Pour le mouvement ouvrier mondial, une des leçons les plus importantes de la révolution populaire sandiniste concerne la stratégie qui a conduit cette révolution au renversement de la dictature militaire. La stratégie de « l'insurrection populaire prolongée » qui s'est appliquée au Nicaragua ne s'est pas seulement distinguée substantiellement des stratégies de la guerre de guérilla et de la guerre populaire prolongée qui avaient, au cours des décades précédentes, attiré aussi bien de nombreux secteurs de la gauche révolutionnaire latino-américaine que, pendant une longue période, le Front sandiniste de Libération Nationale (FSLN) lui-même. Elle se distingue aussi des stratégies de l'insurrection armée et de la grève générale insurrectionnelle au moyen desquels les secteurs socialistes révolutionnaires du mouvement ouvrier conçoivent traditionnellement la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Le facteur temps y apparaît de façon radicalement distinct. « En règle générale, le moment de l'insurrection est bref, mais il est un moment décisif dans le cours de la révolution » (I) disait Leon Trotsky, tenant avant tout compte du calendrier stratégique et tactique de la révolution d'octobre 1917 en Russie.
Dans le livre fameux de A. Neuberg on dit que l'insurrection éclate au moment décisif de la révolution, coïncidant avec l'apogée du mouvement de masse et de la crise révolutionnaire de même que dans le lieu décisif où se développe la révolution (2). C'est dire qu'elle est très concentrée dans le temps (et aussi dans l'espace). Dans la révolution sandiniste au contraire, l'insurrection n'est pas brève mais prolongée, non seulement en ce qui concerne la phase de l'insurrection générale finale qui dura longtemps (40 jours), mais aussi - fait essentiel - parce qu'elle avait été précédée d'une série d'insurrections partielles (Monimbo en janvier 1978, Matagalpa en août 1978, Esteli en avril 1979) et par une répétition générale de l'insurrection finale (septembre 1978). Au lieu de coïncider exclusivement avec le point culminant du développement de la situation révolutionnaire, l'insurrection la précède largement : elle marque le début de la période prérévolutionnaire et ouvre celle de la révolution. Le facteur espace apparaît également de manière distincte: l'insurrection est étendue sur un vaste espace stratégique ; il n'y a pas de point stratégique décisif.
Trotsky soutenait avec raison qu'un programme révolutionnaire du mouvement ouvrier « doit caractériser de façon tout aussi concrète et précise les préalables sociaux et politiques de l'insurrection que les conditions et les méthodes stratégiques et militaires propres à en assurer le succès ». (3) Concernant le premier type de préalable, il précisait : « L'analyse des conditions essentielles à l'insurrection devra être adaptée à différents types de pays. D'un côté, nous avons les pays où le prolétariat constitue la majorité de la population et d'un autre côté, des pays où le prolétariat est une infime minorité parmi la population paysanne. Entre ces deux pôles se situent les pays d'un type intermédiaire » (4) type intermedtaire » (4)
Bien que le Nicaragua appartienne au groupe de pays dans lesquels la classe ouvrière constitue une minorité réduite de la population, il ne serait pas bon de tirer de ce fait - par ailleurs bien général - la conclusion que la stratégie de l'insurrection populaire prolongée peut caractériser seulement les révolutions dans ce type de pays. Trois facteurs fondamentaux auront déterminé cette stratégie dans la révolution nicaraguayenne : d'abord la faiblesse structurelle et la lenteur de l'activation du mouvement ouvrier, ensuite le bas niveau initial d'organisation du mouvement de masse et enfin la grande cohésion interne de l'armée somoziste qui ne s'est pas décomposée et n'a pas connu de rupture jusqu'à la fin mais a été en partie détruite et en partie contrainte à abandonner le territoire national. Dans les pays beaucoup plus développés, où la classe ouvrière est majoritaire au sein de la population active, mais bien que pour des raisons complètement différentes, l'insurrection populaire prolongée doit être considérée comme une des perspectives stratégiques possibles de la révolution ouvrière contemporaine. Il faut prendre en considération dans les crises modernes des systèmes de domination - aussi bien de la bourgeoisie que de la bureaucratie totalitaire - à quel point elles tendent à être accompagnées par un développement extrêmement inégal et avec des sauts brusques de l'autoconscience politique et de l'auto-organisation de la classe ouvrière ; il en va de même de sa capacité combative. Les périodes de dualité de pouvoirs peuvent être de longue durée. Ernest Mandel écrit qu'« à la lumière de l'expérience historique, ce qui s'est passé en Russie doit être considéré comme exceptionnel » et avance l'hypothèse que « vraisemblablement nous aurions besoin d'une période plus longue de dualité de pouvoirs de l'ordre de plusieurs années - et qui sera peut-être interrompue,
L'INSURRECTION POPULAIRE PROLONGÉE qui ne sera pas linéaire, qui sera partielle » (5). Si l'hypothèse se vérifie, les données de base traditionnelles de la stratégie insurrectionnelle seront susceptibles de se modifier radicalement.
