L'histoire de l'Internationale communiste de la jeunesse (I.C.J.) n'a jamais été écrite. Il n'existe même pas à notre connaissance d'article en français sur cette question. Pourtant elle mérite d'être étudiée pour enrichir notre action politique aujourd'hui en éclairant tout un moment de l'expérience de la classe ouvrière internationale (1).
L'idée d'organisations regroupant de manière séparée les jeunes est née avec le capitalisme. Il y a un lien étroit entre la réorganisation de la vie sociale sous le joug du capital et la division des hommes et des femmes selon leur âge. La grande industrie bouleverse les rapports de production de manière permanente : elle change la place de la famille ei des individus en son sein, elle transforme les modes d'apprentissage. Le critère de rentabilité s'impose progressivement dans tous les domaines de la vie sociale, mais aussi de la vie privée.
Si le capitalisme divise la vie des hommes et des femmes en tranches d'âge, il règlemente étroitement chacune d'entre elles, en les hiérarchisant. L'ensemble des rapports auxquels sont soumis les jeunes se caractérisent par la « tutelle spirituelle des plus âgés ». La lutte pour l'indépendance a pour objectif de se débarrasser de cette tutelle qui est secrétée dans toutes les institutions (famille, école, travail, etc...). Elle est partie prenante de la lutte anti-capitaliste.
La bourgeoisie a créé très tôt ses propres organisations de jeunesse pour renforcer la tutelle des adultes sur la jeunesse. Elle l'a fait avec l'aide de 'Eglise en créant par exemple l'organisation des scouts.
Mais c'est très tôt aussi qu'apparaissent des organisations révolutionnaires de jeunes : en 1848 des clubs de jeunes socialistes appelés « les scorpions » participent aux combats de rues à Vienne et à Berlin (2). C'est l'acte de naissance du mouvement de la jeunesse socialiste. En 1885 une organisation de jeunesse socialiste est fondée en Hollande. En 1886 c'est le tour de la Belgique avec « De Jonge Wacht » (La jeune garde) créée à la suite de l'intervention de l'armée contre des manifestations ouvrières. Puis des organisations apparaissent en Autriche et en France (1894), en Suisse (1896), en Italie (1901), en Norvège (1902), en Suède, Allemagne, Espagne (1903), aux EtatsUnis (1907).
L'Internationale Socialiste va prendre en compte ce mouvement et en 1900 elle adopte une résolution attribuée à Rosa Luxembourg, expliquant que les partis « doivent partout créer des organisations de jeunesse pour lutter contre le militarisme ». Pourtant des difficultés apparaissent avec les directions des partis social-démocrates. En Allemagne le gouvernement, dans le cadre de plusieurs mesures anti-socialistes, interdit aux jeunes de moins de 18 ans le droit de faire de la politique. La police intervient jusque dans les kermesses du SPD pour chasser les jeunes et poursuivre les mères de famille qui ont la mauvaise idée d'avoir un bébé dans les bras. Dans les mêmes années se développe un courant qui se dénomme « révisioniste » dans la social-démocratie allemande. Il s'appuie essentiellement sur les dirigeants conservateurs du mouve- ment syndical qui se prononcent contre l'existence d'une organisation de jeunesse et préconisent la mise en place de « commissions jeunes » dont la seule tâche est l'éducation. Indépendemment de cette prise de position l'organisation de jeunesse allemande continue à se développer avec un journal qui a plus de 100.000 abonnés et un travail antimilitariste très important. En septembre 1906, le congrès de Mannheim du SPD adopte la résolution suivante : « Nous saluons l'éveil qui se manifeste de tous côtés, de la jeunesse prolétarienne à une activité indépendante et demandons instamment aux membres du parti d'encourager partout où les lois sur les associations le permettent, la création et le développement d'organisations de la jeunesse ». Quelques semaines plus tard, en novembre 1906, les comités directeurs des centrales syndicales allemandes adoptent une résolution contradictoire : « La commission générale considère qu'une organisation centrale spéciale des jeunes n'est utile ni pour la défense des intérêts économiques ni dans le domaine de l'éducation de la jeunesse, mais plutôt nuisible. Ce n'est pas à la création d'une organisation de jeunesse que doivent travailler le parti et les syndicats, mais à celle d'une organisation propre à éduquer les jeunes ». La direction de l'organisation de jeunesse, par la voie de Karl Liebknecht protestera véhémentement contre cette prise de position (3). On retrouve la division réformistesrévolutionnaires sous ce débat. Il est vrai que l'activité essentielle des réformistes se fait autour des élections. Cela laisse peu de place pour les jeunes qui n'ont pas le droit de vote. Il leur reste les activités de loisir et d'éducation qui ne sont pas directement politiques. Le débat sur la question jeune va devenir suffisamment important pour être mis à l'ordre du jour du congrès de Stuttgart de l'Internationale, en mai 1907. C'est là qu'est prise la décision de créer « l'Union internationale des organisations de la jeunesse socialiste » (UIOJS) dont la figure dominante est Karl Liebknecht. Elle regroupe entre 60.000 et 100.000 jeunes dans la plupart des pays d'Europe. Le congrès se prononce pour une activité des organisations de jeunesse sur trois fronts : l'antimilitarisme, qui fait déjà partie des traditions bien ancrées, l'éducation socialiste, et la lutte contre l'exploitation économique de la jeunesse. Ce dernier point est contreversé par certaines délégations, mais un programme de revendications minima est tout de même adopté : limitation de la journée de travail des moins de 18 ans à 6 heures, interdiction du travail et école obligatoire pour les moins de 16 ans.
Deux autres conférences internationales auront lieu en 1910 et 1912. Un débat commence avec les italiens, les plus à gauche, et les autrichiens, qui se réclament des positions intermédiaires, « centristes », de Kautsky, et qui assurent la direction de l'UIOJS.
Le Bureau Socialiste international, direction de l'Internationale socialiste va finalement proposer la dissolution des instances dirigeantes de l'Internationale jeune, et leur « intégration directe » dans le bureau. Ce point devait être tranché au congrès de Vienne prévu en 1914 qui n'aura finalement jamais lieu. La première guerre mondiale vient fixer de nouveaux enjeux à des débats qui pouvaient paraître anodins.
Lorsque la guerre éclate il y a 18 organisations de jeunesse en Europe et aux Etats-Unis regroupant 182.000 membres. En France les jeunesses socialistes qui tiennent leur première conférence à Brest en 1913 ont un millier de membres. L'organisation italienne en a 6.000. Le mouvement ouvrier anglais est le plus en retard : il n'existe que des « écoles du dimanche socialiste », sur le modèle du catéchisme.
