Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 13

Le problème de l'unité allemande aujourd'hui

Winfried Wolf · Quatrième Internationale, 3e série n° 13 · avril 1984 · p. 33-45 · 6 740 mots

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La coupure de l'Allemagne est en dernière analyse la coupure de la classe ouvrière allemande. Ce fut, avant le Première guerre mondiale et dans la période qui va de 1918 à 1933, la classe ouvrière allemande qui constitua l'avant-garde du mouvement ouvrier européen. C'est cette classe ouvrière qui constituait alors la plus grande menace qui pesait sur la bourgeoisie européenne. C'est en elle que les révolutionnaires russes victorieux et des millions d'hommes en Europe plaçaient leurs espoirs, escomptant qu'elle saurait arrêter le fascisme et faire triompher le socialisme. C'est à elle que semblait faire allusion la phrase sur laquelle s'ouvre le Manifeste communiste: Un spectre hante l'Europe - le spectre du communisme... ».

La coupure de l'Allemagne en deux et l'établissement du régime stalinien en RDA eurent pour résultat que ce fut une toute autre sorte de spectre qui fit son apparition en Allemagne : celui d'un « communisme » qui n'a strictement rien à voir avec l'ébauche de la société de l'avenir qu'avaient dessinée Marx et Engels, et pas davantage avec les principes selon lesquels sous Lénine et Trotsky, entre 1917 et 1923, fut édifié le premier Etat ouvrier. Cette coupure constitue ainsi l'achèvement du processus de démantèlement et de désarmement politique de la classe ouvrière allemande, processus que jalonnent les noms de Noske, Hitler et Staline. La direction du SPD liquida par la violence des armes la révolution allemande, le national-socialisme détruisit le mouvement ouvrier organisé allemand, la bureaucratie stalinienne permit la vietoire de Hitler, liquida la démocratie et des milliers de bolchéviks en Russie et mit en place, après la Seconde guerre mondiale des sociétés bureaucratisées non capitalistes qui foulèrent aux pieds le droit à l'autodétermination et les droits démocratiques.

Jusqu'à nos jours, l'anticommunisme - fondé en Allemagne avant tout sur l'expérience de la coupure de l'Allemagne et l'existence de ce repoussoir que constitue la RDA - constitue chez nous le facteur idéologique essentiel destiné à empêcher que la classe ouvrière ne trouve une issue au capitalisme, à la crise, au chômage massif et au danger de guerre. Cet anticommunisme croît au rythme où s'accroît la crise, il débouche sur une politique « d'austérité » qui va de pair avec un accroissement constant des dépenses d'armement. Si Reagan, de son côté ne cesse d'invoquer « l'empire du Mal » communiste, les « atrocités terroristes commises par les Cubains et les Soviétiques à Grenade », les politiciens de la guerre froide de Bonn, eux, parlent des « assassinats commis par les Vopos est-allemands » et autres « mitrailleuses automatiques à la frontière est-allemande ». 1. La responsabilité de la partition de l'Allemagne revient aux puissances alliées victorieuses (alliés occidentaux et Union soviétique), à la CDU/CSU d'Adenauer et à la social-démocratie.

Lors des conférences de Téhéran, Yalta et Potsdam, les Alliés avaient décidé le partage du monde en sphères d'influence, l'intégration d'anciens territoires allemands de l'Est à l'Etat soviétique et à l'Etat polonais et la partition de ce qui restait de l'Allemagne. En dépit de tout ce qui les opposait, ils étaient unis par un intérêt commun : il fallait éviter que l'Allemagne puisse jamais représenter une menace pour leur domination et leur prépondérance. Il s'agissait, pour les Alliés occidentaux, d'écarter la menace politique qu'aurait constitué une révolution sociale autonome en Europe moyenne et occidentale ; de même, au début, il s'agissait de mettre complète- ment hors circuit un concurrent économique (Plan Morgenthau, perspective de réparations). Il ne fait pas de doute que la bureaucratie stalinienne avait, au vu des conséquences dévastatrices de l'agression fasciste qu'elle avait subie, toutes raisons d'adopter une politique qui exclue la renaissance d'une menace militaire émanant du territoire allemand. Mais le seul moyen d'y parvenir aurait été de contribuer à la mise en place d'une Allemagne socialiste et démocratique, limitée à l'origine, le cas échéant, au territoire de la RDA. Mais c'est précisément de cela que Staline avait le plus peur. Une telle Allemagne n'aurait pas seulement constitué un aimant pour les masses d'Europe occidentale, mais aussi pour la classe ouvrière russe et les différentes nationalités opprimées d'URSS. Cette attitude fondamentale de la bureaucratie soviétique ne fut pas seulement attestée par la participation de Staline à l'élaboration des accords de Yalta et Potsdam. Dans les années 50, les dirigeants soviétiques proposaient encore aux dirigeants allemands le modèle d'une Allemagne réunifiée et bourgeoise. La seule condition qu'ils posaient était celle de sa neutralité politique (sur le modèle autrichien). De même, le KPD, le PC allemand avait placé au centre de sa politique, après 1945, non pas la question sociale, mais celle de la « reconstruction nationale ».

