, une lutte effective contre la bourgeoisie et ses agents démocratiques, et gagner à lui la majorité de la classe ouvrière et des travailleurs » (120). Il n'y a, par ailleurs, aucune raison de croire que le programme de 1953 représentait le plafond de la pensée politique de Fidel, de même que celui de 1938 n'a jamais représenté le « maximum » des aspirations de Trotsky. Fidel lui-même affirme que la limitation généralement démocratique de son programme était un choix tactique conscient* ; il n'y a aucune raison de ne pas le croire :

« Il a été écrit avec un soin suffisant pour y exposer un ensemble de points fondamentaux, et en même temps y développer des points de vue qui puissent délimiter notre champ d'action à l'intérieur de la Révolution de sorte que le mouvement que nous estimions capable d'amener la chute de Batista, ayant des bases limitées, reste le plus ample possible.

« Si nous n'avions pas pris ce soin lors de la rédaction de ce document, s'il avait été un programme plus radical (...) le mouvement de lutte révolutionnaire contre Batista n'aurait pas pris l'ampleur qu'il a pris et qui rendit la victoire possible » (121).

Un bon programme ne suffit pas, cependant, à faire une révolution victorieuse. Il faut encore, surtout même, une stratégie concrète de la prise du pouvoir. Fidel parvint à définir cette stratégie, à la lumière de ses nombreuses expériences, à la lumière de ses échecs. Il comprit que dans un pays soumis à une dictature militaire et où l'armée n'est pas une forme bourgeoise de l'armement des masses, mais une armée professionnelle, la garde prétorienne du pouvoir dictatorial, le parti-armée de la bourgeoisie - comme disent si bien nos camarades latino-américains -, il est vain d'espérer la gagner, gagner « l'âme du soldat », par une simple insurrection urbaine armée de pierres, de bâtons et de cocktails molotovs, condamnée d'office à l'écrasement sanglant. Le corps principal d'une telle armée correspond au dernier carré de l'armée de Kérens- ky, celui dont Trotsky disait : « L'on ne pouvait conquérir politiquement ces élements : il fallait les vaincre » (77).

Fidel comprit empiriquement que le modele russe, pas plus d'ailleurs que le modele chinois, n'était applicable à Cuba : dans l'ile, pour les raisons precitées, la séquence russe - insurrecton, puis création de la force armée révolutionnaire, puis « coup d'Etat » -était inapplicable ; la séquence chinoise - armée rouge, guerre révolutionnaire prolongée et conquête des villes - non plus. Fidel élabora une stratégie cubaine spécifique un modèle cubain - guérilla, armée révolutionnaire, puis insurrection urbaine. Il n'y a pas déformation plus stupide de l'expérience cubaine (cf. Régis Debray) que de croire que le foco permettait, à Cuba, de se passer d'un parti, que la guérilla permettait de se passer de l'insurrection urbaine. Dans un pays aussi urbanisé que Cuba, une telle illusion aurait été suicidaire. Toutes les actions militaires de Fidel et de ses compagnons étaient destinées à permettre l'insurrection urbaine. Il s'agissait pour lui de créér un contrepoids à l'armée de Batista, de briser militairement le moral de cette armée, d'établir une dualité de pouvoirs territoriale qui serait tranchée par la jonction, la rencontre - nullement fortuite, ou spontanée, mais bien concertée, orchestrée - de la guérilla avec l'insurrection urbaine.

L'une sans l'autre ne pouvait triompher ; l'Armée rebelle, sans le Mouvement du 26 Juillet et ses alliés urbains, ne pouvait remporter la victoire. La première tentative de grève générale, en avril 1958, échoua du fait de la non participation des staliniens ; celle du premier janvier 1959 permit le triomphe.

« Mais les colonnes de Camilo Cienfuegos et de Che Guevara ne parvien- nent à la Havane que le 5 janvier. Pendant toute une semaine c'est la grève générale qui constitue l'élément déterminant dans la situation de la capitale ; elle interdit à quiconque de combler le vide du pouvoir. Cette grève n'était pas uniquement dirigée par le Mouvement du 26 Juillet, et les hommes du LLano(la plaine, les villes - S.J.) n'auraient pas été capables de prendre le pouvoir si les guérilléros n'étaient arrivés à leur secours. D'autre part, l'armée rebelle n'était pas suffisamment nombreuse pour triompher seule, et sans l'existence de ce puissant mouvement de grève, elle n'aurait pu donner le coup de grâce à l'ancien régime » (122).

Quel fut le premier acte de la révolution triomphante ? On le sait : la destruction la plus radicale de la colonne vertébrale de l'Etat bourgeois de Batista, de son appareil le plus essentiel, ses forces armées. La dualité de pouvoirs fut tranchée au profit de l'Etat ouvrier, l'Etat du peuple en armes. A des partisans de Healy qui contestaient que l'Etat bourgeois ait été détruit à Cuba, un certain Ernest Mandel répondait ainsi, en 1967 : « La question de l'armée est la clé suprême de la nature de l'Etat (nous soulignons cette excellente phrase -S.J.). Est-il vrai que « la vieille armée bourgeoise n'a pas été détruite », mais seulement « farcie avec du personnel du mouvement de Castro, auquel s'ajoutèrent plus tard les bureaucrates staliniens »? C'est complètement faux !

« L'armée cubaine de Batista, l'armée cubaine d'avant la révolution, était une armée professionnelle. De cette armée, il ne reste plus un atome aujourd'hui. Ella a été entièrement, complètement et totalement détruite par la révolution. Ses généraux et colonels réactionnaires furent tués ou fuirent vers l'étranger ; son cadre fut dissous ; ses casernes transformées en écoles. Aucun de ses représentants ne peut être trouve aujourd'hui dans n'importe quel posté de responsabilité dans l'appareil d'Etat, sans parler de l'armée (...). « D'autre part, les nouvelles forces armées issues de la revolution sont, avant tout, l'armée révolutionnaire qui se développa dans le combat de la révolution contre l'armée et l'Etat de Batista, où il n'y a aucun grade supérieur à celui de commandant (...), levée dans les rangs de la révolution, les paysans pauvres, les ouvriers et les gens de couleur. Outre l'armée révolutionnaire, les forces armées consistent en la milice populaire (milice ouvrière et paysanne) composée de la masse des ouvriers et des paysans du pays, qui n'a aucune forme de grade (pas même celui de commandant), où les femmes servent à égalité avec les hommes, et qui contrôle ses propres armes. Si le peuple travailleur en armes est « la vieille machine d'Etat bourgeoise » qui « n'a pas été détruite », alors, bien sûr, la direction de la SLL aura apporté une contribution estimable à la théorie marxiste-léniniste de l'Etat ! » (123). Un mouvement de masses aussi prolétarien, sinon plus, que celui de la Commune de Paris, doté d'une idéologie au moins aussi radicale que celle de la Commune, qui détruit totalement l'armée bourgeoise au profit d'une Armée rebelle aussi prolétarienne, sinon plus, que la Fédération de la Garde nationale, qu'est-ce ? Un « gouvernement ouvrier et paysan » ? Une « dualité de pouvoirs sui generis » ? Non, camarades : c'est la dictature du prolétariat. De même que la Commune de Paris contre les Versaillais a établi spontanément la dictature du prolétariat, en dépit de la doctrine de ses dirigeants ; de même que la Commune de Canton « contre le Kuomintang, a automatiquement abouti à la dictature du prolétariat », en dépit de la doctrine de ses dirigeants - le mouvement révolutionnaire des masses cubaines, ouvrières et petites-bourgeoises, contre Batista, a établi inconsciemment - « sans le savoir », dirait Molière - la dictature du prolétariat. Sans être plus « prophète » que Trotsky, quiconque aurait fait usage de sa méthode d'analyse, celle de Marx, aurait pu arriver à la conclusion que la transformation socialiste de la société cubaine, après la première phase démocratique, devait suivre inéluctablement, tout aussi « automatiquement », presque aussi « inconsciemment » dans un premier temps.

