Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 14

Pour une entente de la gauche révolutionnaire

Rédaction d'Inprecor polonais · Quatrième Internationale, 3e série n° 14 · juillet 1984 · p. 25-57 · 18 510 mots

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« Que l'ouvrier prenne en main la barre du pouvoir pour que ce monde change de visage »

(Chant des syndicats libres, Gdansk, août 1980)

Quand, en septembre 1939, les armées de l'Allemagne hitlérienne et celles de l'URSS achevaient le quatrième partage de l'histoire de la Pologne, Léon Trotsky prévoyait dans les termes suivants l'évolution de la situation dans les territoires soumis au contrôle de la bureaucratie soviétique : « Le gouvernement de Moscou procédera à l'expropriation des grands propriétaires et à l'étatisation des moyens de production. Cette orientation est la plus probable, non parce que la bureaucratie reste fidèle au programme socialiste, mais parce qu'elle ne veut ni ne peut partager le pouvoir et les privilèges qui en découlent avec les anciennes classes dirigeantes dans les territoires occupés. Ici, une analogie se présente d'ellemême. Le premier Bonaparte arrêta la Révolution au moyen d'une dictature militaire. Toutefois, lorsque les troupes françaises envahirent la Pologne, Napoléon signa un décret stipulant : « Le servage est aboli ». Cette mesure n'était dictée ni par les sympathies de Napoléon pour les paysans ni par des principes démocratiques, mais par le fait que la dictature bonanartiste s'arpuyait sur les rapports de propriété bourgeois et non féodaux. Etant donné que la dictature bonapartiste de Staline s'appuie sur la propriété d'Etat et non sur la propriété privée, l'invasion de la

Pologne par l'Armée rouge doit, dans ces conditions, entraîner l'abolition de la propriété privée capitaliste, afin d'aligner le régime des territoires occupés sur celui de l'U.R.S.S.

Mesure révolutionnaire par sa nature, l'expropriation des expropriateurs s'effectue dans ce cas de manière militaro-bureaucratique. Tout appel à une action indépendante des masses - mais sans un tel appel, fût-il très prudent, il est impossible d'établir un nouveau régime - sera, sans nul doute, étouffé le lendemain même par d'impitoyables mesures de police, afin d'assurer la prépondérance de la bureaucratie sur les masses révolutionnaires en éveil » (1).

C'est effectivement ce qui c'est passé au milieu des années 1940. LA REVOLUTION PAR EN HAUT

Quand, le 21 juillet 1944, l'armée soviétique franchit le Bug, la situation est pré-révolutionnaire en Pologne. La lutte pour la libération nationale, à laquelle les masses s'intègrent sans cesse davantage, peut transcroître en révolution sociale. Le danger que le Kremlin puisse en prendre le contrôle et se la soumettre existe. Les autorités de l'Etat clandestin polonais étaient conscientes de ce danger, comme en témoigne la dépêche envoyée le 22 juillet à Londres par le général Bor-Komorowski, chef de l'Armée de l'intérieure l'AK (Armia Krajowa). Il y expliquait que la situation imposait la tâche suivante :

« Afin de priver les Soviétiques de l'initiative des réformes sociales en Pologne, il faut prendre immédiatement les mesures législatives capables de faire gagner à la direction polonaise la confiance pleine et entière des larges masses des campagnes et des villes. L'engagement de la direction polonaise dans ce sens doit être suffisamment grand pour que les masses prennent son parti, y compris dans une lutte ouverte contre les Soviétiques. Etant donné que, pour gagner une telle confiance, nous aurons besoin de temps, et que les Soviétiques sont déjà en train d'entrer, les mesures nécessaires doivent être pris immédiatement ».

Le commandant en chef de l'AK préconisait concrètement « la promulgation immédiate des décrets concernant : a) la transformation du régime existant en Pologne par la confiscation sans indemnités de la grande propriété terrienne au profit de la réforme agraire ; b) la socialisation des principales branches de la production industrielle et la création de conseils de travailleurs ; c) la généralisation de l'enseignement et de la sécurité sociale ; d) le principe de l'élection des nouveaux organes législatifs et autogestionnaires » (2).

La gauche polonaise, qui agissait alors dans le cadre des structures de l'Etat clandestin, bien que traditionnellement non révolutionnaire, restait suffisamment liée à la classe ouvrière, à la paysannerie et à l'intelligentsia, pour refléter l'influence de la montée révolutionnaire et les aspirations à des réformes socio-économiques radicales. Durant l'insurrection de Varsovie (août-septembre 1944), elle a fait passer - essentiellement grâce à l'initiative des socialistes - au sein du parlement clandestin des lois radicales. Ces lois exprimaient le contenu social de l'insurrection et ouvraient la voie à la dynamique anticapitaliste du mouvement social, lui donnant « non seulement le caractère d'une insurrection nationale, mais d'une révolution sociale », comme l'affirmait un dirigeant socialiste. « Le statut des conseils d'entreprise, corollaire et garantie de la socialisation des moyens de production, était l'application des principes démocratiques à la vie intérieure des usines et des mines. Il instituait la participation ouvrière à la direction des entreprises et au contrôle de la production. Il était un premier pas vers la gestion ouvrière. Ce statut, élaboré dans la clandestinité, était la mise en application de la représentation ovurière qui marquait le nouveau régime d'économie planifiée, transition vers le socialisme » (3).

Un an plus tard, ce parlement - le Conseil d'Unité Nationale, traqué par le NKVD - rendait public son dernier acte, connu sous le nom de Testament de la Pologne combattante, lors d'une session tenue clandestinement le ler juillet 1945 dans la capitale. Ce texte décrivait, entre autres, les principaux aspects du système social qui aurait dû naître en Pologne : « - La création de la pleine autogestion territoriale, socio-économique dans le domaine de la culture et de l'enseignement ; - la socialisation de la grande propriété capitaliste et l'organisation d'un juste partage du revenu national ; - la cogestion et le contrôle sur l'ensemble de l'économie des masses travailleuses ainsi que l'assurance de conditions matérielles garantissant la subsistance de la famille ainsi que le développement culturel de l'individu ; - la liberté de lutte de la classe ouvrière pour ses droits dans le cadre d'un mouvement syndical indépendant; - la mise en œuvre d'une réforme agraire juste » (4).

L'existence de ce Testament est cachée depuis quarante ans à la société, car elle déinasque le mensonge du pouvoir selon lequel le parti des communistes staliniens - le Parti ouvrier polonais (PPR) - aurait eu alors le monopole du programme de changements socio-économiques structurels dont la réalisation ne pouvait venir que du « vent d'Est », car toutes les institutions et partis de l'Etat clandestin ne cherchaient rien d'autre que le rétablissement pur et simple du capitalisme. L'entrée de l'armée soviétique et l'insertion de la Pologne dans la sphère d'influence de l'URSS sur la base des accords de Yalta (1945), a déterminé le cours de l'histoire. Le capitalisme a été aboli, mais par une « assimilation structurelle » au système existant en URSS, et non par une révolution venue d'en bas. Staline, qui veillait à habiller sa politique d'habits « théoriques », créa plus tard le concept de « révolution par en haut » - c'est-à-dire menée grâce à « l'initiative du pouvoir ». Cependant, la « révolution sociale par en haut » - la définition stalinienne mérite ici d'être complétée - est en même temps une contre-révolution politique préventive : non seulement elle est menée sans la participation des masses, mais de plus elle est dirigée contre les masses, elle doit empêcher l'apparition d'un mouvement social indépendant et l'émergence d'une révolution d'en bas, quitte même à l'écraser.

C'est pour cette raison que les armées soviétiques se sont abstenues d'activités offensives pendant toute la durée de l'insurrection de Varsovie - bien qu'elles aient appelé auparavant la société polonaise à se soulever - et ne lui ont apporté aucune aide. Il s'agissait de permettre à l'armée nazie de briser l'insurrection et, de ce fait, de réaliser deux des buts que le Kremlin s'était fixé : d'une part, détruire les structures centrales de l'Etat clandestin polonais, d'autre part, étouffer le mouvement des masses. Après que les armées allemandes aient été repoussées du territoire de la Pologne, les nouvelles autorités ont brisé le mouvement autogestionnaire de la classe ouvrière qui se développait spontanément dans nombre de centres industriels et qui organisait le pouvoir des conseils d'entreprise ou des comités d'usine (5). La révolution d'en bas a été ainsi étranglée et on a empêché que les masses ouvrières puissent faire du renversement du capitalisme leur propre conquéte. A la place d'un pouvoir réellement ouvrier et autogestionnaire, est né le pouvoir de la bureaucratie totalitaire.

LA CAPITULATION DE LA GAUCHE

A l'automne 1939, Trotsky écrivait : « Nous ne confions au Kremlin aucune mission historique. Nous étions et nous restons opposés à l'annexion de nouveaux territoires par le Kremlin. Nous sommes pour l'indépendance de l'Ukraine soviétique et, si les Biélorusses eux-mêmes le veulent, pour l'indépendance de la Biélorussie soviétique. En même temps, dans les parties de la Pologne occupées par l'Armée rouge, les partisans de la IV Internationale prennent part de la manière la plus décidée à l'expropriation des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, au partage de la terre entre les paysans, à la création de soviets et de comités ouvriers, etc. Ce faisant, ils préservent leur indépendance politique, ils luttent au cours des élections aux soviets et aux comités d'usine pour la complète indépendance de ces derniers vis-à-vis de la bureaucratie et ils mènent une propagande révolutionnaire dans un esprit de défiance à l'égard du Kremlin et de ses agents locaux » (6).

Malheureusement, au milieu des années 1940, l'attitude de la gauche polonaise était fort différente. C'est sur elle en définitive que repose une partie de la responsabilité historique de l'introduction en Pologne du système du pouvoir totalitaire. Jacek Kuron, qui se revendique lui-même de la tradition de la gauche socialiste, écrit à ce propos : « Il est hors de doute que c'est avant tout la gauche polonaise qui a soutenu le système apporté par les tanks de l'Armée Rouge victorieuse et que, de plus, aux côtés des vainqueurs s'est retrouvée la majorité de la gauche (presque tous les militants du Parti communiste polonais d'avant-guerre vivants dans le pays, la majorité des membres du Parti socialiste polonais vivants dans le pays et nombre de militants du Parti paysan). Et le fait que en dehors de quelques exceptions, tous entendaient soutenir les réformes que la gauche réclamait depuis longtemps, et non le système soviétique, qu'ils ne connaissaient pas, ne change rien. Soulignons qu'il y a eu des socialistes qui ont tenté de s'opposer activement au stalinisme » (7). Parmi eux, Kazimierz Puzak, secrétaire général du Parti socialiste polonais (PPS) durant l'Occupation nazie et un des principaux dirigeants de l'Etat clandestin, mort dans une prison de la Pologne populaire en 1951. Pourquoi la gauche polonaise, y compris les socialistes, a-t-elle accepté de collaborer avec les staliniens ? On ne peut être d'accord avec l'idée de Kuron, selon laquel elle aurait fait cela parce qu'elle « ne connaissait pas » la dictature stalinienne, car c'est faux. Il est vrai, en revanche, qu'elle a pu nourrir des illusions sur la possibilité de coexister avec le stalinisme, en lui imposant une espèce de « compromis historique ». Ce n'est pas sans raison qu'elle soulignait la nécessité de garantir la démocratie politique et l'autogestion, ce qui la différenciait des communistes staliniens. Elle voulait que la démocratie parlementaire garantisse le pluralisme politique et l'existence d'un système multipartite, mais en même temps elle souhaitait que ce système multipartite dispose du monopole de l'activité politique c'est-à-dire que cette activité soit le fait de partis agissant « au nom » des forces sociales, et non des forces sociales elles-mêmes. En ce qui concerne, par exemple, les institutions autogestionnaires, la gauche s'intéressait avant tout à ce que les conseils d'entreprise soient élus démocratiquement, de façon à permettre le vote sur plusieurs listes et à garantir la représentation proportionnelle des tendances (en pratique contrôlés par les partis politiques) existantes parmi les travailleurs. En revanche, elle ne se préoccupait pas de ce qui était non moins important : des droits et prérogatives réelles de ces conseils, de leur indépendance et de leur autogestion face au pouvoir d'Etat, que les staliniens prenaient en mains dans le même temps. C'est pour cela que, par exemple, le décret sur les conseils d'entreprise de février 1945 pouvait réduire au minimum les droits de ces conseils, abolir de fait les conquêtes autogestionnaires, bien que le mode de scrutin qu'il prévoyait soit très démocratique. Le ministère de l'Industrie, sous la houlette de Hilary Minc, durant toute l'année 1945, mettait sur pied activement le système de la centralisation bureaucratique de la gestion et dépossèdait énergiquement les conseils d'entreprise de leurs pouvoirs, sans jamais se heurter à la résistance de la gauche socialiste ; ceux des militants syndicaux parmi les socialistes qui soutenaient le mouvement autogestionnaire se sont trouvés abandonnés à eux-mêmes.

L'histoire du Parti Socialiste polonais (PPS) qui était le parti ouvrier le plus important du pays, a été dominée dans la Pologne d'avant-guerre par la politique de son appareil bureaucratique, liée par de nombreux liens à l'appareil de l'Etat bourgeois et n'hésitant pas parfois à collaborer avec ce pouvoir contre les ouvriers. Désormais, ce sont de nouveaux les intérêts de l'appareil qui ont pris le dessus : la défense de la démocratie, du pluralisme politique, du système pluripartite manquait de conséquence et par ailleurs il ne faut pas oublier que le PPS légal a obtenu la « concession » de son existence légale du PPR (stalinien) et du Kremlin. Sa politique avait pour logique la défense des intérêts de son propre appareil, et non la défense de la démocratie pour les masses et de leur activité indépendante, dont cet appareil avait tout autant peur qu'avant ia guerre. Il s'agissait de se garantir des privilèges, grâce à l'occupation des bonnes places dans l'appareil du pouvoir construit en commun avec les staliniens. L'appareil du PPS ne voyait pas que ces derniers, en détruisant partout - avec son accord, voire avec à son concours - l'activité indépendante des masses et les embryons d'un pouvoir autogestionnaire des travailleurs, introduisaient dès le début, derrière le paravent de la démocratie parlementaire, un régime de terreur policière et d'état d'exception de fait (8), grâce auquel ils allaient facilement imposer le monopole du pouvoir de leur propre parti. Nous connaissons le prix que le Parti socialiste polonais a payé : à la fin, il a été lui-même dévoré par l'appareil bureaucratique stalinien, ce qui fut fait lors de « l'unification organique » du PPR et du PPS en 1948.