La politique de partition de l'Allemagne, telle qu'elle était poursuivie par les Alliés occidentaux et la bureaucratie soviétique allait parfaitement dans le sens des desseins de la CDU d'Adenauer et de la bourgeoisie allemande qui l'appuyait. Pour elle aussi, la perspective d'une révolution sociale autonome en Allemagne constituait une vision d'horreur. La reconstitution de l'unité de la classe ouvrière allemande, dans des conditions du moins où, dans la partie occidentale du pays occupée par les troupes d'occupation soviétiques, le capital privé et les grands propriétaires fonciers n'avaient plus les mains libres lui apparaissait comme un trop grand danger. « La Russie a entre les mains : la moitié orientale de l'Allemagne... De ce fait, la séparation entre d'une part Europe de l'Est, territoire russe, et de l'autre Europe occidentale est devenue un fait » - voilà ce qu'écrivait dans une lettre, dès octobre 1945, Konrad Adenauer. La première bataille que mena Adenauer dans le cadre de la CDU, avant de devenir chancelier d'Allemagne fédérale l'opposa au dirigeant de la CDU de Berlin, Jakob Kaiser qui défendait l'idée d'une Allemagne unifiée, politiquement neutre, et celle d'un « socialisme chrétien ». n C'est avec une plus grande clarté encore que Hans Schlange-Schöningen, figure dirigeante d'alors du capital et de la grande propriété foncière, défend la même perspective : « Il est nécessaire, écrivait-il en mai 1946 dans un mémoire adressé au gouvernement militaire britannique, « d'organiser les trois zones occidentales sur la base d'une orientation pro-occidentale clairement définie et en mettant en place un gouvernement central allemand... ceci afin de constituer un bloc économiquement sain et politiquement consolidé face aux objectifs des Russes ».

Les faits qui suivirent ces propos scellèrent la partition : réforme monétaire en 1948, fondation de la RFA en 1949, remilitarisation du début des années 50. On aboutit ainsi à la totale intégration économique, politique et militaire de l'Etat ouest-allemand au système impérialiste. Ce n'est que sur la base de l'existence d'un tel bastion capitaliste et anticommuniste que l'on pouvait désormais aborder la question de la réunification : sous la forme de la reconquête de l'Allemagne de l'Est pour le capitalisme - que ce soit en la saignant à blanc sur le plan économique ou en mettant en œuvre la politique du « roll back » militaire.

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Dans ses textes programmatiques, ceux du moins qui furent rédigés dans les quelques mois qui suivirent la capitulation nazie de 1945, le SPD dessinait une perspective tout à fait prometteuse. « La social-démocratie allemande aspire à l'établissement des Etats-Unis d'Europe, d'une fédération des Etats européens démocratique et socialiste. Elle veut une Allemagne socialiste dans une Europe socialiste (...) ». Voilà ce qu'affirmait le SPD de la zone occidentale dans son premier congrès rassemblé en mai 1946, à Hanovre. On trouve dans le même texte les paroles prophétiques auxquelles se heurtait, à l'époque déjà, sa pratique quotidienne, et auxquelles se heurtèrent, par la suite, ses déclarations programmatiques : « La démocratie allemande doit être socialiste, ou alors les forces contrerévolutionnaires la détruiront à nouveau ».

Dans la pratique, ces propos s'avérèrent n'être que des phrases vides de contenu. Le SPD fit exactement le contraire de ce qu'exigeait ce programme : il prit une part active à la mise en place d'une démocratie sans socialisme et se définit comme une force parlementaire bourgeoise, se fia exclusivement à la voie parlementaire et ne fit rien pour organiser le bouleversement social qui conditionnait l'établissement d'une « Allemagne socialiste ». A nouveau, le fondement de sa politique, ce ne devait pas être l'alliance avec le KPD, mais avec la bourgeoisie : « la collaboration avec le Zentrum (parti du Centre) est, à l'avenir, d'une importance décisive pour l'Allemagne », affirmait Schumacher, dirigeant du SPD, à l'été 1945. Il est intéressant de constater que l'on retrouve ici la même démarche que celle que mettait en avait la CDU (dans son programme d'Ahlen) et qui permettait à la bourgeoisie allemande compromise avec le nazisme de se couvrir dans les premières années de l'après-guerre. Voici ce que disait

Schumacher : « C'est le capitalisme, en Allemagne, qui, avec l'effondrement, la faillite de ses méthodes et de ses partis politiques, s'est lui-même effondré... Qu'est-ce aujourd'hui que la classe dominante en Allemagne ? Un amas de partis en ruines et de politiciens discrédités qui, aussi bien en politique intérieure qu'extérieure, ont fait faillite ». D'où il découle logiquement que là où il n'y a plus de capitalisme, un bouleversement social n'est plus nécessaire. 2. « Porté par la responsabilité d'indiquer à toute la nation allemande la voie d'un avenir fondé sur la paix et le socialisme.. ». C'est sur ces mots que s'ouvre le texte de la Constitution de RDA de 1968. Peu après, le concept de « nation allemande » fut banni, et l'on construisit celui de « peuple de RDA ». Mais tout récemment, confronté aux menaces liées au niveau des armements sur le territoire allemand, Erich Honecker, chef du SED et Président du Conseil d'Etat, retrouva des formules lui permettant d'en appeler au peuple allemand tout entier. Le peuple allemand, dit-il, en substance, dans une lettre adressée à Helmut Kohl er octobre 1983, porte une responsabilité particulière concernant cette course aux armements et l'éventualité d'une nouvelle guerre.

