La lettre de Nguyen Khac Vien adressée à l'Assemblée nationale du Vietnam le 21 juin 1981 est un document politique d'une extrême importance. D'abord par la personnalité de son auteur. Nguyen Khac Vien est un personnage officiel du régime. Ayant longtemps vécu en France, responsable des Editions de Hanoï en langues étrangères, Vien a de nombreux amis de par le monde, auxquels il rend visite au gré de ses voyages. Ecrivain, traducteur, historien de talent, il a toujours su défendre la ligne officielle du Parti en la parant d'arguments originaux et séduisants qui faisaient mouche parmi les intellectuels occidentaux. Lorsque ceuxci se rendent à Hanoï, la visite à Vien est un pélerinage que beaucoup pratiquent car le contact avec cet homme ascétique, intelligent, convaincu et très convaincant permet de remettre dans le droit chemin celui dont l'esprit se trouble à la vue de l'état réel du Vietnam.'
Vien n'est donc pas un contestataire. Lorsque les intellectuels communistes écrirent leurs timides protestations en
1956 dans le journal momentanément autorisé « Nhau Van », Vien ne les suivit pas et expliquera par la suite qu'ils avaient fait des « bêtises ». Il n'a pas non plus publié de textes interdits par la censure comme Nguyen Dinh Thi, l'ancien secrétaire général de l'Union des écrivains, ni même de poèmes à lire entre les lignes comme il en paraît de temps à autre dans le journal littéraire de Hanoï.
Depuis 25 ans il assume en gros le rôle qui était celui d'Ilya Ellenbourg dans l'URSS stalinienne. Ambassadeur itinérant de la culture (et donc du parti au pouvoir) sa tâche était de rendre crédible et séduisante une politique culturelle (et par là une politique tout court) inadmissible pour un intellectuel occidental moyen. Vien l'a fait avec conviction et avec un certain succès.
Puis au début de 1982, à travers une revue bien informée de Hong Kong, la « Far Eastern Economic Review », on aprend l'existence de la lettre de Vien. C'est d'abord l'incrédulité puis l'étonnement. La presse vietnamienne est silencieuse. Même le journal
« Doan-Ket » organe de l'Association des vietnamiens en France qui a des liens très étroits avec Vien, n'en souffle mot. Depuis quelques mois des exemplaires dactylographiés en vietnamien circulent dans la colonie vietnamienne de Paris. Il n'y a pas de doute, c'est bien le style de Vien. Par l'intermédiaire de Vietnamiens qui reviennent du Vietnam, on apprend que sa lettre a circulé parmi les intellectuels et certains cadres du Parti. Vien a été catalogué dans le groupe des « quatre anti-parti » comprenant également Nguyen Dinh Thi (prosateur très connu et révolutionnaire d'avant 1945), Tran Bach Dang (qui s'occupait de la propagande du parti dans le Sud pendant la guerre). Agé et malade, Vien ne serait que surveillé.
Sa lettre pose deux types de questions : - Quels sont les problèmes soulevés ? - Pourquoi les soulève-t-il au crépuscule de sa vie ?
Les problèmes examinés par Vien sont de première importance même s'il a tendance à ne s'attacher qu'aux effets d'une politique néfaste sans vouloir en déceler la cause. On remarquera que pour les 6 points qu'il dénonce, il ne donne presque aucun exemple concret. Et ce pour la bonne raison qu'il s'adresse à des Vietnamiens qui peuvent facilement en trouver immédiatement des centaines. On peut affirmer en ce sens, qu'il ne fait que dire tout haut ce que pensent tous les intellectuels et la majorité de la population en ce qui concerne : l'aventurisme en économie, l'inefficacité de l'appareil d'Etat doublé par celui du parti, l'extrême médiocrité de la propagande et de l'information liée à l'inexistence des « sciences sociales », l'inamovibilité des cadres incompétents qui ont commis des erreurs, la contamination du parti par la « pensée de Mao ».
Pour ce qui est de l'importance de l'alliance avec l'Union soviétique, Vien ne reflète plus un sentiment populaire unanime mais les vœux d'une partie majoritaire de la direction vietnamienne. Le seul exemple cité par Vien dans son paragraphe sur « l'impatience et la conception du « bond en avant » en économie », celui des déplacements de village « comme au Nge Thinh » est particulièrement illustratif. Dans les années 1975 a été en effet appliquée dans le Nge Thinh (province très pauvre du Nord) une directive particulièrement stupide du Parti communiste vietnamien. Les habitants ont di abattre les arbres fruitiers, quitter les rizières. Les protestations ont été nombreuses. Malgré tout, le secrétaire de circonscription du PCV a appliqué cette orientation. Il a été félicité par lé bureau politique et a été intégré au Comité central du parti. L'échec de cette directive a pourtant été total. Le riz n'a pas poussé et ce fut la famine dans la région. Trois ans plus tard, malgré les envoyés spéciaux de la direction du parti, le secrétaire fidèle et discipliné n'a pas été réélu au Comite provincial...
