Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 13

La crise politique de l'Etat indien

M. Navid · Quatrième Internationale, 3e série n° 13 · avril 1984 · p. 47-72 · 13 715 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

La bourgeoisie indienne a besoin d'une victoire du parti du Congrès aux prochaines élections générales prévues pour décembre '84 - janvier '85, - élections qui pourraient bien néanmoins avoir lieu à une date plus rapprochée, et cela en dépit des dénégations de Mme Ghandi. Et plus nette serait sa victoire, mieux cela serait pour la bourgeoisie. Non qu'un tel résultat soit de nature à résoudre le problème majeur de l'Etat indien - l'instabilité croissante du pouvoir politique et la crise de direction que connait la bourgeoisie. Mais le parti d'Indira reste le seul à avoir un semblant de dimension nationale dans le pays. Sa victoire serait donc le meilleur moyen de limiter les effets des nombreuses manifestations de cette crise insoluble.

Mais il y a crise et crise. Il faut faire la différence entre les pressions de type qualitativement différent auxquelles doit faire face l'Etat démocratique bourgeois de l'Inde. Nous assistons à un développement des affrontements entre les couches traditionnellement opprimées de la société indienne et leurs ennemis de classe, ceci d'une part au sein de la société civile et d'autre part au travers de conflits les opposant à l'Etat. L'ampleur comme la fréquence de telles luttes n'ont cessé de s'accroître depuis la fin des années soixante. Il y eut ainsi la vague de lutte conduite par le mouvement Naxalite (1967-72), la grève nationale des transports ferroviaires en 1974, les démonstrations de force du prolétariat urbain organisé telles que la grève de 77 jours menée par 125.000 travailleurs des services publies à Bangalore à la mi '81 et la grève - qui dura plus d'un an - de 225.000 travailleurs du textile à Bombay. En témoigne de même la combativité grandissante des paysans sans terre (dont le nombre ne cesse de croître à la campagne ; ils y représentent aujourd'hui 30% de la population) qui s'est souvent exprimée au travers de conflits de castes entre les intouchables (qui forment la majorité des paysans sans-terre) et les « Koulaks » des castes inférieures ou moyennes ou les fermiers des castes supérieures.

Néanmoins ce n'est pas là qu'il faut trouver la source du principal problème auquel est confronté le régime. La carence essentielle des dirigeants politiques de la bourgeoisie réside dans leur incapacité à faire face à des pressions provenant d'un autre type de conflits. Il s'agit de conflits traversant la classe dirigeante, opposant différentes fractions capitalistes ; il s'agit des revendications de sans-travail possédant une instruction et issus des couches inférieures de la petite-bourgeoisie et des problèmes que pose le développement de l'activité des classes et castes dites « intermédiaires ». Ces classes « intermédiaires » regroupent d'une part les millions de paysans aspirant à la situation de capitaliste ainsi que ceux qui comptent déjà dans le nombre des paysans riches (il n'y a pas d'estimation précise de leur nombre, celui-ci doit cependant être de l'ordre de 10 à 19 millions de familles), tous appartenant aux castes inférieures ou moyennes. Elles regroupent d'autre part le nombre encore plus important de commerçants et d'artisans vivant dans les zones urbaines ou les petites villes. L'ensemble de ces couches « intermédiaires » ont connu un développement - relatif -de leur importance numérique comme de leur prospérité, les traits spécifiques du développement du capitalisme en Inde ayant eu pour résultat une accumulation rapide de profits spéculatifs et commerciaux (1).

La thèse de Kalechi, telle qu'elle est appliquée à l'Inde, notamment par l'économiste indien K.N. Raj, exagère largement l'importance des couches inférieures de la petite-bourgeoisie et de la paysannerie aisée en voyant en elles la classe dirigeante des « régimes intermédiaires ».

Les régimes « intermédiaires » ont utilisé le secteur public (en terme de capitalisme d'Etat) comme le principal levier de développement économique. Dans une société telle que la société indienne où les classes et les couches se situant entre le prolétariat et la bourgeoisie regroupent de larges masses, sinon le gros de la population, le concept de classe ou caste intermédiaire a une pertinence évidente. Les classes intermédiaires étant celles qui tirent leurs revenus de la possession de moyens de production. Ces revenus proviennent en fait surtout du travail et non de la propriété. Cependant la thèse selon laquelle il existerait en Inde un régime intermédiaire est peu crédible.

L'Etat indien ne représente aucunement une alliance des couches inférieures de la petite-bourgeoisie avec la paysannerie aisée. En dépit de l'importance croissante prise par ces couches sociales, les tentatives d'alliance sont restées timides et sans résultats. En fait P'Inde, dès avant l'indépendance, possédait une bourgeoisie industrielle importante et économiquement puissante.

Telles ont été les forces dominantes en présence dans un contexte marqué par les espoirs montants et la politisation croissante (résultat en partie de l'institutionalisation du processus électoral à tous les niveaux) des différentes couches de la société indienne qui ont mené à une inflation démesurée de revendications et pressions contradictoires, auxquelles doivent faire face les différentes structures de l'Etat indien. Les « temps forts » de ce processus de déstabilisation, à l'œuvre depuis la seconde moitié des années soixante, ont toujours reflété - bien qu'à chaque fois d'une manière spécifique - l'action de ces forces en présence, qu'il s'agisse de l'ancien parti du Congrès uni de l'après Nehru en 1969, du mouvement de Nav

Nirman du Gujarat en 73-74, du mouvement JP en "74-'75 de la déclaration d'urgence de juin '75, de la bataille pour la légitimité électorale menée par Mme Ghandi en '77, de la montée puis de l'échec du parti et du gouvernement Fanata, des luttes éclatant à tout propos entre les pouvoirs locaux et le pouvoir central, enfin des troubles survenus en Assam et au Punjab.

Les troubles survenus ces quinze dernières années n'ont cessé de s'intensifier et dépassent sans doute en ampleur tout ce qu'on peut connaître de tel de par le monde. La lecture quotidienne de n'importe quel journal « national » démontre, à l'évidence que l'Inde est une des sociétés les plus violentes de la planète. Cependant une apparence de démocratie et de gouvernement continue de prévaloir. J.K. Galbraith, l'économiste américain qui fut aussi ambassadeur en Inde, voyait dans cette société un exemple « d'anarchie appliquée » - image qui, ne se fondait pas sur une analyse pertinente, mais représentait une bonne photographie de la situation. Toutes les prophéties imaginables ont été faite concernant l'écroulement du système démocratique bourgeois en Inde et corrélativement, la mise en place par la bourgeoisie, d'une forme de gouvernement autoritaire. La décrépitude des institutions démocratiques bourgeoises est suffisamment évidente, à preuve l'institutionalisation croissante de la corruption, pour qu'on accorde crédit à ces pronostics. Néanmoins, le système démocratique bourgeois se survit, et montre tous les signes d'une continuité dans ce sens, malgré toutes les déformations qui affectent ses organes. Même la période de l'état d'urgence peut être vue comme une « aberration ». Non pas qu'elle ait été « accidentelle ». Le moment de déclarer l'état d'urgence était certainement venu, la raison en étant la volonté de Mme Ghandi de se maintenir au pouvoir après que la

Haute Cour d'Allahabad l'ait reconnue coupable de malversations électorales, verdict qui devait entraîner son départ. Mais la déclaration de l'état d'urgence fut aussi l'aboutissement logique de l'antagonisme profond entre diverses forces et courants politiques. L'état d'urgence fut une « aberration » parce qu'il n'a pas apporté de solution au problème de l'instabilité politique. L'état d'urgence n'était pas une attaque dirigée uniquement contre les classes populaires, telle que l'illustraient la mise en place d'une législation antiouvrière et la loi sur la stérilisation obligatoire dans la paysannerie pauvre. Il avait aussi pour but de « geler » l'état des rapports de forces au sein des couches dirigeantes et d'empêcher l'irruption dans le débat politique des couches « intermédiaires » montantes. C'est pourquoi l'état d'urgence a aussi paru constituer une attaque contre des forces dites de droite, telles que le RSS, tels que des opposants comme Morarji Desai ou d'autres appartenant à des fractions du Parti du Congrès opposés à Mme Ghandi, tels que le représentant du lobby des « Koulaks » du nord, Charan Singh. Aussi, on comprend que l'hostilité de ces divers éléments, à l'égard de l'état d'urgence, n'était pas feinte. Mme Ghandi a elle-même reconnu qu'il était difficile de résoudre le problème de l'instabilité politique par un exercice autoritaire du pouvoir sur une longue période. Si l'on excepte la décision draconienne concernant la stérilisation obligatoire dans les états du nord, il n'est pas faux de dire que le pouvoir autoritaire en Inde durant la période d'état d'urgence, était de type relativement souple et ne pouvait aucunement être comparé aux autres variantes rencontrées habituellement dans le Tiers-Monde. Dans les Etats du sud, par exemple, la popularité de Mme Ghandi demeurait intacte. Qui plus est, non seulement

Mme Ghandi a convoqué des élections générales en 1977, mais elle en a accepté tranquillement le verdict. En fait, une telle transition purement électorale d'une forme autoritaire de pouvoir bourgeois - certes assez souple - à une forme démocratique ne connaît pas de comparaison historique. On ne peut, toutefois, expliquer le passé récent de l'Inde ou parler de son évolution à venir sans prendre en compte la spécificité de la démocratie bourgeoise indienne. C'est seulement alors qu'il est possible de situer - même approximativement - le lieu de la véritable crise. Alors que le parlement constitue l'institution centrale de la démocratie en Grande-Bretagne, le centre de gravité du système politique Indien, depuis l'indépendance, est le parti du Congrès. La crise de direction politique de la bourgeoisie reflète, avant tout, l'effondrement de l'ancien parti du Congrès et son incapacité - en fait l'impossibilité - à mettre en place une solution de rechange pour remplir son rôle historique.

L'IMPORTANCE DU PARTI

DU CONGRES

La compréhension de la nature de l'ancien parti du Congrès ne peut être dissociée de la compréhension du mouvement national qui mit fin à la domination britannique. Ce parti du Congrès, qui dans ses traits essentiels, exista jusqu'à la fin des années soixante et la mort de Nehru, était une large coalition d'intérêts (de classes, de castes, religieux ou régionaux... etc.) basée sur la reconnaissance du fait que la satisfaction de toutes les aspirations spécifiques nécessitait de manière prioritaire le démantèlement des structures dégradantes de l'état colonial. Le caractère durable du mouvement national indien - comparable en cela à ceux du

Vietnam et de Chine, le processus de conquête de l'hégémonie au sein de ce mouvement par le parti du Congrès, fit de ce dernier et de sa direction l'instrument prédominant de médiation, non seulement de façon externe, vis-à-vis des Britanniques, mais aussi de manière interne, par rapport aux courants qui constituaient le mouvement. Le succès de la négociation avec les Anglais conduisit à un transfert pacifique du pouvoir politique qui masqua ce point crucial: le passage de la domination de classe de la bourgeoisie impérialiste à celle de la bourgeoisie industrielle indienne, passage qui fut d'autant mieux dissimulé que le Parti du Congrès jouissait d'une autonomie non négligeable vis-à-vis de cette classe. Le succès des médiations au sein du parti du Congrès lui-même permit qu'une harmonie politique relative se maintienne pendant près de vingt ans après 1947.