Deux questions se posent : Existe-t-il encore quelques chose comme une « nation allemande » ? et : Est-ce que ce concept peut, doit être pris en compte dans le cadre d'une politique socialiste ? Dans les deux cas, la réponse est, à mon avis, « oui ». Quatre décennies de séparation géographique et d'existence séparée en deux systèmes sociaux différents, dans deux blocs différents, ne suffisent pas à éliminer les traits communs aux deux Allemagne: la langue commune, une tradition culturelle commune ancienne toujours vivante, en évolution constante, sans oublier nombre d'autres facteurs et de traits communs dans la culture contemporaine (il suffit de penser aux artistes et intellectuels de RDA vivant en exil en RFA), des relations familiales d'un pays à l'autre, par millions, et, surtout, une histoire commune - et notamment celle du mouvement ouvrier. Il ne s'agit pas, en l'occurence, que du passé; les relations germano-allemandes influent au moins autant (et même davantage) sur la politique et la conscience des masses que celles que l'un des deux Etats allemands peut entretenir avec ses voisins, que la RDA peut entretenir avec la Pologne ou la RFA avec la France. En dépit du Mur et des barbelés, en dépit d'autres facteurs de délimitation, y compris ceux que promeut le gouvernement de RFA, il continue à exister d'étroites communications entre les deux Etats : qu'il s'agisse de voyages, de relations postales ou téléphoniques, des programmes de radio et télévision (il semble que la télévision occidentale soit la source d'information la plus importante des citoyens de RDA). Il se pourrait done que l'affirmation de Udo Lindenberg (star du rock ouest-allemand) selon laquelle son plus important réservoir de fans serait la jeunesse de RDA soit exacte. C'est ce qu'a montré la première tournée en RDA du chanteur fin 1983. Il faut enfin évoquer les étroites relations économiques sur lesquelles nous reviendrons par ailleurs. La dispersion millénaire des Juifs sur tous les points de la terre n'a pu remettre en question l'existence d'un peuple juif. Au contraire : les tentatives multiples de destruction de ce peuple, en particulier l'anéantissement des Juifs pratiquée de manière industrielle par le national-socialisme ont accru le caractère explosif de la question juive. Il n'en est pas moins vrai que la mise en place de l'Etat d'Israël, de l'Etat sioniste, ne constitue pas une solution pour la question juive, car cette solution est imposée par la violence aux dépens d'une autre nation, la nation palestinienne. On peut établir ici un parallèle relatif avec la « question allemande » telle qu'elle se pose aujourd'hui : les quelques décennies de partition n'ont pas dissous le peuple allemand, ne l'ont pas transtorme en deux nations distinctes. Mais la solution de la question allemande, la réalisation de la cohabitation politique et culturelle ne peuvent prendre la forme d'une réunification sous les auspices du capitalisme, celle d'une annexion (Anschluss) de la RDA à ia RFA. Un tel processus déboucherait sur la guerre, vraisemblablement la guerre mondiale. 3. La situation allemande est des plus singulières (il n'y a qu'en Corée que l'on retrouve quelque chose de comparable) : un peuple se trouve divisé en deux Etats représentant des systèmes sociaux antagoniques (s'excluant l'un l'autre) : d'un côté la République fédérale d'Allemagne (RFA), organisée sur la base du capitalisme privé et politiquement, militairement, fortement intégrée dans le système impérialiste mondial. De l'autre côté, la République démocratique allemande (RDA) qui constitue une partie intégrante solide du bloc économique dominé par les soviétiques (Comecon) et de l'alliance militaire que constitue le Pacte de Varsovie.

Des conditions spécifiques (l'essentiel de l'industrie allemande se trouvait en zone occidentale), l'attitude diamétralement opposée adoptée par les puissances dirigeantes de chaque bloc vis-à-vis de « leur » Allemagne (Plan Marshall à l'Ouest et réparations exigées pendant de longues années de la part de la zone orientale - RDA à l'Est), les vices fondamentaux de la planification bureaucratique et les mesures répressives innombrables prises par le régime bureaucratique - tout ceci fit que, rapidement, des millions d'habitants de RDA perçurent l'Allemagne de l'Ouest comme « la meilleure Allemagne » au plan économique, comme au plan socio-politique. Pendant la période qui va de la fondation de la RDA à 1961, 3,4 millions d'Allemands de l'Est passèrent en RFA. Auparavant, c'étaient 7,5 millions de réfugiés d'Allemagne orientale et des anciens territoires allemands de l'Est qui avaient rejoint l'Allemagne occidentale. Deux événements décisifs démontrèrent que la bureaucratie n'était pas en situation de répondre à cette évolution sur le terrain de la force de conviction politique ou sur celui de la démocratisation : en 1953 fut écrasée la révolte ouvrière qui avait éclaté à Berlin-Est et dans d'autres villes de RDA - avec l'aide des blindés soviétiques. En 1961, les dirigeants de RDA transformèrent la ligne de séparation entre les deux Etats en la frontière la plus barbare qui existait en Europe - à coup de Mur et de barbelés. La bureaucratie stalinienne avait réalisé ce qu'aucune politique de guerre froide n'était parvenue à atteindre - quand bien même elle y avait fortement contribué : faire du « premier Etat ouvrier et paysan socialiste sur le sol allemand » un repoussoir, à l'Est comme à l'Ouest. On assiste donc, sur le Mur, à d'étranges «rencontres» : d'un côté, par exemple, Fidel Castro entend Honecker lui présenter le « rempart antifasciste » comme une « conquête historique » ; de l'autre, une délégation de parlementaires socialistes grecs se fait administrer par Rainer Barzel une « leçon de démocratie », lorsqu'elle se refuse à se plier à l'obligatoire « visite du Mur »... 4. Deux tendances apparaissent dans le système social bureaucratique centraliste qui prévaut en RDA : d'un côté, la supériorité potentielle de l'économie planifiée. De l'autre, tout comme à lOuest, une « économie planifiée » tendant à l'autodestruction sociale et débouchant sur un énorme gâchis de ressources naturelles.

