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La revue › 3e série n° 13

Pays semi-coloniaux et pays dominés semi-industrialisés

Ernest Mandel · Quatrième Internationale, 3e série n° 13 · avril 1984 · p. 11-32 · 10 849 mots

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Au cours des vingt dernières années, une série de pays semi-coloniaux ont connu un véritable décollage de l'industrialisation. Leur structure sociale et économique s'est profondément modifiée. Les rapports de force entre différentes classes sociales et fractions de classes s'en sont trouvés bouleversés. La manière dont ils sont insérés dans l'économie capitaliste internationale n'est plus la même. Du même fait, les rapports politiques avec les puissances impérialistes ont connu un changement.

Même s'il s'agit de changements quantitatifs et non qualitatifs, ils sont suffisamment importants pour mériter d'être enrégistrés et codifiés en tant que tels. Il en découle notamment des changements dans le poids des différentes composantes tactiques dans l'ensemble de la stratégie révolutionnaire qui, elle, reste la même, c'est-à-dire déterminée par la logique de la loi du développement inégal et combiné à l'ère impérialiste : la stratégie de révolution permanente. C'est pourquoi il est grand temps que les marxistes généralisent dans leurs analyses l'emploi de catégories nouvelles et plus précises.

Du début de l'ère impérialiste jusqu'au début des années 1950, les pays sous-développés devaient être généralement subdivisés en pays coloniaux proprement dits et en pays semi-coloniaux. La différence entre les deux concernait d'ailleurs moins la structure socio-économique que la forme politique de domination impérialiste. Dans les pays coloniaux, il y avait domination politique directe (exercice immédiat du pouvoir d'Etat) par les puissances impérialistes elles-mêmes. Dans les pays semi-coloniaux, il y avait domination politique indirecte des puissances impérialistes, l'exercice quotidien du pouvoir d'Etat restant entre les mains des classes dominantes indigènes (pas nécessaireethiopie d Haile Selassio, a persahie ment bourgeoises: qu'on pense séoudite d'Ibn Seoud ou à l'Ira.. et a l'Afghanistan). Dans ces derniers prys, l'impérialisme règnait mais ne gorve -nait pas. Les classes dominantes isaigènes étaient associées comme partenaires mineurs (junior partners) à l'exercice du pouvoir.

Lorsque le mouvement de libération nationale dans les pays coloniaux et semi-coloniaux prit un essor quasiuniversel au lendemain de la deuxième guerre mondiale, comme suite de l'affaiblissement des puissances coloniales au cours de cette guerre mais surtout comme suite de la victoire de la révolution chinoise, la transformation de la domination impérialiste directe en domination indirecte se généralisa. Presque toutes les anciennes colonies recouvrirent leur indépendance politique formelle.

Aussi, vers 1963, l'ensemble des pays sous-développés, à quelques exceptions près, était à classer dans la catégorie des pays semi-coloniaux. Quelques-uns de ceux-ci s'étaient en outre émancipés de la domination impérialistes grâce à une révolution socialiste victorieuse : Chine, Corée du Nord, Nord-Vietnam, Cuba (la plupart des pays d'Europe orientale qui avaient aussi un statut de pays semicoloniaux avant la deuxième guerre mondiale).

Aujourd'hui, une nouvelle distinc- tion majeure s'impose parmi les pays sous-développés. Quel que soit le jugement qu'on puisse exprimer quant à leurs rapports politiques, financiers, économiques avec l'impérialisme, il est incontestable que certains d'entre eux ont connu un changement de situation socio-économique interne qui est aujourd'hui sans commune mesure avec la situation de 1910, 1920, 1930, 1940 ou 1950. Ils sont passés par une première phase d'industrialisation prolongée qui les place maintenant dans une situation de semi-industrialisation, plus avancée que celle que connaissait - pour donner une référence historique - la Russie de 1917 ou l'Espagne de 1936. Or, la grande majorité des pays semi-coloniaux n'ont pas connu ce processus de semi-industrialisation rapide et prolongée, avec toutes les conséquences qui en découlent. Continuer à classer pêle-mêle tous les pays sousdéveloppés dans une seule et même catégorie, celle des pays semi-coloniaux, est donc source croissante de confusion. Cela ne permet pas de rendre compte de distinctions fondamentales, vitales pour la compréhension du réel et pour l'élaboration d'une tactique révolutionnaire correcte. C'est pourquoi une subdivision nouvelle des pays sous-développés s'impose : celle entre pays semi-coloniaux proprement dits d'une part, et pays dominés semi-industrialisés d'autre part (quelques petits pays coloniaux subsistant, notamment dans les Antilles, les îles du Pacifique et de l'Océan indien, Hong Kong du point de vue politique formel).

On peut aussi exprimer cette subdivision d'une autre manière: dans la catégorie générale des pays dominés par l'impérialisme, il faut opérer une subdivision entre les pays semi-industrialisés, et les pays semi-coloniaux au sens traditionnel du terme. Les données statistiques suivantes permettent de saisir immédiatement le bien-fondé de cette distinction :

part dans produit national part dans l'emploi

Tchad

Bangladesh

Ethiopie

Nepal

Birmanie

Afghanistan

Mali

Malawi

Zaïre

Ugandu

Burundi

Haute Volta

Rwanda

Inde

Tanzanie

Haïti

Sri Lanka

Pakistan

Kenya

Indonésie

Bolivie

Honduras

Zambie

Egypte

El Salvador

Thailande

Philippines

Corée du sud

Algérie

Brésil

Argentine

Mexique

Afrique du sud

Taïwan

Hong Kong

Singapore

Pour interpréter tableau, il faut tenir agriculture 1960 1981 52% 58% 54% 65% 50% 33% 47%

- -55% 42% 58% 43% 30% 32% 52% 75%

56% 55% 41% 80% 46% 50% 37% 57% 52% 32% 28% 46% 30% 38% 32% 50% 24% 26% 18% 27% 32% 11% 18% 30% 21% 32% 26% 40% 24% 26% 23% 37% 17% 16% 6% 16% 13% 16% 9% 16% 8% 12% 7%

7% 4% 1% 4% 1% correctement ce compte du fait que brut industrie agriculture industrie manufacturière 1960 1981 4% 4%

5% 8% 26% 16% 12% 10% 15% 16% 16% 13% 13% 3%

9% 4%

9%

9% 13%

1 % 16% 14% 18%

5% 9% 15% 16% 12% 17%

9% 13%

12% 15% 14% 13% 17%

4% 18% 20% 32% 15% 15% 13% 20% 20% 25% 14% 28% 8% 11% 26% 27% 33% 25% 19% 22% 21% 23% 22% 40% 27% 28% 12% 30% Bolivie. Le paysannerie, de l'emploi rural qui se

1960 95% 87% 88% 95% 85% 94% 92% 83% 89% 93% 92% 95% 74% 89% 80% 56% 61% 86% 75% 61% 70% 79% 58% 62% 84% 61% 66% 67% 52% 20% 55% 32% 8% 8% recul sans

1981 1960 1981 85% 2% 7% 74% 3% 11% 80% 7% 13% 93% 2% 2% 67% 10% 76% 6% 8% 73% 3% 12% 86% 3% 5% 75% 9% 13% 83% 4% 6% 84% 3% 5% 82% 5% 13% 91% 1% 2% 69% 11% 13% 83% 4% 6% 74% 6% 7% 54% 14% 14% 57% 18% 20% 78% 5% 10% 55% 8% 15% 50% 18% 24% 63% 11% 15% 67% 7% 11% 50% 12% 30% 50% 17% 22% 76% 4% 9% 46% 15% 17% 34% 9% 29% 25% 12% 25% 30% 15% 24% 13% 36% 28% 36% 20% 26% 30% 30% 29% 35% 38% 3% 52% 57% 2% 23% 39%

(Source : ibidem) spectaculaire de la essor correspondant urbaine sous-employée, marginalisée ou lumpenisée (dans les statistiques bourgeoises, cela s'appelle « essor du secteur tertiaire »). C'est notamment le cas de l'Indonésie, de la Thaïlande, des Philippines, du Salvador, du Brésil, et du la catégorie « industrie » inclut à la fois l'industrie manufacturière et les mines. La faible part de l'industrie manufacturière dans le Produit National Brut, et le poids plus grand de l'emploi industriel, peuvent donc refléter l'essor du secteur minier. C'est notamment le cas de l'Algérie, de l'Indonésie et de la brut industriel, reflète l'exode cristallise en population

Produit National Brut par tête d'habitant

Espérance de vie

(1981) (en US S courants)

à la naissance (1981)

% d'adultes analphabètes (1981)

Tchad

Bangla Desh

Ethiopie

Nepal

Birmanie

Afghanistan

Mali

Malawi

Zaire

Uganda

Burundi

Haute Volta

Rwanda

Inde

Tanzanie

Haïti

Sri Lanka

Pakistan

Kenya

Indonésie

Bolivie

Honduras

Zambie

Egypte

Salvador

Thailande

Philippines

Corée du sud

Taïwan

Algérie

Brésil

Mexique

Argentine

Afrique du sud

Hong Kong

Singapore do i

190?

