Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 14

En réponse à Michel Lequenne : Des « Etats ouvriers - anti-ouvriers »

Catherine Verla · Quatrième Internationale, 3e série n° 14 · juillet 1984 · p. 59-74 · 8 809 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

Dans le précédent numéro de la revue, nous avons publié une contribution du camarade Michel Lequenne sur « La nature des Etats bureaucratiques ». Je voudrais en réponse me centrer sur les quatre points suivants : I. Qu'est-ce qui est commun aux Etats que nous appelons « ouvriers, etc. » ? Et quels autres critères de classification propose donc M. Lequenne ? II. Pourquoi caractériser, selon nous, tous ces Etats d'« ouvriers », quelque soit le degré de ieur dégénérescence bureaucratique ? III. Est-ce que (par opposition avec notre démarche) la terminologie que propose Lequenne est une clarification théorique ? On le discutera tant par rapport aux Etats « ouvriers » que sur les autres exemples qu'il nous cite. IV. Est-ce que sa terminologie apporte une plus grande clarté dans nos tâches ?

I. QU'EST-CE QUI EST COMMUN AUX ETATS QUE NOUS APPELONS « OUVRIERS » ?

Quand nous disons que l'Etat soviétique reste « ouvrier » (bien que bureaucratiquement dégénéré), nous voulons dire que sa fonction a été et reste d'avoir durablement détruit le pouvoir politique puis économique de la bourgeoisie. C'est le plus petit (mais important) commun dénominateur de tous les Etats actuels que nous appelons « ouvriers ».

Une telle approche permet de comprendre, d'analyser d'un point de vue théorique une série de questions-clés qui se posent à toutes les sociétés de transition post-capitalistes, quel que soit le degré de déformation ou dégénérescence bureaucratique qu'elles ont connu (c'est-à-dire quelle que soit la forme politique du pouvoir). Ce sont toutes les questions qui renvoient aux conditions socio-économiques d'émergence du socialisme (le rôle spécifique de l'Etat dans l'économie, les problèmes des rapports conflictifs au marché mondial capitaliste, ceux d'une accumulation qui échappe à la régulation spontanée du marché pour obéir à des objectifs globaux de développement ; le passage de la nationalisation des moyens de production à leur socialisation effective, la question de la socialisation de l'agriculture, etc.). Il est évidemment très facile aujourd'hui de montrer à quel point la démocratie ouvrière permet seule de résoudre ces questions dans le sens d'un développement socialiste. A l'inverse la bureaucratisation sape l'efficacité des nouveaux « rapports de productions » (1) et interrompt le processus de révolution permanente.

Mais l'accumulation d'expériences de la transition post-capitaliste dans un nombre de plus en plus grand de pays prouve la répétition de ces problèmes socio-économiques qui se concentrent dans les tentatives de réformes écono miques dont la logique est profondément similaire, qu'elles se posent à Cuba, en Chine, en URSS, en Hongrie ou en Yougoslavie - et radicalement différente des lois de développement et des crises que connaissent les sociétés capitalistes. C'est la raison pour laquelle il nous paraît pertinent, au-delà des apparences et malgré une grande diversité de conditions historiques, de considérer que toutes ces sociétés sont de même nature - et qu'il en est donc ainsi de leur Etat. Voilà tout simplement ce que ne permet pas de mettre en évidence l'innovation introduite par le camarade Michel Lequenne. Sa classification aboutit au contraire à séparer d'un côté : la Yougoslavie, le Vietnam et Cuba (qui restent selon lui des « Etats ouvriers - il préfère dire 'prolétariens' -bureaucratises », où selon lui la révolution politique est d'ailleurs nécessaire) ; et, de l'autre côté d'une barrière de classe : la Chine, l'URSS, les pays de l'Europe de l'Est et le Cambodge. (l'Albanie n'est pas traitée : est-ce uR hasard ? ou bien le saut qualitatif n'est-il pas si « transparent » ?). Cette deuxième catégorie de pays est dotée d'«Etats collectivistes bureaucratiques» La bureaucratie y est devenue « classe nomenklaturiste » dominant et caractérisant le nouvel Etat. Il s'agit d'un ultime seuil, non fatal qui ne fait pas de la bureaucratie une classe nécessaire. Une telle classification implique que ce qui distingue entre eux ces deux catégories d'Etats paraît à M. Lequenne plus important que ce qu'il ont en commun au point que les sépare un seuil qualitatif. La différence centrale entre notre conceptualisation et celle de M.L. est que ses critères sont purement politiques : il n'y a dans son texce aucune analyse des rapports de production avant et après le seuil qualitatif où la casre se transforme en « classe ».

DES « ETATS OUVRIERS - ANTI-OUVRIERS »

Parce que, avant et après le saut, ils sont précisément les mêmes : « Devenue 'classe parasitaire, dit-il, la bureaucratie stalinienne garde encore un double rôle dans la mesure où elle ne peut subsister qu'en symbiose avec l'économie collectiviste qu'elle distord cependant » : la « classe nomenklaturiste » a donc tous les attributs de notre « caste ». Elle ne crée pas un « mode de production qui lui soit propre », elle parasite toujours la même économie, elle n'est pas nécessaire, elle est « politique ».

En réalité la « transformation » est surtout dans la façon qu'a M. Lequenne de caractériser cet Etat : il glisse ici vers une description de qui gouverne et en déduit une nouvelle « théorie » de l'Etat. Il s'agit alors d'une construction « ad hoc », fondée sur des critères superficiels : si le saut qualitatif ne se situe pas dans un changement de fonction de l'Etat par rapport à la base matérielle, alors où réside-t-il ? Il nous dit : « une classe, même non fondamentale et parasitaire, ne peut naître que dans le creuset incandescent de violents affrontement de classe ».

C'est tout : un degré de violence donc, qui permet une autonomisation politique supérieure.. mais pas au point de ne plus se nourrir parasitairement (comme avant) de la même économie (en la rendant malade, comme avant ?). Le critère du « saut » est si fragile... que M. Lequenne y déroge lui-même : dans les pays de l'Est, le « creuset incandescent » se transforme en « mini-répression » puisqu'il n'y a eu qu'une « mini-révolution »... Et en Yougoslavie, et au Vietnam, etc. ? : ne se trouvera-t-il personne pour suggérer que d'autres circonstances politiques (puisqu'on reste dans ce domaine-là) conduisent à estimer que le saut de la contre-révolution a lieu ou aura lieu sans « creuset incandescent » ? Déjà M. Lequenne estime que dans ces deux cas (Vietnam et Yougoslavie, ainsi d'ailleurs que Cuba), la révolution politique est nécessaire, bien qu'il n'y ait pas eu l'équivalent du « Thermidor » soviétique et que l'on reste en deçà de la transformation en « classe ». Mais cela signifie qu'il peut y avoir des seuils dans le processus de bureaucratisation, malgré des éléments de continuité si grands qu'il n'est pas toujours facile de répérer les mutations en cours tant qu'une crise ouverte n'apparaît pas. C'est précisément cette force de continuité qui renvoie selon nous à la nature (commune) de ces Etats. Dans le cadre d'une analyse de la « caste », la démarche de Lequenne se tient. Dès qu'il s'agit d'interpréter un changement de nature de l'Etat, elle devient un très fragile échafaudage. II. POURQUOI CARACTERISER TOUS CES ETATS D'« OUVRIERS » ?