En ces années de crise économique aggravée du capitalisme, la situation économique et sociale prévalant en RDA met en relief, précisément, certains avantages d'une économie planifiée : la RDA connaît, d'une année sur l'autre, y compris dans les années 1970 et en ce début des années 1980, une croissance économique. On n'y a pas assisté, jusqu'alors, à une baisse du niveau de vie. On y a connu un développement continu de la protection sociale. Au niveau de la base matérielle de l'émancipation des femmes, la RDA est beaucoup plus avancée que la RFA et se trouve même en position de pointe au plan mondial. Mais surtout, il n'y a pas de chômage de masse, tout au contraire : la direction du SED se plaint aujourd'hui de manquer de force de travail. Mais ce bilan économico-social positif ne représente qu'un aspect des choses. Dans d'autres secteurs dont l'importance s'avère déterminante à plus long terme, c'est l'absence de plan et l'absence de responsabilité qui dominent : destruction de l'environnement, développement de l'énergie nucléaire, endettement auprès des banques occidentales. Le danger d'une profonde crise économique telle que celle que provoqua en 1980 la bureaucratie polonaise menace aussi la RDA. Il s'agit là du résultat logique de la planification bureaucratique-centraliste : sans démocratie de masse, sans qu'existe un intérêt direct des masses à la détermination du plan, sans contrôle des masses sur la planification, une économie populaire moderne, hautement industrialisée, avec la division du travail fortement ramifiée qui la caractérise, est toujours plus difficile à diriger « d'en haut ». Les erreurs de planification s'accumulent et se multiplient. La propension des masses à l'«initiative propre», à « l'esprit d'invention », à la « compétition socialiste » décroît, en dépit des efforts du pouvoir pour trouver une issue en développant le système des primes et autres stimulants sociaux.

La croissance économique et le déve- loppement d'un système de sécurité sociale n'ont pas directement découlé et ne découlent pas directement des besoins des masses. Ils découlent en premier lieu de l'intérêt de la bureaucratie à maintenir sa domination. La politique du bâton qui prévalait, en l'occurence, à l'époque du stalinisme s'avère maintenant inopportune et inadaptée : une répression ample, ouverte, entraîne trop d'inconvénients : diminution du goût au travail parmi la population, difficultés dans les relations commerciales avec la RFA et l'Europe de l'Ouest, etc... De l'autre côté, la carotte de l'élévation du niveau de vie et du développement du système de sécurité sociale que la bureaucratie de Honecker tendait jusqu'alors aux masses menace de s'avérer toujours plus coûteuse et impossible à financer. La planification bureaucratique se heurte à ses propres limites - remettant ainsi en cause la perspective de la satisfaction des masses que la bureaucratie avait elle-même mise en avant. Mais il est encore moins possible à la direction du SED, sous Honecker, de renverser purement et simplement la vapeur et de s'orienter vers une politique d'austérité rigoureuse sur le dos des masses que cela le fut pour Gierek dans la Pologne des années 1979-1980 : le niveau de vie qui a été atteint en RDA y est (à bon droit) perçu comme une chose naturelle et toute remise en cause de cet acquis se heurterait à des actions de résistance massives, et éventuellement, même, susciterait un « été polonais » en RDA. La direction du SED se trouve donc prise dans un dilemme sérieux : il ne lui reste que le choix entre la peste et le choléra. En poursuivant le cours actuel (croissance économique continuée, léger accroissement du niveau de vie), elle risque de provoquer un cataclysme, de susciter une profonde crise économique et politique. Mais si elle se risque dès aujourd'hui à donner un tour de vis, elle s'expose à un danger permanent :

celui qu'impliquerait la croissance progressive d'un mouvement de résistance tendant, à se généraliser, tandis que se renforceraient les facteurs de crise. 5. La RFA et la RDA sont, toutes deux, solidement intégrées au bloc économique dont elles font partie. Il existe pourtant une collaboration économique étonnamment importante, une dépendance politique réciproque tout aussi étroite entre les deux Etats allemands. Ce facteur entraîne la bureaucratie est-allemande et la bourgeoisie d'Allemagne fédérale dans des contradictions inextricables.