1.700

1.770

2.140

2.220

2.250

2.560

2.770

5.100

5.240

85% 74% 85% 81% 34% 80% 90% 75% 45% 48% 75% 95% 50% 64% 21% 77% 15% 76% 53% 38% 37% 40% 56% 56% 38% 14% 25% 7% 10% 65% 24% 17% 7%

• * * 100% 17%

(Source : Statistiques des Nations-Unies sauf pour Taïwan : Statistical Yearbook of the Republic of China, 1982).

Mexique.

Corrélativement apparaît une disproportion entre l'emploi agricole et la part de l'agriculture dans le Produit National Brut, disproportion qui se manifeste surtout dans des pays d'Afrique noire comme le Zaïre, le Kenya, la Zambie et le Nigéria (les paysans représentent dans ce dernier pays 50% de la population active en 1981 et ne produisent que 23% du PNB), dans les pays d'Amérique centrale, en Bolivie, au Pérou (les paysans y représentent 39% de la population active et ne produisent que 9% du PNB), au Mexique (les paysans représentent dans ce dernier pays 36% de la population active et ne contribuent que 8% du 1981 (n° du 14 août 1982). La part des biens

Les produits de l'industrie manufacturière représentaient, en 1980, 21,4% des exportations de l'Argentine ; 44,9% des exportations du Brésil (contre 15,2% en 1970) ; 43,4% des exportations de Singapore et 86,5% des expor-

PNB), ainsi qu'en Asie du sud et du sud est (en Thailande, les paysans représentent 76% de la population active et le produisent que 24% de la valeur du PNB). Signalons aussi le cas de l'Egypte, où la paysannerie représente toujours 50% de la population active et ne produit que 21% du PNB, et celui du Maroc : 52% de la population active : 14% du PNB...

Cette disproportion criante reflète la basse productivité de l'agriculture traditionnelle, certes, mais qui se renforce par la surexploitation et la misère de la paysannerie provoquées par des politiques de prix et d'exportation (de commercialisation) déterminées. de consommation est tombée à 47%. tations de Taïwan (en 1981) ; 93,8% des exportations de Hong Kong ; 90,5% des exportations de la Corée du sud (contre 14% en 1960 !).

Les biens d'équipement représentent dans l'ensemble des exportations :

Structure de la production de l'industrie manufacturière autour de l'année 1978 Biens d'équipements * Biens de consommation BanglaDesh 4,3% 72,3% Nigéria 6,2% 64,2% Vénézuela 7,5% 51,7% Hong Kong 7,9% 80,5% Colombie 8,4% 68,3% Philippines 9,4% 74,5% Indonésie 9,3 % 75,8% Mexique 11,6% ** 59,8% Corée du sud 14,3% ** 64,3% Inde 22,3% 48,7% Singapore 24,1% 51,3% (Source : ibidem) * Les « biens d'équipement » incluent les machines, les machines électriques sauf les biens de consommation durables et les moyens de transport. Il y a une troisième catégorie de biens de l'industrie manufacturière appelée « biens intermédiaires », constituée par l'acier, le pétrole raffiné, les produits de la petrochimie, etc... Les le pétrole raffiné, les biens de consommation durables comme radios, appareils de télévision et autres électro-ménagers sont inclus dans la catégorie biens de consommation. ** Les pourcentages de ces deux pays sont significativement plus élevés en 1980, 1981 et 1982. The Economist donne le chiffre de 18% pour la Corée du sud en

Structure de la production de l'industrie manufacturière autour de l'année 1978

Biens d'équipements * Biens de consommation

* Les « biens d'équipement » incluent les machines, les machines électriques sauf les biens de consommation durables et les moyens de transport. Il y a une troisième catégorie de biens de l'industrie manufacturière appelée « biens intermédiaires », le pétrole raffiné, les constituée par l'acier, le pétrole raffiné, les produits de la petrochimie, etc... Les biens de consommation durables comme radios, appareils de télévision et autres électro-ménagers sont inclus dans la catégorie biens de consommation.

** Les pourcentages de ces deux pays sont significativement plus élevés en 1980,

1981 et 1982. The Economist donne le chiffre de 18% pour la Corée du sud en

Men 1962 de Hong Kong 4,9% de la Corée du sud 2,6% de Taïwan 1,7% de Singapore 9,8% (Source : Patrick Tissier :

en 1977

16,2%

17,4%

21,0%

24,5%

L'industrialisation dans huit pays asiatiques depuis la Seconde Guerre Mondiale, in : Critiques de l'économie politique n° 14, janvier-mars 1981. Tout ce numéro est une source précieuse de données pour le sujet traité par le présent article, de même que les livres de Pierre Salama).

CE QUI A CHANGÉ

L'image qui se dégage de ce tableau est celle d'une corrélation impressionnante entre divers indices. Une série de pays ont émergé, se plaçant clairement à mi-chemin entre les pays industrialisés et les pays sous-développés. Il s'agit avant tout du Mexique, de l'Argentine, du Brésil, de la Corée du sud, de Taïwan, de Singapore, de Hong Kong (l'Afrique du sud, l'Egypte, l'Algérie, l'Inde, ainsi que les pays exportateurs de pétrole à faible densité de population, occupant une place à part.)

Pour les sept pays mentionnés en premier lieu, il y a corrélation entre les facteurs suivants: - le poids dorénavant prépondérant de l'industrie dans l'activité économique ; - le poids prépondérant du prolétariat salarié des villes et des campagnes dans la population active ; - le poids prépondérant des produits industriels dans les exportations ; - un revenu par tête d'habitant dépassant de dix fois en moyenne celui des pays les plus pauvres et se rapprochant des pays impérialistes les plus faibles (le PNB par tête d'habitant du Brésil, de l'Argentine et du Mexique est pratiquement égal à celui du Portugal ; celui de

Hong Kong et de Singapore à celui de l'Espagne).

Les cas-limites et transitoires, où cette corrélation n'est plus complète, ont toutes des caractéristiques spécifiques. L'Afrique du sud reste essentiellement un pavs exportateur de henememps portateur de matières premières minérales (or, diamant, etc..) et non de produits manufacturés. Les « moyennes » de l'emploi et du revenu par tête d'habitant y sont en outre faussées, si on n'établit pas la subdivision entre la population blanche et la population de couleur, dont l'écart reste énorme, fluctuant aux environs du rapport 1/10 ou 1/8. L'Inde reste essentiellement un pays à économie « dualiste », avec une population villageoise pauvre et urbaine « marginalisée » qui croupit dans le sous-développement, mais un secteur moderne à la campagne comme à la ville, qui a résolument « décollé ». La même remarque s'applique dans une large mesure à l'Egypte et à l'Algérie, оủ l'industrialisation a résolument « décollé » mais ne réussit pas à neutraliser la poussée démographique, c'est-à-dire n'a pas eu des effets suffisamment cumulatifs sur l'ensemble de la société.

Quant aux pays exportateurs du pétrole à faible densité de population, le revenu par tête d'habitant y est quelquefois fort élevé, reflétant la manne des pétro-dollars (ici aussi, la moyenne ne veut pas dire grand chose, vu l'énorme inégalité sociale qui sévit dans certains de ces pays), sans que pour autant d'autres indices de sous-développement ne disparaissent :

revenu par tête espérance de vie industrie manuanalphabètes d'habitant à la naissance facturière en % adultes (en % du du PNB total des adultes)

Lybie 8.450 $

Arabie séoudite 12.600 $

Emirats Arabes 24.660 $

Kuweit 20.900 $

(Source : Statistiques des Nations-Unies)

La conclusion s'impose donc : pour rendre compte de la réalité mondiale d'aujourd'hui, les marxistes doivent introduire dans la caractérisation des pays capitalistes une nouvelle différenciation, celle des pays dominés semiindustrialisés, pays qui ne conservent que quelques-unes des caractéristiques classiques des pays semi-coloniaux et n'en présentent plus toute une série. Ils ne sont plus caractérisés par une stagnation économique fondamentale. Ils ne sont plus des pays à structure prépondéramment agricole. Ils ne sont plus cantonnés dans la production et l'exportation des matières première agricoles et minérales, ni dans celle de la monoculture ou de la monoproduction.

Ces caractéristiques traditionnelles des pays semi-coloniaux sont en dernière analyse la conséquence et non la cause de deux caractéristiques structurelles sur lesquelles Lénine avait mis l'accent : leur domination par le capital financier impérialiste et leur domination politique (Lénine utilise surtout le terme : diplomatique) par l'impérialisme. Qu'est-il advenu de ces deux caractéristiques ?