Le camarade Lequenne est si pressé de justifier son innovation qu'il saute allègrement sur une question qu'on peut légitimement lui poser : s'il refuse à la Chine etc. la caractérisation d'Etat ouvrier, pourquoi l'accepte-t-il pour le Vietnam etc... ? Les mêmes arguments qu'il avance et qui sont fondés en dernier ressort sur le fait ; réel ! - que les ouvriers n'ont pas le pouvoir), ne valent-ils pas aussi dès lors qu'il estime une révolution politique nécessaire ailleurs ? Si l'Etat peut ne pas être caractérisé par sa base et si celle-ci reste la même en Chine et au Vietnam, si enfin l'Etat est caractérisé par qui le gouverne, pourquoi diable Lequenne parle-t-il encore d'« Etats ouvriers » quelque part dans le monde ? L'inconvénient (et l'avantage) d'une théorie est qu'elle doit avoir une « portée » suffisamment générale pour qu'on en reconnaisse... les petits.

Pourquoi donc caractériser d'« ouvrier », comme nous le faisons, l'Etat de toutes les actuelles sociétés de transition post-capitalistes, quel que soit leur degré de dégénérescence bureaucratique ? Nous avons souligné ce qui les unifie, mais cela ne justifie pas encore la terminologie. Cette caractérisation a une histoire. qui est loin d'être achevée et qui a connu des rebondissements : dans nos rangs mêmes aujourd'hui, il y a contreverse - y compris entre ceux qui s'appuient sur cette terminologie - pour déterminer quel est l'acte de naissance des Etats ouvriers. Considérer qu'il suffirait d'une « bonne lecture » de Trotsky et d'un « blindage sur notre tradition » pour répondre correctement, serait particulièrement contreproductif : nous disposons d'infiniment plus de recul aujourd'hui et d'accumulation d'expériences pour avancer dans ce débat.

a) Au moment de la révolution d'octobre, les marxistes ne disposaient d'un tel recul ni pour l'analyse des « rapports de production » de la transition post-capitaliste ni pour celle de l'Etat qui leur correspondait. Ils trouvaient dans Marx de solides fils conducteurs, mais la transition immédiatement post-capitaliste y était conçue comme socialiste, basée sur « l'association des producteurs directs » qui pourrait se passer du « détour du marché ». La révolution a été victorieuse au maillon ie plus faible de la chaîne impérialiste et non pas là où Marx l'escomptait. La théorie de la révolution permanente allait donner un cadre synthétique à une compréhension plus élaborée des conditions d'émergence du socialisme - nationales et internationales - depuis le déclenchement et la victoire d'une révolution jusqu'à la construction d'une société sans classe. Quelle était la nature de l'URSS issue de la révolution d'octobre ? La société était dénommée « socialiste » non pas en fonction d'une quelconque illusion des bolcheviks sur ce qu'en était réellement mais pour indiquer l'avenir que l'on visait. Il a fallu les mystifications de Staline pour proclamer plus tard le socialisme réalisé. Sur ce plan, la clarification des débats et des tâches a exigé de refuser toute appellation de « socialiste » pour une société où « l'association des producteurs directs » n'est pas réalisée -c'est-à-dire, que nulle part dans le monde un tel socialisme n'existe. Et nous disons avec Trotsky depuis longtemps que la cristallisation bureaucratique peut bloquer le cours de la révolution permanente et empêcher la transition post-capitaliste de devenir socialiste. Quant à l'Etat ? Au-delà des alliances politiques nouées avec la paysannerie dans la révolution, et quels que soient les compromis contractés avec la bourgeoisie sur le plan économique, l'Etat était ouvrier, selon les bolcheviks, et selon nous. Mais à l'époque cela était une quasi-évidence exprimant l'hégémonie politique du prolétariat et de son avant-garde bolchevique. Mais cela permettait de comprendre la dynamique de la nouvelle société et des mesures conjoncturelles prises - la nature de la NEP, par exemple : compromis sous le contrôle d'un Etat ouvrier et non pas politique capitaliste d'un Etat bourgeois. Quelle qu'ait été à ce propos l'appréciation de ses résultats, il était possible (Préobrajensky l'a fait) de prévoir le développement d'antagonismes sociaux et le fait que, dans leur issue, l'Etat soviétique ne serait pas l'instrument de la bourgeoisie. La façon dont les nepmen ont été « liquidés » et la tragédie de la collectivisation forcée des paysans et de l'industrialisation forcenée sur le dos des travailleurs ne peuvent être bien compris que contradictoirement : consolidation de l'Etat ouvrier (en ce qu'il était l'ennemi irréductible de la bourgeoisie) et son affaiblissement (par la dictature de la bureaucratie contre les travailleurs brisant aussi l'alliance nécessaire avec la paysannerie pauvre).

DES « ETATS OUVRIERS - ANTI-OUVRIERS »

b) Le terme « Etat ouvrier/bureaucratiquement dégénéré » veut rendre compte de cette contradiction : d'un côté l'Etat, en étendant la proprieté collective des moyens de production, renforce un acquis de la révolution prolétarienne ; mais en même temps, aux mains de la bureaucratie, ces moyens de production ne pourront être gérés par les producteurs directs, socialisés au sens plein. L'Etat soviétique n'est pas « chimiquement pur » disait Trotsky. Si l'on veut rendre compte de l'intégralité de son rôle du point de vue du prolétariat, il faut évidemment comprendre « Etat ouvrier bureaucratiquement dégénéré » comme un Etat ouvrier et anti-ouvrier. Et ceci n'attend pas le seuil supplémentaire de dégénérescence qu'introduit Lequenne pour être vrai : ça l'est dès que la révolution politique est à l'ordre du jour.

Ne voir que l'aspect « ouvrier » c'est valoriser la seule nationalisation des moyens de production comme un acquis satisfaisant en soi, avec la tentation d'atténuer l'exigence de révolution politique, de lutte pour une socialisation effective. A l'opposé, ne pas voir le contenu ouvrier de l'Etat, c'est ne pas comprendre ce qui le relie encore à la révolution d'octobre, à la révolution prolétarienne mondiale, à tous les autres Etats ouvriers ; c'est ne pas comprendre ses contradictions les plus profondes. Lorsque nous refusons de caractériser cet Etat « simplement » comme celui de la bureaucratie, 1) nous rejetons une approche descriptive qui n'indique pas la différence entre cette bureaucratie et celle d'autres Etats, bourgeois ou prébourgeois ; et 2) nous soulignons le caractère parasitaire, non nécessaire, réactionnaire de cette bureaucratie : et nous désignons le corps qu'elle parasite.