Les partis social-démocrates vont dans leur grande majorité adopter une politique chauvine en s'alignant sur les intérêts de leur bourgeoisie respective pendant la guerre. Les organisations de jeunesse allemande et française suivront cette politique. Mais il est vrai que ces deux organisations n'avaient jamais été très indépendantes. L'organisation allemande, malgré des débuts prometteurs, n'était finalement même pas formellement membre de l'UIOJS et s'était donnée Ebert (4) comme Secrétaire général. L'organisation autrichienne va rallier la position de F. Adler et militer pour « une paix négociée ». Dans les pays neutres, la Suisse, la Scandinavie, la Hollande, les organisations maintiendront la position contre la guerre qui avait été définie au congrès de Bâle en 1912. Mais le secrétariat de l'UIOJS décide de mettre fin à ses activités et de se dissoudre. Son secrétaire, Robert Danneberg soutient la position kautskyste: tous les travailleurs « ont le droit et le devoir de défendre leur patrie ; l'internationalisme véritable consiste à reconnaître ce droit aux socialistes de toutes les nations y compris les nations en guerre avec la mienne... » (5). Selon cette conception, l'Internationale est seulement un instrument en temps de paix.
L'INTERNATIONALE
Au sein des partis ouvriers de masse européens le maintien d'une ligne révolutionnaire internationaliste est alors le fait d'une très faible minorité, excepté en Russie. Le Parti bolchévique groupe en son sein la plupart des éléments de l'avant-garde ouvrière, mais c'est un cas unique. Lénine remarque comment.dans des pays comme la France et la Belgique, l'extrême faiblesse des internationalistes produit un abattement extrême dans la classe
LA RENAISSANCE DE ouvrière. La situation est différente dans les organisations de jeunesse : des voix s'élèvent imniédiatement contre la dissolution de l'UIOJS. Les jeunesses suisses de Zurich engagent une correspondance active avec les organisations des pays neutres. C'est Willi Münzenberg qui est l'âme de ce mouvement de protestation et de réorganisation.
Willi Münzenberg est né en 1889 en Thuringe, province allemande, où il fait son apprentissage de coiffeur à l'âge de 14 ans. Il découvre l'exploitation : les apprentis travaillent entre 12 et 14 heures par jour et ont une demi-journée de repos par semaine. Il s'embauche ensuite dans une fabrique de chaussures à Erfurt. C'est là qu'il commence à faire de la politique au contact d'ouvriers socialistes. Il adhère au club d'éducation socialiste d'Erfurt en 1906. En 1907, à 17 ans il en devient le président et le club se transforme en une véritable organisation de jeunesse ouvrière. Ce groupe va rejoindre l'organisation de jeunesse socialiste allemande. En 1910 Willi se rend en Suisse où il trouve un mouvement socialiste qui se développe dans un climat de libre discussion, totalement différent de l'atmosphère qu'il a connu en Allemagne. Avant 1914 Zurich est un des centres de la vie intellectuelle socialiste d'Europe. Des exilés partout venus de s'y rencontrent, échangent des idées. L'organisation de jeunesse de Zurich est au centre de tous ces débats. Il semble que Willi y soit d'abord sous l'influence très forte des anarchistes.
Au printemps 1911 il se rend en Italie pour rencontrer les jeunesses socialistes de Milan. Il y est très impressionné par le radicalisme et l'antimilitarisme du mouvement socialiste, mais aussi par la très grande indépendance de l'organisation de jeunesse. Dès son retour il va travailler à transformer l'organisation de jeunesse zurichoise sur le modèle italien. Il va rapidement faire partie de la direction nationale et devenir permanent en janvier 1914.
Quand la guerre éclate, il refuse de rejoindre son unité d'affectation en Allemagne et préfère devenir « réfractaire ». Il commence à s'opposer à la direction du parti suisse à laquelle il reproche sa tièdeur dans l'opposition à la guerre. Il rencontre Trotsky (qui est membre de la direction du club Eintracht de Zurich), Radek, puis Lénine. Dans le mouvement socialiste international d'autres voix s'élèvent contre la position des partis social-démocrates. La première manifestation internationale contre la guerre est une conférence de femmes qui a lieu à Berlin du 26 au 28 mars 1915. Elle précède de quelques jours le congrès national de l'organisation de jeunesse suisse qui est l'occasion de réunir une conférence internationale des jeunes socialistes opposés à la guerre. Des délégués viennent de Bulgarie, du Danemark, d'Allemagne, d'Italie, de Hollande, de Norvège, de Suède, de Pologne et de Russie. Les russes y accordent une grande importance. Dans une lettre adressée à Krupskaya, compagne de Lénine, A. Kollontai écrit : « Il me semble que les jeunesses socialistes peuvent plus rapidement que d'autres servir de base à une Internationale révolutionnaire revivifiée ». Lénine envoie Inessa Armand à la conférence et suit celle-ci depuis un café voisin. La résolution qu'il lui fait présenter est repoussée (le texte en a été perdu). Contrairement à la ligne défendue par les bolchéviques, si la conférence appelle bien à lutter contre la guerre, elle n'appelle pas à transformer celle-ci en guerre civile, ni à la rupture organisationnelle avec l'aile chauvine des partis adultes. Néanmoins la conférence refonde l'Internationale de la jeunesse, indépendemment de l'Internationale socialiste. Willi Münzenberg est élu secrétaire général. Un journal est lancé à partir du ler septembre 1915, « Jugend International », mensuel et traduit dans plusieurs langues. C'est le premier journal socialiste international depuis la début de la guerre. Il publie des contributions de Liebknecht, de Kollontaï, de Radek, de Trotsky, de Zinoviev, de Bernstein.
La résolution sur la guerre qui est adoptée se prononce « pour le désarmement total », comme meilleur moyen de lutter contre le militarisme. Elle dénonce violemment la guerre et la politique des partis social-démocrates. Une journée « internationale de la jeunesse contre le militarisme et pour le socialisme » aura lieu tous les ans en octobre à son initiative.
Cette conférence n'est néanmoins pas un acte isolé. Elle se situe dans le cadre d'une réorganisation des forces internationalistes dispersées et démoralisées au début de la guerre. En septembre 1915 la conférence des internationalistes se réunit à Zimmerwald, suivie d'une seconde réunion en 1916 à Kienthal.
En fait, même si « Jugend International » publie des contributions éclectiques, l'Internationale de la jeunesse en tant que tel s'engage peu dans les débats politiques jugés par elle trop abstraits. Elle se tourne d'abord vers l'action et entend préserver jalousement son indépendance par rapport à tous les courants issus de la seconde Internationale. Lénine va soutenir cette position dans son article publié en 1916, « L'Internationale de la jeunesse » (6). Il attire vivement « l'attention de tous les membres du parti », en particulier de ceux « qui ont la possibilité de nouer contact avec les partis social-démocrates et avec les organisations de la jeunesse », sur l'importance de la création de « Jugend International ». Il se prononce « pour l'indépendance la plus complète de l'Union de la jeunesse, mais aussi pour une complète liberté de la critiquer en toute camaraderie pour ses erreurs ! Nous ne devons pas flatter la jeunesse ». Cette volonté farouche d'indépendance n'empêchera pas la nouvelle Internationale d'évoluer vers les positions révolutionnaires des bolchéviques. Derrière le mot d'ordre de « désarmement total » adopté à sa conférence de fondation il y a le refus de la violence, un pacifisme. profondément ancré dans le mouvement socialiste et dans la jeunesse. Cette position est devenue contradictoire avec la nécessité de préparer la guerre civile, avec l'armement du prolétariat. La guerre rend les positions intermédiaires difficiles à tenir. Entre la trahison chauvine et la lutte pour la transformation de la guerre en révolution l'espace tend à sa restreindre. Willi Münzenberg va rallier l'essentiel de la position bolchévique mais continuera à vouloir maintenir l'unité avec les courants centristes dans la nouvelle organisation. A Kienthal, la résolution votée condamne la politique chauvine de la Seconde Internationale, repousse le pacifisme, mais ne dit mot de la nécessité de préparer la guerre civile. « Jugend International » publie cette résolution en l'accompagnant d'une critique gauche.
