Documents de la IVe Internationale

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La revue › 3e série n° 12

La politique du PCF de la Libération à la guerre froide

Philippe Andréa · Quatrième Internationale, 3e série n° 12 · décembre 1983 · p. 85-96 · 5 947 mots

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En 1944 pour la première fois de son histoire, le PCF participe à un gouvernement bourgeois, alors qu'il avait pratiqué un « ministérialisme de l'extérieur » pendant le Front populaire.

Aujourd'hui de nombreux cadres du PCF et de la CGT, déçus par la politique du PCF de soutien àu gouvernement Mauroy semblent croire que le bilan du Parti à la Libération fut, à contrario, positif. La vague de déceptions et de démoralisation qu'apporta cette politique est donc suffisamment méconnue pour qu'on y revienne.

LE PCF DANS LA GUERRE

1939 et 1940 représentent des années noires pour le mouvement ouvrier français. En approuvat le pacte germanosoviétique, signé en 1939, le PCF abandonne toute sa politique précédente qui reposait sur la lutte anti-fasciste et la dénonciation de l'Allemagne nazie comme le principal ennemi, base d'alliance avec la bourgeoisie nationale Te PCF va alors connaître une régression sans précédent. A la désorientation de ses cadres et de ses militants va s'ajouter la répression bourgeoise : le PCF est dissout. Une chasse aux sorcières va s'engager contre les dirigeants ouvriers, qui prépare directement le régime de Vichy. La CGT perd la moitié de ses membres. 27 députés communistes sur un total de 72 quittent le Parti. Il ne reste que quelques milliers de militants organisés au PCF.

Cette situation s'aggrave encore en 1940 avec l'occupation de la France et la démission du gouvernement qui confie tous les pouvoirs au Maréchal Pétain. La Illème République est abolie, l'ensemble des partis sont interdits. Dans une telle situation le PS éclate, un bout choisissant la collaboration, le reste étant démantelé. Une partie des dirigeants syndicaux socialistes avec Belin, rallient Pétain et deviennent des adeptes des Chantiers de travail et de la « Révolution nationale ». Le PCF maintient sa politique et engage, par exemple une négociation avec les autorités allemandes en vue de la légalisation de l'Humanité. Cette tentative échouera, mais il faut savoir qu'elle réussira dans des conditions semblables en Belgique.

Cette décomposition du mouvement ouvrier va permettre au régime de Vichy de faire illusion. La bourgeoisie croit venue l'heure de la revanche sur tout ce qu'a représenté le Front populaire et plonge dans la collaboration avec le nazisme, entraînant derrière elle des couches importantes de la petite-bourgeoisie, alors que le mouvement ouvrier est paralysé. L'illusion sera de courte durée et apparaîtra dans l'incapacité du régime à structurer des partis fascistes un tant soit peu de masse. 1941 va marquer un tournant : c'est d'abord le réveil de la classe ouvrière avec la grève des 100 000 mineurs du Pas de Calais qui se heurtent à la fois à la Gestapo et à la police française. D'autres grèves vont avoir lieu, ainsi qu'un vaste mouvement de refus du départ en Allemagne pour le travail obligatoire. Moins de 800 000 travailleurs partiront sur les 2 millions demandés. Les autres sont de véritables insoumis, base de masse pour les maquis.

Mais c'est aussi en 1941 que le PCF va changer d'orientation à 180°. En juin 1941 les troupes allemandes envahissent l'URSS. Le PCF crée les premiers maquis et préconise une alliance avec la bourgeoisie nationale en constituant le « Front national ».

Cette alliance se concrétisera le 27 mai 1943 avec la mise en place du « Conseil national de la Résistance » qui regroupe les gaullistes et les communistes largement hégémoniques dans la résistance intérieure, même si des fractions de plus en plus importantes de la bourgeoisie et de l'Administration rallient De Gaulle, ou commencent à jouer un double jeu. Avec la victoire soviétique à Stalingrad, tournant dans le rapport de force mondial, la défaite de l'Allemagne apparaît comme de plus en plus crédible.

Dès 1941 Staline appelle les communistes de tous les pays à renoncer à tout objectif indépendant et à subordonner leur politique à l'alliance avec la bourgeoisie, même si celle-ci ne représente rien sur le terrain de la lutte. C'est à cette époque qu'ont lieu les premiers accrochages avec la direction du Parti communiste Yougoslave qui refuse cette subordination et décide, par exemple, la création de « brigades prolétariennes de choc » présentées à Staline comme cadeau pour son anniversaire...