Du point de vue financier, le changement le plus important qui s'est produit dans ces pays au cours des dernières décennies, c'est l'apparition d'un capital financier autonome, indépendemment de celui des pays impérialistes (1). haut, ainsi que dans me strie d'a pres Dans tous les pays mentionnés plus (notamment la Syrie, l'Iraq, l'Iran), il n'est plus vrai que la majeure partie des banques et la majeure partie de la ans 3% ••• 55 ans 4% 75% 63 ans 4% 40% 70 ans 4% 44% grande industrie et des mines soit propriété impérialiste, comme ce fut le cas pendant la première moitié de ce siècle. La part de la propriété impérialiste y a spectaculairement reculé au profit d'une propriété - soit capitaliste national-monopoliste (groupes bancaires, groupes financiers et groupes industriels « nationaux », soit étatiques, soit privés, soit mixtes étatiques-privés) ; - soit du type joint ventures : multinationales impérialistes associées aux groupes capitalistes national-monopolistes.

On peut discourir à perte de temps sur l'ampleur du changement. Mais que changement il y a, il faut être aveugle pour le nier. Il y a une différence fondamentale entre l'Iran dominé par l'Anglo Iranian Oil Company, le Brésil dominé par les grands trusts américains, l'Argentine dominé par les grands trusts britanniques et américains, l'Inde complètement dominée par le capital financier britannique, disons de 1940 ou de 1950 - situations typiques à laquelle s'appliquait la formule « pays semicoloniaux - (sans parler de l'Egypte dominée par la Compagnie du Canal de Suez) - d'une part, et la situation de ces pays aujourd'hui d'autre part. (2)

La même remarque s'applique au niveau des structures politiques. Parce que le capital financier étranger dominait complètement l'économie de ces pays, l'Etat y était à son tour essentiellement l'instrument de ce capital. Le gouvernement avait pour fonction essentielle d'assurer la valoralisation et l'accumulation du capital étranger, et non pas l'accumulation capitaliste « nationale ». Les gouvernements y étaient des fantoches de l'impérialisme. Affirmer qu'il en fut de même de Nasser, de Mossadeg ou de Khomeini, de Péron ou de la dictature militaire brésilienne, de Nehru et de Mme Ghandi, des présidents qui se sont succédés depuis Aleman au Mexique, du gouvernement de Singapore et de celui de la Corée du sud, c'est énoncer un non-sens évident. Il suffit d'ailleurs d'observer le phénomène du bloc des pays dits non-engagés pour s'apercevoir du changement « diplomatique » observable, quels que soient par ailleurs les limités du phénomène et ses résultats pratiques largement cantonnés dans la pure rhétorique. On s'imagine mal le roi Farouk, le général Chiang Kai-chek, l'empereur Hailé Selassié, Reza Shah, le colonel Batista et le président Varga, le roi Carol de Roumanie et le roi Boris de Bulgarie, sous la houlette du président Cardenas, constituer un « bloc des nonengagés » et tenir tête disons en 1934, fût-ce dans le seul domaine de la rhétorique, à Londres, Paris, Washington, Berlin et Tokio réunis, sur l'arène diplomatique, par exemple lors de sessions successives de la Société des Nations. Or, ce furent là les représentants attitrés des pays semi-coloniaux au sens classique du terme.

On peut serrer la question de plus près encore en complétant l'analyse financière et politique par une analyse plus nuancée des structures du pouvoir social. Les pays semi-coloniaux étaient (et sont) en général dominés par une oligarchie dont les composantes essentielles sont le capital étranger hégémonique, les classes dominantes traditionnelles (en général, mais pas partout, grands propriétaires fonciers) et une bourgeoisie compradore « prolongée » par ce qu'André Gunder Frank a appelé à juste titre la « lumpen-bourgeoisie ». Mais cela n'a pas grand'chose de commun avec la réalité d'aujourd'hui à Sao Paulo, Mexico, Buenos Aires, Séoul, Hong Kong, Singapore, Taipeh, Bombay, voire Le Caire et Alger. Une nouvelle « oligarchie » y a surgi, dont les éléments essentiels sont les groupes monopolistes «nationaux», les sommets de la bureaucratie étatique (souvent, mais pas toujours, militaire) et les représentants des multinationales impérialistes. Cela n'est pas le cas de la grande majorité des pays sous-développés, où, en gros, l'ancienne oligarchie domine. Cela est le cas d'une dizaine de pays occupant une position « intermédiaire » sur le marché mondial capitaliste. Pour souligner encore une fois la nécessité de cette reclassification, nous mettrons en évidence deux phénomènes: - l'industrie lourde, y compris l'industrie des biens d'équipement de certains de pays dominés semi-industrialisés, occupe aujourd'hui une place importante sur le marché mondial. Ainsi, la Corée du sud est le troisième constructeur naval du monde. Elle construit deux fois plus de tonnage par an que les Etats-unis, plus que la Grande-Bretagne, la France et l'Allemagne occidentale réunies ! Peut-on sérieusement affirmer qu'il s'agit là d'une situation « typique » de pays semi-colonial, telle que Lénine et les marxistes la concevaient en 1920, 1930, 1940 ou même 1950 ? Un des résultats de cette situation, c'est que certains des pays dominés semi-industrialisés sont devenus producteurs et exportateurs autonomes d'armes (avant tout le Brésil avec l'avion Xingu mais aussi l'Inde et d'autres pays) (3). - Les banques les plus puissantes des pays dominés semi-industrialisés dépassent dans le classement mondial des plus grandes banques du monde celles d'une série de pays impérialistes moins importants. Ainsi, la Banca do Brasil se place, tant par le capital propre que par la masse des avoirs (ou la somme des dépôts), avant la première banque suédoise, australienne, espagnole, danoise, norvégienne, portugaise, autrichienne. On dira que le Brésil est plus grand que l'Australie, la Suède, le Danemark, la Norvège, l'Autriche et l'Espagne. C'est vrai. Mais il l'était déjà en 1930, 1940, 1950 et 1960. Pourquoi sa première banque n'occupa-t-elle pas dès cette époque pareille place sur le marché mondial des capitaux, si c'était simplement une question d'ampleur de la population ? - L'apparition d'un capital financier autonome et d'une puissance bancaire réelle ont abouti à un début - certes encore modeste - d'exportation de capitaux de la part des pays semi-industrialises, surtout du Brésil, de Hong Kong, de Singapore, du Mexique, de la Corée du sud, de l'Afrique du sud, ainsi que des pays les plus riches de l'OPEP.

Ainsi, un des armateurs chinois les plus riches de Hong Kong, C.Y. Tung, avait-il acheté le puissant groupe britannique Furness Whity (Le Monde 19 avril 1982). Les armateurs de Hong Kong occupent d'ailleurs la première place au monde, ayant dépassé, et de loin, les armateurs grecs. Le groupe du plus riche d'entre eux, celui de sir Yung Pao, possède une flotte égale à la flotte commerciale de tous les armateurs des USA réunis, deux fois plus grande que toute la flotte commerciale francaise (Le Monde, 21-22 août 1983). Est-ce «révisionniste» que d'introduire cette nouvelle classification ? Pas le moins du monde. Suivant Boukharine, Lénine avait lui-même introduit une nouvelle classification, celle précisément de pays impérialistes et de pays semicoloniaux, que Marx et Engels n'avaient pas utilisée (4). La IVe Internationale a introduit une nouvelle catégorie, celle d'« Etats ouvriers bureaucratisés » que la IIIe Internationale de l'époque de Lénine et de Trotsky n'avait pas utilisée. Reconnaître un nouveau phénomène - pour autant qu'il s'agisse vraiment d'un phénomène durable et non d'un simple changement temporaire et conjoncturel -, lui donner un nom et une définition, c'est-à-dire formuler des concepts nouveaux en tant qu'outils d'analyse, les intégrer de manière cohérente, dans l'ensemble des instruments d'analyse marxiste, ce n'est pas « reviser » le marxisme, c'est au contraire l'affiner, l'enrichir, le rendre mieux apte à comprendre la réalité pour pouvoir la transformer dans l'intérêt de l'émancipation des travailleurs et de tous les opprimés, c'est-à-dire dans l'intérêt de la révolution socialiste mondiale.

Loin d'être une sauvegarde de « l'orthodoxie », le refus d'enregistrer et d'expliquer des changements importants observables dans les faits conduit généralement, après un certain intervalle, à un véritable révisionnisme frénétique et liquidateur, les faits nouveaux s'avérant à la longue plus obstinés et plus convaincants que les dogmes les mieux conservés au frigo.

CE QUI N'A PAS CHANGÉ

Reconnaître l'existence dans le monde capitaliste d'aujourd'hui d'une série de pays dominés semi-industrialisés, largement distincts des pays semicoloniaux au sens classique du terme, est-ce remettre en question la théorie ou la stratégie de la révolution permanente ? D'aucune manière.