Le camarade M. Lequenne, lui, considère que la bureaucratie/classe se nourrit toujours de ce même corps, bien qu'« autonome » (de quoi, alors ?). Mais il décide qu'il n'est plus pertinent de caractériser l'Etat par cette contradiction. Il ne fait donc que reconnaître celle-ci du bout des lèvres, comme à regret. Où est la « clarification » ?

c) Quel est l'acte de naissance de l'Etat ouvrier ? Notre caractérisation peut être davantage expliquée en évoquant un débat que Lequenne ne soulève pas. Après l'expérience de la dégénérescence stalinienne, il est normal de rediscuter « l'acte de naissance » de l'Etat ouvrier (de façon d'ailleurs cohérente avec le débat sur son acte de décès). Puisque la transition jusqu'au socialisme n'est pas assurée à l'avance, puisque le pouvoir des travailleurs peut être usurpé, il est tentant d'introduire, en quelque sorte, des « garanties » avant de décerner le label « ouvrier ».

Mais la logique en est très piégée : 1) Il faudrait d'abord déterminer quel serait le bon critère : la confiance en une direction ? Un certain seuil de nationalisations (puisqu'il s'avère que c'est au moins ce qui reste d'acquis prolétarien après la dégénérescence stalinienne) ? Et dans ce cas, lequel ? Ou encore la démocratie ouvrière directe ? Indirecte ? qui décide quand elle s'avère satisfaisante ? Lequenne propose de dire qu'il y a encore « Etat ouvrier etc... » au-delà du seuil de la contre-révolution politique, jusqu'à une ultime contre-révolution sociale quand la dégénérescence est encore plus poussée : c'est dire qu'il admet le label « ouvrier » sans démocratie prolétarienne... mais seulement jusqu'à un certain point (lequel ? pourquoi pas un autre puisqu'il n'y a pas de changement qualitatif de la base pour fournir un critère objectif). 2) Cela signifie que l'on isole parmi les tâches de la révolution permanente certaines qui semblent « plus ouvrières » ? plus essentielles que d'autres ? 3) On se heurte à la difficulié de caractériser l'Etat qui se situe avant le seuil qu'on a jugé bon pour le susdit label:

- soit on est tenté d'allonger à l'extrême la survie de l'Etat bourgeois (jusqu'à un seuil de nationalisations par exemple) quitte à devoir dire, contre tout bon sens que c'est un tel Etat qui réalise les nationalisations (... dans un sens anticapitaliste...) - soit on « caractérise » l'Etat qui a remplacé celui de la bourgeoisie (sans être encore un Etat ouvrier) d'Etat... « bureaucratique » : c'est-à-dire qu'on ne dit rien sur sa nature de classe - sauf si on considère la bureaucratie au lendemain de la révolution comme une nouvelle classe nécessaire, c'est-à-dire au sens marxiste jouant un rôle progressiste (celui de développer les forces productives par exemple) : tel était le point de vue de Kuron et Modzelevski (dans leur « lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » en 1964).

La logique des « garanties » conduit à des impasses. Mais elle a un fondement rationnel. A sa naissance l'Etat ouvrier est nécessairement impur: outre les déformations bureaucratiques sa base économique peut être encore largement marquée par un secteur privé (petit-bourgeois et éventuellement bourgeois) ; les rapports de distribution sont encore largement « bourgeois ».

Il ne s'agit plus d'un « Etat bourgeois » si, dans le cas de conflits ouverts, il n'est plus l'instrument de défense des rapports de production capitalistes et de la domination bourgeoise, mais au contraire leur ennemi mortel (comme dans le cas de la NEP). Mais il a dans sa forme et dans sa substance des aspects qui restent bourgeois (comme le disait Trotsky dans la « Révolution Trahie »). « Les normes bourgeoises de répartition, en hâtant la croissance de la puissance matérielle, doivent servir à des fins socialistes. Mais l'Etat acquiert immédiatement un double caractère : socialiste (on dirait plutôt « ouvrier ») dans la mesure où il défend la propriété collective des moyens de production ; bourgeois dans la mesure où la répartition. des biens a lieu d'après des étalons capitalistes de valeur (...). Une définition aussi contradictoire épouvantera peut-être les dogmatiques et les scolastiques ; il ne nous restera qu'à leur exprimer nos regrets » (« La Révolution Trahie », p. 479). Il n'est pas nécessaire de discuter ici jusqu'à quel point il faut (on doit ?) maintenir des normes de distribution bourgeoises, ni jusqu'à quel point un secteur privé petit-bourgeois bourgeois est compatible avec l'Etat ouvrier. Mais on peut et il faut en discuter, cas par cas, en fonction de l'expérience acquise, du degré de développement atteint des rapports de force des alliances nécessaires et surtout de la logique sociale qu'impriment ces éléments bourgeois et petits-bourgeois au développement d'ensemble de la somet de de Trotsky, que il taies la. ciété. Ce qui nous importe ici, c'est la prendre et élargir : il s'agit non pas évidemment de l'analyse de l'Etat d'une pseudo « société ou économie mixte », sans conflits, mais d'une réalité contradictoire et transitoire où l'Etat n'est déjà plus l'instrument de la domination bourgeoise, mais où la domination ouvrière n'est pas d'emblée totale. Ce qui est vrai par rapport aux aspects « bourgeois » de la société de transition, l'est aussi des aspects bureaucratiques qui donnent à l'Etat, comme on l'a dit des caractères « nonsocialistes », non-ouvriers jusqu'à pouvoir bloquer tout développement socialiste.

Si l'on adopte cette démarche dans l'analyse du contenu contradictoire de l'Etat dans la transition post-capitaliste, on peut éviter le piège des « garanties et interpréter la destruction de l'Etat bourgeois comme le tout premier pas, ia première étape dans la mise en place d'un Etat ouvrier. De même, la restauration capitaliste devra-t-elle aboutir au renversement de cet Etat - de son appareil, de sa

DES « ETATS OUVRIERS - ANTI-OUVRIERS »

Constitution, de sa base socio-économique pour se parachever et se doter d'un instrument qui défende la domination de rapports de production capitalistes. Un tel renversement de l'Etat peut prendre la forme de son éclatement dans la mesure où des secteurs de la bureaucratie peuvent être un agent intérieur d'une telle restauration contre d'autres secteurs qui y verraient leur mort (cf. l'exemple yougoslave).