Si donc la majorité de la gauche polonaise, qui n'était pas stalinienne, a fini par capituler devant le stalinisme, ce fut à cause du fait qu'elle n'était pas révolutionnaire, qu'elle était incapable d'opposer à la « révolution par en haut » sa propie stratégie de révolution par en bas, fondée sur l'activité indépendante des masses.

Le propre de la révolttion, c'est qu'on ne peut l'empêcher d'éclater indéfiniment : tôt ou tard, elle doit avoir lieu. La révolution polonaise, qui, au cours des années 1940, ne s'est pas faite vraiment, c'est-à-dire par en bas, reste à faire. Elle n'a plus le même caractère : elle est dirigée non contre le capitalisme, mais contre le pouvoir qui s'est développé après le renversement - par en haut - du capitalisme. A l'époque, il se serait agi d'une révolution sociale, aujourd'hui, c'est une révolution essentiellement politique. Il s'agit d'un changement radical de l'actuel système du pouvoir et de son remplacement par un autre - un système qui permette aux citoyens-travailleurs d'exercer le pouvoir de façon autogestionnaire, qui soit le défenseur de leurs droits, de leur dignité et de leurs intérêts matériels et moraux, et qui permette par là même de socialiser vraiment les principaux moyens de production et de planifier démocratiquement le développement de la société. Il s'agit donc de créer les conditions pour la construction d'une République autogérée.

LES DEBUTS DE LA NOUVELLE

GAUCHE

La première révolution antibureaucratique (antitotalitaire) en Pologne a éclaté en octobre 1956. Son courant principal, celui qui a donné à la lutte pour une démocratisation du système du pouvoir politique son caractère révolutionnaire, était le mouvement des conseils ouvriers dans les usines. C'est alors qu'on a pu assister à une renaissance temporaire de la gauche antistalinienne. Elle s'est alors située sur les positions de la révolution par en bas, bien que de façon incohérente ; elle s'est avérée incapable de couper le cordon ombilical qui la liait à l'aile dite « libérale » du pouvoir totalitaire - cette même aile qui, grâce à diverses concessions faites au mouvement social, a réussi à retrouver la confiance de ce mouvement et à s'en assurer le contrôle, à le maintenir dans les limites tolérables pour la bureaucraties puis à le désarmer. Jacek Kuron et Karol Modzelewski écrivait, plusieurs années après, à propos de la dabre de propos de la « gauche d'Octobre » dont gauche se distinguait du courant libéral essentiellement par ses positions à l'égard des conseils ouvriers dans lesquels elle voyait la base des nouveaux rapports de production et l'ossature du nouveau pouvoir politique. C'était cependant un courant hétérogène. La gauche ne s'est pas séparée du courant technocratique dans les conseils ouvriers (la revendication de gestion de l'entreprise par les conseils ne dépassait pas le cadre du programme de la technocratie) ; elle ne s'est pas séparée non plus de la bureaucratie libérale dans le jeu politique à l'échelle nationale. Elle ne s'est pas démarquée nettement du front social anti-stalinien en tant que mouvement spécifiquement prolétarien. Dans cette situation, la gauche n'était évidemment pas capable de formuler son propre programme politique, de le propager de façon organisée dans les masses, de former des partis. C'est ce qui a fait défaut à la gauche pour pouvoir se transformer en une force politique autonome et éviter de devenir une force d'appoint de gauche à la bureaucratie libérale au pouvoir » (9).

Au milieu des années 1960, la « normalisation » pacifique du système du pouvoir totalitaire, menée après 1956, était déjà terminée. Mais, en même temps, les facteurs de la crise socio-économique et politique qui devait exploser quelques années plus tard se développaient. C'est alors, en 1964, que fut lancée l'initiative visant à fonder le mouvement de la gauche révolutionnaire. Il est bon d'avoir cela en mémoire, car ce fut la première tentative de ce genre dans les pays du « socialisme réel » depuis que, au début des années 1930, la bureaucratie avait défait l'Opposition de gauche en URSS. Il s'agit de l'initiative liée aux noms de Jacek Kuron et Karol Modzelewski et exprimée dans leur - très connue alors, mais aujourd'hui presque totalement oubliée - Lettre ouverte aux membres du Parti ouvrier unifié polonais et de l'Union de la jeunesse socialiste (ZMS) de l'Université de Varsovie. Cette lettre était l'expression d'une grande radicalisation programmatique du milieu politique issu de ladite « gauche d'Octobre ». Cette lettre, à côté d'une analyse du système du pouvoir bureaucratique contenait la thèse selon laquelle « aujourd'hui, à l'époque de la crise générale du système, l'intérêt de la classe ouvrière, c'est la révolution : l'abolition de la bureaucratie et des rapports de production actuels, la prise entre ses mains du contrôle sur son propre travail et le produit de celui-ci, le contrôle des buts de la production, c'est-à-dire l'instauration d'un systère économique, social et politique fondé sur la démocratie ouvrière. Les intérêts de la plupart des salariés, en raison de leur situation prolétarienne, rejoignent ceux de la classe ouvrière » (10).

De plus, elle présentait une première esquisse d'un programme de construction d'un système de pouvoir des conseils ouvriers - c'est-à-dire, dans son essence, ce que nous appelons aujourd'hui la République autogérée. Ce programme garde encore aujourd'hui toute sa valeur et mérite d'être rappelé (11).

Les auteurs de la Lettre présentaient ainsi leur initiative : « Nous pensons que l'axe de cette activité doit être de regrouper les intérêts de la classe ouvrière en les exprimant sous forme d'un programme, de le propager dans la classe ouvrière pour qu'elle prenne conscience de ses buts : par la discussion autour du programme, par l'intégration des ouvriers dans la lutte pour la défense de leurs intérêts immédiats, c'est-à-dire dans des mouvements de grève. Cela conduit à l'organisation de la classe ouvrière en partis et syndicats qui lui soient propres » (12). En réalité, cette activité n'a pas dépassé les milieux de la jeunesse universitaire. Elle a cependant largement contribué à préparer les conditions de la lutte pour un socialisme démocratique qui a embrasé les milieux universitaires en mars 1968. Cette révolte est restée totalement isolée des milieux ouvriers, ce qui a scellé sa défaite. Quoi qu'on puisse dire cependant des limites qui ont marqué l'initiative politique de Kuron et Modzelewski alors, il n'en reste pas moins que, du point de vue programmatique, elle était en rupture radicale avec la tradition de la gauche polonaise. Elle dessinait la perspective d'une révolution faite par les masses elles-mêmes, et en même temps conduite jusqu'à son terme, jusqu'au renversement du pouvoir totalitaire et la création à sa place d'un pouvoir nouveau, issu de la lutte et des organisations des masses elles-mênes : le pouvoir des conseils ouvriers. Mais de cette rupture il ne devait rapidement rien rester. Vers 1970, Kuron et d'autres militants dissidents ont rejeté le programme de la révolution, considérant que le passage vers une Pologne autogérée non seulement peut mais doit se passer de révolution.

L'expérience la plus importante de l'opposition démocratique d'avant août 1980, l'activité du Comité de Défense des Ouvriers (KSS-KOR), avait déjà un caractère tout à fait différent. Du point de vue des buts programmatiques, rien de ce qui pouvait rappeler le programme de 1964 ne se retrouvait dans son son activité. Mais, contrairement à l'initiative précédente de Kuron et de ses camarades, cette expérience a conduit à construire les fondements pour le développement d'un mouvement social gigantesque, c'est-à-dire les fondements de ce qui est le moteur de l'histoire et face à quoi la valeur de tout programme est secondaire.

Le KSS-KOR n'était pas un regroupement politique, mais - comme il se définissait lui-même - une institution sociale se donnant pour but la défense des personnes réprimées pour leurs opinions et le soutien des initiatives sociales indépendantes du pouvoir totalitaire. Son rôle essentiel provenait avant tout du fait que les groupes dissidents de l'intelligentsia démocratique regroupés en son sein et autour de lui ont d'abord pris la défense des travailleurs de Radom et d'Ursus, victimes de la brutale répression de juin 1976, puis ont contribué à faire naître un mouvement ouvrier indépendant. Rappelons ce que Kuron écrivait à propos du Comité de Défense des ouvriers, à peine deux mois après sa constitution, ces formules dans lesquelles on sent déjà le souffle d'août 1980 : « Il s'agit certainement d'un premier pas sur la voie de la coopération des ouvriers et de l'intelligentsia. Mais, pour que d'autres pas soient possibles, il est indispensable de constituer dans les brigades et les départements de petits groupes d'entente ouvrière. Il faut s'entendre et avancer les revendications, mais - nous le soulignons - ce qui est plus important que les revendications, c'est la solidarité. Si les autorités reculent puis licencient les plus actifs, alors elles pourront rapidement reprendre ce qu'elles ont dû céder, et de nouvelles actions seront rendues plus difficiles. Si elles ne cèdent pas, mais que l'organisation ouvrière subsiste, alors elle pourra tôt ou tard arracher la réalisation des revendications ouvrières » (13).

Le journal Robotnik (l'Ouvrier) et son réseau de diffusion développé dans les centres industriels, autour duquel ont commencé à naître des groupes de travailleurs, des comités de syndicats libres et des commissions ouvrières d'entreprises, étaient les premiers chaid'utiliser également les possibilités d'action indépendante dans le cadre des syndicats verticaux officiels. Ce tournant de l'opposition démocratique vers la classe ouvrière, et surtout vers les travailleurs de l'industrie, et le soutien qu'elle a fourni aux premières manifestations d'activité autonome et d'autoorganisation des groupes ouvriers les plus combatifs et les plus conscients, a enraciné l'opposition sur des bases sociales solides - celles-là mêmes sur lesquelles devait bientôt éclater la révolution. Il facilitait également le développement d'un courant socialiste au sein de l'opposition démocratique :

« Nous nous sentions naturellement liés à la gauche, pour la simple raison que nous agissions parmi les ouvriers », expliquent les rédacteurs de Robotnik ; sa ligne « était plutôt de gauche, bien que nous ne le formulions pas consciemment » (14). La Charte des droits ouvriers (15), rassemblant les principales revendications - de l'échelle mobile des salaires jusqu'aux libertés syndicales - était le premier programme de ce mouvement ouvrier indépendant, bien qu'il ne s'agissait que d'un programme minimum, qui ne contenait pas de revendications transitoires plus avancées. Henryk Wujec expliquait plus tard : « Nous avions commis dans ce nouveau programme une erreur : nous avions manqué de largeur de vue... nous n'avions pas prévu l'éclatement du grand mouvement de solidarité » (16).

Mais l'erreur ne consistait pas du tout dans le fait que le courant de l'opposition démocratique qui a contribué à la naissance des noyaux du mouvement ouvrier indépendant n'avait pas prévu que la semence donnera des fruits aussi rapidement et aussi massivement, c'està-dire qu'il a été surpris par l'éclatement d'une révolution aussi puissante. Si tel avait été le cas, l'erreur aurait pu rapidement être réparée. Le fond de l'erreur c'était que la stratégie adoptée par le courant en question, à la suite de la rupture de tout lien avec le programme de 1964, s'est croisée avec la dynamique de la révolution, et concrètement avec le fait que celle-ci posait la question du pouvoir.

LA REVOLUTION AUTOLIMITEE

Le mouvement social qui s'est développé entre août 1980 et décembre 1981 et qui continue aujourd'hui à résister au pouvoir totalitaire et à ses tentatives de « normalisation » du système de domination sur la société, avait et continue d'avoir un caractère révolutionnaire. Il s'agit d'un mouvement de la révolution par en bas, car il aspire à construire des organisations et des institutions sociales autogérées et indépendantes du pouvoir totalitaire au travers de l'activité autonome des masses ; c'est de cette même aspiration que découle aujourd'hui la construction des structures de la « société clandestine ». L'orientation générale de ce mouvement est socialiste. Elle l'est d'autant plus que les forces actives du mouvement social réalisent aussi bien dans leur pratique que dans leur programme le principe suivant lequel la condition de l'indépendance de la société civile est l'indépendance de la classe ouvrière et que cette dernière ne peut être que l'œuvre de la classe ouvrière elle-même, et qu'elle exprime consciemment l'aspiration des travailleurs - souvent encore partiellement consciente, voire seulement instinctive, mais profondément ancrée en leur sein - à la société autogérée, c'est-àdire au socialisme. « La majorité des gens ici, ce sont des socialistes, même s'ils n'en ont pas conscience, c'est essentiellement la classe ouvrière », explique justement Lech Walesa (17). Ce mouvement a défini consciemment, du moins dans ses traits généraux, son but stratégique dans la résolutionprogramme du ler congrès National des délégués de Solidarité (septembreoctobre 1981) et l'a entièrement soutenu, une fois passé dans la clandestinité, dans les principales déclarationsprogrammes de la Commission provisoire de coordination (TKK) du syndicat Solidarité. Ce but, c'est la construction d'une République autogérée, c'està-dire d'un système qui lie une large démocratie politique avec la propriété sociale des principaux moyens de production.

