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La revue › 3e série n° 13

Sur la nature des Etats bureaucratiques

Michel Lequenne · Quatrième Internationale, 3e série n° 13 · avril 1984 · p. 73-103 · 16 630 mots

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L'article qui suit était précédé par un chapitre où l'auteur critiquait les thèses défendues dans les années 1930 et 1940 par des partisans de la théorie du capitalisme d'état et du collectivisme bureaucratique. Dans les chapitres que nous publions, il avance des idées et des caractérisations qui ne sont pas celles adoptées par la IVe Internationale. Dans notre prochain numéro nous publierons un article de réponse au camarade Lequenne.

LES DIFFICULTES THEORIQUES

AUXQUELLES TROTSKY FUT

CONFRONTE Trotsky avait doublement raison contre ses adversaires (théoriciens du capitalisme d'Etat et du collectivisme bureaucratique) : raison dans la réfutation de leurs théories, raison quant aux conclusions tactiques, conjoncturelles qu'il tirait de l'analyse « actuelle » des rapports de classes mondiaux et de la situation du mouvement ouvrier dans ces rapports, enfin des rapports direction-masses à l'intérieur du mouvement ouvrier. Il avait tort cependant quant au fond théorique des questions en débat. Son excuse était dans la nouveauté absolue du phénomène, dans le manque de recul quant au point d'avancement du processus, dans l'impossibilité de préjuger de la capacité du prolétariat à y donner un coup d'arrêt dans l'extension de la révolution. Par deux fois dans ses articles de 1937-1940, il rappelle que « C'est la première fois que nous assistons à une pareille expérience ». Son analyse du phénomène de la bureaucratisation du premier Etat ouvrier reposait sur la théorie marxiste classique des classes et, par conséquent, sur un pronostic, à savoir : puisque la bureaucratie n'est pas une classe, au sens marxiste du terme, c'est un groupe social instable voué à un prochain renversement : soit par le prolétariat, au cours d'une révolution politique qui accompagnera ou suivra un nouvel essor de la révolution sociale prolétarienne, soit par une contre-révolution bourgeoise, partie d'une défaite générale du prolétariat. Dans la perspective de la guerre mondiale imminente, il n'y avait pas de doute pour lui que le stalinisme serait renversé en cas de victoire comme en cas de défaite de la révolution prolétarienne. Ou plutôt, peu de doute, car au cours de la discussion, il précisa son alternative :

« Certains camarades ont visiblement été surpris de me voir parler dans mon article du système de « collectivisme bureaucratique » comme d'une possibilité théorique. Ils y ont vu une révision complète du marxisme. Il y a manifestement, là, un malentendu. La conception marxiste de la nécessité historique n'a rien de commun avec le fatalisme. Le socialisme ne se fera pas « tout seul », mais par la lutte de toutes les forces vives, des classes et de leurs partis. Le prolétariat possède dans cette lutte un avantage essentiel, du fait qu'il représente un progrès historique, alors que la bourgeoisie incarne la réaction et la décadence. C'est en cela que réside la source de notre certitude de la victoire. Mais nous avons parfaitement le droit de nous demander: quel caractère présenterait la société si les forces de la réaction l'emportaient ». « Les marxistes ont maintes et maintes fois formulé l'alternative suivante : ou le socialisme ou le retour à la barbarie. Après « l'expérience » italienne nous avons mille fois répété : ou le communisme ou le fascisme. Le passage effectif au socialisme devait fatalement montrer que le problème était infiniment plus complexe, plus délicat et plus contradictoire que ne l'avait prévu le schéma historique général. Marx a parlé de la dictature du prolétariat et de son dépérissement ultérieur, mais il n'a rien dit de la dégénérescence bureaucratique de la dictature. Nous sommes les premiers à observer et à analyser par l'expérience une telle dégénérescence. Est-ce là une révision du marxisme ? »

« Le cours des événements a déjà pu démontrer qu'un retard dans l'accomplissement de la révolution socialiste engendre des phénomènes manifestes de barbarie : chômage chronique, paupérisation de la petite-bourgeoisie, fascisme et enfin guerres d'extermination qui ne règlent rien. Quelles formes sociales et politiques pourrait prendre cette nouvelle barbarie, en admettant théoriquement que l'homme ne parvienne pas au socialisme ? Nous disposons à ce sujet de données beaucoup plus concrètes que Marx. Le fascisme d'une part, la mutation de l'Etat soviétique d'autre part donnent une idée de formes sociales et politiques que revêtirait cette nouvelle barbarie. L'alternative - socialisme ou esclavage totalitaire - n'a pas seulement un intérêt théorique, mais aussi une énorme signification agitative, car elle illustre de façon particulièrement probante la nécessité de la révolution socialiste ».

Et plus loin : « ... la perspective d'un Etat exploiteur « non-ouvrier » et « non-bourgeois » ou de « collectivisme bureaucratique » est pour le prolétariat international une perspective de défaite et de déclin complet, perspective d'un profond pessimisme une historique ».

Sur ces paragraphes de Trotsky reposent deux exégèses contradictoires mais également byzantines : celle de notre mouvement - déjà évoquée - qui renvoie indéfiniment à plus tard l'alternative, s'appuyant sur le fait - incontestable - que le prolétariat international n'est ni détruit ni historiquement vaincu ; celle - qu'ont partagée parfois de bons esprits - de l'entrée dans la barbarie, les luttes prolétariennes n'étant plus que combats d'arrière-garde désespérés, sorte de guerre des Esclaves de Spartacus, n'opposant plus, dans les meilleurs cas qu'une opposition de dignité humaine, très idéaliste.

Mais les deux positions opposées acceptent les prémisses de Trotsky. Et si c'était ces prémisses qu'il fallait remettre en question ? Ces prémisses sont deux: 1) Un Etat ne saurait d'être aujourd'hui ni ouvrier ni bourgeois, parce qu'il n'y a pas d'autre classe fondamentale dans la société et que l'Etat est nécessairement l'Etat d'une classe fondamentale. 2) La société soviétique est une société d'économie collectiviste, donc un Etat prolétarien au sens où le prolétariat y est devenu la classe dominante, et le prolétariat étant la seule classe capable de fonder une telle économie, seule susceptible de résoudre les contradictions insolubles de la société capitaliste, et par conséquent de la dépasser positivement. Or l'Etat est de l'économie concentrée, l'Etat ne peut pas subsister en contradiction avec la base économique de la société.

Dans la discussion avait déjà surgi l'argument qu'un certain nombre d'Etats avaient dans le passé été des Etats d'une classe dont la nature était autre, opposée, à la nature de l'économie qu'ils dominaient. Tel est en général le cas de toute révolution sociale : ce fut le cas des révolutions bourgeoises victorieuses comme ce fut le cas de la révolution d'Octobre elle-même, instaurant la dictature du prolétariat sur une société bourgeoise, d'ailleurs encore empétrée de formes de propriétés féodales. Mais, à cet argument, en particulier avancé par Burnham, Trotsky répondait à juste titre que : « La victoire qu'une classe remporte sur l'autre vise précisément à reconstruire l'économie dans le sens des intérêts du vainqueur. Mais une telle situation de bifurcation qui constitue un moment nécessaire de toute révolution sociale n'a rien de commun avec la théorie de l'Etat sans classes qu'exploite un fondé de pouvoir, à savoir le bureaucratie, faute d'un véritable patron ».

En dehors des périodes révolutionnaires, il existe au moins un autre type de situation où l'Etat n'est pas l'expression concentrée de la société économique, ce sont les trois siècles de monarchie dite « absolue » de l'Europe de l'Ouest. Si cette monarchie centralisée est féodale ou plus exactement « aristocratique » de nature, sa fonction politique est bonapartiste et, au long de ses trois siècles d'existence, sous elle l'économie devient de plus en plus bour- geoise, à tel point qu'il semblerait juste de parler d'une économie déjà mixte, en France au moins, quand éclate la révolution française. Trotsky n'ignorait pas cela qui écrivait : « Nous avons plus d'une fois rappelé que l'« absolutisme éclairé » avait joué un rôle progressiste dans le développement de la bourgeoisie pour se transformer en frein de ce développement ». Et il concluait : « Le « despotisme éclairé, avons-nous écrit, peut jouer un rôle progressiste dans la formation de l'économie socialiste pendant une période de temps infiniment plus courte ». Le 25 novembre 1937, date de ces remarques, il n'y avait pas de doute pour Trotsky que cette période de temps était écoulée. Mais, dans ce raisonnement, il passe d'une notion à une autre. Sous la monarchie « éclairée », l'Etat qui devient un frein est celui de la classe en déclin, et son freinage s'explique en ce que l'économie dont il a favorisé le développement devient pour lui meurtrière. Le « despotisme éclairé » stalinien est censé être de la même nature de classe que l'économie collectiviste dont il devient le frein d'abord relatif, puis absolu. Il faut à Trotsky passer à un autre type de comparaison : le freinage des forces productives bourgeoises par les formes politiques bourgeoises de l'entre-deuxguerres mondiales, en particulier le fascisme. Mais c'est là un freinage qui manifestait l'exacerbation des contradictions de l'économie capitaliste. L'économie collectiviste au contraire, certes connaît un étouffement dans le cadre du « socialisme dans un seul pays », mais c'est là un des effets du facteur politique.

Si ce concentré d'économie qu'est l'Etat, dégénéré à tel point qu'il devient frein absolu de cette économie, l'un ou l'autre doivent évidemment disparaître rapidement. Et c'est la conclusion logique de Trotsky.

Cette conclusion est contredite par les plus de quarante ans qui suivent, où la situation perdure, à la façon dont a perduré l'Etat monarchique sur l'économie bourgeoise en développement. Ou mieux encore, comme un Etat aristocrato-féodal a pu dominer une société déjà bourgeoise puisque instituée par une révolution bourgeoise. Car un tel cas a existé, qui a échappé à Trotsky, et pas à lui seul. C'est celle qui est apparue avec les deux « restaurations », celle des Stuart de 1660 à 1688, après la révolution anglaise, et celle des Bourbons, de 1813 à 1830, donc l'une de 28 ans et l'autre de 17 ans (il est d'ailleurs caractéristique que la seconde est presque moitié plus courte que le première). On a là à chaque fois un Etat aristocratique-féodal, du même type politique que celui des monarchies « absolues », dominant une société où l'économie dominante est déjà bourgeoise. Ces deux Etats s'appuient sur l'ancienne classe dominante des grands propriétaires fonciers nobles, en déclin, et s'assurent cette base sociale en lui concédant par le haut des privilèges régressifs en une bataille sociale d'arrière-garde. Il s'agit bien là d'Etats en opposition à l'économie dominante, et non de la concentration de celle-ci. D'où leur caractère instable et éphémère, le premier étant renversé par une révolution politique (celle qui amène au pouvoir la maison d'Orange) et l'autre par une révolution qu'il faudrait dire politico-sociale à défaut d'un mot adéquat, celle de 1830, qui porte au pouvoir celui que l'on appelle de façon significative « le roi bourgeois », ce que furent aussi les rois anglais à partir de 1688. Est-ce donc en venir pour l'URSS et les Etats du même type à un Etat d'une autre classe que la prolétarienne ? Oui ! Mais de quelle classe ?

Jusqu'ici, on n'est pas sorti des trois théories qui paraissaient les seules possibles. Soit la bureaucratie développe ses caractères bourgeois et prend place dans le système bourgeois inter- national comme forme particulière de bourgeoisie de capitalisme d'Etat. Soit il s'agit du procès de naissance d'une nouvelle classe exploiteuse non prévue par le marxisme, soit - le prolétariat n'ayant pas vaincu à l'échelle mondiale - ce qui se développe dans le « monde sous-développé », c'est une forme d'Etats ouvriers monstrueux, mais inévitables comme formes « primitives » et les castes qui les dominent sont « prolétariennes » aussi étrange que cela paraisse.

C'est ici que Trotsky a introduit la notion de caste, empruntée au passé oriental, mais en l'en détachant et en lui donnant une définition neuve. Cependant, le concept demeure ambigu. En quoi cette « caste » est-elle homogène d'une part et d'autre part étrangère au prolétariat ? « Excroissance » dit Trotsky. L'imprécision est toujours en rapport avec la certitude du caractère éphémère du phénomène monstrueux.

