L'article qui suit est la troisième partie d'une longue analyse sur le développement du capitalisme et l'évolution de l'Etat dans la Turquie contemporaine qui a été publiée in extenso dans le numéro spécial sur la
Turquie de la revue en langue anglaise Khamsin. L'auteur est un marxiste révolutionnaire turc.
La crise de l'accumulation du capital qui commence vers 1977, est l'expression synthétique de toutes les contradictions principales du capitalisme turc. En tant que telle, elle combine des aspects différents, qui doivent être analysés séparément. Il s'agit, en effet, d'une unité complexe qui comporte trois moments essentiels :
1. UNE CRISE CAPITALISTE
PERIODIQUE
Le mouvement cyclique du capital, phénomène commun à toutes les économies capitalistes, a marqué aussi l'économie turque depuis que le capitalisme est devenu le mode de production prédominant. Dans l'après-guerre trois cycles se sont produits : entre 1947 et 1961, entre 1962 et 1972 et entre 1972 et aujourd'hui. Des récessions ont eu lieu, respectivement, entre 1957 et 1961, en 1970 et 1971 et à partir de 1977. Toutes ces crises ont débouché sur des programmes de stabilisation, allant de pair avec des dévaluations de la monnaie, en 1958, en 1970 et sans interruption de 1978 jusqu'à maintenant. La crise récente n'est qu'un nouvel épisode de cette évolution générale.
Toutefois, chaque crise périodique de l'accumulation du capital combine des contradictions générales, propres à toute crise, et des contradictions spécifiques. La crise de 1957-1961 est marquée par la mise en question de la primauté de l'agriculture. La récession de 1970-1971 est un avertissement précoce en ce qui concerne les limites d'un mode d'accumulation basé sur le marché intérieur. L'une et l'autre causent des perturbations sérieuses dans l'activité économique et contribuent, sous des formes différentes, à provoquer des explosions. Mais ni l'une ni l'autre ne sont aussi profondes et étendues que la crise actuelle (la récession de 1970-1971 avait été, par ailleurs, de courte durée). L'une et l'autre se produisent dans le contexte du grand boom capitaliste de l'après-guerre, qui donne un nouvel élan au capitalisme turc aussi. Si la crise commencée en 1977 s'avère plus profonde et plus longue que les deux précédentes, la raison en est qu'elle exprime des contradictions nouvelles aussi bien à l'échelle internationale que dans l'économie turque elle-même.
2. LA CRISE D'UN MODE
D'ACCUMULATION
Les contradictions découlant du mode d'accumulation basé sur le marché intérieur et les contradictions résultant des médiations sur le terrain politique étaient des obstacles à l'accumulation du capital dans le pays. Ces obstacles avaient eu des effets concrets pour la première fois pendant la récession de 1970-1971. L'intervention militaire de 1971 avait été une tentative infructueuse de résoudre les problèmes de l'accumulation industrielle. Mais, en dépit de cet échec, à la suite d'une série de circonstances la première moitié des années 1970 marque une nouvelle période de croissance économique. Le facteur principal en est la surchauffe de l'économie capitaliste mondiale à la veille de la crise, dans les années 1972 et 1973. C'est une période de montée record des exportations de beaucoup de pays semi-industrialisés. Le capital turc bénéficie lui aussi de cette conjoncture. Ses exportations réalisent, globalement, un bond en avant. Qui plus est, les exportations de produits manufacturés augmentent dans une mesure sans précédent. Alors que dans les années 1960 la croissance réelle en ce domaine avait été pratiquement nulle, entre 1970 et 1973 on enregistre une croissance de 36%. Pour la seule année 1973 la valeur en dollars des exportations du secteur manufacturier a doublé. Cette augmentation, tout à fait spectaculaire par rapport au passé, a été attribuée généralement à la dévaluation monétaire de 1970. Celle-ci peut y avoir contribué marginalement, mais pour l'essentiel c'est la situation du marché mondial qui a joué. Par ailleurs, il ne faut pas oublier le gel des salaires imposé à l'époque. Un deuxième facteur qui opère au début des années 1970 c'est l'augmentation gigantesque des remises des travailleurs émigrés dans les pays capitalistes de l'Europe occidentale. Ces remises, dont le montant était de 1,7 milliards de dollars dans toute la période entre 1968 et 1972, pour la seule année 1974 atteignent 1,4 milliards de dollars, surtout à la suite de l'augmentation rapide du nombre des émigrés. Ce sont ces facteurs qui atténuent les effets de la récession de 1970-1971 et donnent un répit au vieux mode d'accumulation. Mais le changement brusque de la situation économique mondiale après 1974 fait réapparaître avec force les contradictions de ce mode d'accumulation. 3. PARTIE INTEGRANTE DE LA
CRISE MONDIALE
La crise généralisée du capitalisme élimine les derniers points d'appui d'un mode d'accumulation déjà en mauvaise santé. Avec le chômage croissant et le plafonnement des salaires en Europe, l'augmentation brusque des prix du pétrole en 1973-1974 et à nouveau en 1979-1980, la détérioration des termes de l'échange au détriment de la Turquie, la stagnation des exportations à cause de la croissance ralentie voire la contraction du marché mondial, la Turquie subit durement l'impact de la crise. Mais. elle traverse la crise à un rythme et sous des formes spécifiques. L'héritage favorable de la période 1972-1974 et la montée des emprunts à court terme rétardent l'émergence de difficultés sousjacentes, mais en même temps ils contribuent à aggraver l'effondrement final. Lorsque la crise éclate avec une force sans précédent, elle prend la forme d'une dette extérieure gigantesque d'environ 15 milliards de dollars (ce qui à l'époque était exceptionnel), d'un déficit considérable de la balance commerciale et de la balance des paiements et d'un taux d'inflation accéléré. Ces indices monétaires réflétent, évidemment, une récession importante : le produit national brut, qui avait augmenté en moyenne de 6% par an les quinze années avant la crise, augmente seulement de 3,9% en 1977, et 2,8% en 1978 et diminue dans les deux années suivantes. La situation est encore plus grave