Tout d'abord, 11% seulement des exportations de la RDA sont dirigées vers des « pays non-socialistes ». Le niveau des exportations de la RFA vers les pays du Comecon et la République populaire de Chine est plus bas encore. Ce phénomène exprime l'intégration économique des deux Etats allemands à leurs blocs économiques respectifs. Par ailleurs, le commerce entre les deux Etats connaît une dynamique impressionnante et le commerce que chaque Etat fait avec l'autre bloc prend largement la forme du commerce inter-allemand. Entre 1960 et 1970, les exportations de RFA vers la RDA avaient déjà plus que doublé (de 1 milliard de DM à 2,4 milliards de DM) ; en 1983, ce chiffre avait encore triplé. Enfin, chaque Etat allemand occupe une forte position en tant que partenaire commercial de l'autre. La RFA est le second partenaire commercial de la RDA, après l'URSS Elle vient avant la Pologne et la Tchécoslovaquie. Pour la RFA, la RDA vient environ en 15ème position parmi les pays auprès desquels elle exporte, au même niveau que l'Espagne, l'Arabie Saoudite et l'Autriche. Si l'on y ajoutait les prestations de service, la RDA se situerait vers la huitième ou dixième place. (les différences entre les chiffres respectifs renvoient naturellement à la taille différente des deux pays).

Cette dépendance réciproque suscite, pour la bourgeoisie de la RFA et la bureaucratie de la RDA des intérêts qui entrent en contradiction avec leurs intérêts fondamentaux. Concernant la bureaucratie de la RDA, il s'agit surtout de contradictions politiques. D'une façon générale, en effet, elle s'efforce de développer, face à la RFA, un cours de délimitation, une politique de démarcation liée au maintien du statu-quo. Mais la permanence et le développement des relations avec la RFA ont l'effet inverse : ils renforcent les relations multiples qui existent par ailleurs entre les deux Etats allemands. Ils vont dans le sens de l'attribution d'une plus grande liberté de mouvement à la population est-allemande. Et, précisément, ce sont des droits démocratiques minimaux de cet ordre qui minent un système comme celui qui prévaut en RDA - voir l'exemple de la Pologne des années 1978-80.

Pour la bourgeoisie ouest-allemande, les étroites relations commerciales avec la RDA sont également synonymes de contradictions économiques et politiques. Cette « orientation dissimulée vers l'Est » des trusts de la RFA est en contradiction avec la politique impérialiste générale depuis la fin des années 1970 - cette politique s'orientant vers une nouvelle guerre froide, le gel et la réduction des relations commerciales, en particulier, le refus d'exporter à l'Est des produits à haute valeur technologique. Cette politique est, en premier lieu, inspirée par l'impérialisme américain et est étroitement liée à sa politique de course aux armements. Du coup, la bourgeoisie ouest-allemande s'est trouvée sans cesse davantage dans le collimateur du gouvernement américain et de ses « partenaires européens ». Jusqu'à présent, la question du commerce « inter-allemand » n'a pratiquement pas été soulevée dans les discussions à ce propos, c'est avant tout le gaz sibérien fourni par l'URSS aux pays d'Europe occidentale qui était sur la sellette. Mais il n'y a pas de raison de penser que les concurrents impérialistes de la RFA vont, à terme, laisser ce problème hors du champ du débat.

Cette contradiction économique en recouvre une autre, politique, celle-là : l'orientation stratégique de l'impérialisme américain vers la préparation d'une Troisième guerre mondiale, nucléaire, celle-ci, limitée à l'Europe-perspective conçue, pour le moins, comme une option politico-militaire concrète, entre en conflit avec les intérêts de la grandebourgeoisie ouest-européenne, en particulier avec ceux de la bourgeoisie ouest-allemande. L'amitié intime avec l'impérialisme américain trouve sa limite là où devient concrète la perspective de se trouver réduit à néant (moyens de production et classe ouvrière du même coup). C'est ce qu'expriment aussi bien l'attribution à Thatcher d'un « droit de véto » sur l'emploi des missiles Cruise stationnés en Grande-Bretagne que la revendication équivalente mise en avant par Strauss qu'enfin la nouvelle proposition mise en avant récemment par Chirac d'une « association de la RFA aux décisions concernant l'armement nucléaire » (Le Monde du 28/10/83).

Ainsi, les contradictions inhérentes aux relations commerciales de l'Allemagne occidentale avec l'Est renforcent une contradiction économico-politique dans le cadre du système impérialiste, contradiction qu'il faut rapporter au renforcement de la crise sociale dans ces pays.

Il faut enfin signaler une autre contradiction politique : le niveau élevé et croissant du « commerce interallemand » entre en contradiction avec l'idéologie anticommuniste qui prévaut en RFA. Dans la situation présente, cette idéologie trouve encore amplement matière à s'alimenter (existence du Mur, mitrailleuses automatiques à la frontière, répression et expulsions de personnes comme Roland Jahn, ré- cemment). Selon la façon dont la bureaucratie de la RDA serrera la vis de la répression dans le proche avenir et dont les manifestations de la crise s'y renforceront, l'anticommunisme peut même trouver matière à se renforcer en RFA. Mais il se peut aussi que la poursuite de la crise, le dépassement de la barre des 3 millions de chômeurs, la poursuite des attaques contre les salaires réels et les revenus sociaux en RFA y fassent apparaître sous un autre jour divers avantages économiques et sociaux du système prévalant en RDA, renversant ainsi le courant de l'anticommunisme si communément répandu. 6. La puissance objective de ces deux pays fait que l'Allemagne a un grand rôle à jouer dans le cadre d'un processus révolutionnaire mondial. Concernant la course aux armements de l'impérialisme, une transformation révolutionnaire de la situation sociale et politique en RFA et en RDA peut même constituer le verrou qui empêche le déclenchement d'une nouvelle guerre mondiale.