Sans vouloir s'attacher à une similitude rigoureuse avec des précédents historiques, du moins faut-il les examiner de très près pour que la querelle terminologique ne dissimule pas l'essence même des réalités. La théorie marxiste des classes s'en est trop tenue au schéma de l'opposition des classes fondamentales dans les temps modernes : féodalité-bourgeoisie, bourgeoisie-prolétariat. Même dans la société bourgeoise, la plus réductrice de toutes formes sociales, la petite-bourgeoisie n'est pas une classe fondamentale, mais une quasi-classe, un bloc de classes, ou plutôt de semi-classes, mouvant dans sa composition. Dans les sociétés précapitalistes, les groupements sociaux sont encore plus complexes. Pour s'en tenir à des groupes sociaux importants, retenons la division de la classe féodale, en noblesse et en clergé se partageant le même revenu du même système économique sur la base d'un partage des moyens de domination, mais dans des structurations verticales différentes et rivales. Dans le haut Moyen Age et au moins jusqu'à la fin du XII° siècle et le commencement de la stabilisation des Etats nationaux, l'Eglise tend à supplanter par son mode de domination théocratique le pouvoir séculier « temporel » de la noblesse féodale. Au XIII° siècle, un ordre monastique, les Chevaliers du Temple, tentèrent d'instituer leur domination féodalo-théocratique sur toute l'Europe et le Proche-Orient. Leur ordre, véritable bureaucratie verticale, posséda plus de biens fonciers que le roi de France qui dut les briser parce qu'ils menaçaient son pouvoir, économiquement et politiquement. Se représenter une telle lutte comme n'importe quel conflit inter-féodal serait simpliste. La vérité est que, potentiellement, un autre système de domination féodal que le pouvoir de la hiérarchie nobiliaire était possible.

Mais que dire des Mameluks ? Ces esclaves militaires, constitués en groupe social homogène dès la moitié du XIII° siècle, furent plusieurs siècles durant une véritable classe politique. L'historien Stéphane Yérasimos dans sa préface aux Voyages d'Ibn Battûta (Maspero La Découverte), analyse ainsi leur système :

« Le régime des Mameluks (...) réalisait ainsi le rêve de tout souverain absolu : une classe dirigeante coupée de toute attache ethnique ou familiale, de tout lien de métier ou de fortune ; des hommes n'existant que par leur Jonction, soriant du néant et y retournant dès que cette fonction leur était enlevée. Cela avait pour effet que le souverain, à la longue, devenait prisonnier de ses esclaves. Si ses origines ou sa fonction ne possédaient pas de charisme particulier rendant indispensable son mainlien, rien n'empêchait sa disparition et son remplacement par le plus puissant de ses bureaucrates. Le système a pu atteindre ce degré en Egypte el, dans une moindre mesure, dans le royaume de Dhili en Inde. Chaque esclave, mameluk, une fois affranchi par son maître, monte les échelles de la hiérarchie, selon ses capacités, parmi lesquelles l'intrigue tient, à coup sûr, une place prépondérante. Il acquiert à son tour des esclaves qu'il affranchit progressivement et sélectivement afin de constituer sa propre clientèle. Ainsi des clans se forment, ayant à leur tête les émirs du royaume, militaires de haut rang et hauts fonctionnaires possédant de grandes étendues, les igtas, qui sont différents des « fiefs » occidentaux en ce qu'ils sont toujours liés à la fonction et que leur possession est, en principe, non héréditaire. Les émirs « élisent », ou plutôt luttent pour imposer, l'un d'entre eux comme souverain, lequel à dès lors le titre d'émir al-umara (l'émir des émirs). Il est étroitement contrôlé et peut être, en fonction des rapports de forces, déposé à tout moment ».

Un tel portrait rappelle de façon si exacte, jusque dans les détails, le fonctionnement de ce que Voslensky décrit sous le nom de Nomenklatura, qu'il en devient fascinant, véritable reflet en une nouvelle « Lettre persane ».

Les mameluks constituaient-ils donc une classe, comme l'écrit Yérasimos ? Certainement pas au sens marxiste de classe fondamentale. Mais leur fonction ne correspond pas non plus aux « ordres » ou « états », subdivisions et/ou regroupements au sein des classes fondamentales. Caste conviendrait mieux, mais ici en accentuant son caractère complètement étranger aux classes fondamentales. Son caractère de parasite.

Autre phénomène social marginal, mais qui pourtant dura deux siècles et demi, la république jésuite du Paraguay. L'entreprise est d'autant plus interessante qu'elle est à relier avec les tentatives antérieures de substituer un tel système théocratique au pouvoir laïc. L'ordre des jésuites est l'un des derniers ordres monastiques crées. Mais il est unique en son genre. Ce n'est pas par un effet de polémique facile que les partis communistes ont pu être comparé à la Compagnie de Jésus (et par Trotsky, lui-même dans Leur morale et la nôtre). L'ordre des jésuites est en effet un « parti » et international, défendant en tous pays des intérêts propres qui sont étrangers à ceux des Etats. En principe ce sont les intérêts de l'Eglise. Ils sont les « soldats du pape » (et dirigés par un « général »). En fait, ils seront vite un ordre largement autonome, qui n'hésitera pas pour étendre sa domination, à se lancer dans les plus hardies aventures théologiques, les syncrétismes les plus opportunistes. Leur « expérience » sociale du Paraguay (en fait, non le Paraguay d'aujourd'hui, mais celui-ci et une partie de l'Argentine), très habilement se met sous le couvert du roi d'Espagne, qui les laisse agir là où ses conquistadors et ses gouverneurs ont lamentablement échoué dans un fleuve de sang. En dix huit ans, ils ont créé le premier Etat de cette région, et il compte 100.000 âmes. Deux cent ans plus tard, il comptera 100.000 familles, soit de quatre à cinq fois plus, à l'époque où la colonisation dépeuple le continent. Cet Etat a pu être caractérisé comme « communiste », à ceci près que la « bureaucratie » hiérarchisée jésuite dirige autoritairement et seule, tous les domaines de la vie des indiens. Voltaire, dont on sait quelle haine il nourrissait pour les jésuites, n'en écrit pas moins dans ses Essais sur les mœurs (Chap. CLIV) : « l'établissement dans le Paraguay par les seuls jésuites espagnols paraît à quelques égards le triomphe de l'humanité ; il semble expier les cruautés des premiers conquérants.

Le but avait été de créer une république chrétienne « qui ramènerait dans cette barbarie, les plus beaux jours du christianisme naissant ». (Charlevoix, SJ, cité par Pierre Dominique, La Politique des Jésuites, éd. Grasset). « Le provincial jésuite, assisté de son conseil, rédigeait les lois; et chaque recteur, aidé d'un autre conseil, les faisait observer; un procureur fiscal, tiré du corps des habitants de chaque canton, avait sous lui un lieutenant. Ces deux officiers faisaient tous les jours la visite de leur district, et avertissaient le supérieur jésuite de tout ce qui se passait ». (Voltaire).

Tout le monde travaillait, mais selon ses capacités; la masse paysanne, quatre jours pour les terres collectives, deux jours sur les « parcelles individuelles ». La monnaie était supprimée, les rémunérations sont payées en nature. La seule faible redevance payée au roi d'Espagne par l'Etat était payée par les jésuites sur le fruit du commerce des produits excédentaires. Le dimanche, c'était les Pères qui organisaient les loisirs : tir et jeux militaires (ainsi les indiens, devenus d'excellents soldats purent se battre pour le roi d'Espagne sous la direction d'officiers jésuites, contre les Portuguais, puis finalement contre Espagne et le Portugal pour leur propre compte quand l'Espagne cèda leur territoire au Portugal), courses de chevaux, ballon, orphéons... Pendant la fête nationale qui dure huit jours, on joue la comédie. A Noël, il y a crèche et marionnettes, à Pâques, mystère de la Passion. « Il n'y a pas de peine de mort, mais justice (jésuite) et peines de fouets, prison, pilori, jeûne, sentence publique. Il y a des écoles : on enseigne le guarani, l'espagnol est interdit (tout comme les jésuites refusent les inspections non seulement civiles, mais aussi écclésiastiques non-jésuites sur le territoire) ; on y enseigne surtout les arts et métiers artisanaux : « ces guaranistes ont fini par fondre des canons, des cloches, des caractères d'imprimerie, par construire des horloges, imprimer des livres, sculpter des statues et peindre des tableaux » (Pierre Dominique).

Les malades, les veillards, les orphelins et les veuves étaient entretenus par la communauté.

La République connaissait une abondance qui était rare à l'époque. « L'ensemble des « réductions » du Paragua et de l'Uruguay constituait un grand organisme économique complet en luimême, qui produisait en principe tout ce qu'il consommait » (Pierre Dominique).

Tout cela dans un enrégimentement religieux pointilleux, omniprésent. On va et on revient des champs en escouade et en chantant des cantiques. Les cérémonies religieuses sont obligatoires. Les jésuites se comportaient comme une race supérieure paternaliste à l'égard des Indiens. Ils n'hésitaient même pas à la fin du XVII* siècle à faire la chasse aux enfants et même à des tribus entières pour les christianiser à l'intérieur de leur Etat « socialiste ».

L'ordre du « colonialisme » féodal brise au XVIII siècle cette utopie réalisée. Les Indiens se battirent comme des lions pour défendre leur « société ». Les survivants furent réduits en esclavage. La fin de la république jésuite donna le signal de l'expulsion des jésuites des grands Etats européens.

Comment caractériser les jésuites à la tête de ce singulier Etat ? Voltaire écrivait : « Un empire d'une constitution si étrange dans un autre hémisphère est l'effet le plus éloigné de sa cause qui ait jamais paru dans le monde ». Les jésuites n'appartenaient évidemment pas à la même « classe » que les Indiens, mais ils n'étaient pas non plus des féodaux. Ils n'étaient pas un clergé féodal. Qu'étaient-ils ? Dans cette micro-société une classe, politique. Et dont on ne peut pas dire qu'elle était « parasitaire ». Une terminologie n'est scientifiquement utilisable que si elle est transparente. L'analyse des sociétés prébourgeoises oblige à la constatation qu'à côté des classes fondamentales des sociétés anciennes ont existé des groupes sociaux que l'on peut, selon les besoins d'intelligibilité, appeler soit « classe parasitaire », soit « caste », mais dont l'essentiel est de constater : 1) qu'ils surgissent par un processus de différenciation à partir de fractions de classes fondamentales (guerriers, esclaves, religieux) et s'en dissocient pour former autre chose, un groupe social homogène à intérêts particuliers, parasitaire, et de fonction politique. 2) que dans la paralysie d'un système social donné - paralysie qui a créé les conditions du surgissement d'une telle formation sociale - celle-ci est susceptible de créer un Etat, « bonapartiste » pourrait-on dire, au-dessus des classes fondamentales de la société, mais - à la différence du « bonapartisme » classique, qui est délégation de la classe fondamentale, dans l'état de faiblesse de sa naissance ou de son déclin, et qui sert ses intérêts - en ce cas non au service de la classe dominante, mais se développant contre elle et pour ses propres intérêts.

Trotsky, pour argumenter en faveur du maintien de la caractérisation comme « ouvrière » de la « caste bureaucratique, évoquait la comparaison entre un organe malade et un organe sain : un foie empoisonné par la malaria reste un foie. Certes ! Mais un foie atteint d'un cancer, d'un foie cancéreux devient bien vite un foie + un cancer. Et une meilleure comparaison serait encore celle d'un intestin dans lequel se développe un ver solitaire. Il est clair que le ténia n'est pas l'intestin bien qu'il ne puisse vivre qu'en symbiose avec l'intestin. Le fascisme représente une maladie grave de la société capitaliste. Mais c'est un système politique de la bourgeoisie. La bureaucratie de type stalinien est tout autre chose, ce que leur durée comparée montre bien. Si leur caractère « barbare » est égal, il n'a pas le même contenu. Le fascisme est un phénomène de crise mortelle du capitalisme, mais qui se développe sur une base économique capitaliste, d'où sa fragilité. Ce qu'esquisse le développement de la bureaucratie stalinienne, c'est la naissance d'une de ces structures sociales parasitaires comme l'histoire en voit naître à chaque impasse des sociétés de classes. Dans son chaos contradictoire, Rizzi touchait du doigt la vérité quand il écrivait : « Si (la bourgeoisie) a accompli sa tâche historique et que la révolution prolétarienne n'a pas remporté la victoire, il faudra bien que le monde poursuive son développement selon une nouvelle forme sociale, même si Marx n'a pas prévu cette forme et si Messieurs les marxistes ne l'ont pas remarquée ». Trotsky l'admettait.

Ce que les marxistes appelle la « barbarie », c'est précisément une période où un système de classe épuisé ne contient pas en lui-même les éléments de son dépassement sous la forme d'une nouvelle classe progressive. Alors c'est dans le pourrissement de la vieille société et la décomposition des anciennes classes que les nouvelles se constituent, certaines pouvant alors n'être que des monstres parasitaires et plus ou moins éphémères.

