Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 12

Lettre à l'Assemblée nationale vietnamienne

Nguyen Khac Vien · Quatrième Internationale, 3e série n° 12 · décembre 1983 · p. 75-77 · 1 350 mots

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Je soussigné Nguyen-Khac-Vien, actuellement en poste aux Editions en langues étrangères, ancien Président de l'Association des Vietnamiens en France, demeurant 8 rue Nguyen-Che-Nghia. Adresse respectueusement mon salut affectueux à l'Assemblée nationale et je me permets de lui soumettre un certain nombre d'idées que voici : Comme beaucoup de nos compatriotes que j'ai pu rencontrer au pays et à l'étranger et avec lesquels j'ai pu échanger des idées, je mets beaucoup d'espoirs dans la présente session de l'Assemblée nationale pour tracer une voie nouvelle pour notre peuple.

Messieurs les députés à l'Assemblée nationale, tout le monde sait que notre pays fait face actuellement à une situation extrêmement difficile. L'ennemi extérieur exerce une forte pression; l'économie s'effondre d'une façon dramatique; la confiance du peuple s'affaiblit. Une telle situation ne peut durer et exige des changements importants dans de nombreux domaines. 1) D'abord, il faut savoir quelles erreurs nous avons commises dans les années passées pour ne plus y retomber. Ce que le peuple et les cadres attendent, c'est que l'Assemblée nationale doit proclamer les fautes commises et les analyser en profondeur. Ce que nous craignons le plus, c'est que les députés ne se contentent de signaler quelques insuffisances et qu'ensuite les choses restent comme elles sont.

Rien ne suscite mieux la confiance ardente du peuple que la ferme reconnaissance et l'analyse approfondie de leurs propres erreurs par les dirigeants eux-mêmes. Je me souviens de la période de la Réforme agraire : nos compatriotes à l'étranger furent troublés jusqu'au moment où, en France, nous reçûmes le rapport fait par le Général Vo-Nguyen-Giap devant le peuple rassemblé. Après la publication de ce rapport, la colonie vietnamienne à l'étranger a retrouvé toute la confiance. Ma fonction me permet d'être en relation avec de nombreux amis de différents pays : eux aussi attendaient beaucoup de cet événement et plusieurs d'entre eux disaient clairement que seuls les dirigeants du Vietnam ont eu le courage de reconnaître leurs erreurs.

2) Permettez moi de soumettre quelques idées concernant les erreurs des années passées : d'abora, l'impatience et la conception du « bond en avant » en économie : investir sans faire de sérieux calculs dans de nombreuses zones industrielles importantes, développer trop rapidement les coopératives au Sud, créér de trop grandes coopératives dans le Nord, pratiquer l'aventurisme dans l'édification de certaines nouvelles régions économiques, déplacer les villages comme au NGHe-TINH. Un pays pauvre, arriéré, sévèrement ravagé par la guerre, les cataclysmes naturels répétés et menacé par l'expansion impérialiste ne peut se permettre de proclamer des slogans tels que : « avancer vite, avancer fort ». Il faut avancer sûrement. Si l'on n'analyse pas en profondeur ce problème, alors chaque Ministère veut développer de grandes exploitations agricoles, chaque province, chaque district veut avoir des usines avec air conditionné. Certains rêvent même de fabriquer des armes atomiques ! S'il en est ainsi, le pays ira tout droit à sa perte. L'exemple du « bond en avant » chinois est encore présent dans toutes les mémoires. 3) Toutes les orientations actuelles, même les meilleures, rencontrent un 'obstacle important : l'efficacité très insuffisante de l'appareil d'Etat. C'est le résultat d'un système d'organisation erroné dans lequel des éléments peu formés politiquement sont placés aux postes de décision. Ceux qui ont l'esprit scientifique ou créatif sont étouffés, parce qu'ils expriment trop souvent leurs opinions. Les intellectuels et les techniciens opportunistes flattent les dirigeants. L'élaboration du plan de développement ne s'appuient pas sur des critères. Le contrôle et la direction des affaires sont délaissés, les cadres à l'échelon supérieur ne savent parler que de politique, laissant ainsi leurs subordonnés se livrer librement à des abus. On dit que le Parti dirige, le Gouvernement gère, mais en fait ce sont les membres des Comités exécutifs du Parti qui accaparent tout. La section d'organisation du Comité central du Parti usurpe le pouvoir du Gouvernement, dans les provinces, les Comités exécutifs du Parti empiètent sur le pouvoir des Comités du peuple, il en est de même à l'échelon du district, du village et de l'entreprise. Résultat, personne n'est responsable devant le peuple, le nombre d'exécutants se gonfle, le Parti a aussi des organes exécutifs parallèles à ceux du gouvernement pour résoudre les problèmes concrets. De ce fait, les membres des Comités exécutifs du Parti ne disposent pas de temps pour la réflexion politique afin de diriger effectivement.