Si, en situation de crise, l'Etat peut se concentrer dans un appareil, en situation « normale », il s'appuie sur une « base matérielle » qu'il défend et élargit. Un Etat n'est ouvrier que s'il est antagonique à la logique bourgeoise d'accumulation. Mais ceci ne se mesure qu'à la dynamique d'une société. Les photographies peuvent être fourvoyantes : des nationalisations ne sont pas « en soi » anti-capitalistes, comme on sait ; pas plus que le maintien d'un secteur bourgeois n'est la preuve que l'Etat est bourgeois. C'est pourquoi sans recul il est parfois difficile d'y voir clair - parce qu'on ne dispose que d'éléments statiques de jugements. Mais les logiques antagonistes ne se contiennent qu'un temps. C'est dans la crise qu'une caractérisation de l'Etat peut être vérifiée (mais ce n'est pas toujours dans la crise que change la nature de l'Etat...). La remise en cause radicale de l'accumulation bourgeoise commence avec la suppression de l'Etat qui la protège, elle peut passer par des compromis qui la restreignent sans la supprimer encore, jusqu'à l'attaque frontale lorsque les conflits de classe s'aiguisent - il n'y a pas de schéma normatif du déroulement des étapes, mais il est certain que la nationalisation des principaux moyens de production est une étape nécessaire, inévitable pour imprimer à l'économie une logique sociale anti-capitaliste. Elle est une étape dans la consolidation de l'Etat ouvrier qui les réalise.

De la même façon, on doit analyser dès le départ les formes de démocratie ouvrière comme une consolidation de l'Etat ouvrier, contradictoirement avec tout processus de bureaucratisation.

Paradoxalement, l'Etat ne prend donc pleinement son contenu ouvrier que lorsqu'il peut le plus dépérir. La démocratie ouvrière (dont les formes restent à débattre et à expérimenter) doit exister dès le début pour que l'ensemble des tâches puisse être réalisé.

Il s'agit-là d'une compréhension normative, théorique et programmatique de l'unité nécessaire de toute la période post-capitaliste et de l'Etat qui lui correspond. Elle s'oppose à toute conception d'une étape historique intermédiaire et nécessaire de société de classe où la bureaucratie devrait dominer. Elle ne naît pas de notre cerveau ou d'une approche « utopiste » de l'histoire et du socialisme : elle combine l'analyse des contradictions du mode de production capitaliste (d'où se déduit la possibilité historique de son dépassement et l'actualité mondiale de la révolution socialiste) et l'analyse des conditions d'émergences du socialisme.

Munis d'une telle approche, il est beaucoup plus clair de revenir ensuite à « l'histoire réelle », aux sociétés « concrètes » qui en ont émergé, et de les interpréter. Ce deuxième moment de l'ana'yse peut évidemment conduire à une révision des présupposés théoriques à un changement de nos lunettes si celles-ci ne nous permettent pas de bien comprendre la réalité). Le va-et-vient doit certainement être permanent. Mais ce que nous avons dit plus haut ne peut être remis en cause que par la démonstration qu'une nouvelle société de classe est nécessaire, contrairement à nos prévisions. Ce qui n'est toujours pas prouvé. Voilà pourquoi nous restons fidèles à notre socle. Lequenne, lui ne les remet pas non plus en question sur ce plan.

L'écart entre la norme et les faits n'est pas indifférent, évidemment. Mais s'il n'a pas à nos yeux remis en cause la norme, il peut alors très clairement s'interpréter comme un coût supporté par la révolution prolétarienne mondiale, affaiblissant l'Etat ouvrier (au point de le mettre éventuellement en danger de mort : de ce point de vue, la bureaucratie sert objectivement la restauration capitaliste). Dans tous les cas, la réduction de l'écart est organiquement liée à l'automobilisation des travailleurs : ce qui donne à la fois une grille de compréhension des impasses des réformes « technocratiques » et de la nécessité, dans les cas de cristallisation bureaucratique poussée, d'une nouvelle mobilisation révolutionnaire du prolétariat pour balayer tout ce qui bloque le cours des transformations permanentes nécessaires. Quelles que soient leurs déformations, l'objectif socialiste imprègne profondément toutes ces sociétés, au point que la bureaucratie parasitaire cherche à camoufler ses propres actes contre-révolutionnaires par l'utilisation d'un « vocabulaire » marxiste et socialiste. Ce socle théorique nous aide à la fois à définir les tâches et à désigner la seule classe - la classe ouvrière - susceptible d'être classe dominante de cette sociétélà. Notre programme n'est pas alors le critère sectaire qui ne nous ferait reconnaître une révolution victorieuse, un Etat ouvrier constitué, que si il correspond bien à nos normes ou nous offre des « garanties ». Mais il n'est pas non plus un « supplément d'âme » : il exprime les conditions pour que le socialisme puisse émerger, au moindre coût. III. EST-CE QUE LA TERMINOLOGIE DE LEQUENNE EST UNE CLARIFICATION THEORIQUE?

a) Quelle autonomie ? « La théorie doit répondre le plus exactement possible aux transformations de la réalité » nous dit Lequenne (p. 101). Quelles transformations ? En réalité son analyse oscille entre la répétition de nos points de vue traditionnels (la « symbiose avec la base économique » et le « double rôle de la bureaucratie ») - mais alors on ne voit plus où est l'autonomie nouvelle, ou bien l'exagération de l'autonomie pour justifier l'innovation et la description glisse vers celle de Castoriadis d'une « force pour la force », sans racines ni explication. Sans racines (je souligne) : sa « seule défense possible est militaire », dit Lequenne (P. 87). Il se dissocie, certes, (sans l'expliciter) de la théorie de l'expansionnisme soviétique de Castoriadis, mais essentiellement sur son aspect « offensif » : « Il ne s'agit pas, comme le veulent certains théoriciens d'un nouveau changement de nature du système bureaucratique... mais du nécessaire développement de la défensive « panique » d'un système qui n'a pas d'autre essence que le 'militarobureaucratique' ». (Je souligne). On peut être d'accord avec Lequenne 1) sur le lien entre la nature contre-révolutionnaire de la bureaucratie sur le plan intérieur et ses aspects « expansionnistes » (plus généralement, avec tous les traits réactionnaires de sa politique extérieure : rapports inégaux et « hégémonistes », volonté de briser ou de contrôler tout mouvement révolutionnaire et tout développement d'une réelle démocratie ouvrière) ; 2) sur le fait qu'il s'agit d'un éventuel défensisme panique - et non pas d'un impérialisme conquérant. Par contre on ne peut pas être d'accord avec l'idée que sa seule défense soit « militaire », pas plus que le système n'a pour seule « essence, le militaro-bureaucratisme ». C'est réduire l'explication de la survie du système à la seule force de ses armes (sur le plan intérieur et international), ce qui est simplement faux. C'est passer

DES « ETATS OUVRIERS - ANTI-OUVRIERS »