Le caractère fragmentaire de la transition prolongée du régime colonial à l'indépendance complète impliqua des compromis ponctuels quant à une série croissante de revendications, ce qui amena le Parti du Congrès à exercer un pouvoir administratif toujours plus important. (2)

C'est ainsi qu'à l'heure de l'indépendance, en 1947, le Parti du Congrès était pratiquement un gouvernement parallèle. Le transfert formel des pouvoirs à ce point culminant du processus ne causa donc pas de bouleversements administratifs importants dans la période de l'immédiate après-indépendance. La période prolongée durant laquelle s'est effectuée cette accumulation graduelle de pouvoirs a permis au Parti du Congrès d'éprouver et de développer une organisation complexe et sophistiquée dotée d'une hiérarchie de dirigeants bien établis dont la plupart avaient gagné respect et autorité du fait de leur participation au mouvement national.

Les structures du Parti du Congrès ont de manière générale permis que les décisions centrales soient appliquées, comme elles ont permis qu'existent représentations et initiatives locales, et enfin la sélection et la remontée vers le pouvoir central des doléances et des informations.

Dans la période de l'après-indépendance, le Parti du Congrès devint assez naturellement l'instrument de médiation par excellence. L'identification de fait du parti à l'administration étatique donna un énorme pouvoir d'arbitrage au Parti du Congrès, lui permettant d'asseoir son rôle de médiateur social (il faut dire que sans une telle symbiose étroite, la mise en œuvre de la politique gouvernementale aurait été impossible dans les campagnes dans la période qui a précédé le plan, ainsi que durant celle qui a couvert les trois premiers plans quinquennaux). D'autres partis, comme le parti de la bourgeoisie monopoliste Swatantra, étaient vus par la bourgeoisie monopoliste elle-même, comme pouvant jouer, au mieux, un rôle d'appoint, dans la bataille pour défendre ses intérêts, le lieu principal de cette bataille étant au sein du Parti du Congrès. L'échec final de formations politiques telles que le parti Swatantra ne surprit personne.

Un autre facteur essentiel du maintien de l'hégémonie du Parti du Congrès, ainsi que de la stabilité du régime politique était le type de relations existant entre les classes dominantes des campagnes et le Parti du Congrès. Une mince couche représentant le sommet de ces classes dirigeantes s'était liée au Parti du Congrès, qui malgré ses discours et les efforts qu'il menait dans le sens de réformes partielles favorables aux paysans exploités, évitait toujours prudemment d'encourager les antagonismes de classe à la campagne. Il chercha plutôt à apaiser les tensions chaque fois que possible en distribuant des miettes ici et là.

N 51

Mais les forces de transformation capitaliste de l'agriculture indienne - bien qu'encouragées par l'Etat (abolition du décret de Zamindari, mise en valeur des techniques de la « révolution verte ») - avaient leur propre dynamique. Cela les amèna à grignoter l'hégémonie du Parti du Congrès en assurant la cristallisation d'une couche toujours plus importante d'élites rurales - les Koulaks. Ceci avaient des buts toujours plus précis, ainsi qu'une attitude sans cesse plus agressive à l'égard des paysans exploités dont les attentes ne cessaient au demeurant, de croître. Le paysan Koulak, produisant un surplus toujours plus important disponible pour le marché, à partir d'exploitations essentiellement familiales, voyait automatiquement son pouvoir économique s'accroître, dans une société plus dépendante au niveau du marché alimentaire.

Les Koulaks du nord, notamment, là où la « révolution verte » avait pris son essor, commencèrent à se détacher du Parti du Congrès et à chercher de nouveaux instruments d'expression politique. Le BKD (Bharatiya Kranti Dal) et le BLD (Bharatiya Lok Dal) furent les prédécesseurs du LD (Lok Dal) de Charan Singh existant aujourd'hui. Au Pundjab, l'actuel Parti Akali est le principal porte-parole des paysans enrichis.

La montée des « Koulaks » fut un facteur essentiel du déclin de l'ancien Parti du Congrès, mais il y en eut aussi d'autres. L'avènement de l'indépendance avait aussi signifié la fin du nationalisme comme idéologie unifiante. Il fallait quelque chose pour le remplacer. La ligne du « socialisme démocratique » du Parti du Congrès fut une tentative de remplir ce vide idéologique. Cela réussit mais seulement pour une période limitée. La contrainte représentée par le « sacrifice patriotique » n'étant plus d'actualité ; et le système électoral ayant été institutio- nalisé, il allait y avoir une énorme montée d'aspirations sectorielles dans toutes les couches de la société. Certaines des couches sociales les plus déshéritées continuant par ailleurs à fournir une bonne partie de la base électorale du Parti du Congrès, leurs aspirations devaient aussi se manifester de manière plus vive. Aussi longtemps qu'un taux de croissance satisfaisant put être maintenu - en gros durant période des deux premiers plans quinquennaux - les revendications furent partiellement satisfaites. Mais dans la seconde moitié des années soixante, ces revendications avaient atteint un point critique. Il n'était plus possible d'y faire face alors que tous les secteurs de l'économie entraient en récession. Le surproduit social ne croissait plus assez vite et sa redistribution posait de plus en plus de problèmes. Tant que le secteur public avait connu une expansion rapide, on avait pu créer des emplois dans la bureaucratie. Mais, quand à la fin des années soixante, cette expansion vint à plafonner, un nouvel élément explosif s'ajouta à la poudrière sociale : les chômeurs semi-alphabétisés des zones urbaines (en effet, l'instruction élémentaire en Inde ne permet pas en règle générale de déboucher sur un autre statut).

Il était inévitable que ces couches se regroupent au sein des partis les plus divers, allant du CPI/M (Parti Communiste d'Inde/Marxiste) au Bengale occidental, au AIADMK et au DMK (Annu Dravida Munnetra Kazhagam et Dravida Munettra Kazhagam) dans le Tamil Nadu, au BJP-RSS (le parti communaliste Bharatiya Janata et son parent politique le Rashtriya Swayam

Sevak Sangh, dont l'essentiel de la base sociale se trouve dans la petite-bourgeoisie urbaine) et au Parti du Congrès ainsi qu'à des groupes dissidents de ce parti.

Au sein du Parti du Congrès, les dirigeants « respectés » se muèrent au fil du temps en représentants d'une ère révolue tandis que les développements socio-économiques de l'après-indépendance minèrent les positions des couches supérieures de la petite-bourgeoisie anglophone, qui avaient joué un rôle disproportionné dans la vie politique du pays et qui étaient les principaux gardiens des valeurs « libérales-démocratiques » propres de la démocratie bourgeoise indienne. En fait, les traits fondamentaux du Parti du Congrès, dans les dernières années de Nehru (celui-ci meurt en 1964) étaient déjà devenus très différents de ceux de l'ancien parti, bien que personne ne semble l'avoir remarqué à l'époque. Des gens tels que Prataj Singh Kairon (Punjab), Bakshi Ghulam Ahmed (au Kashmir) et Bij Palnaïk (en Orissa) se virent nommer premier ministre de leurs Etats respectifs. Ces hommes étaient hostiles aux normes libérales occidentales, ainsi qu'à « culture » prévalant dans l'ancien Parti du Congrès. Les pratiques de Mme Ghandi (qui n'appartient pas, il est vrai, à la génération du mouvement national) jouèrent un rôle déterminant à la fin des années soixante, et en 1969 lorsqu'elle scissionna le Parti à l'occasion du débat sur l'investiture présidentielle. Mais il est faux de lui attribuer la responsabilité de l'écroulement du Parti - bien que celui-ci soit surtout associé à cette scission. Son apparition peut, dans un certain sens, se comparer à celle de la gauche travailliste en Angleterre. C'est d'abord le déclin du travaillisme qui explique la montée de la gauche et non l'inverse. De la même manière, c'est bien le déclin de l'ancien Parti du Congrès qui peut expliquer la montée de Mme Ghandi et non le contraire, comme l'ont prétendu ses adversaires. Elle s'attacha aussi (cela était une tâche cruciale) à construire un nouveau type de parti avec une base sociale plus nettement délimitée.