du point de vue des investissements privés qui baissent constamment à partir de 1977 et en 1980 n'atteignent que le niveau de 1972. L'aspect décisif de cette crise multiple est la crise retardée d'un mode d'accumulation et de ses formes d'intégration dans l'économie capitaliste mondiale. Par ailleurs, cela n'est pas spécifique à Turquie. Toute une série de pays avaient connu une évolution analogue (Corée du Sud, Brésil, Taiwan, Hong Kong et, un peu plus tard, Chili, Uruguay, Argentine et d'autres pays asiatiques). Le mode d'accumulation précédent, basé sur la division du marché mondial des produits industriels en marchés nationaux bien protégés, était en train d'être dépassé à l'échelle mondiale. Des formes nouvelles de division internationale du travail s'esquissaient lentement. Dans le cadre de cette nouvelle division du travail, ces pays semi-industrialisés se spécialisent de plus en plus dans certaines branches industrielles comme le textile, l'habillement, l'industrie alimentaire, où il y a une basse composition organique du capital, dans les usines d'assemblage, dans la production d'autres produits industriels et dans certains secteurs de l'agriculture disposant d'amples débouchés sur le marché international. La crise capitaliste est, entre autres, l'affirmation vigoureuse de ce nouveau développement sur le terrain de la division internationale du travail et du processus par lequel sont éliminées les obstacles du vieux mode d'accumulation. Pour en revenir à la Turquie, la crise de la fin des années 1970 reflète l'incapacité du capital ture de se reproduire comme fraction du capital mondial. C'est pourquoi la crise intérieure est aussi, immédiatement, une crise des rapports entre capitalisme turc et capitalisme mondial. Une solution durable de cette crise à dimensions multiples ne peut être envisagée que par une réorientation de l'accumulation du capital et une intégration d'un type nouveau dans la division internationale du travail. Les dimensions internes et les dimensions externes de la crise sont, donc, inséparables. D'où l'idée fausse - assez répandue dans les milieux de gauche en Turquie - que le programme économique néo-libéral adopté en janvier 1980 n'est déterminé que par les diktats du FMI. Certes, l'endettement élevé de la Turquie rende le gouvernement très vulnérable aux pressions du FMI. Mais la principale force derrière le tournant radical dans la politique économique au début de 1980 n'est pas le FMI ; c'est la bourgeoisie financière et industrielle désormais unie autour de ce programme. Le FMI sert à transmettre à la Turquie les exigences de la nouvelle division internationale du travail. Mais son rôle s'avère déterminant sur le cours des événements dans la mesure où le FMI insiste sur la nécessité d'imposer une discipline capitaliste à une économie malade. Par ce moyen il aide énormément la bourgeoisie dans ses efforts pour imposer son hégémonie idéologique.
Le programme néo-libéral, qui se concrétise dans les mesures de janvier 1980, vise à réaliser une vaste restructuration du capital productif dans le but de mieux l'adapter au nouveau mode d'accumulation, orienté vers une intégration plus profonde dans le cadre de la nouvelle division internationale du travail. Un tel programme, qui a été appliqué et est en train d'être appliqué dans d'autres pays sous-développés, comporte plusieurs dimensions : 1) des mesures visant à éliminer les industries et les capitaux qui sont l'héritage du vieux mode d'accumulation (politique de restriction monétaire et du crédit, réduction du déficit public et suppression des subsides par l'Etat). Tout cela amène à une déflation drastique du marché intérieur ;
2) des politiques contribuant au développement des industries et des capitaux susceptibles d'être compétitifs sur le marché mondial (stimulants et subsides aux exportations, constante dépréciation de la monnaie, création de conditions qui favorisent les investissements étrangers, attitude bienveillante à l'égard d'une centralisations rapide du capital). Dans ce sens beaucoup reste à faire, par exemple, en ce qui concerne la réduction de la protection douanière, la libéralisation ultérieure du régime des changes et la création de zones franches ;
3) des politiques facilitant le transfert de capitaux des branches en déclin vers des branches d'avenir. En ayant comme prémisse catégorique que l'action sans entrave des mécanismes du marché (à savoir de la loi de la valeur) est la précondition d'une distribution « rationnelle » des ressources, le programme s'efforce de démanteler le système d'interventions de l'Etat traditionnellement très accentuées dans la vie économique. Des mesures allant dans cette direction comportent l'abolition des contrôles des prix dans le secteur privé, l'alignement des prix des produits des entreprises publiques sur les prix du marché, des projets visant à la réorganisation des entreprises publiques dans le but de mieux les adapter à la rationalisation capitaliste, la libéralisation, dans une certaine mesure, des taux d'intérêt et des taux de change, la priorité donnée à la formation d'un marché du capital - un aspect qui avait connu un très grave retard dans le développement du capitalisme turc ;
4) la priorité accordée aux investissements publics dans l'industrie manufacturière. En dépit de l'apologie des forces du marché, la stratégie néolibérale ne peut pas renoncer à cet instrument puissant que fut traditionnellement en Turquie l'investissement public (qui correspondait, en général, à la moitié de tous les investissements et même aux deux tiers les deux années avant le coup d'Etat, dans le cadre d'une chute drastique des investissements privés). Ainsi, les investissements publics sont utilisés comme un instrument privilégié de restructuration économique. Entre 1980 et 1982 les investissements publics diminuent de 26% (à prix constant) dans l'industrie manufacturière, mais ils augmentent de 71% dans l'agriculture. Les résultats sont clairs : alors qu'en 1979 et en 1980 l'agriculture ne recevait que 7% des investissements publics dans leur ensemble et l'industrie manufacturière 28%, en 1982 les participations respectives sont de 11% et 20%.