à côté de toutes les analyses qui ont notamment montré comment s'était opérée la « normalisation » en Tchécoslovaquie et en Hongrie. C'est faire de la société soviétique une société figée où la bureaucratie n'aurait d'autre recours que la répression pour se maintenir depuis des décennies. Pour une « théorie » qui se voudrait plus concrète, c'est bien pauvre. Et c'est, sur le plan international, un terrain dérapant : comment juger les mouvements qui se soumettraient à une « pure essence militaro-bureaucratique » ? On doit interpréter certainement comme un « glissement » de plume l'affirmation : « la diplomatie de Reagan se moque de jeter les sandinistes dans les bras de l'URSS » (p. 100). Est-ce qu'un Nicaragua inféodé à l'URSS n'aurait plus de portée anti-impérialiste ? Nixon se moquait-il du Vietnam ou ne savait-il pas sa dépendance envers l'URSS quand il y a déversé ses tonnes de bombes ? Les passages « classiques » du texte de Lequenne contredisent heureusement une telle vision des conflits mondiaux. Mais cela montre que l'innovation n'est pas sans danger : à développer une analyse qui nie les racines de la bureaucratie on glisse sur le terrain des conceptions militaires (sinon policières) de l'histoire.

b) Quelle interprétation matérialiste de l'histoire et de l'Etat ? Ce qui est problématique dans l'innovation du camarade Lequenne, c'est qu'elle quitte le terrain d'une interprétation matérialiste de l'histoire (à ce titre, à nouveau, il rejoint Castoriadis) et d'une approche analytique de l'Etat.

A. L'Etat de sa classe parasitaire et dominante n'a pas d'histoire. Ni passé nécessaire, ni présent doté d'une quelconque rationnalité, ni avenir. Une classe dominante peut devenir réactionnaire et parasitaire après avoir été progressiste. Un Etat correspondant à un ancien ordre économique peut perdurer un certain temps pour des raisons socio-politiques, historiques. Des castes, couches ou classes nonfondamentales voire parasitaires peuvent exister dans un système doté par ailleurs de classes fondamentales qui le structurent et caractérisent son Etat. On peut aussi s'amuser à rechercher tous les cas marginaux et imprévus possibles. Mais ici, soyons sérieux, de quoi s'agit-il : de la deuxième puissance industrielle au monde, de sociétés de plusieurs centaines de millions d'individus couvrant près d'un tiers de la planète. Le tout dans un contexte où les affrontements de classe n'ont pas abouti sur toute la période concernée (depuis la révolution d'octobre) à l'écrasement du prolétariat mondial et à la barbarie. Un prolétariat qui dans la plupart des pays où domine la « classe » de Lequenne est massivement majoritaire et scolarisé.

On a donc un « Etat collectiviste bureaucratique » qui, dès sa naissance se constitue sans racines ni dans des classes dominantes passées, ni dans celles de l'avenir, et en contradiction avec la base matérielle (gigantesque) de la société... Bref, ce nouveau « concept » d'Etat devient si évanescent qu'il perd toute portée explicative.

B. Quant aux exemples historiques sur lesquels Lequenne s'efforce d'appuyer son argumentation : RécapituIons. Il voudrait démontrer qu'il existe d'autres cas similaires à son hypothèse pour l'URSS etc. Soyons précis, il s'agit donc d'Etats en contradiction avec la base économique et dominés par une classe politique parasitaire : c'est en réalité la combinaison ci-dessus qui est problématique. La retrouve-t-on quelque part dans les exemples qu'il nous cite ? Nullement. Pour la Monarchie Absolue, Lequenne voudrait illustrer l'idée que l'« Etat (ici « féodal ou aristocratique de nature » dit-il) n'est pas l'expression concentrée de la société économique » puisque se développe sous cette monarchie l'économie capitaliste (p. 76). Que démontre l'exemple ? Que l'Etat absolutiste est « extra-économique » ? Ou bien que la formule « Etat féodalo-aristocratique » pour désigner la monarchie absolue ne décrit pas tout ? Elle se contente de désigner ce qui a dominé et domine encore dans sa base dont les racines sont dans l'ancien mode de production au voie d'être dépassé. Elle ne saurait suffire pour une analyse historique du mode d'émergence du capitalisme à l'intérieur de l'ancienne société. Des camarades historiens pourraient d'ailleurs très certainement pousser l'analyse des transformations de la monarchie absolue ellemême au cours de la montée économique, sociale et politique de la bourgeoisie ; la pénétration des grands commis bourgeois dans l'appareil d'Etat, les intérêts partiellement convergents de la monarchie absolue et de la bourgeoisie (pour l'unification de l'Etat contre le féodalisme et pour développer la puissance économique et commerciale de cet Etat). Mais si un Etat. de forme monarchique peut être bourgeois, l'Etat de la monarchie absolue ne l'est pas, car ses racines sont trop profondément ancrées dans le passé et dans les privilèges féodaux et semi-féodaux qu'il protège. Cet Etat-là devra être renversé par une révolution bourgeoise précisément parce que sa fonction historique nécessaire est dépassée. Il n'y a là ni Etat sans racines, ni classe dominante parasitaire dès sa naissance. Au contraire, pour autant que ses racines se tarissent, l'Etat en question doit disparaître. On est dans le domaine d'une interprétation matérialiste et historique.

Les deux Restaurations sont encore plus « typique » de la démarche descriptive adoptée par Lequenne. Cette fois-ci il estime avoir trouvé des exemples d'Etats « aristocraticoféodaux » dominants des sociétés déjà pleinement bourgeoises puisqu'une révolution bourgeoise a eu lieu dans les deux cas. Il évoque la « restauration » des Stuarts après la révolution anglaise de 1660 à 1688, puis celle des Bourbons de 1813 à 1830. « Il s'agit là, dit-il, d'Etats en opposition à l'économie dominante ». C'est tout simplement assimiler à nouveau la nature de ces Etats à leur « personnel » politique, aux aspirations politiques des monarques en question. Qu'ils aient souhaité un retour de l'ordre ancien n'est pas le problème : celui-ci a-t-il été effectivement restauré par cet Etat ? Evidemment non. Et peut-on dire que l'Etat lui-même était un instrument des anciennes classes dans le contexte d'une tentative de restauration ou bien était-il déjà un Etat bourgeois ? Soulignons au passage que dans les deux cas cela n'en aurait pas fait des Etats sans racines dans l'histoire (qu'elle soit passée ou présente). Mais en outre, derrière le Roi, il y a un système de représentation où pèse désormais la bourgeoisie en tant que classe et en fonction de son poids économique (les Chambres des Députés, en France, des Communes, en Grande-Bretagne). Ce sont les parlements qui votent et refusent éventuellement les finances du roi. Et si les moyens constitutionnels de contrôler le monarque ne paraissent à l'expérience pas suffisants (comme c'est le cas en Grande-Bretagne face aux « abus » de Charles II), alors ce même Parlement, sans besoin d'aucune révolution pour cela, votera une codification des « Droits » (en 1689) pour contraindre le Roi à s'y soumettre avant de pouvoir être couronné... L'Etat est bien durablement bourgeois dans sa substance. Par contre des révolutions politiques pourront au cours du 19ème siècle en France transférer le centre de gravité de la représentation bourgeoise d'une partie à une autre de ses composantes : la bourgeoisie n'est ni homogène dans ses fonctions économiques, ni homogène dans ses conceptions politiques et par