Ici, il est bon de souligner fortement, que, contrairement aux notions trop reçues d'un marxisme vulgaire et mécaniste, les sociétés de classes ne se succèdent pas selon une belle harmonie qui supposerait une sage déesse Histoire, ou au moins une sorte de biologie des sociétés humaines considérées comme un organisme se développant selon un code génétique. Les déterminants de l'histoire sont d'un autre ordre. Son cours n'est pas fatal mais aléatoire ; ses éléments inéluctables ne relèvent que de facteurs déterminants dominants à un moment donné. Et, à vrai dire, l'histoire de l'humanité, considérée depuis l'apparition des classes, ne présente pas la succession des systèmes de classes comme la règle, mais comme l'exception commençant avec le système féodal européen. Sur des millénaires, et la plus grande partie du globe, c'est le système relativement stable, dit du « despotisme asiatique » (dont les systèmes de l'Amérique précolombienne sont parents) qui a dominé. Ceci ne permet cependant pas de penser que cette longue durée d'un système relativement équilibré pourrait faire craindre sa réapparition modernisée, car une régression, comparable à celle du déclin de la société esclavagiste antique n'est pas concevable, quels que soient les désastres qui puissent s'abattre sur l'humanité, alors que le monde est largement unifié et les prodigieux progrès de l'ère capitaliste diffusés sur cette totalité du monde. Le despotisme suppose un bas niveau de conscience des masses productrices, lié organiquement à leur bas niveau culturel. Il serait d'un impressionnisme des plus vulgaires - bien qu'il soit très courant et qu' Alexandre Zinoviev lui ait donné son expression littéraire la plus achevée - de prendre l'atonie actuelle de la société soviétique pour une robotisation durable, et extensible.

SOCIALISME SCIENTIFIQUE

ET REVOLUTION PROLETARIENNE

Une autre erreur mécaniste du marxisme vulgaire consiste à décalquer le développement du prolétariat, la révolution prolétarienne et le surgissement du socialisme sur les étapes correspondantes de l'histoire de la bourgeoisie. En réalité, là encore, l'histoire ne se répète pas. La bourgeoisie fut peut-être la seule classe de l'histoire dont le développement comme classe est indiscernable, consubstantiel pourrait-on dire, à sa fonction économique. Il n'y a pas de bourgeois sans capitalisme, pas de capitalisme sans bourgeois. premier bourgeois n'est tel que parce qu'il possède un capital, c'est-à-dire de l'argent investi pour produire une plus-value au travers d'une exploitation du travail salarié et d'un circuit de marchandises. D'abord classe dominée, la bourgeoisie est très rapidement une force sociale autonome au sein du système économico-social dominant, véritable cancer de cette société, et susceptible de créer, de façon plus ou moins éphémère, des îlots où elle est politiquement dominante au sein de l'immense système féodal (les villes flamandes, les cités italiennes de la Renaissance...). Les révolutions bourgeoises éclatent alors que la classe bourgeoise est en fait déjà économiquement dominante dans l'étouffant corset du système féodal qu'elle fait éclater après l'avoir miné, non politiquement d'abord mais essentiellement économiquement. Le développement du prolétariat est tout autre. C'est une classe créée par la bourgeoisie et dont la fonction est de suer la plus-value. Il ne porte en lui aucun système économique alternatif, et le destin d'une classe n'est jamais que la lecture à l'envers de l'histoire concrète. Pourtant nous maintenons que la théorie « socialiste » de Marx est scientifique, à l'encontre des « socialismes utopiques » qui le précèdent. Ces derniers systèmes ne regardaient le prolétariat comme l'agent de l'instauration du socialisme qu'en tant que classe sociale soumise à l'injustice de l'exploitation et de l'oppression, et en raison de la force de révolte et de volonté de société plus juste, plus harmonieuse et égalitaire, quasi constante dans toutes les sociétés connues, et même en l'absence de toute possibilité objective de leur transformation (révolte des esclaves de la société Antique, Jacqueries, etc.). Le caractère scientifique du marxisme, au contraire, tient dans une triple démonstration : 1) celle des contradictions du capitalisme, insolubles dans leur développement propre ; 2) celle de l'unique possibilité de résolution positive de ces contradictions dans le dépassement en une économie socialiste collectiviste ; 3) celle du constat qu'une seule classe a à la fois intérêt et force suffisante pour réaliser ce dépassement : le prolétariat, qui y tendait d'ailleurs au travers de son organisation spontanée d'opposition à son exploitation, dans le cadre même de son organisation par et pour l'exploitation, où il trouvait la conscience de sa réalité de classe et de sa force en tant que classe. Mais Marx était parfaitement conscient de ce que cette conjonction de perspectives de la fin du capitalisme et de la fonction de fossoyeur de cette société qui devait incomber au prolé- tariat ne découlait pas d'une inéluctabilité économique au contraire de l'interprétation qu'allait en donner un « économisme marxiste » persistant) mais de la plus grande probabilité, conditionnée toutefois par une prise de conscience, sans précédent dans l'histoire, mais possible. Cette prise de conscience, dont Lénine devait souligner qu'elle était « apportée de l'extérieur », devenait ainsi la tâche essentielle de l'action socialiste, la part du marxisme qui n'est pas « science » mais enseignement de la science de la société, aux fins d'une orientation positive consciente de l'histoire. Le communisme , seule voie d'une poursuite du progrès de l'humanité, n'est pas inéluctable, mais seulement la solution la plus probable. D'où l'alternative « socialisme ou barbarie ».

Par son mode d'exploitation, classe privée de culture (comme l'était les serfs et les esclaves, c'est-à-dire toutes les classes dominées de producteurs dépossédés de leur moyens de production), l'élévation du prolétariat de classe spontanément révolutionnaire au niveau de classe consciemment révolutionnaire, c'est-à-dire communiste, exige son organisation politique, communiste, c'est-à-dire la structuration matérielle de sa conscience possible. La condition prolétarienne en elle-même rend cette tâche infiniment plus difficile que ne l'avaient pensé Marx, Engels et leurs premiers partisans.

Certes comme l'écrit Jakubowsky, citant Korsch (Les Superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l'histoire, p. 141), « l'apparition de la théorie marxiste n'est que l'autre aspect de l'apparition du mouvement de classe prolétarien réel ; les deux aspects pris ensemble constituent la totalité concrète du processus historique », mais leur unité est problématique. En particulier, chaque recul ou défaite la remettent en question.

C'est la nature de la condition prolé- tarienne qui conditionne la forme de l'organisation prolétarienne. Jusqu'à la révolution sociale restant étroitement soumis matériellement dans sa masse, et idéologiquement dans sa majorité, à la classe dominante, le prolétariat ne trouve sa plus haute conscience possible que dans son avant-garde, voire même dans l'avant-garde de son avant-garde, la direction de ses organisations politiques communistes. Si toute organisation et direction d'organisation exige délégation de pouvoir, dans le cas du prolétariat, les limites étroites de l'assimilation de sa culture de classe par sa masse, la faiblesse des ressources matérielles de cette classe exploitée, la limite du temps libre qui permet l'acquisition d'un savoir et surtout du travail d'élaboration continue de ce savoir, tendent à rendre les délégations de pouvoir durables et souvent irréversibles, du fait qu'elles creusent rapidement la différenciation entre prolétaires au travail et délégués spécialistes politiques. De plus, la délégation la plus aisée, la plus « économique », est celle qui est accordée aux intellectuels, petits-bourgeois ou bourgeois, ralliés à la cause prolétarienne, et qui lui apportent tout élaboré son savoir de classe. Le désintéressement et le dévouement de ces « délégués » est le plus souvent incontestable, et d'autant plus qu'il implique de lourds risques. Mais ce savoir se sclérose s'il n'est pas constamment retrempé dans l'expérience vivante de la classe. Dans les périodes de montée révolutionnaire, ces indispensables délégations présentent surtout des avantages. Mais ces périodes sont courtes, et longues celles de reflux et de marasme où s'usent les énergies, s'effondrent les dévouements et les enthousiasmes, et où les compromis forcés avec la classe ennemie procurent aux délégués des situations d'intermédiaires confortables, protégées par la bonne conscience des « étapes nécessaires ». Ainsi naissent les bureaucraties ouvrières qui manipulent le savoir de classe et deviennent ainsi des agents du recul de la conscience.

Sur chaque grande période de l'histoire du mouvement ouvrier, l'organisation prolétarienne communiste est donc à reconstruire, son type de direction à reconsidérer, son mode de tion à délégation à corriger. Tel fut en particulier, la théorie et la pratique de l'organisation communiste de Lénine, très consciemment conçue non comme type universel et a-historique, mais pour la lutte dans des conditions spécifiques dont l'illégalité était la principale donnée, et dans une perspective courte de violents affrontements révolutionnaires devant s'étendre au monde entier. Le progrès du type d'organisation léniniste par rapport aux types antérieurs consistait, entre autres, à ce que ses membres étaient par leur sélection, leur formation, leur mode de vie et d'action prémunis contre les risques de capitulation devant la bourgeoisie. Le parti bolchevik n'est pas sans ressemblance avec un ordre monastique-militaire. Dialectiquement, le reflux de la révolution mondiale, après la seule victoire d'Octobre, allait révéler les dangers de ce type d'organisation : coupure élitiste avec la masse prolétarienne, substitutisme dans la décision et la direction, « com-suffisance » (le mot est de Lénine), ce qui, dans des conditions nouvelles d'usure et de démoralisation allait engendrer un pire type de bureaucrate ouvrier, durci par la misère culturelle russe, rendu cynique par l'habitude du chaos, des effets de la misère matérielle et de la violence.

Indispensable à la préparation de la classe à la révolution et à la révolution elle-même, la délégation de pouvoir de la classe à son organisation, et de l'organisation à sa direction a été et reste encore aujourd'hui, le point faible du prolétariat dans la poursuite de son but historique.

Depuis le commencement de la dégé- nérescence bureaucratique de la socialdémocratie, à la fin du XIX* jusqu'à aujourd'hui, soit un siècle, le problème numéro un, de l'avant-garde communiste a été celui des moyens de parer à cet handicap. Dans la moitié de ce temps, le stalinisme nous a montré qu'il peut se transformer en cause principale de l'échec historique du prolétariat. C'est plus que suffisant, nous semble-til, pour reprendre l'ensemble du problème de l'organisation prolétarienne communiste, de sa direction, de ses rapports aux masses, problèmes que nous traiterons par ailleurs.

Jusqu'à maintenant, toutes les « directions déléguées » des partis révoluionnaires se sont cristallisées . et celles qui ont réussi à remporter la victoire et à établir un « Etat ouvrier » se sont établies comme direction plus ou moins bureaucratique, mais séparées des masses prolétariennes comme un corps autonome. Même celles que l'on a pu ou que l'on peut considérer comme « dictatures du prolétariat » n'ont pas établi de « démocratie prolétarienne » et d'autant moins que le prolétariat est faible numériquement et culturellement.

LE PROCESSUS DE

BUREAUCRATISATION EN URSS

« L'Etat, appareil bureaucratique, commence à dépérir dès le premier jour de la dictature du prolétariat. Telle est la voix du programme qui n'a pas été abrogé à ce jour », écrit Trotsky dans La Révolution Trahie (chap. « Programme et réalité »). Et il avait précisé d'abord le sens de cette formule : « Des sa formation, le régime de la dictature du prolétariat cesse de la sorte d'être celui d'un « Etat » au vieux sens du mot, c'est-à-dire d'une machine faite pour maintenir dans l'obéissance la majorité du peuple. Avec les armes, la force matérielle passe directement, im- médiatement, aux organisations des travailleurs telles que les soviets ». Ainsi, la dictature du prolétariat, forme d'Etat indispensable pour la transition de la société bourgeoise à la société socialiste, a pour première tâche de commencer à assurer la diffusion du pouvoir dans les masses prolétariennes, c'est-à-dire d'instaurer la démocratie prolétarienne de plus en plus large, comme base même de sa « dictature » contre les survivances de l'ancienne classe dominante.

Trotsky ne nourrissait aucune illusion idyllique. Il écrivait au chapitre suivant : « Si l'Etat, au lieu de dépérir, devient de plus en plus despotique; si les mandataires de la classe ouvrière se bureaucratisent, tandis que la bureaucratie s'érige au-dessus de la société rénovée, ce n'est pas pour des raisons secondaires, telles que les survivances psychologiques du passé, etc., c'est en vertu de l'inflexible nécessité de former et d'entretenir une minorité privilégiée, tant qu'il n'est pas possible d'assurer l'égalité réelle ». Et il prévoyait même : « Les tendances bureaucratiques qui étouffent le mouvement ouvrier devront aussi se manifester partout après la révolution prolétarienne. Mais il est tout à fait évident que plus est pauvre la société née de la révolution et plus cette « loi » doit se manifester sévèrement, sans détour ; et plus le bureaucratisme doit revêtir des formes brutales ; et plus il peut devenir dangereux pour le développement du socialisme » (souligné par nous).

Cet enseignement nous a permis de ne pas dériver devant des révolutions conduites par des directions, bureaucratiques dès avant la prise du pouvoir, mais assez révolutionnaires cependant pour conduire les masses à la victoire contre la bourgeoisie et l'impérialisme, et instituer une « dictature du prolétariat », sans instaurer la démocratie prolétarienne, ni même seulement des formes très embryonnaires de celle-ci.