A l'inverse, le PCF construit le mythe De Gaulle, s'enfermant dans une impasse qui lui permettra ensuite de justifier sa politique de 1945, comme étant sans alternative.

L'EFFONDREMENT DE L'ETAT

VICHYSTE

Avec le débarquement des troupes anglo-américaines, l'Etat vichyste va s'effondrer, montrant qu'il n'existait que par la grâce de l'armée allemande. Les entreprises sont paralysées par les communications. Les principales villes se soulèvent contre l'occupant. De Gaulle explique dans ses Mémoires qu'il a alors sollicité deux divisions au Général Eisenhower « pour un éventuel maintien de l'ordre ». Le gouvernement américain envisage au même moment la mise en place d'une administration militaire, comme en Italie, afin d'assurer la continuité de l'ordre et de l'Etat bourgeois, avant de s'en remettre finalement à De Gaulle. Dès son arrivée à Paris celui-ci tranforme le Comité d'Alger en Gouvernement provisoire qui nomme une Assemblée consultative sans pouvoirs. Deux ministres communistes siègent dans ce gouvernement, Tillon comme Ministre de l'Air et Billoux à la Santé publique.

Ce pouvoir repose sur son centre : le gouvernement provisoire et De Gaulle. Il ne dispose d'aucun relais en province. Sa seule force matérielle est une armée de 400 000 hommes mais dont l'essentiel est constitué de troupes coloniales exsangues. Le problème est évidemment de reconstruire l'Etat bourgeois à partir de peu de choses. L'appareil bourgeois, l'Administration, ce qui. reste quand les régimes et les républiques passent, est compromis avec Vichy. La classe possédante est déconsidérée et s'efface au maximum : pendant l'été '44 la Confédération du Patronat est dissoute pour avoir été un instrument pétainiste.

Cette situation explique pourquoi le gouvernement fera le maximum pour limiter l'épuration. Dès juillet '44 De Gaulle déclare qu'il ne s'agit pas de « faire table rase de la grande majorité des serviteurs de l'Etat ». Le 16 mars 1945 une ordonnance interdit à toute organisation de la Résistance de prendre des initiatives d'épuration économique. Dans « Histoire du PCF », rídigée par un groupe de militants oppositionnels issus de la Résistance et écrivant sous le nom « Unir-Débats », l'anecdote survante est racontée : « Lorsque le Général De Gaulle arrive en avion pour saluer Lycn libre, il est accueilii par Yves Farge qui, sur l'aérodrome de Bron lui présente les responsables des maquis. A l'annonce qui lui est faite d'un dîner réunissant les résistants de la première heure, De Gaulle impatient, répondra par une question : « Et les autorités ? » Et Farge iu repond, tranquillement : « En prison, mon Général ! ». Très significative de cette angoisse des gaullistes à assurer la continuité de l'Etat bourgeois est l'affaire de « la trève » pendant l'insurrection parisienne d'août 44. Sur l'initiative des gaullistes ChabanDelmas et Léo Hammon, une trêve est proposée au Général Von Choltitz, par l'intermédiaire du Consul de Suède. Ce sont les émissaires de De Gaulle, contre l'avis des instances de la Résistance parisienne qui prennent cette initiative, afin de tout faire pour que Paris ne soit pas libéré par une insurrection, mais par les troupes anglo-américaines. Parallèlement aux angoisses de la bourgeoisie, le PCF a les siennes. Il n'est pas indifférent qu'au moment même ou les gaullistes proposent « la trêve », le PCF sorte une affiche signée des « élus communistes de la région parisienne ».

Comme le soulignent les rédacteurs d'Unir-Débats, il s'agissait « d'un premier pas sur la voie du chapeautage et de l'écartement des militants résistants. (...) II s'agissait d'un appel lancé par les élus d'avant-guerre, en qualité d'élus, par dessus les instances de la Résistance combattante et en vue de se substituer à elles ». Cette affiche est suivie d'une brochure : « Des hommes en qui vous pouvez avoir confiance », dans laquelle « on trouvait savamment amalgamés, les héros les plus authentiques de la Résistance et les dirigeants dont le rôle dans la lutte contre le nazisme était pour le moins contestable, mais qui constituaient, consciemment ou non, un groupe dévoué aux directives particulières du Secrétaire Général ». Tous ceux qui pouvalent douter de la politique de subordination à De Gaulle vont être progressivement éliminés.

C'est Duclos qui mènera cette opération de main de maître, renforçant le caractère ultra-bureaucratique du PCF en y développant le culte de l'infaillibilité de Maurice Thorez sur le modèle du culte de Staline.