L'objectif de cet article est de reconstruire les préalables politiques les plus importants de l'insurrection populaire prolongée au Nicaragua et singulièrement la stratégie de la tendance insurrectionnelle (« tercerista ») du FSLN. Lors du premier anniversaire des attaques armées d'octobre 1977, menées par les « tercéristes », Bayardo Arce, ex-dirigeant de la tendance « populiste », considérait qu'une des principales leçons de ces actions était qu'elles avaient démontré la nécessité de « considérer la guerre à partir du contact direct avec la réalité et l'action militaire comme produit immédiat et transparent du travail politique révolutionnaire au sein des masses populaires » (6). C'est précisemment de cette question qu'il s'agira dans cet article.
Il est évident que toutes les trois tendances du FSLN ont énormément contribué à la victoire de la révolution sandiniste ; de plus, dans sa phase finale, elles ont agi de manière unie et sous une direction nationale conjointe : la tendance « populiste » apportant avant tout une force militaire construite à partir des guérillas rurales et dont le röle sera marquant dans l'offensive militaire finale ; la tendance « prolétarienne » construisant des embryons d'organisations indépendantes de masses qui ont été ensuite des éléments de base de l'organisation d'une force sociale révolutionnaire. Mais la contribution de la tendance « tercériste » a été décisive pour démarrer et orienter la dynamique révolutionnaire du mouvement de masse et lui apprendre le chemin de l'insurrection. Il serait faux de considérer que les « tercéristes » s'étaient formé une stratégie qui a été ensuite appliquée de manière consciente du début à la fin, suivant un plan stratégique préétabli. Il n'en a pas été ainsi non seulement parce qu'ils étaient des révolutionnaires fondamentalement empiriques, mais aussi parce que, comme stratégie d'ensemble, l'insurrection populaire prolongée est un concept qui ne peut s'établir qu'a posteriori en analysant le chemin qui a conduit la révolution sandiniste à la victoire. Il pourrait difficilement en être autrement. Toute stratégie nouvelle de la révolution ne peut que se construire à partir de l'expérience pratique où elle se matérialise avant de se convertir en une idée pleinement élaborée : « la stratégie - dit Henry Ruiz, qui fut dirigeant de la tendance « populiste » - ne se trace pas de A à Z; il faut avoir la flexibilité suffisante, la capacité de s'en éloigner pour accorder la ligne d'action aux circonstances historiques, mais sans jamais perdre l'objectif stratégique » (7). Le grand mérite de la tendance « tercériste » a été sa capacité à faire preuve d'audace dans l'action, dont les militants du mouvement ouvrier ont beaucoup à apprendre. Après tout, le temps de la révolution est toujours un temps « exceptionnel », il faut y agir de façon « exceptionnelle », parce qu'ainsi seulement les principes d'une politique révolutionnaire pourront s'y réaliser non comme des dogmes morts et inefficaces, mais comme des valeurs réellement révolutionnaires. L'audace politique exceptionnelle de la tendance « tercériste » peut passer pour une « violation » (apparente comme nous le verrons plus loin) de certains principes qui sont particulièrement chers aux militants conscients du mouvement ouvrier ; on peut être tenté d'y voir l'avant-gardisme militaire classique des secteurs petit-bourgeois, qui radicalisés, mais prisonniers de leur nature de classe, prétendent se substituer au mouvement de masse « en faisant la évolution » en marge de celle-ci. De nombreux socialistes révolutionnaires ont attribué jusqu'ici ces caractéristi- ques à l'activité de la tendance « tercériste » commettant une erreur qui ne permet pas d'assimiler correctement les enseignements de la révolution sandiniste.