Mais ce même mouvement est plongé à l'échelle de toute son histoire agitée dans une crise de stratégie, qu'il a payée chèrement le dimanche 13 décembre 1981. Puurquoi en est-il ainsi ? Parce que la stratégie ne se limite pas aux buts stratégiques qu'on cherche à atteindre par la lutte ; elle exige également la détermination des moyens stratégiques, qui permettent d'atteindre ces buts. Cependant, il existe un gouffre entre les buts et les moyens dans la stratégie de Solidarité. Il ne consiste pas seulement dans le fait que l'élaboration des moyens est en retard sur l'élaboration des buts, ce qui est, dans l'histoire de mouvements sociaux, un phénomène fréquent, voire même - on peut prendre le risque d'une telle affirmation - une règle dans l'élaboration de leur stratégie. Il va beaucoup plus loin : au sein de Solidarité, le courant qui a théoriquement cristallisé l'idée de la nécessité d'utiliser des moyens stratégiques à tel point limités que leur emploi exclut la réalisation des buts stratégiques que le mouvement s'est fixé, est très fort. Autrement dit, entre les buts et les moyens apparaît une contradiction : ils sont séparés par une barrière consciemment construite. C'est ici que se trouve la source du phénomène appelé crise de la stratégie de Solidarité.

LA FRONTIERE GARDEE

PAR LES TANKS

La cristallisation théorique mentionnée a été avant tout le fruit du travail du courant politique issu du principal regroupement de l'opposition démocratique - le KSS-KOR - et renouant avec la tradition du socialisme polonais. Son principal dirigeant durant les années 1980-1981, Jacek Kuron, constatant qu'une révolution se déroulait en Pologne, expliquait : « Si nous faisons référence à toutes les révolutions du passé, elles ont toujours eu pour but de prendre le pouvoir. C'est-à-dire qu'après l'abolition de l'ancien régime le pouvoir révolutionnaire devenait le pouvoir d'Etat ». La révolution polonaise devait, à son avis, faire exception à cette règle - c'est-à-dire, comme il l'affirmait qu'elle devait s'autolimiter.

« Si notre action nous fait percevoir par la direction de l'URSS comme une menace sérieuse, il y aura intervention. J'en suis persuadé. C'est pourquoi je suis d'avis que la révolution doit s'autolimiter pour éviter ce danger. Cela dit, la question « Vont-ils entrer ou pas ? » est purement spéculative. Il n'y a qu'une seule façon de la vérifier. Et c'est ce risque qu'il ne faut pas prendre » (18).

Les frontières de la révolution polonaise, poursuivait Kuron, sont détermintes d' so par independante en de minées d'une part par la dimension de l'autre par la capacité du Kremlin à intervenir militairement. « Ces frontières ne sont pas fixes, elles se déplacent au fur et à mesure que la situation internationale de l'URSS se détériore, que des forces centrifuges croissent au sein de cet Etat et dans sa sphère d'influence, que s'accroît la dépendance économique du bloc soviétique vis-à-vis de l'Ouest etc. ». D'autre part, il affirmait : « Il faut prendre conscience que chaque mouvement social possède sa propre dynamique et qu'il est impossible de le diriger librement ni de l'intérieur (en étant ses leaders) ni encore moins de l'extérieur (de la place des conseillers) ». Il ajoutait cependant immédiatement, en contradiction avec cette remarque, combien fondamentale : « Peut-on fixer des frontières à la dynamique du mouvement ? On le peut et on le doit, mais la seule voie pour cela c'est le programme qui permet au mouvement de se développer tout en le rendant conscient de ses limites » (19). Contrairement à ce qu'affirmait Kuron, il s'est avéré qu'on ne peut imposer de telles limites, ce qui était par ailleurs prévisible.

Peu après la fondation de Solidarité, Kuron écrivait : « Nous avons, d'une part, ces grands mouvements sociaux, cette indépendance, cette autogestion dans de larges pans de la vie sociale, et, d'autre part, la nécessité de préserver ce qu'on appelle le rôle dirigeant du parti, c'est-à-dire sa domination sur l'administration centrale, la police et l'armée. Nous devons concilier ces deux choses. Nous devons construire un modèle totalement nouveau, fondé sur le compromis ». Car il s'agit, expliquaitil, « de ne pas dépasser cette frontière qui est le renversement du pouvoir central communiste », et, pour cela, « il faut s'organiser et réaliser les réformes indispensables sans dépasser les frontieres gardées par les chars soviétiques » (20). Mais, avant même que le mouvement social ait pu réaliser une quelconque réforme, il s'est avéré que son existence même enfreint les frontières gardées par les chars - et pas seulement par les chars soviétiques, mais aussi par les chars polonais, c'est-à-dire que cette frontière passe ailleurs qu'on pouvait le penser. « Un des plus grands politiciens de l'opposition et de Solidarité, Karol Modzelewski, à son retour des chantiers navals de Gdansk le 29 août 1980, affirmait « Et que veulent-ils ? Des syndicats libres ? Les communistes ne le permettront jamais ». Il s'est avéré après le 13 décembre que c'est là qu'il avait raison », écrit Kornel Morawiecki, dirigeant de l'Organisation Solidarité combattante de Wroclaw (21). Car l'instauration de l'état de guerre a définitivement démontré que ce pouvoir est incapable de coexister avec une quelconque forme de démocratie ouvrière, avec un syndicat libre ou avec un conseil ouvrier, fût-il limité au contrôle de la production à l'échelle de l'entreprise. Il ne peut se permettre une telle coexistence car, là où il est obligé de céder et où se développent les institutions de la démocratie ouvrière, il perd son pouvoir et un nouveau pouvoir se développe de fait : une situation de dualité de pouvoirs ou, du moins, des embryons d'une telle situation naissent, qui se développent rapidement sous la pression de la dynamique du mouvement social. Contrairement à ce que pensait Kuron, l'expérience de la révolution polonaise a démontré, une nouvelle fois, qu'il est impossible de fixer de limites à cette dynamique lorsque les travailleurs prennent leurs affaires en mains. « Ce sont eux, pour la plupart de jeunes ouvriers de grandes entreprises, qui exigeaient de la direction de Solidarité des actions radicales, qu'il devenait de plus en plus difficile de contenir, bien que Walesa comme Kuron s'y soient employés », écrit Adam Michnik (22) qui avait soutenu ces tentatives. Peu après la naissance de Solidarité, il s'est avéré que son existence seule signifie la dualité de pouvoirs. La lutte pour l'autogestion ouvrière a signifié à son tour la naissance des organes d'un nouvel pouvoir économique et, en perspective, politique (car un pouvoir économique généralisé, et c'était cela le but du mouvement pour l'autogestion, est inéluctablement un pouvoir politique).

LA DUALITE DE POUVOIRS

Il ne pouvait en être autrement. Le partage du pouvoir n'existe pas dans la vie sociale. Il est impossible que, sur la base d'un quelconque « accord social », les forces représentant des intérêts contradictoires puissent arriver à une entente durable en vertu de laquelle elles partageront le pouvoir. Un « accord social » compris comme un acte d'armistice peut, bien sûr, être signé, mais il ne signifie pas un partage du pouvoir, mais la reconnaissance d'une situation de dualité de pouvoirs. Et une telle dualité de pouvoirs ne peut se prolonger indéfiniment, ni même longtemps : chacun des deux pouvoirs censé « coexister » aspire, qu'il le veuille subjectivement ou pas, à imposer la totalité de son pouvoir. Kuron lui-même l'avait reconnu. En septembre 1980, il écrivait : « Imaginons qu'au sein des Chemins de fer de l'Etat polonais, ou tout mouvement est soumis a un horaire unique, décidé d'en haut, on introduise tout d'un coup un certain nombre de trains fonctionnant selon un horaire décidé démocratiquement par les cheminots ou les passagers. Les syndicats libres, dans un système ou toute la vie sociale est dirigée d'en haut par une centrale du parti-Etat, sont justement de tels trains. Bien sûr, un système social - même totalitaire - n'est jamais aussi parfait que l'horaire des trains mais, malgré tout, il ne peut fonctionner selon deux principes totalement contradictoires » (23). Comme nous l'avons vu, Kuron a tiré de cela des conclusions très différentes de celles qui s'imposent.

Le pouvoir totalitaire a signé les accords sociaux d'août 1980, mais sans la moindre illusion quant à leur but : obtenir une armistice qui lui permette de rassembler les forces nécessaires pour retrouver la plénitude de sa domination. Le mouvement social n'avait malheureusement pas le même niveau de conscience et donnait dans l'illusion que les accords sociaux devaient être quelque chose de durable, que l'autre partie respecterait. A l'avenir, si une telle situation se reproduit, il ne faudra pas se bercer d'illusions. Le pouvoir utilise immédiatement chaque autolimitation du mouvement social pour s'auto-étendre. Le terrain que le mouvement social délaisse est immédiatement occupé par la bureaucratie et est utilisé pour attaquer les terrains occupés par le mouvement social, y compris ceux conquis par lui dans les accords. Si donc le mouvement social se limite à agir sur les terrains arrachés au pouvoir dans les accords, au lieu de les utiliser comme une tête de pont en vue d'attaquer des terrains sans cesse nouveaux, il se place d'emblée en position de faiblesse. S'il ne fait que défendre les acquis obtenus au lieu de les élargir à chaque occasion - il sera tôt ou tard mis en échec par une attaque que ses défenses ne sont pas capables de contenir. Si l'on ne veut pas perdre, il faut miser sur la victoire totale. Aller de l'avant autant que la résistance du pouvoir le permet ; déterminer cette résistance non pas théoriquement, mais en mesurant sa solidité au cours de la lutte ; lorsque la résistance s'avère invincible, concentrer d'une part des forces sans cesse nouvelles et de l'autre activer le processus de décomposition dans le camp du pouvoir de façon à ce que le rapport de forces se modifie en faveur des masses et que le pouvoir doive reculer plus encore.

Nous ne soutenons pas l'idée que la première grève générale victorieuse conduira au renversement du pouvoir totalitaire ; au contraire, nous pensons que - probablement - tel ne sera pas encore le cas. De ce point de vue, nous sommes d'accord avec ce que Kuron écrivait en juillet 1980, considérant que les grèves qui commençaient alors à se développer seront victorieuses : « Il nous faudra bien, pendant un temps, coexister avec notre appareil totalitaire d'Etat et du parti. Il fera tout son possible pour détruire nos organisations démocratiques : il sabotera leurs décisions, il tâchera de compromettre et de corrompre leurs militants, il jouera de l'intimidation et du chantage. Il faudra nous défendre et arracher morceau par morceau le terrain soumis à l'appareil. En d'autres termes, les organismes autogestionnaires auront de plus en plus de tâches à remplir » (24). Ce qui nous différencie, c'est que nous appelons une telle situation dualité de pouvoirs et que nous tirons de ce fait les conclusions qui s'imposent : que les conseils d'autogestion, en prenant de plus en plus de tâches, prendront de fait de plus en plus de pouvoir et qu'il faudra enfin qu'ils prennent tout le pouvoir entre leurs mains, ce qui nécessitera de briser le cou à l'appareil du pouvoir totalitaire.

Entre des trains dirigés par des horaires différents - c'est-à-dire contra- dictoires -, il doit y avoir tôt ou tard une collision frontale. Lorsque cela arrive, on ne peut permettre que le trainmouvement social quitte les rails et se renverse alors que le train-pouvoir totalitaire, bien qu'endommagé, reste sur la voie. Cela a déjà eu lieu et cela ne doit pas se répéter.

LA REVOLUTION MENEE

JUSQU'AU BOUT

La création des conditions de la construction d'une République autogérée impose de mener jusqu'au bout la révolution politique. Aucune. concession, même la plus grande, de la part du pouvoir actuel, aucun contrôle social sur ce pouvoir, même s'il était possible, ne signifient la constitution d'une République autogérée. Le fondement de l'actuel système de pouvoir est une domination pleine, c'est-à-dire totalitaire, de l'appareil bureaucratique de ce pouvoir sur la société : l'oppression et l'exploitation de la classe ouvrière avant tout, mais aussi la soumission de tous les autres groupes sociaux. Pour ce pouvoir, la société ne peut être qu'un objet, jamais un sujet. Aucun compromis durable n'est possible avec lui. Les intérêts de la classe ouvrière et des autres couches sociales opprimées ne peuvent s'exprimer et se réaliser que par un pouvoir né de leur choix conscient et de leur volonté propre, un pouvoir responsable devant eux et révocable, dont les organes se composent de représentants éligibles et révocables. Sans cela, on ne peut même pas rêver d'une République autogérée. Car celleci implique le renversement du pouvoir actuel et son remplacement par un pouvoir différent. C'est justement cela la révolution politique. Quid alors de l'appareil central du pouvoir totalitaire ? C'est dans cet appareil, isolé et dégénéré, que se matérialise de la manière la plus con- centrée la domination parasitaire de la couche bureaucratique sur la société. Nous avons déjà dit qu'on ne peut coexister avec lui. Mais on ne peut pas non plus se le soumettre. On ne peut que se soumettre à lui, c'est-à-dire se rendre au pouvoir totalitaire, ou le supprimer de manière révolutionnaire. Cela concerne avant tout l'appareil de répression, c'est-à-dire l'appareil policier et militaire. La décomposition et le renversement de l'appareil bureaucratique civil, bien qu'en principe beaucoup plus facile, ne suffit pas. Rappelons les illusions massivement répandues au sein de Solidarité en 1981 : « Le système d'exercice du pouvoir s'est effondré. C'est pourquoi il me semble tout à fait juste d'affirmer que nous avons affaire à une révolution. Une révolution qui a aboli l'ordre existant », écrivait alors Kuron (25).

Mais le sort du pouvoir et de tout le régime politique dépend du sort de celui de ses appareils dans lequel sont concentrés les moyens matériels de la violence. Tant qu'il existe, il est capable de remettre sur pied le pouvoir en danger et de reconstruire toutes les autres institutions de ce pouvoir, toutes les branches de celui-ci. Voilà pourquoi le succès ou la défaite de la révolution polonaise dépendront de la capacité du mouvement des masses à s'assurer au cours de la lutte révolutionnaire le soutien du plus grand nombre de soldats et de miliciens et de sa capacité à isoler, à désarmer et à dissoudre l'appareil militaro-policier du pouvoir totalitaire.