Le Parti du Congrès du temps de

Nehru avait aussi dépendu dans une large mesure, de l'appui des « minorités du centre » - castes et tribus recensées (environ 22% de la population au total, soit respectivement 110 et 145 millions d'individus) - ainsi que des musulmans indiens (au nombre de 85 millions environ, soit 12 à 13% de la population). Ces groupes avaient tendance à voter en bloc pour le Parti du Congrès de sorte qu'ajouté au soutien de quelques secteurs de l'électorat, le vote de ces minorités était suffisant pour assurer la domination du Parti du Congrès dans le Lok Sabha et donc, le pouvoir central. Après que les élections de 1967 aient vu la disparition de la suprématie du Parti du Congrès dans un certain nombre d'Etats, à la suite de l'influence grandissante des couches et castes « intermédiaires », Mme Ghandi chercha à s'appuyer de manière beaucoup plus affirmée sur les « minorités du centre » et sur les « castes supérieures », désormais menacées par la montée des castes et couches intermédiaires. Les efforts qu'elle fit par la suite pour gagner les faveurs des Koulaks et des commerçants urbains - le vote de caste Hindou - ne lui apportèrent, en comparaison, qu'un soutien aléatoire. La configuration de l'électorat avait certes été suffisante nouveau Parti du Congrès de Mme pour assurer la conquête du pouvoir au Ghandi, elle ne pouvait par contre, lui assurer le succès, une fois au pouvoir. La situation peut se résumer ainsi. Le développement capitaliste de l'agriculture indienne a eu des conséquences politiques énormes. La formation du secteur public - l'essentiel de l'infrastructure de l'industrie lourde, de l'énergie et des transports - a apporter des emplois aux individus dotés d'une « instruction » et produits en série par un système d'éducation qui fonctionne sur le modèle d'une pyramide inversée : un niveau primaire insignifiant, et des niveaux secondaires et supérieurs d'une importance toujours plus grande et disproportionnée, le niveau général de ces « usines à éducation » étant lamentable. Dans le domaine de l'industrie, grand, moyen et petit capital ont tous prospéré. Ils ne se trouvent pas en conflit entre eux, les opérations des petites et moyennes entreprises étant très souvent dépendantes de celles des grandes. Toutes sont, par ailleurs, dépendantes du secteur public pour leurs rentrées, et leurs achats. Le caractère arriéré du capitalisme indien est illustré par le fait que les couches composées de rentiers et de commerçants se sont développées au lieu de perdre de l'importance. L'apparition du marché noir était inévitable en regard de l'immense dépendance du capital privé par rapport à l'Etat indien, du besoin de normes de protection du marché intérieur de la concurrence étrangère, et de la nécessité que soient résolus les différends entre les divers secteurs du capital. On estime que l'économie parallèle représente à peu près un quart du volume total des opérations économiques. Par ailleurs, le caractère inégal de la croissance économique de l'Inde a eu pour conséquence que le chômage et l'inflation demeurent des problèmes permanents. Le résultat de ce type de développement économique a été la cristallisation de « nouvelles couches intermédiaires » tant dans les villes que dans les campagnes. L'argent provenant de l'économie parallèle est utilisé pour le financement de certains partis politiques. Le lumpen-prolétariat ne cesse de se développer et participe toujours plus à la vie politique. On assiste à une commercialisation de toutes les valeurs, phénomène qui tend à remplir le vide créé par le déclin de la vieille éthique libérale qui marque le Parti du Congrès du temps de Nehru et Gandhi et la création d'un modèle de démocratie parlementaire de type britannique doté d'accessoires américains. Le change- ment dans l'idéologie du Parti du Congrès, lié en fait à une modification de fond de toutes les valeurs politiques, provient de manière évidente, du déclin économique et social, des couches anglophones et de «l'intelligentsia» qui avaient jusqu'alors fourni l'essentiel des effectifs du parlement, de la bureaucratie, à ses échelons moyens et supérieurs et du corps enseignant. Deux-tiers des membres du Parlement appartiennent aujourd'hui aux élites du monde rural, à l'inverse de l'époque ou des gens appartenant à des professions telles que celles d'avocat ou d'enseignant pouvaient prétendre représenter les intérêts de la paysannerie.

LES DIVERS MOUVEMENTS

Quasiment tous les mouvements sociaux, depuis la révolte Naxalite, ont été liés, d'une manière ou d'une autre, dans leur phase initiale, à des revendications économiques, notamment à celles liées au chômage et à l'inflation. Certains, comme le « Gujarat-J.P. Movement » -à partir de revendications concernant la hausse des prix ont connu une dynamique qui les a amenés à formuler des revendications directement politiques telles que la dissolution du parlement de l'Etat (Gujarat) et l'abandon du pouvoir central par Indira Gandhi. D'autres, comme ceux luttant pour des emplois préférentiels et pour des facilités scolaires (problème crucial pour les castes et les Musulmans ainsi que - d'un point de vue opposé - pour les secteurs en croissance permanente de la petitebourgeoisie urbaine) proviennent à l'évidence de la peur du chômage.

Ainsi, même les troubles prolongés qui ont affecté l'Assam, contre l'afflux d'« étrangers » originaires du Bangla-

Desh, ne peuvent être expliqués si l'on fait abstraction d'un contexte marqué par l'exploitation socio-économique de cette région par des Indiens non origi naires de l'Assam (mais venant du Marwar ou du Punjab), par l'insuffisance de débouchés professionnels offerts à la petite-bourgeoisie de l'Assam (dont les étudiants, qui sont à la tête du mouvement) des pressionsliées à l'afflux extérieur - que subit l'agriculture de subsistance, du climat de chauvinisme culturel créé par les premiers immigrés Bengalis, établis depuis de longues années. L'agitation des paysans - Koulaks dans les différents états de l'Inde - le Lok Dal dans le nord, le mouvement apartidaire de Sharad Joshi pour la hausse du prix de vente en gros du lait et des oignons au Maharastilra, la lutte pour l'abaissement des taxes gouvernementales (taxes sur l'irrigation) au Karnataka, le « lobby » du coton de Narain Swany Naidu au Tamil Nadu - provient toujours de la recherche de profits plus importants, par la baisse des prix de revient et l'augmentation des prix de vente de la production destinée au marché.

Dans un contexte caractérisé par le maintien de l'inflation, les revendications salariales ainsi que la revendication d'une allocation de vie chère peu élevée (qui pose le problème de l'échelle mobile des salaires) ont été pratiquement toujours à l'origine des grèves ; des grèves du zèle ou des débrayages chez les travailleurs de l'industrie. Dans le cas de la grève historique des ouvriers du textile à Bombay, les travailleurs exigèrent que soit reconnu le syndicat qu'ils avaient construit eux-mêmes (le Maharashtra Cirni Kamyar Union dirigé par Datta Samant) et non le Rastriya Mill Mazoloor Sabha, syndicat patronal profondément haï et discrédité, qui était dirigé par l'appareil du Parti du Congrès. C'était une revendication éminemment politique, qui pour la première fois signifiait l'affrontement avec le parlement et le pouvoir de l'Etat sur lequel il s'appuyait. Cette revendication fut néanmoins mise en avant, car elle était une précondition salaires qui étaient la préoccupation pour arracher les augmentations de principale des travailleurs du textile.

De même, les conflits au sein des communautés et des castes à la campagne sont pour l'essentiel le résultat des pressions et des revendications provenant de changements socio-économiques jugés inacceptables par telle ou telle autre couche dominante. Par exemple, l'afflux de devises provenant des pays du Moyen-Orient, la demande importante concernant les qualifications et la production des artisans de la minorité musulmane, ont changé les rapports que celle-ci entretenait avec les élites Hindoues locales. La jalousie d'une part, l'exhibition complaisante d'une richesse nouvellement acquise, s'exprimant le plus souvent au travers de conflits religieux d'autre part, ont conduit à des déchirements et à des explosions. Même les troubles causés par le parti Akali au Punjab sont en grande partie le produit de la lutte que mènent les paysans « Koulaks » Sikhs - économiquement dominants (ils représentent 30% de la population du Punjab) pour obtenir de nouveaux avantages économiques de la part du gouvernement de l'Etat et du pouvoir central. Avec les Sikhs (représentant 52% de la population) d'une part et les Hindous (représentant 45%) d'autre part, la lutte ne peut être généralisée en incluant aussi les citoyens des villes Sikhs non-« Jat » qu'en montant en épingle certaines doléances - par ailleurs légitimes - à caractère culturel, religieux ou politique. Il y a deux grandes leçons à tirer de l'histoire de ces mouvements. Le type de croissance économique que connaît l'Inde amènera dans l'avenir une répétition de tels mouvements sociaux. Ni le chômage, ni les poussées d'inflation, ne peuvent être éliminés. Les revendications économiques demeureront importantes. Un fait peut surprendre : la corruption n'a pas été, en soi, un élément dans le développement des mouvements sociaux, bien qu'elle ait, à l'évidence, écœuré une bonne partie des électeurs et qu'elle ait été une des principales causes de la décadence des institutions démocratiques bourgeoises.

Le second point, c'est le fait que même là où beaucoup de ces crises sociales ont pu être résolues, cela n'a pas pour autant renforcé le rôle de médiation du Parti du Congrès. En fait, les méthodes utilisées pour apporter des solutions aux revendications, ont plutôt entamé la légitimité du régime. Il est devenu de plus en plus clair pour ceux qui sont à l'origine des mouvement d'agitation, que c'est seulement en faisant monter les enchères, en élargissant leurs mouvements et en menaçant de réaliser des alliances politiques avec des partis d'opposition ou avec des fractions dissidentes du Parti du Congrès, qu'ils ont une chance de voir satisfaites certaines de leurs revendications. Ces luttes, loin de se répercuter uniquement à l'intérieur du Parti du Congrès, se manifestent à présent largement à l'extérieur de ses structures. Ces deux dernières années, ce sont des organisations à l'extérieur du Parti, qui ont pris la tête de certains de ces mouvements. Le mouvement Sharad Joshi et le mouvement dirigé par les étudiants en Assam sont deux exemples, quoiqu'il soit encore trop tot pour voir dans ces signes l'amorce d'une tendance durable. Mais le point essentiel demeure : c'est le combat contre le Parti du Congrès, plutôt qu'à l'intérieur de celui-ci, qui s'avère payant, au moins partiellement. Et lorsque le pouvoir central fait preuve de fermeté, comme dans le cas de l'Assam, le prix que doit payer le Parti du Congrès pour ces victoires partielles, est un déclin de sa popularité.

LE PARTI DU CONGRES D'INDIRA GANDHI

Le déclin de l'ancien Parti du Congrès et la disparition du consensus politique qui lui était lié, ont aussi entraîné la montée de la personnalité de Mme Gandhi. En effet, le caractère national du Parti du Congrès ne réside plus à présent dans l'héritage de l'ancien Parti, ni dans l'aura dégagée par l'histoire du mouvement national. Il provient avant tout de la popularité personnelle de Mme Gandhi celle-ci étant réellement nationale et de masse. C'est là un fait que Mme Gandhi reconnaît elle-même. Bien que la commission électorale ait établi que seul le Parti du Congrès (I), parmi la profusion de partis baptisés eux aussi Parti du Congrès - O, S, ou J - pouvait se réclamer du titre de Parti National du Congrès Indien, Mme Gandhi a préféré conserver la dénomination de Parti du Congrès (I).

Quelque soit son amour pour le pouvoir personnel, son souci le plus sérieux depuis une dizaine ''années, a été de maintenir le caractère « natioral » du parti, d'assurer une meilleure structuration de ce parti, de par toute l'Inde, et ce plutôt que de soigner sa propre image charismatique, celle-ci bénéficiani déjà d'une large publicité. Les dangers de la situation actuelle sont tout à fait évidents. L'absence d'une hiérarchie reconnue et d'élections représentatives à tous les niveaux (il n'y a pas eu d'élections organisationnelles dans le Parti du Congrès depuis 10 ans) signifie que la direction suprême du parti (Mme Gandhi, Rajiv Gandhi, ainsi qu'une poignée de ses proches) n'a aucun contrôle réel sur les instances régionales et locales du parti.