«Il faut dire, et quand on écrira l'histoire de cette époque en dégageant le mérite de la révolution, il faudra le redire, qu'une des expériences les plus terribles fut que nous avions fait une révolution socialiste sans socialistes... » Fidel (124). Certes, les Fidélistes désignèrent, d'abord, un bourgeois, Urrutia, à la présidence de la République et formèrent un gouvernement de coalition avec des ministres bourgeois, qui ne tardèrent pas à démissionner, las de jouer le rôle de figurants. Certes, la bourgeoisie conserva, pendant quelques mois, beaucoup d'éléments de pouvoir. Mais cela ne suffisait pas à constituer une dualité de pouvoirs, pour laquelle manquait à la bourgeoisie le ressort essentiel de tout pouvoir d'Etat, la force armée. Il n'y avait que des éléments de dualité de pouvoirs au sein de l'Etat ouvrier, car, comme le disait Trotsky à propos de la NEP en Russie, « que concéder et combien concéder étaient décidés par la dictature prolétarienne » (91).

En ce sens, riche de son expérience révolutionnaire, Fidel a mieux compris la théorie marxiste-léniniste de l'Etat que le camarade Mandel aujourd'hui, mieux que les camarades du SWP. Ce qu'il dit lui-même se passe de commentaires :

« La Révolution avait fait deux choses, elle était arrivée au pouvoir avec l'appui des masses, et, ensuite, elle avait liquidé l'appareil militaire du régime social qui gouvernait. Elle avait une armée du peuple, c'est-à-dire que le peuple était armé. Tous ces gens barbus qui n'étaient allés dans aucune académie militaire, formaient cependant l'armée du peuple. Et, en réalité, ce que la révolution avait de plus solide, c'était bien l'Armée rebelle.

« Quels étaient les rapports de classe existants ? Eh bien, à ce moment, se trouvaient dans les mains de la classe dominante toutes les ressources financières, toutes les ressources économiques, toute la presse, toute la radio (...). Ils avaient toutes ces ressources en main, ils étaient tout bonnement les maîtres du pays. Et c'était nous qui les avions faits ce qu'ils étaient, c'était l'Armée rebelle en lutte, tout simplement parce que l'on avait proclamé un Président de la République » (125).

«Il aurait mieux valu pour la Révolution qu'il n'y ait eu aucun compromis, mais la Révolution s'est trouvée dans l'obligation de proposer et de soutenir un candidat. Bien sûr, cela n'avait pas d'importance, et n'a aucune importance dans aucune révolution. Pour des révolutions qui ont détruit l'appareil militaire, qui ont conquis le pouvoir avec l'aide des masses, qui ont une armée révolutionnaire, cela n'a aucune importance que ce soit un tel ou tel autre qui soit au gouvernement. En tous cas, nous, nous n'étions pas préoccupés - je le dis très nettement -par l'idée que la Révolution puisse être mise en discussion, que des éléments réactionnaires puissent s'emparer du gouvernement, car les forces des masses et la force armée étaient entre les mains des révolutionnaires » (126).

Mais pourquoi alors, nous dira-t-on, est-il possible de qualifier de dualité de pouvoirs - pas d'éléments de dualité, mais de dualité - une situation où, dans un Etat bourgeois, des conseils ouvriers se généralisent et se centralisent, avant de s'armer ? Avant de répondre, notons que, dans pareil cas, reconnaître qu'il existe une dualité de pouvoirs ne nous empêche pas de qualifier l'Etat de bourgeois ! C'est une dualité de pouvoirs dans le cadre d'un Etat bourgeois. Quant à la réponse, elle est fort simple : contrairement aux travailleurs, les bourgeois sans armes ne peuvent détenir un véritable pouvoir, mais seulement des éléments de pouvoir. Pourquoi ? Eh bien, pour une raison que tout ouvrier comprend parfaitement : les usines ne peuvent pas fonctionner sans les ouvriers ; elles peuvent très bien fonctionner sans les patrons ! Sans instrument de coercition, le « pouvoir économique » de la bourgeoisie, sans parler de son « pouvoir légal », ne sont rien plus que des concessions du pouvoirs prolétarien. Quant à l'idéologie bourgeoise, il en restera des trâces, même sous le socialisme ; et « trâces » est ici un euphémisme !

6. LA REVOLUTION ALGERIENNE : UN

«CONTRE-EXEMPLE » ?

Dans sa première réponse aux camarades du SWP, dans le cadre du débat sur l'Indochine, le camarade Mandel affirmait que « la destruction de l'Etat bourgeois aboutit à l'établissement d'un Etat ouvrier, même si la propriété privée n'est pas complètement et immédiatement abolie » (127), affirmation correcte dans son esprit, mais erronée dans sa lettre - car, précisément, un Etat bourgeois peut être détruit par un autre Etat bourgeois d'une nationalité différente (occupation ou libération). Ce n'est pas cette première partie de la phrase que les camarades du SWP contestèrent, toutefois, mais la seconde à laquelle ils opposèrent ce qu'ils appellent « le contre-exemple algérien ». « L'exemple algérien prouve que le processus d'établissement d'un Etat ouvrier ne découle pas automatiquement de la destruction de l'ancien appareil armé, de l'éviction des ministres bourgeois du gouvernement et de l'établissement d'un gouvernement ouvrier et paysan » (128).

Dans sa deuxième réponse, le camarade Mandel trouve la parade suivante, inspirée de sa nouvelle soi-disant « théorie marxiste de l'Etat ». En Algérie, explique-t-il : «Il n'y avait aucun changement fondamental au niveau du droit (sic !), interdisant la propriété privée des moyens de production. Il n'y avait pas eu abolition de ce qui constitue la plus grande partie de la propriété privée dans des pays arriérés comme ces deux-là (l'Algérie et l'Egypte - S.J.), c'est-àdire la propriété privée de la terre (dans les villes et dans les campagnes) et celle du commerce des boutiques (quant à la propriété privée dans l'industrie et dans la banque, elle n'est guère importante quantitativement dans de tels pays). Par conséquent, la bourgeoisie n'avait pas disparu en tant que classe... » (129). C'est une réponse très mauvaise. Outre son formalisme juridique, elle a, au moins, trois vices graves : 1) son effet boomerang: rarement contradicteur aura-t-il apporté tant d'eau au moulin de ceux qu'il contredit ! Car si cette réponse affirme quelque chose, c'est bien que ce qui permet de reconnaître un Etat ouvrier, ce nest pas la destruction de l'Etat bourgeois mais... l'abolition complète de la propriété privée !

2) par le fait même, et selon l'interprétation qu'on peut se faire de sa réponse : ou bien le camarade Mandel confond Etat ouvrier et société socialiste (sans classes) ; ou bien il confond abolition de la propriété privée et destruction de l'Etat bourgeois: Marx et Engels (cf. Anti-Dühring) rejettent très explicitement cette dernière confusion. Marx à propos de la terre : « En nationalisant le sol et en l'affermant par parcelles à des personnes isolées ou à des associations de travailleurs, alors que le pouvoir est aux mains de la bourgeoisie (nous soulignons - S.J.), on ne ferait que provoquer entre eux une concurrence implacable... » (130).

3) le camarade Mandel est allé chercher midi à quatorze heures ! Il situe la principale différence entre Cuba et l'Algérie au niveau de l'économie, voire même « au niveau du droit » (!), et non camarade Mandel, aussi bice que le au niveau de Etat. Or, ce que le camarades du SWP, perdent de vue, c'est que LES PRINCIPALES NATIONALISATIONS EN ALGERIE ONT EU LIEU SOUS BOUMEDIENNE. Ce dernier est allé en avant - pas en arrière, mais bien en avant ! - dans le domaine des nationalisations, et ce fait constitue déjà une réfutation suffisante de la théorie des camarades du SWP.