C'est alors qu'a lieu ce début de clarification au sein du mouvement ouvrier qu'éclate la révolution d'Octobre 1917 en Russie. L'Internationale de la jeunesse a 70.000 membres et est en position de jouer un rôle important. Les rapports de force peuvent être très vite modifiés. Des manifestations de soutien à la révolution d'Octobre sont organisés en Suisse, et aboutissent à l'arrestation de Willi Münzenberg et de tout le secrétariat jeune. Le mouvement n'aura plus de direction jusqu'en 1919, ce qui va retarder les clarifications. Mais dès la fin de la guerre les organisations de jeunesse connaissent un afflux considérable de nouveaux membres. La lutte des centristes pour maintenir l'unité du mouvement ouvrier va se heurter par- tout à la prise de conscience de l'ignoble boucherie où la politique de la socialdémocratie a mené la classe ouvrière. La Révolution russe devient l'enjeu autour duquel se font les recompositions, aboutissant en mars 1919 à la fondation de la 3ème Internationale, étape décisive d'un immense déchirement du mouvement ouvrier. Le rejet massif de la guerre, cet écho de la Révolution russe expliquent le succès que rencontrent partout les jeunesses communistes. La Révolution russe représente l'action et pas seulement les paroles pour le socialisme. L'antimilitarisme devient une raison massive de rejet des positions réformistes et des hommes qui les incarnent. En juin 1918, l'organisation de jeunesse socialiste française élit une direction qui condamne la politique suivie pendant la guerre. En avril 1919, au second congrès, une forte minorité se prononce pour l'indépendance par rapport à la SFIO et pour l'adhésion à la 3ème Internationale. Cette minorité crée le « Comité pour l'autonomie des jeunesses socialistes et l'adhésion à la 3ème Internationale ». L'organisation de jeunesse allemande (la FSJ), liée au KPD, grossit considérablement en 1919 et la tranche d'âge des 14-17 ans y est majoritaire. Ces nouvelles aspirations de la jeunesse sont résumées par Willi Münzenberg : « Un puissant besoin d'action nous animait. Nous utilisions toutes les opportunités pour organiser de grandes manifestations politiques, des meetings, des rassemblements afin de surtout pouvoir «faire quelque chose » » (7).
Agir, être partie prenante de la transformation du monde qui commence en Russie, voilà ce qui anime le mouvement de la jeunesse de l'aprèsguerre dans les pays d'Europe.
L'Internationale de la jeunesse va faire partie des organisations invitées au congrès de fondation de l'Internationale Communiste (IC). Elle continue à être l'objet de toutes les attentions de la part des bolchéviques. Sa force (à la fin 1918, elle a environ 140.000 membres), son prestige, l'avenir qu'elle représente en cadres pour le mouvement ouvrier, font d'elles une composante incontournable du nouveau mouvement ouvrier que veulent créer les bolchéviques sur la base de leur victoire. L'Internationale communiste va appeler à la création d'une Internationale Communiste de la jeunesse. Mais le bureau de l'UIOJS va également prendre l'initiative d'appeler à un congrès mondial entendant préserver ses prérogatives. Les deux initiatives vont fusionner dans l'appel à un congrès à Berlin pour novembre 1919. Il n'est pas sans signification politique de tenir un tel congrès hors de Russie : cela marque le force de la tradition incarnée par PUIOJS, indépendemment des bolchéviques. Le fait qu'il n'y ait pas eu d'organisation de jeunesse en Russie avant octobre 1918, date de la fondation du Konsomol, limite en la matière l'autorité politique et morale des bolchéviques, illimitée chez les adultes.
BERLIN
Le congrès de Berlin représente entre 200 et 300.000 membres. L'UIOJS regroupe la quasi-totalité des forces socialistes dans la jeunesse. Des délégations viennent de 13 pays: l'Italie, l'Espagne, la Russie, la Hongrie, la Suisse, la Roumanie, la Pologne, l'Autriche, l'Allemagne, la Suède, la Norvège, le Danemark et la Tchécoslovaquie. Le congrès qui va durer sept jours met à son ordre du jour : - les organisations partie prenante du congrès et la délimitation de l'Internationale ; - la situation politique mondiale ; - le programme de l'Internationale et l'adoption d'un manifeste ; - les statuts
- les tâches après la prise du pouvoir - l'élection d'une direction. Willi Münzenberg dans son rapport sur le programme définit le rôle spécifique des organisations de jeunesse : « La principale raison de leur existence est que la psychologie naturelle des jeunes demande des méthodes différentes », mais il précise : « l'organisation de jeunesse est nécessaire pour empêcher la dégénérescence des partis adultes ». Il tirait ainsi les leçons de la guerre et du rôle joué par les organisations de jeunesse dans plusieurs pays. Ce débat sur l'organisation de jeunesse comme « avant-garde de l'avant-garde » ne fait que commencer. Il durera jusqu'en 1921 avant que ne triomphe le point de vue des bolchéviques. A l'opposé se manifeste dans le congrès un point de vue très minoritaire favorable à la dissolution des organisations de jeunesse indépendantes, rendues inutiles par la création dans tous les pays d'Europe de partis vraiment révolutionnaires.