La théorie de la révolution permanente a comme prémisse la loi du développement inégal et combiné des pays retardataires, à l'époque impérialiste, non une quelconque « loi » de stagnation permanente et absolue de ces pays. Elle n'affirme nullement qu'aucune des tâches historiques de la révolution national-bourgeoise (ou national-démocratique) ne peut être réalisée sous direction bourgeoise ou nationalistepetite-bourgeoise. Sinon, elle aurait déjà été rendue caduque au cours des années 50 et '60, par la conquête quasi-universelle de l'indépendance politique formelle des anciennes colonies. Elle affirme l'incapacité, à l'épola petite-bourgeoisie nationaliste des pays retardataires d'y réaliser, à l'époque impérialiste, l'ensemble des tâches historiques de la révolution nationalbourgeoise. C'est parce que sous régime capitaliste, avec maintien de l'Etat bourgeois et dans le cadre du marché mondial capitaliste, une modernisation intégrale, un développement cumulatif ne sont plus possibles nulle part, parce qu'en d'autres termes la bourgeoisie russe, brésilienne, mexicaine, argentine, indienne, coréenne, chinoise ne pouvait plus et ne peut plus créer une nouvelle Italie, une nouvelle France, une nouvelle Allemagne, un nouveau Japon, voire de nouveaux Etats-Unis, et parce que de ce fait ces pays ont souffert, souffrent et continueront à souffrir mille affres de sous-développement ou de développement rachitique et mutilé - combinant les maux du passé précapitaliste avec ceux du capitalisme -qu'une révolution socialiste, que la prise du pouvoir par le prolétariat s'appuyant sur la paysannerie pauvre, y a été, y est et y reste indispensable. Mais cela n'implique pas qu'un premier décollage industriel réel y soit impossible dans le cadre du capitalisme, bien au contraire.

Ajoutons que la justification historique de la révolution socialiste dans les pays dominés semi-industrialisés ne s'appuye pas exclusivement sur la nonréalisation de l'ensemble des tâches de la révolution national-démocratique classique. Elle s'appuye aussi, nous dirons même qu'elle s'appuye de plus en plus, sur l'acuité croissante des tâches de la révolution prolétarienne. Que nous sachions, ni la révolution bourgeoise des Pays-Bas, ni la révolution anglaise, ni la révolution américaine, ni la grande révolution française, n'étaient confrontées avec le problème du chômage structurel et conjoncturel provoqué par les fluctuations du taux de profit capitaliste (le chômage qu'ils connaissaient provenait de la décomposition des rapports de production précapitalistes). Au centre de ces révolutions ne se trouvait pas le problème du sousdéveloppement des services sociaux en milieu urbain (logements, santé, enseignement, eau-gaz-électricité, réseau routier, transports en commun, etc.), c'est-à-dire de l'acuité de besoins nouveaux des masses suscités par la développement capitaliste lui-même mais que la bourgeoisie de ces pays est incapable de satisfaire. Or, ces problèmes se trouvent au cœur des aspirations et des luttes des masses d'aujourd'hui, dans les pays mentionnés plus haut. Ajoutons-y les problèmes de la surexploitation subie par le prolétariat de ces pays précisément dans le cadre du « décollage industriel » réussi (inflation, baisse périodique des salaires réels, accélération des cadences, despotisme sur les lieux de travail, etc.) et on comprend que les tâches avec lesquelles la révolution est confrontée dans ces pays représentent une combinaison des tâches historiques de la révolution national-démocratique et des tâches historiques de la révolution prolétarienne, combinaison au sein de laquelle le poids des tâches « spécifiquement » prolétariennes est appelé à s'élever, précisément en fonction du « décollage » industriel réussi. De cette combinaison, la définition de « pays semi-coloniaux » ne permet pas de rendre compte adéquatement. Le concept de « pays dominés semi-industrialisés » le permet beaucoup mieux.

Certains camarades ont exprimé la crainte que l'abandon de la définition d'une dizaine de pays comme « pays semi-coloniaux » encouragerait des erreurs politiques graves (de type essentiellement sectaires). Pour cette raison, il faudrait s'en tenir au langage tradi- tionnel. Ce raisonnement renferme une double erreur.

D'abord une erreur de méthode. Il n'y a pas d'idées « dangereuses » ou « inopportunes » dans le cadre du socialisme scientifique. Il y a des idées justes ou fausses, plus exactement des thèses confirmées ou battues en brèche par des données empiriques courantes et postérieures, des hypothèses de travail confirmées ou rendues caduques par l'expérience historique. On peut s'opposer à la subdivision des pays sousdéveloppés en pays semi-coloniaux et pays dominés semi-industrialisés, en démontrant qu'elle ne rend pas compte de la réalité sociale, économique, politique prise dans son ensemble, qu'elle ne correspond pas aux faits, qu'elle constitue une généralisation abusive de phénomènes purement temporaires. Si on réussit à le démontrer (ce que jusqu'ici personne n'a fait), on aura démontré que l'idée est fausse, et non pas qu'elle est « dangereuse ». Si au contraire les faits confirment qu'il s'agit d'une distinction durable, structurelle, indispensable à la compréhension de la manière dont ces sociétés évoluent, alors le concept nouveau, loin d'être « inopportun », est indispensable en tant qu'outil d'analyse et de formulation de tâches politiques. Ensuite une erreur de déduction. De la définition de certains (un petit nombre) de pays sous-développés en tant que pays dominés semi-industrialisés ne découle nullement la conclusion « fatale » que nous modifions la vision d'ensemble de l'économie et de la société capitalistes internationales comme fondées sur la domination impérialiste. Les rapports entre l'impérialisme et les pays semi-industrialisés restent des rapports de dominateurs et de dominés, d'exploiteurs et d'exploités, d'oppresseurs et d'opprimés. Les tâches anti-impérialistes restent done de vigueur dans les pays dominés semiindustrialisés.

Nous rejetons toutes les hypothèses que certains de ces pays se soient transformés en pays « sous-impérialistes » ou en « puissances impérialistes mineures » ou qu'il n'y ait plus de différence structurelle entre eux et des pays impérialistes « faibles ». Il en découle que pour nous, une guerre entre un pays dominé semi-industrialisé et un pays impérialiste reste une guerre juste de la part du premier, quel que soit son régime politique ; le renforcement de l'impérialisme qui résulterait de la victoire du second aurait des conséquences néfastes pour la révolution socialiste mondiale à tout point de vue, et partout dans le monde (5).

C'est le critère que nous avons notamment utilisé pour nous opposer à l'agression de l'impérialisme britannique contre l'Argentine, lors de la guerre des Malouines, sans que cette opposition irréductible ne résolve en elle-même toutes les questions tactiques avec lesquelles le prolétariat argentin était confronté, notamment celle de poursuivre la lutte sans relâche et sans interruption, ne fût-ce un seul jour, contre la junta militaire dictatoriale.

Le fait que la définition nouvelle d'un certain nombre de pays retardataires n'implique pas une modification de stratégie révolutionnaire, n'a rien à voir avec un « tacticisme » excessif, avec les besoins de la pédagogie à l'égard de masses « égarées par le verbiage nationaliste », ou d'autres critères subjectifs du même acabit. Il découle d'une vue d'ensemble (et non pas unilatérale, étriquée) de la réalité sociale d'ensemble de ces pays. Certains traits structurels y ont changé mais certains autres n'y ont pas changé. Voilà toute la complexité du problème qui fonde le maintien de la stratégie de la révolution permanente, c'est-à-dire le maintien de tâches, de mobilisations et de tactiques partant de la problématique historique de la révolution national-démocratique : 1) le capital étranger, même s'il est devenu minoritaire, dans de nombreuses branches reste présent et puissant dans le pays. La revendication spécifique de sa confiscation à elle toute seule conserve donc toute sa valeur (qui peut même devenir la revendication-clé à certains moments de la conjoncture politique). 2) La domination financière par l'impérialisme reste réelle, même si elle ne prend plus avant tout la forme de propriété étrangère mais celle de l'endettement. La revendication de l'annulation de la dette étrangère et du refus du paiement du service de la dette conserve donc toute sa valeur. 3) La dépendance technologique par rapport aux métropoles impérialistes est quasi-totale. Elle est d'ailleurs accompagnée par un transfert courant de technologies dépassées, voire d'équipement usée (lire à ce propos l'article de Pierre Salama « Spécificités de l'internationalisation du capital en Amérique latine » in : Revue Tiers Monde, t. XIX n° 74, avril-juin 1978). Les services jouent dorénavant un rôle très important dans la dépendance de ces pays. 4) La dépendance du marché mondial capitaliste reste foncière, et implique le transfert de valeur créée au sein du pays en faveur du capital impérialiste (notamment par l'échange inégal), c'est-àdire la survie des surprofits coloniaux. Les revendications d'une rupture avec l'économie capitaliste internationale, d'un développement autonome notamment de la technologie, d'une collaboration économique plus étroite avec les Etats ouvriers, d'une tentative de rompre l'étau de la loi de valeur notamment par l'emploi massif du troc et par la création d'un pool mondial des matières premières, conservent toute leur valeur. 5) La dépendance militaire et diplomatique par rapport à l'impérialisme, même si elle n'a plus l'aspect quasi total qu'elle a pour les pays semi-coloniaux proprement dits, continue à être énorme. Elle entraîne comme conséquence que des revendications comme celle de la suppression des bases militaires impérialistes, la rupture avec les alliances militaires imposées par l'impérialisme, le refus d'envoyer les officiers de l'armée à des centres de formation impérialistes, l'appui actif à tous les mouvements de libération nationale de par le monde, doivent faire partie du programme d'action des révolutionnaires de ces pays. Elles ont périodiquement un écho bien au-delà des seules masses prolétariennes. Elles peuvent et doivent donc servir de plate-forme pour des fronts anti-impérialistes avec diverses forces politiques et sociales conçues en tant que fronts uniques dans l'action et pour l'action en faveur d'objectifs précis. 6) La question agraire reste brûlante, son poids dans le programme révolutionnaire est qualitativement supérieur à celui qu'il revêt dans les pays impérialistes.