Etant donné que sa stature indiscutable représente le seul ciment, la seule véritable assise du parti, aucune fraction, aucun individu au sein du Parti du Congrès (I), n'ose s'opposer ouverte- ment à elle. Cela n'est d'ailleurs pas nécessaire. Alors qu'ils l'assurent d'une obéissance, toute formelle, et ce de la manière la plus abjectement servile - pratique largement répandue dans tout le parti - dans les faits, ils ignorent ou outrepassent ses directives. Bien que Mme Gandhi ait entre ses mains le pouvoir de décision ultime, celui de faire respecter la discipline, bien qu'elle puisse renvoyer d'un seul mot n'importe quel premier ministre, il lui est impossible d'intervenir directement à tous les niveaux de l'appareil du parti. Le fractionnalisme s'étend comme jamais auparavant, tant la lutte pour obtenir des bribes de pouvoir devient aujourd'hui l'objectif principal de l'activité politique. Son incapacité à contrôler le parti fait que la popularité personnelle de Mme Gandhi, tend à apparaître comme plus fragile. Elle a peu de moyens de superviser le fonctionnement du parti, les membres de celui-ci au sein des gouvernements d'Etats, les comités de districts ou les « panchayats »-structures villageoises -dominées par le Parti, et ce bien qu'elle soit la dirigeante du Parti et soit perçue comme telle. L'absence d'une structure dotée de cohésion signifie aussi qu'il n'existe aucun tampon entre elle-même et les différents conflits locaux au sein du parti. Le problème posé par l'instabilité politique croissante, le besoin d'une organisation politique stable, organisée de manière cohérente, représentée et bien implantée sur tout le territoire, sont profondément ressentis par les défenseurs les plus lucides de l'Etat indien et du régime bourgeois. Bien que le Parti du Congrès (I) ne soit pas - loin s'en faut - cette organisation, la bourgeoisie industrielle reste loyale envers lui pour deux raisons. Tout parti détenteur du pouvoir central jouit d'un immense respect et d'une grande autorité du fait de la dépendance financière de cette bourgeoisie par rapport au crédit contrôlé par le pouvoir central, par le biais du système bancaire nationalisé, par rapport à tous contrôles gouvernementaux, et enfin par rapport aux fournitures et aux commandes du secteur public, dont dépend le secteur privé.

Ainsi cette même bourgeoisie qui avait soutenu Mme Gandhi durant l'état d'urgence se tourna en bloc vers le parti Janata lorsque celui-ci accéda au pouvoir central, car c'était ce parti qui contrôlait désormais les leviers décisifs du pouvoir administratif et financier. On a dit que, dans le parti Janata, le penchant à favoriser les couches et castes castes « intermédiaires » était plus marqué qu'au sein du Parti du Congrès (L), et cela à cause de la présence dans ses rangs du Lok Dal et du Jana Sangh, mais cela n'apparaît pas de manière évidente. Le professeur Raj Krishna, membre dirigeant de la commission de planification sous le gouvernement Janata, a montré la similitude frappante des subventions dans le cadre du plan et du budget, qu'il s'agisse du gouvernement Janata de l'après-état d'urgence, ou du gouvernement formé par le parti du Congrès après les élections de 1980 (3).

Mais c'est à peine un an après l'arrivée au pouvoir du Parti Janata, que cette bourgeoisie, du moins certains de ses secteurs les plus importants, commença à se tourner à nouveau vers le parti de Mme Gandhi. En effet, il devenait de plus en plus évident que les dissensions internes au Parti Janata avaient des proportions inquiétantes, et il apparaissait que c'était Mme Gandhi qui représentait la meilleure garantie pour l'établissement d'un régime politiquement stable, que c'était elle la plus capable de faire accepter des compromis et des marchés aux différentes fractions existant au sein de la couche dirigeante. Une véritable unification du Janata, faisant de celui-ci plus qu'une large coalition d'intérêts, aurait nécessité que les représentants des castes paysannes au sein du parti acceptent de voir ce parti dirigé centralement par quelqu'un ne représentant pas la paysannerie. Or, cette perspective déplaisait à Charan Singh, le leader du Lok Dal.

Les choix de la bourgeoisie se manifestèrent lorsque le Janata s'effondra et que le Parti du Congrès (I) fit son retour au pouvoir en janvier 1980 avec une majorité de plus des deux-tiers au Lok Sabha, et des victoires comparables lors des élections aux assemblées législatives des Etats.

Ainsi ce n'est pas le programme Ainsi économique et social du Parti du Congrès (I), pas plus que sa politique étrangère, qui distingue celui-ci de ses concurrents bourgeois. En fait, il existe a présent un consensus idéologique au sujet de l'économie indienne - il est clair qu'il s'agit d'une économie capitaliste. Le temps où l'on parlait « d'économie mixte » est révolu. Ce n'est pas le parti Janata, sans doute plus pro-occidental, mais le Parti du Congrès (I) présenté comme plus proche des Soviétiques, qui a négocié un prêt de 5,8 milliards de dollars avec le FMI, et qui, en politique étrangère, a cherché à atténuer l'antagonisme avec les USA, notamment par le biais de la visite officielle de Mme Gandhi aux Etats-Unis à la mi-1982. Aujourd'hui ces différents partis peuvent avoir des divergences quant au degré de contrôle gouvernemental qu'il convient d'établir, quant à savoir dans quelles limites on doit encourager le développement du secteur privé, ou à propos du taux d'augmentation des prix d'achats que l'on peut proposer aux Koulaks. Mais pour l'essentiel les perspectives économiques sont communes : encourager le développement du marché, développer la puissance du secteur privé, réduire les pouvoirs des syndicats, encourager les Koulaks à accroître leur production pour le marché, en leur offrant des prix d'achats plus élevés, et une baisse de leurs prix de revient en leur apportant l'aide du crédit pour la mécanisation, la capitalisation et la commercialisation de l'agriculture ; réduire les taxes professionnelles, encourager le marché des actions, maintenir la puissance du secteur public et moderniser certaines de ses branches, assurer des revenus plus élevés aux cadres et aux techniciens, limiter la croissance de l'économie parallèle, tout en apprenant à vivre avec elle.

Le principal avantage du parti du Congrès (I) sur l'opposition est le fait qu'il n'existe aucune alternative à caractère national, et qu'aucun parti ou coalition n'est à même d'assurer la fidélité électorale de secteurs aussi divers de la société indienne. Mr. Chandrasekhar, leader du Janata, et par ailleurs un des seuls politiciens à avoir une image « propre », a entamé à la mi '83 un « padyatra » (voyage à pied) de 4000 km depuis la pointe sud de ¡'Inde jusqu'à la capitale, visitant des milliers de villages. L'accueil très enthousiaste qui lui a été généralement réservé, montre l'importance de l'image « personnelle » dans la vie politique indienne. Pendant un moment, ce voyage fit monter la cote de Chandrasekhar, en qui l'on vit un politicien capable d'acquérir une audience « nationale » comparable à celle de Mme Gandhi. Bien que cette potentialité existe toujours, il est néanmoins encore loin d'avoir la stature qui est celle de la dirigeante du Parti du Congrès (I).

L'effet du voyage publicitaire s'est totalement estompé. L'avantage du

Parti du Congrès (I) réside, avant tout, dans la popularité personnelle de Mme

Gandhi et ce qui importe au sein du parti est la fidèlité à une personne et non à une idéologie. Il est difficile de déterminer l'origine de cette attraction.

La « domination d'un individu » illustre peut-être le dépassement de l'écla tement et des divisions de la société indienne. La psychologie Hindoue, le désir d'ordre et de subordination à une autorité unique, peuvent se révéler une explication aussi plausible que d'autres à caractère socio-économique. Ce n'est pas du bonapartisme. Il est difficile de dire de quoi il s'agit. Mais cela donne un indice, si l'on veut expliquer pourquoi il est devenu indispensable au Parti du Congrès (I), s'il veut demeurer une entité « nationale », de pouvoir mettre en avant un individu disposant d'une stature équivalente, au cas où le problème du remplacement de Mme Gandhi se poserait. Le culte de Sanjay Gandhi, ainsi qu'à présent de son frère, Rajiv Gandhi, a été ouvertement encouragé. Etant donné l'impossibilité de revenir au fonctionnement de l'ancien parti du Congrès, cela semble la seule issue. Aussi aucun effort n'a été épargné pour asseoir la personnalité des fils de Mme Gandhi. La conférence nationale pan-indienne des Comités du Parti du Congrès (AICC) fut l'occasion de préparer le terrain pour donner à la personnalité de Rajiv une dimension nationale. Bien que n'étant nominalement qu'un des secrétaires généraux du Parti du Congrès (I), il est en réalité la deuxième personnalité du régime à l'heure actuelle. Les défenseurs les plus lucides d'un état Indien stable et puissant, sont disposés à accepter l'intensification du culte de Rajiv. Le caractère anti-démocratique, « dynastique » et immoral de cette façon d'exercer le pouvoir, n'est donc pas en cause, mais plutôt la question de savoir si Rajiv peut devenir « une seconde Mme Gandhi », et par là même préserver la stabilité ou pour être plus exact, garantir le moins d'instabilité possible au régime démocratique bourgeois. Car, tout compte fait, n'importe quelle forme de système à fonctionnement démocratique, demeure une solution bien préférable pour la bourgeoisie indienne par rapport à un dispositif de type autoritaire, lorsqu'il s'agit de faire face aux conflits non-économiques, provenant des différences ethniques, culturelles et linguistiques que connaît la société indienne.

La difficulté qu'il y a à « ré-organiser » le Parti du Congrès (I), dans toute l'acception du terme, a amené Mme

Gandhi à faire en aparté cette réflexion - au demeurant largement répercutée -« Où est le parti du Congrès que je devrais ré-organiser ?... Pourquoi ai-je besoin du parti ? Je peux m'en remettre à l'appareil administratif pour m'occuper des affaires du pays ». Par ailleurs, elle a si peu confiance dans la solution consistant à augmenter le pouvoir des dirigeants locaux du Parti, que la seule «ré-organisation » qu'elle trouve acceptable est celle entreprise par ceux en lesquels elle a le plus confiance - tout d'abord Sanjay Gandhi, et à présent Rajiv Gandhi.