Le programme adopté par le congrès déclare : « Les organisations de jeunesse communistes, prolétariennes, indépendantes sont nécessaires : 1. à cause de la place des jeunes dans le procès de production et dans la société qui les force à se battre pour la défense de leurs intérêts (transformation de l'école et du travail) ; 2. à cause de la psychologie particulière de la jeunesse (le sentiment domine la raison, la capacité de comprendre rapidement, l'ouverture sur ce qui est nouveau, l'aptitude au sacrifice et à l'action) ; 3. à cause de la nécessité de méthodes spéciales pour l'éducation socialiste ». Les russes représentés au congrès par Shatskin et Kurella ne peuvent qu'être d'accord avec ce programme qui ne reprend pas la théorie de l'avant-garde de l'avant-garde. Dans son message au congrès, Radek polémique implicitement contre elle : « L'Internationale de la jeunesse est une partie de l'armée prolétarienne en lutte. Sa seule justification comme organisation séparée et organisation particulière est que l'agitation communiste dans la jeunesse a besoin d'être adaptée au plus près, de percevoir au mieux la réalité. Ainsi une organisation séparée des jeunes contribue au grossissement des forces révolutionnaires prolétariennes ». Mais le débat va se concrétiser sur les questions organisationnelles. Pour Willi Münzenberg, il doit y avoir égalité entre l'Internationale de la jeunesse et l'Internationale communiste. La conséquence en est que l'Internationale de la jeunesse ne doit pas être membre constituant de l'IC, ce qui en ferait une « section » subordonnée à sa discipline comme une section nationale. Si l'Internationale de la jeunesse est d'accord avec l'IC sur les grands principes politiques, les questions programmatiques, elle ne veut en aucun cas être tenue par sa discipline sur toutes les questions tactiques. A l'inverse, Shatskin défend la nécessité de la discipline y compris sur les questions tactiques. La décision du congrès est à l'évidence un compromis. L'Internationale de la jeunesse n'est pas membre constituant de l'IC, mais il n'y a pas égalité totale entre les deux organisations : « les organes centraux de l'Internationale Communiste de la jeunesse (ICJ) sont liés organisationnellement à la 3ème Internationale et luttent à ses côtés comme un partenaire étroit ». Ainsi l'ICJ adhère à l'IC par 17 voix contre 8. Le débat a également lieu dans chaque pays. Le rôle des organisations de jeunesse est encore souvent d'aider à la création des PC. On peut donc comprendre comment la conception « avant-gardiste » a pu se développer largement parmi les 49 organisations regroupées dans l'ICJ en 1920. Pour symboliser son indépendance le congrès décide d'installer le siège de la nouvelle « Internationale Communiste de la jeunesse » à Berlin. Elle maintiendra également son indépendance matérielle et financière par rapport à la Russie et à l'IC. D'autres débats ont surgi pendant le congrès, autour de positions ultragauches d'un côté et centristes de l'autre. Ils prendront toute leur ampleur après le congrès. Les ultra-gauches rejettent le parlementarisme au profit de l'action directe, le syndicalisme assimilé au réformisme et se prononcent pour des organisations décentralisées. Ces positions sont très influentes. Elles entrent en écho dans un pays comme l'Allemagne, avec une situation où la prise du pouvoir par le prolétariat est à l'ordre du jour. Mais les positions centristes sont également très fortes. En France, au congrès de l'organisation de jeunesse qui se tient à Troyes en avril 1920, ces positions sont majoritaires avec la résolution Pierre Lainé (3168 mandats), contre celle de Maurice Laporte (2350 mandats), 1881 mandats allant à une position de compromis présentée par Emile Auclair, et 307 à une position d'abstention. Des négociations s'engagent entre l'ICJ, les français, mais aussi les italiens, aboutissant à un rejet en juin 1920 de la demande d'adhésion des français, qui mettaient des conditions. Emile Auclair, comme le fait Frossard dans la SFIO rejoint alors la gauche, donnant la majorité aux partisans de l'intégration à P'ICJ sans conditions, lors du congrès d'octobre 1920. Le journal « L'Avant-garde » traduit ce changement en s'appelant désormais « L'Avant-Garde ouvrière et communiste ». Quelques semaines plus tard a lieu le congrès de Tours qui va donner naissance au PCF.
Ainsi en France, comme en Tchécoslovaquie, l'organisation de jeunesse devient communiste avant le parti. En Suisse, les Jeunesses communistes sont la colonne vertébrale du nouveau parti. Plus clairement encore les organisations de jeunesse deviennent littéralement les nouveaux PC en Belgique et en Espagne. Cela ne peut que créer un contexte particulier pour le développement des relations entre partis adultes et organisations de jeunesse.
C'est l'inverse qui va avoir lieu en Russie. En août 1919, les liens entre le Konsomol et le parti bolchévique vont se resserrer et être institutionalisés dans une résolution sans ambiguïté : 1. reconnaissance du programme du PC(b) ; 2. subordination politique du CC des jeunes au CC du parti ; 3. les groupes locaux de l'organisation de jeunesse sont sous le contrôle des organisations locales du parti ; 4. tous les membres du parti âgés de moins de 23 ans sont obligatoirement membres de l'organisation de jeunesse ; 5. devoir mutuel à l'aide matérielle et intellectuelle ».
Le parti bolchévique fixe deux tâches essentielles à l'organisation de jeunesse : la construction de l'Armée rouge et l'éducation, la préparation d'une nouvelle génération pour diriger le pays. Une opposition va se développer dans le Konsomol qui se prononce pour un autre modèle d'organisation : une organisation de l'élite de la jeunesse, ayant des fronts de masse larges autour d'elle. Cette opposition est battue au congrès d'octobre 1919. Elle est un lointain écho des positions avantgardistes largement dominantes dans le mouvement européen. Cette opposition fera appel au CE de l'ICJ et recevra le soutien de Willi Münzenberg qui s'inquiète de la manière dont les débats ont lieu en Russie.
A partir de l'année 1920, on peut considérer que deux tendances existent dans l'ICJ, cristallisées dans son comité exécutif autour de Willi Münzenberg d'une part et du dirigeant Kurella d'autre part. Les russes vont de plus en plus présenter le Konsomol comme un modèle, mais le faible prestige de celui-ci fait que l'argument manque de conviction. Shatskin résume la situation au 3ème congrès de cette organisation en octobre 1920, en distinguant trois types d'organisation à l'intérieur de l'ICJ sous l'angle de leurs rapports avec les partis adultes : celles qui sont subordonnées aux partis adultes, comme en Russie, celles qui sont « divorcées » d'un parti encore en formation comme en France et au Danemark, celles qui comme en Allemagne se lient de plus en plus au parti.
Les bolchéviques font des compromis du fait des rapports de force en leur défaveur, mais ne reculent pas d'un pied en ce qui concerne leur objectif. Ils veulent l'atteindre sans coup de force, par le débat, la persuasion, l'expérience. De 1920 à 1921, le débat va devenir public. On va parler de « Berlin » contre « Moscou » non sans raisons. En novembre 1920, le Konsomol adopte des thèses politiques où est décrit le rôle des organisations de jeunesse pendant la guerre, rôle qui les a amenés à se substituer à des partis adultes faillis. Il voit là la base à la théorie de l'avant-garde de l'avantgarde et à l'indépendance politique des organisations de jeunesse par rapport à tous les courrants organisés, résultat d'une défiance généralisée. Ces thèses considèrent que cette théorie revient en dernière analyse à opposer les intérêts des jeunes travailleurs à ceux des adultes. Elles soulignent comment l'indépendance organisationnelle, absolument nécessaire, peut selon les circonstances entrer en contradiction avec la centralisation indispensable du mouvement communiste.
Ce texte est écrit dans un moment très difficile pour la Russie des soviets soumise aux attaques de la contrerévolution et de l'Entente. Au IXème congrès du parti bolchévique, en 1920, Lénine souligne « que sans discipline et sans centralisation, jamais nous n'aurions rempli notre tâche ». Et c'est l'année suivante, au Xème congrès, que le débat a lieu sur le droit de tendance avec limitation de la démocratie dans le parti
Mais les thèses du Konsomol prennent aussi acte du « conservatisme dans les partis adultes » qui explique la volonté d'indépendance des jeunes. L'établissement de bonnes relations avec les partis adultes dépend en grande partie de ces derniers : de leur niveau de développement, de la clarté de leur ligne politique, qui sont les conditions objectives pour le centralisme.