Au moment de sa mort, Trotsky était déjà parvenu à toute une périodisation du processus de dégénérescence bureaucratique de l'URSS. Il avait rejeté en 1924, le phénomène de « Thermidor », c'est-à-dire de renversement de la direction authentiquement prolétarienne communiste par le courant bureaucratique « centriste ». Mais 1933, avait représenté une seconde étape, celle où le courant « thermidorien » se révélait devenu irréversiblement contre-révolutionnaire, au test de sa politique internationale et où, par conséquent, il convenait de s'opposer à lui non plus comme tendance mais comme autre parti, parti révolutionnaire reconstruit. Etait-ce une limite ultime à la dégénérescence ? L'histoire ne connaît pas ces limites. La transformation de la bureaucratie stalinienne en force contrerévolutionnaire ne pouvait qu'entraîner son affrontement avec les masses. Trotsky ne dit pas autre chose quand il écrit, dans Défense du marxisme (p. 79) : « Dans des conditions défavorables, il peut dégénérer (l'Etat ouvrier) jusqu'à devenir méconnaissable; qu'une révolution supplémentaire peut être nécessaire à sa régénération ».

Et plus loin (p. 95) : « Cette dégénérescence, comme le montre l'actuelle bacchanale de terreur bonapartiste, s'approche du point critique. Ce qui n'était qu'une déformation bureaucratique se prépare aujourd'hui à dévorer l'Etat ouvrier sans en laisser une miette et à dégager sur les ruines de la propriété nationalisée une nouvelle classe dirigeante. Une telle possibilité s'est considérablement rapprochée, mais ce n'est encore qu'une possibilité et nous ne sommes pas prêts à nous incliner d'avance devant elle ». (souligné par nous).

La perspective de Trotsky est nette : cela ne peut durer longtemps (il écrit cela en 1937).

Mais quand il esquisse les données de la transformation de la bureaucratie en nouvelle classe dirigeante, c'est à partir de la ruine de la propriété collective. La barbarie se développerait donc sur la base de la propriété privée ? C'est très évidemment sa conviction à l'époque. Un peu plus tard pourtant il esquisse une autre perspective, qui, elle ne suppose plus ce retour à la propriété privée des moyens de production, celle au contraire de la « décomposition... du capitalisme monopoliste, sa fusion ultérieure avec l'Etat et la disparition de la démocratie, là où elle s'est encore maintenue, au profit d'un régime totalitaire. L'incapacité du prolétariat à prendre en mains la direction de la société pourrait effectivement dans ces conditions mener à l'émergence d'une nouvelle classe exploiteuse issue de la bureaucratie bonapartiste et fasciste ». Mais ici, la condition de cette chute dans la barbarie est la défaite historique du prolétariat. Or, jusqu'au dernier moment, Trotsky reste persuadé que le prolétariat n'est pas vaincu - comme le pense Rizzi - qu'il ne le sera pas et qu'au contraire dans l'affrontement qui se prépare, il aura raison de la bureaucratie stalinienne.

C'est de ce point de vue qu'il faut comprendre sa réponse à ses contradicteurs qui lui soulignent l'importance des actions contre-révolutionnaires en URSS. Il les connaît mieux qu'eux et répond : c'est une contre-révolution préventive. On l'entend en général au sens évident que Staline a pris les devants d'une révolution politique. Mais alors l'argument n'annule pas la portée de la contre-révolution. Le sens profond de sa riposte, c'est que cette contre-révolution ne peut être suffisante pour empêcher le prolétariat soviétique, au cours de la montée révolutionnaire qui sortira de la guerre, d'en finir avec la bureaucratie.

Et là nous avons une incontestable erreur de perspective de Trotsky, erreur qui, dans son fond, est erreur sur le rapport dialectique entre société d'éco- nomie collective et direction bureaucratique contre-révolutionnaire. Erreur typique de marxiste, d'ailleurs puisqu'elle voit dominer l'optimisme révolutionnaire contre une déduction qui aurait dû découler de l'analyse que Trotsky était alors seul à soutenir. En effet c'est le caractère prolétarien de la société d'économie collectiviste qui y a attaché le peuple soviétique et l'a fait la défendre, en dépit des pires sévices bureaucratiques et de millions de morts, et a assuré sa survie comme système dans les conditions les plus contraires sur le plan militaire comme économique. C'est la reconnaissance de cette société comme sa société, et de cet Etat comme son Etat qui a paralysé le prolétariat soviétique devant la contrerévolution préventive qui taillait pourtant des millions de morts dans sa chair. Mais inversement, c'est le double phénomène du désarmement politique du prolétariat soviétique par le massacre systématique de son avant-garde et même de ce qui était susceptible d'en prendre la relève (les « staliniens par erreur ») et de la victoire dans la Guerre mondiale, obtenue essentiellement grâce au dévouement des masses et aux ressources de l'économie collectivisée, que la bureaucratie a pu non seulement survivre mais assurer sa dernière mutation.

Pour préventive qu'elle ait été, la contre-révolution bureaucratique n'en est pas moins une contre-révolution au plein sens du terme. Après l'effroyable hécatombe de la collectivisation forcée (7 millions de morts), véritable guerre civile qui crée les bases de la répression anti-ouvrière, c'est de 1934 à 1940, six années de terreur contre-révolutionnaire (d'ailleurs poursuivie de façon chronique jusqu'à la mort de Staline), la bureaucratie a changé de composition. Elle s'est épurée, de tout ce qui en son sein restait encore prolétarien, au sens politique du terme - le seul qui ait sens pour nous. Le bureaucrate de la

Nomenklatura actuelle n'est pas plus prolétaire que le mameluk affranchi n'était esclave et que le moine, frère lai, n'était paysan. Le processus de différenciation a été achevé dans le creuset sanglant de la plus coûteuse des contrerévolutions de l'histoire.

Mais cette défaite du prolétariat soviétique n'est pas la défaite de toute la classe prolétarienne, quoiqu'elle ait handicapé toutes les luttes et les révolutions prolétariennes de l'après Seconde Guerre mondiale et les ait déviées en accentuant leur bureaucratisation.

Sur ce point Trotsky a fait une autre erreur quant à la perspective historique. Erreur très compréhensible, voire fatale ; mais que nous avons commis l'erreur bien plus grave de n'avoir pas su corriger : pressé par ses contradicteurs à la nécessité d'esquisser le devenir global de l'humanité, Trotsky n'a pu répondre qu'en donnant de celui-ci le schéma d'une alternative achevée. Or la réalité, plus lente et plus complexe que la projection intellectuelle des facteurs dominants, nous livre seulement des embryons de ces solutions alternatives. La bureaucratie stalinienne devait infliger une défaite au prolétariat soviétique pour pouvoir s'installer comme parasite de l'économie collective. Mais dialectiquement, le maintien de l'URSS, comme société collectiviste, a été un élément favorable au développement de la révolution yougoslave puis de la révolution chinoise, en dépit même des efforts de la bureaucratie stalinienne pour stopper leur essor. De même si en Europe occidentale la politique de collaboration de classes, dictée de Moscou, des partis staliniens, a canalisé et amorti l'offensive des masses prolétariennes, en permettant à la bourgeoisie un nouvel essor économique sans conflits majeurs, elle a abouti à une nouvelle accumulation de forces prolétariennes, jusqu'à un niveau jamais atteint dans le monde. Ainsi ce qui marque la période ouverte par l'après-

Seconde Guerre mondiale, c'est l'accentuation des contradictions de classes et non leur résolution par la révolution socialiste mondiale ou par la fin historique du prolétariat et l'extension mondiale d'un nouveau système « barbare ».

Devenue «classe parasitaire», la bureaucratie stalinienne garde encore un double rôle dans la mesure où elle ne peut subsister qu'en symbiose avec l'économie collectiviste, qu'elle distord cependant, rend malade et productivement inférieure au capitalisme. Le seul effet relativement positif de cette symbiose, c'est la situation d'opposition où cela met la bureaucratie avec le système bourgeois dans son ensemble et, de ce fait, la nécessité où elle se trouve de chercher des appuis avec tout ce qui entre en conflit avec l'impérialisme. Mais ce fait ne doit pas cacher que même là où son intérêt stratégique lui dicte d'accorder une certaine aide à un mouvement révolutionnaire ou à une révolution anti-impérialiste, sa politique reste totalement contre-révolutionnaire, soit en empêchant par tous les moyens la transcroissance socialiste de révolutions nationales (ce qui les mènent souvent à la défaite ou à ce que les directions petites-bourgeoises se retournent contre elle une fois l'indépendance acquise) ; soit en conditionnant l'aide de telle façon que les directions soient obligées de se soumettre à ses diktats qui visent à accélérer leur processus de bureaucratisation, à interdire l'apparition d'une organisation de la démocratie prolétarienne et l'extension régionale de ces révolutions, enfin à les compromettre par l'association à sa politique internationale contre-révolutionnaire ouverte. L'expansionnisme de la bureaucratie est la conséquence de sa nature contrerévolutionnaire. Sa seule défense possible est militaire. L'expansion territoriale à sa périphérie en est la conséquence stratégique. Il ne s'agit pas là, comme le veulent certains théoriciens d'un nouveau changement de nature du système bureaucratique (la transformation du « totalitarisme » en « empire expansioniste »), mais du nécessaire développement de la défensive « panique » d'un système qui n'a pas d'autre essence que le « militaro-bureaucratique ».

Comme classe parasitaire, la bureaucratie soviétique se sait faible devant les classes fondamentales de la société capitaliste. De là son obsession de sa destruction par l'impérialisme dont elle sait désormais qu'elle n'atteindra pas - et encore moins dépassera - les forces productives. Mais elle craint encore plus le prolétariat, d'où la combinaison à son égard d'un enfermement dans un régime de totalitarisme policier, pouvant aller jusqu'au renouveau de la terreur dès qu'il fait mine de bouger, et d'un dosage minutieux de minimes concessions matérielles, d'ailleurs surtout de l'ordre abrutissant des « jeux de cirque » et d'alcool.

Quel peut être le devenir d'une telle classe parasitaire ?

Pour la première fois dans l'histoire, nous assistons consciemment à un tournant de civilisation. Il faut en saisir toutes les données.

SOCIALISME OU BARBARIE

Le système capitaliste, en dépit de son dernier prodigieux essor, est condamné à mort de façon inéluctable. Ceci n'est pas revenir à la conception d'une crise finale du capitalisme, sorte d'autoconsumation par ses contradictions, laissant sinon le champ libre, du moins des conditions de grande incapacité de résistance à l'essor du prolétariat vers le pouvoir : le troisième âge du capitalisme a pu laisser l'illusion, jusque dans le mouvement ouvrier, de la capacité de la bourgeoisie à trouver des solutions positives à ses contradictions en l'absence de révolution prolétarienne. En rait, de telles solutions ne sont que de courts moments vers l'élévation des contradictions à un niveau plus élevé dont nous constatons aujourd'hui les prodromes. A un certain niveau de ces contradictions économiques, il n'y a plus que des solutions politiques : dictatures militaires dans les pays sous-développés, guerre et/ou fascisme dans les pays les plus économiquement avancés. Cette perspective demeure. Sans révolution prolétarienne ou dans la défaite de celle-ci, le Japon et les Etats-Unis connaîtront probablement un super nazisme, et de telles évolutions ne pourront que signifier une troisième guerre mondiale.

Avec quels résultats ?

La perspective développée dans nos rangs par Pablo à partir de 1951 deviendrait alors probable, à savoir que, quelles que soient les supériorités matérielles du capitalisme, sa fin serait inscrite dans l'histoire au profit du « collectivisme bureaucratique » pour une période longue, bien que les éléments causals de l'accélération de l'histoire permettent de penser qu'elle ne durerait pas des siècles. La barbarie ne serait donc pas un « système » unique se substituant au système capitaliste, mais une décomposition d'une part, et des formes sociales monstrueuses en même temps, ce qui est d'ailleurs conforme au « modèle » de la barbarie de décomposition du monde Antique.

Bien entendu, répétons-le, cette esquisse la plus probable de la perspective de barbarie suppose détruites les prémisses humaines de la révolution prolétarienne, c'est-à-dire la défaite historique du prolétariat.

Ses défaites partielles actuelles engagent-elles le processus d'une telle défaite historique ? Ou, formulation autre, sont-elles les manifestations de son incapacité fondamentale à accomplir la fonction d'instauration d'une société sans classes que le marxisme a cru pouvoir lui attribuer ? Ceux qui donnent une réponse affirmative à une telle question s'appuient en fait sur deux phénomènes différents, quoique liés par un trait commun. Les deux phénomènes sont : - l'expropriation du prolétariat du pouvoir et de l'économie collective par la bureaucratie, dans les pays sousdéveloppés où le capitalisme a été détruit et la bourgeoisie expropriée. - l'absence de révolution prolétarienne victorieuse dans les pays capitalistes avancés, et même le recul, voire la disparition du projet et du programme de la révolution prolétarienne dans ces pays.

Le trait commun c'est : - la subordination du prolétariat à ses directions déléguées qui substituent leurs intérêts propres aux siens. Notre réponse négative ne nie pas ces données, elle les relativise sans perdre de vue leur gravité. - dans les pays sous-développés, le prolétariat représentait partout une minorité de la population globale, et il était d'une moindre culture que dans les pays avancés. De ce fait, la délégation de pouvoir à des directions, en général d'origine complètement extérieure, représentait l'écart maximum entre classe et conscience apportée (adjugée). Les conditions de réalisation de la révolution accroissaient l'insuffisance des bases matérielles de la réalisation du socialisme. Le processus bureaucratique ne pouvait ainsi que se développer.