LE CARACTÈRE DE LA RÉVOLUTION NICARAGUAYENNE
Pour comprendre la stratégie révolutionnaire du FSLN il faut avant tout comprendre le caractère de la révolution sandiniste à ses débuts. Le point de départ doit être la détermination du caractère de l'Etat nicaraguayen. Il est évident que c'était un Etat bourgeois, mais on ne peut rien tirer d'une constatation aussi générale. Le fait fondamental est que tout en étant bourgeois, ce n'était pas pour autant un Etat national, mais semi-colonial. Le développement de la révolution bourgeoise (nationale) qui avait commencé « par en haut » avec la réforme libérale, a été bloqué d'abord en 1909, quand l'intervention militaire nord-américaine à empêché la bourgeoisie nationale naissante de se consolider comme classe dominante sur l'économie et l'Etat, puis avec la défaite de l'armée populaire révolutionnaire en 1933, qui reprenait, mais « par en bas » l'initiative de la révolution bourgeoise, déjà abandonnée par la bourgeoisie elle-même. La condition de constitution d'un Etat national - l'arrivée de la bourgeoisie à une pleine domination sur l'Etat sur la base de la consolidation du développement du capitalisme dans l'économie -n'apparaît plus par la suite. Depuis les années 30, tout le pouvoir politique est accaparé par une camarilla dirigée par le chef de la Garde Nationale - une armée édifiée par l'impérialisme nord-américain pour « nicaraguiser » son intervention militaire et assurer la semiannexion tant économique que politique du pays. Jaime Wheelock, exdirigeant de la tendance « prolétarien- ne » disait à ce propos : « A la place de classes dominantes locales fortes du point de vue économique et politique, qui auraient pu contenir les lúttes chaque fois plus amples des masses soumises à l'exploitation et à l'oppression, on a dû organiser pratiquement de l'extérieur un instrument de domination militaire nécessaire pour garantir avant tout les intérêts géopolitiques et économiques de l'impérialisme ». Le même dirigeant sandiniste caractérise le cycle des régimes militaires de Somoza comme « des dictatures qui ont toujours été au dessus de toutes les classes, même si elles ont d'abord été légitimées par les secteurs réactionnaires locaux » Le clan Somoza excerce initialement son pouvoir sur la seule base du monopole de la violence qu'il possède et de l'appui inconditionnel que lui prête le gouvernement des Etats-Unis. Dans une situation politique particulière où la bourgeoisie ascendante a perdu sa capacité de direction et où la révolution démocratique populaire (c'est-à-dire une révolution démocratique bourgeoise menée à bien « par le bas », sans la bourgeoisie et contre elle, et qui s'était exprimée dans la lutte de guérilla de l'armée de Sandino) se trouvait écrasée, le monopole de pouvoir politique que possède la « camarilla » somoziste se transforme en un cercle d'acier qui emprisonne le développement du capitalisme. Il le canalise dans une voie pathologique en édifiant sa propre base d'appui: le monopole économique de la camarilla ellemême. « La fabuleuse accumulation de richesses de la famille délimite avec son impressionante infrastructure, le cercle du pouvoir politique, militaire et celui du tueur à gages local - et non de moindre importance - de l'impérialisme américain » (9). Son pouvoir économique ne se constitue pas originellement ni ne se développe ensuite de façon réellement bourgeoise, c'est-à-dire en accumulant
L'INSURRECTION POPULAIRE PROLONGÉE du capital par des moyens essentiellement économiques, mais bien plutôt par des moyens politiques et délictueux. « Les intérêts écoromiques du somozisme se sont consolidés historiquement à partir d'une forme d'accumulation primitive qui s'est faite dès les années 1940 au moyen d'expropriations forcées, de monopoles illégaux, de fraudes et d'exactions, qui se sont transformés ensuite en une participation ouverte à la dynamique capitaliste créée par l'extension des cultures de coton et de l'ouverture des marchés au projet d'intégration centro-américain et prenant une jois de plus, dans les dernières années du régime, après le tremblement de terre de 1972, le caractère d'accumulation délictueuse des débuts ». (10)