La crainte que si la révolution polonaise met en danger l'existence du pouvoir totalitaire, elle sera écrasée par la puissance militaire soviétique, est pleinement justifiée et exige de chaque militant de Solidarité une responsabilité politique particulièrement développée. Ce danger est cependant perçu en général de manière très unilatérale, ce qui fait qu'il transcroit en un « fatalisme géopolitique » qui paralyse le développement de la stratégie du mouvement social. Car il faut se rendre compte de la nature du pouvoir totalitaire en URSS, elle est la même que celle du pouvoir en Pologne. C'est un pouvoir totalement parasitaire - issu d'une contre-révolution politique qui a eu lieu dans les années 1920 et non fondé sur les rapports de production et de propriété établie par la Révolution de 1917 ; au contraire, il est en vive contradiction avec eux et cela fait qu'il s'agit d'un pouvoir structurellement faible. Le militant socialiste révolutionnaire américain James P. Cannon écrivait : « Le régime stalinien en URSS, isolé des masses et exerçant le pouvoir seulement grâce à la terreur, est le plus faible justement quand il paraît particulièrement fort. Les attaques les plus puissantes de la machine de guerre nazie n'ont pas provoqué son effondrement intérieur. Il s'agit pour nous d'une preuve convaincante que les masses russes n'aspirent pas à une telle libération du stalinisme pourri et détestent ce qui signifierait une restauration du capitalisme et le démembrement colonial du pays. Mais un seul soulèvement révolutionnaire à l'extérieur peut provoquer la ruine de tout le régime, avec son appareil de répression et de la terreur » (26).

Lr Kremlin est conscient de ce danger et c'est lui qui est la principale force motrice de son intervention militaire potentielle en Pologne. Mais il faut également que le mouvement social polonais, en construisant sa stratégie, soit conscient du fait que le degré de danger militaire que représente le régime totalitaire soviétique pour la révolution polonaise est proportionnel au danger que la révolution polonaise représente pour ce régime. La disposition à intervenir en Pologne découle de la peur devant l'effondrement de la dictature bureaucratique en URSS même, de la crainte que la révolution polonaise contribue à l'éclatement de la révolution politique en URSS même, combinée à la lutte pour l'indépendance de nombreuses nations opprimées au sein même de l'Etat soviétique. Il s'agit donc d'un danger pour les deux parties et non, comme on dit en Pologne, d'une partie de football avec un seul but. Cela modifie de façon importante les données stratégiques qui déterminent les perspectives de la révolution polonaise. Lech Walesa, expliquant qu'on doit « éviter dans l'avenir de commettre les mêmes erreurs qu'avant l'état de guerre », dit aujourd'hui : « Une erreur a été notre incapacité à communiquer nos idées à des groupes sociaux très divers des pays socialistes... Pire, nous avons laissé passer les chances de faire connaître nos aspirations aux hommes de la vue des autres pays de notre bloc. Il faudra s'en souvenir car, sans eux, nous ne ferons rien » (27).

Après l'autodissolution du KSSKOR, en octobre 1981, Jacek Kuron et ses camarades ont pris l'initiative de constituer un groupe politique, le WSN « Liberté-Justice-Indépendance ». « Son but devait être l'élaboration d'une formule idéologique de regroupement des personnes dont les opinions se rapprochaient de la pensée socialdémocrate et qui se sentaient liés à la tradition de la gauche démocratique polonaise » (28). La position programmatique de ce regroupement, bien qu'il ait produit jusqu'ici deux déclarations aya daire. De lavis d'un des Eumeins ayant ce caractère, est pour le moins clandestins, « cela vient d'un phénomène dangereux, qui est le pain quotidien de l'opposition : la répugnance à mettre en évidence son propre programme social », et qui vient du fait que, dans le régime totalitaire qui s'appelle lui-même « socialisme réel », « les socialistes ne connaissent pas leur influence potentielle sur la société, mais sont en revanche conscients de tout ce qui pèse contre l'idée de socialisme ». En conséquence « ils défendent l'acquis historique de la pensée socialiste, rappellent la présence continuelle dans les programmes du mouvement de l'idée de l'indépendance, soulignent avec soin leur propre position anticommuniste. Ils rendent (totalement) responsables les communistes de la forme actuelle de la Pologne, qui n'a rien de commun avec le socialisme. Mais il est rare, en lisant les textes nés dans les cercles de la gauche socialiste polonaise, de trouver les réponses aux questions essentielles pour le mouvement » (29).

Ajoutons que le WSN a des difficultés même avec sa propre définition comme groupe socialiste. Dans une étude écrite par Adam Michnik au cours de son internement au camp de Bialoleka, on peut lire : « Le socialisme est un terme totalement compromis ». As-tu raison d'utiliser cette formulation dans tes conclusions ? », m'écrit Janusz Onyszkiewicz. Je ne peux donner une réponse sans équivoque à cette question. Même quand je me la pose à moi-même. Car le terme socialisme est en Pologne autant compromis que différemment interpreté. C'est pour cela qu'il faudrait l'abandonner. Mais, d'autre part, le mouvement ouvrier et son parti - le PPS -, qui a porté haut ses idées des droits du monde du travail et de l'indépendance nationale, ont utilisé ce terme durant des décennies » (30). Il vaut la peine, dans ce contexte, de rappeler l'expérience de la rédaction de Robotnik d'avant août 1980 : « Au début, nous avions peur d'utiliser le terme « syndicats », car il était compromis, nous parlions de « représentations ouvrières » » (31). Le terme socialisme reviendra certainement lorsqu'on rétablira dans la conscience collective du mouvement social son vrai sens, selon le même processus qui a fait que ce mouvement a rendu son vrai sens au terme syndicat. C'est le seul moyen pour libérer la société de la « novlangue » (32), qui est un important outil de domination entre les mains du pouvoir totalitaire, qui a usurpé toutes les idées et symboles du mouvement ouvrier, en déformant et dégradant horriblement certains, en balayant de la mémoire historique les autres.

REFORME OU REVOLUTION ?

Mais, si parmi les socialistes polonais d'aujourd'hui il est difficile de trouver des réponses aux principales questions programmatiques, dans le cas du WSN, la principale raison de cela est que la stratégie de « révolution autolimitée » prônée par ses fondateurs a fait faillite sans pourtant avoir été révisée. Plus même, elle est aujourd'hui la principale source théorique de la crise de stratégie de Solidarité. Le WSN reste toujours sur le terrain de la révolution par en bas, fondée sur l'auto-organisation et l'autogestion des masses, mais il refuse de reconnaître un fait essentiel : qu'on ne peut échapper aux règles qui régissent toute révolution, qu'elles restent toujours valables et ne souffrent pas d'exception. En prenant partie contre le fait de poser la question du pouvoir, le WSN se prononce en fin de compte non pour la révolution, car cette dernière ne peut être victorieuse qu'à la condition d'être menée au bout - de bas en haut -, mais pour la réforme démocratique. A cause de cela, le WSN reste embourbé dans une contradiction, car d'un autre côté ses fondateurs ont plus d'une fois qualifié ce régime de totalitaire et non réformable. Ce n'est pas par hasard si le WSN se réclame de la tradition des courants réformistes du socialisme polonais, et rejette la pensée politique des courants révolutionnaires du socialisme ouvrier et autogestionnaire, y compris la tradition des ailes gauches radicales du PPS. La réforme démocratique du capitalisme au lieu d'une révolution anticapitaliste - tel a été dans le passé le programme de la majorité des socialistes polonais. Quand le capitalisme fut renversé par une « révolution par en haut », ils ont gardé leur conception de réforme démocratique, cette fois appliquée au système du pouvoir totalitaire imposé par les communistes staliniens avec l'aide de l'armée soviétique. Ce n'était pas, et ce n'est toujours pas la voie qui conduit à une Pologne autogérée. Seul le socialisme révolutionnaire peut ouvrir une telle voie - nous soulignons : révolutionnaire, pour bien insister sur le fait que le mouvement social polonais a besoin d'une stratégie de révolution politique. Voilà pourquoi la nouvelle gauche révolutionnaire renouera sans aucun doute avec le programme contenu dans la Lettre ouverte de Kuron et Modzelewski, programme avec lequel eux-mêmes et leurs camarades ont rompu. Les signataires de la déclaration du WSN veulent aujourd'hui réconstruire une gauche indépendante et le mouvement socialiste polonais. C'est un besoin brûlant du point de vue du mouvement social. Tout comme le WSN, « nous considérons que la création des formations idéologico-politiques est aujourd'hui une nécessité. Elles seront le germe de futurs partis politiques de l'Etat démocratique. Nous considérons, en même temps, que la seule voie pour maintenir l'unité du mouvement social passe par une discussion sérieuse des différences programmatiques, par la transparence de toutes les ententes et la clarté des voies programmatiques. Cela garantit la possibilité de réaliser dans l'unité les principaux buts sociaux contenus dans le programme de Solidarité tout en construisant une société démocratique, c'est à dire différenciée » (33).

Le mouvement social ne peut que gagner à cela, car ses possibilités de faire des choix conscients en ce qui concerne la stratégie et le programme vont ainsi croître. La reconstruction de la gauche socialiste ne pourra cependant pas répondre à l'attente du mouvement social ni satisfaire ses besoins, si elle repousse la dynamique révolutionnaire de ce mouvement et tente de l'autolimiter, si elle exige de la classe ouvrière qu'elle émousse la pointe de son combat et accepte de « coexister » indéfiniment avec le pouvoir totalitaire sous la menace que, dans le cas contraire, les tanks soviétiques vont pénétrer en Pologne.

La gauche socialiste ne pourra remplir son rôle et accomplir les tâches politiques qui sont les siennes que si elle est révolutionnaire, c'est-à-dire que si elle aide à la victoire complète de la révolution par en bas.

Répétons-le encore une fois : le fait que le mouvement social a déterminé son but stratégique ne signifie pas qu'il possède une stratégie, s'il n'a pas en même temps élaboré les moyens stratégiques qui permettent d'atteindre ce but. C'est-à-dire que la construction de la stratégie exige une méthode. Cependant, la question de la méthode n'est pas appréciée à sa juste valeur dans la révolution polonaise et même - comme nous l'avons vu - elle est traitée d'une façon telle que, si le mouvement sociai lui obéissait, il devrait renoncer au but stratégique qu'il s'est lui même fixé.

« Imaginez un ouvrier qui se plaint à son contremaître d'avoir de mauvais outils et s'entend répondre que l'on peut faire du bon travail avec de mauvais outils et que beaucoup ne font que du gâchis avec de bons outils. Je crains que l'ouvrier, surtout s'il travaille aux pièces, ne fasse une réponse fort peu académique. L'ouvrier a affaire à des matériaux solides, qui lui opposent une résistance et le forcent à apprécier la qualité de ses outils ; alors que l'intellectuel petit-bourgeois utilise - hélas - comme outils des observations hâtives et des généralisations superficielles, jusqu'a ce que de grands événements lui assènent un bon coup sur la nuque » (34).

Si l'on veut élaborer la méthode de lutte que mène Solidarité, nous devons nous souvenir de la méthode utilisée par le mouvement social lorsque ce dernier a déterminé son but stratégique. Cette méthode était en fin de compte simple : l'idée de la République autogérée est née de l'imagination de la forme que devrait prendre l'Etat si un syndicat autogéré comme Solidarité parvenait à prendre le pouvoir. Il s'agit bien évidemment d'une simplification qu'il ne faut pas prendre au mot, ne serait-ce que parce qu'il est difficile d'imaginer qu'un syndicat prenne le pouvoir. Mais Solidarité est aussi un mouvement social, il suffit donc de prendre en compte cette correction. La stratégie de Solidarité devrait être construite selon la même méthode : le moyen stratégique principal qui mène au but, c'est-àdire à la République autogérée, c'est le remplacement du pouvoir totalitaire actuel par un nouveau pouvoir révolutionnaire, issu des organes autogestionnaires de lutte du mouvement social, avant tout des organes de la grève générale.

LES PREMISSES D'UNE

STRATEGIE ALTERNATIVE

Les prémisses permettant de résoudre la crise de stratégie du mouvement social existent au sein de Solidarité depuis longtemps déjà. La volonté de construire une stratégie alternative par rapport à celle de la « révolution autolimitée » est apparue déjà au cours de l'année 1981 ; à partir de ce moment, cette volonté a toujours conduit à la polarisation du mouvement, menant à l'apparition de courants et même de tendances, bien que celles-ci ne se soient jamais cristallisées politiquement et n'aient pas pris des formes d'existence durables. Cette polarisation s'est manifestée par l'apparition de courants radicaux du mouvement autogestionnaire des travailleurs, qui sont apparus dès le début de 1981, avant tout au sein de la direction régionale de Solidarité de Lodz, et qui, à partir de juillet de cette même année, se sont regroupés au sein du « Groupe de Lublin » qui rassemblait des militants de diverses régions. Les militants syndicaux qui s'y étaient regroupes ou qui ont collaboré avec ce groupe tiraient les leçons politiques les plus avancées des premières expériences des luttes pour le contrôle des travailleurs sur la production et pour l'autogestion dans les entreprises. Les courants radicaux du mouvement autogestionnaire étaient alors les seuls chez qui mûrissait lentement la conviction que le développement du mouvement social met à l'ordre du jour la question du pouvoir et qui se prononçaient pour des actions transitoires qui permettraient de résoudre cette question. Au début, ils le faisaient de manière limitée, exigeant que le pouvoir au sein des entreprises passe entre les mains des travailleurs par le truchement de leurs conseils, et ensuite pour que les travailleurs prennent en main tout le pouvoir économique. Cela s'exprimait d'une part dans la construction verticale du système de l'autogestion ouvrière - dans la constitution des commissions de coordination des conseils des travailleurs à l'échelle régionale et du Comité constitutif de la Fédération nationale de l'autogestion (KFS). De l'autre, dans l'acceptation de la tactique de la grève active. Cela allait de pair avec la dynamique du mouvement de masses, qui poussait de manière toujours plus énergique à la socialisation des principaux moyens de production, et cela même en utilisant des moyens revolutionnaires, comme justement la grève active. Ce sont ces courants qui ont mis en avant l'exigence que Solidarité lutte de façon conséquente pour une autogestion pleine et véritable, ce sont eux qui ont été la base de cette lutte au cours du ler congrès national de délégués de Solidarité, qui a conduit au vote de deux résolutions consécutives confirmant la nécessité d'une défense inconditionnelle de l'autogestion. Ces éléments d'un programme d'action radicale rompaient avec la stratégie de la « révolution autolimitée ».