Les deux Etats allemands ont atteint le niveau de développement le plus élevé existant parmi les grandes nations industrialisées, à l'échelle mondiale. Ils viennent, chacun dans leur bloc, en seconde position. Dans nombre de secteurs, aussi importants, par exemple, que l'électronique, la construction mécanique et la chimie, la RDA occupe même une position de pointe dans le cadre du COMECON et fait, pour le moins, jeu égal avec les secteurs soviétiques correspondants. Pris ensemble, le potentiel industriel des deux pays constituerait celui d'une Allemagne qui, sur une base capitaliste et impérialiste, représenterait un concurrent sérieux pour l'impérialisme américain et le relèguerait même nettement en seconde position sur les marchés mondiaux. Une Allemagne socialiste unifiée, cela voudrait dire, si l'on prend en considération la puissance de son potentiel industriel, le niveau de développement de la technologie et le poids du mouvement ouvrier, une transformation qualitative dans les rapports de force sociaux à l'échelle international et un affaiblissement significatif de l'impérialisme.

Cette façon de voir les choses apparaîtra, sans doute, doublement abstraite : d'une part parce que la conscience politique du mouvement ouvrier est, dans les deux Etats allemands, considérablement éloignée d'un état d'esprit révolutionnaire. D'autre part, parce que la perspective d'une Allemagne capitaliste réunifiée n'est guère réalisable sans guerre et celle d'une réunification d'une Allemagne socialiste guère réalisable sans que se développement des processus révolutionnaires plus généraux en Europe de l'Ouest, voire de l'Est. Ces deux objections sont fondées.

Il existe pourtant un facteur international qui constitue à la fois un lien et un facteur de politisation dans les deux parties de l'Allemagne. Il s'agit de la politique d'armement impérialiste et la façon dont la bureaucratie soviétique (et est-allemande) y réagissent, il s'agit du développement d'un mouvement pacifiste en RFA et de groupes pacifistes en RDA.

La crise sociale du capitalisme tardif, telle qu'elle s'est développée depuis la fin des années 60, sans discontinuer, porte en elle-même, objectivement, la tendance à l'éclatement d'une nouvelle guerre mondiale. Tandis que, lors de la Première et de la Deuxième guerre mondiales, l'impérialisme allemand fut à l'origine du déclenchement des hostilités, la perspective qui se dessine aujourd'hui, c'est que l'Allemagne constitue le champ de bataille principal de la Troisième guerre mondiale, et qu'au cas où cette guerre éclaterait, il ne reste plus de l'Allemagne, à son terme, que des gravats, des cendres et les dépouilles de millions d'Allemands vitrifiés. La discussion qui a cours aujourd'hui aux Etats-Unis sur une guerre mondiale « envisageable et gagnable » ne prend son sens que si cette guerre est confinée à l'Europe de l'Est et de l'Ouest. A la perspective politique s'ajoute ici un objectif économique éventuel : la crise serait « résolue » dans le sens de l'intérêt de l'impérialisme américain par la mise hors circuit de toute une série de concurrents impérialistes décisifs.

On peut discuter de savoir si une guerre nucléaire de ce type peut être ainsi « limitée », et même si la guerre nucléaire est vraiment la perspective la plus probable, ou bien si ce n'est pas plutôt celle d'une guerre menée avec des armes conventionnelles modernes, mais comparables dans leurs effets avec la guerre atomique. Il faut aussi poarsuivre la discussion sur le rapport existant entre des guerres impérialistes dans « le foyer de crise que constitue le TiersMonde » et qui, sans aucun doute, sont d'une plus grande actualité que partout ailleurs, ont déjà cours ou sont en préparation, et la perspective d'une guerre mondiale qui ait l'Europe pour centre.

Tout ceci ne change rien, en principe à la tendance fondamentale. La seule chose qui puisse changer, c'est le rythme, la dynamique et le déroulement dans le temps de ce processus. En un sens, les actions et les guerres impérialistes qui se déroulent actuellement, à Proche-Orient et bientôt, peut-être en Grenade, en Amérique centrale, au Amérique du Sud ou en Afrique méridionale peuvent être envisagées comme des préludes à une guerre mondiale dont l'Europe serait le centre de gravité. En aucun cas cette analyse ne doit déboucher sur un « eurocentrisme » tel que celui qui prédomine de façon écrasante dans le mouvement pacifiste ouest-allemand (5.000 personnes pour une manifestation de protestation contre l'invasion de la Grenade, contre des centaines de milliers contre les euromissiles). Au contraire : si l'on veut empêcher la « grande guerre », il faut faire front à l'impérialisme dans les « petites guerres » qu'il mène actuellement. De même que la guerre civile espagnole constitua la dernière chance de barrer la route au fascisme et que la résistance armée des travailleurs autrichiens contre l'Anschluss fut un dernier coup de semonce, de même, le combat des masses en Amérique latine contre une guerre impérialiste et la solidarité internationale avec ce combat peuvent être décisifs pour stopper les préparatifs de guerre impérialistes et procurer un répit favorable au processus révolutionnaire mondial.