LA DICTATURE MILITAIRE
Les mesures de janvier 1980 sont adoptées par le dernier gouvernement qui doit rendre des comptes à un parlement élu, un gouvernement minoritaire du Parti de la Justice qui s'était installé après les élections partielles d'octobre 1979. Le gouvernement du Parti Républicain Populaire, qui l'avait précédé depuis décembre 1977, avait eu recours à des mesures de stabilisation, accompagnées de dévaluations successives de la monnaie en avril 1978 et en mai-juin 1979. Ces mesures avaient été critiquées par des porte-parole de la bourgeoisie qui les considéraient tardives, trop timorées et limitées. Certes, elles ne répondaient pas aux besoins du capital aussi audacieusement et ouvertement que les mesures de janvier 1980. Toutefois, il est important de retenir que la politique du PRP, adoptée sous la pression combinée du FMI et de la bourgeoisie monopolistique turque, allait déjà dans la direction des mesures de janvier 1980 et marquait un clivage entre la politique de relance menée jusqu'à la fin de 1977 et la politique gouvernementale d'austérité adoptée après 1977. Le gouvernement du Parti de la Justice fait de son mieux pour appliquer la nouvelle politique économique sous la direction de Turgut Ozal, conseiller économique du premier ministre Demirel. Mais il ne peut pas faire passer des mesures qui étaient essentielles pour la réussite du programme néo-libéral. Il était nécessaire surtout d'imposer une austérité sévère à la classe ouvrière industrielle et à d'autres couches travailleuses en contrôlant strictement les salaires. Cela est impossible à cause de la résistance de la classe ouvrière et des conflits industriels de 1980. Il y a des chiffres différents en ce qui concerne le nombre de grèves et de travailleurs qui y participent pendant les deux dernières années de la décennie 1970. Mais tout indique qu'en 1980 se produit une montée spectaculaire de l'activité syndicale. Selon certaines sources 85.000 ouvriers environ sont en grève en 1980, mais, si l'on tient compte que de nombreuses grèves sont remises par le gouvernement avec des prétextes ridicules, le chiffre réel serait de 150.000. Cela correspond à environ quatre fois le nombre de grévistes en 1979. Il n'y a pas de comparaison possible avec 1978 qui avait été une année tranquille. Mais ce chiffre est trois fois plus élevé qu'en 1977, qui pourtant avait marqué un record historique. Deuxièmement, il était difficile d'imposer une réduction des prix de soutien en faveur des produits agricoles. Cela entrait en contradiction avec la stratégie fondamentale adoptée par le Parti de la Justice dans les années 1970. Ayant tiré la leçon de la scission de la fin des années 1960, la direction de ce parti menait une politique d'alliance étroite avec la bourgeoisie rurale et les grands propriétaires fonciers. En outre, la petite bourgeoisie rurale était un vaste réservoir de voix que le parti ne pouvait pas risquer de perdre une année et demi avant les élections.
En dernier lieu, le système de taxation aurait dû être changé radicalement. Des décennies de compromis avec les propriétaires terriens, dont la conséquence fut, en pratique, l'exemption de l'agriculture de tout impot, avaient, finalement, créé une situation difficile pour le capital industriel lui-même dans la mesure où tout cela comportait l'augmentation inévitable des impôts payés par les salariés. D'où un lourd fardeau pour les grandes entreprises privées qui devaient payer des salaires bruts croissants à cause de l'inflation. Pour alléger ce fardeau il aurait fallu frapper d'autres classes et couches, à savoir puisqu'on excluait l'agriculture, des secteurs importants du capital et de la petite bourgeoisie urbaine en s'aliénant leur sympathie. Bref, la nouvelle orientation de la bourgeoisie turque crée des tensions formidables entre différentes classes et couches sociales, des tensions qu'il est difficile, si non impossible, de maîtriser dans le cadre du parlementarisme. Dans la situation de tension politique et de terreur de masse qui existait à la fin des années 1970, des mesures impopulaires d'une telle portée auraient été suicidaires pour le gouvernement. Le dernier recours dans le cadre d'une démocratie parlementaire semblait être une « grande coalition » des deux principaux partis bourgeois qui aurait eu le double avantage d'unifier les forces profondément divisées de la bourgeoisie monopolistique et de soumettre à l'hégémonie de celle-ci les différentes classes et couches contrôlées par les deux partis. Mais cette solution n'allait pas sans risque non plus : elle aurait pu radicaliser l'électorat et pousser une partie importante des mécontents soit vers la myriade de mouvements de gauche soit vers les fascistes du Parti d'Action Nationale (qui n'avait jamais gagné la confiance et le soutien de la grande bourgeoisie à cause de sa stratégie de guerre civile, extrêmement dangereuse). Elle aurait pu aussi renforcer le Parti du Salut National qui était désormais un cauchemar pour le capital monopolistique et l'impérialisme nord-américain. Malgré toutes ces incertitudes, il s'agis- sait, néanmoins, de la seule solution envisageable et une pression croissante était exercée sur ces deux partis par les représentants de la bourgeoisie. Toutefois, à cause de la polarisation sociale profonde depuis le début de la décennie et du caractère irréconciliable des intérêts représentés par les deux partis malgré leur obédience commune à la bourgeoisie industrielle, le « front unique » hégémonique de la grande bourgeoisie s'avère impossib.e. Par conséquent, les possibilités du régime parlementaire s'épuisent. Pour la troisième fois dans sa brève existence historique la grande bourgeoisie industrielle est obligée par la dynamique de la lutte de classe de confier son destin à un régime militaire.