Mais, en dépit de cette bureaucratisation, dans le processus révolutionnaire et de développement de l'économie collective, le prolétariat croît en nombre et en conscience, y compris en conscience de la distinction de ses intérêts d'avec ceux de la bureaucratie. Les conditions d'une nouvelle révolution mûrissent donc, qui exigent de la bureaucratie sa mutation de « parasite » organique du prolétariat en classe dominante « parasitaire », au travers d'une contre-révolution bureaucratique. - dans les pays avancés, le parasitisme des bureaucraties est conservateur. Même quand elles demeurent « staliniennes » par leur histoire et le maintien de liens organiques et idéologiques avec la bureaucratie soviétique, les bureaucraties sont essentiellement des appareils « ouvriers-bourgeois », c'est-àdire dont les intérêts d'appareils sont liés au maintien du statu-quo social bourgeois capitaliste ; elles sont de ce fait radicalement différentes des bureaucraties ouvrières de pays

SOusdéveloppés qui ne peuvent s'établir comme appareils qu'au travers de la révolution et, par conséquent, en servant dans un premier temps les intérêts historiques du prolétariat. Ces bureaucraties sont condamnées à mort par l'accélération des contradictions capitalistes. Elles ne sont en rien « une classe en formation », mais une scorie de la lutte de classe. La mutation du prolétariat (sa croissance numérique, la prolétarisation de toutes les couches de travailleurs, l'élévation générale de la culture prolétarienne, etc...) menace ces bureaucraties au travers des progrès de la conscience prolétarienne dans les inévitables luttes consécutives à l'aggravation des contradictions capitalistes.

Notre perspective générale reste donc largement optimiste. Cependant, le processus de bureaucratisation progressant sur une moitié de l'humanité et la paralysie du prolétariat des pays avancés depuis plusieurs décennies ne peuvent être considérés comme de simples contre-temps pour la transformation socialiste du monde. Ils représentent de puissants facteurs négatifs dont les effets se cumulent et deviennent des obstacles supplémentaires dressés devant la réalisation révolutionnaire. Aujourd'hui, la révolution progresse, mais comme un moteur défectueux qui s'encrasse.

LES CONTRADICTIONS DU

PROCESSUS DE BUREAUCRATISATION

Les deux théories du « capitalisme d'Etat » et de la nouvelle classe fondamentale achoppent par leur caractère non dialectique, « structuraliste », pourrait-on dire. A partir du « modèle développé » de l'URSS, tous les Etats bureaucratiques sont étudiés comme la multiplication du « type» ; les spécificités étant considérées comme secondes, voire superfétatoires. Un certain « trotskysme », dogmatique, sclérose de la pensée marxiste vivante de Trotsky, en universalisant le phénomène « stalinien », aboutit à une même sorte de statisme.

A l'opposé de ces théories, nous insistons sur la bureaucratisation comme processus dont la périodisation est repérable à des manifestations nettes. De ce point de vue, les spécificités sont essentielles et les caractères communs doivent être relativisés dans leur rapport à la périodisation.

Une classe - même non fondamentale mais parasitaire - ne peut naître que dans un formidable bouleversement social. Elle ne se constitue pas volontairement, à partir de déterminations idéologiques, mais dans le creuset incandescent de violents affrontements de classes. Pour qu'une direction bureaucratique du mouvement ouvrier se transforme en classe bureaucratique, il n'y suffit pas de corruption, d'autoattribution de privilèges, d'accumulation d'erreurs, de lâchetés, de capitulations, de trahisons mêmes, perpétrés pour faire prévaloir des intérêts catégoriels sur les intérêts généraux. Le tournant politique en URSS que Trotsky a appelé le Thermidor soviétique, qu'en 1935 il a situé comme s'étant passé en 1924, et dont le contenu est le passage du pouvoir de l'aile prolétarienne du parti bolchevique à son aile bureaucratique, n'a pas trans- formé ce parti, ni même son appareil er une nouvelle classe. Il y a fallu une épouvantable contre-révolution, qui s'est déroulée de 1934 à 1940 (et s'est poursuivie de façon endémique jusqu'à la mort de Staline en 1953) et qui, non seulement a coûté au pays de la révolution d'Octobre, des millions et des millions de morts, mais surtout, a complètement éliminé jusqu'au dernier communiste restant dans le parti; y compris ceux qui avaient opté pour la ligne stalinienne dans les années vingt et le début des années trente. Cette périodisation achevée peut servir de repère quant au point d'évolution du processus des autres directions et Etats bureaucratiques. Le premier de ces repères est le « Thermidor ». Ce concept n'a pas perdu de son utilité, à condition d'en préciser une nouvelle fois le sens. Le Thermidor (et d'abord celui du modèle de la révolution française) n'est pas une contre-révolution, c'est un changement des rapports de forces intra-révolutionnaires. Ou, si l'on veut, une contrerévolution « politique », au niveau de la direction et de l'avant-garde, se produisant au moment de l'apathie des masses motrices de la révolution, fatiguées, usées, décapitées de leurs dirigeants authentiques. C'est cela qui a été commun au Thermidor bourgeois de 1794 et au thermidor soviétique, avec la différence essentielle que, dans le premier cas, il s'agissait de l'élimination d'une aile sans base sociale ouvrant sur une perspective réalisable, et, dans le second cas, de la dissociation de la classe révolutionnaire et d'éléments majoritaires de son avant-garde composée dans une grande mesure, et essentiellement au sommet, d'éléments ralliés-délégués.

Dans la cohérence de l'analyse trotskyste traditionnelle des « Etats ouvriers » et de leur dégénérescence, la recherche du Thermidor a été impor- tante. En général, une chose essentielle nous échappait, à savoir que le Thermidor n'a pas à se produire quand, avant même la victoire révolutionnaire, la direction prolétarienne authentique a été éliminée par l'aile bureaucratique, ou même n'a pas eu le temps ou la force d'émerger en fonction des conditions de développement du mouvement ouvrier. Il s'agit là d'un élément essentiel à la compréhension du processus révolutionnaire. La conception pseudotrotskyste d'un stalinisme universel et intangible ne peut comprendre que de telles directions bureaucratisées puissent rester capables de diriger des révolutions. C'est que pour eux, et contrairement au point de vue de Trotsky, il n'y a pas de différence entre le stalinisme de 1924 et celui de 1934. A l'évolution dialectique est substituée une catégorie métaphysique. A cela il faut ajouter que la bureaucratisation (la stalinisation) des directions offre d'immenses différences de degrés qui ne sont pas réglées par la seule appartenance, hier à la Ill° Internationale stalinisée, plus tard aux différents regroupements de partis communistes.

Les Etats peuvent se regrouper en un certain nombre de catégories, différentes par la périodisation de leur processus de bureaucratisation. En deçà de la contre-révolution bureaucratique, ils restent des Etats prolétariens bureaucratiques (formule qui nous paraît préférable à celle d'Etats ouvriers déformés, en cela que 1) ouvrier est un synonyme populaire mais restrictif de prolétarien, et que 2) la notion de déformation renvoie à une « forme » pure, abstraite qui n'a jamais existé et n'existera jamais). Au-delà de la contrerévolution bureaucratique ces Etats deviennent des Etats nomenklaturistes, on collectivistes bureaucratiques.

LE « GLACIS » D'EUROPE

DE L'EST

Si l'on suit l'ordre d'apparition de ces Etats, on doit commencer par un groupe très particulier, celui qui est constitué par les pays où la mutation sociale, a été opérée du sommet, sous la « protection » de l'occupation militaire soviétique, à savoir : la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie et l'Allemagne de l'Est. Au travers et à la fin de la guerre, ces pays n'ont pas connu de révolution. Les mouvements et opérations de résistance ont été, soit brisés (quand ils étaient nationalistes), soit canalisés par les Russes et leurs agents nationaux. Les directions staliniennes nationales qui ont procédé aux transformations sociales de ces Etats, aux moments décidés par les Russes et sous leurs directives, se sont appuyées, en Tchécoslovaquie, sur une certaine mobilisation des masses, surtout prolétariennes, ailleurs sur leur consensus, mais sans leur laisser la moindre initiative, capacité d'organisation autonome et de désignation de directions. Ces mobilisations ont correspondu à une brève période d'illusions en une étape de la révolution, bien vite retombée dans la terreur contrerévolutionnaire des années cinquante. Cette période est décisive dans l'évolution de ces Etats. Leurs directions initiales étaient constituées en partie de résistants de l'intérieur - en général vieux militants communistes, dont beaucoup avaient été des combattants de la guerre d'Espagne - en partie d'exilés en URSS ramenés dans les fourgons de l'armée Rouge, devenus depuis des agents staliniens, brisés, malaxés par la terreur des années trente et quarante, marionnettes bureaucratiques de la bureaucratie contre-révolutionnaire. Dans l'amalgame, ce sont ces agents du Kremlin qui dominaient, courroies de transmission de sa politique contre-révolutionnaire. Le groupe de « résistants » que l'on peut caractériser comme « centristes » (au sens où Trotsky caractérisait ainsi la bureaucratie stalinienne des années vingt) trouva un pôle de cristallisation naturelle dans la direction yougoslave, et ce sont leurs tentatives de se constituer en force politique autonome, face à la bureaucratie russe et à ses agents dans leur propre pays (lutte pour la reconstruction de la Il Internationale, aboutissant à la formation du Kominform ; lutte idéologique à l'intérieur de celui-ci, projet de fédération balkano-danubienne, pour dresser une sorte de seconde Union soviétique face à la première...) qui précipita le contrefeu de Staline : la rupture avec la Yougoslavie, puis les procès des résistants-kominformistes, dénoncés comme titistes (ce qui était vrai) et fascistes (ce qui était terroriste).

Avec ces procès de Moscou, de Sofia, Budapest, Prague et Bucarest, et des éliminations en Pologne, la minicontre-révolution équilibrant la minirévolution des années quarante, mettait ces Etats en état d'assimilation politique avec l'URSS, comme la révolution bureaucratique les avait mis en état d'assimilation économique. A ceci près, cependant, que la situation d'exploitation et d'oppression nationale par un Etat étranger accumulait au sein des masses une hostilité au régime et à l'URSS qui n'allait pas tarder à déclencher les premières révolutions antibureaucratiques, dès que la disparition de Staline eut ébranlé l'édifice. Ces révolutions et insurrections (Berlin 1953 Hongrie 1956, Pologne 1956, 1970... Tchécoslovaquie 1968) allaient, plus encore que la crise yougoslave, démasquer le caractère contre-révolutionnaire de la bureaucratie russe et de ses agents nationaux inconditionnels. Une fois achevée l'étatisation bureaucratique - au travers d'une ligne incohérente du Kremlin, valorisant les « unions nationales » pour tenter de faire front à la montée de la guerre froide - la coupure fondamentale entre bureaucratie et classe ouvrière est très vite manifeste, accentuée en même temps que gelée par la répression de 1948-1953. Le consensus passif de 1945, acquis en raison des situations désastreuses héritées de la guerre, en a été brisé tandis que se solidifiaient les structures du régime.

La mutation est alors achevée. Ces Etats sont devenus fondamentalement du même type « collectiviste bureaucratique » que l'URSS.

Mais ici, la faiblesse sociale du régime bureaucratique est d'autant plus grande que s'accroît la domination étatique. Elle se révèle dans l'impressionnante succession de crises révolutionnaires des pays du « glacis ». La contestation sociale, nourrie par l'incohérence de la gestion bureaucratique et par la virulence des questions nationales que réactive la main-mise soviétique, achoppe non seulement en raison de la puissance militaire russe, mais aussi parce que manque alors tout mouvement social et politique révolutionnaire organisé.

LA POLOGNE

La Pologne peut, à bien des égards, être considérée comme typique de ces situations.