Avec sa propre théorie de l'Etat - administration, plus législation, etc. -le camarade Mandel aurait pu très facilement souligner, à l'intention de ses contradicteurs, le fait que l'appareil administratif colonial n'a jamais, et en aucune façon, été détruit en Algérie. En effet, la révolution - ou plutôt la guerre de libération nationale - algérienne n'a pas culminé en une prise révolutionnaire du pouvoir, mais a abouti à une passation pacifique des pouvoirs en vertu d'accord avec l'impérialisme français qui sont le modèle même du diktat néo-colonial: les accords d'Evian de mars 1962.

Les accords d'Evian interdisaient explicitement et très rigoureusement toute épuration de l'appareil administratif, et instituaient un cadre de « coopération » économique typiquement néo-colonial, etc. Mais les accords - et, en général, les textes de loi, camarade Mandel ! - les plus rigoureux du monde, dirons-nous encore une fois, ne sont que chiffons de papier, s'il n'existe une force armée pour les faire respecter. La bourgeoisie française - qui, comme toute bourgeoisie, est souvent plus « marxiste » que les marxistes - le savait parfaitement. C'est pourquoi les accords d'Evian prévoyaient le maintien provisoire d'une force armée française pour les faire respecter, une force armée nettement supérieure à celle des nationalistes algériens.

Chapitre III de la déclaration générale (détaillé plus loin en 35 articles) - Du réglement des questions militaires :

« Si la solution d'indépendance de l'Algérie et de coopération entre l'Algérie et la France est adoptée, les questions militaires seront réglées selon les principes suivants :

- les forces françaises, dont les effectifs auront été progressivement réduits à partir du cessez-le-feu, se retireront des frontières de l'Algérie au moment de l'accomplissement de l'autodétermination: leurs effectifs seront ramenés, dans un délai de douze mois à compter de l'autodétermination, à 80.000 hommes; le rapatriement de ces effectifs devra avoir été réalisé à l'expiration d'un second délai de vingt-quatre mois. Des installations militaires seront corré- lativement dégagées ;

- l'Algérie concède également à la l'utilisation de la base de Mers-el-Kébir pour une période de quinze ans, renouvelable par accord entre les deux pays;

- l'Algérie concère également à la France l'utilisation de certains aérodromes, terrains, sites et installations militaires qui lui sont nécessaires » (131).

Tout ce qui précède ne constitue pas encore, néanmoins, la preuve que l'Etat algérien de 1962 était un Etat bourgeois, contrairement à l'Etat cubain de 1959. Cette preuve, il faut la chercher là où réside « la clé suprême de la nature de l'Etat », comme disait si bien le camarade Mandel, c'est-à-dire dans l'armée. C'est une myopie politique, confinant à l'aveuglement, qui a empêché la Quatrième Internationale de voir l'énorme différence entre l'Armée rebelle de Castro et de ses compagnons, et l'Armée de Libération Nationale de Boumedienne et consorts.

L'ALN algérienne était une armée régulière, dont l'organisation et la hiérarchie étaient calquées sur celles de l'Armée française. Ceci d'une part ; d'autre part, et surtout, l'ALN était coupée par un « cordon sanitaire » français, de toute base sociale : c'était une « armée des frontières » dépendant largement de deux Etats très néocoloniaux : l'Etat marocain et l'Etat tunisien. C'était une armée dirigée non par des représentants du prolétariat et des paysannerie et petite-bourgeoisie pauvres, mais par des petits-bourgeois aisés de l'intérieur et de l'émigration (maghrebine et non française !). C'était une armée bureaucratique bourgeoise du type courant dans les pays arriérés, où règnent « clientélisme » et corruption. Nous sommes très loin du « peuple en armes », très loin des « barbudos », très loin de l'Armée rebelle. A l'indépendance, les maquisards de l'intérieur étaient tout au plus quelques milliers : ils avaient été décimés par l'armée coloniale ; ils furent submergés par « l'armée des frontières ». Laissons à Mohammed Harbi le soin de décrire plus en détail l'évolution de cette fameuse armée : « La cohésion de l'armée extérieure progresse à partir de février 1960. Toutefois, la discipline ne repose plus sur le libre consentement des combattants, mais sur la contrainte. Désormais les déserteurs seront punis de la peine de mort, au même titre que les homosexuels. La condition des combattants s'améliore, car la définition des rations alimentaires et le contrôle strict sur l'intendance met un terme au trafic qui a enrichi plusieurs officiers (...). « Lentement mais sûrement, l'ALN extérieure perd son caractère initial d'armée de partisans et évolue vers une armée classique. Composée de 23.000 hommes, dont 8.000 au Maroc et 15.000 en Tunisie, elle dispose de tous les services (...). Aussi les unités cantonnées aux frontières tunisiennes sont l'objet de soins particuliers de la part de l'état-major. Elles sont, avant l'heure, l'embryon de l'Etat futur et donneront à la future armée nationale populaire (ANP) la quasi-totalité de ses chefs (...). « L'analyse de l'encadrement à l'est (frontières tunisiennes - S.J.) permet de distinguer quatre figures de combattants : les officiers issus du mouvement nationaliste ; les chefs partisans dont un certain nombre sont d'anciens sousofficiers rentrés d'Indochine après la défaite française ; les militaires professionnels, fonctionnaires de la guerre rompus à l'art du commandement et hostiles à tout droit des combattants; les jeunes officiers issus des académies militaires arabes qui suivent les chefs partisans et ceux de Saint-Maixent (école militaire française - S.J.) qui sont attirés, du fait de leur formation, par leurs aînés algériens de l'armée française » (132).

« Si l'on doit caractériser un mouvement exclusivement par l'appatenance sociale de ses membres, il est indéniable que ce sont les couches privilégiées de la ville et du village qui sont les mieux représentées. Leurs enfants sont prépondérants dans le corps diplomatique, l'armée extérieure et la police politique qui fourniront à l'Etat algérien la majorité de ses dirigeants. Entre l'encadrement de ces appareils et les fonctionnaires algériens de l'Etat colonial, la parenté sociale est évidente.

« Séparés de leurs milieux sociaux, donc en transfert de classe, les cadres issus de la classe ouvrière et de la paysannerie laborieuse sont en nombre infime » (133).

Le Front de Libération Nationale (FLN) algérien était un front de tendances bourgeoises et petites-bourgeoises, auxquelles s'ajoutait une tendance prolétarienne très minoritaire représentée par Harbi et Zahouane. L'idéologie dominante de ce Front n'était pas démocratique (réforme agraire, laïcisation, émancipation des femmes, etc.) mais nationaliste et islamique. Les dirigeants petits-bourgeois du FLN ne s'identifiaient à Castro ou à Mao Tsé-toung que par l'aspect « nationaliste » de ces derniers; leur modèle suprême était, bien sûr, Nasser. Les programmes et discours de ces dirigeants - y compris le Programme de Tripoli (1962) - n'ont jamais dépassé en teneur « socialiste » les programmes et proclamations d'autres courants bourgeois et petits-bourgeois du nationalisme arabe : Baas, Nassérisme, etc.

Au cours de sa longue lutte, le FLN, loin de se radicaliser, s'est au contraire bureaucratiquement embourgeoisé. Ce processus de dégénérescence bureaucratique bourgeoise était fondamentalement achevé avant l'indépendance ; il s'est approfondi par la suite. Sur le sol algérien et à ses frontières, une dualité de pouvoirs opposait deux appareils d'Etat bourgeois : celui du colonialisme et celui du nationalisme. La forme principale de cette dualité était territoriale : Etat français en deçà des frontières, Etat algérien au-delà. La bourgeoisie française - le génie bourgeois d'un De Gaulle - comprit l'opportunité que représentait la dégénérescence du FLN. Il comprit que cette bureaucratie bourgeoise ne désirait rien de plus que de pouvoir exercer ses privilèges bureaucratiques sur son territoire national, en toute quiétude. Il comprit qu'elle était tout à fait prête, pour cela, à s'accommoder d'un rapport néo-colonial avec l'impérialisme français.