C'est à l'époque de l'état d'urgence que Sanjay Gandhi s'efforça de créer un nouveau type d'organisation de masse du Congrès. Utilisant les jeunesses du Parti du Congrès (I) comme cheval de bataille, il intégra à la direction toute une clique d'oisifs de niveau primaire, individus sans intégrité ni engagement idéologique quelconque. Surtout motivés par l'hostilité envers la culture de l'ancien Congrès, envers les valeurs libérales-démocratiques, cette clique trouvait son complément dans une couche plus large de couches intermédiaires qui étaient des « lumpens » issus d'un milieu moins favorisé et moins éduqué. Loyaux envers leur chef et impitoyables, ils donnèrent d'eux une image conforme aux objectifs qu'ils avaient, tels que « raser les tandis ». Efficaces, dynamiques et revitalisants, ils ne le furent pas. Cette « nouvelle brigade » tant vantée, était en fait si fragile qu'elle ne put survivre à la mort dans un accident d'avion, de son leader, Sanjay Gandhi, en juin 1980. Aujourd'hui est venu le tour de Rajiv Gandhi. Il tente de construire une nouvelle structure organisationnelle, à partir principalement des jeunesses du

Parti du Congrès (I), du syndicat national des étudiants indiens - contrôlé par le parti - et de son organisation à caractère social, le Seva Dal. Son but est le même que celui de son frère décédé. Sa démarche et ses choix sont différents. Il veut donner un caractère professionnel au travail des Jeunesses et du Seva Dal. A cet effet, il a recruté, au moyen d'un examen spécial, 434 coordinateurs issus des Jeunesses du Parti (âgés de 25 à 28 ans), tous diplômés scolaires (India today, septembre '83). Après six semaines de formation intensive, payés 500 roupies par mois, ils sont envoyés près des instances de districts du Parti, où les membres des parlements locaux doivent les accueillir et leur fournir des moyens de déplacement. Leur tâche : informer sur l'évolution des affaires en cours dans les districts et sur le niveau atteint dans l'application du programme en 20 points. Ce programme, reprenant des aspirations populistes aussi habituelles qu'irréalisables, est ce qui sert de matériel idéologique à cette nouvelle force dont l'image de marque sont « la compétence » et « les méthodes professionnelles du travail ». Dans le même temps, 372 instructeurs du Seva Dal ont reçu une formation de deux semaines et chacun d'eux est supposé entraîner une force de 20.000 personnes qui à son tour entraînera quelque 700.000 personnes, qui à leur tour agiront comme relais dans la mobilisation pour les élections. Ce gigantesque effort, en vue de contourner la « maison mère » plutôt que d'essayer de la transformer, est une tentative vouée à l'échec. Le soutien de la population rurale, quand il existe, est canalisé par les dirigeants locaux du Parti du Congrès (I). Le type de mobilisation que Rajiv Gandhi souhaite institutionnaliser, n'est pas possible sans l'aide des comités de Pradesh (régions), districts et panchayat (villa- ges) du Parti, ou les « lumpens » règnent en maîtres. Les mêmes « tiennent » bien les comités de jeunesse du Parti à ce niveau, et la collaboration avec les « coordinateurs », à la direction, quelque soit le degré qu'elle atteigne, n'y changera rien. C'est la généralisation du « parrainage » et des faveurs monnayées qui domine. Le modèle de « nouvelle brigade » de Rajiv Gandhi se superpose dans le meilleur des cas, à un système fondé sur toutes sortes de dépendances, et ce système se perpétue sans problèmes. Tant qu'il s'y prendra de cette manière et ne s'attaquera pas directement au pouvoir des 17 premiers ministres du Parti du Congrès (I) et des quelque 400 ministres des Etats - chacun ayant leurs propres privilèges et leurs lobbies -, il sera toléré. Mais une véritable revitalisation des structures du parti nécessiterait la mort politique de ces courtiers. L'éventualité d'une telle confrontation, qui amènerait ces derniers à se défendre par tous les moyens, y compris en joignant l'opposition, n'est pas à l'ordre du jour. Le problème crucial de l'instabilité politique demeure insoluble.

LA POLITIQUE ETRANGERE

DE MADAME GANDHI

La politique étrangère de l'Inde est très largement déterminée par ses rapports avec deux pays : la Chine et le Pakistan. Depuis la guerre du Bangladesh de 1971 et sa victoire sur le Pakistan, la grande ambition de l'Etat indien a été de dominer l'Asie du Sud et de se faire reconnaître comme première puissance de la région. Cette cause a trouvé un champion infatigable et habile en Madame Gandhi. La présidence du Mouvement des Non-Alignés

(MNA) a échu à l'Inde pendant le mandat de premier ministre de Madame

Gandhi. Elle a cherché à en profiter pour élargir son prestige en Inde et au niveau international. Mais cette préoccupation est restée au second plan, derrière l'objectif suprême qui a été d'empêcher « l'hégémonie des superpuissances » dans la région sud-asiatique, c'est-à-dire de laisser le champ libre à la domination indienne. En fait la direction du MNA, avec ses grands principes de non-ingérence et d'égalité entre nations membres indépendantes et souveraines, ne s'accorde guère avec l'ambition secrète indienne d'établir son hégémonie sur toute l'Asie du Sud. Le rival principal de l'Etat indien en Asie du Sud est bien sûr le Pakistan. En un certain sens, la guerre de 1971 a décidé du rapport de force entre les deux pays : l'Inde en est sortie avec une supériorité irrévocable. Cependant, malgré les génuflexions de Bhutto à cette réalité, lui-même et ses successeurs ont cherché à rester en état de soutenir la concurrence et la rivalité de ce voisin plus puissant en forgeant des liens vigoureux entre le Pakistan et le monde arabe. Il y a eu la bombe soi-disant islamique, produite par le Pakistan, financée par certains régimes arabes, sans doute aussi pour leur propre usage. L'Amérique continuant à considérer le Pakistan comme son « allié stratégique » dans la région (surtout depuis l'invasion soviétique en Afghanistan), et les relations sino-pakistanaises à se renforcer (il existe de nombreuses preuves d'une aide chinoise au Pakistan pour la fabrication de la bombe atomique), le gouvernement indien s'est nettement irrité de la témérité pakistanaise. Il existe depuis longtemps deux camps au sein de l'établissement diplomatique indien. L'un soutient le démantèlement du Pakistan. L'autre craint qu'une telle issue, surtout si elle favorisait la création de régimes radicalisés, comme par exemple au Balouchistan, ne constitue un danger encore plus grand qu'un Pakistan uni, même hostile à New Delhi, mais susceptible d'accepter les réalités de la puissance sur le attitude plus conciliatrice à l'égard de terrain, et done d'au une l'Etat indien. Les événements ont, d'une certaine manière, déjà rendu ce débat caduc. En effet, après la remontée de la résistance contre le régime Zia à laquelle on vient d'assister dans la province pakistanaise du Sind, il est clair que la désintégration finale du

Pakistan n'est plus qu'une question de temps, même s'il devait y avoir un interrègne de gouvernement du PPP (le

Parti du Peuple Pakistanais de l'ancien premier ministre Bhutto, dirigé à l'heure actuelle par sa femme et sa fille). Il n'est pas sûr que cette donnée ait déjà été intégrée à la réflexion du Ministère des Affaires étrangeres indien, mais Madame Ghandi (qui fait sa propre politique étrangère) est décidée à tirer tout le profit qu'elle peut des troubles au Pakistan. La stabilité relative de l'Inde contraste positivement avec l'agitation qui sévit par-delà sa frontière nord-ouest, observation qui ne saurait échapper aux Etats-Unis.

Une vision commune sous-tend la réaction indienne aux troubles du Pakistan et du Sri Lanka. Oubliant la conduite qui sied à un membre ordinaire du MNA, sans parler de son président, le gouvernement indien a fait des déclarations qui sont des exemples d'ingérence caractérisée dans les « affaires intérieures » de ces deux pays. La réaction courroucée des présidents Jayawardene du Sri Lanka et Zia du Pakistan à ce sujet ne manquait pas de justesse. Dans un certain sens, il s'agit de l'arrivée à maturité de l'Inde dans son rôle de première puissance régionale de l'Asie du Sud. Les déclarations partisanes de Madame Gandhi sur les événements dans ces deux pays traduisent une articulation considérablement plus consciente d'une politique étrangère régionale beaucoup plus ambitieuse.

C'est particulièrement évident dans le cas du Sri Lanka qui vient de connaître les récentes émeutes massives contre les aya va de connaitre

Tamouls. L'Inde a accordé le refuge aux dirigeants tamouls sri-lankais dans le Sud, et sa réaction a été très différente de celle qu'elle avait eu en et sa

1971, au moment de la révolte du JVP au Sri Lanka. A l'époque, une myriade de nations, y compris l'Inde, le Pakistan et les superpuissances avaient versé leur obole pour remettre le régime de

Bandaranaike sur pied. Or, cette fois-ci le gouvernement indien a fait comprendre qu'il ne tolérerait aucune ingérence par un autre pays dans les affaires intérieures du Sri Lanka. New Delhi a réagi très fermement et avec une hostilité ouverte aux rumeurs selon lesquelles le président Jayawardene sollicitait une aide occidentale, et notamment à l'éventualité d'un déploiement de troupes britanniques pour arrêter la dégradation de la situation et maintenir l'ordre. Il ne s'agissait pas simplement de la sympathie indienne face aux malheurs des Tamouls sri-lankais. La conduite indienne dans le passé, notamment à l'occasion de l'infâme pacte Shastri-Shrimavo, en 1964, témoigne assez de l'insensibilité indienne sur ce chapitre. Si les considérations intérieures notamment un effet négatif sur la popularité du Parti du Congrès(I) dans l'Etat de Tamil Nadu, face à un éventuel manque de fermeté de Madame Gandhi, ont joué dans sa décision, la principale raison de l'intransigeance indienne tenait à sa conviction que l'Inde devait ostensiblement participer à la solution de la crise sri-lankaise si elle ne voulait pas voir sa crédibilité actuelle et son prestige futur de première puissance régionale remis en question. En ce qui concerne les relations indiennes avec la Chine et les superpuissances, l'optimisme qui avait marqué le laissé la place à une évaluation plus a madame andhi a sobre des possibilités d'amélioration de ces relations. A la fin de 1981, malgré les fortes pressions soviétiques, elle a refusé de se rendre en URSS à l'occasion du dixième anniversaire du Traité d'Amitié Indo-Soviétique dont la signature remonte à la veille du déclenchement de la guerre du Bengladesh de décembre 1971. Dès les premiers mois de 1982, il était clair que Madame Gandhi s'apprêtait à prendre une initiative importante visant à améliorer ses relations avec les Etats-Unis.

Les contours essentiels de la politique étrangère indienne ont été établis à la fin des années cinquante. Cette politique comporte un penchant pour l'URSS motivé par des raisons de politique et de sécurité (la seule exception a été la guerre sino-indienne de 1962 au cours de laquelle l'Inde a sollicité l'aide occidentale). On assiste maintenant à un intérêt croissant pour des relations économiques améliorées avec l'Occident. Ce penchant prosoviétique était nécessaire en raison du soutien diplomatique soviétique à la position indienne sur la question du Cachemire ; du fait que le Pakistan était généralement resté l'allié privilégié des Etats-Unis (l'Inde était un pays trop grand et trop puissant pour accepter le type de statut que les Etats-Unis exigent en général de leurs alliés du TiersMonde); enfin parce qu'au moins jusqu'à la fin des années soixante, l'aide économique soviétique avait été vitale pour renforcer le secteur public.