Quand un Comité central exceptionnel, élargi à 400 membres, se réunit les 21 et 23 janvier 1945 pour décider des mesures qui vont permettre d'assurer définitivement le pouvoir de la bourgeoisie, aucun des grands chefs de la Résistance (Guingouin, Vernant) ne sera présent. On y reirouve par contre 72% des membres du CC de 1939. L'appareil avait pris toutes ses précautions pour empêcher le développement d'une opposition 4 la yougoslave, qui aurait eu la crédibilité nécessaire pour contester la direction.

RECONSTRUIRE L'ETAT

BOURGEOIS

Le départ des troupes nazies laisse la France délabrée. Les communications sont coupées. Il faudra attendre la fin novembre 1944 pour que les trains franchissent à nouveau la Loire, et la fin de l'année pour que les communications avec la Bretagne soient rétablies. Les nécessités de la vie quotidienne, comme la distribution de l'eau, le ravitaillement, le fonctionnement des services publics, vont être assurés spontanément par les structures issues de la Une course de vitesse s'engage entre celles-ci et le pouvoir. Course perdue d'avance étant donnée la politique du PCF qui constitue la force hégémonique. Une des premières mesures prises par De Gaulle est de déléguer des Préfets ou des Commissaires de la République, dans chaque département, pour y asseoir son pouvoir. Des conflits surgissent immédiatement entre ces représentants du gouvernement et les Comités de Libération, nés pendant l'été 1943, et qui se sont généralisés et reproduits à l'échelle locale en 1944. Dans de nombreux départements du sud de la France, les Comités demandent à pouvoir nommer eux-mêmes le Préfet, ou tout au moins à pouvoir donner un avis. Parfois même, le Président du Comité de libération, prend tous les pouvoirs attribués normalement au Commissaire de la République. Mais dès juillet 1944, le PCF fait accepter les Préfets et Commissaires nommés par De Gaulle. Il fait accepter à Paris, la nomination de Flouret, malgré un avis contraire du Comité parisien de libération (1). Dès ce moment les pouvoirs du Comité parisien vont tomber en désuétude. Il est totalement ignoré par De Gaulle, qui ne lui donne même pas le rôle consultatif qu'il préconisait pourtant. En province, notamment dans le Nord la chose sera souvent moins facile. On va tenter de les remplacer par les municipalités élues avant la guerre, mais cela sera dans la plupart des cas un échec, celles-ci s'étant

Résistance.

trop compromises pendant la guerre. Les Comités vont continuer à organiser le ravitaillement et les réquisitions, mais aussi fixer les prix et parfois même les salaires. Dans le Sud ils ont été largement au delà des directives du PCF. Ainsi Jean Chaintron, à l'époque membre du PCF, déclare que « le PCF avait perdu le contrôle des Comités de libération », même si 30% de leurs membres étaient aussi au PCF. Madjarian dans son livre « Conflits, pouvoirs et société à la Libération » rapporte que lors de la tenue de leur congrès en décembre 1944, trois positions s'affrontèrent : - une position minoritaire visant à donner tout le pouvoir aux comités de libération, défendue par le comité des Hautes-Pyrennées ; - une position selon laquelle les comités ne devaient pas être consultatifs ni remplacer le gouvernement, mais le « contrôler ». C'était sans doute la position reflétant le mieux la sensibilité moyenne des membres des Comités ; - la position adoptée, après que le PCF ait mis tout son poids dans la balance, visant à transformer les comités en mouvement politique dans l'objectif de listes uniques de la Résistance aux élections à venir. L'inquiétude du gouvernement apparaît dans le texte du télégramme envoyée aux Commissaires et Préfets, le ler août '44 : « D'après de multiples informations concordantes dans les régions du Sud de la France, les Comités départementaux marqueraient une tendance croissante à se considérer comme un pouvoir administratif ou gouvernemental ; ils prendraient ce qu'ils appellent des « décisions » ; fréquemment ils feraient opérer des perquisitions et des réquisitions ; ils infligeraient et percevraient des amendes sur les entreprises; ils fixeraient des majorations de salaires ; ils ordonneraient même des arrestations et créeraient des cours martiales ». Ces Comités tirent leur autorité de leur rôle dans la Résistance et l'insurrection, mais cela ne peut suffire à les taire vivre et à les faire s'imposer. Ces Comités sont partout restés des structures formées bureaucratiquement par les divers courants de la Résistance intérieure. Ils ne sont pas élus. Ils ne représenteront donc pas la population et ses aspirations au jour le jour. Jean-Pierre Rioux peut constater : «Dans l'hiver 1944-1945, les fonctionnaires d'autorité sentent partout que ces assemblées de militants ne traduisent plus l'opinion moyenne et qu'elles vivotent, structures un peu vaines de discussion pour anciens combattants » (2). Ils vont être très vite coupés des masses. Mais en 1944 rien n'était encore joué. Et d'abord, tant que les Comités disposaient d'un bras armé, les milices patriotiques, créées par le Front national en 1943 et qui démultiplient leurs forces pendant l'été 1944. Ces milices se sont souvent créées dans les usines pour empêcher le sabotage. A Toulouse, où le mouvement était le plus avancé, le Comité de libération, dirigé par Vernant, dissout toutes les forces de Police et confie toutes leurs tâches aux milices. Il était décisif pour le gouvernement de supprimer ce bras armé. Une fois cela fait, les comités de libération pourraient soit être marginalisés, comme à Paris, soit intégrés dans l'appareil d'Etat bourgeois en recoustruction. Aussi le 28 août 1944, le gouvernement décide-t-il la dissolution de toutes les milices. Cette décision va susciter une immense émotion. Le PCF se prononce violemment contre et organise des meetings de masse avec prises d'armes, remises de drapeaux etc... Il recommande de faire comme si le décret de dissolution n'existait pas. Beaucoup de choses ont été écrites sur les raisons du refus du PCF, et de son supposé tournant au CC des 21, 22 et 23 janvier 1945, avec le retour de Maurice Thorez d'URSS, et où le mot d'ordre adopté fut désormais « de faire régner la discipline la plus stricte... d'en finir avec les forinations séparées et parfois antagonistes, d'unifier vraiment de bas er. haut, et de haut en bas, l'armée de la nation en assurant l'unité de commandement (...). Les Gardes civiques, et d'une façon générale, tous les groupes armés irréguliers ne doivent pas être maintenus plus longtemps ». (Discours de Maurice Thorez).