La dictature militaire instaurée par le coup du 12 septembre 1980 peut, donc, être caractérisée comme un front unique répressif de la grande bourgeoisie. Ce front est construit autour de l'instrument de coercition de l'Etat bourgeois, sur le terrain où les partis politiques traditionnels de la bourgeoisie avaient fait faillite. La dictature inflige une lourde défaite à la classe ouvrière par une répression brutale, la suppression de ses organisations et la corruption de la confédération syndicale droitière de type américain. La petite bourgeoisie urbaine est elle aussi condamnée au silence. Tout cela déblaie le terrain pour l'application du programme néolibéral (en fait, Ozal, son principal architecte, est promu par la Junte premier ministre adjoint). Qui plus est, la défaite de la classe ouvrière permet finalement de démolir le système mis sur pied depuis 1960. Après le coup, la dictature accomplit pas à pas sa mission historique : créer un cadre durable pour la restructuration du capital et réorganiser la superstructure politique tout entière dans le but de créer un régime correspondant aux besoins futurs de l'accumulation du capital.
Avant d'examiner les résultats obtenus par la dictature, il faut noter que jusqu'ici la Junte n'a pas rencontré beaucoup d'opposition et a eu les mains libres pour appliquer ses projets. Il est, donc, important de répondre à la question suivante: quels sont les facteurs qui ont permis la consolidation de la dictature militaire de 1980 alors que l'intervention militaire de 1971, dont pourtant le projet politique était beaucoup plus modeste, avait essuyé un échec total ? La réponse doit prendre en considération le caractère intrinséquement différent des situations historiques :
1) Lors de l'intervention de 1971 le mouvement ouvrier est incontestablement dans une phase de montée. Malgré l'absence de mobilisations de masses dans la période 1971-1973, la maturation de la conscience de classe et la croissance du militantisme influencent le cours des événements, concrètement par une pression sur le PRP qui amène celui-ci à s'opposer aux militaires. Une fois cette période terminée, le mouvement de classe connait un nouvel élan entre 1974 et 1977. Par la suite, un ensemble de facteurs provoquent un recul de l'activité de la classe ouvrière. Un facteur très important est représenté par l'attitude du mouvement de masses face au PRP. Puisque les mobilisations puissantes jusqu'à 1977 se placent dans le cadre populiste du PRP, l'autoactivité des masses s'arrête dès que ce parti arrive au pouvoir. Une grande partie de la responsabilité en incombe à la bureaucratie syndicale et à la stratégie suiviste des différents mouvements socialistes. L'adoption du programme d'austérité de 1980 stimule un nouvel essor des activités de la classe ouvrière, mais cette relance n'a pas de perspective politique. Ainsi, lorsque le coup d'Etat a lieu, le mouvement ouvrier n'a pas encore surmonté la démoralisation et la désorientation profonde, provoquées par l'échec de son expérience avec le PRP, résultat bien maigre de nombreuses années de luttes militantes. C'est pourquoi il n'y a pas de résistance au coup et aux attaques de la dictature contre les droits fondamentaux de la classe ouvrière. Il n'y a pas non plus opposition de la part du mouvement ouvrier à l'intérieur du pays à la seule exception des militants imprisonnés (il taut noter, toutefois, que pendant longtemps les groupes de gauche dans l'émigration en Europe occidentale sont les seuls à critiquer la Junte).
2) Malgré les événements de 1970 et le mouvement de guérilla urbain - il est vrai, très limité - au début de 1971, l'intervention militaire de l'époque se produit dans une situation qui apparaît relativement stable à la majorité de la population. C'est pourquoi le discours alarmiste des généraux n'apparaît pas assez crédible. Par contre, le coup d'Etat de 1980 est l'aboutissement d'une situation sociale chaotique où des milliers de personnes dans les deux camps avaient perdu leur vie (le symptôme le plus significatif de la désorientation totale des masses est le déplacement de voix populaires du PRP vers le Parti de la Justice entre 1977 et 1979). En l'absence d'une alternative socialiste clairement formulée, le régime militaire apparaît à un secteur important de la population comme le seul cadre dans lequel il serait possible de rétablir la paix et l'ordre et de mettre tin aux luttes meurtrières.
3) Au début des années 1970 la bourgeoisie est en train de se regrouper lentement autour d'un nouveau programme susceptible d'assurer une reproduction élargie du capital. Parmi ses porte-parole il y a beaucoup d'hésitation et de confusion. Mais dès que l'accumulation est relancée, les problèmes sont oubliés. A la suite les luttes des années 1970 et de la profonde crise économique d'après 1977 les bourgeois ne doutent pas qu'il soit nécessaire de trouver une solution radicale aux problèmes à l'ordre du jour et notamment de remplacer le système d'après 1960 par un autre, qui corresponde aux besoins de l'accumulation du capital. Il y a une tendance forte et généralisée à imposer une forme de domination de classe plus autoritaire. Les différences d'orientations de la bourgeoisie se reflètent dans les réactions des principaux partis bourgeois vis-à-vis des régimes militaires. En 1971 le PRP et plus tard, dans une moindre mesure, le Parti de la Justice s'opposent à l'intervention des militaires dans la vie politique. Après le coup de 1980 les deux partis soutiennent implicitement la dictature jusqu'au bannissement définitif des partis politiques pré-existants et, en fait, même plus tard, jusqu'au moment où les détails de la nouvelle constitution de 1982 indiquent clairement qu'aucun espace ne sera laissé aux dirigeants de ces deux partis au moins.
4) Au début des années 1970 la pression des institutions européennes en faveur de la restauration d'une pratique parlementaire régulière joue un rôle important contre les projets des militaires. A l'époque, en effet, les classes dominantes turques s'efforcent de réaliser l'intégration économique et politique dans l'Europe occidentale (la Turquie était liée au Marché Commun Européen depuis 1963 sur la base d'un accord d'association). Mais la montée des prix du pétrole au début des années 1970 crée un contexte nouveau. Après le coup de 1980 le capitalisme ture se tourne de plus en plus vers les pays pétroliers du Moyen Orient et de l'Afrique du Nord et l'Europe occidentale perd sa position privilégiée vis-à-vis de la bourgeoisie turque. Cela ne veut pas dire que la Turquie a tourné définitivement le dos à l'Europe occidentale. En fait, il reste un problème majeur pour les classes dominantes turques : c'est de combiner ces deux ensembles de relations qui exercent des pressions différentes, voire contradictoires. Mais l'existence d'une alternative joue comme un frein aux réactions européennes à l'égard de la dictature et en même temps atténue l'impact des initiatives européennes visant à consolider le régime en place.