Aujourd'hui, les prémisses de rupture avec cette stratégie sont présentes dans les courants et les structures du mouvement social qui, de manière la plus consciente et la plus active, tendent à la reconstruction et au renforcement des organisations syndicales clandestines dans les entreprises, en tant que colonne vertébrale de toute la « société clandestine », qui se prononcent pour le développement de la lutte des travailleurs dans les usines pour leurs buts immédiats et partiels et défendent la perspective de la grève générale.

La grève générale est le principal moyen stratégique du mouvement social polonais. Il en est ainsi car elle pose inéluctablement la question du pouvoir. Même si la grève générale ne suffit pas à elle seule pour la résoudre au profit du mouvement social, elle lui ouvre la voie qui conduit à sa solution, telle est la dynamique de la grève générale. C'est pourquoi la stratégie de la grève générale devrait être la base de toute stratégie de Solidarité. Solidarité n'a pas rejeté la possibilité de déclencher une grève générale et cette idée est vivante dans la conscience collective du mouvement. De plus, certains courants en son sein considèrent la préparation des structures de la « société clandestine » à la grève générale comme la tâche principale. Cela témoigne qu'au sein de Solidarité il n'y a jamais eu de rupture de liens entre le but stratégique et les moyens qui sont nécessaires pour sa réalisation, et cela malgré la crise de stratégie permanente. Et cela constitue justement la principale prémisse de la solution de cette crise aujourd'hui. Elle trouve son fondement dans le fait que la classe ouvrière est la principale force de frappe du mouvement social. Ce groupe social est le mieux préparé, par son expérience quotidienne, à utiliser les moyens de lutte appropriés, de même qu'il a le plus d'expérience dans le choix des outils de travail et leur application ; pour elle, de même, la grève générale est un moyen de lutte naturel. Ce n'est pas par hasard si les elements de stratégie de la grève générale qui existent déjà aujourd'hui ont été développés par ceux des militants de Solidarité qui sont le plus liés aux milieux ouvriers et à la construction des structures de la « société clandestine » parmi les travailleurs des grandes entreprises. Citons certains de ces éléments, parmi les plus importants :

1. Le renversement de l'actuelle dictature bureaucratico-militaire, qui institutionnalise l'Etat d'exception, par la grève générale combinée avec la défense active des entreprises. Afin de garantir les conditions de la défense active, création dans les usines les plus importantes des détachements de la Garde Ouvrière en tant qu'organes exécutifs des comités de grève d'entreprise et de région.

2. La grève générale qui devrait aboutir non seulement à la récupération des droits syndicaux et d'autres conquêtes démocratiques de la société, mais encore à l'instauration du contrôle social sur l'économie (ou du moins un large contrôle des travailleurs sur les entreprises et les réseaux de distribution des articles de première nécessité). Soulignons qu'à notre avis l'introduction d'un tel contrôle permettrait au mouvement social de garantir des fondements solides à sa lutte dans la situation de dualité de pouvoirs créée à l'issue de la grève générale. . 3. Durant la lutte, provoquer un éclatement dans les rangs de l'armée et de la milice et gagner une partie des forces de l'appareil répressif à la cause du mouvement social. 4. En ce qui concerne la « question soviétique » : la conviction que plus le mouvement est organisé, dirigé et coordonné efficacement, plus il est fort et décidé lorsqu'il se lancera dans la grève générale, et plus il sera difficile aux maîtres du Kremlin et à leurs alliés du Pacte de Varsovie de décider une intervention militaire en Pologne. Car le risque d'une telle intervention augmente quand le mouvement social est faible et inconséquent, et non dans le cas contraire. Les éléments du programme et de la stratégie de la révolution polonaise susmentionnés sont présents, entre autres, dans les thèses de Zbigniew Romaszewski sur la préparation de la grève générale, écrites en juin 1982 dans les lettres ouvertes de Wladyslaw Frasyniuk aux militants de Solidarité de juin et septembre 1982 et dans les travaux programmatiques menés au sein du Comité régional de grève de BasseSilésie sous la présidence de Jozef Pinior fin 1982 et début 1983.

IL FAUT RASSEMBLER LES

FORCES DE LA GAUCHE

REVOLUTIONNAIRE

La tâche de la construction de la stratégie de la révolution polonaise ne pourra être réalisée automatiquement par un mürissement progressif des éléments de cette stratégie au sein du mouvement au fur et à mesure que celui-ci passe par les expériences politiques durant la lutte et que celles-ci s'unissent au sein d'un programme. Il s'agit là en tout cas d'un chemin très long, sinueux et très peu sûr. Ces élé- ments, comme nous avons tenté de le montrer, existent déjà, bien qu'ils soient éparpillés, et même lorsqu'ils se cumulent à un moment donné dans une structure de la « société clandestine », ils sont confrontés à des difficultés pour durer et se développer. Souvenonsnous que, dans la période de naissance du mouvement ouvrier indépendant - en été 1979 -, « ce fut la Charte des droits ouvriers, montrant les buts et les moyens de les atteindre et permettant d'organiser effectivement l'activité syndicale, qui marqua le tournant dans l'activité » (35), bien sûr, dans le cadre des possibilités limités de ce mouvement alors, avant l'éclatement de la révolution d'août 1980. Cette Charte ne contenait pas grand chose de plus - tant en ce qui concerne les revendications que les moyens d'action proposés - que ce qui existait déjà, ou du moins pointait dans le cours des grèves écla tant ici et là, parmi les groupes de travailleurs en train de se constituer et dans la réflexion des militants de ces groupes. La rédaction de Robotnik n'a fait que les rassembler, les systématiser et les développer en un programme conséquent, même s'il était limité, et présenter ce programme aux milieux les plus actifs des travailleurs de nombreuses villes. Cette initiative, qui a centralisé les expériences jusqu'alors éparses, a permis d'armer les premiers groupes du mouvement ouvrier d'une stratégie pour la lutte en cours.

Une telle initiative est nécessaire aujourd'hui, mais à une échelle plus large que détermine la dimension du mouvement social et allant plus loin dans ses perspectives stratégiques. Aujourd'hui encore, il ne s'agit pas d'apporter au mouvement social un programme élaboré à l'extérieur, mais de rassembler, de systématiser et de développer tous ces éléments de la stratégie de la révolution polonaise qui, durant ces quelques années de lutte, se sont développés en son sein et qui forment le pont entre les tâches quotidiennes et le but stratégique : la construction d'une République autogérée. Une telle initiative, si elle doit être fructueuse, ne peut être le fait que d'une structure spécialement créée dans ce but, une tendance ou un regroupement de caractère clairement politique, bien plus unifié du point de vue politique et idéologique que la tendance syndicale la plus radicale et organisée séparément d'une telle tendance syndicale. Elle permettrait de regrouper tous les militants du mouvement social qui tirent les conclusions de l'échec de Solidarité le 13 décembre et de la longue crise stratégique qu'il traverse, qui rejettent comme fausse la thèse selon laquelle « le dilemme des mouvements de gauche du XX* siècle 'réforme ou révolution' n'est pas un dilemme pour l'opposition polonaise » (36). Ils sont cependant éparpillés dans diverses structures de la « société clandestine » et n'ont pas le soutien d'une organisation qui leur soit propre. Ils devraient se retrouver ensemble, échanger leurs expériences, unifier leur réflexion politique issue de ces expériences et leurs opinions sur les tâches du mouvement social, et entreprendre une coopération durable et régulière qui leur permettrait de fonder l'entente de la gauche révolutionnaire. La fondation d'une telle entente ou l'adhésion à celle-ci ne doit pas être comprise comme un choix de caractère uniquement voire même essentiellement idéologique ou théorique. Il ne s'agit en tout cas pas d'un club rendant hommage à une vision du monde donnée ou cultivant la tradition de telle ou telle pensée idéologicopolitique. Il s'agit d'une entente d' hommes d'action, unis par une conception commune concernant les tâches, immédiates et plus lointaines du mouvement social, qui découlent de sa dynamique révolutionnaire objective, ainsi que par la volonté et la capacité de les réaliser en commun. Il est important que leur conscience politique se fonde avant tout sur ce que leur a appris l'expérience vécue de la révolution polonaise et sur ce qu'ils peuvent apprendre des expériences des mouvements sociaux dans d'autres pays, et qu'elle naisse sur le fond de conscience autogestionnaire des masses et des aspirations de la classe ouvrière, perçus au travers de leurs comportements collectifs et de la dynamique de leur lutte. Il faut que, dans leur activité au sein du mouvement social, ils défendent les formes et les buts ouvriers de la lutte, les principes de la démocratie des travailleurs et de la solidarité ouvrière, dans l'usine, dans le pays et dans le monde. Qu'ils défendent les principes de la construction d'une République autogérée en accord avec les idéaux du socialisme ouvrier et autogestionnaire.

En vue de se constituer en tant que tendance politique au sein du mouvement social, la gauche révolutionnaire devrait constituer des comités constitutifs de l'entente et des commissions de coordination ainsi que des cercles d'entreprise et de caractère local.

Le travail sur le programme et la lutte pour sa réalisation au sein de Solidarité devra être intimement lié dans l'activité de la gauche révolutionnaire à la participation au développement d'une tendance syndicale au sein du mouvement social. Il s'agit d'une tendance de lutte dans les usines, qui jette les bases des fondements structurels de la « société clandestine » nar la construction de fortes organisations syndicales clandestines dans les entreprises, une coordination régionale efficace de l'activité des commissions syndicales clandestines et par la construction d'un réseau syndical des plus grandes usines. D'une tendance qui, par la lutte des travailleurs pour leurs buts immédiats, partiels et transitoires, élève le niveau d'erganisation, de conscience sociale et la combativité de la classe ouvrière.

DEMOCRATIE PARLEMENTAIRE

OU AUTOGESTION ?

L'attitude de la gauche révolutionnaire en ce qui concerne la nature de la démocratie qui devra exister dans la République autogérée est un des éléments importants de son programme. Jacek Kuron, dans la Lettre ouverte de 1964, dans son programme de la révolution antibureaucratique, se prononçait pour la démocratie des conseils ; en rejetant la perspective de la révolution, il est devenu partisan de la démocratie parlementaire. Telle est également la position prise aujourd'hui par le groupe WSN. Nous sommes d'accord avec Kuron pour dire que, « du système de la démocratie parlementaire ne découle d'aucune façon le caractère de la propriété des moyens de production » (37), et, comme lui, nous rejetons l'accusation que le pouvoir totalitaire utilise contre les partisans de cette forme de la démocratie, selon laquelle, en la prônant, ils se prononceraient en définitive pour la reprivatisation des principaux moyens de production.

Nous soutenons totalement l'exigence massive de la société pour que la Diète et les conseils départementaux et locaux soient élus au cours d'élections libres, générales, égales, secrètes, directes et proportionnelles. Il nous importe, en revanche, que les institutions de la démocratie parlementaire garantissent une voix décisive en ce qui concerne la distribution et l'emploi du revenu national, c'est-à-dire du produit social, à ceux qui les créent. C'est pourquoi dans son programme la gauche révolutionnaire soutient l'idée, largement répandue au sein de Solidarité, qu'au sein des institutions en question devrait être constituée une seconde chambre - Chambre autogestionnaire ou socioéconomique, élue de manière démocratique par les producteurs directs et concentrant entre ses mains le plus haut pouvoir économique au sein de la

République autogérée. LES LIMITES DE LA DEMOCRATIE

PARLEMENTAIRE

Nous pensons que la démocratie parlementaire, historiquement formée par les sociétés bourgeoises, n'est pas la forme la plus développée de la démocratie. Cette dernière c'est, à notre avis, la démocratie des conseils, créée par le mouvement ouvrier et qui renait à chaque fois que les travailleurs luttent et s'auto-organisent. Les comités de grève interentreprises d'août 1980 fonctionnaient selon les principes classiques de la démocratie des conseils, ce sont ces mêmes principes qui prévalaient au sein de Solidarité et des organes de l'autogestion ouvrière. La démocratie parlementaire est limitée car elle est indirecte, représentative. Elle renforce la division entre l'Etat et la société civile et donc justifie la pérennité d'un appareil spécial du pouvoir exécutif, qui tend toujours à s'isoler, à se libérer du contrôle des corps législatifs et de ce fait se place au-dessus de la société. Comme le souligne à juste titre Kuron, « la démocratie parlementaire, c'est-à-dire représentative, n'est pas l'autogestion, et peut même être considérée comme son contraire. Elle implique - comme nous l'avons dit - la séparation de la sphère législative de la sphère exécutive et la mise en place d'un appareil spécial de gestion. Du point de vue de cet appareil, tout ce qui n'est pas soumis à l'Etat dans la sphère exécutive, tout cela L'appareil d'etat tend donc a limiter les est un facteur de désorganisation. initiatives sociales autogérées et ces dernières cherchent à limiter l'Etat » (38).