Il n'y a jamais eu de « gouvernement ouvrier et paysan » en Algérie : il n'y avait aucun représentant de la classe ouvrière au sein du gouvernement Ben Bella. Bien plus, les tendances ouvrières - UGTA en tête - furent réprimées par ce même gouvernement. Le clivage qui s'opéra en 1962 au sein de la direction du mouvement algérien n'opposait pas les bourgeois aux « ouvriers et paysans » ; il opposait les partisans bourgeois et petits-bourgeois du capitalisme privé aux partisans bureaucrates bourgeois et petits-bourgeois du capitalisme d'Etat. L'autogestion en Algérie - qui perdit très tôt tout caractère révolutionnaire - n'était que la forme, la plus naturelle au départ, de gestion des biens laissés vacants par les pieds-noirs, une forme totalement intégrée au marché capitaliste. Toutefois, elle exprimait une dynamique avortée de révolution permanente. Le « Benbellisme» petit-bourgeois est une très pâle copie du jacobinisme : il n'atteignit jamais le degré de démocratisme révolutionnaire des jacobins. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer l'armée démocratique des jacobins et l'armée bureaucratique du FLN. En réalité, les véritables jacobins des temps modernes sont les Bolchéviks, les Fidélistes, etc... L'idéologie Benbelliste correspond tout à fait à ce que nous avons dit plus haut. Quant à la fameuse Charte d'Alger (1964), la meilleure preuve du peu de cas qui était fait de son contenu quasi-marxiste, est qu'elle a été adoptée par le congrès du FLN... à l'unanimité ! Le pouvoir - les militaires étaient bien placés pour le savoir - n'est pas dans les programmes et les chartes ; il est au bout du fusil, comme disait si bien Mao Tsé-toung.

Le petit-bourgeois Ben Bella cherchait à maintenir un équilibre entre le mouvement des masses exprimant (faiblement) la dynamique objective de la révolution algérienne, et l'appareil de la bureaucratie bourgeoise, l'appareil de l'Etat bourgeois : l'armée. Il fut finalement écarté du pouvoir par cette dernière, en 1965, avec un nombre restreint de ses partisans. Le coup d'Etat de Boumedienne ressembla beaucoup plus à un remaniement ministériel qu'à une contre-révolution ! Ces vérités élémentaires sont en contraste total avec le mythe - entretenu au sein de la Quatrième Internationale -de la similitude entre la période Ben Bella et la première période Castro, toutes désignées sous le nom de « gouvernement ouvrier et paysan ». L'origine de ce mythe - nous pensons l'avoir démontré - est une incompréhension surprenante de la nature des forces armées du FLN, doublée d'une vision mythique de la « révolution algérienne ». Pour s'en rendre compte, il faut lire ce qu'écrivait Michel Pablo en septembre 1962. Nous ne résistons pas à l'envie de le citer in extenso :

« De toute façon, l'omnipotence, à l'étape actuelle, de l'armée, même si elle présente certains inconvénients pour le passage nécessaire à l'établissement d'institutions civiles (Etat, parti), est l'embryon du pouvoir révolutionnaire issu de la dislocation de l'Etat colonial et de celle, malheureusement aussi, de l'organisation politique du FLN.

« C'est en partant de cet embryon, et nullement en s'opposant carrément à lui, ou en l'ignorant, qu'il sera possible de construire des institutions civiles révolutionnaires (...). « La personnalité magnétique du colonel Boumédienne charme et in"quiète à la fois (sic !). Les augures s'interrogent : Savonarole, Cromwell, Bonaparte, Boulanger, Nasser ou Castro ?

« Je suis, pour ma part, enclin à croire que cet homme de qui se dégage une profonde et sincère foi au peuple, je dirais même en la base, en la mystique, de la Révolution, et qui n'est certes nullement un simple « socialiste nassérien », ne s'accommodera jamais d'un appareil d'Etat recopiant le système administratif hérité du colonialisme. «Il luttera avec son équipe de commissaires politiques et d'officiers, en tant qu'incarnation de la volonté révolutionnaire de l'ALN, « fer de lance de la révolution », pour une reconversion structurelle profonde du pays. Sa défaite serait la défaite de l'ALN révolutionnaire, la défaite d'une des forces les plus authentiques à l'étape actuelle de la révolution » (134). La personnalité du colonel Boumedienne était tellement « magnétique » que le camarade Pablo en a « perdu la boussole » ! En tout état de cause, le mythe qu'il a contribué à créer s'est avéré tenace. C'est par une autre ironie de notre (petite) histoire que ceux qui s'y accrochent le plus, sont parmi les plus ardents détracteurs du « pablisme ». L'énormité qui consiste à classer le gouvernement Ben Bella et le gouvernement Castro (jusqu'en octobre 1960), dans la même rubrique du « gouvernement ouvrier et paysan », aboutit à ce résultat fantastique : la seule explication que donnent, dans leur article déjà cité, les quatre camarades du SWP du tait que, selon eux, le même type de « gouvernement », a Cuba et en Algérie, a abouti, dans un cas, à un Etat ouvrier, et dans l'autre, à un Etat bourgeois, est la suivante : « l'aile Ben Bella du FLN s'est avérée être moins ferme que la direction Castro à Cuba » (sic). Cela se passe de commentaires !

7. LA REVOLUTION INDOCHINOISE

Nous ne nous attarderons pas sur le processus de la révolution vietnamienne, pour deux raisons : d'abord, parce qu'il ne présente pas une grande originalité par rapport aux révolutions déjà examinées ; ensuite, parce que nous disposons avec l'ouvrage du camarade Pierre Rousset - Le Parti Communiste Vietnamien (petite collection Maspéro) - d'une analyse sérieuse et bien documentée de cette épopée des temps modernes.

Nous nous contenterons de ces quelques conclusions: les communistes vietnamiens ont connu leur 1925-27 avec l'insurrection « soviétique » du Nghe-Tinh en 1930-31. Ils n'en ont pas tiré immédiatement les leçons, comme le fit la fraction maoïste du PC chinois. Il leur faudra de nouvelles expériences insurrectionnelles, réprimées, avant de comprendre réellement - et en tirer les implications d'ordre pratique, à partir de 1941 - la nécessité de créer une armée révolutionnaire, basée dans les campagnes, pour garantir la victoire de l'insurrection dans les villes. Cette phase de la révolution qui aboutira à la naissance de l'Etat ouvrier vietnamien en août 1945 se déroulera essentiellement dans la région du Tonkin (nord du pays) où se trouvait concentrée la population urbaine et industrielle du Vietnam. Elle triomphera, par conséquent, suivant des modalités stratégiques beaucoup plus proches du modèle cubain (vietnamien, en fait !) que du modèle chinois. La victoire de cette première phase de la révolution (194145) est, en effet, le produit de la conjonction de la guérilla rurale et d'une insurrection généralisée, en août 1945. Elle ne sera, cependant, consolidée que dans le nord du pays, à la suite d'une longue période de dualité de pouvoirs territoriale et de guerre révolutionnaire. Les accords de Genève de 1954 ne consacrent pas la naissance de l'Etat ouvrier vietnamien, mais le système de dualité de pouvoirs territoriale opposant deux Etats depuis 1945 (avec des hauts et des bas, bien enten-

La révolution au Sud-Vietnam, malgré l'urbanisation forcée sous l'égide de l'impérialisme américain, se situera à mi-chemin entre le modèle vietnamocubain et le modèle chinois ; c'est-à-dire que l'insurrection urbaine y jouera un rôle certain, mais nettement moins décisif qu'au Nord-Vietnam ou à Cuba. La force militaire de l'impérialisme américain, contrôlant les vilies - incommensurable avec celle de l'impérialisme français en 1945 - y est pour beaucoup. La dualité de pouvoirs territoriale instaurée au sud dans les années soixante n'est que le développement, le « réchauffement », de celle qui fut consacrée en 1954 (sous réserve d'élections . que l'impérialisme n'organisa jamais). Elle fut tranchée, en avril 1975, par la victoire de l'Etat ouvrier vietnamien sur l'ensemble du territoire. Le Vietnam était matériellement réunifié sous un Etat ouvrier unique - quelles que soient les modalités « juridiques » de la fusion des deux territoires.