Ce qui est certain, c'est que le PCF ne pouvait s'affronter directement aux pouvoirs issus de la Résistance et aux illusions de nombre de ses cadres intermédiaires. Les rédacteurs d'UnirDébats rapportent que le PCF avait diffusé dans la Résistance de nombreux documents laissant entrevoir que les FTP étaient l'embryon d'une future armée rouge.

Ces illusions sont largement répandues et se réflètent dans la correspondance échangée en 1944 entre le Colonel Fabien et le Colonel André de l'EtatMajor des FFI, dans laquelle ce dernier se prononce contre le rétablissement de la hiérarchie dans la nouvelle armée, « notre armée étant l'armée du peuple, l'expression du peuple, et non quelque chose coupé des masses ».

Il est significatif que le PCF, qui participe, ne l'oublions pas, au gouvernement, ne demande à aucun moment le retrait du décret, ne met en cause la solidarité gouvernementale, et se contente de demander aux milices de se maintenir en l'état comme si de rien n'était... C'est dire qu'il refuse de centraliser le rapport de forces existant, tout en chevauchant celui-ci. Il est certain aussi que la stratégie de Staline ne prend son aspect précis qu'en janvier 45 avec la signature des accords de Yalta, accords qu'il respectera à la lettre, et fera respecter de la même manière par les PC qu'il contrôle comme le prouve son action en Yougoslavie (où il échoue) et en Grève (où il réussit). Avant cet accord Staline a seulement besoin d'un rapport de force le plus favorable possible dans les différents pays d'Europe. Aux PC d'inscrire leurs politiques nationales dans ce cadre. Mais c'est avec le retour de Maurice Thorez d'URSS, le 27 novembre '44, et le Comité central de janvier, que le PCF cesse de mettre des gants, et adopte sans plus d'hésitation comme slogan « un seul Etat, une seule Police, une seule Armée ». Et De Gaulle lui rendra hommage dans ses Mémoires : « Dès le lendemain de son retour en France, Thorez aide à mettre fin aux dernières sequelles des « milices patriotiques ». Il s'oppose aux tentatives d'empiètement des Comités de libération et aux actes de violences auxquels cherchent à se livrer des équipes surexcitées.

LA BATAILLE DE LA PRODUCTION Un autre fait montre qu'il n'y a pas de véritable tournant du PC avec le retour de Thorez, mais que sa politique de reconstruction de l'Etat bourgeois est déjà en route avec l'instauration du gouvernement provisoire auquel il participe. En septembre 1944, soit trois mois avant le retour de Thorez, Benoit Frachon, secrétaire de la CGT (réunifiée sous l'occupation) prononce un discours devant une assemblée de cadres syndicaux, dans lequel il explique : « Nous appelons à nouveau tous les ouvriers à travailler partout avec ardeur, avec abnégation. Nous leur demandons en particulier dans les usines de guerre, d'accroître sans cesse leur rendement et de dépasser les plans de production prévus. Nous demandons à tous nos camarades de prendre l'initiative pour constituer partout des Comités patriotiques de production. (...) La CGT ne réclame pas pour la classe ouvrière un régime privilégié.