Dans une contribution au débat Luckacs défend les positions de Willi Münzenberg en expliquant que « les relations entre organisations de jeunesse et partis adultes dépendent des circonstances » et qu'en conséquence on ne peut « imposer le modèle russe » pour des pays où il n'y a pas de partis du type du parti bolchévique.
Afin de défendre leurs thèses dans les conditions les plus tavorables, les bolcheviques vont proposer que le second congrès de l'ICJ ait lieu à Moscou immédiatement après le congrès de l'IC, pendant l'été 1921. Le CE de l'ICJ refuse très nettement, montrant que les choses se sont envenimées entre les deux tendances. Il convoque sans plus de consultations un congrès pour le printemps, avant celui de l'IC. Sous la pression de Zinoviev la direction de l'IC refuse de céder et maintient son appel à un congrès à Moscou. L'IC avance quatre arguments pour la tenue du congrès à Moscou : - la nécessité que les membres de la direction de l'IC puissent participer au débat le plus important sur les rapports organisations de jeunesse-partis adultes ; - l'importance de la présence du Konsomol pour discuter de la place des revendications économiques dans la lutte pour gagner la jeunesse au communisme ; - la facilité d'accès à Moscou pour tout ceux qui viennent de l'est ;
- la possibilité de tenir à Moscou un congrès légal, sans que la police ne puisse s'en mêler ; La direction de l'ICJ avec Willi Münzenberg répond en cinq points : - le voyage à Moscou est techniquement difficile pour la majorité des délégués ; - il signifie un départ pour plusieurs mois, ce qui est désorganisateur ; - il est important de faire du congrès une démonstration politique en le tenant dans un pays au bord de la révolution comme l'Allemagne ; - les russes surestiment l'importance du débat sur les rapports organisations de jeunesse-partis adultes, et il n'y a pas tant à apprendre de l'expérience du Konsomol... - la présence des PC pendant le débat et les pressions qui peuvent en découler sur les délégués jeunes est plutôt un argument contre la tenue du congrès à Moscou. Le journal de l'ICJ multiplie alors les contributions au débat dans lesquelles on trouve trois grandes positions. Les italiens, partisans de Bordiga, occupent une position extrême « pour une indépendance politique totale » des jeunesses. De l'autre côté, les russes se prononcent pour une subordination totale sauf sur les questions organisationnelles. Entre ces deux positions les membres non russes de la direction de l'ICJ semblent parfois hésiter : ils se prononcent pour la discipline, tout en maintenant une conception avantgardiste des organisations de jeunesse, « forces d'entrainement des partis », « surveillants des partis ». Ils soulignent que l'opportunisme est le principal danger qui menace les partis adultes: Cette position est bien exprimée dans le texte adopté en mai 1921 au congrès des jeunesses suisses : « Le PC n'offre pas de garanties suffisantes que dans le futur, il ne refroidira pas son zèle révolutionnaire. L'indépendance des jeunesses communistes et leur influence dans le parti aident à mainte- nir dans celui-ci une volonté active de lutter, et le pousse en avant. L'indépendance des jeunesses est ainsi dans l'intérêt du prolétariat révolutionnaire ». Les mêmes soucis sont manifestés par les jeunesses françaises (la Ligue des jeunesses communistes), qui est violemment contre la direction Frossard du PCF qu'elle accuse de passivité pendant l'occupation de la Ruhr. On trouve écrit dans son journal : « Il est nécessaire de reconnaître l'impossibilité de subordonner les jeunes révolutionnaires aux adultes, que les années ont endormi ». Et il y a plus coexistence que coopération entre les deux organisations. Après le ler congrès des JC qui s'est tenu à Paris en mai 1921, se tient celui du parti qui met la discussion jeune à son ordre du jour. Les jeunes vont accepter la subordination, en principe, mais en précisant qu'elle ne deviendra opératoire que lorsqu'il sera clair que le PC est devenu un parti révolutionnaire. La direction de l'ICJ fixe donc la date du 31 mars pour que se tienne à léna le second congrès de l'ICJ. Münzenberg lance un appel pour que ce soit un congrès large, ouvert aux syndicalistes, aux anarchistes, à tout ceux qui soutiennent l'action révolutionnaire. Les russes sont contre cette ouverture qui risque de renforcer les positions des partisans de l'indépendance. L'IC connaît bien d'autres problèmes et débats que la question jeune. On sait que le 3ème congrès de l'IC marque un tournant politique avec l'adoption de la tactique de front unique ouvrier, tactique qui n'apparaissait pas comme une leçon découlant logiquement de l'expérience victorieuse des bolchéviques. La création de l'IC s'est faite dans un violent effort de démarcation d'avec tous les courants droitiers du mouvement ouvrier faillis pendant la première guerre mondiale. De forts courants gauchistes, peut-être majoritaires, se sont développés dans le mouvement communiste à un moment où les bolchéviques sont accaparés par les difficultés intérieures. Le débat jeune est une facette de ce débat plus général. On a par exemple souvent tendance à insister sur les oppositions qu'il y a eu dans les partis ouvriers aux 21 conditions d'adhésion à l'IC. Il faut savoir que la majorité des jeunes, la direction de l'ICJ avec Willi Münzenberg luimême, les ont considérées comme insuffisantes, leur ont reprochées de n'être pas assez rigoureuses. Ce gauchisme politique va donner entre autre la ligne de « l'offensive révolutionnaire » dont un des défenseurs est Luckacs : l'important est de « commencer la révolution », c'est le rôle du PC de « secouer » la classe ouvrière par une série d'action, d'« électriser » les ouvriers. Cette théorie n'est pas l'apanage des partisans de l'indépendance au sein de la direction de l'ICJ. Elle est partagée aussi par Kurella, représentant les positions du Konsomol. Son test et son acte de décès vont être « l'action de mars » en Allemagne. Dans une situation sociale très tendue, par provocation, le social-démocrate Hörsing envoie des forces de police dans le bassin minier de Mansfeld pour désarmer les ouvriers. Le PC allemand appelle les travailleurs à la grève générale et à prendre les armes. Cet appel, sans préparation va rester minoritaire et le mouvement est écrasé région après région. Le 31 mars le parti retire le mot d'ordre de grève générale. Une intense répression s'en suit (8).
Le congrès de léna de l'ICJ commence justement le 30 mars. Bela Kun et Pogany, délégués de l'IC, font un rapport en faveur de l'offensive révolutionnaire. C'est Willi Münzenberg qui apparaît comme le plus critique : il condamne l'action de mars, comme prématurée, se montrant proche des positions de Lévy même s'il n'est pas question de le suivre quand celui-ci quitte le parti.