DES « ETATS OUVRIERS - ANTI-OUVRIERS » conséquent dans les alliances qu'elle est prête à nouer et dans la forme de gouvernement dans laquelle elle se reconnaît. Sans vouloir abuser, citons tout de même Marx : « Cette masse bourgeoise était royaliste. Une partie d'entre elle, les grands propriétaires fonciers, avait régné sous la Restauration (nous soulignons pour Lequenne) et était par conséquent légitimiste ! L'autre partie, l'aristocratie financière et les grands industriels, avait régné sous la monarchie de juillet et était par conséquent orléanistes ! Les grands dignitaires de l'Armée, de l'université, de l'Eglise, du barreau, de l'Académie et de la presse étaient partagés (...) entre les deux courants. Ils avaient trouvé dans la République bourgeoise, qui ne portait ni le nom de « Bourbon », ni celui d'Orléans, mais celui de « capital », la forme d'Etat dans laquelle ils pouvaient régner en commun » (KM, « Le 18 Brumaire... » Ed. Soc. p. 30). L'exemple à nouveau, n'illustre pas l'innovation du camarade Michel.

Et les Mamelouks, nous dira-t-on ? Aurait-on là une classe politique parasitaire et dominante ? Certainement pas. Il s'agit d'une caste de militaires (anciens esclaves affranchis) dans laquelle va se recruter une dynastie fondée sur les mérites militaires dans une période où le choc des grandes invasions (armées franques et mongoles) rendent de telles fonctions essentielles. Cette nouvelle dynastie ne modifie en rien la classe dominante des propriétaires forciers et l'organisation de la société : loin d'être un pouvoir parasitaire cette dynastie appuyée sur les militaires mamelouks assure la protection et le développement de l'Egypte médiévale en favorisant notamment son expansion commerciale. La cohésion de la caste et son efficacité militaire avait permis que soit victorieux le « pronunciamento » des mercenaires contre la précédente dynastie très divisée et incapable de résister aux assauts des armées franques. Plusieurs raisons concourreront au déclin de ce pouvoir: les violentes divisions internes et rivalités entre officiers aspirant au pouvoir souverain ; la ruine subite de l'Egypte sur le plan commercial liée à la découverte d'une nouvelle route, le Cap de Bonne Espérance, et l'invasion ottomane qui parachèvera le tout. S'il y a là une caste militaire où se recrute une dynastie, il n'y a par contre aucun parasite, ni d'Etat sans racine et sans nécessité... Restent les Jésuites et leur République au Paraguay. Là, on ne peut nier l'originalité. Mais il faut franchement rester très en superficie pour faire un rapprochement avec la domination stalinienne (d'une « classe politique parasitaire »). Michel Lequenne fournit lui-même de longs développements qui montrent à quel point l'encadrement de la société des Indiens par les Jésuites est « efficace » d'un triple point de vue : - celui de la puissance coloniale dont ils sont l'instrument relais : ils lèvent pour elle les impôts et encadrent l'armée d'Indiens qui défend les intérêts du roi d'Espagne. Il n'y a là rien de désincarné. - celui des Indiens dont ils assurent la protection contre les razzias d'esclavagistes - ce qui est la condition pour comprendre leur soumission sans doute conflictive à l'embrigadement par les Jésuites. Cela non plus n'est pas désincarné. - le leur propre : c'est-à-dire non pas l'intérêt d'une « classe », mais d'un Ordre religieux dont ils appliquent les préceptes dans des conditions historiques spécifiques. Leurs fonctions dans cette « mini société » ont-elles décomposé leur cohérence d'ordre religieux ? Pascal leur reprochait d'adapter la morale à chaque cacégorie sociale. Et leurs collègues Jésuites en ExtrêmeOrient cherchèrent à tel point à s'intégrer aux coutumes chinoises qu'ils furent pour cela condamnés par le

Pape. Les historiens peuvent certainement fournir également dans le cas du Paraguay des exemples de ce « syncrétisme » qui associe entre elles des coutumes hétérogènes et qui les a fait modeler tous les aspects de la vie et de l'organisation des « villages ». C'est sans doute là une des raisons pour lesquelles ce pouvoir ne peut même pas être caractérisé par Lequenne comme « parasitaire » (p. 80). Ni une classe, ni désincarnée, ni parasitaire...

La construction « théorique » de Lequenne part d'un point de vue profondément erronné : « une terminologie n'est scientifiquement utilisable que si elle est transparente », dit-il (p. 80). N'est-il pas plutôt vrai que : « Toute science serait superflue si l'apparence extérieure et l'essence des choses coincidaient directement » ? (2). Ni la théorie de la plus-value, ni celle de l'Etat bourgeois ne sont « transparentes ». Mais elles aident à « voir » derrière les formes concrètes une substance cachée. IV. UNE PLUS GRANDE CLARTE DANS LES TACHES ? Lequenne voulait que l'on juge d'abord l'innovation théorique en elle-même. C'est ce qu'on a fait. Mais il ajoute, à juste titre que la clarté des concepts se reflète dans la clarté des positions prises et des tâches. C'est sur ce terrain qu'il faut pour conclure tester ses propositions de modification terminologique. Peut-être allons nous mieux cerner, au travers des questions d'orientation, où se situent les « transformations réelles » que la nouvelle terminologie veut décrire ? Voyons de plus près.

a) Devons-nous encore « défendre l'URSS » contre l'impérialisme ? Peutêtre l'autonomisation de la bureaucratie classe signifie-t-elle qu'il n'est plus correct d'adopter une position de « défense de l'URSS » en cas d'agression impérialiste ? Pas du tout. Lequenne nous dit : « Nous ne sommes pas neutres dans les conflits entre Etats impérialistes et Etats collectivistes bureaucratiques, c'est-à-dire ceux où la cristallisation bureaucratique aboutit à la mutation de la bureaucratie en classe au travers de la contre-révolution » (p. 101) et plus loin : « nous ne pouvons être 'défensistes' dans un Etat de collectivisme bureaucratique que dans la mesure où une agression impérialiste militaire mettrait en question les bases collectivistes défendues par les masses prolétariennes » (id.). La négation (nous ne pouvons...) laisse entendre que d'autres (qui ?) pourrait être défensistes dans d'autres circonstances ? Lesquelles ? Lequenne affirme avec force qu'en aucun cas un tel « défensisme » ne peut signifier un soutien à la politique réactionnaire de la bureaucratie. Certes. A la vérité tout cela est bien classique. Ce n'est pas nous qui le reprocherons à Lequenne. Le seul « acquis » que nous défendons en défendant « l'Etat ouvrier », c'est la destruction du pouvoir politique et économique de la bourgeoisie. Nous ne défendons pas les nationalisations « en soi ». Elles ne nous satisfont pas, en soi. Nos concepts soulignant l'aspect contradictoire de l'Etat nous paraissent plus clairs... pour dire la même chose que Lequenne. Autrement dit, son seuil supplémentaire d'autonomisation ne sert ici à rien. b) le concept « d'Etat ouvrier etc.» conduirait-il à affaiblir une ferme position de classe au profit du campisme ? Lequenne nous dit en effet : « C'est à la perpétuelle vacillation découlant de la contradiction contenue dans la formule d'Etats ouvriers dégénérés (je souligne) qu'ont été dues au moins deux graves erreurs temporaires de notre Internationale : la position anti-vietnamienne dans la guerre vietnamo-cambodgienne (Lequenne estime que l'intervention vietnamienne devait être soutenue) et le refus pendant plus d'un an du mot d'ordre de retrait des

DES « ETATS OUVRIERS - ANTI-OUVRIERS »

troupes russes d'Afghanistan, comme conséquence de l'invasion condamnée de 1979 » (p. 102). Il y a matière à discuter sur le jugement de Lequenne concernant le Vietnam, mais passons, pour l'instant. Le « au moins » deux laisse supposer qu'il y a peut-être d'autres (lesquels ?).