Durant son activité au sein du KOR, Kuron écrivait à propos du système de la démocratie parlementaire que « comme le montre une expérience de plusieurs siècles, il est le meilleur de tous les systèmes politiques essayés jusqu'ici », tout en affirmant : « Je déclare que dans le système de la démocratie parlementaire j'opterais pour une démocratie directe et prendrais part à tout mouvement de nature à la produire » (39). Dans un livre publié récemment par une maison d'édition clandestine, on peut lire à ce propos : « il y avait dans cette conception une claire trame de la pensée de la gauche en général : aspiration à un ordre de liberté générale, d'activité des citoyens, à l'abolition de l'aliénation de l'individu. En voulant dépasser le caractère utopique de telles visions, Kuron prenait comme base l'Etat parlementaire réellement existant, appuyé sur la démocratie indirecte. Il voulait enrichir cette démocratie en y incorporant des formes de la démocratie directe seulement dans un second temps, suivant en cela la pensée de gauche occidentale contemporaine. Dans ces conditions, l'engagement du plus grand nombre des citoyens dans la gestion de l'Etat et leur participation à la vie sociale serait possible. Il y avait donc là une continuité avec les visions des anciens mouvements de gauche (v compris polonais) qui voulaient faire que chaque citoyen soit cogestionnaire et codécideur, briser les limites de la démocratie parlementaire, dans laquelle l'activité politique du citoyen moyen se résume à la participation à l'élection une fois de temps en temps. La vision idéologique de Kuron voulait combiner les conceptions contemporaines de la démocratie parlementaire, représentative, avec les espoirs éternels de la gauche » (40).

Mais il s'agissait là d'une vision étapiste, présupposant que d'abord il y aura les institutions de la démocratie parlementaire et que seulement ensuite elles pourront être enrichie par des formes de démocratie directe. Depuis, nous avons vécu la révolutien d'après août 1980 et, à la lumière de cette révolution, cette question cesse d'être seulement théorique. Le mouvement social, qui dans le cours de sa lutte s'auto-organise et provoque l'apparition de la dualité de pouvoirs, matérialise son propre pouvoir dans les institutions de la démocratie des conseils. c'est-à-dire dans l'autogestion ; telle est l'expérience de la révolution polonaise. Il en découle de manière évidente que, même si dans la République autogérée les institutions de la démocratie parlementaire renaissent, cela sera précédé par un large développement de l'autogestion, qui en conséquence limitera pour le moins largement le rôle des institutions de type parlementaire, et on ne peut exclure qu'il les remplacera totalement par ses propres institutions. Nous nous opposons cependant à la vision étapiste de Kuron non seulement parce qu'elle s'oppose à la dynamique du mouvement social, mais aussi pour une autre raison. Kuron lui-même faisait cette mise en garde en été 1981 : « Dans toutes les révolutions qui ont eu lieu dans le passé, lorsque les organisations révolutionnaires prenaient le pouvoir, la société était soudain désarmée. Plus personne n'était là pour la défendre, elle avait perdu ses organisations, celles-ci formant désormais le pouvoir d'Etat » (41). C'est justement pour eviter un tel danger que la révolution polonaise devrait introduire un système large et dynamique de pouvoir autogestionnaire des masses, qui pourrait être le contrepoids du système de la démocratie parlementaire et qui empêcherait les appareils du pouvoir exécutif et des partis politiques de transformer les organisations et institutions sociales en leur « courroie de transmission ».

LA SUPERIORITE DE

L'AUTOGESTION Car l'autogestion ne connaît pas les limites qui caractérisent la démocratie parlementaire : elle lie les avantages de la démocratie indirecte, représentative, avec ceux de la démocratie de masse directe et permet un développement illimité de cette dernière au fur et à mesure que croît et se développe l'activité autonome des masses et que se développent les moyens technicomatériels qui permettent son amélioration. Grâce à cela, l'autogestion permet de garantir aux masses des libertés démocratiques bien plus larges que celles assurées par la plus parfaite démocratie parlementaire. L'autogestion ne sert pas seulement à la réforme démocratique de l'Etat et au maintien de l'équilibre entre l'Etat et la société civile, ce qui à long terme, n'est pas possible, mais elle crée les conditions permettant une absorption graduelle de l'Etat - de tous ses appareils spéciaux -par la société autogérée, c'est-à-dire qu'il met peu à peu fin à l'aliénation de l'Etat, et c'est là l'unique moyen pour que l'Etat ne domine pas la société.

La révolution technologique permet, aujourd'hui, dans le cadre de la liaison entre la démocratie indirecte et directe, un immense développement de cette dernière. «Le perfectionnement des techniques de photocomposition et d'impression offset, le recours à l'électronique, autorisent la multiplication des centres d'impression légère, d'une utilisation facile, au niveau de toute collectivité élémentaire : village, quartier, entreprise, université... De même, le développement de la télévision par câble et de la vidéocassette crée les conditions de débats beaucoup plus larges que ceux qui s'instaurent dans une réunion en salle : reliés entre eux, les travailleurs d'une branche d'industrie ou les habitants d'une ville peuvent polémiquer et prendre des décisions en direct sur les choix budgétaires, les projets d'aménagement de l'espace ou les priorités de production (...). De même que l'ordinateur, en permettant une centralisation et une distribution rapide de l'information nécessaire à une planification démocratique, éviterait la constitution d'un corps pesant de fonctionnaires, de contrôleurs, de statisticiens naguère irremplaçables (que l'on songe à la croissance de cette couche qui, dans la Russie soviétique, est venue occuper la place encore chaude des administrateurs et des revizors tsaristes), de même la télévision et les autres moyens de télécommunication peuvent être un atout réel contre les dangers de bureaucratisation. Ils seraient un instrument de décentralisation politique et culturelle, créant des foyers d'imagination et de créativité autonomes ».

Les acquis techniques mis au service de l'autogestion font que la participation des citoyens dans la prise des décisions « ne se déroule plus seulement par le biais de grands rassemblements, de longs voyages (sur lesquels commencent à se greffer des privilèges d'abord imperceptibles), mais puisse se nouer de région à région, d'usine à usine, de village à village. L'exigence démocratique de la publicité des débats et du refus de la diplomatie secrète peut également prendre une forme concrète » (42).

Déjà, dans la démocratie syndicale de Solidarité, des moyens techniques (télex, conférences téléphoniques, banques de données informatisées), que les premiers mouvements ouvriers expérimentant la démocratie des conseils n'auraient même pas imaginé, ont été employés. Et il s'agit là pourtant de moyens très en-deça de ce que rend possible le développement actuel de la technique.

LE ROLE DES TENDANCES

POLITIQUES

La liberté de constitution et d'action des tendances et partis politiques, bien sûr dans le cadre constitutionnel de la

République autogérée, est la clé de la démocratie des conseils. Nous rejetons non seulement toute conception de pouvoir d'un seul parti, mais aussi la thèse tout aussi stalinienne et n'ayant rien de commun avec la tradition du socialisme révolutionnaire selon laquelle la classe ouvrière serait suffisamment unifiée pour qu'un seul parti puisse représenter ses intérêts de manière exclusive. Soit dit entre panthèses lorsque Adam Michnik parle, dans le contexte de la Pologne d'avant-guerre, du mouvement ouvrier et de son parti - le PPS -, il commet un lapsus désagréable qui renvoie à la « novlangue » du pouvoir totalitaire : pas plus à l'époque que dans la future Pologne autogestionnaire, il ne pourra être question qu'un seul parti prétende disposer du monopole d'expression et de représentation des intérêts de la classe ouvrière. Cette classe, comme toutes les classes, est différenciée, hétérogène, écartelée par diverses contradictions. Ces dernières naissent sur la base des différences de métier, de branche, de région, de couche et de différence idéologique, sont liées à divers niveaux de concentration de ses divers secteurs, aux différentes traditions de lutte de chacun d'entre eux et aux différences d'expérience collective accumulées ainsi qu'à la diversité de liens tissés avec d'autres groupes sociaux. Elles se manifestent dans les différences de niveau de conscience. L'unité ne peut être sauvegardée qu'à la condition que les buts et les formes de lutte soient communs et communément déterminés, et une telle détermination n'est possible que par un développement et une libre confrontation de tendances, groupements ou partis. L'unité n'est donc possible qu'à la condition que, dans les organes du pouvoir autogestionnaire - tout comme au sein du mouvement social -, la démocratie interne soit garantie et non seulement permette à la volonté et aux aspirations majoritaires de se manifester mais aussi que cette volonté et ces aspirations soient conscientes. Cette démocratie est d'autant plus pleinement réalisée que les masses qui sont son sujet peuvent choisir entre des projets systématiques, développés, clairs et alternatifs de programmes d'action, de plans ou de décisions. Les masses ne peuvent choisir en conscience qu'entre de tels programmes ou, si ces programmes sont insuffisants, en améliorant les meilleurs. Mais, pour les élaborer, les diffuser et les défendre, tous ceux qui ont des opinions communes, qui voient les buts et les tâches du mouvement social ou de la société en général de manière semblable, doivent se rassembler au sein de tendances ou partis de caractère durable ou passager.

La création de partis et tendances - aujourd'hui au sein du mouvement social, demain au sein de la République autogérée - est donc non seulement un droit qui découle du principe du pluralisme idéologique et politique, mais aussi une condition du développement de la démocratie de masse. Sans cela, le danger existe que les contradictions et les divergences politiques transcroissent en une lutte de cliques dans le dos du mouvement social ou dans les coulisses des institutions démocratiques, lutte qui non seulement empoisonne l'atmosphère mais encore facilite la manipulation politique.

Si nous défendons le droit de créer des groupes politiques, des ententes et des partis, en même temps nous nous élevons contre toute tentative des appareils des partis politiques de se soumettre l'activité sociale et les masses qui y prennent part, à exercer sur cette activité une quelconque tutelle, voire à la remplacer par leur propre action. Même un système pluripartite peut être un facteur important de limitation de la démocratie, s'il monopolise les moyens matériels garantissant la liberté de parole et de presse, le droit à l'activité politique et à l'organisation des masses, quand les partis politiques s'accaparent la direction du mouvement social ou les organes du pouvoir dans l'Etat à la place des dirigeants naturels et des représentants démocratiquement élus par les masses, révocables et soumis à leur contrôle (qui, bien sûr, peuvent être aussi membres de partis politiques). Le monopole des partis politiques est un trait de la démocratie parlementaire. Seule l'autogestion permet de le briser efficacement.

LA GESTION SOCIALE DE

L'ECONOMIE

Si, comme nous l'avons affirmé, il est vrai que la démocratie parlementaire, bien qu'elle soit une forme politique née sur la base du capitalisme, ne détermine pas le caractère de la propriété des moyens de production, cela ne signifie pas pour autant qu'elle n'ait rien à voir avec cette question. Rien n'empêche que le système de la démocratie parlementaire permette non seulement de maintenir la propriété étatique dans un pays où la propriété privée des moyens de production a été abolie, mais même qu'il en soit le gardien, la défende devant les tentatives de reprivatisation si de telles tentatives voyaient le jour ici ou là. Il en va en revanche différemment en ce qui concerne la véritable socialisation des moyens de production - c'est-à-dire la réalisation de cette importante revendication qui a pris la tête de la lutte menée par Solidarité en 1981 et dans la réalisation de laquelle Solidarité voyait, à juste titre, la condition de l'abolition du pouvoir totalitaire sur la société. Il s'agit là d'une question d'immense importance, l'essence même de la « question ouvrière » en Pologne, car l'histoire du « socialisme réel » nous a appris que l'exploitation de la classe ouvrière (le père Jozef Tischner en parle dans l'Ethique de la solidarité) (43) ne disparaît pas avec l'aboli- tion de la propriété privée des moyens de production mais seulement avec leur socialisation. Mais le système de la démocratie parlementaire ne garantit pas du tout le passage de la propriété étatique à la propriété sociale. Seul le système de la démocratie des conseils, qui permet aux travailleurs de gérer les biens confiés à l'entreprise par l'intermédiaire de leurs organes d'autogestion et qui permet à la classe ouvrière dans son ensemble de gérer tout le secteur étatique de l'économie grâce au système national d'autogestion peut assurer ce passage. C'est une des principales raisons pour lesquelles le programme de la gauche révolutionnaire prévoit que la forme politique essentielle de la Républic autogérée sera la démocratie des conseils. Cela n'épuise pas encore la question. La démocratie parlementaire est une forme politique dont le fondement historique est l'économie de marché. Il ne semble pas que ce soit par hasard, que la déclaration du WSN de mai 1983 proclame que « la base de l'organisation de la société et de l'Etat devrait être avant tout le parlement » et que « l'économie devrait être régie par le mécanisme du marché ». D'autre part, cependant, nous lisons dans cette déclaration : « Nous considérons la gestion de l'essentiel de l'économie par les organes d'autogestion comme une expérience historique dont la réalisation permet d'espérer en un ordre économique totalement nouveau, efficace et juste ». Le WSN se prononce, il est vrai, pour une certaine régulation de l'action des mécanismes économiques : « L'Etat devra garantir à chacun le minimum de moyens de subsistance et le droit au travail, non par une embauche fictive mais par son intervention sur la conjoncture économique » (44). Mais il ne prévoit pas la planification du développement socio-économique. Cependant l'autogestion - comprise évidemment comme un système et non comme la somme des institutions d'autogestion locales ou d'entreprises isolées -, contrairement à la démocratie parlementaire, se fonde non sur l'économie de marché mais sur la coopération sociale des producteurs, c'est-àdire sur l'économie planifiée. -Nous sommes pleinement d'accord avec la résolution-programme du ler Congrès national de délégués de Solidarité qui préconise l'introduction d'un « nouvel ordre socio-économique, qui associera le plan, l'autogestion et le marché » (15). Nous sommes en revanche hostiles à l'économie fondée sur le marché seul, ou dans laquelle le marché joue un rôle primordial, car même lorsque la propriété privée des principaux moyens de production - dans le cadre de laquelle une telle économie arrive à son développement le plus entier - a été abolie, ses mécanismes sont aveugles. Ils conduisent inéluctablement à l'accroissement des différences sociales, différencient radicalement les rénumérations pour une même quantité de travail, rassemblent. la richesse matérielle en un pôle de la société et la misère à l'autre, constituent la force motrice du développement inégal des branches et secteurs de l'économie et du chômage et finalement provoquent des crises économiques. La Yougoslavie en est un exemple ô combien parlant.