Or, après l'établissement de cette infrastructure industrielle et la défaite décisive du Pakistan en 1971, suite aux deux guerres indo-pakistanaises précédentes dont l'issue avait été douteuse, les préconditions d'un tournant limité de l'Etat indien vers les Etats-Unis étaient remplies. Cette tendance s'est par ailleurs trouvée renforcée par les formes du développement économique capitaliste du pays, par la demande accrue de la technologie de pointe occidentale, et par le fait que l'invasion russe en Afghanistan avait porté les Soviétiques assez près des frontières de ce que l'Etat indien considère comme sa propre « sphère d'influence » pour que ce dernier en ressente un certain inconfort. En même temps, le fait que 'URSS faisait des ouvertures à la Chine et au Pakistan a contribué à pousser Madame Gandhi à chercher à élargir ses propres options. Cependant, malgré tout l'éclat de la visite de Madame Gandhi aux EtatsUnis en 1982, les résultats concrets de cette initiative ont été très maigres. L'élan que Madame Gandhi en attendait ne s'est pas matérialisé. Ceci découlait fondamentalement de l'intérêt que les Etats-Unis portent pour le Pakistan comme Etat de première ligne face à l'Afghanistan occupé par les Soviétiques et comme allié potentiel dans le Golfe persique, et donc de leur soutien militaire (par le biais de ventes d'armes massives) et politique pour le général Zia. Sans exclure la possibilité d'une amélioration qualitative des rapports américano-indiens, il faut noter que cette éventualité dépend d'une évolution préalable de Washington dans le sens d'un éloignement des préoccupations « stratégiques » et multilatérales et d'un intérêt plus grand pour les « avantages » bilatéraux d'une liaison avec l'Inde. On perçoit une certaine amélioration des relations sino-indiennes, mais pas un dégel significatif. La querelle frontalière qui n'est toujours pas résolue, reste l'obstacle principal, d'autant plus que les Chinois sont désormais moins portés que les Américains à sous-estimer le degré d'indépendance de FInde par rapport à l'Union soviétique. La Chine a proposé un « accord global » qui trancherait les différends sur la base de la ligne actuelle de démarcation. Les

Indiens ont proposé une démarche secteur-par-secteur que les Chinois sont très près d'accepter. Dans cette affaire, c'est le temps qui est le facteur essentiel car, du point de vue indien, ce qui compte le plus c'est la création d'un climat où l'abandon de territoires jadis revendiqués comme indiens, à la Chine, ne sera pas perçu par l'opinion publique indienne comme une trahison. Sans ces concessions, le différend ne sera pas résolu. Entretemps, les deux parties soulignent l'importance d'améliorer d'autres aspects de leurs relations bilatérales (échanges culturels, commerce, etc...) et de maintenir l'élan des négociations sur la question frontalière.

LA GAUCHE INDIENNE ET LES

PERSPECTIVES D'AVENIR

Les partis réformistes de masse de la gauche, le PCI et le PCM, sont, chacun à leur manière, coincés dans leur ghetto. Le PCI est un parti en déclin. Ses bases électorales sont dispersées. Son influence sur la main-d'œuvre urbaine par le biais des syndicats contrôlés par le parti, est en perte de vitesse. Sa fédération syndicale, le Congrès des Syndicats Pan-Indien (A11-India Trade Union Congress-AITU) ne domine plus les ouvriers du textile à Bombay. Le parti avait déjà connu une scission entre les pro-Dangeistes (S. Dange était un ancien membre du Politburo et le dirigeant syndical le plus connu du PCI) qui soutiennent une alliance étroite avec Madame Gandhi et ont formé leur propre organisation, le Parti communiste pan-indien (All-India Communist Pary - AICP), et l'organisation-mère, le PCI. Mais même dans l'organisationmère, il existe un clivage grave entre ceux qui veulent créer un « front patriotique anti-impérialiste », c'est-àdire une alliance avec le Congrès(I) de Madame Gandhi contre les « forces communalistes », c'est-à-dire le BJP, et ceux qui acceptent la politique officielle de « front de gauche et démocratique », le terme qui désigne un front électoral populaire d'agitation avec les autres partis bourgeois (sauf le BJP) contre le

Congrès(I) « autoritaire ». Officiellement, le PCI est également en train de renouer des liens avec le PCM en vue d'unifier le mouvement communiste sur le long terme.

Plusieurs raisons ont poussé le PCI à adopter cette stratégie. Premièrement, l'expérience de l'état d'urgence l'a rendu méfiant à l'égard de la politique intérieure du Congrès(I), qu'il perçoit comme la promotion de tendances capitalistes et « autoritaires ». Deuxièmement, les positions du PCI et du PCM sur les questions internationales sont désormais quasiment identiques, puisque le PCM entérine généralement la position de Moscou. Troisièmement le PCI reconnaît maintenant qu'il est le plus faible des principaux partis communistes, et de loin, et quelle autre voie pourrait-il trouver pour étendre son influence?

Mais les mêmes raisons sont invoquées par les critiques de la ligne officielle du PCI pour s'opposer à une identification et une collaboration trop étroite avec le PCM, par crainte que celui-ci ne domine facilement, ou même n'absorbe entièrement, le PCI. D'autre part, comme aucun secteur des deux partis communistes n'a de désaccord avec la diplomatie de Madame Gandhi que, de même que Moscou, ils qualifient de fondamentalement « progressiste », ces dissidents du PCI pensent que l'accent doit être mis sur le maintien d'un centre fort contre les forces « antinationales », qu'elles soient extérieures ou intérieures. Dans le cas de l'agitation en Assam et au Punjab, le PCI et le PCM n'ont pas de divergences fondamentales avec l'orientation de Madame Gandhi. C'est ainsi que, non sans une certaine aide de Moscou, les dissidents voudraient éloigner le parti du PCM, du front « démocratique et de gauche », et le rapprocher du Congrès(I). Ils ont perdu du terrain récemment, surtout à la suite de l'affaire Yogendra Sharma. Sharma a été exclu du Politburo du PCI et démis de ses fonctions de rédacteur-en-chef de deux publicatiens du parti après la découverte d'une mission qu'il avait effectuée à Moscou pour le compte de Madame Gandhi. Le premier ministre indien avait demandé à Sharma de remettre une lettre personnelle au chef soviétique, Youri Andropov, où elle demandait implicitement à Moscou d'user de son influence auprès de la gauche indienne pour convaincre celle-ci de la soutenir, elle, plutôt que ce qu'elle appelait l'assaut de la droite. Cette conduite de Madame Gandhi et de Sharma était proprement extraordinaire. Même les partisans de la ligne pro-Madame Gandhi de Sharma, au sein du PCI, ont dû se démarquer de cette affaire que le dirigeant du PCI, Rajeshwar Rao, a habilement utilisé pour renforcer sa position et la ligne officielle du parti.

Mis à part sa rhétorique sur l'établissement de liens plus étroits avec le PCM au niveau des organisations de masse, le PCI a une stratégie totalement électoraliste et c'est à peu près tout. Le PCM, en tant que force régionale au pouvoir dans certains Etats (Bengale occidental et Tripura) a deux orientations stratégiques fondamentales. La première consiste à consolider son emprise régionale au Bengale occidental-Tripura en appliquant des mesures relativement progressistes dans les zones rurales (l'opération Barga - l'enregistrement des métayers) et en administrant efficacement l'Etat. Cela signifie qu'il doit chercher à accomoder et gagner le soutien des « castes-classes intermédiaires », notamment à la campagne, c'est-à-dire les aspirants koulaks. C'est pourquoi le gouvernement du PCM a dû mettre des limites à son programme de réformes rurales. De fait, même l'opération Barga peut être comprise comme une mesure de soulagement qui facilitera la transition vers

le développement capitaliste de l'agriculture. De même, sa politique de renforcement de son hégémonie régionale l'a amené à se lier à d'autres forces régionales contre le centre afin d'affaiblir les pouvoirs de ce dernier et de renforcer les pouvoirs des Etats. Ces objectifs contribuent à faire pencher le parti vers la politique de « front démocratique et de gauche », et contre le gouvernement « autoritaire » de Madame Gandhi. La position du PCM sur les mouvement régionalistes comme l'agitation au Punjab est un peu différente de celle du PCI. Même lorsqu'il se trouve en large accord avec le centre (comme en Assam) il tendra à rester plus critique de ce dernier que le PCI. Cependant, en général, le PCM soutient les luttes régionalistes contre le centre parce qu'elles contribuent à détourner l'attention de Madame Gandhi du Bengale occidentale et de la campagne du Parti du Congrès(I) de cet Etat pour renverser le gouvernement du PCM. (le Congrès(I) est le deuxième parti du Bengale occidental).

L'année 1977, avec la troisième participation au pouvoir du PCM au Bengale occidental, a représenté un certain tournant de la situation. Le PCM y avait auparavant participé à des gouvernements de coalition comme force principale - en 1967 pendant neuf mois, et en 1969-1970 pendant dix-huit mois. Mais avec la vague anti-Indira de

1977, il acquit une majorité absolue à l'Assemblée législative et forma un gouvernement de « front de gauche » qu'il dominait. Il est resté au pouvoir depuis lors, un règne ininterrompu de six ans qui a profondément marqué sa perspective stratégique.

Si, dans le passé, les ambiguïtés de son programme et de ses actions signifiaient qu'on ne pouvait pas simplement le qualifier de réformiste, que pour beaucoup de personnes ses prétentions révolutionnaires étaient légitimes, et qu'il nourrissait des luttes de classe amples dans plusieurs régions, il est cependant parfaitement clair que …le PCM a évolué dans une direction conservatrice, et que ses années de gestion administrative ont renforcé ses structures bureaucratiques et l'ont rendu plus soucieux de démontrer sa capacité à maintenir « l'ordre », afin de ne pas provoquer de riposte grave du centre (c'est-à-dire une déclaration de pouvoir présidentiel dans l'Etat), que de la défense des revendications de secteurs de sa base sociale, notamment de la classe ouvrière urbaine. D'ailleurs une des causes du déclin de son radicalisme réside dans l'élargissement de sa base sociale à la ville comme à la campagne, alors qu'auparavant sa base était bien plus concentrée parmi les millions de réfugiés du Bengale oriental (désormais Bengladesh). Cette couche déracinée qui comportait des ouvriers et une très large couche de petits-bourgeois pauvres au chômage, avait jusqu'alors insufflé un esprit de radicalisme au PCM Désormais le PCM cherche plutôt à établir sa « respectabilité » qu'à faire avancer la « lutte de classe ». En pratique, il fait tout ce qu'il peut pour réduire le nombre de journées perdues pour fait de grève afin d'encourager les capitalistes indiens et les multinationales à investir, dans l'espoir d'inverser la tendance de la région de Calcutta à décliner comme centre industriel.