5) Mais la réaction de l'Europe occidentale à l'instauration d'une dictature en Turquie est extrêmement limitée surtout parce que après la chute du Shah d'Iran et l'intervention soviétique en Afghanistan la Turquie acquiert un rôle croissant comme avant-poste de l'impérialisme au Moyen Orient. Sur ce terrain, le rôle dirigeant est joué, naturellement, par les Etats-Unis, qui sont les défenseurs les plus résolus de la dictature. Mais l'atlantisme croissant de différents gouvernements européens aide incontestablement les Américains. Cette nouvelle conjoncture au Moyen Orient et l'hégémonie renouvelée des Etats-Unis sur la Turquie ont un poids énorme dans la consolidation du régime. Les Américains étaient impliqués aussi dans l'intervention militaire de 1971, mais les conséquences en avaient été limitées à cause des rapports de la Turquie avec l'Europe occidentale.
BILAN PROVISOIRE DE LA
DICTATURE MILITAIRE
Le premier aspect important à souligner est que la Junte a confirmé entièrement le changement radical d'orientation économique représenté par les mesures de janvier 1980 et est allée assez loin dans la construction du cadre nécessaire à la transition vers un nouveau mode d'accumulation. Sous la direction de Özal elle a approfondi plusieurs aspects de ce programme en ce qui concerne la dépréciation du taux de change, les réductions des dépenses publiques, les taux d'intérêt et les stimulants apportés au capital étranger. Sa spécificité réside, toutefois, dans le fait qu'elle a remporté un succès justement sur le terrain sur lequel le gouvernement du Parti de la Justice avait subi un échec : l'attaque frontale, nécessaire pour la réalisation du programme d'austérité, contre les classes subalternes. Par l'interdiction de toute activité syndicale et l'imposition de règlements salariaux à travers le soi-disant Conseil Suprême d'Arbitrage, en fait sous son contrôle, la Junte a établi un contrôle strict sur les salaires nominaux et par là créé les conditions d'une réduction drastique des salaires réels. • La petite bourgeoisie n'a pas été épargnée non plus. Sa composante urbaine (artisanat, petit commerce, professions libérales, etc....) a été frappée durement par cette « réforme » fiscale que la grande bourgeoisie demandait depuis des années. Cette « réforme » a transféré une partie importante du fardeau fiscal de la grande à la petite bourgeoisie. Ces couches urbaines ont été appauvries également à la suite des activités de soi-disants banquiers, courtiers et prêteurs. Des petites économies d'environ un demi million de personnes ont été englouties par de tels escrocs sous le regard bienveillant de l'Etat, qui encourage leurs activités dans le but d'obliger les grandes banques oligopolistiques à relâcher leur contrôle sur les taux d'intérêt. Quant à la compo- sante rurale de la petite bourgeoisie qui est massive, l'élément décisif qui a joué, est le changement dans la politique de soutien aux prix agricoles. Largement au dessus du taux d'inflation sous le gouvernement PRP en 1979 et le gouvernement du Parti de la Justice en 1980, les prix de soutien ont été maintenus systématiquement au dessous du taux d'inflation après le coup d'Etat. Toutefois, il faut ajouter que ce régime dictatorial puissant, qui gouverne au nom de la bourgeoisie industrielle, n'a pas lui non plus lancé une attaque frontale contre les classes possédantes rurales. Cela est indiqué par le fait qu'après une chute de la production agricole en 1981, provoquée par la multiplication par neuf - en 1980 - des prix des fertilisants qui auparavant recevaient des subsides, le prix de ces produits cruciaux a été pratiquement bloqué. En d'autres termes, les fertilisants restent parmi les quelques produits qui reçoivent un subside de l'Etat. Par ailleurs, à l'occasion de la réforme fiscale, un fardeau très modeste a été imposé au secteur agricole. Nous reviendrons plus loin sur l'évolution possible des rapports entre la bourgeoisie industrielle et les propriétaires ruraux. Mais il faut noter, en passant, que cette politique du régime explique partiellement la popularité dont il jouit auprès de la petite bourgeoisie.
La combinaison d'austérité draconienne de monétarisme et de néolibéralisme a eu comme résultat global un contrôle partiel de l'inflation, la relance modeste de la croissance économique et une augmentation énorme des exportations. Ce dernier élément est le plus significatif dans la mesure où il n'a pas qu'une portée conjoncturelle et crée les prémisses de la transition vers la nouveau mode d'accumulation. Les exportations ont doublé entre 1980 et 1982 et les exportations industrielles ont augmenté encore plus (pour la seule année 1981 elles ont augmenté de 120% en valeur). La situation spécifique du Moyen Orient et de l'Afrique du Nord est le facteur qui a déterminé cette montée, tout à fait spectaculaire dans une phase de récession et de baisse du commerce mondial. Dans la mesure où elle n'est pas fictive (à savoir qu'elle ne correspond pas à un déplacement du commerce des canaux illégaux vers les canaux légaux), cette montée découle de la poussée du marché du Moyen Orient. Les résultats sont spectaculaires : alors qu'en 1980 la Communauté Européenne absorbait 43% des exportations turques et le Moyen Orient et l'Afrique seulement 22%, en 1982 la situation est renversée : la Communauté Européenne ne reçoit plus que 30% et les deux autres partenaires 45%. Il faut ajouter à cela les activités en croissance rapide des constructeurs turcs dans la région qui, selon des estimations, ont reçu des commandes pour 17 milliards de dollars. Ce développement d'ensemble esquisse les tendances futures du capitalisme turc en ce qui concerne sa position dans le cadre de la division internationale du travail.