Cet exemple, très connu au Vietnam, montre d'une part à quelles al rrations peut conduire une ligne élaborée par un petit groupe de dirigeants isolés sans qu'à aucun niveau les travailleurs n'aient la moindre possibilité de se faire entendre. Il montre également qu'il y a maintenant des résistances diffuses à la base ainsi qu'en témoignent aussi de nombreuses anecdotes diffusées de bouche à oreille comme la lettre ouverte du Président de coopérative agricole pour dénoncer les 10 erreurs du Bureau politique du PCV, la grève (d'une demi-journée) à l'arsenal de Haïphong, ou les affichettes contre Le Duan sur les murs de Hanoi.
Le noyau dur des critiques de Vien a trait à la fusion de l'appareil du parti avec celui de l'Etat et à l'inexistance des sciences sociales au Vietnam. Il s'agit là du cœur de la conception stalinienne du pouvoir qui n'est bien entendu pas particulier au Vietnam mais se retrouve dans les pays du « socialisme réel ». La constitution calquée sur celle de la Chine, reconnaît au Parti le droit de suppléer l'Etat dans tous les domaines, politique économique, sociale, culturelle. Vien dit très bien que « la Section d'organisation du Comité central du parti usurpé le pouvoir du gouvernement. Dans les provinces, les comités exécutifs du parti emplètent sur le pouvoir des comités du peuple. Il en est de même à l'échelon du district, du village et de l'entreprise ».
En fait chaque organisme étatique élu est coiffé à chaque niveau par un comité correspondant du parti qui prend toutes les décisions que l'organisme étatique n'a plus qu'à appliquer. Quand on sait que les élections aux Comités du peuple ou à l'Assemblée du peuple ne sont que des comédies (seule la liste ratifiée par le parti peut être soumise au « vote »), on conçoit que nulle part la population ne peut faire entendre sa voix. Vien fait justice de la prétendue démocratie horizontale (à la base) qui coexisterait au Vietnam avec une centralisation verticale. Tout est truqué de la base au sommet, car à chaque étage le représentant du parti a le pouvoir surprême. « Les organisations de masse, les collectivités ne jouent aucun rôle, car quelques personnes seulement décident de tout à l'avance » écrit Vien. Cette critique c'est celle que l'opposition de gauche développe depuis 1923, contre les méthodes staliniennes de direction du Parti et de l'Etat. Le résultat en est l'apolitisme profond des masses, qui ne songent plus qu'à l'amélioration de la vie quotidienne, ce qui dans une situation de pénurie comme au Vietnam se traduit par « comment « travailler au noir » ? » (si possible pendant les heures légales). « Comment voler l'Etat ? Comment trafiquer avec un maximum de rentabilité ? »
L'inexistence des sciences sociales dont parle pudiquement Vien en langage codé signifie que le marxisme s'est transformé en une idéologie dont l'unique fonction est de justifier a posteriori les divers tournants de la direction. C'est en gros ce qu'est devenu le marxisme-léninisme en URSS depuis la victoire de Staline. Au Vietnam, les sciences historiques sont « orientées », les statistiques inexistantes ou truquées, la sociologie ou l'économie politique réduites à la compilation de citations judicieusement choisies. Au même moment, des travaux intéressants sont publiés en mathématiques, en chirurgie ou en chimie. C'est que les• sciences sociales sont explosives et touchent aux mécanismes du pouvoir dans la société. Laisser les intellectuels librement débattre dans ce domaine c'est ouvrir la porte à des débats politiques dans le parti puis hors du parti. C'est alors le risque d'une avalanche incontrôlable comme lors de la période des cent fleurs en Chine. La presse est insipide. Quant à la radio ou à la télévision elles diffusent des slogans et des reportages édifiantspeu écoutés. Par contre la BBC a beaucoup d'auditeurs. Vien a raison lorsqu'il rappelle combien grande a été l'influence chinoise au sein du PCV. Malgré les mauvaises relations actuelles avec la Chine, les méthodes de travail, d'éducation, d'organisation et de répression sont toujours inspirées de celles qui ont cours dans le PC chinois. « Nous faisons du maoisme sans Mao » disent certains vietnamiens. Le contrôle policier de la population est absolu : avec le système des chefs d'ilots permet*ant de quadriller les villes, la vie quotiuienne de chaque citoyen est connue dans le détail. Les chefs d'ilôts copieusement arrosés et corrompus surveillent les habitants dont ils ont la charge et la moindre manifestation critique ne peut passer inaperçue. Chaque semaine le chef d'ilôt fait son rapport à la Police. Cependant Vien se trompe (volontairement ?) quand il attribue à la « conta- mination par la pensée de Mao » tous les ennuis que connaît actuellement son pays. Cette pensée n'a exercé ses ravages ni en URSS, ni en Pologne, ni en Tchecoslovaquie et pourtant dans ces pays il n'y a pas non plus de sciences sociales dignes de ce nom (sinon clandestines), le parti empiète sur les pouvoirs de l'Etat et l'économie n'est pas brillante. La pensée de Mao et de ses initiateurs vietnamiens donne un certain ton au mal répandu dans les pays du « socialisme réel » et qui s'appelle la dictature incontrôlée de la caste bureaucratique.