Les organisations de masses, les collectivités ne jouent aucun rôle car tout est décidé à l'avance par quelques personnes. Si ce système continuait, il ne serait pas possible de susciter et de développer l'intelligence et l'esprit de dévouement parmi les cadres et dans le peuple. Ainsi, il ne sera pas possible de résoudre les énormes problèmes que notre pays doit affronter. J'espère que l'Assemblée nationale prendra des décisions appropriées. 4) La propagande et l'information, dans les années passées ont été trop monotones, ne transmettant au peuple que les orientations et directives décidées d'en haut, d'une manière sèche et fade. La presse, la radio, les livres n'ont su que publier des extraits des résolutions d'une manière livresque, n'ont montré que des résultats positifs; ces moyens d'information manquent de vivacité et de vitalité et cela pour deux raisons : - ils ne reflètent pas l'opinion du peuple - ils ne s'appuient pas sur les sciences sociales Nous avons l'illusion qu'il suffit d'avoir une ligne politique, la science sociale allant de soi. Durant les vingt dernières années, les « sciences sociales » consis- tent à montrer la voie à suivre, sans remplir aucun rôle de recherche, a investigation et d'invention. Une direction politique ne s'appuyant pas sur les sciences sociales ressemble à une construction qui ne se soucie pas de la nature du sol. Le manque de confrontation d'opinions, l'absence des sciences sociales, dirastres la mise millards do trèves erron tard devant la castroph J'espère fermement que l'Assemblée nationale s'intéresse aux sciences, non seulement aux sciences naturelles, mais aux sciences sociales. 5) Le traité avec l'Union soviétique est le fondement de notre politique internationale. Mais l'esprit nationaliste étroit subsiste, envisageant le jeu « à deux, à trois en même temps » avec l'illusion que l'impérialisme nous viendra en aide si nous prenons des distances vis-à-vis de l'Union soviétique. Ce jeu qui consiste à lâcher la proie pour l'ombre est un jeu dangereux. Il Jaut adopter une attitude sans équivoque, quant à notre politique internationale. 6) Le peuple et les cadres acceptent difficilement que les dirigeants de haut rang qui ont commis des erreurs, n'aient jamais été sanctionnés. Si cette fois-ci, l'Assemblée nationale en est consciente, elle doit demander à ces responsables de reconnaître leurs erreurs et de quitter eux-mêmes leur fonction ; le peuple sera enthousiaste, les cadres et les membres du Parti consentiront à accepter volontairement des sacrifices et se lanceront de toute leur énergie dans le travail.

Actuellement, pour surmonter les mille et une difficultés, nous devons nous appuyer sur de nombreux cadres et militants du Parti bien formés et sur la masse de la nouvelle génération de jeunes, Ces éléments possèdeni l'enthousiasme, l'expérience politique et les qualifications professionnelles. Ils peuvent devenir une très grande force, si leur confiance est stimulée. Mais que les erreurs ne soient pas analysées et que les dirigeants fautifs restent en place les militants et la jeunesse ne retrouveront pas leur ardeur ; ils ne pourront pas convaincre le peuple et l'entraîner avec eux. 7) La recherche des erreurs, de leurs origines passe par la question suivante : jusqu'à quel point le Vietnam a-t-il été contaminé par la pensée de Mao ? Aujourd'hui, comment faire pour nous débarasser de cette pensée ? Il ne faut pas oublier qu'en 1950-1951, la pensée de Mao a été inscrite dans les statuts de notre Parti et nous a servi de guide. Il ne faut pas oublier que les méthodes de travail, de rééducation, d'organisation, de réforme agraire etc... nous ont été inculquées par les conseillers chinois (...)

(En concluant sa lettre, l'auteur évoque son grand âge, sa maladie grave etc... Il n'a d'autres souhaits que de voir son pays procéder à des rectifications « afin d'aller de l'avant »).

NGUYEN-KHAC-VIEN Hano, le 21 juin 1981

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