Nous nous prononçons donc pour que le plan domine le marché - pour que ce soient des priorités consciemment établies et démocratiquement décidées en premier lieu par ceux qui, par leur travail, produisent le revenu national qui déterminent l'allocation des ressources économiques et les investissements sociaux et non les mécanismes du marché et la loi du profit. C'est en cela que consiste l'économie planifiée. Dans la résolution du ler Congrès de délégués de Solidarité on lit : « La réforme doit socialiser la planification. Le plan central doit refléter les aspirations de la société et être librement accepté. Les débats publics sont donc indispensables. Il doit être possible de présenter des plans de toute nature et aussi des plans élaborés à l'initiative des organisations sociales ou civiques. L'accès à une information économique exhaustive est donc indispensable, et exige un contrôle social sur le Bureau central de la statistique » (46).

Nous considérons également que l'économie de marché se maintiendra pendant longtemps - le dépérissement de ses mécanismes sera long - en fonction de la rapidité du développement des forces productives, de l'accroissement de la richesse matérielle de la société et du développement de la conscience sociale. La caricature bureaucratique de la planification, qui est le moyen de gestion de l'économie propre au pouvoir totalitaire, exclut non seulement la participation démocratique de la société, mais également tout contrôle par les mécanismes du marché. Trotsky écrivait à ce sujet : « S'il existait un cerveau universel, tel qu'il existe dans les projections scientifiques de Laplace - un cerveau capable d'enregistrer simultanément tous les processus de la nature et de la société, de mesurer la dynamique de leur mouvement et de prévoir les résultats de leur interaction, un tel cerveau pourrait, bien sür, déterminer par avance un plan économique complet et sans fautes, commençant par le nombre de hectares de blé et terminant avec le dernier bouton de veste. La bureaucratie s'imagine souvent qu'elle possède un tel cerveau à son service, et c'est pour cela qu'elle se libère avec autant de facilité du contrôle du marché et de la démocratie des conseils. Mais, en réalité, la bureaucratie se trompe lourdement dans l'évaluation de ses forces spirituelles... Les innombrables participants de l'économie étatique comme de l'économie privée, collective comme individuelle, doivent pouvoir exprimer leurs besoins et manifester leur force relative non seulement au travers des définitions statistiques de la commission du plan, mais par la pression directe de l'offre et de la demande. La régulation du marché lui-même doit tenir compte des tendances, qui se manifestent par son biais. Les plans présentés par la commission du plan doivent démontrer leur bien-fondé par le calcul économique » (47).

Les liens avec l'économie mondiale doivent être soumis à un contrôle conscient, exercé de manière démocratique, de sorte que le marché intérieur ne puisse être inondé par les marchandises importées des pays plus développés, moins chères que les marchandises nationales, afin d'éviter une « désindustrialisation » du pays et en général toute destruction des forces productives nationales et le chomage. Un tel contrôle doit permettre d'empêcher que l'industrie et le système bancaire national ne soit soumis aux firmes monopolistes étrangères.

LA SOLIDARITE UNIVERSELLE

DES TRAVAILLEURS

Le dépassement du « fatalisme géopolitique », qui - comme nous l'avons affirmé - bloque le développement de la stratégie de Solidarité, exige que cette stratégie tienne compte de la dimension internationale de la révolution polonaise. Ne pas poser la question du pouvoir et ne pas sortir des limites de son propre pays, voilà les deux exigeances impesées par la stratégie de la « révolution autolimitée » ; il s'agit en fait de deux aspects d'un même probleme, indissolublement liés entre eux, même si seul le premier d'entre eux s'est cristallisé théoriquement. D'un autre côté cependant, parmi les travailleurs, le sentiment que le sort de la révolution polonaise dépend pour une grande part du sort des ouvriers et des sociétés d'autres pays du « socialisme réel » et des . nations opprimées d'URSS, ce sentiment est général. Il ne manque pas de milieux au sein desquels la nécessité d'inscrire ce fait dans la stratégie de Solidarité est soulignée. Dans une analyse critique des « autolimitations » contenues dans la déclaration - programme de la Direction provisoire (TZR) de Solidarité de la région CentreEst (Lublin) d'avril 1983 - et cette critique, soulignons-le, concerne pleinement également la déclarationprogramme de la direction clandestine nationale (TKK) de janvier 1983 -, un militant syndicaliste anonyme écrit : « Il manque dans le programme de la TZR, comme dans ses semblables, l'affirmation suivante : le 13 décembre 1981 a montré sans conteste que la libération de notre peuple est liée à la libération des autres peuples qui, comme nous, souffrent de la dictature totalitaire. La condition de notre autodétermination est celle des Tchèques, Slovaques, Hongrois, mais aussi des Lituaniens, Lettons, Estoniens, Biélousses, Ukrainiens, Géorgiens, Armériens, et enfin des Russes. La condition de notre libération, ce n'est pas une déclaration de loyauté envers Moscou (personne n'y croirait, ni ici, ni là-bas) mais c'est le réveil des autres nations encore politiquement aveugles de l'empire ». Dans la même lettre on lit plus loin: « Notre arme est la conscience. Notre arme, plus dangereuse que les chars et les missiles, est l'idée de la libération pacifique sociale et nationale inscrite dans le programme de Solidarité, mais il s'agit de la libération généralisée comme on le sait bien à Moscou. N'ayons pas peur d'y penser et de le dire nous-mêmes. La déclaration-programme (Solidarité aujourd'hui, Solidarité demain) passe ces problèmes sous silence. Pour que nous puissions nous réjouir des fruits de la liberté sociale et nationale, il faut dès à présent, et pas demain, commencer la lutte pour changer la conscience des autres peuples que le sort a joints au nôtre pour le meilleur et pour le pire. Pour commencer ce travail il faut avoir conscience de sa nécessité » (48).

LA CHARGE EXPLOSIVE DE LA

REVOLUTION POLONAISE

Le contenu explosif que porte en luimême le mouvement social polonais est un danger mortel, et pas seulement pour le régime totalitaire en Pologne. L'échafaudage sur lequel est établi le système de pouvoir totalitaire est branlant dans tous les pays du « socialisme réel », y compris en URSS. Il est profondément pourri par le parasitisme de ce pouvoir et il se décompose en même temps que ce pouvoir. La lame de fond soulevée par la révolution polonaise peut le secouer sur une très large étendue. Si une telle secousse devait être insuffisante pour le faire s'effondrer, elle ne manquera pas de le déstabiliser, car son équilibre n'est nulle part stable et partout seulement apparent. Souvenons-nous d'Octobre 1956 : lorsqu'en Pologne avait éclaté la première révolution antitotalitaire, la lame de fond qu'elle a soulevée a balayé en quelques jours nombre de bastions du régime stalinien en Hongrie. C'est un fait que rien de semblable n'a eu lieu après août 1980 en Pologne. La lame de fond d'alors s'est avérée incapable de balayer les barrages sur une quelconque direction. Mais elle les a traversée et a été ressentie loin, par exemple dans les usines de Pavlovo sur Oka (49) en URSS, ce qu'on a appris par hasard, avec deux ans de retard ; mais pas seulement là-bas : elle a trouvé le plus d'écho dans la lointaine Chine, cette autre grande puissance dirigée par la bureaucratie totalitaire, en y provoquant de nombreuses grèves, au cours desquelles la première revendication des ouvriers de Gdansk - le droit de créer des* syndicats libres - était massivement reprise (50). De façon en général peu visible, cette vague a semé nombre d'idées de la révolution polonaise, et certainement son idée élémentaire, celle d'un syndicat libre, qui en elle-même est révolutionnaire, car le « socialisme réel » ne peut ni la reprendre ni l'apprivoiser. En 1982, Vasyl Stous, défenseur des droits de l'homme et des droits de la nation ukrainienne, écrivait dans le camp de concentration que, comme en Pologne, « la voie syndicale vers la libération pourrait avoir en Union soviétique une extraordinaire efficacité », et déjà en novembre 1980 l'ouvrier de Kiev Nikolaï Poguiba, lui aussi enfermé dans un camp de « redressement », affirmait : « Les derniers événements en Pologne ont montré à l'évidence que la classe ouvrière était capable de mener la lutte pour ses droits et sa liberté, pour une réelle élévation de son niveau de vie, et que l'efficacité de cette lutte dépendait du degré de solidarité de la classe ouvrière, de son degré d'auto-organisation » (51). La lutte de solidarité a rencontré également un écho au sein du mouvement pacifiste indépendant de la jeunesse d'Allemagne de l'Est (52). Son retentissement est parvenu jusqu'aux milieux ouvriers de la Roumanie, pays où, déjà en 1977, il y a eu une grande grève de mineurs dans la vallée de Jiu (53) et où l'exploitation forcenée après l'introduction du système dit « d'accord global » en automne 1983 a provoqué des grèves dans les mines de la Transylvanie du Nord et dans la grande usine de camions de Brassov. Les grèves dans l'industrie soviétique sont un phénomène plus courant qu'il n'y paraît au premier coup d'œil, car les informations les concernant n'arrivent que rarement à l'étranger, alors que la résistance quotidienne des ouvriers prend là-bas des dimensions gigantesques. Et, là-bas, comme dans d'autres pays, la révolution polo- naise a eu pour effet que le pouvoir a tendance à céder plus facilement face aux revendications économiques des travailleurs en grève. Mais la crise économique qui s'approfondit, bien que de façon très inégale selon les pays du « socialisme réel », réduit peu à peu les possibilités de céder. Il impose au pouvoir de se défendre par l'accroissement de la discipline du travail, c'est-àdire par le renforcement de la répression et de l'exploitation - alors que, simultanément, le nombre des travailleurs qui chuchotent entre eux : « Si la norme est augmentée, nous ferons comme en Pologne » (tels ceux de Pavlovo) s'accroît également. Quand en Hongrie les samizdats, qui circulent presque les exclusivement parmi les intellectuels, sont parvenus avec des informations concernant la lutte de Solidarité à quelques milieux ouvriers, la réaction a été significative : la rédaction des samizdats a reçu tout d'un coup des informations sur les grèves dans les entreprises hongroises, écrites par les travailleurs, comme si ces derniers attendaient que parmi les dissidents intellectuels se trouvent des gens prêts à éditer l'équivalent local de Robotnik.

Août 1980 en Pologne n'a pas provoqué de réactions massives et immédiates du type de celles provoquées par Octobre 1956. Mais souvent les phénomènes invisibles et insaisissables s'avèrent, après un certain temps, mieux ancrés et plus durables que ceux qui apparaissent immédiatement à la surface de la vie sociale.

La solidarité des travailleurs et des nations opprimées des pays du « socialisme réel » n'est pas une valeur abstraite, mais un besoin concret et même vital. Le soutien moral et politique, voire même - quand cela est possible -l'aide accordée par le mouvement social d'un pays aux oppositions démocratiques et aux luttes ouvrières d'autres pays, leur coopération, enfin la coordination des actions, sont indispensables.

Si la révolution dans un de ces pays n'obtient pas à temps de soutien d'autres pays, elle peut ne pas survivre, cant à cause du danger militaire, que face à la menace que l'ordre nouveau qu'elle établira sera étouffé du point de vue économique. La tâche de la gauche révolutionnaire du mouvement social polonais consiste donc en la défense inconditionnelle de cette solidarité et en des initiatives qui la concrétisent. Contre l'égoïsme national il faut lutter avec autant d'énergie et aussi efficacement que Solidarité a su le faire contre l'égoïsme de métier et de branche parmi ses propres militants en lui opposant l'unité et la suprématie des intérêts généraux des travailleurs.

Au chauvinisme grand-russe que le Kremlin a hérité du tsarisme en tant qu'outil de domination ou au renouvellement des traditions du militarisme prussien et de la poussée vers l'Est qui est le fait des autorités de la RDA, à la propagande sur les « polonais paresseux que nos ouvriers (russes, allemands ou tchèques) doivent nourrir », on ne peut opposer notre propre nationalisme. Et en Pologne et ailleurs le pouvoir totalitaire attise lui-même le nationalisme à chaque fois qu'il veut diviser et isoler les travailleurs des différents pays, tout comme il excite en Pologne l'antisémitisme à chaque fois qu'il cherche à diviser la société ou à isoler un milieu en son sein. Il faut tendre à ce que les travailleurs dans les pays du « socialisme réel » sachent bien pour quels buts lutte le mouvement social polonais - pour que le pouvoir dans d'autres pays ne puisse pas impunément présenter l'élection des conseils ouvriers comme... « choix du capitalisme auquel les ouvriers polonais veulent rendre la propriété de l'usine ». La diffusion par ce pouvoir des informations fallacieuses, selon lesquelles Solidarité vouarait rétablir le capitalisme en accord avec les agences de l'impérialisme américain paralyse nombre de travailleurs dans d'autres pays. Leur attitude sera différente quand ils comprendront qu'il s'agit là non pas de rétablissement de la propriété privée mais de l'établissement d'une véritable propriété sociale. L'ORDRE DE YALTA EN DANGER