Les performances de la junte ont été saluées par les porte-parole du capital financier international comme un succès remarquable et la Turquie a été présentée comme un exemple de lucidité politique aux pays qui doivent faire face à des crises graves et à des problèmes de balance de paiements. Pour une fois la bourgeoisie mondiale a récolté ce qu'elle avait semé. En effet, l'expérience néo-libérale turque. a reçu un soutien financier considérable du monde capitaliste tout entier. A la suite de l'application du programme d'austérité le FMI a accordé à la Turquie un crédit stand by pour trois ans exceptionnellement élevé et l'a prolongé pour une autre année. Malgré les hésitations de l'Europe vis-à-vis des pratiques de la Junte, les pays impérialiste ont également assuré à la Turquie des crédits à long terme et des aides colossales.
Malgré ce soutien massif et l'existence d'un régime répressif, le capitalisme turc n'a pas encore réussi à sortir de la crise profonde qui a commencé en 1977. Même sur les terrains où des « succès » ont été remportés (inflation, exportations), la tendance s'est détériorée en 1983. Mais il est encore plus important de signaler la situation pénible de l'accumulation du capital. En dépit de la relance timide dans d'autres domaines, les investissements privés n'ont cessé de décliner depuis 1977. Même en 1981, qui pourtant est considéré comme une armée faste, les investissements privés ont diminué de 8,8% et en 1982 les investissements privés dans l'industrie manufacturière n'ont augmenté que de 0,6% selon des estimations provisoires (ce qui signifie pour les chiffres définitifs un taux négatif). L'une des conséquences d'une telle situation est que le chômage a augmenté constamment depuis le début de la crise. Selon les statistiques officielles il est passé de 2,1 millions en 1978 à 2,6 millions en 1980 et 3,6 millions en 1983, ce qui correspond, pour cette dernière année, à un taux de 19-20%. C'est pourquoi la crise n'est pas terminée non plus. Cela n'est pas étonnant puisque cette crise périodique n'est qu'un aspect de la crise globale et s'entrelace avec la crise du mode d'accumulation. Et sur ce terrain, malgré des pas en avant importants, la restructuration du capital n'a pas été réalisée dans une mesure significative. Il est très difficile qu'elle progresse d'une manière substantielle dans un futur proche à cause des contraintes que la crise globale du capitalisme impose au marché mondial (et dernièrement la chute des prix du pétrole a privé, dans une certaine mesure, la Turquie de sa position privilégiée sur les marchés nouvellement répérés). Il faut ajouter à tout cela l'extrême fragilité financière de nombreuses entreprises industrielles, frappées durement par la spirale déflationniste dans laquelle le marché intérieur avait été délibérément poussé). Il y a eu de nombreux cas de banqueroute, de fusions et de rachats, et plusieurs grandes sociétés ont été reprises par l'Etat. La vulnérabilité extrême du système bancaire est la conséquence immédiate de cette situation de fragilité du capital productif. En fait, pendant l'été 1982, la Turquie a connu un début de panique financière et de crash de type argentin. La situation a été temporairement contrôlée au prix d'un certain relâchement de la politique précédente et du remplacement de Özal par une autre équipe). Bref, le capitalisme turc est loin d'avoir surmonté les difficultés de l'accumulation du capital et la prochaine dépression sérieuse de l'économie mondiale pourrait provoquer une débâcle du capital turc.
Toutefois, malgré l'incertitude des perspectives à court et moyen terme, on peut dire qu'entre 1980 et 1983 le capitalisme turc a fait des progrès incontestables dans son effort d'adaptation à un nouveau mode d'accumulation et à une nouvelle forme d'intégration dans l'économie mondiale. La nécessité-vitale pour la reproduction du capital - d'une mobilisation de forces dans les industries d'exportations est devenue quasiment un dogme pour la bourgeoisie turque et au moins pour ses principaux représentants politiques. Certes, récemment les mesures de jan- vier 1980 ont été de plus en plus critiquées par différents secteurs bourgeois (d'autres secteurs ne cessent de les défendre farouchement). Mais la discussion ne concerne pas le but à atteindre, à savoir une économie orientée vers les exportations ; elle concerne les méthodes et les politiques nécessaires pour atteindre ce but.
Sur le terrain politique, les proclamations de la Junte sur le retour à la démocratie n'étaient qu'une plaisanterie, comme il était facile de le prévoir. La nouvelle constitution, adoptée en novembre 1982, comporte le maintien à peine voilé de la domination de la Junte actuelle jusqu'à 1989. Cette constitution reconnaît formellement les libertés politiques et civiles dans le seul but de les supprimer avec toute une série de prétextes, limite très sérieusement le droit de grève et d'organisation syndicale, interdit toute activité socialiste légale, donne au président de la république des pouvoirs presque dictatoriaux (y compris un contrôle sur le pouvoir législatif), détruit l'indépendance de la justice et autorise la suppression complète de ce qui reste en matière de droits démocratiques (l'état d'urgence peut être proclamé, par exemple, en cas de crise économique ou de calamité naturelle). Puisque le chef de la Junte, le général Evren devient, en vertu de la nouvelle constitution, le premier président de la république, il est évident que les militaires maintiennent leur contrôle sur la vie politique du pays.