On saisira mieux ce qui a changé et ce qui n'a pas changé dans les pays en question, en examinant de plus près la question de la dépendance financière de ces pays par rapport aux pays impérialistes.

Dans les pays semi-coloniaux classiques, la domination financière s'exerçait au cours de la première moitié du 20° siècle par l'appropriation des richesses naturelles (mines, plantations) et la création d'entreprises propriété impérialiste étrangère (banques, usines, entreprises des services publics etc.).

Cette appropriation des moyens de production et d'échange avait, certes, été préparée par l'endettement (voir le cas classique du canal de Suez). Mais justement, ce qui était caractéristique de l'ère impérialiste, c'était le fait que l'endettement des pays coloniaux e semi-coloniaux à l'égard de l'étranger se transformait en appropriation de grands moyens de production par l capital étranger. Le parallèle avec ce qu s'était passé dans les pays avancés (impérialistes) eux-mêmes est d'ailleurs frappant. Là aussi, le crédit bancaire au capital industriel et commercial, et donc son endettement à l'égard des banques, es: aussi vieux que le capitalisme lui-même. L'ère impérialiste signifie la tendance à la transformation de ces créances en actions, c'est-à-dire la soumission du capital industriel au capital bancaire par l'acquisition de la propriété. C'est ce contrôle direct, par appropriation et non par le crédit, qui est d'ailleurs la définition même du capital financier depuis Hilferding, définition entièrement reprise par Lénine.

Dans les pays dominés semi-industrialisés on a assisté à l'évolution en sens inverse. Jadis dominés directement du fait que la propriété de leurs principales entreprises se trouve dans les mains du capital impérialiste, ces pays ne le sont plus qu'indirectement par la voie du crédit. Cette domination reste lourde, pénible, chargée, exploiteuse. Des pays sous-développés plus de 70 milliards de dollars retournent chaque année vers les métropoles impérialistes sous forme d'intérêts (surtout) et de dividendes (moins que jadis). Mais elle a visiblement changé de forme. Et ce changement de forme implique aussi

Run changement de contenu.

Lorsque le capital impérialiste est propriétaire des principales entreprises, et notamment des principales banques et groupes financiers d'un pays sousdéveloppé, c'est lui qui domine le marché des capitaux, trace la voie principale de l'accumulation du capital, détermine les champs principaux des investissements productifs. C'est d'ailleurs pour cette raison fondamentale (et non en fonction d'une quelconque « conspiration » ou de critères essentiellement politiques ou idéologiques) que l'économie coloniale et semi-coloniale avait connu un développement complémentaire à celui des pays impérialistes, qu'elle avait été obligée de se cantonner dans la production de matières premières et dans la monoproduction.

Lorsque la propriété des principales entreprises échappe au capital impérialiste, ce sont les grands monopoles et groupes financiers du pays sous-développé lui-même (6), souvent représentés, renforcés ou soutenus par l'Etat bourgeois, qui déterminent les champs principaux des investissements. Ils peuvent le faire parce que ce sont eux qui dominent le marché des capitaux (« nourri » ou non par l'inflation ; voilà une autre histoire). Qu'ils le fassent en association étroite avec certaines multinationales impérialistes ou à partir d'un conflit avec celles-ci, c'est une question conjoncturelle à examiner dans le concret, cas pour cas et étape par étape. Mais qu'ils aient acquis l'autonomie financière pour pouvoir le faire grâce à la propriété bancaire et industrielle échappant jusqu'à un certain point au capital impérialiste, voilà ce qui est déterminant du point de vue marxiste pour les changements intervenus au cours des vingt, vingt-cinq dernières années.

Cette autonomie reste cependant toute relative et donc limitée. Les pays sous-développés restent les parents pauvres du monde capitaliste. Toute proportion gardée à l'exception de certains pays de l'OPEP), leurs classes dominantes restent donc également les parents pauvres de la bourgeoisie internationale. Les besoins en capitaux pour soutenir à long terme un processus d'industrialisation dépassent largement les disponibilités de ces bourgeoisies locales. L'apport du capital étranger reste énorme, et peut même aller croissant. On peut même dans certains cas assister à un retour en force de la propriété impérialiste dans telle ou telle branche. La dépendance technologique reste presque totale. L'arriération continue à jouer, fût-ce sous une forme nouvelle et particulière. De là le flux des prêts internationaux vers ces pays et le reflux parallèle des intérêts vers l'étranger. La dépendance, la domination financière, subsistent donc. Voilà ce qui n'a pas changé. On ne peut contester cette analyse que si l'on démontrait que les banques et les groupes financiers des pays mentionnés plus haut sont en réalité contrôlés par des actionnaires impérialistes le par des a, que des ime la crédits il y a une propriété « cachée » par des hommes-paille. Cette démonstration, qu'on a voulu avancer dans le cas de la Corée du sud par rapport au Japon (et dans une moindre mesure dans le cas du Mexique par rapport aux Etats-Unis) a échoué. Elle s'inscrit d'ailleurs en faux à un aspect important du « décollage » industriel. Celui-ci s'effectue non pas de manière complémentaire mais en concurrence directe avec la puissance impérialiste jadis hégémonique dans le pays : voir à ce sujet le développement de la sidérurgie et de la construction navale et de la construction électronique en Corée du sud. Affirmer qu'elle soit « suscitée » ou « contrôlée derrière les coulisses » par le capital japonais est absurde. Les groupes sud-coréens Hyundai, Daewoo, Samsung etc. sont des groupes financiers concurrentiels par rapport aux Mitsubishi, Mitsui, Dai Ichi etc. et non des groupes contrôlés par ces derniers.

D'ailleurs, les adversaires de la thèse de l'autonomie du capital financier dans les pays dominés semi-industrialisés sont amenés à plaider à la fois le blanc et le noir. Ils insistent lourdement sur le fait qu'au cours des dernières deux années, c'est-à-dire au moment où la crise économique a frappé de plein fouet les pays semi-industrialisés, le capital étranger s'est efforcé de se réapproprier la propriété directe de toute une série de grandes entreprises au sein de ces pays. C'est exact, bien qu'il ne faille pas exagérer l'ampleur du phénomène. Mais s'il en est ainsi, n'est-ce pas la preuve que la propriété directe est quelque chose de bien plus avantageux pour les trusts et banques impérialistes que le seul contrôle indirect par le crédit ?

LA CRISE ECONOMIQUE

INTERNATIONALE, REVELATRICE DU CHANGEMENT

ET DE SES LIMITES La longue dépression économique qui frappe depuis plus de dix ans l'économie capitaliste internationale permet de préciser à la fois la réalité et les limites des changements structurels qu'ont connus les pays dominés semi-industrialisés. Elle permet de réfuter, mieux encore que l'essor qui lui a précédé, toute une série de mythes et de mystifications qui sont répandus à propos de l'expansion économique dans ces pays. La crise a fini par frapper - fût-ce avec un certain décalage dans le temps -l'ensemble des pays semi-industrialisés. Leur développement continue à être déterminé fondamentalement par le marché mondial capitaliste. Ils continuent à être régis par la loi de la valeur. Leur nature capitaliste est donc totalement confirmée, sans réserve aucune. On peut croire - aujourd'hui! - qu'il s'agit d'une banalité. Ceux qui n'ont pas cessé un seul instant de défendre cette « banalité » dans le passé peuvent se permettre de rappeler que le programme officiel du PCUS, adopté à XXII• Congrès de ce parti, faisait grand cas des « voies de développement noncapitalistes » pour des pays comme l'Inde, l'Egypte, l'Algérie. On voit aujourd'hui quel sort l'histoire a réservé à cette thèse fausse. Il en va de même de la thèse défendue par le théoricien brésilien Bresser Pereira qui, s'inspirant des conceptions de Costariadis sur la « classe bureaucratique » et de Bettelheim sur la « bourgeoisie d'Etat », voyait dans l'importance du secteur étatique dans les pays semi-industrialisés, et dans le rôle prépondérant de l'Etat comme stimulant de l'industrialisation, la preuve que la bourgeoisie « privée » n'était plus la classe dominante dans des pays comme le Brésil ou l'Egypte. La méprise est de taille, sa nature révélée par la crise actuelle. Est capitaliste toute économie dominée par le marché mondial capitaliste, c'est-à-dire par la loi de la valeur, quelles que soient les médiations socio-politiques par lesquelles celle-ci s'impose. N'est pas capitaliste toute économie qui échappe à la domination du marché mondial, c'està-dire de la loi de la valeur, même si elle n'échappe pas à son influence.