Par deux fois, en 1956 et 1970, les travailleurs y imposent un changement politique d'ampleur, marqué par de très graves crises au sein du centre bureaucratique et une transformation des formes du monopole du pouvoir, mais sans que soit - du moins à une échelle de masse - brisée la confiance en un « renouveau » bâti sur le maintien de la délégation de pouvoir; en '56 elle s'appuie sur l'auto-réforme du parti promise par Gomulka ; en '70 sur l'absence d'alternative face à Gierek. En conséquence, bien que dans des formes différentes (traduites par exem- ple par la dépolitisation du parti après "70 et l'isolement de son appareil), les ponts ne sont pas définitivement rompus entre un pouvoir - accepté, avant tout par « impuissance » - et une partie de la société. Néanmoins, ces deux défaites ont pour bilan un acquis politique essentiel : l'expérience massive de l'instabilité du régime permettent la naissance d'une poignée de cadres ouvriers et d'intellectuels radicalisés organisant une opposition permanente. L'isolement social du régime allait croissant du fait de l'accumulation de contradictions « objectives » : généralisation du salariat, apparition d'une nouvelle génération ouvrière, extension de la formation, accentuation des crises économiques. Ces contradictions vont permettre la révolte ouvrière de 1980 sous la forme du mouvement de masse le plus important apparu depuis la seconde guerre mondiale. Cet affrontement a conduit le régime bureaucratique à un stade nouveau, auquel l'URSS n'est pas parvenue (et dont rien ne permet d'ailleurs d'affirmer que celle-ci le connaîtra à son tour, bien qu'il soit une conséquence logique de l'affrontement classe bureaucratique/masses). Dissolvant la base du parti (qui n'est pas sociale mais politico-économique), la révolution anti-bureaucratique a contraint la bureaucratie à recourir à son noyau et à sa pointe extrême, son appareil militaro-policier. Cette première dictature purement militaire, une des plus pures manifestations du caractère complètement étranger au mouvement ouvrier de la bureaucratie parvenue à ce point d'évolution, prouve à la fois la nature non ouvrière (et non bourgeoise) de ce type d'Etat, et en même temps son caractère de parasite, greffé sur le corps de la société collectiviste, sans racines. Ceci ne signifie pas que la bureaucratie polonaise soit définitivement réduite aux Zomos et à la hiérarchie militaire. Il n'est pas complètement exclu qu'elle puisse écraser le mouvement politique de masse, et, alors, reconstituer des institutions relais-tampons (y compris un parti) capable d'élargir la base de sa pyramide étatique. Mais Solidarnosc n'a pas été détruite par un an et demi de dictature militaire et de répression. Pour la première fois sous dictature bureaucratique, une organisation d'opposition prolétarienne rassemble toute la classe et polarise toutes les couches sociales opprimées autour du prolétariat. Elle laisse la Nomenklatura exsangue : ses quelques centaines de milliers de privilégiés ne dispose que d'une force stratégique : les armes. La mainmise préservée sur l'appareil économique - pour efficace qu'il soit comme moyen de pression - ne permet aucune gestion d'avenir. L'administration reste paralysée par l'absence de « maîtres d'œuvre », en son sein des pans entiers ont été gagnés par Solidarnosc et sont pour le moins réticent à jouer les gardes-chiourmes de la junte.

Ainsi est-ce la Pologne qui nous permet de vérifier et de parachever la correction de notre analyse marxiste du phénomène bureaucratique.

LA YOUGOSLAVIE

La Yougoslavie a été la seconde révolution prolétarienne victorieuse de l'histoire. Son caractère de révolution prolétarienne, caché sous la surface de guerre de libération nationale antinazie, est encore nié par certains avec l'argument que le prolétariat, dans les usines, n'y a pas joué un rôle décisif. Cet argument est formaliste. Sous le fascisme - et surtout pendant la guerre -aucun mouvement révolutionnaire prolétarien ne pouvait se développer. Mais les prolétaires serbes et croates, qui fuyaient la militarisation et la déportation industrielle, et qui rejoignaient spontanément le maquis, en devenant résistants ne cessaient pas d'être prolétaires. Et d'autant moins que c'est très consciemment que la direction de TitoPijade les organisa en « brigades prolétariennes de choc », c'est-à-dire en noyau prolétarien d'une résistance unique dans l'histoire, puisqu'elle réussit, dans des conditions effroyables, à fondre la nation yougoslave, jusquelà restée mosaïque de pays ennemis -plus violemment opposés qu'en aucune autre partie de l'Europe, puisqu'à l'opposition ethnique, culturelle et politique s'ajoutait l'opposition de trois religions. Rien ne saurait être compris à l'histoire moderne de la Yougoslavie si l'on tient la spécificité et l'originalité du programme du PCY comme un élément idéologique superfétatoire. Dans son type d'organisation, la formation de ses cadres, son capital théorique, le PCY relevait à coup sûr de l'école stalinienne, mais celle du gauchisme « ultrabolchevique », à laquelle Moshe Pijade, son théoricien principal et le formateur de Tito, apportait une sorte de « gramscisme empirique ». C'est très consciemment, quoique avec une ruse, égale à celle du Mao Tsé-Toung des années trente, que la direction Tito-Pijade se refusa à toute politique d'union nationale et s'orienta vers la formation d'un Etat ouvrier. La politique de ruse politique est d'ailleurs, elle aussi, un legs du stalinisme, mais qui, dans ce cas, et ce n'est pas le seul, a été retournée contre le maître trompeur du Kremlin. Bien entendu, celui-ci n'en fut pas dupe et ne cessa, de Yalta à la rupture de 1948, de tenter d'abattre la direction Tito-Pijade. La Yougoslavie fut ainsi la première manifestation de l'incompatibilité d'un Etat ouvrier à direction bureaucratique et d'un Etat collectiviste bureaucratique. Il est caractéristique à cet égard que les pseudotrotskystes dogmatiques manifestèrent pour la première fois la sclérose exégétique de la théorie de l'URSS de Trotsky en prônant la neutralité dans le conflit Tito-Staline, qu'ils concevaient comme l'affrontement de deux bureaucraties « staliniennes ». En revanche, il est juste de noter que la défense de la Yougoslavie, majoritaire dans notre Internationtale, ne reposa pas sur la compréhension de la différence de nature des deux Etats. On sait comment la rupture entraîna la direction yougoslave dans un remarquable tournant à gauche, que seule brisa la poussée mondiale de réaction (conjointe de l'impérialisme mondial et de l'URSS, avec un aspect de « compères contre-révolutionnaires » qui vaudrait d'être fouillé).

Face aux difficultés économiques du même type que celles de tous les autres Etats de l'Est européen, la direction yougoslave y répondit de façon opposée, par une sorte d'ultra-NEP qui l'a précipitée dans des contradictions différentes. La limitation de l'auto-gestion aux cellules économiques élémentaires n'a pas entravé le processus bureaucratique, mais lui a donné des caractères particuliers de corruption par les secteurs bourgeois qui se développent dans tous les pores de l'économie collective.

Toutefois, et c'est l'élément important, pour thermidorien ne qu'elle soit, la direction yougoslave n'en est pas arrivée à un affrontement frontal avec les masses et, ainsi, n'est pas passée au stade de la contre-révolution. L'Etat yougoslave reste donc un Etat collectiviste prolétarien à direction bureaucratique. Le type de révolution qui s'y pose reste celui de la révolution politique.

LA CHINE

La victoire de la révolution chinoise est la troisième. Son caractère prolétarien est encore plus contesté que celui de la révolution yougoslave et avec plus d'apparence de raison. Le parti communiste maoïste se constitue après une défaite écrasante d'un prolétariat dont l'importance sociale est grande mais qui ne constitue cependant que moins de 0,5% de la population chinoise. De ce fait, il est aisé de comprendre qu'il ne soit pas question là de brigades prolétariennes de choc. L'armée rouge chinoise est constituée, pour ce qui est des troupes, par des paysans et de nombreux éléments du lumpen prolétariat. Quant à l'encadrement, les intellectuels et les éléments de diverses couches urbaines déclassées y suffisent à peine. L'absence du prolétariat y est bien connue. Mais cependant, peut on parler de révolution paysanne, faite par un parti paysan - au sens de représentant les intérêts de la paysannerie ?

La direction du PCC n'a pas mené sa lutte sur un pur programme de révolution agraire. Au contraire, les revendications agraires n'y furent introduites qu'après 1935 et connurent de considérables variations. Sa politique à l'égard de la paysannerie, avant comme après la victoire révolutionnaire, montre à l'évidence la subordination des intérêts de celle-ci dans la politique générale de collectivisation. Alors ? Politique d'une autre classe utilisant la paysannerie ? Quelle que soit la théorie qui le prétende, elle suppose pré-formée la classe « capitaliste d'Etat » ou la nouvelle classe « fondamentale » en le Parti communiste chinois, ce qu'il faudrait démontrer et fonder en théorie. La réalité, c'est qu'il s'agit bien d'une « direction déléguée », d'intellectuels, certes, mais ralliés - idéologiquement ralliés -, par le vaste courant né de la révolution d'Octobre, à la cause communiste, prolétarienne. Leur programme est à coup sûr un programme théoriquement confus et incorrect, mais c'est un programme élaboré sur la base d'un savoir théorique et d'une expérience. Ce n'est pas la ligne stalinienne dictée de Moscou, c'est un programme composite qui emprunte à la fois au léninisme d'avant Octobre, celui de la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans », à l'expérience empirique de la révolution Russe, mais aussi aux théorisations du premier stalinisme, celles d'un « ultra-bolchevisme » sclérosé, le tout empiriquement adapté à une situation sans précédent. La notion de bloc des quatre classes n'est qu'en apparence adoptée du stalinisme. Dans le maoïsme des années trente à 1949, le conception du bloc sera toujours celle d'une union dominée par le prolétariat représenté par son parti communiste, qui fonde une théorie de révolution ininterrompue qui, pour n'être pas superposable à la révolution permanente, n'en constitue pas moins

Run ensemble programmatique qui a guidé et permis le renversement du vieux système, et la prise du pouvoir par le PCC.

Les limites et les contradictions de cet ensemble théorique, mais surtout le substitutisme du parti à la classe, et l'immense écart entre celle-ci et direction auto-déléguée, commandent sa toutes les distorsions de la révolution. Il est simpliste d'assimiler le rôle de Mao à celui de Staline par rapport aux masses. Non seulement parce que Mao a été l'authentique dirigeant de la révolution, mais aussi en cela que son « paternalisme » a pour fondement son expérience historique singulière. En Mao se sont combinés les traits violemment contradictoires de Lénine et de Staline. Le mouvement de bureaucratisation, très tôt mis en branle sous le double et contradictoire effet de la politique du Komintern et de l'exercice du pouvoir par le PCC, d'abord dans la République soviétique chinoise (1932-1934), puis au Yénan (jusqu'en 1949), s'est accéléré après la période dite de « démocratie nouvelle » (1949-1954) qui accompagna la « Libération », notamment à cause de la formidable pression de l'arriération économique et du poids de la démographie. A la suite de la première grande campagne de répression « antidroitière » (1956-1957), le « Grand Bond en avant » (1958-1961) va constituer un véritable siège de la société chinoise, en particulier de la paysannerie. Cette opération de collectivisation forcée, qui s'apparente à celle qu'a connue l'URSS des années '30, n'aboutira pas même au décollage de l'industrie lourde, du fait du gaspillage bureaucratique des revenus assurés par la ponction effectuée sur la paysannerie. Le bilan de cette initiative de Mao est de 15 à 30 millions de morts par suite des famines. C'est un moment où s'exprime avec le plus de brutalité l'arbitraire bureaucratique, y compris jusque chez les potentats locaux. En même temps qu'essaimaient les « petits hauts-fourneaux », la Chine maoïste inventait le « Goulag artisanal ». Le déclenchement de ce « Grand Bond en avant » est le premier exemple d'application exacte et mécanique, à une échelle de masse, d'une ligne « stalinienne » par la direction maoïste qui, depuis les années trente s'était fait remarquer par son autonomie vis-à-vis de Moscou. On peut y voir l'effet qui s'impose à une bureaucratie en raison des mêmes causes non seulement objectives mais subjectives, politiques : mais gestion bureaucratique, myopie politique, etc. L'application brutale du Grand Bond en avant fut l'occasion d'une restriction de la liberté de parole au sein du PCC, d'une épuration au plus haut niveau avec l'éviction de Peng De Huai, de la suppression des marges de libre expression dans le pays. La désorganisation fut générale.

Après l'éviction de la tendance Peng De Huai, les conflits seront pour un temps limités au champs clos des sphères bureaucratiques.

Plus tard, au moment où le processus de bureaucratisation l'éliminait luimême, Mao va s'y opposer partiellement. Son déclenchement de la révolution culturelle (1965-1966), tentative de vaincre les fractions bureaucratiques dominantes par une mobilisation de masse bureaucratiquement canalisée, montre à quel point étaient distendus les rapports avec les masses, en particulier prolétariennes. La révolution culturelle ayant été déclenchée comme une opération d'apprenti sorcier, l'irruption des masses, et notamment de la jeunesse, sur la scène sociale amena Mao à choisir l'armée comme instrument de retour à l'ordre (1969). Cela s'est soldé par un nombre considérable de victimes et des déplacements massifs de jeunes Chinois. Il est vrai qu'à son premier stade, la « révolution culturelle » fut, pour la première génération née « sous le socialisme », le première expérience d'organisation autonome - aussi déformée qu'elle ait été - et la première confrontation directe, non seulement avec la politique bureaucratique, mais avec l'ensemble des fractions bureaucratiques. A partir de 1973, en particulier au cours du « Printemps de Pékin », cette génération fournira les animateurs de l'opposition démocratique. Le choix de l'alliance interbureaucratique fait par Mao alors est, à son tour, révélateur de l'énormité de la dégénérescence atteinte, y compris par le dirigeant principal de cette révolution. Qu'à l'inverse du cas de la révolution d'Octobre, ce soient les dirigeants révolutionnaires dans leur masse quasi-totale qui soient devenus les hommes de la contre-révolution s'explique moins par leur origine sociale que par les conditions et leur mode de sélection, par leur éloignement des masses et sa conséquence, la facilité plus grande de leur corruption par le pouvoir - plus encore que par l'acceptation de privilèges comme dus à l'élite -par l'assurance de leur supériorité sur les masses et de leur capacité à décider de tout. Les conditions qui présidèrent à la constitution de la bureaucratie chinoise, sur un mode différent de celle de l'URSS, tiennent à cette spécificité de la révolution chinoise, lourde de conséquences pour l'avenir : il n'y eut pas, dans la révolution chinoise depuis 1928, de mouvement autonome et d'autoorganisation des masses qui aurait contraint, comme ce fut le cas en URSS, à l'élimination de l'avant-garde. Mais, inversement, les conflits entre les masses et le PCC éclatent épisodiquement avec une fréquence inconnue en URSS où la terreur contre-révolutionnaire a été si absolue que ses effets ont été durables.

