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La revue › 3e série n° 13

Editorial : Les voies de la riposte à l'offensive capitaliste

Quatrième Internationale, 3e série n° 13 · avril 1984 · p. 3-8 · 1 983 mots

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1. Depuis la récession généralisée de 1980-1982 de l'économie capitaliste internationale, une nouvelle phase d'attaque a été lancée par le patronat et l'Etat contre les travailleurs dans les différents pays. Elle se développe, alors que le nombre de chômeurs à l'entrée de la récession était déjà plus élevé que celui atteint lors de la récession de 1974-75 et continue à augmenter dans la période de reprise annoncé dès 1983 aux Etats-Unis. Cette offensive porte sur la réorganisation des branches industrielles, sur la pénétration rapide de la robotisation, sur les conditions de travail (intensité des rythmes, flexibilité du temps de travail, temps partiel, travail par équipes en continu). L'offensive porte également sur les salaires : attaque contre l'échelle mobile ou l'indexation, réduction des salaires lors de la modification des postes de travail à l'occasion de réorganisations dans l'entreprise, blocage des salaires dans la fonction publique, combinée au blocage de l'embauche (ce qui entraîne un accroissement des charges de travail dans les postes et les chemins de fer par exemple).

Enfin, les attaques se multiplient contre différentes formes de dépenses sociales: assurances maladie, retraites, système de santé, allocations familiales, etc. Ces restrictions sont opérées dans le cadre de politiques de restrictions budgétaires, alors qu'augmentent massivement les dépenses militaires assurant un débouché à des secteurs industriels importants. Un des aspects de cette offensive impérialiste doit également être recherché dans les rapports avec les pays semi-coloniaux et semi-industrialisés : protectionnisme accru, rénovation de traités léonins, blocage des négociations de la CNUCED (accord sur les matières premières), etc. Dans les pays impérialistes européens, cette offensive se produit dans une situation où le mouvement ouvrier a reçu des coups indiscutables mais ou il dispose encore de ressources importantes. La force sociale du prolétariat, qui s'est accrue durant les années soixante et le début des années soixante-dix, n'a pas encore été atteinte structurellement par le chômage, quand bien même celui-ci exerce une pression négative réelle. La situation du mouvement syndical est marquée par les mêmes contradictions. La politique des directions - division et acceptation de l'austérité des gouvernements composés de partis bourgeois ou de socialistes et de sociaux-démocrates - combinée à la montée du chômage a entraîné un certain affaiblissement du mouvement ouvrier organisé.

Néanmoins, la baisse du nombre d'adhérents aux confédérations - qui n'est d'ailleurs pas généralisée en Europe - n'a pas empêché jusqu'ici une très large participation des travailleurs aux élections syndicales ou aux luttes quand celles-ci sont organisées. Ceci tend à souligner la force maintenue des liens organiques établis entre les travailleurs et les organisations syndicales dans la seconde moitié des années soixante et le début des années soixante-dix. D'ailleurs, une des raisons du non renouvellement des cartes syndicales dans plusieurs pays traduit, pour un secteur de la classe ouvrière, une défiance à l'encontre des appareils et n'entraîne donc pas une désertion des luttes. Enfin, lors de la reprise économique, on assiste aux premiers signes d'une recomposition des structures syndicales de base, dans les entreprises, celles sur lesquelles les travailleurs ont le plus de prise.

Des débats, incluant à la fois un bilan de la stratégie des bureaucraties syndicales face à l'austérité et la recherche d'une réponse alternative se dessinent, à des degrés divers, dans tout le mouvement syndical européen. Ces débats n'ont pas pour l'instant fait apparaître de courants cristallisés pouvant jouer un rôle de direction alternative à une échelle de masse. Mais les exemples sont nombreux où se combinent, à l'occasion des luttes, le processus de réorganisation syndicale dans les entreprises et des réalignements politiques chez les délégués et les cadres syndicaux intermédiaires.