La dictature militaire des Somoza est donc le pouvoir d'un parasite qui colle au corps de la société bourgeoise pour s'en nourrir, l'empêchant de se développer normalement. De plus il engendre une dynamique de « reproduction élargie » d'un développement capitaliste monstrueusement déformé. Le monopole économique des Somoza oblige les autres fractions de la bourgeoisie, comme contre-poids, à former ellesmêmes des regroupements à caractère de monopole dans les branches où elles opèrent. Elles y réunissent leur capital avec ceux des grandes banques du pays et tissent des liens avec de puissants groupes monopolistes aux Etats Unis. « La croissance économique des années 50 a transformé la physionomie des classes et des groupes sociaux. Les anciennes fractions de la vieille classe dominante ont disparu pour s'intégrer dans une nouvelle classe qualitativement différente, de nature capitaliste, la grande bourgeoisie nicaraguayenne composée par les grands propriétaires terriens agro-exportateurs (coton, café, sucre, bétail) qui à leur tour contrôlent la nouvelle industrie et les finances en liaison principale avec le capital financier transnational ». (11) Tout ceci se passe, répétons-le, sur la base d'un capitalisme sous-développé, ce qui va nécessairement gêner encore plus le développement du capitalisme dans de nombreuses branches de l'économie et spécialement dans l'agriculture. A peine cinq années avant la victoire de la révolution, Jaime Wheelock signale que dans le secteur de la culture du café, la grande bourgeoisie propriétaire de la terre « exploite une main d'œuvre semiféodale, ou si on veut semi-servile ou semi-esclave » et que « deux des caractéristiques les plus saillantes du régime salarial dans les grandes latifundias sont la nature marginale du salaire et sa relativité ». (12)
A partir des années 50, les alliances monopolistes regroupées autour des banques BANIC et BANAM forment un bloc au pouvoir avec la camarilla somoziste, au moyen duquel la dictature militaire de cette dernière se transforme en un pouvoir exclusif de l'ensemble du capital monopoliste. Il faut souligner que les couches inférieures de la bourgeoisie ont continué à être exclues du pouvoir politique et ne pouvaient s'organiser politiquement dans les institutions de l'appareil d'Etat. La « camarilla » somoziste exerce non pas l'hégémonie, mais la suprématie sur les autres fractions de la bourgeoisie monopoliste au sein du bloc au pouvoir. Elle continue à se servir de son imbrication exclusive avec la machine militaire et avec l'ensemble des ressorts du pouvoir exécutif, ainsi que de la prédominance institutionnelle de son parti politique au pouvoir législatif et dans les appareils idéologiques de l'Etat. Elle continue aussi à utiliser les moyens politiques et délictueux d'accumulation du capital et de suppression de la concurrence inter-bourgeoise, y compris de la concurrence monopoliste. « La fraction bourgeoise somoziste - dit Guillermo Rothschuh - bien que permettant d'une certaine façon aux autres frac- tions de la bourgeoisie nationale de jouir de certains bénéfices (politique d'encouragements fiscaux, libres importations, législation financière en sa faveur etc.) a jini par réduire leur sphère d'influence au niveau de l'appareil d'Etat. En même temps le somozisme a fait de l'exercice du pouvoir son principal mécanisme d'accumulation du capital. Ce fut la principale raison qui poussa la bourgeoisie à s'affronter au somozisme » (13).