La mise en place des Pershing Il en Europe est l'expression de cette orientation de l'impérialisme vers une guerre mondiale en Europe.

Le mouvement pacifiste existant en RFA, l'état d'esprit pacifiste largement répandu et l'existence de groupes pacifistes autonomes en RDA sont un effet de ce processus. C'est précisément parce que le niveau de la conscience de classe en RFA et en RDA se situe sensiblement en dessous de celui qui existe dans les pays voisins qu'il doit exister une cause commune au fait que en RFA et en RDA le mouvement pacifiste soit plus développé que dans n'importe quel autre pays de leurs blocs respectifs. Cette cause, c'est le danger de guerre que nous avons évoqué.

Il se pourrait que, sur ce plan, nous voyons se dégager de nouvelles perspectives. La bureaucratie soviétique est incapable de donner une réponse politique et efficace à la course aux armements impérialiste. Elle l'est pour les mêmes raisons qu'elle fut incapable, après la Seconde guerre mondiale, de tracer la perspective d'une Allemagne socialiste unifiée. Mais pour mener à bien une telle politique, il faudrait s'appuyer sur le mouvement de masse au lieu de le considérer comme une pièce dans un jeu d'échecs, il faudrait permettre que se développe, à l'Est, dans sa propre sphère, une dynamique politique qui pourrait remettre en question sa propre domination. Ainsi, la bureaucratie du Kremlin réagit sur le plan d'une logique purement militaire : elle brandit la menace de « contremesures » militaires, concrètement telle que le stationnement de nouvelles fusées de moyenne portée du type SS 21 et prépare leur installation parallèlement à celle des premiers Pershing II.

Cette politique ne renforce pas que le danger de guerre. Elle accroît aussi la ¡orce explosive du mouvement pacifiste en RDA et le danger que celui-ci représente pour la domination bureaucratique. La bureaucratie de la RDA elle-même le sent et l'a exprimé sous une forme inhabituelle : l'organe central (du SED) Neues Deutschland a publié sans commentaire, fin octobre, une lettre adressée par la communauté évangélique-luthérienne de DresdeLoschwitz à Erich Honecker dans laquelle, tout en critiquant les mesures de réarmement de l'impérialisme américain, elle exprimait « l'horreur » que lui inspirait la réponse soviétique à ces mesures - à savoir l'implantation de fusées de moyenne portée sur le sol est-allemand.

Après les grandes manifestations du 21 novembre 1983, le mouvement pacifiste ouest-allemand se trouve dans une phase de réorientation difficile qui, éventuellement, pourrait déboucher sur une certaine régression. Peut-être le nouvel élan pour ce mouvement viendra-t-il maintenant de la RDA. En tout état de cause, l'essor qu'a connu le mouvement de la paix entre 1979 et 1983 a montré que la question des armements et du danger de guerre peut constituer le trait d'union décisif d'une politisation dans les deux Etats allemands. 7. Il est impossible de résoudre la question nationale allemande sur la base des rapports sociaux existant à l'Est et à l'Ouest. La bureaucratie de la RDA doit soit taire cette question, soit y répondre sur le terrain d'une phraséologie nationale vide. Du côté de la RFA capitaliste, avec sa population plus nombreuse et son économie plus puissante, le thème de la réunification de l'Allemagne est le cheval de bataille de la réaction la plus droitière pour laquelle elle ne signifie rien d'autre que l'annexion de la RDA, son rattachement au capitalisme privé et à l'impérialisme. Seul un bouleversement révolutionnaire des rapports sociaux en RDA et en RFA peut ouvrir la perspective d'une réunification de l'Allemagne dont la cohabitation pacifique et l'activité commune de tous les Allemands constitueront la base et où le droit à l'autodétermination nationale ira de pair avec l'autodétermination de la population concernant leurs intérêts politiques et économiques.

La révolution aura un caractère différent en RDA et en RFA. En RDA où les moyens de production sont étatisés, il s'agit d'une révolution politique : la démocratisation radicale de la société, le contrôle effectif des moyens de production et du plan par les travailleurs eux-mêmes. C'est ce qui rend nécessaire le renversement de la bureaucratie dominante (de la « nomenklatura » de la hiérarchie de l'Etat, du Parti et de l'Armée). Ce n'est que sur cette base que les avantages de l'économie planifiée peuvent effectivement profiter aux masses travailleuses. En RFA, c'est une révolution sociale qui est à l'ordre du jour : le renversement fondamental d'un système économique capitaliste fondé sur la propriété privée et obéissant exclusivement au principe du profit et son remplacement par une économie socialiste planifiée. Dans la mesure où cette nouvelle société repose d'emblée sur la démocratie de masse la plus large, les moyens de production sont effectivement socialisés, c'est-à-dire qu'ils deviennent production sociale. Leur contrôle et la planification économique ne relèvent plus d'une bureaucratie d'Etat mais constituent au contraire l'apanage de la population travailleuse.