I1. Le mouvement d'ampleur lancé en Italie depuis le mois de janvier 1984 par les conseils d'usine, en riposte à une attaque frontale du gouvernement contre l'échelle mobile, est des plus significatifs quant à la situation actuelle en Europe. Tout d'abord, il traduit cette phase

LES VOIES DE LA RIPOSTE A L'OFFENSIVE CAPITALISTE transitoire dans laquelle se trouve le mouvement ouvrier européen : une situation où l'attaque bourgeoise est très forte, mais où les acquis sociaux, économiques et organisationnels dont disposent les travailleurs, sont tels que les coups portés peuvent susciter des ripostes vives et induire en retour des crises au sein des gouvernements. Il convient de placer ce mouvement des travailleurs italiens dans le cadre plus général de la réaction des travailleurs belges contre l'austérité, de la lutte pour les 35 heures en Allemagne, de la résistance des travailleurs hollandais des services publics face aux attaques du gouvernement.

La durée et l'ampleur du mouvement en Italie, son auto-organisation à tous les niveaux, sont le produit direct des grandes forces accumulées au cours des luttes des années précédentes, concrétisées organisationnellement dans les conseils d'usine, structures syndicales unitaires, élues par tous les travailleurs, dans les entreprises. Il est significatif que le gouvernement Craxi ait introduit son attaque contre l'échelle mobile par décret, passant par-dessus le Parlement, et enlevant au PCI ses marges de manœuvres pour effectuer une diversion dans ce cadre.

Il est significatif que la riposte soit partie des Conseils d'usine, unitairement, alors qu'au sommet la division entre, d'un côté la CISL et l'UIL, qui ont accepté le décret, et de l'autre la CGIL qui l'a rejeté, était patente. Il est tout aussi important de noter que si le mouvement est parti des Conseils des petites et moyennes entreprises, sur lesquels le contrôle de la bureaucratie est moins fort, il s'est très vite étendu aux grandes concentrations, bastions traditionnels des luttes.

Il est significatif que les travailleurs aient agi avant même l'ouverture des négociations, montrant par là qu'ils avaient tiré le bilan de la lutte sur l'échelle mobile menée en 1982. A cette époque, alors que les assemblées d'usine avaient voté massivement contre les propositions du gouvernements d'alors, la bureaucratie syndicale avait, malgré tout, signé l'accord du 22 janvier 1983 qui représentait une première attaque contre le mécanisme de l'échelle mobile.

Il est significatif que les travailleurs aient fait connaître tout de suite leur double volonté : le refus de toute modification de l'échelle mobile et leur décision d'agir, par la grève immédiate, convoquée par les Conseils d'usines. Ils ont mis fin, par là, à leur pratique passée de pressions/délégations aux sommets syndicaux, qui, dans la phase de montée des luttes, avait donné des résultats positifs mais qui, depuis que les directions ont accepté la logique de l'austérité, s'est traduite par une chaîne de trahisons bureaucratiques des aspirations exprimées par la base.

Il est significatif que le mouvement auto-convoqué des Conseils d'usines ait tout de suite pris une dynamique régionale (assemblée et mise en place d'une coordination des Conseils au niveau de chaque région), d'abord à Brescia puis Milan, puis dans toutes les villes de l'Italie, et bien vile nationale : mise en place d'une coordination nationale des Conseils d'usines qui a convoqué l'assemblée de délégués du 6 mars 1984 à Milan ; manifestation nationale décidée pour le 24 mars à Rome; nouvelle assemblée nationale des Conseils prévue pour le 30 mars pour décider d'une éventuelle grève générale ; maintien en place des coordinations régionales et nationales.

Il est significatif que dès que la classe ouvrière s'est mise en mouvement, elle a commencé à polariser autour d'elle d'autres couches et mouvements sociaux : les fonctionnaires, les étudiants, le mouvement contre l'installation des missiles à Comiso. La grève quasi générale des chemins de fer, alors que les directions syndicales avaient signé un accord d'autolimitation de la grève dans ce secteur, relève du même phénomène.

Il est significatif que les militants du PCI participent massivement, et souvent prennent la tête de ces mobilisations, en front unique avec des forces centristes et d'extrême-gauche.

Enfin, en réclamant des partis de gauche qu'ils adoptent une tactique d'obstruction au Parlement pour faire tomber le décret (il doit être adopté dans un délai de 60 jours par les 2 Chambres pour avoir force de loi) le mouvement a, de fait, la perspective de faire tomber le gouvernement. On voit là se confirmer encore une fois le fait, qu'à partir d'une revendication défensive immédiate, la dynamique de la mobilisation, dans le cadre de la crise économique et des rapports de forces sociaux présents, débouche sur la question gouvernementale et du pouvoir.