Dans ce dernier cas, la « bureaucratie d'Etat » de l'URSS etc. cantonne ses privilèges, pour l'essentiel, dans la sphère de la consommation. Si elle accumule de l'argent, et en tire des intérêts, cela reste fondamentalement à des fins de consommation immédiate ou différée. L'accumulation privée du capital d'entrepreneur ne joue que dans les pores d'une telle économie, occupant l'espace laissé libre par l'économie planifiée. Elle est portée par d'autres acteurs sociaux que ceux de la nomenklatura, même si elle ne peut se réaliser qu'avec la complicité, c'est-à-dire par la corruption, de celle-ci.

Par contre, dans les pays capitalistes sous-développés, y compris les pays semi-industrialisés, le secteur étatique, même s'il est prépondérant, ne joue à la longue que le rôle de bouillon de culture du secteur privé. Les sommets de la bureaucratie étatique, y compris de la hierarchie militaire, pillent le budget d'état et le budget des entreprises nationalisées, non pas à des fins essentiellement de consommation, mais pour accumuler des capitaux privés en vue de devenir des entrepreneurs privés. Et vue l'ampleur de leurs vols, ils y parviennent les uns après les autres. Rappelons qu'à l'aube du capitalisme industriel européen et nord-américain, le pillage des finances publiques joua un rôle tout aussi important dans l'accumulation privée du capital, c'est-à-dire des premières grandes fortunes. Voir à ce propos la section 6 du chapitre 24 du premier tome du Capital. Voir également le rôle des robber barons dans la constitution des grands monopoles capitaliste aux USA. Au Japon, ce fut de même l'Etat qui créa les premières usines d'industrie lourde, plus tard privatisées.

La crise capitaliste qui frappe toujours plus durement les moins forts que les plus forts, tout en accentuant la concurrence entre tous, a fini par désarticuler l'économie des pays semiindustrialisés bien plus durement que celle des pays impérialistes. Elle y a surtout provoqué une crise sociale beaucoup plus profonde. Des chûtes de pouvoir d'achat de l'ordre de 20-25% y ont été enregistrées. On parle d'une réduction de plus de 50% dans le cas de la Bolivie.

Dans les pays semi-coloniaux les plus pauvres, cette chute du niveau de vie prend la forme hallucinante de crise de sous-alimentation et de famine immédiate pour d'importantes couches de la population. Cela s'explique aisément du fait du bas niveau de départ de ces pays. Jacques Chonchol publie les chiffres suivants concernant les disponibilités moyennes par jour et par personnes, de calories de protéines dans une série de pays d'Amérique latine en 1970 :

Pays

Argentine

Mexique

Brésil

Bolivie

El Salvador

Haïti

Moyenne

Amérique lat.

Revenus bas :

Calories Protéines dont :

protéines animales 3.036 98 60 2.660 67 16 2.613 65 22 1.902 49 14 1.873 46 14 1.896 47 5 2.600 1.700 - 2.300

El Salvador : 1.200 - 1.300 (Source : Jacques Chonchol : Problèmes alimentares en Amérique latine : malnutrition et dépendance in : Amérique latine n° 4).

Si l'on peut estimer que les 50% de la population touchant les revenus les plus bas en Bolivie ne sont guère plus « prospères » que ceux du Salvador, et que leur ration alimentaire quotidienne a baissé encore de 20 à 25% depuis 1970 du fait de la crise, on retrouve un niveau d'alimentation de l'ordre de 1.100 à 1.200 calories par jour et par personne c'est-à-dire celui d'un camp de concentration nazi de 1940. (Qu'on ne nous fasse pas dire ce que nous ne disons pas : un camp de concentration « normal » de 1940, non les camps d'extermination à la Auschwitz de 1942-44).

La sousalimentation et la famine sont renforcées par une politique systématique de substitution de cultures commercialisées destinées à l'exportation aux cultures vivrières. Ainsi, au Brésil, malgré la famine au Nord-Est du pays, en 1983 la récolte de haricots a baissé de 45%, celle du riz de 20% alors que celle du café augmenta de 79% et celle de soja de 13%.

Mais même si l'Argentine, le Mexique, le Brésil ou les pays semi-industrialisés d'Asie n'ont point connu une détérioration aussi catastrophique de la condition ouvrière, le recul n'en est pas moins impressionnant. On estime qu'au Mexique, la crise et l'austérité qui lui a fait suite ont éliminé la plupart des gains de pouvoir d'achat des travailleurs des vingt, voire des trente dernières années. En Corée du Sud, les salaires réels de 1982 étaient retombées en-dessous du niveau de 1978. Des explosions sociales sont inévitables dans ces conditions.

La crise a cependant aussi confirmé que la semi-industrialisation de ces pays est irréversible. Tous ces pays ont conservé, pendant la crise et malgré la crise, leur industrie moderne. Dans aucun de ces pays, le secteur industriel ne s'est effondré. En fait, les reculs de production industrielle sont inférieurs à ceux de la Grande-Bretagne, voire de l'Espagne ou du Portugal. Aucun de ces pays n'a connu un processus de désindustrialisation, si typique pour des pays coloniaux et semi-coloniaux pendant les années '30 (7). La semi-industrialisation représente donc bien un changement structurel durable, non l'extrapolation abusive de changements purement conjoncturels. En même temps, la crise a confirmé avec éclat que la semi-industrialisation reste ce qu'elle est, c'est-à-dire une industrialisation partielle, et qu'elle ne Plimite dans le temps, ni s'étendre à un peut pas se poursuivre de manière nombre sans cesse croissant de pays (8). Elle n'est pas cumulative justement parce qu'elle est dépendante, c'est-àdire surdéterminée par ce qui se passe sur le marché mondial capitaliste, avant tout dans les pays impérialistes qui continuent à représenter la part majeure de ce marché.

L'idée d'un essor continue de la croissance et de la prospérité dans la zône du Pacifique (se substituant progressivement à l'Atlantique comme centre de l'économie capitaliste internationale) est contredite par les faits. Il en va de même de l'idée d'un « nouveau modèle d'accumulation » prétendiment provenant du Japon et s'étendant à l'économie capitaliste internationale par cercles concentriques (9). Ce n'est pas cette « restructuration » qui permet de surmonter la crise. C'est au contraire la crise qui sape cette restructuration.

Dans un intéressant article, intitulé « Le fordisme périphérique étranglé par le monétarisme central » (revue Amérique latine n° 16, octobre-décembre 1983) Alain Lipietz arrive à une conclusion analogue. C'est un pas en avant pour cet auteur, il n'y a guère encore partisan des théories de la « régulation », à savoir d'une nouvelle restructuration du capitalisme international grâce à la crise actuelle. Mais le titre même de l'article recèle une nouvelle erreur.

Ce n'est pas le « monétarisme central », c'est-à-dire la pénurie des crédits et le niveau élevé des taux d'intérêts des pays métropolitains qui rendent impossible un essor continu de l'industrialisation des pays semi-industrialisés. C'est la stagnation du marché mondial résultant de la crise qui en est la cause fondamentale. Le monétarisme n'en est pas la cause, mais simplement un facteur aggravant, de même que le monétarisme n'est pas la cause de la crise dans les pays impérialistes mais un facteur ayant accentué celle-ci.

La crise provient des contradictions internes du système capitaliste, notamment de la baisse du taux de profit à long terme provoquée par la hausse de la composition organique du capital que l'élévation du taux de la plus-value ne pouvait plus neutraliser dans des conditions de plein emploi. Elle provient du ralentissement de l'expansion de la demande des « derniers consommateurs », c'est-à-dire de l'accroissement de la capacité de production excédentaire dans un secteur après l'autre parmi ceux qui avaient « porté » l'expansion (10). Cela signifiait qu'il fallait de plus en plus d'inflation (de crédit, de la monnaie scripturale) pour éviter la crise. A partir d'un certain palier, le taux d'inflation commençait à étrangler l'expansion au lieu de la soutenir, et il devait le faire, indépendamment d'options subjectives. Le monétarisme a été une réponse à cette évolution matérielle, non sa cause.