La fin de la révolution culturelle (1969) clôture un long processus de cristallisation bureaucratique dont les deux phases centrales ont été le Grand Bond en avant et la révolution culturelle elle-même.

Si l'on peut dire que, par rapport au « Thermidor » soviétique, le « Thermidor chinois » commence dès 19271928, après la défaite de la révolution du Shanghai et l'expulsion de Chen Duxiu, accusé de trotskysme, on peut dire également que le long processus de bureaucratisation s'achève en contrerévolution quand les luttes interbureaucratiques débouchent en affrontements frontaux avec les masses. Que cette contre-révolution n'ait pas l'ampleur - et l'horreur - de celle de l'URSS, cela est en rapport même avec le caractère de la révolution, au faible rôle qu'y a joué le prolétariat, géant longtemps chloroformé d'abord par ses défaites, puis par son étrange victoire.

Mais la révolution culturelle et son achèvement contre-révolutionnaire, trop aisément obtenu de par l'impréparation des masses, a marqué une génération de l'habitude du débat public et de critique de la bureaucratie, comme l'a illustré le mouvement démocratique en 1978-1980. La bureaucratie chinoise n'a aucune chance de réduire les masses chinoises à la docilité actuelle des masses russes.

Une autre limite de la portée révolutionnaire du corpus théorique de la révolution chinoise a été son nationalisme. Dès la victoire acquise en 1949, la politique internationale de la Chine n'a pas été l'extension aux révolutions du secteur colonial des principes qui avaient amene la victoire chinoise, mais, sur la base de la recherche d'alliances avec des pays dominés susceptibles de couvrir la Chine, un abandon de la ligne de subordination des fronts anti-impérialistes à la direction prolétarienne. Cette ligne qui entraîna l'effroyable désastre indonésien peut être comparée aux lignes d'erreur de l'Internationale communiste qui aboutit à la victoire d'Hitler. Après la contre-révolution « culturelle », la politique internationale chinoise devient aussi consciemment et cyniquement contre-révolutionnaire que celle de Staline après 1933. La bureaucratie chinoise a passé le cap de l'irréversabilité contre-révolutionnaire. Si la différence entre les deux périodes semble moins grande que ce ne fut le cas en URSS, cela tient au fait que jamais, en Chine, le rapport masse/direction n'a été serré et confiant comme il le fut dans les dix premières années de la révolution d'Octobre, ainsi que nous l'avons vu plus haut. LE VIET-NAM ET LE CAMBODGE

La guerre-révolution du Viet-Nam a été la plus longue et la plus effroyablement coûteuse en vies humaines, destructions et ravages. Ses ressemblances avec la révolution chinoise sont nombreuses, et par le rapport masses paysannes/prolétariat et par la nature de sa direction, produit de la période centriste de l'I.C.. Mais le Viet-Nam était une colonie, et non un pays néocolonial, et c'est un pays relativement petit et non un sous-continent immense. A ces particularités et au moment de son développement, le Viet-Nam a eu une victoire beaucoup plus difficile et une plus grande dépendance vis-à-vis de l'URSS, heureusement contre-balancée par celle de la Chine pendant des années décisives. La politique de TURSS à l'égard de cette guerrerévolution a été la manifestation claire de la nature de la bureaucratie stalinienne de l'URSS : une aide au goutte à goutte visant à perpétuer une plaie purulente au flanc de l'impérialisme sans permettre une victoire de la révolution. Celle-ci ne fut obtenue que par la conjonction de l'héroïsme révolutionnaire du peuple viet-namien guidé avec décision par une direction centriste révolutionnaire et les éléments de décomposition qu'une telle guerre développait au sein du plus grand impérialisme du monde.

Malgré la conscience aiguë que la direction vietnamienne avait de l'ambiguité de l'aide de ses alliés, les conditions de la guerre ne pouvaient que consolider son système bureaucratique de rapport aux masses et de direction. L'état du pays, au sortir de la guerre la plus désastreuse des temps modernes, augmentait terriblement les handicaps du sous-développement. Par ailleurs, la victoire ne fut atteinte qu'alors que le conflit sino-soviétique serrait un véritable étau sur la direction viet-namienne. Selon sa politique constante, la bureaucratie russe, n'ayant pu éviter la victoire révolutionnaire, passait stade du contrôle et de la canalisation au de la direction de l'Etat vietnamien, dont le chantage à l'aide économicomilitaire est le principal moyen. C'est dire aujourd'hui que la lutte entre révolution et contre-révolution se mène au niveau même de la direction du PCV, au-dessus des masses révolutionnaires paralysées à la fois par le poids des difficultés objectives et par l'hostilité au régime des couches réactionnaires ou de faible conscience que le caractère de la guerre-révolution a fait proliférer. Il est clair que, dans un tel conflit, l'aile centriste révolutionnaire est dans un grand état de faiblesse tant maté- rielle qu'idéologique. Mais le sort du Viet-Nam n'est pas encore réglé. La contre-révolution n'a pas encore vaincu, il reste un Etat collectiviste prolétarien bureaucratique, non un Etat de collectivisme bureaucratique. Une telle conclusion donne un caractère plus net à la guerre sino-vietnamienne. Il ne s'agissait pas d'une guerre fratricide entre deux « Etats ouvriers », mais d'une guerre de l'Etat bureaucratique contre-révolutionnaire chinois contre un Etat prolétarien. En dernière instance, c'est cette différence de nature qui explique la guerre. Une telle différence de nature est au fond du conflit vietnamo-cambodgien.

La « révolution » cambodgienne constitue une de ces rares exceptions prévues par Trotsky dans Le Programme de transition. Ces exceptions, les dogmatiques en font la règle par incapacité à se sortir de la contradiction formelle entre le fait de la révolution et leur théorie d'un stalinisme commun à toutes les directions des PC. En réalité, les exceptions sont bien exceptionnelles. Il se peut même que seul le Cambodge constitue une telle exception. Ce pays, des plus sous-développés du monde, n'aurait pas connu de bouleversements révolutionnaires sans la proximité du Viet-Nam. Jamais les petits maquis « Khmers rouges » n'ont eu d'influence de masse. C'est parce que le Cambodge « neutraliste » servait involontairement de zone de repli à l'armée révolutionnaire vietnamienne que les USA commirent - de leur point de vue - l'erreur énorme d'y porter une guerre féroce où leurs marionnettes turent vaincues, en reflet à leur propre défaite vietnamienne. C'est ainsi que s'instaura le régime sans base sociale des Khmers rouges pro-maoistes.

Comment définir cette direction de « petits bourgeois » guérilléros formés par un « marxisme » dogmatico-théologique ? Plus aventuriers que bureaucrates, sans base sociale, ils instaurèrent un collectivisme de conception abstraite par une terreur qui tourna en un véritable génocide. Ce phénomène illustre qu'il peut exister une véritable folie sociale collective causée par la coupure radicale de l'Etat et de la société. (l'histoire des despotismes orientaux, seule, offre des cas de telles démences sadiques du pouvoir). Ces conditions exceptionnelles ont fait apparaître au Cambodge un cas « pur » de collectivisme bureaucratique, c'est-à-dire d'un système socio-économique impossible par absence de toute assise sociale, dominé par un Etat ne pouvant tenir au-dessus de la société que par la plus effroyable des terreurs. La politique internationale d'un Etat étant la projection de sa politique intérieure, celle du Cambodge Khmer rouge fut également d'une folie absolue. Sous le prétexte de revendications territoriales de second ordre, l'Etat de Pol Pot se lança dans une guerre de harcèlement du Viet-Nam, comme un pur instrument des intérêts bureaucratiques du pouvoir chinois.

Dans ce conflit, la direction vietnamienne, de par sa nature centriste bureaucratique, ne pouvait combattre l'Etat khmer rouge par la mobilisation révolutionnaire autonome des masses, étrangère à sa propre pratique. Son intervention au Cambodge, tardive d'ailleurs, et menée par des moyens presque exclusivement militaires, fut cependant d'un effet entièrement positif, puisqu'elle sauva le peuple cambodgien du génocide et permit l'établissement d'un pouvoir qui, pour n'avoir ni plus ni moins de racines que celui de Pol Pot, trouve une assise dans l'assistance vietnamienne, celle d'une révolution authentique.

Loin d'avoir été, là encore, une guerre fratricide condamnable entre deu « Etats ouvriers (déformés) », ce fut - aussi contestables qu'aient pu en être les intentions conscientes et les moyens - l'aide d'une révolution prolé- tarienne à un peuple broyé par un système contre-révolutionnaire.

La dialectique des fins et des moyens fait toutefois peser lourdement sur l'avenir du Viet-Nam à la fois « la charge » du Cambodge, le surplus de dépendance à l'égard de l'URSS qu'entraîne son occupation, et les risques que le caractère militaire de l'intervention entraîne par le poids qu'elle accorde à la partie militaire de la bureaucratie.

Enfin le rapprochement - de l'ordre des choses - entre la Chine et l'URSS, fait aussi planer le risque qu'un tel accord se fasse aux dépens du VietNam et du Cambodge.

CUBA ET LE NICARAGUA

Plus que toutes les autres révolutions du second demi-siècle, les révolutions cubaine et nicaraguayenne nous posent des questions théoriques importantes auxquelles nous avons mal répondu, ou du moins de façon insuffisante. C'est que ces révolutions obligent à reconsidérer - en fait à compléter - la théorie de la révolution permanente. Si ces révolutions confirment que la paysannerie peut être une énorme force révolutionnaire, mais sans perspective sociale propre, en revanche elles nous montrent des fractions importantes de la petite-bourgeoisie capables de diriger le processus révolutionnaire avec radicalisme. Dans le cas de Cuba comme du Nicaragua, il est vrai que ce radicalisme empirique débouche sur un ralliement dans la grande majorité de ces directions au programme prolétarien. Pour l'Internationale, le caractère prolétarien de ces révolutions tenait au rôle final joué par un prolétariat minoritaire dans le processus. Mais il ne serait pas juste de prétendre que c'est son poids qui a déterminé l'orientation prolétarienne de la direction. Cette détermination, différente de celle des directions chinoise et vietnamienne, formées dans le moule de

I'I.C., c'est dans le contexte de la révolution mondiale qu'il faut le rechercher, pour une part dans l'influence des révolutions précédentes, mais surtout, essentiellement, dans le fait que, dans les pays sous-développés, la petitebourgeoisie est poussée vers la révolution du fait de son étouffement dans le cadre d'un capitalisme lui-même étouffé par les conditions de la crise du capitalisme mondial. La montée de la révolution a amené l'impérialisme à craindre la moindre ouverture de démocratie bourgeoise dans ces petites poudrières surchauffées. L'abandon des tentatives démocratiques aux coups des pronunciamentos militaires a achevé de radicaliser la petite-bourgeoisie. C'est donc à une échelle de masse qu'elle est poussée vers la révolution socialiste, donc vers le marxisme. Or, après le début des années cinquante, le prestige politique du stalinisme a commencé à décliner. C'est dans ce contexte contradictoire que s'est produite l'évolution de la direction castriste, d'abord du nationalisme petit-bourgeois radical jusqu'à la forme originale du marxisme-guévariste avant de devoir s'incliner et capituler devant la politique du Kremlin, payant de ce prix l'aide économique et la protection militaire.

Le castrisme, centrisme révolutionnaire radical, internationaliste, au moins au niveau du sous-continent sudaméricain, a été d'autant plus faible, pris qu'il était dans l'étau de l'impérialisme et de la bureaucratie stalinienne et qu'il n'avait pas su trouver un appui dans l'organisation de la démocratie prolétarienne.

La rupture de la direction castriste avec le Che, et l'exil de celui-ci suivi de sa mort dans une quasi solitude, enfin, l'abandon de la ligne guérillériste de l'OLAS, à la suite de l'affaire des fusées et de l'ultimatum Yankee, datent là un Thermidor en deux étapes, net bien que les rapports entre le parti et les masses aient permis qu'il ne soit pas sanglant.

Comme direction thermidorienne, la politique castriste est restée contradictoire. Elle a adopté en politique internationale la ligne de la coexistence pacifique assortie d'actions militaires pour le compte de l'URSS en Afrique, caricature du projet d'aide internationaliste guévariste, accompagnant des processus de révolution-contre-révolution, donnant des gages aux pires actions contre-révolutionnaires russes (Pologne, Afghanistan...) mais en même temps continuant à accorder une aide discrète et limitée à certains mouvements révolutionnaires en Amérique centrale, dans le cadre d'une stratégie de pression et de tension dans cette zone. Cela a été le cas du Nicaragua, maintenant du Salvador et du Guatémala.