Sa deuxième préoccupation stratégique est d'utiliser sa base régionale consolidée pour lancer une campagne systématique de développement de son influence dans le Bihar et l'Uttar Pradesh, « cœur du pays hindou », en particulier dans leurs zones plus arriérées où il espère pouvoir bénéficier des conditions de misère et de surexploitation brutale. Le PCI dispose de plus de cadres dans ces régions et le rapprochement entre le PCI et le PCM devrait aider les efforts de ce dernier dans la zone. Ce qui compte dans ce genre de projet, c'est plutôt la politique d'agitation que la politique électorale. Jusqu'à présent, il n'a pas encore réussi de percée. Il reste une force régionale (en réalité confinée au Bengale occidental). Au Kerala, la politique des castes et des religions exclut toute éventualité autre que des réajustements successifs de gouvernements de la coalition au pouvoir. Au Bengale occidental, le Congrès(I) est le deuxième parti et celui qui est train de grandir le plus rapidement. Les perspectives du PCM se contentent de chercher à s'assurer un nouveau mandat de cinq ans dans les prochaines élections à l'assemblée législative et la place prépondérante dans tout « front démocratique et de la gauche » qui pourrait se constituer. Ses formules idéologiques demeurent enfermées dans le cadre de la théorie des deux étapes, et de la préparation de « la révolution démocratique du peuple ». Sa pratique se fonde sur une disposition à accepter l'Inde comme démocratie bourgeoise fonctionnant bien et une stratégie électorale et de coalition visant à étendre son influence.

Les groupes ML (marxistes-léninistes) d'origine maoïste responsables du soulèvement Naxaliste continuent d'exister. En fait, un important rapport secret du gouvernement (cité par Kuldip Nayar dans le Free Press Journal du 25 août 1983) constate que les groupes naxalistes ont connu une importante croissance globale de leurs effectifs dans la période d'après 1980. Ils compteraient environ 35.000 membres. Mais ceux-ci sont dispersés et incapables de s'unir. Ce rapport cite « 38 fractions distinctes dont les plus grosses sont : le groupe S.N. Singh, la fraction anti-Lin Piao, le groupe Chandra Pulla Reddy, le Groupe de la Guerre populaire, la fraction pro-Lin Piao, et le Comité central de réorganisation ». Chacun de ces groupes est présent dans plus d'un Etat, et ensemble ils englobent environ

75% des effectifs totaux.

Ils partagent une fidélité à la révolution armée, une désillusion croissante vis-à-vis de la Chine d'après Mao, une hostilité envers « le social-impérialisme soviétique », et l'acceptation, au niveau idéologique, de la définition de l'Inde comme pays « semiféodal, semicolonial » où il faut « une révolution pour instaurer la démocratie nouvelle ». Il en découle certaines faiblesses de leur pratique politique - un certain déséquilibre dans leur analayse des rapports indo-soviétiques accompagné d'une sous-estimation correspondante du degré d'indépendance de la bourgeoisie et de l'Etat indiens ; une attitude manipulative face aux questions de participation et d'alliances électorales qui oscille entre le boycott total des élections et l'alliance opportuniste avec des groupes de droite ; une incapacité a comprendre la dynamique du développement économique indien et donc une disposition à penser que l'économie est en crise et que ce qu'il faut en pratique c'est fournir le « détonateur » (même si la théorie de « l'anéantissement massif des ennemis de classe » n'est plus largement acceptée) qui déchaînera la fureur révolutionnaire des masses opprimées ; une forte orientation vers les campagnes malgré une reconnaissance croissante de l'importance du « travail de masse » dans la classe ouvrière urbaine. Toute cette orientation découle logiquement de la thèse « semicoloniale semiféodale ». Mais ces traits communs ne doivent pas cacher les divergences importantes qui existent en pratique entre ces groupes ni le fait que certains d'entre eux continuent à agir « de manière progressiste » malgré les faiblesses de leurs formules idéologiques. C'est ainsi que dans certaines zones, les groupes ML organisent les travailleurs sans terre pour la lutte pour le salaire minimum, l'emploi dans des programmes de travaux publics et, ce faisant, s'affron- tent aux paysans riches et moyens qui d'après leur théorie devraient être des alliés dans la lutte contre les propriétaires terriens « féodaux ». Leurs fronts culturels (au Kerala) ont joué un rôle positif dans les petites villes où ils ont sensibilisé la population à des questions comme la corruption, et même engagé des actions plutôt aventuristes comme l'établissement de « tribunaux du peuple » pour dispenser une justice expéditive aux employeurs connus comme corrompus et exploiteurs, ce qui leur a valu une certaine popularité. Mais, quelqu'utiles qu'aient pu être ces activités, les ML souffrent dans l'ensemble, et même parmi leurs éléments les plus lucides et « progressistes », d'un manque de perspective organisationnelle qui leur permettrait de consolider et d'étendre l'activité des opprimés de la ville et de la campagne. Ils n'ont guère réfléchi aux formes que cette activité pourrait prendre, c'est-àdire à la formation de syndicats contrôlés par leurs propres membres. Ils n'ont guère cherché à promouvoir un front uni de l'extrême gauche, et de la gauche en général, basé sur un programme d'action commun. C'est ainsi que malgré une croissance temporaire de leurs effectifs (qui ne doit pas cacher la grande diversité de leur théorie et de leur pratique), le mouvement ML, si tant est qu'on puisse ainsi le qualifier, demeure dans son ensemble prisonnier de son propre ghetto.

Dans le cadre de cette description des formations dominantes de la gauche indienne, il faut cependant noter qu'au cours des six ou sept dernières années des changements ont eu lieu, modestes mais cependant significatifs. L'effondrement de la promesse de succès immédiat de la révolution faite par les Naxalistes à leur début, l'évolution du PCM vers la droite, ont entraîné l'apparition de divers groupements marxistes « indépendants » de filiations très variées. Certains ont rompu avec leurs origines staliniennes dans le PCM et le mouvement ML. D'autres sont issus de la radicalisation limitée mais çependant réelle des églises catholiques et protestantes de l'Inde. On en voit les effets, par exemple, dans les zones tribales (Bihar, Madhya Pradesh, Maharashtra) où l'activité missionnaire chrétienne s'est traditionnellement concentrée, et où de nouveaux groupes marxistes ont surgi dont les dirigeants ont effectivement rompus leurs attaches avec l'église. D'autres encore sont en train de graviter vers le marxisme après la désintégration de l'ancien parti socialiste dans la période d'après Janata. D'autre part un courant anti-stalinien s'est dégagé parmi une couche restreinte d'étudiants des grandes universités où la litérature et les idées marxistes occidentales sont plus accessibles. En bref, il existe maintenant un assez large espace de la gauche où prévalent une plus grande ouverture aux idées nouvelles, et un refus de pousser le sectarisme à un point tel que la pensée et les groupes anti-staliniens étaient purement et simplement rejetés comme contrerévolutionnaires. On peut penser qu'ils se trompent mais ce n'est pas la même chose que de dire qu'ils sont contrerévolutionnaires en théorie et en pratique. Des événements comme la dégénérescence de la révolution chinoise, la montée et la retombée de Solidarnosc en Pologne, l'Afghanistan et les guerres d'Indochine ont tous ébranlés l'absence totale de doute dont les groupes et partis de la gauche indienne se targuaient traditionnellement.

Il y a une géographie bien marquée de cette évolution. La partie orientale du pays (le Bengale occidental), traditionnellement le bastion des idées et de l'influence de masse de la gauche, continue de réfléchir et de débattre comme par le passé. C'est à l'ouest, surtout dans le Maharashtra, que la gauche est en train d'adopter des modes de discussion et de pratique plus avancés. Ce sont les conditions matérielles plus avancées de la région occidentale - le taux relativement fort de la croissance industrielle, l'émergence d'une main-d'œuvre industrielle moderne posant des problèmes nouveaux auxquels les partis et syndicats traditionnels n'ont jamais réfléchis et ont peu à contribuer, et où la capacité à participer à un processus démocratique est considérable - qui expliquent cela. De même, il n'est pas surprenant que, pour les groupes qui opèrent dans l'arrière-pays, les discussions sur le caractère bourgeois démocratique de l'Etat indien paraissent plus éthérées. Les structures clandestines traditionnelles y survivent et le débat ouvert est relativement inconnu.

La perspective future de la gauche doit, bien sûr, être adaptée aux formes et au contenu probable de la lutte de classe et des mouvement sociaux en Inde dans la période à venir. En gros, la classe ouvrière urbaine a une structure à trois étages. Il y a la main-d'œuvre inorganisée des petites industries. Il y a la main-d'œuvre organisée des industries « traditionnelles » moyennes, comme les docks, les chemins de fer et le textile, qui est mécontente des syndicats existants et dont les salaires ont été continuellement entamés par l'inflation. Il y a la main-d'œuvre moderne et bien payée capable de gérer ses propres syndicats indépendants ses plutôt qu'affiliés ou contrôlés par un parti, ou que dirigés par des éléments « extérieurs » comme les dirigeants syndicaux Datta Samant, R.J. Mehta, etc...

Naturellement, les problèmes auxquels les militants de gauche indiens devront apporter des solutions sont différents dans chaque cas. La syndicalisation est la question la plus importante pour les inorganisés. C'est vrai aussi pour les ruraux sans-terre qui se tournent de plus en plus vers cette forme d'organisation. Pour la couche moyenne, il faut de plus en plus accompagner les revendications économiques fondamentales d'une perspective par rapport aux éliminations d'emplois causés par la modernisation (mécanisation de la production textile, informatisation des chemins de fer, etc...). Le niveau de la technologie qu'on est en train d'introduire n'est peut-être pas très élevé, jugé sur les critères du marché international, mais il n'en entraînera pas moins une forte dislocation de ces secteurs industriels. Dans le secteur le plus moderne, la nature des problèmes dans l'entreprise concernera davantage des questions de contrôle sur le processus de production et l'environnement du lieu de travail. Cette tendance amènera certainement des formes encore plus nouvelles d'organisation dans l'entreprise qui pourront être intégrées aux structures syndicales existantes, mais fonctionneront et coexisteront plus probablement parallèlement aux syndicats.