Dès le début du congrès les représentants russes proposent sa transformation en « conférence privée », proposition qui est repoussée par 60 voix contre 48. Mais la police intervient dans le congrès qui doit se transporter à Berlin dans une situation périlleuse. La confusion est alors à son comble. Le débat sur les relations avec les partis adultes est dépassé par celui sur l'offensive révolutionnaire et le bilan de l'action de mars. Quelle attitude va prendre le congrès ? C'est à ce moment que se produit un tournant en Russie de la part de la direction centrale du parti bolchévique. Pierre Frank explique : « Les indications que l'on possède ne laissent aucun doute : jusqu'à ce que se produisit « l'action de mars », Lénine et Trotsky, absorbés par les tâches énormes imposées par la situation en Russie, n'avaient accordé que peu d'attention à l'activité de l'IC après les congrès des partis socialistes qui avaient suivi le 2ème congrès (...). L'action de mars fut une révélation pour eux ». (9)
Comme Trotsky le rapporta plus tard : « Le danger d'alors était que l'Internationale suivit la ligne des événements de mars en Allemagne » (10). Il y a donc le feu dans la maison et le premier pas dans le sens d'une catastrophe générale peut être fait par le congrès de l'ICJ où les représentants russes défendent la politique de l'offensive révolutionnaire. C'est de cette manière qu'on peut comprendre le message qu'envoie la direction de l'IC au congrès : elle n'en reconnaît pas la légalité.
Le trouble est suffisamment grand à Berlin, pour qu'on se plie à cette décision. Le congrès vote malgré tout une motion regrettant cette attitude avant de se séparer. Le congrès aura lieu à Moscou à la suite du 3ème congrès de l'IC.
Cet épisode marque évidemment un tournant. Il signe la faillite d'une certaine conception gauchiste qui s'était développée dans le mouvement communiste. La conception des organisations de jeunesse, comme avant-garde de l'avant-garde, n'en était finalement qu'un aspect qui va être remis en cause dans le cadre d'une rédéfinition politique générale pour laquelle Lénine et Trotsky vont mettre tout leur poids cans la balance.
MOSCOU
Le 3ème congrès de l'Internationale Communiste se tient du 22 juin au 12 juillet 1921. Un des débats politiques les plus intenses de l'histoire de la classe ouvrière s'y déroule. Trotsky écrira plus tard : « Dans le développement politique de l'Europe après la guerre, on peut distinger trois périodes : la première va de 1917 à 1921, la seconde de mars 1921 à octobre 1923, la troisième d'octobre 1923 à la grève générale anglaise (...). Le ème congrès de l'IC prend place entre la seconde et la troisième période ; constatant que les ressources politiques et l'organisation des partis communistes ne permettent pas de conquérir le pouvoir, il lance le mot d'ordre « vers les masses » (...). Cette manière d'aborder le problème se heurta, lors du congrès, à une résistance dont Boukharine était l'inspirateur théorique. Il se plaçait alors du point de vue de « sa » révolution permanente et non de celle de Marx : « puisque » le capitalisme est fini, «alors » il faut mener sans relâche l'offensive révolutionnaire afin d'arracher la victoire (...). Bien que j'eusse conscience des dangers réels qui menaçaient ce pouvoir melis des miers), le n'a mutini pes Lénine, lors du ème congres, nous avons répété des dizaines de fois aux gauchistes impatients : ne vous hâter pas de nous sauver, vous ne feriez que nous perdre, vous et nous » (11).
Ces positions gauchistes soutenues par Boukharine étaient certainement majoritaires au début du congrès et il fallut une bataille acharnée des bolchéviques, pour gagner dans le cours du congrès la majorité. Ainsi la délégation de l'ICJ va avancer « à reculons ». Elle est arrivée au congrès moins convaincue de la nécessité d'un tournant que toutes les autres. Elle approuvera finalement les thèses rapportées par Trotsky sur « La crise économique mondiale et les nouvelles tâches de l'Internationale Communiste », mais fera une explication de vote, montrant sa mauvaise humeur, avec d'autres délégations expliquant qu'elle soutenait les thèses mais était en désaccord avec le rapport de Trotsky. Des thèses sur la jeunesse sont également adoptées par le congrès, et cela unanimement, la bataille de conviction ayant été emportée par les bolchéviques auparavant. Ces thèses retracent l'histoire de l'opposition des jeunesses socialistes à la politique chauvine de la social-démocratie pendant la guerre, reconnaissant leur rôle historique : « Elles devinrent par là un point de rassemblement des forces révolutionnaires. Elles prirent ainsi sur elles les fonctions des partis révolutionnaires qui faisaient défaut » (12). Mais elles précisent immédiatement : « Avec l'apparition de l'IC et des PC dans différents pays, le rôle des jeunesses révolutionnaires dans tout le mouvement du prolétariat se modifie (...). Ce sont les partis communistes qui prennent sur eux le rôle d'avant-garde qu'avaient joué les jeunes ».
Les rapports entre organisations de jeunesse et partis adultes sont définis ainsi : « La plus grande uniformité et lo centralisation la plus stricte sont nécessaires dans le combat commun pour la réalisation rapide de la révolution prolétarienne. La direction politique ne peut en appartenir au point de vue interna'ional qu'à l'Internationale. Il est du devoir des organisations de la jeunesse communiste de se subordonner à cette direction politique (programme et tactique et direction politique) et de s'incorporer au front révolutionnaire commun ».
Mais les thèses précisent : « L'abandon de leur indépendance politique ne signifie aucunement l'abdication à leur indépendance organique qu'il faut garder pour des raisons d'éducation ». et rappellent encore : « Une des tâches les plus urgentes et les plus importantes des jeunesses est de se débarrasser de tous les restes de l'idée de son rôle politique dirigeant, survivances de leur période d'absolue autonomie ».
Ainsi la victoire des bolchéviques est scellée. Le congrès de l'ICJ va suivre immédiatement le 9 juillet 1921 avec 150 délégués représentant quelque 800.000 adhérents appartenant à 35 organisations. Il s'agit de ce point de vue d'un point culminant. On trouve à l'ordre du jour du congrès le compte rendu des décisions du congrès de l'IC, le travail des groupes d'enfants (Hörnle), les mouvements de la jeunesse révolutionnaire en Orient et parmi les peuples coloniaux (question qui n'avait jamais été débattue par une ICJ totalement européenne à l'image de la Seconde Internationale), le travail dans les jeunesses paysannes, la propagande parmi les étudiants, etc...