Les deux Allemagne sont liées par d'étroites relations d'interdépendance et ainsi un tel processus révolutionnaire dans l'un des deux pays ne peut être conçu comme isolé. Il est beaucoup plus probable qu'une telle révolution se développera en relation avec une effervescence révolutionnaire généralisée en Europe de l'Est, voire en Europe occidentale, ne recevant son premier élan que d'un processus révolutionnaire qui se développerait dans un autre pays européen. Simultanément, toute effervescence révolutionnaire et en particulier une révolution dans une partie de l'Allemagne ne peut qu'exercer des effets en retour massifs sur l'autre partie de l'Allemagne, processus au zours duquel la question allemande acquerra un nouveau relief. C'est qu'une révolution fait disparaître tout ce qui peut, dans ce pays, arrêter le mouvement ouvrier face à la perspective d'une réunification : le capitalisme, d'un côté, avec le chômage de masse qui lui fait cohorte, le stalinisme avec l'oppression politique qui l'accompagne de l'autre. Pour autant, la question nationale en Allemagne ne constitue pas la clé de la révolution en Allemagne de l'Est ou de l'Ouest, c'est-à-dire que la revendication de la « réunification » ou d'« élections libres » ne constituent pas des revendications révolutionnaires en elles-mêmes. On peut même dire qu'en T'état actuel des rapports de force et de la conscience des masses, elles indiquent une mauvaise direction. Il reste, néanmoins, que la révolution dans une partie de l'Allemagne fait concrètement resurgir la question nationale. Le caractère spécifique de ce processus révolutionnaire en Allemagne et le fait que ce pays constitue une sorte de charnière entre l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest débouchent sur la perspective d'une Allemagne socialiste réunifiée dans le cadre des Etats socialistes d'Europe.

C'est en partant de cette perspective stratégique que l'on peut déduire, ou plutôt soupeser les revendications qui constituent les articulations et, en partie, une sorte de pont jeté en direction de cet objectif à long terme.

Actuellement, aussi bien en RFA qu'en RDA, la poursuite du développement du mouvement pour la paix et le combat contre la politique d'armement de l'OTAN, mais aussi l'engagement contre la mise en place du « rideau de fusées » (SS 21) par-la bureaucratie, en réponse aux Pershing et aux missiles Cruise, sont des terrains de lutte de grande importance. C'est en Allemagne que se réalisera ou échouera le concept mis en avant dans le cadre du réarmement de l'OTAN d'une guerre mondiale « limitée » à l'Europe. Les initiatives défensives prises par la RDA y constituent une matière sociale explosive. Si les groupes pour la paix qui y existent continuent à se développer en mouvement pour la paix - et les Eglises continueront à jouer un rôle important dans ce processus - cela créerait les conditions pour la conquête de droits démocratiques et d'espaces démocratiques qui menaceraient fondamentalement la domination de la bureaucratie (comme le montre l'exemple du développement du KOR en Pologne, dans les années 1976-1980).

Il faut pourtant aller de l'avant et exiger aujourd'hui de manière offensive la démilitarisation des deux parties de l'Allemagne. Au centre d'une telle orientation doit se trouver la revendication d'une Allemagne dénucléarisée, le démantèlement et la destruction de toutes les armes atomiques qui sont stationnées en RDA et en RFA.

Pour concrétiser, en outre, cette orientation, il faut exiger : - Le retrait de toutes les troupes étrangères de RFA et de RDA. - Le retrait de la RFA de l'OTAN et de la RDA du Pacte de Varsovie.

La conclusion d'un traité de paix entre la RDA et la RFA (tout en laissant ouverte la question d'une éventuelle unification pacifique ultérieure). - La conclusion d'un traité de paix entre la RFA et l'URSS, la RFA et la Pologne, la RFA et la Tchécoslovaquie, un traité qui mentionne explicitement le renoncement de l'Allemagne à toutes prétentions sur les anciens territoires allemands de l'Est (et autres territoires usurpés par le Reich allemand).

Pour une bonne part, les positions défendues dans ce texte peuvent apparaitre nouvelles. En réalité, il s'agit de renouer avec des discussions et des positions qui ont été développées dans notre mouvement dans les années 1950 et au début des années 1960. Il s'agit, par exemple, des positions que développe notre camarade Petr Uhl, concernant le Pacte de Varsovie et pour lesquelles, entre autres, il se trouve emprisonné depuis des années en Tchecoslovaquie (voir son livre Le socialisme emprisonné (Stock) ). Enfin, il s'agit ici de concrétiser des orientations fondamentales adoptées depuis longtemps déjà. Nous les avons concrétisées, tout d'abord, en exigeant la mise en place d'une Europe dénucléarisée. Les revendications exposées ici vont dans le même sens, relèvent de la même logique. Elles vont dans le sens de l'affaiblissement de l'impérialisme américain et ouest-allemand et dans celui d'une transformation des rapports de force sociaux en faveur du mouvement ouvrier.

Ce sont ces thèmes que le mouvement international pour la paix, à l'Ouest comme à l'Est, a mis à l'ordre du jour, notamment en RFA et en RDA.

Ce sont maintenant des soldats français qui sont stationnés en RFA et dont le Frankfurter Rundschau nous dit qu'ils sont membres de notre organisation sœur, la LCR, qui, les premiers, ont revendiqué publiquement le retrait de toutes les troupes étrangères des deux parties de l'Allemagne et, pour cette raison, se sont retrouvés en prison.

C'est là la manifestation d'un internationalisme sans lequel, à l'époque de la nouvelle crise sociale du capitalisme tardif, à l'époque de la course aux armements, aucune question nationale n'est soluble à commencer par la question nationale allemande.

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