Au plus fort de la crise du régime somoziste, le bloc au pouvoir s'est décomposé. Les fractions oppositionnelles de la bourgeoisie monopoliste prétendaient implanter un somozisme sans Somoza - préserver la dictature de cette bourgeoisie mais en remplaçant la suprématie des Somoza par le libre jeu de l'hégémonie au sein du bloc au pouvoir. D'autres secteurs bourgeois, exclus du pouvoir, aspiraient à une évolution vers une démocratie bourgeoise qui leur permettrait d'accéder au pouvoir, même de façon réduite. En fait, leur aspiration n'allait pas plus loin que le désir de s'emparer de la machine militaire et de l'appareil d'Etat de la dictature somoziste pour utiliser ces derniers dans l'intérêt de l'ensemble de la bourgeoisie, contre la classe ouvrière et les autres secteurs populaires. Cependant, cette tendance réactionnaire de la bourgeoisie « nationale » était irréalisable. L'appareil d'Etat et spécialement sa pièce maîtresse ou noyau central - l'appareil militaire somoziste - ne se prêtait pas à une prise de possession par autrui. Les liens de la Garde Nationale - armée de mercenaires et chiens de garde de l'oligarchie financière yankee - avec la camarilla somoziste étaient indissolubles à tel point que son passage à d'autres mains - celles de l'ensemble de la bourgeoisie - s'est révelé impossible.
Sans son élimination, aucun changement de pouvoir, même minimum ne pouvait s'opérer. Mais d'un autre côté bien qu'au service de l'impérialisme, cette armée est, face aux masses populaires, incomparablement plus faible que ne le serait l'armée d'une puissance impérialiste : elle présentait comme le souligne Jaime Wheelock, « le grand avantage, pour nous, que les forces de l'impérialisme au Nicaragua, c'est-àdire la Garde Nationale, n'étaient pas un ennemi tellement supérieur » (14). La perspective était soit une lente décomposition de la dictature militaire, pour laquelle allaient s'accumulant les conditions objectives - « on doit dire en toute clarté que, malgré les facteurs objectifs, la dictature militeire somoziste aurait parfaitement pu se prolonger indéfiniment » (15) - soit l'intervention de facteurs subjectifs de caractère révolutionnaire capables d'accumuler les forces nécessaires pour détruire la machine de cette dictature ; c'est-àdire déclencher une révolution vraiment démocratique, populaire et indépendante de la bourgeoisie, de caractère nécessairement permanente.
LE ROLE DE LA CLASSE OUVRIERE DANS LA REVOLUTION
Au départ, le contenu socio-économique des taches immédiates de la révolution était la démolition de tout ce qui entravait un développement large et « normal » du capitalisme. On peut donc dire qu'il s'agissait alors d'une révolution bourgeoise, par référence aux tâches qui se définissaient exclusivement en négatif ce qui ne préjugeait pas du caractère social (de classe) de ses tâches restant à définir en positif. Mais la bourgeoisie, à cause de sa dépendance envers le capitalisme mondial, est incapable de la diriger. « Pour la révolution, le signe le plus net de la dépendance économique a été paradoxalement le manque d'intégration des classes dominantes locales qui leur aurait permis d'être suffisamment fortes pour se
L'INSUKRECTION POPULAIRE PROLONGÉE constituer en alternative a la dictature militaire en crise - dit Jaime Wheelock. De telle sorte que lorsque l'alternative d'une domination démocratique bourgeoise a été mise en avant pour remplacer la dictature militaire en crise, il était déjà trop tard pour que l'oligarchie financière locale puisse prendre le pas sur un solide mouvement révolutionnaire conduit par une avant-garde légitimement reconnue par les masses et qui avait derrière elle un « appareil militaire consistant » (16). De plus, la bourgeoisie ne comptait même pas comme force motrice de cette révolution puisqu'elle prétendait la contenir et tendait à la trahir, ce qui s'est exprimé de façon concentrée dans son attitude face à l'appareil d'Etat somoziste. Voilà pourquoi c'était une révolution bourgeoise que seule la classe ouvrière pouvait diriger.