Ce ne sont pas seulement la classe ouvrière et des secteurs de la petite bourgeoisie qui sont exclus par la force de la vie politique et privés de leurs droits démocratiques. Les partis traditionnels de la bourgeoisie, le PRP et le Parti de la Justice, sont exclus eux aussi, du moins provisoirement, de toute participation aux structures du nouveau régime politique. Seuls trois nouveaux partis ont été autorisés à se présenter aux élections de novembre 1983 : tous les trois étaient dirigés par des gens qui ont émergé en période de dictature. Il y a eu incontestablement de sérieux conflits parmi des forces politiques bourgeoises dans la bataille pour la participation au nouveau régime « démocratique », mais l'enjeu n'était pas l'existence du régime. Il s'agissait de décider qui représenterait la bourgeoisie dans le cadre de ce régime. Que les partis qui se réclament de l'héritage des partis bourgeois traditionnels soient autorises ou non a rejoindre la bande, le nouveau regime, pour utiliser une vieille distinction espagnole, peut être caractérisé comme une dictablanda (une dictature molle) qui remplace une dictadura (une dictature dure).
Voilà, donc, l'aspect le plus important du bilan de la dictature militaire. Celle-ci a réalisé ce qu'aucune force politique bourgeoise n'avait pu réaliser dans les quinze dernières années : elle a détruit le système d'après 1960 ce qui était l'enjeu des luttes de classes orageuses des années 1970. Elle a scellé, ainsi, la victoire de la bourgeoisie sur la classe ouvrière et mis sur pieds un cadre légal et politique visant à perpétuer et à reproduire constamment ce nouvel équilibre des forces sociales.
Mais ce bilan est nécessairement provisoire. L'ordre nouveau ne va durer que tant que l'équilibre actuel des forces sociales n'est pas remis en question. Une combativité renouvelée de la classe ouvrière, qui entraîne derrière elle les paysans pauvres et les couches opprimées de la bourgeoisie urbaine, pour ne pas mentionner les mouvements nationalistes kurdes, pourrait balayer le régime bâti méticuleusement par la Junte pendant des années. Les préconditions d'une telle mobilisation ne sont pas encore perceptibles. Mais si cela se produit et si la classe ouvrière en prend la direction, personne ne pourra dire d'avance où le mouvement s'arrêtera. En tout cas, le système d'après 1960 sera probablement déjà classé d'une façon irréversible dans les archives de l'histoire récente.
CONCLUSIONS
Les interventions périodiques des militaires ont été généralement attribuées à la nature « autonome » de l'armée et à la persistance de cette idéologie kémaliste selon laquelle l'armée devrait exercer sa tutelle sur la société. Une telle analyse évite la question décisive de savoir pourquoi les phénomènes politiques et idéologiques évoqués subsistent. Les forces qui les déterminent ne surgissent pas dans le vide ; elles sont reproduites chaque jour par les rapports sociaux ou cessent d'être décisives. Il est, donc, nécessaire d'expliquer aussi bien la génèse que la réproduction constante de ces traits idéologiques et politiques de la société turque.
Historiquement l'Etat fort et actif qui accompagne la montée du capitalisme en Turquie, est le produit de la faiblesse congénitale de la bourgeoisie turque par rapport aux autres classes ou secteurs des classes. Sa fragilité dans la concurrence avec le capital impérialiste international et ses luttes violentes avec les autres fractions ethniques de la bourgeoisie ottomane l'oblige à se baser dans une très large mesure sur les cadres de l'ancien Etat. Sa peur des classes subalternes débouche sur une révolution qui produit une forme non démocratique d'Etat à la gestion duquel seules les classes dominantes peuvent participer. Ses liens intrinsèques avec les grands propriétaires fonciers, alors qu'elle dépend de leur soutien politique interdisent toute révolution agraire et conditionnent l'attitude des futurs gouvernements bourgeois envers les propriétaires ruraux. A cause de tout cela la bourgeoisie est intrinsèquement dépendante de l'Etat et surtout de son instrument de coercition, les forces armées. Cette dépendance et l'absence d'hégémonie politique et idéologique qui en découle, caractérisent également l'aile la plus moderne de cette classe, la bourgeoisie industrielle. Si celle-ci a recours aux militaires pour faire prévaloir ses intérêts aussi bien dans la phase ascendante de sa domination (1960) que dans la phase de consolidation de son pouvoir (1971 et 1980), cela provient en même temps de sa faiblesse persistante et de la quasi inexistence d'une tradition d'hégémonie bourgeoise dans la société. Le fait qu'il n'y a pas de révolution agraire dans la transition à la société bourgeoise pose à la bourgeoisie industrielle des problèmes de plus en plus sérieux. Prise en sandwich entre les propriétaires ruraux arriérés et la classe ouvrière, elle doit périodiquement avoir recours à des régimes militaires. Ce renoncement à l'autorité politique en échange de sa prédominance sur les opposants dont elle a peur, lui coûte normalement très cher : une dynamique incontrôlée se déclenche dans le cadre des structures spécifiques mises sur pied par les militaires. Mais, en s'adaptant à de telles solutions, la bourgeoisie récidive sans rémords. Bref, le poids persistant de l'armée dans la vie politique est reproduit constamment par l'impuissance politique de la bourgeoisie turque. Mais, au delà de ces traits communs des interventions militaires des trois dernières décehnies, il y a des différences radicales, et notamment entre l'intervention de 1960 et celles qui ont suivi, et ces différences sont aussi importantes que les similitudes.
Le coup de 1960 est l'entreprise d'une coalition urbaine dirigée par la fraction industrielle de la bourgeoisie. Le fait que cette coalition inclut des classes subalternes comme la classe ouvrière et la petite bourgeoisie urbaine explique pourquoi le système d'après 1960 introduit une série de droits et de libertés civiques et politiques. Mais en même temps le fait que cette coalition arrive au pouvoir par un coup militaire fait que le système d'après 1960 est marqué par la supervision quasi constitutionnelle des militaires sur la vie politique. D'où la nature contradictoire de ce régime. A la veille du deuxième round le contexte de la lutte de classes est complètement changé. En 1971, la classe ouvrière est sur le point de devenir une force politique indépendante qui entraîne derrière elle les paysans pauvres, des secteurs de la bourgeoisie urbaine et le mouvement étudiant. Cela explique le fait paradoxal que la grande bourgeoisie industrielle, qui était l'éminence grise du système mis sur pied après 1960, s'efforce dix ans plus tard de renverser ce même système. Mais la tentative était prématurée et se solde par un échec. Ce n'est qu'au moment du troisième round, en 1980, que les contradictions de l'accumulation du capital et les luttes sociales atteignent un point critique. L'alignement contradictoire des forces en 1971, aussi bien au niveau international qu'au niveau national, est surmonté à cause du besoin urgent de trouver des solutions viables qui assurent la domination du capital en
Turquie.