L'immense inégalité de l'industrialisation indienne crée donc des obstacles très sérieux à la généralisation des revendications capables d'unifier la classe ouvrière urbaine par-delà ses divisions structurelles. S'il est une leçon qui se dégage du mouvement national c'est bien que le poids des questions sociales (caste, communalisme, discrimination ethnique et linguistique, inégalité sexuelle) est immense en Inde. Un des points forts du Congrès et du mouvement national sous Mohandas Karamchand Gandhi a été sa capacité à lier des campagnes sur des besoins sociaux « ressentis » à une revendication politique explicite : l'érosion suivie de l'élimination du pouvoir colonial britannique. La manière dont cette expérience peut être adaptée à l'objectif de lancer un mouvement ouvrier le plus large possible n'est pas encore parfaitement claire. Mais, à défaut de ce type d'action généralisée, on voit mal comment un Etat, même affaibli par une instabilité politique endémique et croissante, peut être sérieusement menacé par l'imminence d'un changement politique révolutionnaire. C'est là la leçon de l'échec de la grève des 125.000 ouvriers du secteur public de Bangalore, de la grève du rail de 1974 brutalement réprimée, et de la grève historique du textile qui, du point de vue du soutien moral et financier, des grèves de solidarité par d'autres secteurs de la classe ouvrière urbaine, et du soutien matériel et financier du même type en provenance des campagnes du Maharashtra qu'elle a reçus, a constitué la lutte ouvrière la plus généralisée de l'histoire indienne d'après l'indépendance. Cela n'a pas suffi. La grève du textile n'a réussi à imposer aucune de ses revendications fondamentales. Même ces défaites déposent un sédiment de démoralisation. Cela ne signifie pas que des grèves d'entreprises longues ou même des luttes prolongées de branches industrielles n'éclateront pas. Elles le feront. Mais on ne saurait désormais sous-estimer la capacité du centre à les faire traîner en longueur ou à les réprimer physiquement en dernier recours. Il ne fait aucun doute que les conflits de castes et les affrontements communaux continueront à se produire avec une fréquence assez troublante. Les changements socio-économiques qui sous-tendent ces luttes ne sont pas près de disparaître. Aucun secteur de la gauche n'a réussi à intervenir efficacement dans ces mouvements parce qu'ils n'ont pas su s'adresser réellement aux problèmes de l'aliénation culturelle et fournir une consolation culturelle plutôt que de s'en tenir à de simples explications des raisons socio-économiques des flambées de conflits de castes et communaux. La gauche n'a pas non plus su organiser des réseaux de défense pour les minorités menacées. Même un travail de solidarité efficace, capable d'intervenir immédiatement dès que des troubles surgissent, pourrait rapporter des dividendes politiques énormes à la gauche. Mais cela implique que la gauche prenne ce type de questions beaucoup plus au sérieux et prépare une infrastructure adéquate pour de telles interventions pratiques.

Les classes dominantes tiennent à préserver la structure démocratique bourgeoise parce que c'est la forme la plus appropriée à la solution des conflits non-économiques; mais en même temps, ce type de conflits représentent la menace principale qui pèse sur l'existence de la démocratie bourgeoise. C'est probablement le communalisme qui représente la plus grande menace aujourd'hui : Assam ; Punjab ; Hindous-Musulmans ; conflits hindous-chrétiens dans le Sud ; montée du RSS et de Vishwa Hindu Parishad (VHP) comme organisation de la réaction hindoue avec le « Ekmata Yagna » (ou pélérinage national nordsud et est-ouest organisé par le VHP pour accélérer « l'intégration hindoue ») ; la question explosive de la graisse de bœuf qui a vu les fabricants de vanaspati - une huile végétale de cuisson - accusés d'y avoir mélangé de la graisse animale de viande de bœuf et de mouton importée (non sans certaines preuves) (comme l'un des principaux importateurs est proche du Congrès(I), et que le Congrès(I) est responsable de la surveillance générale de la politique d'importation, les partis d'opposition ont cherché à tirer profit de l'affaire en jetant délibérément de l'huile sur le feu de la colère religieuse de leurs membres) ; la politique délibérée de Madame Gandhi de s'attirer le vote de caste hindou par des déclarations qui attisent les sentiments communaux (elle est le protecteur le plus fiable de leurs intérêts et de l'hindouisme). Pour la grande masse de la petite bourgeoisie des bourgs et des grandes villes, ce sont souvent les questions qui lui tiennent le plus « à cœur ». Trotsky avait fait remarquer dans La lutte contre la fascisme en Allemagne que la conscience de soi de la petite bourgeoisie est l'un des facteurs les plus déterminants de la forme du pouvoir bourgeois. Dans la même logique, ce sont les passions communales de ces strates qui risquent de créer les pressions les plus fortes pour un passage à une forme d'Etat plus autoritaire (et même avant la réalisation de cette éventualité) pour une extension de l'érosion encore sélective des droits démocratiques existants.

Une dernière chose. Dans l'état actuel des choses et pour un certain temps, le maillon le plus faible de l'Etat indien ne se trouve pas à l'intérieur des frontières géographiques de l'Inde. Les structures étatiques de ses voisins - Népal, Bengladesh, Sri Lanka et Pakistan - sont beaucoup plus faibles que les indiennes. L'Etat indien devra de plus en plus assumer la responsabilité d'assurer la stabilité du pouvoir bourgeois dans ces pays. La probabilité d'intervention indienne dans ces pays est probable dans l'avenir. A l'heure actuelle, le maillon le plus faible de la « chaîne » sud-asiatique est le Pakistan. Les maîtres de l'Etat indien vont devoir réfléchir à une stratégie collective visant à assurer la stabilité du Sud asiatique, y compris la nécessité d'alliances entre pays, au moins tacites. La gauche indienne va devoir commencer à réfléchir dans le même cadre. Pour que l'intervention de l'Etat indien dans les pays voisins puissent atteler la puissance du nationalisme des opprimés à la lutte révolutionnaire pour le renversement de cet Etat, il faudra que la gauche indienne combatte efficacement la puissance du chauvinisme grand-indien (si visible pendant les trois guerres indo-pakistanaises de 1948, guerres indo-pakistanaises de 1948

1965 et 1971). Si donc l'Etat indien est de la stratégie révolutionnaire est l'Asie l'ennemi principal, l'arène de la lutte et du Sud, et non l'Inde toute seule.

M. Navid Le 17 novembre 1983 Notes : (1) L'économiste marxiste Polonais Michael Kalecki popularisa le premier le terme de « classes intermédiaires » dans un article rédigé en polonais en 1964 et ultérieurement traduit en Anglais après sa mort dans un ouvrage intitulé « Essais choisis sur le développement économique des sociétés socialistes ou d'économie mixte » - Presses universitaire de

Cambridge, 1972. (2) Le professeur Bijan Chandra, historien marxiste du mouvement national, au centre d'études historiques de l'université Jawahartal Nehru à New Delhi, a appelé cela la stratégie « P.C.P. » ou pression-compromis-pression. (3) Raj Krishna Le budget et le plan Indian Express - 7 août 1980 : « La part de subventions allouée par le plan aux différents secteurs économiques, est si bien établie, que tous les gouvernements qui se succèdent, maintiennent les mêmes critères de répartition, quelles que soient les priorités qu'ils se donnent par ailleurs. La répartition des investissements pour l'année 1980/81 illustre de manière frappante cette continuité... La part de l'agriculture et de l'irrigation passe de 24,4% la première année (Gouvernement Janata)

à 24,8% l'année suivante (gouvernement du Parti du Congrès), celle de l'industrie lourde, de l'énergie et des transports varie de 56,6% à 56,8%... quant à l'industrie légère, sa part diminue de 0,3% (2,3% à 2,0%). Enfin, les investissements concernant les services sociaux et la recherche passent de 16, 7% à 16,4%... on le voit, la répartition des investissements entre les différents secteurs est restée sensiblement la même depuis un quart de siècle ».

Conférences sur la libération des femmes Alexandra Kollontai

Traduction de Barbara Spielman pages (13,5 x 21 cm)

Dans ces conférences. faites en 1921 à l'université de

Sverdlov, A. Kollontai, dirigeante de l'Opposition ouvrière dans le parti bolchevik, explique systéouvriere matiquement aux ouvrières et paysannes de l'Internationale communiste, tous les problèmes de l'oppression et de l'exploitation spécifique des femmes, de la période du communisme primitif jusqu'à la société socialiste.

Un document précieux sur la façon dont les révolutionnaires russes voyaient la libération des femmes, à l'époque.

de vue critique sur la bureaucratie chinoise.

Femmes et mouvement ouvrier

Allemagne avant 1924, révolution russe et révolution espagnole

Annick Mahaim, Alix Holt, Jacqueline

Heinen pages (13,5 x 21 cm)

A partir d'un nouvel acquis historique, l'émergence du mouvement des femmes dans les années 60, la situation des femmes et leurs luttes à trois périodes clés de l'histoire du mouvement ouvrier.

42 F conférences sur la libération des femmes

Tuations la brèche

SI F

18 F femmes et mouvement ouvrier

Mila Makenu

А Ценнярне вʼарані кола

Révolution russe

Révolution espagnole is breche

Les femmes dans la révolution chinoise Katie Curtin 108 pages (11 x 18 cm)

L'analyse, par une féministe canadienne, du changement de la situation des femmes de la vieille société chinoise à la révolution culturelle, exprimant un point

Run pomt

Les femmes dans la révolution chinoise

L'analyse, par une féministe canadienne, du changement de la situation des femmes de la vieille société chinoise à la révolution culturelle, exprimant un point

Ernest Mandel ornest Mandel

Introduction au marxisme

Troisième édition française revue et corrigée pages (13,5 x 21 cm)

L'auteur de la Crise expose les fondements de la théorie marxiste: matérialisme historique, théorie économique marxiste, histoire du mouvement ouvrier, problemes de stratégie et de tactique du mouvement ouvrier à notre époque. Un instrument indispensable pour accéder

42 FF aux bases du marxisme...

De la Commune à Mai 68

Ecrits politiques 1

Ernest Mandel

Sur l'histoire du mouvement ouvrier international pages (13.5 x 21 cm)

Les écrits d'E. Mandel dégagent dans la Commune de

Paris, de la l° Internationale, du Parti bolchevik dans les écrits de Trotsky et de Rosa Luxemburg les idées essentielles encore d'actualité dans la pratique révolutionnaire de notre époque. Ce recueil s'achève par un bilan de Mai 68 sur la dynamique de contrôle ouvrier et de double pouvoir.

Une erreur sur cette page ?