La gauche révolutionnaire, en diffusant les idéaux de solidarité du mouvement social polonais avec les travailleurs des autres pays, le fait au nom de la solidarité universelle du monde du travail, donc de la solidarité qui ne se limite pas au cadre défini par les accords de Yalta. La dimension internationale de la crise et de la révolution polonaise ne s'arrête pas là où commence le rideau de fer - ou ce qui en subsiste aujourd'hui. Comme l'indique justement le militant de la Charte 77 tchécoslovaque, Jaroslav Sabata : « Ce n'est pas une crise déjà dépassée, ce n'est pas une crise ni seulement un nouveau chapitre dans l'histoire des Etats d'Europe de l'Est. C'est le début dramatique d'une crist dans la situation 'géopolitique' de l'Europe » (54). Ce qu'on appelle généralement le partage du monde établi à Yalta est un compromis entre les grandes puissances impérialistes de l'Occident et l'URSS en tant que grande puissance de la bureaucratie totalitaire, compromis par lequel le rapport des forces dans le monde a été considéré comme durable par les deux côtés et sur la base duquel les sphères d'influence ont été reconnues à chacune des parties, c'est-à-dire que ces parties se sont venues reconnaître le droit de maintenir l'ordre dans leur sphère d'influence. Chaque brèche un tant soi peu importante dans ce cadre ne concerne pas la seule sphère d'influence dans laquelle elle a lieu, mais mine tout l'ordre du fait de son caractère de système. Si un maillon important se casse dans les chaînes qui entourent l'Europe, et dont un bout est tenu par Moscou et l'autre par Washington, il peut provoquer leur rupture. La Pologne est un tel chaînon et non seulement Moscou mais les principales capitales occidentales en ont conscience. Leurs dirigeants n'ont pas manqué de le manifester publiquement quand l'armée polonaise s'est chargée de colmater la brèche apparue en leur permettant, à eux aussi, de reprendre leur souffle. « Dire que Yalta était en cause, c'est implicitement reconnaître que les dixhuit mois de l'expérience polonaise avaient accumulé une charge explosive capable de faire sauter le vieux monde (55) ». La révolution polonaise ne peut donc pas - répétons-le - limiter sa dimension aux frontières du pays ni à celles de la sphère d'influence du Kremlin. Elle a besoin de la solidarité des travailleurs de l'Ouest capitaliste et elle la suscite justement pour autant qu'elle est pour eux un exemple. Le mouvement de solidarité avec Solidarité qui s'est développé en Europe après août 1980 et qui a atteint son apogée (pour le moment) dans les mois qui ont suivi décembre 1981, l'a démontré : l'action d'aide humanitaire pour les familles des syndicalistes polonais réprimés et d'aide matérielle pour les structures syndicales clandestines s'est développée avant tout dans ceux des milieux des travailleurs qui ont considéré la lutte menée par Solidarité comme exemplaire pour euxmêmes. Déjà, en septembre 1980, les ouvriers en grève de la Fiat à Turin avaient exigé que les négociations se déroulent « comme à Gdansk », en public, c'est-à-dire qu'elles rompent avec la tradition de la « diplomatie secrète » des directions syndicales. En septembre 1983, à l'entrée du chantier naval de Hambourg, en grève avec occupation, flottait le drapeau de Solidarité ; il avait été placé là comme symbole d'une grève dure er comme appel aux travailleurs des autres entre- prises de la RFA pour qu'ils entreprennent des actions de solidarité. Durant la grève dramatique des ouvriers immigrés qui, en décembre 1983, défendaient leur droit au travail dans l'usine automobile Talbot près de Paris, les militants syndicaux appelaient dans les assemblées générales à tenir bon, « à l'exemple du syndicat de Lech Walesa, qui perdure dans sa lutte depuis déjà trois ans envers et contre tout ». Mais, dans nombre de milieux ouvriers à l'Ouest qui rejettent le capitalisme mais ne veulent pas plus à sa place de « socialisme réel » compromis jusqu'à la moelle, la défaite de Solidarité en décembre 1981 a provoqué un grand désarroi. Le fait que l'alternative qui pouvait les attirer et que Solidarité a construit - la perspective d'une société autogérée - n'a pu faire son chemin en Pologne, a contribué à faire baisser leur activité sur leur propre terrain et à faire croître un climat de pessimisme. Cela en retour a eu une influence négative sur leur capacité à agir en solidarité avec Solidarité partout où la connaissance du caractère et du programme de Solidarité ne s'est pas imposée. Ajoutons que les bureaucraties des partis et des syndicats ouvriers - même celles qui ont déclaré leur soutien à Solidarité - n'étaient pas du tout intéressées à développer cette information parmi les travailleurs. Voilà pourquoi Jozef Pinior avait raison quand, en février 1983, il disait à des syndicalistes français : « Ce qui semble le plus important, c'est que notre situation soit bien comprise par les travailleurs. Qu'ils comprennent le sens de notre lutte, le pourquoi de cette lutte. Je pense que si les travailleurs en Occident comprennent cela, alors, du seul fait de cette compréhension, la solidarité des travailleurs de toute l'Europe se développera d'elle-même, le soutien aussi (56) ».

Pour la gauche révolutionnaire polonaise, la solidarité des travailleurs qui brise les barrières géopolitiques de l'ordre de Yalta est le creuset de la Fédération des Républiques autogérées d'Europe, qui devra remplacer l'ordre imposé en commun par l'impérialisme et le despotisme bureaucratique par un ordre ouvrier solidaire et continental. Il s'agit là d'un fondement important de l'entente de la gauche révolutionnaire, qui détermine son identité politique.

Les travailleurs et les mouvements sociaux des pays beaucoup plus éloignés, y compris de ceux qui sont dépendants des puissances capitalistes de l'Ouest, ne sont pas en dehors de cette solidarité. On ne peut oublier que les pays développés de l'Ouest doivent autant leur richesse matérielle que la relative stabilité de leur démocratie parlementaire en grande partie à l'exploitation de la main-d'œuvre bon marché et des richesses naturelles ainsi qu'au contrôle des marchés intérieurs, de l'industrie et des finances d'une très large périférie, soumise à une oppression nationale semi-coloniale, aux gouvernements des dictatures militaires et aux régimes de « démocratie limitée ». Le sentiment de la communauté de lutte des travailleurs et de leurs organisations syndicales en Pologne et au Chili a déjà pris racine dans la conscience collective de Solidarité. Il se développe dans les deux pays. Il est probable que, si dans un de ces deux pays un soulèvement ouvrier d'ampleur brise l'actuelle dictature, cela aura une grande influence sur la situation et la combativité des masses dans l'autre. L'exemple de Solidarité a également eu une grande influence sur les milieux syndicaux qui, au Brésil, ont constitué le Parti des travailleurs (PT) afin de garantir l'indépendance politique de la classe ouvrière. En même temps, les principes programmatiques de ce parti, appuyé sur le mouvement syndical, méritent d'être connus dans les rangs de Solidarité. Sa déclaration politique d'octobre 1979 proclame qu'il « ne prétend pas seulement apporter des solutions provisoires et immédiates pour les masses travailleuses, mais en premier lieu créer les conditions d'une lutte à moyen et long terme, pour la démocratisation effective de la société » c'est pourquoi il « se bat pour que tout le pouvoir économique et politique soit exercé directement par les travailleurs, seule manière de mettre fin à l'exploitation et à l'oppression (57) ». La gauche révolutionnaire polonaise doit aussi affronter les idées fausses qui sont répandues au sein de Solidarité en ce qui concerne le Salvador. « Si nous cceptons l'argument que les guérilleros salvadoriens sont des agents du communisme soviétique, nous nous mettrons sur le même plan que ceux qui considèrent Solidarité comme une agence de la CIA (58) », lit-on dans un des journeaux clandestins de Varsovie. Ces mots ont provoqué de nombreuses protestations des lecteurs syndicalistes. Cela montre toute l'étendue du travail à faire et des difficultés qu'il faudra affronter. On ne peut reculer devant elles. La gauche révolutionnaire occidentale a participé de façon décisive à diffuser l'information sur le caractère, les buts et les formes de lutte de Solidarité. Elle a joué un grand rôle dans le développement du mouvement de solidarité des travailleurs avec Solidarité. La gauche révolutionnaire polonaise sera un maillon important de la solidarité générale des travailleurs, non seulement en diffusant ses idéaux, mais aussi en participant à la construction des liens fondés sur eux. La solidarité, comme toute arme du combat des travailleurs, nécessite la coordination. Elle ne vient pas facilement, et la conscience qu'elle est aussi nécessaire dans le monde qu'elle l'est dans l'usine ou le pays ne se développe pas spontanément. La gauche révolutionnaire polonaise doit construire patiemment les fondements d'une telle coor- dination, en développant des contacts avec des courants politiques semblables à elle dans les autres pays.

Rédaction d'Inprekor polonais

(traduit d'Inprekor n° 13, janvier 1984)

Notes :

(1) Léon Trotsky, Défense du marxisme, EDI, Paris, 1976, p. 120, 121.

(2) Armia Krajowa w dokumentach 1939-1945, t. IV, Studium Polski Podziemnej,

Londres, 1977, p. 4/5

(3) Z. Zaremba, La Commune de Varsovie, Spartacus, Paris, s.d., p. 41.

(4) T. Bielecki, Podziemna walka o Polske niepodlegla, Promyk, Philadelphia, S.D., p. 485.

(5) cf. T. Kowalik, Spory o ustroj spoleczno-gospodarczy Polski 1944-1948, NOWA,

Warszawa, 1980.

(6) Léon Trotsky, op. cit., p. 122-123.

(7) Jacek Kuron, Zasady ideowe, Instytut Literacki, Paris, 1978, p. 54. Voir également

Jacek Kuron, « Pour une plate-forme unique de l'opposition », in La Pologne : une société en dissidence, Maspero, Paris, 1978.

(8) Cf. L. Socha, « Skazani na smierc i ich sedziowie 1944-1946 », Krytyka, n° 13-14, 1983.

(9) Jacek Kuron et Karel Modzelewski, Lettre ouverte au parti ouvrier polonais, Maspero,

Paris, 1969, p. 50-51.

10) Ibid., p. 56-57.

(11) Dans Inprekor polonais, cet article est suivi de la reproduction de larges extraits des points I, II, III et VI du chapitre de la Lettre ouverte concernant le programme, op. cit., p. 67-72, publiés en annexe.

(12) Ibid., p. 82.

(13) Jacek Kuron, Zasady ideowe, p. 31.

(14) « Rozmowa z czlonkami redakcji 'Robotnika' », Tygodnik Solidarnosc, n° 2, 1981, p. 14.

(15) . Pour une Charte des travailleurs : un appel de "'Robotnik'», « l'Alternative», numéro spécial sur le KOR, 1983, p. 36-38.

(16) « Rozmowa z czfonkami redakcji 'Robotnika' », p. 14.

(17) « Wywiad Lecha Walesy dla 'Newsweek' », Obserwator Wielkopolski, n° 71, 1983.

(18) Jacek Kuron, « Solidarité face à la crise », l'Alternative, numéro spécial sur le KOR, p. 82-83.

(19) Jacek Kuron, « Co Dalej ? », Biuletyn Informacyjny, n° 6/40, 1980, p. 69, 67, 68.

(20) Jacek Kuron, « Czy grozi nam interwencja ? », Robotnik, n° 68-69, 1980, p. 1.

(21) Kornel Morawiecki, « Réflexions sur la République solidaire », Robotnik '83, Paris, n° 7-8, 1983, p. 5.

(22) Adam Michnik, Penser la Pologne : Morale et politique de la résistance, Maspero,

Paris, 1983, p. 95.

(23) Jacek Kuron, « Co Dalej ? », p. 66.

(24) Jacek Kuron, « D'abord renforcer l'autogestion », l'Alternative, numéro spécial sur le

KOR, p. 81.

(25) Jacek Kuron, « Solidarité face à la crise », p. 82.

(26) James P. Cannon, The struggle for socialism in the « American Century », Pathfinder

Press, New York, 1977, p. 350.

(27) Entretiens avec Lech Walesa, Robotnik '83, n° 10, 1983, p. 2.

(28) W. Wolski, KOR : Ludzie, dzialania, idee, Norma, Warszawa, 1983, p. 6-7.

(29) Stanowiska : « WSN-Rodowod », Wola, n° 34/37, 1983.

(30) Adam Michnik, « Rozmowa w Cytadeli », Krytyka, n° 13-14, 1983, p. 100.

(31) « Rozmowa z czlonkami redakcji 'Robotnika' », p. 14.

(32) « Novlangue », terme populaire dais les rangs de Solidarité, repris du roman de

George Orwell, 1984.

(33) Deklaracja zalozycielska Klubow Samorzadnej Rzeczypospolitej « Wolnosc-

Sprawiedliwose - Niepodleglose », Robotnik, n° 80, 1981.

(34) Léon Trotsky, op. cit., p. 139-140.

(35) « Rozmowa z czlonkami redakcji 'Robotnika' », p. 14.

(36) Adam Michnik, Penser la Pologne, p. 35.

(37) Jacek Kuron, Zasady ideowe, p. 20.

(38) Ibid., p. 72.

(39) Ibid., p. 20

(40) W. Wolski, op. cit., p. 81-82

(41) Jacek Kuron, « Solidarité face à la crise », p. 82.

(42) Daniel Bensaïd, La révolution et le pouvoir, Stock, Paris, 1976, p. 285, 286.

(43) Jozef Tischner, Ethik der Solidarität, Verlag Styria, Wien, 1982, p. 74-80.

(44) Deklaracja polityczna WSN, ler et 3 mai 1983, p. 2/3

(45) « Le programme de Solidarité », l'Alternative, n° 14, 1982, p. 15.

(46) Ibid., p. 16

(47) Léon Trotsky, Writings 1932, Pathfinder Press, New York 1973, p. 273-274.

(48) « Reveiller les autres peuples de l'Est », Robotnik '83, n° 7-8, 1983, p. 16.

(49) « Lettre d'un ouvrier soviétique », Robotnik '83, n° 9, 198J, p. 12

(50) Ji Li, « Comment les ouvriers et dissidents chinois ont salué la lutte de Solidarité »,

Inprecor, n° 138, 1982.

(51) V. Stous, « Solidarité et le mouvement d'opposition ukrainien », l'Alternative n° 27-28,

1984, p. 26. Lettre ouverte de l'ouvrier Nikolai Poguiba, Cahiers du Samizdat n° 78,

1981, p. 15.

(52) Anna Libera, « Le mouvement pacifiste est-allemand contre la militarisation et la bureaucratie », Inprecor, n° 129, 1982 ; Jacqueline Allio, « Les débuts du mouvement pacifiste en Hongrie, en RDA et en URSS, Inprecor, n° 152, 1983.

(53) Cf. « Roumanie, crise et répression, 1977-1982 », L'Alternative, numéro spécial,

1983, p. 13-15.

(54) Jaroslav Sabata, « Pour une alternative démocratique », l'Alternative n° 24, 1983, p. 21

(55) Francis Sitel, « Il était une fois Yalta... », Critique Communiste n° 5, 1982, p. 6.

(56) Entretiens avec Jozef Pinior, Robotnik '83, n° 4, 1983, p. 10.

(57) « Déclaration du Parti des travailleurs (PT) », Inprecor, n° 64, 1979, p. 38.

(58) I. Lewy, « Linia podzialu », Robotnik, n° 14, 1983.

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