Trotsky et Zinoviev sont envoyés par le CE de l'IC pour convaincre l'ICJ du bienfondé du tournant opéré par le congrès de l'IC. Trotsky fait un rapport sur « le bilan du 3ème congrès de l'IC ». Laporte, dirigeant de la Ligue de la jeunesse communiste française interrompt la conclusion de Trotsky : « Laporte : Puisque Sméral (13) est d'accord avec les thèses, il s'ensuit qu'elles ne sont pas bonnes. Trotsky : Cher camarade Laporte, c'est précisément ce que tu dois démontrer. Démontre que la tactique que nous proposons n'esı pas correcte. Laporte : Je le pourrais si on m'en laissait le temps. Trotsky : Je t'écouterai avec plaisir sur cette question (...). Si nous sommes de mauvais communistes, cela signifie que c'est toute notre famille communiste qui est mauvaise, et qu'il n'y a pas besoin d'être effrayé par quelques droitiers. Une voix de la salle : Les thèses ne sont pas assez claires. Trotsky : Il serait évidemment plus simple de jeter par la fenêtre tous les éléments vacillants en disant: nous resterons une petite secte, mais pour compenser nous resterons totalement purs » (14). Les comptes rendus montrent une différente importante entre le rapport fait au nom du CE de l'ICJ, reflétant les anciennes positions, et la résolution adoptée. Les délégations russe et allemande présentent même une résolution critiquant le rapport de Will Münzenberg. En conclusion du débat sur les rapports entre organisations de jeunesse et partis adultes un texte en huit points est adopté : 1. le parti doit connaître les problèmes de l'organisation de jeunesse et de la jeunesse en général. Les jeunes doivent assimiler le programme, la tactique et la politique du parti ; 2. le parti doit construire l'organisation de jeunesse dans tous les lieux où celle-ci n'existe pas encore ; 3. tous les membres du parti âgés de moins de 23 ans doivent être membres de l'organisation de jeunesse ; 4. des représentants mutuels doivent participer aux instances correspondantes des deux organisations ; 5. l'organisation de jeunesse doit participer à toutes les campagnes du parti. Le travail doit être organisé concrètement à l'unisson ; 6. chaque organe du parti doit avoir un supplément jeune rédigé par l'organisation de jeunesse ; 7. les écoles du parti doivent avoir, une section jeune où on apprend l'histoire du mouvement de la jeunesse sous la responsabilité de l'organisation de jeunesse; 8. le rajeunissement des organisations de jeunesse, le départ de ses membres les plus âgés, doivent être organisés prudemment, sur la base d'un plan, avec accord entre les deux organisations.
Si on compare ces thèses avec celles adoptées aux congrès de l'IC, on constate qu'elles fixent de manière précise des tâches contraignantes pour les partis adultes, revers de la discipline demandée aux jeunes. Elles intégrent le travail jeune à l'activité générale du parti, condition à de bonnes relations entre les deux organisations, au développement de relations de confiance. Le congrès adopte un nouveau programme d'action et une résolution insistant sur la nécessité de créer des groupes d'enfants contre le cléricalisme, le nationalisme et la morale bourgeoise, domaine où la social-démocratie a gardé une certaine avance. De nouveaux statuts sont adoptés maintenant l'indépendance financière de l'ICJ. Les thèses organisationnelles insistent sur le fonctionnement démocratique des organisations : « Libre discussion de toutes les questions, élégibilité de tous les membres aux directions, publication des minutes des réunions des directions ».
Mais les thèses proposent aussi un nouveau mode d'organisation basé sur les cellules, sur le modèle des partis adultes, en remplacement des structures géographiques. L'idée était que ces structures étaient mieux adaptées pour mener la lutte autour des revendications économiques qui prenaient une grande importance avec le tournant vers le Front unique.
Cette ligne aura quelque succès en Allemagne. En juillet 1923 les cellules de la Ruhr de l'organisation de jeunesse tiennent une conférence à Essen : il y a 1120 membres répartis en 42 cellules d'usines. Il semble que l'organisation allemande atteindra le chiffre total de 400 cellules et de 80.000 membres avant de décliner et d'être victime de la répression.
Enfin une résolution est votée transportant le siège de l'organisation de Berlin à Moscou où se tiendront désormais tous les congrès de PICJ, après ceux de l'IC.
Shatskin pourra conclure en déclarant que le débat sur le rôle de l'organisation de jeunesse est maintenant terminé : elle est une « école du communisme pour la grande masse des jeunes travailleurs ».
Mais dans plusieurs pays les choses iront plus lentement. Ainsi le 2ème congrès des JC françaises qui se tient à Montluçon en mai 1922 réaffirme son rôle « d'avant-garde de l'avant-garde » critique le caractère droitier de la direction Frossard du PCF, avec semble-t-il, paradoxalement, le feu vert de la direction de l'IC. Ce n'est qu'au 3ème congrès des JC en mai 1923, alors que le PC est désormais dirigé par Boris Souvarine que les JC accepteront d'abdiquer leur rôle avant-gardiste. Ce congrès voit la fin du règne de Willi Münzenberg qui a 32 ans. Il est réélu au CE mais n'y siègera pas. Il est appelé à de nouvelles tâches : aider la Russie où la famine fait des ravages en organisant une campagne internationale de solidarité. Il quittera le parti en 1937 à cause des procès de Moscou, avant d'être assassiné sur ordre de Staline. Il sera pendu par des agents du KGB sur une route de France au moment de la débacle en 1940. L'aspect fascinant de cette grande personalité du mouvement ouvrier ne doit néanmoins pas nous faire oublier qu'il fut un dirigeant stalinien pendant 10 ans à la tête de la campagne anti-trotskyste par ses écrits sur la situation en Allemagne avant la prise du pouvoir par Hitler (15).
A partir de 1921 l'Internationale de la jeunesse va entrer en déclin. Il sera très difficile à la direction de faire assumer le tournant politique qui a eu lieu au congrès sur deux questions-clé : la tactique de front unique, la subordination aux PC. Les jeunes étaient sans doute, pour des raisons psychologiques, les moins à même d'assumer un tournant qui fut compris par beaucoup comme un tournant droitier, comme une manière de revenir sur les objectifs des ler et 2ème congrès, en émoussant la lutte contre les réformistes.
Trotsky reviendra avant la seconde guerre mondiale, lors d'un débat dans le SWP américain sur cette difficulté particulière que présente l'application d'une politique de front unique par une organisation de jeunesse, sur les difficultés de recruter sur une telle ligne : « J'ai proposé hier, à moitié sérieusement, à moitié comme hypothèse de donner comme nom à l'organisation « légion de la révolution socialiste ». C'est tout un programme. Nous devons dire aux jeunes : vous renverserez la société actuelle. Vous en créerez une nouvelle. Voilà vos objectifs. Cela ne veut pas dire que nous mettons au placard le programme de transition. Les jeunes appartiennent à un monde différent, sont dans une situation particulière... ».
Or, il est possible que le tournant brutal du 3ème congrès de l'IC, repris par le 2ème congrès de l'ICJ, torde un peu le bâton, comme en témoigne la résolution adoptée au congrès suivant qui fixe comme tâche quasi-unique aux organisations de jeunesse « la propagande économique », même s'il est vrai que la situation matérielle des jeunes s'aggrave faisant de la lutte pour les revendications une préoccupation qui est celle de la masse des jeunes : « La crise économique (appauvrissement, chômage) et l'assaut de la réaction ont obligé plusieurs organisations à devenir illégales, ce qui a diminué le nombre de leurs membres. L'esprit révolutionnaire a baissé dans toute la classe ouvrière à la suite de l'affaiblissement momentané de la vague révolutionnaire. Cette situation a eu sa répercussion sur la jeunesse ouvrière dont l'esprit s'est modifié pendant cette époque et qui a manifesté moins d'intérêt pour la politique. En même temps la bourgeoisie, ainsi que la social-démocratie redoublaient d'efforts pour influencer et organiser la classe ouvrière ».