Le PC vietnamien était beaucoup plus stalinien programmatiquement que son homologue chinois maoïste. Bien que révolutionnaire empiriquement - en dernière instance - sa pratique historique s'en est ressentie : elle a comporté bien plus d'opportunisme et de compromis injustifiés que celle des maoïstes. En fait, le PC vietnamien était soumis aux influences contradictoires du PC chinois et du PC français dans un premier temps, puis à celles tout aussi contradictoires, dans les années soixante, de la Chine maoïste et de l'URSS stalinienne. C'est-à-dire que le stalinisme était bien plus qu'une certaine manière de s'exprimer chez les communistes vietnamiens : il était un élément fondamental d'une contradiction programmatique, tranchée par la dynamique même de la lutte sociale et, surtout, nationale au Vietnam.

Par compromis injustifiés, n'entendons pas le fait d'avoir établi le nous front uni anti-impérialiste avec des éléments bourgeois et sur une plateforme nationale démocratique. Nous entendons plutôt, ce qui est autrement plus grave, le fait d'avoir interrompu par moments la lutte anti-impérialiste, comme en 1936-39, ou après 1954 au sud. Ceci dit, nous avons une question à poser aux camarades du SWP : pourquoi ce qu'ils admettent, voire approuvent et défendent chaleureusement, en Amérique centrale est-il inadmissible et collaborationniste en Indochine ? Pourquoi le fait d'établir une coalition avec des bourgeois, de ménager provisoirement la propriété privée capitaliste et de déclarer que le socialisme n'est pas applicable du jour au lendemain, constitue-t-il en Amérique centrale une tactique révolutionnaire, alors qu'il constitue en Indochine, une trahison des ouvriers et des paysans ? Vérité en deçà du Pacifique, erreur au-delà ? Une seule explication, cette maladie sénile du trotskysme : la stalinophobie. Autre conséquence de cette même maladie: au sujet du Vietnam. les camarades du SWP situent l'Etat ouvrier au nord, en 1958-60, et au sud, en 1978. Rien de nouveau dans ces déductions fondées sur une théorie aberrante. Mais le fait à signaler est cette innovation dans l'innovation : la stalinophobie (mal placée) des camarades les empêche de qualifier, même de « gouvernement ouvrier et paysan », des gouvernements « petits-bourgeois staliniens collaborationnistes ». Une nouvelle séquence est ainsi créée : il n'y a plus deux, mais trois étapes, dont le «gouvernement ouvrier et paysan » est l'étape médiane ! Comment expliquer autrement ces affirmations : « Les dirigeants de Hanoï commencèrent (nous soulignons - S.J.) à agir comme un gouvernement ouvrier et paysan, déclenchant une nouvelle réforme agraire radicale à la fin de 1955... » (135). « Le régime au sud, qui prenait de plus en plus (nous soulignons - S.J.) le caractère d'un gouvernement ouvrier et paysan...» Dans le cas du Cambodge de Pol Pot, la séquence n'aurait pas dépassé la première étape, selon les camarades du SWP : c'était une dictature petitebourgeoise réactionnaire ! Or, ce que tout le monde - y compris les Vietna- miens, y compris l'impérialisme - reproche au régime Pol Pot, c'est précisément le contraire : le fait d'avoir brûlé les étapes, le fait d'avoir voulu abolir radicalement la propriété privée, alors que l'arriération du pays ne s'y prêtait point, le fait d'avoir collectivisé les campagnes - comme Staline, en 1928 - par la force et non par la persuasion, le fait d'avoir voulu liquider le capitalisme et la « mentalité bourgeoise » en... vidant les villes ! Le SWP est seul au monde - avec, peutêtre, quelques sectes pseudo-trotskystesa reprocher a Pol Pot d'avoir maintenu... le capitalisme !!! C'est une aberration totale, un autre symptôme de stalinophobie, confinant aux thèses mêmes que Trotsky a pourfendues au sein du SWP : les thèses du « capitalisme d'Etat » sous toutes ses appellations (despotisme asiatique, etc...).

Le Cambodge de Pol Pot était, bel et bien, un Etat ouvrier - congénitalement bureaucratique, effroyablement ultragauche, où la dictature du prolétariat était devenue une Terreur rouge - mais un Etat ouvrier quand même, et d'autant plus, en un certain sens. La révolution cambodgienne a reproduit le modèle chinois - sous une forme dégénérée, il est vrai. Les forces de Pol Pot purent triompher grâce au rapport de forces régional, créé par les forces armées de la révolution vietnamienne. La politique extérieure du régime Pol Pot était identique à celle de Pékin (la Chine a-t-elle cessé d'être un Etat ouvrier ? Ne serait-elle pas plutôt une dictature petite-bourgeoise réactionnaire ? ... La « logique » des camarades du SWP conduit inéluctablement à une telle conclusion). Cette politique extérieure, loin d'être fondée sur des intérêts bourgeois, est fondée - dans la cas du Cambodge, comme dans celui de la Chine - sur des arguments ultra- gauches : l'URSS est un Etat impérialiste ; comme il est correct tactiquement d'exploiter les contradictions au sein de l'impérialisme mondial, il faut établir une alliance avec l'impérialisme occidental démocratique, contre l'impérialisme social-fasciste russe et ses agents. Ce sont exactement les arguments des pro-chinois. Des arguments ultragauches qui mènent à une politique objectivement réactionnaire ? C'est évident. Mais nous n'en distinguons pas moins entre le PC allemand et Hitler ! (135 bis)

8. LA REVOLUTION NICARAGUAYENNE

Si avec le Cambodge de Pol Pot, nous étions plongés en pleine nuit stalinienne, le rayon de soleil nicaraguayen a vite fait de nous réchauffer les cœurs ! Nous voici, en effet, devant l'Etat ouvrier le plus démocratique - bien que non soviétique, lui aussi - qu'ait connu l'humanité depuis 1919. Mais n'anticipons pas... Le Front Sandiniste de Libération Nationale est, du point de vue de sa composition sociale, l'exacte réplique du Mouvement du 26 Juillet. Politiquement, par contre, il était, avant la prise du pouvoir, nettement plus avancé que le mouvement Fidéliste ne l'était, même en 1959. Le FSLN était certes, lui aussi, comme le dit Tomas Borge, « une union d'idées politiques et idéologiques diverses ». C'était, comme son nom l'indique, un Front de tendances prolétariennes et petites-bourgeoises, mais un Front où la tendance dominante, ou plutôt les tendances dominantes, dirigeantes, étaient politiquement prolétariennes. La référence principale de la grande majorité des Sandinistes était - hormis la référence historique à

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Sandino - le Fidélisme dans sa forme supérieure, le Guévarisme. L'exemple à suivre était celui de la Révolution cubaine ; la « Mecque » révolutionnaire était l'Etat ouvrier cubain. Aucun malentendu n'était possible quant au sens de la lutte menée par les Sandinistes. Personne cette fois-ci n'a été dupe, ni les bourgeois locaux, ni l'impérialisme. S'ils ont accepté de collaborer avec le FSLN - et continuent, pour certains d'entre eux, de moins en moins nombreux - c'est en fonction du rapport de forces, mais sans illusions, avec tout au plus l'espoir de pouvoir tenir jusqu'à un nouveau renversement de la situation.

