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La revue › 3e série n° 15

Editorial : L'épopée des mineurs britanniques

Quatrième Internationale, 3e série n° 15 · novembre 1984 · p. 3-8 · 1 578 mots

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L'épopée des mineurs britanniques Au printemps dernier - comme nous le soulignions dans l'éditorial du n° 14 de notre revue - la grande mobilisation des travailleurs italiens pour la défense de l'échelle mobile des salaires, avait marqué le point le plus haut de la riposte ouvrière en Europe contre l'offensive de la bourgeoisie et des gouvernements à son service. La grève des mineurs en Grande-Bretagne, qui dure désormais depuis nombreux mois, est la lutte la plus importante du prolétariat de ce pays après la grève générale de 1926, et constitue un deuxième épisode capital de cette riposte. Quelle qu'en soit la conclusion, elle aura marqué une date dans l'histoire de la lutte de classes en Europe, et le gouvernement conservateur de Madame Thatcher risque de sortir de l'épreuve sérieusement affaibli.

Le combat des mineurs est d'autant plus significatif que des secteurs importants de la classe ouvrière britannique (British Leyland, sidérurgie, etc.) avaient subi de graves échecs au cours des dernières années, et que la bourgeoisie avait réussi à imposer aux travailleurs le lourd fardeau de plus de trois millions de chômeurs et d'une paupérisation croissante de larges couches populaires. Sur le terrain politique, le mouvement travailliste avait dû enregistrer, y compris du point de vue électoral, un recul spectaculaire, entre autres à la suite d'une rupture politique sur sa droite.

Ce sont ces succès incontestables qui ont induit la classe dominante à conclure que les conditions étaient réunies pour déclencher une offensive majeure contre ces mineurs qui par leurs luttes en 1972 et 1974, avaient provoqué d'abord la crise, ensuite la chute du gouvernement conservateur de l'époque. Faut-il le souligner, le défi n'a pas été lancé à l'initiative de technocrates imprudents, mais il a été soigneusement préparé, des années durant, à différents niveaux de l'appareil d'Etat. Par ailleurs, la bourgeoisie était dès le début d'autant plus consciente de l'enjeu qu'elle s'affrontait à une direction syndicale qui s'était imposée, il y a trois ans, sur la base d'une plate-forme militante, et elle n'avait d'autre choix que de tout mettre en œuvre pour relever le défi. Ainsi, on a débouché sur un affrontement qui, au fur et à mesure que la lutte continuait et devenait plus âpre, apparaissait des plus en plus nettement comme une épreuve de forces majeure entre les classes fondamentales de la société britannique. Tous ceux qui, parfois même à la périphérie du mouvement révolutionnaire, remettent en question l'analyse fondamentale du marxisme et acceptent des divagations crépusculaires sur la « disparition » de la classe ouvrière, devraient réfléchir sur ce qui se passe en Grande-Bretagne. D'un côté, il y a une bourgeoisie qui n'hésite à dénoncer les mineurs comme des ennemis (Thatcher a établi une comparaison entre la lutte sociale en cours et le conflit pour la « défense » des Malouines contre l'« ennemi extérieur »), qui utilise son appareil de répression avec une brutalité peu courante en Grande-Bretagne, qui mobilise directement son appareil judiciaire pour briser les capacités matérielles de résistance du syndicat, qui ne cache pas que l'enjeu est socio-politique plus encore que strictement économique. De l'autre, il y a un secteur fondamental du prolétariat qui se radicalise, qui atteint une niveau de conscience de plus en plus élevé, qui compte sur l'émergence de cadres jeunes très combatifs (ensemble avec les « extrémistes » du Parti travailliste, une « minorité révolutionnaire » aux yeux de la « dame de fer »), qui développe des formes d'auto-organisation de plus en plus efficace, qui entre en conflit avec l'appareil de l'Etat en défiant ouvertement la légalité bourgeoise, qui réussit à organiser une campagne de solidarité sans précédent, y compris au-delà des frontières britanniques, qui mobilise à ces côtés des couches populaires qui ne sont pas directement impliquées dans la lutte, qui jouit du soutien magnifique des femmes des grévistes qui se politisent à un rythme extrêmement rapide, qui oblige même les appareils et les direction bureaucratiques les plus modérées à exprimer leur solidarité. En d'autres termes, c'est une