Nous savons parfaitement que les circonstances n'autorisent pas à préten re à une vie facile ». La bataille de la production lancée par la bourgeoisie est ainsi officiellement reprise à son compte par les bureaucrates, et cela dès l'été •44. Elle sera à partir de janvier '45 le thème d'agitation essentiel du PCF. Thorez dans une brochure éditée au mois de janvier S'unir, combattre, travailler, fait dépendre « le lait pour nos petits, le pain pour nos vieux, le verre de vin pour tous » de la réussite d'une telle bataille. Dans ses Mémoires De Gaulle écrit encore :

« Quant à Thorez, tout en s'efforçant d'avancer les affaires du communisme, il va rendre, en plusieurs occasiors, service à l'intérêt public. Il ne cesse de donner pour consigne de travailler autant que possible et de travailler coûte que coûte ! »

Il n'est donc pas étonnant que le PCF passe de 2 à 7 ministres lors du remaniement ministériel et qu'il cumule tous les ministères qui s'occupent des « affaires économiques ». Contrairement à une croyance largement répandue, la " bataille de la production » qui vise à détourner la classe ouvrière de ses intérêts indépendants au profit de ceux de la bonrgeoisie, n'est pas une invention du PCF. Il est intéressant de noter que lors de la crise révolutionnaire qui a secoué l'Allemagne à partir de 1919, ce fut également le grand thème de la Socialdémocratie allemande. Evidemment, dans les deux cas, cette bataille va s'accompagner de l'idée que la socialisation de l'économie est en marche, sur la base de nationalisations et de mesures de planification. Dans le même temps, la CGT signe en avril 1945 un accord très réaliste avec l'Association des Chefs d'entreprise, garantissant la « propriété privée ».

91 Quant aux nationalisations, elles sont considérées comme des mesures indispensables de reconstruction par la bourgeoisie française elle-même. Ainsi pour les Houillères du Nord dont tout l'équipement est à renouveler, ainsi puur l'EDF, ce qui va permettre de fournir l'électricité à bas prix au secteur privé et se constituer, par le biais des indemnisations, un capital financier qui sera à l'origine de la création de la CGE...

Quant au plan, en fait un système de contrats liant l'Etat à des capitalistes, il permettra au PCF de justifier l'indexation des augmentations de salaires sur la productivité, à un moment où l'inflation est galopante. Quand le plan dérangera, les capitalistes ils ne le suivront pas. Le nouveau PDG de Renault natienalisé fera la même chose en ne remplissant aucun des objectifs que lui fixe ce plan pour la reconstruction. Les conditions d'existence de la classe ouvrière vont s'aggraver dans tous les domaines. Entre 1945 et 1947 le pouvoir d'achat baisse de 40%, la semaine de travail s'allonge de 8 heures. Des grèves spontanées, dirigées dans quelques cas par la gauche syndicale (qui dirigent le syndicat des instituteurs et celui du Livre) éclatent. Ce sont les postiers en juillet '46. Les grèves sont dénoncées violemment par le PCF qui accuse les « agents des trusts » de téléguider « des émeutes de la faim ». Et le PCF multiplie les concours de production entre ateliers ou entre mines. Des tableaux d'honneur sont installés par ses soins dans les entreprises sur le modèle soviétique du stakhanovisme. Aux élections de 1945, le PCF confirme sa position de premier parti avec 26,1% des suffrages. PCF et PS totalisent à eux deux 51,7% des voix. Mais la politique qu'il mène, la baisse du niveau de vie qui en découle commence à se traduire politiquement. La CGT connaît un reflux considérable, perdant 25% de ses 7 millions de membres. Le désarroi et la démoralisation gagnent des milliers de cadres du PCF qui commencent à se retirer sur la pointe des pieds.