Les conditions générales dans lesquelles se déroulait la lutte au Nicarague étaient très largement similaires à celles de Cuba sous Batista. Une dictature bourgeoise, instrument de l'impérialisme américain, s'appuyant sur une garde prétorienne, la Garde nationale (rien à voir avec celle du Paris de 1871 !), dans un pays au taux d'urbanisation relativement élevé (en 1975, 48% de la population totale étaient urbanisés, selon les chiffres de la Banque mondiale), mais où, néanmoins, la proportion des travailleurs agricoles dans la population active était plus élevée qu'à Cuba (51% en 1975). Autre différence : le prolétariat typique était plus important à Cuba, sous Batista, qu'au Nicaragua sous Somoza. Mais ce ne sont pas là des différences de nature à déterminer un modèle stratégique révolutionnaire qualitativement différent. La Révolution nicaraguayenne a triomphé selon un modèle qui est essentiellement le modèle cubain, ou le modèle vietnamo-cubain. La Révolution nicaraguayenne a détruit de fond en comble, à sa victoire en juillet 1979, l'armée bourgeoise de Somoza. Personne ne le conteste. Elle a remplacé l'appareil répressif bourgeois de Somoza par l'organisation des masses armées, le peuple en armes. Cependant, contrairement à ce qui s'est passé à Cuba, elle n'a pas abouti « inconsciemment » à la dictature du prolétariat, mais très consciemment, très délibérément. Elle avait la conscience très aigüe de reproduire l'exploit des révolutionnaires cubains, sachant parfaitement que cet exploit avait instauré la dictature du prolétariat. Comme les Cubains, les Sandinistes ont établi un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie anti-somoziste. A la différence près qu'ils l'ont fait sans illusions, en connaissance de cause, selon un choix tactique tout à fait conscient. Ils ont ainsi évité l'erreur des Fidélistes en 1959, consistant à désigner un Président de la République bourgeois ; ils ont évité l'erreur des Fidélistes consistant à désigner un Premier ministre bourgeois (Miro Cardona qui, toutefois, démissionna très vite au profit de Fidel : un mois après). Ils ont simplement accordé aux bourgeois quelques strapontins dans les instances civiles du pouvoir révolutionnaire, minoritaires dans tous les cas. Bien plus, les Sandinistes ont, dès les tout premiers mois de leur victoire, appliqué toute une série de mesures par lesquelles ils se sont assurés le contrôle de l'économie nicaraguayenne : nationalisation de l'énorme trust somoziste, disposant d'avoirs importants dans tous les secteurs de l'économie du pays ; nationalisation des banques nicaraguayennes (c'est, de leur part, une mesure anti-bourgeoise, alors que la nationalisation des seules banques étrangères est une mesure nationaliste) ; établissement du contrôle de l'Etat sur la majorité des grandes exploitations agricoles ; monopole étatique du commerce extérieur des denrées principales :

nationalisation des principaux moyens de transport; nationalisation de la télévision et d'autres moyens d'information ; réforme monétaire radicale. Toutes ces mesures sont décrites dans les deux résolutions présentées au congrès de 1979 de la Quatrième Internationale. En fait, dès sa naissance, l'Etat ouvrier nicaraguayen disposait d'un contrôle de l'économie et de la société très avancé, du fait même que l'Etat qu'il a détruit, ou plutôt le chef de cet Etat, détenait déjà ce contrôle.

Même si toutes les mesures énumérées ci-dessus n'avaient pas été appliquées dès les premiers mois post-révolutionnaires, une analyse véritablement marxiste ne pouvait que reconnaître l'instauration d'un Etat ouvrier, de la dictature du prolétariat, au Nicaragua. Avec toutes ces mesures, et celles qui ont suivi, continuer à parler d'Etat bourgeois, de dualité de pouvoirs « sui generis » et autres sornettes, avec un « gouvernement ouvrier et paysan », c'est vraiment, mais alors vraiment, prendre des vessies pour des lanternes ! Et ce l'est d'autant plus que, jusqu'à ce jour, parmi les trois membres de la junte gouvernementale, figure le très bourgeois Rafael Cordova Rivas, leader du Parti conservateur démocratique (sic !) et membre de la Cour suprême de « justice », sous Somoza !!! Décidément, les camarades sont daltoniens ! Ils appellent « Etat bourgeois » un Etat ouvrier, et « gouvernement ouvrier et paysan » un gouvernement de coalition avec une fraction de la bourgeoisie ! C'est, encore une fois, qu'ils n'ont pas assimilé la théorie marxiste, léniniste, trotskyste, de l'Etat. Ils n'ont pas compris que le pouvoir d'Etat,

Ice pouvoir qui est « au bout du fusil » - ce pouvoir d'Etat dont la résolution adoptée par la majorité du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale, en septembre 1980, déclare que le changement de sa nature de classe, au Nicaragua, « est encore devant nous » !?! (136) - le pouvoir d'Etat, disions-nous, est depuis juillet 1979 au Nicaragua, aux mains de la dictature prolétarienne. Certes, la bourgeoisie conserve des positions dans la « façade du pouvoir » ; certes, une grande pratie de l'appareil administratif reste bourgeoise ; certes, il subsiste un secteur capitaliste loin d'être négligeable. Mais, encore une fois, comme disait Trotsky : il ne s'agit que d'éléments de dualité de pouvoirs, car que concéder et combien concéder sont décidés par la dictature prolétarienne. Ces concessions sont, pour la plupart, au Nicaragua, dans l'intérêt bien compris de la dictature, la plupart sont nécessaires étant donné la faiblesse des ressources de la dictature en compétences techniques et administratives, de même que l'étaient les concessions faites par les Bolchéviks, après Octobre 1917. Nous avons déjà entendu Lénine. Ecoutons Tomas Borge ; il dit exactement la même chose :

« Nous aurions pu balayer tous ces gens. Nous avions le pouvoir de le faire. Ceci aurait seulement montré que nous étions aussi peu sensés qu'ils le sont. Mais nous avons appris quelque chose de l'histoire. On apprend par l'expérience. Nous avons appris que pour être révolutionnaires et faire avancer un processus révolutionnaire, il est nécessaire d'avoir les pieds sur terre.

« Nous aurions pu confisquer toutes leurs entreprises et nous n'aurions pas été renversés ; j'en suis certain. Mais ce qui est le plus favorable au développement économique du pays est ce qu'il y a de mieux pour le peuple nicaraguayen. Ainsi quand nous parlons d'économie mixte, nous l'entendons ; et quand nous parlons de pluralisme politique, nous l'entendons » (137).

« Notre modèle est intimement lié aux besoins de la production et de la reconstruction nationale, parce que l'Etat n'a pas de compétence administrative (...).

« Nous avons atteint la conclusion que les hommes d'affaires sont nécessaires pour que la production ne chute pas brutalement. Maintenant c'est à eux de faire en sorte que l'économie mixte - qui est fondamentale pour le pluralisme politique - ne disparaisse pas. Nous réalisons que nous avons à œuvrer pour maintenir une économie mixte, et nous avons un intérêt sincère à la maintenir. Mais si les entrepreneurs décapitalisent les sociétés, s'ils conspirrent contre la Révolution, ils entraîneront la fin de l'économie mixte et du pluralisme » (138). « Qui sont les disciples de Sandino ? Les mêmes gens qui ont fait cette révolution, qui font maintenant des concessions aux classes qui ont été finalement évincées du pouvoir au Nicaragua, après avoir gouverné pendant des siècles.