L'EPOPEE DES MINEURS BRITANNIQUES 5 véritable épopée qui constitue une leçon pour toute la classe ouvrière européenne (1). Elle démontre que tous les succès que la bourgeoisie et ses gouvernements ont pu remporter après l'éclatement de la crise du capitalisme mondial restent précaires, n'ont comporté aucune stabilisation véritable ni changé radicalement, en faveur des classes dominantes, le rapport de force socio-politique d'ensemble. Elle démontre qu'il existe toujours un potentiel combatif énorme et que ce potentiel se manifeste pleinement dès que des secteurs importants se mobilisent, que des formes de lutte non routinières sont adoptées, que des dirigeants prennent des initiatives audacieuses et, donc, que les masses ont le sentiment qu'il est possible de gagner. Il n'y a aucune raison de penser que ce qui est en train de se passer aujourd'hui en Grande-Bretagne ne soit possible dans d'autres pays d'Europe capitaliste, quelles que soient les conditions et les détonateurs spécifiques. Cela sera d'autant plus vrai dans le cas où les mineurs britanniques remportent un succès substantiel.

Tout ce qui précède ne doit pas nous faire oublier que des éléments de faiblesse et de contradiction marquent aussi le conflit actuel. Le fait même que la crise et l'offensive de l'adversaire ne frappent pas dans une mesure égale et en même temps l'ensemble des travailleurs provoque inévitablement des différenciations et des divisions qui ne peuvent être surmontées, en dernière analyse, que par la lutte et l'initiative politique. Parmi les mineurs britanniques aussi il y a des secteurs qui ont été déjà frappés ou sont directement menacés, d'autres qui peuvent se considérer pour l'instant à l'abri. Cela explique pourquoi la participation à la grève n'est pas totale, et la bourgeoisie dispose ainsi d'une marge pour ses manœuvres de diversion et de division. Cela se réflète dans les syndicats des mineurs lui-même, bien que l'aile radicale, sous la direction de Scargill, maintienne le contrôle de la situation. Deuxièmement, de même qu'en Italie, des secteurs importants de la bureaucratie syndicale qui, en principe, expriment leur soutien au mouvement, visent en réalité à le canaliser, à le vider de son contenu, à renoncer à ses objectifs essentiels. Leur rôle de frein est d'autant plus dangereux que l'affrontement devient de plus en plus radical. Sur ce terrain, l'obstacle le plus insidieux est représenté par la direction Kinnock du Parti travailliste, qui mettra tout en œuvre pour arrêter la lutte le plus tôt possible, quel qu'en soit le prix pour les mineurs.

Finalement, il existe un obstacle, en dernière instance décisif. De même que la lutte des travailleurs italiens au printemps 1984, la lutte des mineurs britannique a acquis une dynamique politique d'ensemble. Justement dans la mesure où - sous certains aspects encore plus clairement qu'en Italie - l'affrontement est devenu une épreuve de force entre les classes fondamentales, dont l'issue aura des répercussions pour les années à venir, une lutte qui n'esquisse pas une alternative politique globale risque de subir progressivement une usure dangereuse qui pourrait atteindre le mouvement de solidarité lui-même. Seul une alternative politique pourra garantir une poursuite de la grève des mineurs aussi longtemps que nécessaire et le maintien, voire le renforcement de la solidarité de la classe ouvrière et des autres couches exploitées qui, à une telle condition, comprendraient encore mieux que la victoire des mineurs est une nécessité primordiale pour tout le monde.

C'est sur ce terrain politique que le mouvement, en Italie, a manifesté sa faiblesse, ce qui a facilité les opérations de canalisation et de récupération par les néo-réformistes du PCI et de la direction de la CGIL et en a provoqué la paralysie après la manifestation pourtant gigantesque du 24 mars. C'est sur ce terrain que se constate également la principale faiblesse du mouvement britannique, malgré la portée politique incontestable de l'alliance entre Scargill et la gauche travailliste de Tony Benn.

Lutter pour la réalisation d'une alternative politique crédible en stimulant la maturation et l'organisation de l'aile gauche du mouvement actuel aussi bien dans les syndicats que dans le Parti travailliste, pour le renversement du gouvernement conservateur et la formation d'un gouvernement travailliste qui ait une orientation socialiste véritable, à savoir soit résolu à refuser le cadre contraignant de l'accumulation capitaliste et à réorganiser de fond en comble l'économie dans l'intérêt des travailleurs, c'est la tâche urgente des marxistes révolutionnaires britanniques. Lutter pour une solidarité militante avec les mineurs britanniques de la part du mouvement ouvrier européen dans son ensemble est la tâche commune des marxistes révolutionnaires des autres pays.

15 octobre 1984 Note : (1) Voir l'analyse détaillée des différentes phases de la lutte dans les numéros d'Inprecor publiés depuis son commencement.

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Tepoque.

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