La résolution aborde ainsi deux facteurs qui expliquent l'affaiblissement de l'ICJ : le tournant de 1921, tournant relatif comme en témoigne la situation en Allemagne qui fait qu'il est encore trop tôt pour parler d'un reflux de la vague révolutionnaire de l'aprèsguerre, mais qui fait que la classe ouvrière mène des luttes essentiellement défensives et que commence à peser sur elle le retard de l'extension de la révolution, l'échec de la première vague révolutionnaire en Allemagne. L'enthousiasme pour la révolution russe commence à baisser après plusieurs années où les difficultés s'accumulent et où le socialisme n'apparaît plus comme une possibilité immédiate. C'est aussi le moment où la socialdémocratie commence à se remettre de la double épreuve qu'a été pour elle la guerre et la révolution russe.
En mai 1921 les socialistes de droite forment à Amsterdam l'Internationale des jeunes travailleurs. Quelques mois plus tôt, à Vienne, les centristes ont créé la Communauté de travail internationale des jeunesses socialistes. Deux ans plus tard, en mai 1923, les deux organisations fusionnent, présentant pour la première fois depuis 1914 un pôle alternatif crédible dans la jeunesse face aux révolutionnaires. Le 4ème congrès de l'IC enregistre ce fait nouveau : « Les deux internationales des jeunesses social-démocrates sont restées inactives jusqu'à présent face à la misère de la jeunesse ouvrière. Elles ont fait bloc et tenté d'étouffer la volonté de lutter avec les adultes contre la bourgeoisie. La création de ce bloc ne tendait pas seulement à éloigner de la lutte et du Front unique les masses opprimées de la jeunesse ouvrière, elle était principalement dirigée contre l'Internationale communiste ; elle devait conclure à bref délai à la fusion des Internationales des jeunesses social-démocrates ».
C'est là, croyons nous, les raisons fondamentales du déclin de l'ICJ. Il reste évidemment à examiner les problèmes que posent la subordination des JC aux PC adultes. N'a-t-elle pas découragé les meilleurs militants jeunes. N'était-ce pas là une mesure « bureaucratisante » ?
L'indépendance politique des organisations de jeunesse est cohérente avec un principe : la conception de celles-ci comme organisations d'avant-garde capables de « surveiller les partis adultes ». Les erreurs gauchistes commises en Allemagne montraient que les organisations de jeunesse ne pouvaient être un garde-fou contre les erreurs politiques. L'échec de l'action de mars marquait la fin d'une illusion sur le rôle des organisations de jeunesse. La douche froide que cet évènement a constitué pour les dirigeants de l'ICJ expliquent d'ailleurs qu'ils aient sincèrement, malgré des réticences,, accepté ce tournant qui n'a pas été imposé bureaucratiquement.
L'idée centrale des bolchéviques était que la conception avant-gardiste des organisations de jeunesse était un frein à leur transformation en organisations de masse plus larges. Et on peut penser non sans raisons que le maintien après 1921 de ces conceptions auraient abouti à un déclin encore plus rapide des organisations de jeunesse, tournées sur elles-même, d'abord organisations de débats avant d'être organisations d'action. Le même déclin aurait sans doute atteint la totalité de l'IC si elle avait maintenu une ligne gauchiste et sectaire, refusant la tactique de Front unique.
La conception avant-gardiste aurait finalement mené l'ICJ à l'inverse de ce qu'elle était en 1915 au moment de sa création. Elle était alors une organisation indépendante, non pas par avantgardisme, mais parce que c'était une condition à l'action, non pas parce qu'elle voulait « surveiller » les partis adultes, mais parce qu'en restant lié à eux elle se paralysait, comme ils se sont paralysés. Sur ce point la résolution du 4ème congrès de l'IC est très claire : « Le 2ème congrès de l'ICJ a décidé également de réorganiser les JC, qui n'étaient jusque là que des organisations d'avant-garde renfermées en ellesmême et uniquement politiques en grandes organisations de masse de la jeunesse ouvrière... » (15).
Trotsky redira la même chose lors du débat déjà évoqué dans le SWP américain. Constatant que s'est développé une conception avant-gardiste de l'organisation de jeunesse, qui se veut l'égale du parti, il écrit : « La pire chose qui puisse nous arriver est l'établissement d'une division du travail dans l'organisation de jeunesse entre les militants de base qui jouent avec des drapeaux et avec des trompettes et les cadres sélectionnés qui discutent pendant ce temps politique » (16).
Il faudrait évidemment porter un jugement plus nuancé sur un autre problème : comment l'IC a-t-elle articulé indépendance organisationnelle et subordination politique. Théoriquement une véritable indépendance organisationnelle rend possible la remise en cause de la solidarité politique qui reste à vérifier en permanence. Le parti doit évidemment exiger de ses membres dans l'organisation de jeunesse qu'ils y défendent son orientation comme partout ailleurs. C'est la solution préconisée par Trotsky dans le débat au sein du SWP. L'IC de manière très centraliste a exigé une subordination politique à priori, et sans discussion. Cela mérite débat, comme mérite débat la conception générale de la centralisation de l'Internationale alors en vigueur.
La vie de l'Internationale communiste de la jeunesse ne mérite plus après le 4ème congrès de l'IC d'être suivie de la même manière. Comment démêler alors ce qui dans son déclin accéléré relève de la situation objective et ce qui est le résultat de la politique contre-révolutionnaire des staliniens ?
Il reste à conclure avec la belle phrase prononcée par Zinoviev au 2ème congrès de l'ICJ : « L'histoire n'oubliera jamais que c'est la jeunesse qui a été la première à engager le combat contre l'opportunisme des partis social-démocrates partout dans le monde. Nous devons remercier les jeunes pour l'énergie qu'ils ont consacré à notre victoire ». Il en fut ainsi hier, il en sera de même demain.
Philippe Andréa
Notes :
(1) Harry Lindelauff est l'auteur d'un mémoire universitaire « jeugd en Revolutie »
(Université de Nimegue) riche d'informations pour ce travail.
(2) Ibid.
(3) Karl Liebknecht : « Militarisme, guerre, révolution » : Editions Maspéro.
(4) Président de la République allemande en 1919. Il a à ce titre un rôle de premier plan dans l'écrasement de la révolution allemande.
(5) Cité par Lénine dans « La faillite de la 2ème Internationale ». Editions sociales.
(6) Oeuvres Complètes. T 23. Editions de Moscou.
(7) « Die Dritte Front », Willi Münzenberg.
(8) Ossif Flechteim : « Le parti communiste allemand ». Editions Maspéro. Voir aussi l'étude plus restreinte de R.A. Comfort : « Revolutionary Hamburg ».
(9) Pierre Frank : « Histoire de l'Internationale Communiste ». T 1 Editions La Brèche.
(10) Léon Trotsky : « La Révolution défigurée ».
(11) Léon Trotsky : « L'Internationale communiste après Lénine ». Editions PUF.
(12) « Thèses, manifestes et résolutions des quatre premiers congrès de l'Internationale communiste ». Editions Maspéro.
(13) Dirigeant du P.C. tchécoslovaque.
(14) Léon Trotsky : « The first five years of the International Communist ». Editions
Pathfinder.
(15) Cf. Pierre Frank : « L'Histoire de l'Internationale Communiste ». Editions La Brèche.
(16) Trotsky : « Writings 1938-1939 ». Editions Pathfinder.