« Et ce sont d'ailleurs de vraies concessions. Par exemple, les hommes d'affaires se sont vu accorder des stimulants pour produire, et c'était correct de le faire. On leur a donné toutes sortes d'aides et de facilités de crédit, et ils continueront à être aidés pour produire. Mais tout le monde devrait savoir que, depuis le 19 Juillet, le jour de notre victoire, leur accès au crédit politique est barré. Cette route est barrée pour eux, parce que le pouvoir est maintenant aux mains des descendants de l'armée des sans-le-sou de Sandino, des soldats aux pieds nus, des révolutionnaires (...).

« ... nous pouvons parler de pluralisme politique, d'économie mixte, d'unité nationale - mais toujours dans le cadre établi par la révolution, pas contre la révolution (...).

« Il y a sûrement de bons administrateurs parmi la bourgeoisie, pas de doute à ce sujet. Malheureusement - et ceci a lieu dans toute révolution - la grande majorité des guérilleros qui ont gagné la guerre étaient d'origine ouvrière et paysanne. Ce ne sont pas des administrateurs. Ils n'ont pas de maîtrises en sciences économiques. Plusieurs d'entre eux, comme German Pomares, ont appris à lire au cours de la lutte » (139). Il se trouvera toujours des dogmatiques et des sectaires pour brandir telle ou telle phrase de tel ou tel dirigeant Sandiniste affirmant qu'il n'est aucunement question d'abolir la propriété privée, d'établir le socialisme, etc... Les déclarations faites par des dirigeants Sandinistes dans l'intention de rassurer les bourgeois locaux et la bourgeoisie mondiale, pour gagner du temps, pour consolider la dictature du prolétariat, pour élever le niveau culturel du peuple en armes, pour créer les conditions indispensables à une marche harmonieuse vers le socialisme, pour éviter aux travailleurs de payer le prix très élevé - économiquement et bureaucratiquement - d'une désertion massive des bourgeois de l'appareil administratif et de la production ; les déclarations faites dans ce but, fourniront longtemps des «arguments » aux sectaires imbéciles. Pour nous, la Révolution nicaraguayenne a fait, d'ores et déjà, une énorme contribution à l'expérience de la construction du socialisme dans les pays arriérés. Par leur sens tactique aigu, par leur magnanimité, par leur maturité, les Sandinistes ont instauré un modèle de construction du socialisme qui emporte l'adhésion du prolétariat mondial, qui suscite son enthousiasme et son admiration, dans la même mesure où le sinistre Pol Pot suscitait le dégoût et la répro- bation. Ils ont pu pratiquer la méthoae de construction - soviets en moins, mais n'oublions pas la faiblesse du prolétariat typique - que les Bolchéviks souhaitaient pratiquer, mais que la réaction russe et mondiale les a empêchés de pratiquer. En ce sens, les conseils de modération prodigués par Castro aux Sandinistes sont dans l'intérêt même de la dictature prolétarienne déjà établie (ils ne sont pas contre son instauration !). Il sait, de par son expérience, plus riche et plus vivante que la plus grande des bibliothèques marxistes, ce qu'il en coûte de brûler les étapes dans la construction du socialisme. Il envie ces Sandinistes qui ont sur lui l'avantage de venir après lui !

Et pour ne rien gâcher, les Sandinistes sont, aujourd'hui, à la pointe mondiale de l'internationalisme prolétarien parmi les Etats ouvriers, plus avancés même que Cuba, comme ils l'ont prouvé au sujet de l'Afghanistan et, surtout, de la Pologne. Ils ont, bien sûr, beaucoup de défauts, et sont les premiers à le reconnaître. Leur expérience ne continuera sûrement pas de Notes : (1) Oeuvres, Moscou, t. 25, p. 446 façon linéaire. Elle rencontrera encore beaucoup de difficultés. Elle sera peutêtre contrainte à changer de méthode, par la force des choses. De la même façon, elle reste à améliorer : il manque aux Sandinistes une orientation consciente vers l'établissement d'un système de pouvoir soviétique, à moyen ou même à long terme. C'est notre tâche d'essayer de les convaincre de la nécessité d'une telle orientation, dans l'intérêt supérieur de leur Révolution. Mais nous le ferons chapeau bas, et non sur le ton condescendant et insupportable de « mouches du coche » sectaires. Car nous avons plus à apprendre des Sandinistes qu'à leur enseigner.

« Le philistin eurocommuniste a été récemment saisi d'une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l'air ? Regardez le Nicaragua. C'est la dictature du prolétariat ! »

Salah Jaber 19 septembre 1981

(2) Décembre 1949, in Class, Party and State and the Eastern European Revolution,

Education for Socialists, SWP, New York, p. 35

(3) Intercontinental Press, New York, July 16, 1979, p. 724

(4) in De la Révolution, éd. de Minuit, p. 602

(5) idem, pp. 602-603 (nous soulignons)

(6) Ed. Sociales, pp. 318-319

(7) Oeuvres, t. 25, p. 389

(8) op. cit., pp. 23-24 (nous soulignons)

(9) Défense du Marxisme, EDI, p. 91

(10) in Débat sur l'Indochine, Inprecor, numéro spécial été 1980, p. 45

(11) Introduction au Marxisme, 2ème édition, Fonds Léon Lesoil, p. 32

(12) in L'Etat Bourgeois et la Révolution, éd. La Brèche, p. 41

(13) Soviets in Italy, Institute for Workers' Control, p. 27

(14) La Guerre Civile en France, in Oeuvres choisies, Moscou, t. 2, p. 231

(15) Anti-Dühring (travaux préliminaires), éd. Sociales, pp. 402, 406

(16) L'Origine de la Famille, de la Propriété Privée et de l'Etat, in Oeuvres choisies, t. 3, p. 352

(17) Le Rôle de la Violence dans l'Histoire, idem, p. 422

(18) L'Etat et la Révolution, in Oeuvres, t. 25, p. 422

(19) idem, p. 430

(20) idem, p. 436

(21) idem, p. 500

(22) De l'Etat, in Oeuvres, t. 29, p. 478

(23) ABC du Communisme, petite collection Maspéro, t. 1, pp. 92-93

(24) Programme de Transition, éd. de la Taupe Rouge, p. 39

(25) Histoire de la Révolution Russe, éd. Seuil, pp. 204-205 (nous soulignons)

(26) idem, pp. 205-206 (nous soulignons)

(27) Inprecor, op. cit., p. 48

(28) op. cit., p. 93

(29) L'Etat et la Révolution, op. cit., p. 437

(30) La Révolution Trahie, op. cit., p. 477

(31) op. cit., p. 501

(32) op. cit., p. 479

(33) Anti-Dühring, op. cit., pp. 319-320

(34) op. cit., p. 505

(35) op. cit., p. 511

(36) Les Bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? in Oeuvres, t. 26, p. 101

(37) idem, pp. 104-105

(38) La Social-Démocratie et le Gouvernement Révolutionnaire Provisoire, in Oeuvres, t. 8, p. 286

(39) idem, p. 297

(40) idem, pp. 291-292

(41) in 1905, éd. de Minuit, pp. 424-426

(42) idem, pp. 429-430

(43) La Révolution Permanente, in De la Révolution, op. cit., Pp. 364, 366

(44) Au Sujet des Compromis, in Oeuvres, t. 25, pp. 334-336

(45) op. cit., pp. 49-51

(46) in Manifestes, Thèses et Résolutions des Quatre Premiers Congrès de I'I.C., éd.