Ce qui freine la poursuite de l'industrialisation des pays mentionnés plus haut, ce n'est pas avant tout leur endettement. C'est le fait que leurs principales exportations d'aujourd'hui (ou planifiées pour demain) : pétrole, produits pétrochimiques, acier, navires, demain autos et appareils électroniques, se heurtent à une demande stagnante voire en recul sur le marché mondial. Tout transfert massif de la production des pays impérialistes vers les pays semiindustrialisés dans ces secteurs-là réduirait davantage encore la demande globale, au lieu de l'accroître, notamment parce que les salaires des ouvriers dans ces industries sont beaucoup plus bas au Brésil et en Corée du sud (bien qu'ils y soient en hausse à long terme) qu'en France, qu'en RFA, qu'au Japon ou qu'aux USA. Il amplifierait donc à la Longue la surproduction, la mévente et la crise globale. C'est parce qu'il en est ainsi que les crédits bancaires accordés à ces pays se réduisent, et non en premier lieu pour des craintes d'insolvabilité, bien que ces craintes soient évidemment réelles et jouent un rôle dans la motivation des banquiers internationaux.

Coûts salariaux horaires dans le monde en 1979 (en dollars courants) Etats-Unis : 9,09 $ Mexique : 2,31 $ RFA : 11,33 $ Brésil : 1,80 $ France : 8,17 $ Hong Kong : 1,25 $ Italie : 7.38 $ Corée du sud : 1,14 $ (0,37 en 1975) Espagne : 5,82 $ Taïwan : 1,01 $ Japon : 5,58 $ (Source : J.R. Chaponnière : La République de Corée, un nouveau pays industriel, Notes et Etudes Documentaires, La Documentation française n°s 4667 - 4668, 19 mai 1982) (11)

Il ne faut jamais oublier que l'économie capitaliste internationale forme un tout. Il n'y a pas deux secteurs séparés et étanches : les pays impérialistes et les pays sous-développés. Le stimulant de l'essor des crédits vers les pays semiindustrialisés est venu des banques impérialistes et non pas des gouvernements desdits pays. Ces crédits n'ont pas non plus été offerts pour des raisons altruistes, ni parce que les banques occidentales disposaient d'une surabondance de capitaux-argent non investis productivement (ce dernier facteur nourri par les « pétrodollars » après 1973, a cependant joué un rôle nonnégligeable dans la motivation des banques). La raison principale de cette expansion folle des crédits internationaux, ce fut précisément la crise ellemême qui avait marqué un cran d'arrêt aux investissements productifs et à l'expansion du crédit au sein des pays impérialistes eux-mêmes.

Le système capitaliste international était en outre confronté avec le fait que pour des raisons diverses, sur lesquelles nous ne pouvons nous étendre ici, l'afflux d'investissements impérialistes directs vers les pays sous-développés n'avait cessé de baisser relativement au cours des vingt dernières années :

Part des pays en voie de développement dans le stock total d'investissements directs des principaux pays impérialistes 1960 1980 USA 40% 25% R.F.A. 36% 20% Gr.-Bretagne 36% 20% Japon 60% 47% (Source : Dominique de Laubier : les investissements internationaux : Quels changements pour les années quatre-vingt, in Economie prospective internationale, n° du 4º trimestre 1982).

Dans ces conditions, le recours accru au crédit bancaire constituait une parade du système devant l'insuffisance croissante des investissements directs. L'expansion du crédit aux pays semiindustrialisés ne fut qu'une tentative d'ouvrir un marché additionnel aux industries exportatrices des pays impérialistes, tentative des plus hasardeuse du point de vue « technique », folle du point de vue d'un « banquier conservateur », mais qui avait un sens réel du point de vue de certains grands monopoles des pays impérialistes. D'ailleurs, si la note à payer est salée ce ne sont pas les casseurs qui seront les payeurs. Les profits auront été empochés par les grands monopoles : les frais seront sans doute payés par le trésor public, c'est-à-dire par les contribuables (et les consommateurs, sous forme d'inflation additionnelle). Pour la même raison, il est peu probable que le capital bancaire (financier) des pays impérialistes étrangle vraiment l'économie des pays semi-industrialisés et ceux de l'OPEP. Il étranglerait du même coup 25% de ses propres clients. (C'est la part du «tiers monde» dans les importations mondiales). Il se contentera sans doute de « nationaliser les pertes », en partie aux dépens de « sa propre » nation, en partie aux dépens des « nations sousdéveloppées ». Si les Etats-Unis souffrent actuellement d'un énorme déficit de leur balance commerciale, ce n'est pas seulement du fait de la surévaluation du dollar. C'est aussi du fait de la baisse de leurs exportations vers le « tiersmonde » en fonction des restrictions de crédit international. En 1983, les exportations des USA vers l'Amérique latine ont baissé à elles seules de 20 milliards de $ !

Cette vision globale de l'économie capitaliste internationale permet de faire fi d'un autre mythe qui a tant polarisé les débats entre théoriciens marxistes du « tiers-monde ». Il est faux de supposer que l'industrialisation initiale, ou la semi-industrialisation des pays sous-développés (du moins de certains d'entre eux) ne peut se faire qu'en opposition absolue, farouche, permanente, à « l'impérialisme » pris dans son ensemble, c'est-à-dire à l'ensemble des grands monopoles et des grandes banques de métropoles, à l'ensemble des multinationales. Il est faux de supposer que cette semi-industrialisation passe nécessairement par un « combat anti-impérialiste » ou constitue en elle-même une « étape de la lutte anti-impérialiste».

Nous l'avions signalé déjà il y a vingt ans : dès lors que les secteurs monopolistes prédominants de l'économie impérialiste devenaient des exportateurs de biens d'équipement et non plus des exportateurs de biens de consommation, y compris de biens de consommation durables, il était inévitable qu'au moins une partie des multinationales et des banques impérialistes étaient intéressées à une industrialisation partielle de certains pays sous-développés. La concurrence inter-impérialiste aidant, ce mouvement ne pouvait que s'amplifier. Il s'en suit que la « nouvelle oligarchie » qui associe dans un nouveau bloc dominant des pays semi-industrialisés la « bureaucratie d'Etat » et les monopoles « nationaux » aux multinationales n'impliquait d'aucune manière un arrêt de l'industrialisation. Elle pouvait même la stimuler, mais sous des formes particulières et avec des limites dans le temps. Il s'en suit également que les progrès de l'industrialisation en euxmêmes ne garantissent en rien l'élimination progressive de ces multinationales du « bloc au pouvoir ». Ils peuvent même en renforcer le poids.

« L'échec » des « modèles d'industrialisation » - hier par la « substitution des biens de consommation durables » importés ; puis par l'essor des exportations ; demain sans doute par l'amplification relative et modérée de la production « nationale » de biens d'équipement - n'a donc jamais été un échec absolu. Il a simplement été limité dans le temps et dans l'espace, du fait de son articulation avec des conjonctures particulières - de nouveau limitées dans le temps - du marché mondial capitaliste. Se battre contre ces modèles successifs en tant que tels, c'est se battre contre des moulins à vent. C'est l'ensemble du « projet » capitaliste d'industrialisation (de modernisation) cumulative et continue qu'il faut attaquer comme utopique et caduc dans le cadre du capitalisme international d'aujourd'hui, non ses formes particulières et conjoncturelles qui se substituent progressivement les unes après les autres.

La bourgeoisie des pays semi-industrialisés n'est pas le valet de l'impérialisme (comme le furent et le sont sans aucun doute souvent les classes dominantes des pays semi-coloniaux). Si elle agit comme elle agit, en association (quelquefois croissante quelquefois conflictive) avec l'impérialisme, ce n'est ni par veulerie ni par impuissance. Bien au contraire, elle dispose déjà d'une force économique non-négligeable. C'est au contraire en fonction de ses propres intérêts de classe économiques, sociaux et politiques bien compris qu'elle s'agit de la sorte. Il est ridicule pour un marxiste d'essayer de convaincre des capitalistes qu'il comprend mieux leurs intérêts qu'ils ne les comprennent eux-mêmes !