III. Pour bloquer le mouvement, les bureaucraties syndicales ont cherché à passer outre les structures unitaires des travailleurs. D'abord, toutes les trois ensemble ont refusé toute consultation de la base ; puis, après l'adoption du décret par le gouvernement la CISL et l'UIL ont cherché à retirer leurs adhérents des Conseils. Cette manœuvre a échoué au niveau des Conseils d'usines qui ont partout tenu à réaffirmer leur caractère d'organes unitaires de représentation des travailleurs dans l'entreprise.

La tactique de chevauchement de la CGIL ne saurait interprêtée comme un soutien au mouvement. Il faut y voir en premier lieu la réaction d'autodéfense d'un appareil pour qui la perte de secteurs de sa base ouvrière serait beaucoup plus grave que pour la CISL et l'UIL, qui ont leurs points de force dans les secteurs d'employés.

En second lieu, la CGIL cherche à briser la dynamique d'autoorganisation en se présentant comme seule direction légitime du mouvement. C'est ainsi qu'il faut apprécier les termes de son appel à la

LES VOIES DE LA RIPOSTE A L'OFFENSIVE CAPITALISTE 7 manifestation du 24 mars 1984. Son communiqué ne parle pas de soutien à l'appel pour le 24 mars lancé par l'assemblée nationale des Conseils, mais déclare au contraire que c'est la CGIL qui convoque la manifestation et qu'elle ne souhaite pas l'adhésion des structures unitaires !

Néanmoins, des secteurs importants de la CGIL, y compris des cadres intermédiaires de l'appareil, surtout dans la métallurgie, ont soutenu le mouvement et s'y sont investis. Face à l'ampleur et à la dynamique du mouvement, la bureaucratie a cherché dans un premier temps à utiliser l'unité formelle entre appareils pour détourner un mouvement unitaire porté par les Conseils vers une politique ambiguë de négociations et de demi-concessions, et dans un second temps à parler ouvertement de scission de la fédération unitaire.

En répondant avec fermeté : « Le syndicat unitaire, c'est nous », les Conseils de délégués et les travailleurs mobilisés dans tout le pays ont voulu indiquer qu'ils rejetaient cette fausse alternative entre l'unité formelle des appareils et la scission, comme deux facettes de la même politique paralysante et qu'ils y opposent la perspective de l'unité organique, à tous les niveaux, fondée sur des structures démocratiques et sur des objectifs répondant aux besoins réels des masses salariées.

Le point de clivage des oppositions syndicales qui peuvent s'exprimer jusque dans des secteurs de l'appareil se fait effectivement sur : « lutte ou pas lutte ». Cela s'est déjà vu lors des grèves belges et à l'occasion de Talbot en France. Il ne faut pas en déduire que ceux qui peuvent se rallier à une lutte ne seront pas fluctuants dans le futur et forment déjà un secteur consolidé du courant lutte de classe. Ici, la faiblesse des partis révolutionnaires est un facteur décisif pour expliquer ces fluctuations et l'inégalité de la cristallisation.

La dynamique et les revendications des travailleurs coupent à angle droit la politique des appareils bureaucratiques et par là mettent en relief deux aspects centraux de la crise actuelle : crise de direction bourgeoise certes, mais crise de direction prolétarienne éminemment profonde.

Néanmoins, aussi bien les formes d'organisation que le degré de conscience, que les expériences, montrent un terrain fertile pour travailler dans le sens d'une solution à moyen et long terme de cette question. Mais elle ne se résoudra pas automatiquement par des regroupements d'opposition syndicale. Il faudra que soit dialectiquement liés le renforcement d'une ou de plusieurs organisations révolutionnaires, leur présence dans les entreprises et les syndicats, leur rôle d'animateurs ponctuels et partiels, faisant la preuve qu'un parti différent des partis réformistes peut fonctionner effectivement et utilement dans les luttes et le dégagement sous des formes diverses d'un véritable courant et tendance lutte de classe.

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