Maspéro, p. 159

(47) idem, p. 158

(48) Bilan et Perspectives, op. cit., p. 425

(49) La Maladie Infantile du Communisme, in Oeuvres, t. 31, Pp. 65-65

(SO) Lettres sur la Tactique, in Oeuvres, t. 24, p. 35

(51) Introduction de 1891 à La Guerre Civile en France, in Oeuvres choisies, t. 2, p. 200

(52) La Guerre Civile en France, op. cit., p. 233

(53 La Commune de 1871, éd. Spartacus, p. 16

(54) idem, p. 94

(55) idem, p. 45

(56) idem, p. 54

(57) Lettre à Kugelmann, in Oeuvres choisies, t. 2, p. 440

(58) Préface au livre de Talès, op. cit., p. 177

(59) op. cit., p. 196

(60) op. cit., p. 35

(61) idem, p. 53

(62) idem, p. 80

(63) idem, p. 162

(64) idem, p. 78

(65) La Révolution Italienne à venir, in Oeuvres choisies, t. 3, p. 484

(66) in Oeuvres choisies, t. 1, p. 121 (nous soulignons)

(67) op. cit., pp. 31-32

(68) idem, p. 55

(69) La Guerre Civile en France, op. oit., p. 236

(70) idem, p. 238

(71) Histoire de la Révolution Russe, op. cit., p. 25

(72) idem, p. 27 (nous avons inverti l'ordre de la phrase)

(73) op. cit., pp. 15-16

(74) idem, p. 25

(75) op. cit., p. 172

(76) Histoire de la Révolution Russe, op. cit., pp. 922-923

(77) idem, pp. 920-921

(78) idem, pp. 1020-1021

(79) op. cit., p. 49

(80) in The Workers and Farmers Government, Education for Socialists, SWP, New York, p. 8

(81) idem, p. 5

(82) idem, p. 17

(83) The Class Nature of the Soviet State, in Writings 1933-34, p. 106

(84) op. cit., pp. 1057-1058

(85) op. cit., p. 351

(86) Discours sur la Nationalisation des Banques, in Oeuvres, t. 26, pp. 407-408

(87) Sur l'Infantilisme « de Gauche », in Oeuvres, t. 27, p. 438

(88) Rapport au le Congrès des Services d'Education, in Oeuvres, t. 33, p. 55

(89) Comment réorganiser 'Inspection Ouvrière et Paysanne, in Oeuvres, t. 33, p. 495

(90) Problems of the Development of the USSR, in Writings 1930-31, p. 219

(91) Explanation in a Circle of Friends, sous-titre : On the Elements of Dual Power in the

Ussr, in Writings 1930-31, PP. 305-306

(92) in La Question Chinoise dans I'I.C., EDI, p. 105

(93) L'Internationale Communiste après Lénine, PUF, p. 306 (nous soulignons)

(94) idem, p. 384

(95) Pourquoi le Pouvoir Rouge peut-il exister en Chine ?, in Oeuvres choisies, Pékin, t. 1, p. 69

(96) Deutscher, The Prophet Unarmed, Oxford, p. 324

(97) idem, p. 331

(98) La Révolution Chinoise, éd. Savelli, p. 134

(99) idem, pp. 75-76

(100) L'Internationale Communiste après Lénine, op. cit., Pp. 306-307 (nous soulignons)

(101) La Voie Sûre, in La Question Chinoise dans I'I.C., op. cit., p. 200

(102) L'Internationale Communiste après Lénine, op. cit., Pp. 371-372

(103) Les Tâches du PCC dans la Résistance au Japon, in Oeuvres choisies, t. 1, PP.

305-306

(104) De la Contradiction, idem, Pp. 363-364

(105) De la Dictature Démocratique Populaire, in Oeuvres choisies, t. 4, p. 433 (nous soulignons)

Histoire du Parti Communiste Chinois, PBP, Pp. 208-209 (nous

(106) Guillermaz, soulignons)

(107) Lettre à Préobrajensky, in La Question Chinoise dans I'I.C., op.cit., p. 320

(108) idem, p. 336

(109) in The Workers and Farmers Government, op. cit., p. 58

(110) Fejto, Histoire des Démocraties Populaires, éd. Seuil, coll. Politique, t. 1, p. 54

(111) idem, p. 68

(112) idem, p. 95

(113) idem, p. 77 (114) idem, pp. 215-216 (115) La Révolution Trahie, op. cit., p. 605 (115 bis) Dans le cas de l'Afghanistan, le problème doit être tranché par une analyse du du processus et de la nature de classe du PPDA, fraction Parcham ; s'agit-il d'un processus à la roumaine, où l'Etat bourgeois est démantelé par l'armée soviétique au profit d'un Etat ouvrier congénitalement bureaucratique, ou d'un processus de genre nouveau - une extension de l'intervention des instructeurs militaires soviétiques dans divers pays du Tiers-monde - où l'armée soviétique consolide un Etat bourgeois dirigé par un parti petit-bourgeois qui lui est dévoué. Nous penchons pour la deuxième explication, mais dans les deux cas, notre position politique reste inchangée : que

Karmal soit Gueorghiu-Dej (stalinien romain) ou Menguistu Hailé Mariam, nous considérons que l'occupation soviétique affaiblit fondamentalement un gouvernement, national démocratique de par son programme, avec lequel nous nous solidarisons face à la réaction semi-féodale. La différenciation sociale est si peu avancée en Afghanistan, l'économie du pays et sa structure sociale si arriérées, que la bureaucratie soviétique est incapable de compenser par d'éventuelles mesures socio-économiques l'oppression nationale qu'elle exerce (contrairement à ce qui s'est passé dans certains pays d'Europe orientale) ; elle contribue donc grandement à jeter les masses dans le camp de la réaction, dont l'aspect nationaliste prend ainsi très largement le dessus sur l'essence sociale. (116) The Character of the New Cuban Government, in The Workers and Farmers

Government, op. cit., p. 4 (117) Préface à la « Critique de l'Economie Politique », in Oeuvres choisies, t. 1, p. 525 (118) Karol, Les Guérilleros au Pouvoir, éd. Laffont, p. 164 (119) Discours sur la Formation du Parti Uni de la Révolution Socialiste, 2 décembre 1961, in Révolution Cubaine, éd. Maspéro, pp. 194-195 (120) La Révolution Permanente, op. cit., Pp. 350-351 (121) Discours cité, p. 212 (122) Karol, op. cit., p. 168 (123) Marxism Vs Ultraleftism, Education for Socialists, SWP, New York, pp. 29-30 (124) discours cité, p. 212 (125) idem, p. 175 (nous soulignons) (126) idem, p. 179 (nous soulignons) (127) Intercontinental Press, April 9, 1979, p. 338 (128) Intercontinental Press, July 16, 1979, p. 727 (129) Inprecor, op. cit., p. 58 (130) La Nationalisation du Sol, in Oeuvres choisies, t. 2, p. 305 (131) in Courrière, Les Feux du Désespoir, Le Livre de Poche, p. 760 (132) Le FLN - Mirage et Réalité, éd. Jeune Afrique, pp. 264-266 (133) idem, p. 316 (134) Impressions et Problèmes de la Révolution Algérienne, éd. PCI, pp. 42-43 (135) Feldman, Socialist Revolution in Vietnam, in Intercontinental Press, April 9, 1979, p. 358 (135 bis) Les arguments avancés par le camarade Mandel à propos du Cambodge confirment que l'Etat de Pol Pot était un Etat ouvrier (depuis sa naissance). Cependant, si nous sommes d'accord avec lui sur ce point, nous ne partageons pas, pour autant, sa position à l'égard de l'intervention vietnamienne au Cambodge.

Pour deux raisons principales : 1) cette intervention était incontestablement un acte de légitime défense, et non un acte d'oppression nationale « hégémonique » ;

2) elle a eu pour effet, et continue jusqu'à nouvel ordre, de consolider l'Etat ouvrier cambodgien menacé dans ses fondements par la politique terroriste ultra-gauche de

Pol Pot.

(136) Inprecor, 30 octobre 1980, p. 32

(137) Intercontinental Press, March 16, 1981, p. 252

(138) idem, July 6, 1981, p. 713

(139) idem, August 24, 1981, pp. 836-838

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