L'intervention qui avait fait faillite en 1971, est cette fois couronnée de succès dans un contexte historique qui a changé. Si 1980 marque une « restauration », c'est la restauration de la domination incontestée de la bourgeoisie sur les masses travailleuses, alors que cette domination avait été de plus en plus contestée dans les deux décennies précédentes.
La différence radicale entre les interventions militaires successives du point de vue de leur signification historique dépend dans une grande mesure de l'évolution du rapport entre la bourgeoisie et l'armée en tant qu'institution de la société bourgeoise. Au fur et à mesure que le capitalisme se développe et que le secteur industriel moderne devient prédominant, la bourgeoisie est de plus en plus en condition de modeler les tendances idéologiques et politiques de l'armée selon ses besoins spécifiques. Un aspect de la symbiose entre bourgeoisie et armée qui a été beaucoup souligné, est la croissance rapide dans les années 1960 et 1970 d'un grand holding lié au corps des officiers par le truchement du fonds d'assistance mutuelle (OYAK). Cet holding est devenu désormais l'un des géants de l'industrie turque, qui opère dans de nombreuses branches et est engagé aussi dans des joint ventures avec le capital étranger. Par conséquent, les chefs militaires font directement l'expérience amère des hauts et des bas de l'accumulation du capital. Toutefois, il faut éviter de mettre trop unilatéralement l'accent sur ce facteur. Le rapport étroit entre les deux forces sociales en question dépend beaucoup plus du rôle de l'armée comme garant ultime de la survivance de la société bourgeoise - et, c'est, en dernière instance, la mobilisation mas- sive de la classe ouvrière dans la période 1968-1977 qui amène l'armée à s'aligner sans réserve sur les positions de la bourgeoisie. La nature fondamentalement différente du coup de 1980, notamment par rapport au coup de 1960, devient encore plus évidente si l'on prend en considération ses implications pour le développement futur du pays. Nous en arrivons, ainsi, au cœur de notre deuxième question : du point de vue d'une perspective à long terme, il est très probable que la période actuelle constitue un tournant dans l'histoire du capitalisme turc. Un tournant en ce qui concerne la forme d'accumulation du capital : après un siècle d'accumulation basée sur le marché intérieur, le capital ture doit maintenant faire face à une dure concurrence sur le marché international. Tous les aspects des relations sociales seront profondément influencés par cette nouvelle orientation. Surtout, les rapports entre capital et travail, aussi bien sur le marché du travail que dans l'organisation du travail, seront profondément marqués par le cours nouveau. C'est un tournant aussi du point de vue des structures de l'Etat : c'est la fin du système d'après 1960 et un nouveau cadre politique surgit. Il s'agit également d'un tournant en ce qui concerne les rapports entre les différentes classes dominantes. La contradiction précédente entre la bourgeoisie et les propriétaires ruraux à propos du transfert du surplus agricole à T'industrie, passe à l'arrière-plan du fait que l'agriculture et l'agro-industrie sont les deux secteurs où l'accumulation du capital sera concentrée dans un futur prévisible. En d'autres termes, la grande bourgeoisie turque est elle-même en train de devenir une borgeoisie industrielle-financière-agricole.
Cela produira des changements dans les relations entre capital et agriculture : après une lutte initiale pour la domination dans l'agriculture, il y aura probablement une différenciation de classes plus aigüe avec des formes nouvelles de lutte de classes dans les campagnes. Finalement les relations entre le capital turc et le capital impérialiste seront aussi affectées. Dans le cadre du nouveau mode d'accumulation qui se combine avec la neutralisation de la classe ouvrière et la consolidation d'un régime autoritaire, il n'est pas improbable que l'afflux de capital productif étranger, notamment américain, s'accélère considérablement. Il y a déjà des indications dans ce sens, même si amis et ennemis tendent à exagérer beaucoup. Le fait que le capital turc soit déjà pénétré commercialement dans les marchés du Moyen Orient, lui assure l'avantage d'être, selon les mots du Wall Street Journal « une porte économique stable » du Moyen Orient. En conclusion : il est probable qu'un réalignement des forces sociales entièrement nouveau marque le futur de la Turquie. A long terme, des nouvelles contradictions remplaceront les anciennes. Aidée par son alliance croissante avec le capital impérialiste, la grande bourgeoisie turque pourra sans doute se libérer des contraintes du « capitalisme dans un seul pays », mais son sort futur dépendra de plus en plus des impératifs du développement intermittent et capricieux du capitalisme mondial. Elle pourra réaliser une trève avec les grands propriétaires fonciers, mais ce sera probablement après des luttes sérieuses pour la restructuration des campagnes. Elle ne cessera pas d'être hantée par la question agraire dans la mesure où la lutte de classes dans les campagnes deviendra plus âpre. Qui plus est, elle se heurtera, tôt ou tard, à l'obstacle fondamental pour le capital dans tous les pays et à toute époque. Lorsque le prolétariat surmontera la stagnation actuelle et deviendra de nouveau un force politique il est bien possible que l'existence même du mode de production capitaliste et de la formation sociale actuelle soit remise en question.
Turgut Taylair
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10 10 tion capitaliste et de la formation sociale actuelle soit remise en question.
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