Une première remarque s'impose : il est certainement juste de relier les prises de positions de notre organisation à son approche conceptuelle de la réalité mondiale. Mais quand on le fait, on se doit, notamment vis-à-vis de ceux qui ne connaissent pas bien notre histoire, de faire un vrai bilan : c'est-à-dire sur une longue période historique et face aux grands événements qui s'y sont succédés. Il faut le faire, en outre, non sur la base des positions intermédiaires prises sans recul dans les débats, mais de celles qui ont correspondu une connaissance effective des faits et représentent un jugement final sur eux. Ce n'est pas ainsi que procède Lequenne. Il exploite, donc, de fait un « bon sens » qui, dans l'ignorance de nos positions réelles, pourrait laisser croire qu'Etat ouvrier etc., implique fatalement. un soutien critique à la bureaucratie et au campisme. Ce qui n'est en rien ni notre cohérence, ni notre tradition. La cohérence on l'a évoquée déjà : elle est une remise en cause radicale (révolutionnaire) de la bureaucratie. Quant à la tradition, évoquons seulement quelques faits. a) En 1948, sur la question des troupes soviétiques dans les pays du « glacis », que disions nous ? La résolution du 2ème Congrès déclarait que « nos militants (...) doivent appeler les soldats de l'armée russe à la fraternisation avec les travailleurs des pays occupés et (...) leur expliquer que le libre développement de la lutte de classe dans ces pays constituerait une barrière infiniment plus puissante contre l'impérialisme américain que l'occupation militaire russe et la haine qu'elle provoque contre l'URSS (...). Ils doivent poser la nécessité d'une lutte pour l'évacuation des pays par les troupes russes (...). Dans le cas d'attaque armée de la réaction bourgeoise (...) cette politique mobilisera la classe ouvrière contre la bourgeoisie. Ce sera le plus sür moyen pour liquider à la fois le capitalisme et la dictature stalinienne ». Et de conclure : « Cette politique n'est nullement en contradiction avec notre analyse de l'URSS. Elle applique seulement en pratique a) le fait que les traits réactionnaires de l'occupation russe dépassent de loin en importance les traits progressifs ; b) la subordination de ce qui subsiste des conquêtes d'octobre à la défense de la révolution internationale » (cf. « Quatrième Internationale » 1948, 2ème congrès. Voir aussi la résolution du 3ème congrès). b) N'est-ce pas là le fil programmatique qui relie toute notre démarche... jusqu'à l'exigence finale du retrait des troupes russes d'Afghanistan ? Car si Lequenne établit des relations causales entre terminologie et positions, elles doivent aussi permettre d'expliquer les rectificatifs... c) C'est encore cette même tradition qui nous a portés aux côtés des travailleurs contre l'intervention soviétique, par deux fois, en Hongrie en 1956 et encore en Tchécoslovaquie en 1968. d) C'est elle enfin qui nous a guidés dans notre soutien inconditionnel à Solidarnose contre la bureaucratie polonaise et soviétique. Quels autres évènements importants ) avons-nous oubliés ? Ou est la preuve d'un campisme organique ? Quant aux conflits entre « Etats ouvriers etc. » : là, Lequenne estime que sa conceptualisation permet de trancher aisément de quel côté il faut se situer. Evidemment, puisqu'il y a une barrière de classe entre le Vietnam et la Chine ou le Vietnam et le Cambodge, il pourrait sembler « aller de soi », qu'il faut se situer... du bon côté de la barrière, c'est-à-dire là où la bureaucratie ne s'est pas encore cristal- d - la tentation de s'en remettre à des lisée en classe. Sauf que cela appelle plusieurs remarques : 1. On a vu la fragilité du critère pour bien « répérer » la « classe ». Est-on si sûr que cela qu'elle n'est pas déjà installée au Vietnam ? 2. On a vu aussi qu'il ne suffit pas qu'un Etat soit « ouvrier » pour que nous défendions la politique de sa bureaucratie, même contre des Etats à coup sûr bourgeois... Lequenne, lui... abandonnerait-il ce terrain de classe pour un soutien à la bureaucratie tant qu'elle n'est pas une « classe » ? Quel / dialectique renversement ! 3: La terminologie de Lequenne ne donne en tout cas pas de réponse en cas de conflits entre deux « Etats collectivistes bureaucratiques » : qu'aurait-il fallu faire sous Khrouchtchev en cas d'invasion de la Chine alors dûment préparée en URSS par une propagande raciste anti-chinoise ? Aurions-nous dû renvoyer dos à dos les deux bureaucraties/classes ? 4. La vérité est que dans tous les cas nous nous plaçons certes du point de vue des intérêts du prolétariat mondial... mais que la caractérisation des Etats ne donne pas de recette sur le jugement à porter sur chaque conflit : il faut une analyse concrète des intérêts en jeu, de la mobilisation et de la conscience des travailleurs, de la possibilité que derrière les conflits interbureaucratiques puisse s'affirmer la dynamique d'une mobilisation ouvrière dont on soutiendrait la logique propre, etc...