Le FSLN était conscient de ce fait essentiel, bien qu'au sein du secteur « historique » qui avait choisi la stratégie de la guerre populaire prolongée (la tendance « populiste »), des rationalisations idéologiques en contradiction avec cet élément subsistaient encore. Avant tout persistait la vieille idée de Carlos Fonseca, qui jusqu'à sa mort au combat en 1976 fut le dirigeant suprême du FSLN, à savoir que le militant révolutionnaire se prolétarise dans la base de guérilla de la montagne et en contact politique avec la paysannerie. (17). Rappelant les questions théoriques auxquelles étaient controntés les guerilleros de la montagne, Henry Ruiz dit : «Il fallait expliquer dans la montagne plusieurs concepts qui nous paraissaient obscurs dans la théorie, à cause de la pratique qui avait été la nôtre. Par exemple on soutenait que le paysan, pour être le plus exploité, était le plus sensible à l'organisation révolutionnaire. Mais la théorie nous disait que la conscience politique du paysan, précisemment pour cette raison, était très primitive et donc en retard sur l'avance de la révolution » (18). Les partisans de la guerre populaire prolongée étaient convaincus qu'avant que la révolution sandiniste ne prenne le pouvoir, il serait inévitable de passer par une résistance armée à l'intervention militaire directe de l'impérialisme nord-américain. Ceci déterminait son choix stratégique. «La constitution d'un noyau d'armée dans la montagne nous donne aujourd'hui une grande force. Si nous devons faire face à une intervention, nous n'aurons pas en effet a preparer les conditions de la résistance - disait pour expliquer cette stratégie Bayardo Arce - car nous avons déjà une classe paysanne qui nous soutient, nous avons une bonne connaissance topographique de la région, nous bénéficions de toute une expérience accumulée » (19). En se référant à cette période de l'histoire du FSLN, Henri Weber dit que « par son idéologie, son programme, sa stratégie, ses relations internationales, les classes sociales qu'il s'efforce d'organiser et dont il entend défendre les intérêts, le FSLN - malgré sa composition petite-bourgeoise - est une organisation révolutionnaire du prolétariat nicaraguayen » (20) Ceci n'est pas une caractérisation correcte : trop rigide politiquement et trop unilatérale en ce qui concerne la composition sociale du FSLN. Il vaudrait mieux parler d'une tendance déjà prédominante - bien que non complètement cristallisée, ni réalisée de manière conséquente - au sein du FSLN à se convertir en parti ouvrier. Tomas Borge rappelle que Carlos fonseca disait « concernant le rôle de la classe ouvrière, des paysans et de la petitebourgeoisie, depuis que le FSLN avait cessé d'être un sigle - et même avant -nous avons soutenu que la classe ouvrière était destinée par l'histoire à diriger la révolution victorieuse et, ce qui est plus important, malgré les limitations imposées par le développement économique du pays, notre organisation a toujours cherché et souvent atteint les usines et autres centres de production » (21). Il y avait une politique de promotion des cadres ouvriers, y compris dans la tendance « populiste », « Le détachement arme de la montagne - pointe d'avant-garde et garantie du processus - regroupe dans ses rangs un pourcentage important d'ouvriers, indépendamment de la prolétarisation qu'implique la montagne. Les éléments ouvriers qui se distinguent par leur fermeté et leur capacité sont placés comme dirigeants de masse, comme chefs de colonne, comme responsables de