Pour couvrir cette politique le PCF insiste aujourd'hui sur l'ensemble des acquis qui auraient été le résultat de son activité. C'est en effet dans cette période que des structures de cogestion ont été mises en place afin de faire dépérir, ou d'intégrer, les formes de double pouvoir issues de la résistance. Dès novembre '44 un décret instaure les Comités d'Entreprises, au moment même ou des comités de gestion fleurissent dans plusieurs usines dont les propriétaires se sont compromis avec le nazisme. De même on fait entrer des représentants des travailleurs dans les Conseils d'Administration des entreprises nationalisées, afin de les associer au plus près à la politique de production. Ce tableau de la politique du PCF au gouvernement serait incomplet si on n'examinait pas ses positions concernant l'Empire français. Les principaux textes de Lozeray, alors responsable à la question coloniale pour le Comité central, ont été publiés par Jacob Monéta dans « Le PCF et la question coloniale » (Maspéro). Quant les émeutes du Constantinois éclatent en Algérie traduisant le développement de l'aspiration à l'indépendance, elles seront réprimées avec une violence inouie. Jean-Pierre Roux peut écrire : « Sous couvert de loi martiale, Sénégalais, légionnaires et milices européennes, soutenues par la marine et l'avaiation, ravagèrent la région et laissèrent de 6000 à 8000 morts, dont le souvenir ne sera pas perdu dans les deux communautés ».

On lit au même moment dans l'Humanité du 12 mai : « Il faut tout de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l'émeute ». Le PCF fut servi comme il le désirait... De même le PCF assiste de ses postes ministériels à la répression sanglante des nationalistes malgaches soulevés en 1947. Et quand au mois de mars le gouvernement qui mène la guerre en Indochine depuis déjà un an, demande le vote de crédits de guerre, le groupe communiste s'abstient, mais les ministres communistes (qui à l'époque votent à l'Assemblée), les votent au nom de la solidarité gouvernementale, qu'il n'est pas question de remettre en cause pour une telle affaire. Il y a pourtant déjà eu 5000 morts lors du bombardement du port de Haïphong. La théorie du PCF est que l'indépendance des colonies françaises signifierait la main-mise d'un impérialisme concurrent, ces pays n'étant pas mûrs pour une vie indépendante. Le PCF se veut donc « le parti de l'Union française », comme aime à le dire Jacques Duclos. LE TOURNANT VERS LA GUERRE

FROIDE

L'idylle du PCF et de la bourgeoisie va prendre fin en 1947. Les ministres communistes sont chassés du gouvernement le 5 mai. Ils sont chassés du gouvernement belge le 10 mai et du gouvernement italien le 13 mai. Cette coïncidence oblige à • rechercher à l'échelle internationale les causes de cette rupture. Dès la fin de la guerre les américains se préparent à une nouvelle politique d'agression contre l'URSS, comme l'a montré très clairement l'historien américain David Horowitz dans son livre « De Yalta au Vietnam ». Le Président Truman va rendre cette politique officielle dans un discours de mars 1947 qui lance la croisade contre le communisme. C'est la stratégie du « containment » dont un des éléments-clés va être le plan Marshall d'aide à la reconstruc- tion capitaliste de l'Europe.

Tout montre que ce sont les américains qui ont pris l'initiative de la remise en cause du status-quo que Staline respectait scrupuleusement comme il l'a montré de la manière la plus nette en Grèce. Et ce n'est qu'en 1948-1949 que PURSS détruira l'économie capitaliste dans la zone européenne qu'elle occupe militairement.

Staline a cherché par tous les moyens à éviter le conflit avec l'impérialisme. L'inverse supposait en effet de s'appuyer sur la classe ouvrière et d'opposer le développement de la révolution moniale à l'impérialisme. Ce qui représente pour la bureaucratie soviétique une menace toute aussi grande que l'impérialisme.

Certains ont insisté sur la grève de Renault qui aurait été la cause du départ du PCF du gouvernement. Initiée par des militants trotskystes de l'organísation « Lutte de Classes », cette grève remet en cause la politique salariale du gouvernement. Dans un premier temps le PCF va s'affronter à cette grève comme il l'a fait précédemment avec les mouvements des ouvriers du Livre, ou des postiers, la CGT appelle à la reprise et attaque les piquets de grève. Plus de 10 000 grévistes s'affrontent ainsi à l'appareil stalinien. La grève continuant à se développer, le PCF tourne alors et décide de la soutenir. Il fait engager des négociations par la CGT au nom des grévistes. Les accords signés par la CGT seront repoussés par les grévistes, comme bradant leurs revendications, et la grève continuera.

Le mécontentement était alors très grand dans la classe ouvrière et une extension spontanée de cette grève n'était pas exclue, après que le PCF ait échoué à la briser par la force. Le PCF risquait, dans un affrontement généralisé se déroulant en dehors et contre lui, de perdre l'audience gagnée dans la Résistance et déjà effritée.