Toute analyse qui ne décortique pas ses mecanismes du pouvoir, ses intérêts et son idéologie n'est qu'une description incapable d'aller à la racine des choses et surtout de proposer des solutions. Le texte de Vien se termine donc en queue de poisson : après plusieurs pages très critiques et très pertinentes où il fustige la politique suivie par la direction depuis plusieurs années, Vien ne voit de solution qu'idéologique. Il faut que les dirigeants de haut rang incapables quittent d'eux mêmes leur fonction et il faut se débarasser de la pensée de Mao... Nous en arrivons ainsi à une deuxième question : pourquoi Vien soulève-t-il maintenant ces problèmes ?
La lecture attentive de sa lettre permet de trouver quelques éléments de réponse. Ce n'est pas par hasard qu'il rappelle qu'en 1951 la pensée de Mao était inscrite dans les statuts du parti. A cette époque Truong Chinh était secrétaire géléral et se considérait comme maoiste. Vien ne fait pas non plus allusion par hasard aux excès de la réforme agraire de 1956 et au discours autocritique de Giap. C'est à la suite de de cette campagne de rectification que Truong Chinh fut relevé dé ses fonctions (pas pour longtemps d'ailleurs...). Enfin, la lettre de Vien est datée du 21 juin 1981 soit quinze jours avant l'élection par l'Assemblée nationale du chef de l'Etat dont Truong Chinh sera l'unique candidat désigné. On peut donc penser que Vien et ses amis voulaient faire pression sur les députés pour empêcher un vote unanime. Le Ve congrès du PCV s'est tenu peu après. Il a eu pour résultat d'officialiser la victoire du groupe de Truong Chinh, Le Duc Tho et d'éliminer Giap. En l'absence de textes et de débats démocratiques il est difficile de savoir avec précision quelles étaient les divergences qui séparaient ces hommes depuis tant d'années. Pendant 16 ans Truong Chinh a été secrétaire général du parti, il contrôle actuellement tout l'appareil, ayant des hommes à lui à la tête des provinces et des districts. Le Duc Tho et ses 3 frères (membres du CC) ont la haute main sur la sécurité et la police. Le limogeage en douceur de Giap a été ressenti comme un coup dur par les intellectuels et les éléments les plus libéraux du régime. On le disait beaucoup plus ouvert et cultivé que ses rivaux, pro-soviétique et désireux de compter davantage sur les progrès de la technologie pour assurer la défense nationale que sur la « guerre du peuple ». Vien a sans doute des idées voisines de celles de Giap également soutenu par un Pham Van Dong, vieilli, à moitié aveugle et ne jouant plus qu'un rôle de potiche. Il reste à expliquer pourquoi la ligne outrancièrement anti-chinoise actuelle est appliquée par ceux qui se considéraient comme les éleves de Mao. On doit tout d'abord se rappeller que lors du début de la crise sino-soviétique dans les années 60, sans le dire officiellement, la direction vietnamienne a pris position pour les chinois. Lors d'une réunion du Comité central, la majorité sous l'influence de Truong Chinh a voté une résolution reprenant la ligne chinoise. Giap et quelques autres ont voté contre. Ho Chi Minh s'est abstenu. Ce n'est qu'à partir du moment où les chinois ont nui au Vietnam dans le cadre de leur lutte fractionnelle contre les soviétiques que la direction du PCV, Truong Chinh en tête, a tourné. C'est ainsi que fidèle à une vieille technique, stalínienne, c'est un admirateur de Mao qui doit reprendre contre la Chine les arguments de celui dont il vient d'obtenir la rétrogradation.
Cela ne suffit pas pour assurer à la direction vietnamienne la confiance des soviétiques. Aussitôt après le Ve Congrès une délégation du PCV conduite par Truong Chinh s'est rendue à Moscou. Quoiqu'il en soit il est clair que les soviétiques n'ont pas confiance et n'aideront que modérément.
Dans la direction vietnamienne il existe un groupe minoritaire qui aimerait une certaine lihéralisation du régime (à la Kroutchev) atin d'essayer de combler le fossé qui sépare actuellement les dirigeants de la popula tion. Ils ont compris qu'aucun décolla. ge économique, aucun essor scientifique et technique n'est possible avec une population apathique, demoralisée ne songeant qu'à survivre avec des combines.
La lettre de Vien est le reflet de la lutte qui se déroule dans les hautes sphères et il est certain qu'il bénéficie de l'appui de puissants protecteurs. Pour des propos moins incendiaires, les. intellectuels du Nhan Van de 1956 ont connu la calomnie, la prison et sont encore aujourd hui sans travail officiel et suspects. Il n'en reste pas moins que mieux vaut tard que jamais. Vien a le mérite de ne pas vouloir disparaître avant d'avoir protesté contre les « erreurs et les fautes » qui dénaturent la révolution vietnamienne. Pour le faire dans les conditions du Vietnam de 1981 il fallait une bonne dose de courage et des convictions très fermes. Bien qu'il ne soit pas allé au bout de son analvse. sa lettre doit être connue car elle redonne confiance à ceux pour qui la révolution vietnamienne n'est pas morte.
Louis Couturier