régions ou de zones » (22) Les trois tendances du FSLN avaient en commun deux idées de base (bien que chaque tendance tirait une orientation politique différente de ces mêmes idées) : d'abord - « le mouvement révolutionnaire organisé est, en dernière analyse, l'énergie apportée par la participation consciente de la classe ouvrière »; ensuite « la classe ouvrière - soutenait Fonseca avec des expressions semblables - n'occupe pas spontanément la position d'avant-garde » (23). En ce qui concerne cette dernière idée, Victor Tirado déclare : « Il ne faudrait pas s'imaginer que Fonseca voyait la classe ouvrière nicaraguayenne comme un mythe, comme une espèce d'être fantastique. Il l'a toujours vue comme elle était, avec ses qualités et ses défauts, comme une classe qui s'est développée dans un pays capitaliste arriéré, et qui était victime de l'arriération sociale, politique et culturelle du pays, comme du réformisme sous toutes ses variantes » (24).
Il est important de compléter ces observations sur la nature du FSLN par une autre. Victor Tirado, en se référant à la pensée politique de Fonseca expliquait : « Il s'agissait de savoir si le sandinisme devait ou non être un parti.
Dans les derniers jours de sa vie, il naintenait l'idée que le Front ne devait ›as se transformer en Parti. Le Front n'est pas un parti, mais il réalise et doit réaliser certaines tâches de parti, comme par exemple : l'études des problèmes nationaux, la liaison avec les masses exploitées là où elles se trouvent, en fonction de la guerre révolutionnaire, l'élévation du travail politique sans nuire à aucun moment au travail militaire, etc. ; il serait prématuré et vaniteux - commentait Carlos - de baptiser parti l'armature qui accomplit ces tâches si modestes ». (25) Avant la victoire de la révolution sandiniste, seule la tendance « prolétarienne » du FSLN se consacrait à jeter les bases pour la construction d'un parti révolutionnaire des travailleurs. Comme l'avait prévu Carlos Fonseca, ce n'est ni spontanément ni facilement que la classe ouvrière a assumé la direction de la révolution au Nicaragua. Cette classe - rappelons une fois encore ses paroles - était destinée à diriger la révolution non à cause du niveau élevé de développement du capitalisme dans le pays, mais malgré le sous-développement de celui-ci, qui implique un sous-développement du prolétariat. La classe ouvrière nicaraguayenne souffait du capitalisme, et en même temps du sous-développement du capitalisme, ce qui signifiait entre autres choses, un développement relativement incomplet des contradictions de classe de la société capitaliste faisant obstacle à la conquête de l'indépendance politique de cette classe. La tendance « tercériste » du FSLN s'en est rendu compte. Un de ses principaux dirigeants, Humberto Ortega, avant de constituer la tendance, avait étudié la nature de classe de « l'armée prolétarienne-paysanne » (la caractérisation est de Carlos Fonseca (26) ) des années 1926-1933. « Les conditions objectives ont fait que la classe potentiellement révolutionnaire
L'INSURRECTION POPULAIRE PROLONGÉE ne pouvait pas, a cette époque élaborer un projet politique meilleur et qui lui soit propre. Alors qu'elle venait à peine de naître, on ne pouvait lui demander d'assumer une telle tâche » (27). Depuis lors, la classe ouvrière nicaraguayenne s'est passablement développée, mais il lui fallait quand même un grand effort pour vaincre ses limitations et construire un projet politique de classe capable d'assurer la victoire de la révolution.