Dans le monde d'aujourd'hui, monde dans lequel le système capitaliste est un système historiquement en déclin, indépendemment de ses phases d'essor économique périodiques, le sort de la bourgeoisie des pays dominés semiindustrialisés est indissociablement lié à celui du système dans son ensemble, c'est-à-dire en premier lieu à ces principaux piliers que sont les puissances impérialistes. Saper ces puissances c'est, pour la bourgeoisie des pays semiindustrialisés, scier la branche sur laquelle elle est perchée et hors de laquelle elle tombe dans le néant. Il suffit de voir la réaction de panique de la puissante bourgeoisie chinoise de Hong Kong à l'idée que l'impérialisme britannique pourrait être obligé de se retirer de ce pays ; il suffit de comprendre le motif qui inspire les pays dits de la Contadora (12), à savoir la peur que la révolution ne frappe à la porte du Mexique si elle triomphe au Guatémala, pour comprendre dans quel sens les classes dominantes des pays semiindustrialisés sont indissociablement liés à l'impérialisme, non seulement par la dépendance financière ou technologique, mais avant tout pour des raisons sociales, politiques et donc militaires.

Dans le monde d'aujourd'hui, la contradiction fondamentale est celle qui existe entre le Capital et le Travail, entre la Contre-révolution et la Révolution sociale, et non celle entre « l'impérialisme » et « les forces anti-impérialistes », toutes classes sociales confondues (13).

Dans le cadre des forces bourgeoises mondiales, la bourgeoisie du « tiersmonde », avant tout celle des pays semi-industrialisés (et celle des pays de l'OPEP) s'efforce de redistribuer à son profit la plus-value mondialement extorquée aux prolétaires (et ce aux dépens de la bourgeoisie impérialiste). Elle cherche périodiquement à monnayer à cette fin la sensibilité anti-impérialiste, voire des actions anti-impérialistes des masses. Ce n'est pas nouveau. Cela se poursuivra demain. C'est la loi fondamentale de la concurrence inter-capitaliste. Cette lutte de redistribution peut être âpre à certains moments conjoncturels. Elle peut être accompagnée par une rhétorique encore plus virulente que la lutte matérielle. Mais elle ne brisera pas le cadre étroit dans lequel elle reste enfermée à notre époque historique : l'indispensable solidarité de tous les accapareurs de plus-value, devant l'effort répété des producteurs salariés de mettre fin à l'appropriation et à la production de la plus-value.

Plus vite les révolutionnaires et les salariés des pays dits « du tiers-monde » l'auront compris, plus vite leurs débats retrouveront la clarté stratégique nécessaire à des victoires sur grande échelle, plus vite l'ère des faux débats, des faux dilemmes et des stratégies erronées sera dépassée (14).

1 février 1984 Ernest Mandel

Notes : (1) Nous avions attiré l'attention sur ce phénomène dès l'accumulation de capitaux sur grande échelle qui s'était produite dans certains pays de l'OPEP au lendemain de

« l'explosion » du prix du pétrole de 1973. Voir Ernest Mandel, L'émergence d'un nouveau capital financier arabe et iranien, et : Encore une fois sur l'émergence d'un capital financier autonome dans plusieurs pays semi-coloniaux, in : Critiques l'économie politique n° 22, octobre-décembre 1975. Voir aussi les articles de N. Jatar dans Inprecor du 15/2, 1/3, 15/3 et 30/3/1979. (2) On pourrait citer d'innombrables sources sur ces caractérisations traditionnelles marxistes des pays semi-coloniaux. Contentons-nous de mentionner le programme de

II.C. adopté au 6º Congrès de cette organisation, qui souligne à ce propos le sousdéveloppement industriel et le fait que les entreprises décisives industrielles, commerciales, bancaires ainsi que dans le domaine des transports se trouvent dans les mains de groupes impérialistes étrangers. Ces passages ne sont point critiqués dans la « Critique du Programme de l'I.C. » de Léon Trotsky.

(3) Sur des réussites partielles des pays semi-industrialisés dans le domaine de la technologie avancée voir, pour l'Inde, Croissance des jeunes nations (mai 1983), pour la Corée du sud, Far Eastern Economic Review (n° du 7 avril 1983), pour le Brésil, Amérique latine n° 13, janvier-mars 1983. (4) Remarquons d'ailleurs que Lénine, dès la rédaction de son livre sur l'impérialisme, s'exprime avec une prudence très nette quant à la possibilité d'apparition de catégories intermédiaires. Voir notamment la classification, dans ses Cahiers sur l'Impérialisme, des pays financièrement non-indépendants mais politiquement indépendants, semicolonies, colonies. Et voir, dans les mêmes Cahiers, ce passage encore plus clair :

« ... pour cette époque sont typiques, non seulement les deux groupes fondamentaux de pays - ceux qui possèdent des colonies et les pays coloniaux - mais encore les différentes formes de pays dépendants... » (notre propre traduction de l'allemand. Nous soulignons). (5) Faut-il pour autant appeler l'Afrique du sud pays « impérialiste » pour justifier notre appui à l'Angola, à la Namibie, au Mozambique, ou à n'importe quel autre pays semi-colonial d'Afrique dans un conflit militaire avec Prétoria ? Non, car il suffit de caractériser l'état d'Afrique du sud comme un Etat de colons (settlers" colony) semiindustrialisé, bras armé de l'impérialisme, pour définir comme réactionnaire toute guerre qu'il mène contre un pays semi-colonial. (6) L'économiste Samuel Lichtenezteyn, ancien recteur de l'Université de Montevideo, a consacré d'intéressantes études au capital financier autonome d'Amérique latine. Il a notamment souligné le rôle économique prépondérant que le capital bancaire d'Uruguay commence à jouer sous la dictature militaire dans ce pays. (7) L'exception à cette règle paraît être constituée par l'Argentine. Mais la « désindustrialisation » qu'a effectivement connue ce pays est antérieure à la crise économique internationale, déterminée essentiellement par une modification des rapports de force au sein des classes possédantes. Elle est sans doute appelée à être dépassée par la chute de la dictature militaire. (8) La semi-industrialisation de quelques pays sous-développés a sans doute créé une dizaine de millions d'emplois industriels nouveaux, au maximum 20 millions. Mais

Andre Gunder Frank évalue à 400 millions le nombre de chômeurs et demi-chômeurs dans l'ensemble du « tiers-monde ». On voit bien pourquoi il n'y aura pas beaucoup de nouveaux taiwan et Corée du sud, sans parler de nouveaux Brésils. (9) Il est faux d'affirmer que la relocalisation de certaines branches d'industrie, notamment en Asie, se serait faite aux dépens de l'industrie des pays impérialistes. étude de l'OCDE a démontré que cette « relocalisation » a créé plus d'emploi dans les métropoles (dans les industries de biens d'équipement notamment) qu'elle n'y a supprimé d'emplois dans les « vieilles » branches. (L'incidence des nouveaux pays industriels sur la production et les échanges des produits manufacturés, Paris 1979). Voilà la base rationnelle du « rapport Brandt » et d'autres appels de secteurs impérialistes importants (surtout européen, canadien et japonais, mais pas seulement de ces pays) en faveur d'une « collaboration Nord-Sud » accrue. Evidemment, certaines branches comme l'industrie textile et la construction navale ont perdu d'emplois en Europe, mais d'autres en ont beaucoup gagné. beaucoup (10) Toute cette analyse a été développée par nous depuis plus de dix ans. Voir nos livres « La Crise 1974-1978 » et « La Crise 1974-1982 », parus dans la collection CHAMPS aux éditions Flammarion à Paris. (11) Ces chiffres moyens ne veulent pas dire grand'chose. Dans l'industrie de la confection sud-coréenne, la première à damer le pion aux concurrents japonais et européens, le salaire était un tiers de ce qu'il était dans l'industrie de la construction et la moitié de ce qu'il était dans la sidérurgie. Dans les petites entreprises sud-coréennes, les hommes gagnaient en 1979 3 dollars par jour, les femmes 2 dollars par jour, pour des journées de en 1979 3 dollars par jour, les femmes 2 dollars par jour, pour des journées de travail atteignant facilement 9 voire 10 heures (J.R. Chaponnière, op. cit. pp. 75, 72). (12) Groupe réunissant le Mexique, le Vénézuéla, le Costa Rica et le Panama qui s'efforce d'arriver à la fin de la guerre civile au Salvador et au Nicaragua par la voie d'un compromis négocié, mais en sauvegardant ainsi le mode de production capitaliste en Amérique Centrale, à l'exception possible du Nicaragua, et encore ! (13) Trotsky écrit déjà dans le Manifeste d'Alarme de la IVe Internationale (mai 1940) :

« La IVe Internationale n'élève pas de cloisons étanches entre les pays arriérés et les pays avancés, entre les révolutions démocratiques et socialistes. Elle les combine et les subordonne à la lutte mondiale des opprimés contre les oppresseurs. De même que la seule force révolutionnaire de notre époque est le prolétariat international, de même le seul programme réellement capable de liquider toute oppression sociale et nationale est le programme de la révolution permanente ». (14) Nous essayerons de rendre compte des principaux débats théoriques autour des problèmes de la « dépendance » et des « modèles de développement » dans un article faisant suite au présent.

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