Autrement dit une fois encore, la conceptualisation de Michel ne sert à rien. Pire, elle a des effets pervers possibles. Récapitulons-les : - le glissement « castoriadiste » (qu'en tout cas elle n'aide pas à combattre) ; 4 - la tentation de soutenir la bureaucrate non cristallisée en classe contre l'autre pour mieux marquer la différence de notre approche ; recettes au lieu de stimuler la réflexion nécessaire sur les analyses concrètes (au moment où ce sont elles qui doivent nous guider) - avec en prime un renversement : quand il s'agit non pas de nos prises de positions politiques mais de notre analyse de l'Etat, une démarche empirique... avec le risque qu'elle s'étende à l'analyse d'autres sociétés et nous fasse perdre notre boussole... Bref : ni une clarification théorique, ni un outil plus adéquat pour guider nos prises de positions. EN CONCLUSION Si Lequenne a déployé un tel effort, c'est qu'il rend compte d'un malaise réel. Il est certainement très nécessaire d'expliquer le pourquoi aujourd'hui encore de notre terminologie. Des analyses concrètes tant sur les réformes économiques et leurs contradictions, que sur chaque société particulière permettent d'illustrer en quoi notre socle théorique est une aide pour comprendre les grands bouleversement et les crises de ces sociétés. Elles sont à développer, mais nous disposons, à l'expérience d'instruments fructueux pour le faire. Nous avons signalé au passage beaucoup de problèmes théoriques qui sont loin d'être résolus. Mais le test-clé de notre démarche se joue en dernier ressort face à la révolution prolétarienne elle-même dans ces pays-là. C'est sur l'exemple de la Pologne qu'il aurait fallu prouver l'inadéquation de notre terminologie ou son caractère pervers. Or, nous avons été les seuls à clamer dès le début que la confrontation était inévitable. Il y a là un paradoxe apparent : c'est précisément parce que la bureaucratie n'est pas une classe qu'elle ne pouvait tolérer le développement de Solidarnosc, l'existence même d'une organisation ouvrière

DES « ETATS OUVRIERS - ANTI-OUVRIERS » indépendante. Il y a entre les travailleurs et la bureaucratie une relation beaucoup plus explosive qu'un « antagonisme de classe » : la bureaucratie a pris la place des travailleurs. L'autoorganisation des travailleurs (sur n'importe quelle broutille, voire sur n'importe quel mot d'ordre de la bureaucratie elle-même, pour la paix dans le monde par exemple) est intolérable à la bureaucratie. Elles sont comme l'eau et le feu : elles s'excluent mutuellement. La bureaucratie occupe les fonctions que seuls les travailleurs peuvent assumer efficacement à l'échelon de toute la société. Son pouvoir économique ne tient qu'à sa position politique. Sans nécessité, sans rationalité propre, il est un colosse aux pieds d'argile: la moindre grève peut faire perdre au bureaucratie ses privilèges. Peu lui importe que le plan se « réalise » formellement, non pas au moindre coût (comme le voudrait un bon bourgeois), mais quel qu'en soit le coût, pourvu que règne le calme...

Lequenne voudrait qu'il soit clair que nous n'avons rien de commun avec Jaruzelski ? Peut-on être plus radical que de prôner son renversement révolutionnaire ? (ce qui ne résoud pas, par ailleurs, l'ensemble des problèmes politiques que cela pose). Nombreux sont ceux qui, tout en considérant la bureaucratie comme une nouvelle classe, sont profondément hostiles à la révolution prolétarienne et favorables à une démarche de réformes.

La difficulté de nos prises de position ne serait pas supprimée, comme par enchantement, par la disparition magique du mot ouvrier de notre caractérisation de ces Etats. Ce que Lequenne a voulu chasser par la porte revient en force par la fenêtre : c'est ce fameux « double rôle » de la bureaucratie - qu'il reconnaît - et c'est sa contrepartie internationale qu'il reconnaît aussi : « Le seul effet relativement positif de cette symbiose (de la bureaucratie avec l'économie collectiviste), dit-il, c'est la situation d'opposition où cela met la bureaucratie avec le système bourgeois dans son ensemble et, de ce fait, la nécessité où elle se trouve de chercher des appuis avec tout ce qui entre en conflit avec l'impérialisme » (p. 87).

On est fort loin de la « pure essence militaire » - et tout à fait dans notre tradition. S'il y a risque de pression campiste, c'est de cette réalité-là qu'il émane. Alors, il vaut tout autant pour le camarade Lequenne que pour nous... Mais le campisme, pas plus que le sectarisme ne découle de la logique de nos concepts. L'un et l'autre ne sont que des déviations, sous la pression d'une réalité contradictoire.

Catherine Verla

Notes : (1) Les guillemets à « rapports de production » veulent souligner l'existence d'un problème sur lequel il n'y a nullement de point de vue unanime chez les marxistes. Il s'agit d'ailleurs d'un problème à étages qu'il n'est pas adéquat ni nécessaire de discuter ici pour préserver le centre de gravité d'une réponse à Lequenne. Mais on peut au moins signaler quels sont les débats nécessaires sur le plan théorique :

- Le premier est de savoir s'il faut réserver la notion de « rapports de production »

(selon l'Introduction à la Critique... ce sont « les rapports que les hommes nouent entre eux dans la production ») à des « modes de production » (systèmes cohérents et stabilisés) correspondant à de grandes « étapes » historiques progressistes de l'humanité (sans y voir un « passage obligé », esclavagisme, féodalisme, capitalisme, communisme...). Ou bien si, à l'opposé, toute formation sociale, y compris transitoire entre ces grands « modes de production », est dotée de « rapports de production » qu'il est possible d'analyser (point de vue défendu par Ernest Mandel dans son interview pour « Critique Communiste » - numéro spécial sur l'URSS). - Dans le cadre de cette deuxième approche (qui paraît plus fructueuse) il y aurait des rapports de production à analyser tout au long des transformations de la transition pré-socialiste et socialiste, bien avant qu'un nouveau « mode de production » ne se soit stabilisé. - Encore faudra-t-il s'entendre sur ce qu'englobe l'analyse et ce qu'elle doit mettre en évidence : non pas seulement les rapports des hommes entre eux aux niveau de chaque unité de production, mais la logique sociale d'ensemble de la production, incluant donc quand elle existe, la planification. - Une difficulté particulière se rapporte ici à la façon dont on intègre l'Etat dans cette analyse. On sait que des problèmes et controverses opposent les marxistes sur l'interprétation du rôle de l'Etat dans le « capitalisme du troisième âge » (Lire notamment à ce sujet Mandel, sous ce titre ; et la revue « Critique de l'Economie politique » sur « L'Etat contemporain et le marxisme »). La question est encore plus compliquée pour l'Etat ouvrier : d'abord parce qu'il a une fonction historique radicalement nouvelle d'aider à l'émergence des nouveaux rapports de production post-capitalistes au point qu'il en est Ta pré-condition. Ensuite parce qu'il faut parvenir à distinguer analytiquement ce qui se combine dans la réalité : l'Etat comme appareil administratif et « superstructure » ?!. politique, et juridique ; et l'Etat comme élément constituant de la base matérielle de la société, sous l'angle économique. Enfin, parce que le processus de bureaucratisation vient compliquer encore le tout, confortant l'idée - erronée - que l'Etat ne s'intègre pas à des rapports économiques réels, mais qu'il ne produit que de pures « interférences bureaucratiques », administratives. Contre un tel arbitraire « non économique », la tendance dominante des réformateurs dans les pays de l'Est est le recours aux « lois objectives » du marché - et une revalorisation technocratique de celui-ci comme seul susceptible de fonder des « rapports de production ». (2) Marx, 1962, texte non traduit en français, cité par D. Yaffe dans son article de « Critique de l'Economie politique », n° sur « l'Etat contemporain et le marxisme »,

Une erreur sur cette page ?