Le fait que cette grève était dirigée par des révolutionnaires n'est sans doute pas non plus pour rien dans le tournant tactique du PCF : maintenir son orientation c'était laisser la possibilité aux trotskystes de capter et d'organiser l'immense mouvement de mécontentement existant dans la classe ouvrière.

Exclu du gouvernement le PCF va maintenir son orientation de « parti de gouvernement » responsable, pendant plusieurs mois. Au congrès du Parti, qui se tient à Strasbourg à partir du 25 juin Maurice Thorez réclame le retour du PCF dans la coalition MRP-SFIO au gouvernement. Il faut attendre la rentrée d'automne pour que cette orientation soit abandonnée et que le PCF fasse un nouveau tournant à 180°. Pendant l'été les soviétiques prennent acte de la politique de guerre froide ouverte engagée par les américains. Ils organisent une conférence des dirigeants des PC européens en Pologne, à Szklarska-Poreba du 22 au 27 septembre 1947. Dans son rapport Jdanov donne la nouvelle ligne : à la division du monde entre un camp démocratique et un camp fasciste a succédé la division entre un camp socialiste et l'impérialisme. Dans un cas comme dans l'autre la lutte des classes entre le prolétariat et la bourgeoisie est réduite à l'état d'instrument accessoire, pour faire pression sur l'ennemi. Jdanov rappelle que « c'est à l'URSS et à sa politique extérieure qu'appartient le rôle dirigeant dans la solution de cette tâche historique de l'après-guerre », la lutte contre l'impérialisme. Voilà qui va donner un cadre à la politique stalinienne pour de nombreuses années. Dans le même temps, on oblige Jacques Duclos à une sévère autocritique de la politique menée par le PCF à la Libération. On utilise même le représentant yougoslave, Milovan Dji- las, puur denoncer l'opportunisme du PCF ou du PC italien, alors que tout ce que les yougoslaves ont fait de différent du PCF, ils l'ont fait contre l'avis de Staline !

La conférence décide enfin la création du « Kominform », réplique caricaturale de la Illème Internationale morte depuis longtemps et enterrée en grande pompe par Staline en 1943, comme gage de sa bonne volonté envers ses alliés du « camp démocratique » de l'époque.

Dès le 2 octobre Maurice Thorez présente la nouvelle ligne dans un meeting parisien. C'est la politique d'affrontement contre le gouvernement et les socialistes de la SFIO auxquels on proposait hier l'unité pour former le gouvernement, et même la fusion organique, et qui sont désormais dénoncés comme le parti de l'impérialisme américain.

L'EXPLOSION

On a vu que si le PCF avait changé de tactique en pleine grève des travailleurs des usines Renault, c'était à cause de la puissance du mouvement et du risque d'un débordement de masse devenant incontrôlable.

L'année 1947 voit s'aggraver très rapidement les conditions matérielles d'existence de la classe ouvrière. C'est le résultat de la politique du « produire d'abord » qui entraîne une consolidation remarquable, avant même le plan Marshall, de l'économie capitaliste au détriment des travailleurs. De janvier à juillet 1947, les prix augmentent de près de 100%, alors que les salaires légaux ne progressent que de 47%. Les difficultés d'approvisionnement, de ravitaillement, mobilisent toute l'énergie des couches populaires. Des émeutes spontanées éclatent dans des villes comme Verdun ou Le Mans. Une première vague de grève en mai et juin se termine par un accord entre le CNPF et la CGT, prévoyant une hausse de 11"). Dès la rentrée sociale de septembre, l'agitation reprend. Jean-Pierre Roux note : « les actions naissent le plus souvent à la base, la CGT s'empressant d'encadrer comme elle peut ». Il est importani de noter ce fait, car la coïncidence entre cette vague de luttes sociales et le tournant du PCF a trop souvent suscité des commentaires méprisant sur le caractère artificiel du mouvement social, sur ce que certains, chez les socialistes par exemple, ont appelé les « grèves Molotov ». La longue montée de la radicalisation ouvrière, commencée avec la grève des mineurs du Pas de Calais en 1941, confortée par la Libération, et qui donne uné majorité absolue, à toutes les élections, au PCF et au PS, ne pouvait que déboucher sur un affrontement social de grandes envergure. L'orientation du PCF a pu détourner cet affrontement, le reculer d'au moins trois ans, et faire qu'il ait lieu dans les plus mauvaises conditions, au moment choisi par la bourgeoisie, mais elle ne pouvait l'éviter. Cette polarisation sociale extrêmement forte de l'automne 1947 se traduit aussi au niveau politique.