Cependant la révolution nicaraguayenne reproduisant la révolution cubaine à un niveau plus conscient, mais dans des rapports de forces plus complexes, a ouvert un moment l'étau fermé sur Cuba.

Toute autre extension de la révolution, même dans les conditions très difficiles de cette partie du monde, jouera le même rôle. Cette extension est donc d'une importance décisive, puisque c'est d'elle que dépend le recul du processus de bureaucratisation en marche à Cuba vers le stade de la contre-révolution. Course des plus entravées puisqu'aux forces de la contrerévolution bourgeoise soutenues et armées par l'impérialisme, la bureaucratie russe, par le filtre de Cuba, n'oppose qu'une aide très limitée, très conditionnelle et très conjoncturelle, aux révolutions du secteur) selon ses normes constantes d'entretien de foyers d'infection au flanc de l'impérialisme, mais dans le strict souci de sous-oxygénation qui interdit le déferlement révolutionnaire.

Les Etats impérialistes sont parfaitement conscients du jeu de compères qu'ils jouent avec les bureaucraties contre-révolutionnaires - ici, avec l'URSS - et dont l'enjeu, en tout état de cause, passe par la défaite des révolutionnaires prolétariens les plus conséquents. Ceci est parfaitement clair dans la situation actuelle du Nicaragua. La diplomatie de Reagan se moque de jeter les sandinistes dans les bras de l'URSS. Ils craignent bien d'avantage un mouvement révolutionnaire autonome, plus séduisant pour le reste du sous-continent. De l'autre côté, les bureaucraties staliniennes se moquent du sort de la révolution centre-américaine. Ce qu'ils en attendent est seulement qu'elle handicape l'impérialisme le plus longtemps possible. Ici, l'intérêt castriste est différent, et c'est sur cette divergence que les marxistes révolutionnaires se doivent de travailler.

CONTRE-REVOLUTION

BUREAUCRATIQUE ET CONTRE-

REVOLUTION IMPERIALISTE

La transition qu'ouvre l'instauration d'un Etat prolétarien bureaucratique, c'est-à-dire issu d'une révolution dont le caractère prolétarien ressort du rôle du prolétariat, du rapport masses-direction et du programme de celle-ci, mais qui est privé de toute base de démocratie prolétarienne, ne pourrait être une transition vers le socialisme que dans la mesure où les contradictions entre masses et directions seraient en voie de résolution, c'est-à-dire où apparaitraient, même très progressivement, des organes de pouvoir ouvrier et reculerait le contrôle bureaucratique. Dans les conditions de sous-développement de ces nouveaux Etats, cela n'est guère possible sans extension de la révolution dans chacune des zones de ces Etats, et dans la mesure où les bureaucraties n'ont pas commencé à se cristalliser en corps étranger aux masses.

Hors de ces conditions, la transition qui s'instaure est celle de la bureaucratisation vers la contre-révolution, dont le rythme et les modalités sont à chaque fois particulières, dépendantes de multiples facteurs internes et externes.

Parler de contre-révolution bureaucratique, cela signifie-t-il mettre alors un signe d'égalité entre Etats collectivistes bureaucratiques et Etats impérialistes ? Non ! Et ceci, non en raison d'une comparaison de l'horreur que peuvent atteindre les régimes dans les deux systèmes (Staline vaut Hitler, et Pol Pot d'Aubuisson) mais en raison de leur devenir.

Le système capitaliste ne peut en aucun cas échapper à l'impasse de ses contradictions. Au contraire, le collectivisme - y compris sous sa forme la plus développée sous un Etat bureaucratique contre-révolutionnaire, en URSS - a une logique mortelle, non en soi, mais pour la classe qui le domine et ne lui est pas intrinsèque mais son parasite. Cette classe bureaucratique (nomenklaturiste, est un mot meilleur car plus spécifique) ne peut développer ses assises qu'en se minant en tant que classe, qu'en accroissant les contradictions explosives dans les masses qui, en même temps, prennent conscience de leur capacité à donner une résolution harmonieuse à la propriété collective des moyens de production, que, nulle part, ils ne remettent en cause. Pour sortir du sous-développement, les bureaucraties doivent accélérer le processus de prolétarisation de leur société, élever le niveau culturel des différentes catégories de producteurs, et cette élévation culturelle est la condition d'une élévation de conscience, de l'activité revendicatrice, non seulement économique, mais sociale. Une telle évolution peut être retardée, elle ne peut être évitée à terme (voir à ce sujet Roy Medveder, De la démocratie socialiste). De ce fait, nous ne sommes pas neutres dans les conflits entre Etats impérialistes et Etats collectivistes bureaucratiques, c'est-à-dire, ceux où la cristallisation bureaucratique aboutit à la mutation de la bureaucratie en classe au travers de la contre-révolution. Mais, face à ces Etats nomenklaturistes, la protection par nous de ce qui est conquête des masses révolutionnaires et surtout base de départ des révolutions antibureaucratiques n'implique aucun soutien à la classe bureaucratique dans sa politique internationale, dans ses interventions militaires, y compris contre des Etats bourgeois. Notre cause est strictement celle du prolétariat de ces Etats dont la tâche n° 1 est le renversement et la destruction de la classe bureaucratique nomenklaturiste. Si notre tâche est toujours défaitiste dans les Etats impérialistes en guerre, nous ne pouvons être « défensistes » dans un Etat de collectivisme bureaucratique que dans la mesure où, une agression impérialiste militaire mettrait en question les bases collectivistes défendues par les masses prolétariennes, et, dans ce cas, notre défensisme passerait par la lutte pour nous emparer de la direction militaire et politique, ce que nous sommes en usage d'appeler la « tactique Clemenceau ».

POURQUOI CHANGER LA

THEORIE? La question nous est posée : pourquoi changer la théorie si c'est pour arriver à des conclusions d'action politique guère différentes des anciennes ? C'est doublement mal poser le problème. 1) La théorie doit répondre le plus exactement possible aux transformations de la réalité. Elle a ses exigences en soi. Le souci préalable des conséquences est aussi anti-scientifique qu'il est antirévolutionnaire, car seule la vérité est révolutionnaire. 2) Si nos réponses politiques sont peu différentes de celles de Trotsky, elles sont diamétralement opposées à celles de nombreux courants qui se réclament de la théorie de l'Etat ouvrier dégénéré. Et non seulement de groupuscules aberrants, mais aussi de courants qui réapparaissent périodiquement, depuis celui de David Rousset et de sa Revue Internationale des années quarante, jusqu'à celui du SWP des Etats-Unis aujourd'hui. Dans nos rangs, entin, c'est à la perpétuelle vacillation découlant de la contradiction contenue dans la formule d'Etats ouvriers dégénérés qu'a été dûe au moins deux graves erreurs temporaires de notre Internationale : la position anti-vietnamienne dans la guerre vietnamo-cambodgienne, et le refus, pendant plus d'un an, du mot d'ordre de retrait des troupes russes d'Afghanistan, comme conséquence de l'invasion condamnée de 1979. Dans la politique anti-guerre, enfin, nos divergences face aux mouvements pacifistes de l'Est ont la même origine.

Mais notre théorie révise-t-elle l'acquis du trotskysme ? Il y a tant d'interprétation du « trotskysme » que mieux vaut poser le problème autrement. Correction n'est pas révision, et l'analyse d'une réalité changée n'est pas révision de l'analyse de la réalité antérieure.

Trotsky est tombé en plein tournant de l'histoire mondiale. L'insuffisance de sa réponse théorique de 1940, son flou et ses indécisions tenaient à des causes évidentes : le dirigeant révolutionnaire l'emporta là sur le théoricien. Sa conscience aiguë des faiblesses du mouvement de la IVe Internationale, les risques d'un conciliationisme avec le national-démocratisme bourgeois, inhérent aux théories de la barbarie réalisée conjointement par le fascisme et le stalinisme, l'objectif de la révolution prolétarienne mondiale comme perspective la plus probable à l'issue de la

Seconde Guerre mondial l'ont conduit à un refus des spéculations et à un raidissement sur une théorie que trop peu d'éléments permettaient encore alors de remettre en cause sur la base d'un phénomène isolé. Mais l'on peut dire que Trotsky mettait « en réserve » la possibilité d'une correction de sa propre théorie. Et il avait de bonnes raisons pour cela. Nous ne pouvons considérer comme moins « trotskystes » que nous les membres de l'Opposition de gauche - et en particulier Rakovski - qui, dans nombre de lettres et de documents, avaient les premiers avancé la théorie de la transformation de la bureaucratie en classe au travers de la contre-révolution qu'ils vivaient dans leur propre chair. Ce rappel est important alors que, depuis quelques années, c'est de l'opposition marxiste des Etats bureaucratiques que nous viennent les plus importantes contributions théoriques sur l'évolution et la nature de ces Etats, en dépit des énormes difficultés du travail théorique dans leurs conditions de recherche et d'élaboration. Des marxistes ne peuvent qu'être attentifs à un phénomène à un tel point dans l'ordre des choses. Trotsky n'avait pas, à la fin de sa vie, jugé utile de jeter dans la discussion les éléments qui venaient des isolateurs et des camps. Nul parmi nous ne peut penser qu'il s'agissait de sa part d'une volonté d'étouffer leur voix. Il est évident qu'il leur accordait le plus grand intérêt, et qu'il les distinguait nettement des apports, douteux dans leurs racines et leurs conséquences, des théoriciens impressionnistes ou petits-bourgeois des pays capitalistes.

Ses hésitations étaient nombreuses. N'écrivait-il pas à son fils, six mois avant d'achever le chapitre de la Révolution trahie consacré à la nature de l'URSS, le 6 mai 1936 : « La nouvelle constitution de l'URSS, qui abandonne le point de vue de classe, est le début de la transformation de la bureaucratie bonapartiste en une classe dominante » (Oeuvres, t. 9, p. 253). Depuis, il s'est passé beaucoup plus que l'élaboration d'une Constitution.

Tout récemment, l'appel à notre correction théorique est venu de deux éminents militants de notre famille de pensée : Petr Uhl et Alexandre Zimine.

Ecrivant entre deux prisons, Petr Uhl (le Socialisme emprisonné) n'a pu qu'esquisser sa définition de la nature de l'Etat tchécoslovaque (valable évidemment pour les Etats similaires) comme « Etat non socialiste (présocialiste), non ouvrier... où tout le pouvoir est concentré entre les mains d'une étroite élite » (p. 114-115). Une telle définition est insatisfaisante, non seulement par la parenthèse « présocialiste », mais par la notion d'élite. Le mot « élite » (en tout cas en français) a un contenu valorisant qui ne convient absolument pas à la Nomenklatura bureaucratique. Quant à « présocialiste », cela a le défaut plus gros encore de ne pas signifier seulement « qui précède le socialisme » mais aussi « qui est en transition vers lui ». Ce qui est faux. Ceci était dans son texte de 19681969. Dans son programme inachevé de l'« Autogestion sociale », il parle de « l'antagonisme de classe qui oppose d'une part, ce Centre bureaucratique au pouvoir (avec les groupes qui le soutiennent) et, d'autre part le peuple travailleur (qui, lui, englobe plusieurs couches sociales) » (p. 114). Il n'est donc pas abusif de dire que, malgré son état d'inaboutissement, son travail donne là une approche qui voisine la nôtre.

Alexandre Zimine (Le Stalinisme et son « socialisme réel »), survivant de la plus vieille génération trotskyste d'URSS, et qui mène un travail théorique profond, hésite dans sa définition de la Nomenklatura, mais il dépasse le concept de « caste » (dont nous avons fait la critique plus haut) et énumère les propositions de définitions suivantes : « Caste-classe, ou si l'on veut, casteordre, ordre aristocratique (nouvelle aristocratie) ! ». Et plus bas : « catégorie assimilable à une classe, exploiteuse et privilégiée », enfin « classe parasite » (p. 92). Zimine se garde bien de parler d'Etat ouvrier, même dégénéré. II ne nous semble pas que ce soit le tirer abusivement à nous que de dire que notre caractérisation de la Nomenklatura comme « classe parasitaire » est plus cohérente que ses approches hésitantes, mais qu'elles ont le même fondement.

Nous nous sommes efforcés pour notre part de tenir compte de tous les apports en sortant pourtant du cercle vicieux des théories anciennes. Certes, nous sommes conscients du caractère de première ébauche de notre travail. Cependant, il est le fruit de recherches, de discussions et de travaux portant sur de longues années, entre marxistes révolutionnaires éprouvés. Nous sommes persuadés à la fois qu'il préserve l'apport théorique essentiel de Trotsky, échappe aux contradictions des thèses en rupture avec le marxisme qui mènent aux diverses capitulations et répond aux phénomènes dans leur complexité, ce qui est la définition d'une analyse scientifique et révolutionnaire.

Michel Lequenne

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