Prenant le relais de la politique de guerre froide initiée par les américains, De Gaulle lance le « RPF », rassemblement bonapartiste autour du Général. L'essentiel de son « programme » est l'anti-communisme, et le RPF se fait la main en allant faire le coup de poing contre le PCF. Il organise des meetings de masse et va rassembler jusqu'à 1 million d'adhérents avant d'entrer en déclin avec le reflux de la vague d'agitation sociale, après 1948. L'alliance entre le MRP et la SFIO aura bien du mal à résister à la pression conjuguée des forces sociales et politiques qui l'assaillent de tous côtés. Aux mois de novembre et de décembre les grèves se durcissent, aiguillonnées par le PCF. A la mi-novembre la grève éclate dans les houillères du nord. Les mineurs socialistes débraient à côté des communistes. La tendance Force ouvrière qui vient de se créer au sein de la CGT unifiée, soutient, au moins tactiquement, le mouvement.

Très rapidement la grève s'étend à d'autres catégories professionnelles, paralyse de nouvelles régions. Le gouvernement organise une riposte très brutale. Il rappelle les réservistes et le contingent de la classe 1943. Il fait évacuer par la force les usines Citroën. C'est le socialiste Jules Moch, alors ministre de l'Intérieur, qui attache son nom à cette répression, dans la tradition des Noske et Ebert de la social-démocratie allemande. En proposant des négociations le gouvernement va donner à la tendance FO le prétexte à un tournant dans la CGT.

Parallèlement le PCF décide la création ex nihilo d'un Comité national de grève qui regroupe toutes les fédérations syndicales dirigées par le Parti. Ainsi au lieu d'être un instrument pour développer l'unité des travailleurs en grève, il est un instrument de combat contre les socialistes dans la CGT. Les affrontements avec les militants socialistes vont désormais se multiplier partout, trouvant du côté du PCF leur justification dans la participation de la SFIO au gouvernement, participation symbolisée par Jules Moch. C'est la guerre dans le mouvement ouvrier, à l'heure où il faudrait faire la guerre à la bourgeoisie.

Tout militant ouvrier sait qu'aucun mouvement social d'ampleur ne peut se développer longtemps dans un tel climat de division. Le mouvement de grève va donc régresser et le « comité de grève » donnera l'ordre de la reprise le 10 décembre en plein effritement du mouvement.

Quelques jours plus tard c'est la scission syndicale: Force Ouvrière est née avec la bénédiction de la SFIO, des syndicats américains, et même semble-til de la CIA ; la Fédération de l'Education Nationale prend « provisoirement » son autcnomie pour préserver son unité, et reconnaît le droit de tendance. Le PCF porte la co-responsabilité de cette scission. La classe ouvrière, elle, est défaite. Un an plus tard les mineurs repartiront en grève contre un projet du socialiste Lacoste, visant à combattre le « sur-emploi ». Le gouvernement utilisera les automitrailleuses et les tanks pour briser la grève, faisant deux morts dans la Loire et le Gard. En 1952, le PCF peut faire le bilan : il a perdu près de la moitié de ses 900 000 adhérents. Le tirage de l'ensemble de sa presse a baissé de moitié, l'Humanité passant de 380 000 exemplaires en 1947 à 180 000 en 1952. Dans la même période la SFIO connaît le même déclin : elle passe de 280 000 à 130 000 adhérents, perdant sur sa gauche son organisation de jeunesse.

POUR CONCLURE

Le PCF a connu un développement considérable à la Libération. Il a su alors capitaliser à son profit la montée de la radicalisation des masses, tirant profit du prestige de l'URSS dans la lutte contre le nazisme. Mais passant d'une ligne d'union nationale avec la bourgeoisie, de la ligne d'unité du « camp démocratique » pratiquée par Staline, à une ligne de guerre dans le mouvement ouvrier, correspondant au développement de la guerre froide et à la riposte des soviétiques, le PCF n'a eu à aucun moment une ligne pouvant mener à la victoire de la Révolution socialiste. Les Partis communistes, qui comme le PC yougoslave, ont eu à la même époque une politique révolutionnaire, l'ont fait en rompant avec

Moscou, comme cela apparaîtra publiquement en 1948. Les révolutionnaires étaient trop faibles pour se présenter en alternative. Certes la Section française de la Quatrième Internationale regroupe 800 militants dans les années

1947, cela lui permet de peser dans des luttes exemplaires, comme à Renault, mais cela ne lui permet pas de s'opposer victorieusement à la politique du PCF et de la SFIO.

Philippe Andrea

Notes :

(1) Voir « Le Comité de la Libération » par Henri Denis, PUF.

(2) Jean-Pierre Roux, « La Quatrième République », ed. du Seuil.

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