En plus des limitations de caractère structurel il existait de sérieuses limitations conjoncturelles. La crise prérévolutionnaire avait éclaté durant une période de reflux du mouvement ouvrier. « La baisse du niveau de vie qu'a connu la majorité de la population, comme conséquence du tremblement de terre et de l'inflation, ainsi que la tentative du gouvernement d'augmenter de 48 à 60 heures le temps de travail hebdomadaire, ont été les éléments qui se sont combinés pour devenir les détonateurs des mobilisations de masse qui se sont développées d'avril 1973 à la fin de 1974. C'était la première fois dans l'histoire politique du Nicaragua que le mouvement ouvrier faisait sentir sa présence politique de manière si combative et pendant un temps plus ou moins long. Ce qui, dans ces années, constitua la force du mouvement de masse - son caractère spontané - devint sa faiblesse à partir de 1975. De larges secteurs mis en branle pour la première fois par le mouvement de 1973-74 retomberont ensuite dans la passivité » (28). La période de montée du mouvement ouvrier a profondément marqué le FSLN, ce qui s'est reflété dans le surgissement de la Tendance Prolétarienne. C'est du sein de cette tendance que va naître la tendance « insurrectionnelle », tendance qui face au reflux profond et prolongé du mouvement ouvrier, va orienter l'activité de construction de sa force militaire de choc vers les secteurs plus radicalisés et plus combatifs de la jeunesse petitebourgeoise.
Le grand dilemne auquel la tendance « tercériste » tenta de trouver une solution était la possibilité que surgisse une situation prérévolutionnaire alors que parallèlement, la classe ouvrière, « destinée à diriger la révolution » se maintenait en situation de repli, sans capacité réelle d'assumer cette tacne. Tout dépendait de la résolution de ce dilemne, à savoir si le Nicaragua entrerait ou non prochainement dans une période directement révolutionnaire. Les autres tendances du FSLN (« prolétarienne » et « populiste ») non seulement ne prévoyaient pas l'apparition à court terme d'une situation prérévolutionnaire, mais elles la méconnurent durant un bon bout de temps lorsqu'elle apparut, continuant, chacune à sa façon, d'accumuler passivement les forces, alors que la tâche révolutionnaire de l'heure était à l'accumulation active. La tendance « tercériste » avait trouvé la solutíon du dilemme.
OCTOBRE 1977 : DÉBUT DE L'OFFENSIVE DU FSLN « Après le tremblement de terre de 1972, la situation du somozisme s'aggrave. La corruption bureaucratique et militaire s'exacerbe. Et si cette corruption administrative affecte fondamentalement les masses, elle affecte aussi des secteurs de la petite et moyenne bourgeoisie, ce qui a pour effet d'élargir la base sociale de l'opposition à la dictature. Par ailleurs, un certain nombre de chefs d'entreprises commencent à perdre confiance dans la dictature, d douter qu'elle puisse assurer les conditions nécessaires au développement du pays. Il existe donc une résistance interne croissante qui se manifeste dans tous les secteurs de la population. Ajoutons à ceci la remise en question du régime de plus en plus forte à l'échelle internationale en raison de la politique répressive. A mesure que l'autorité politique et morale de Somoza se dégradait, la nôtre s'affirmait, en dépit des conditions très dures dans lesquelles nos courageux guérilleros menaient la lutte dans les montagnes du Nord, dans les rangs de la colonne Pablo Ubeda, pour faire face à l'initiative militaire que le somozisme leur avait arrachée dans la pratique depuis la fin de 1975.
Cet effort persistant, ajouté à l'activité quotidienne, au labeur de fourmi de nos militants dans tout le reste du pays, a permis à notre mouvement de survivre, d'affirmer sa présence dans ces conditions difficiles. S'il n'en avait pas été ainsi, ce que nous avions accumulé sur le plan politique et moral n'aurait pas pu être utilisé par la suite pour se transformer en une force massive, en une force militaire, comme cela a été le cas.
La crise économique et la résistance populaire croissantes ont déclenché une véritable crise politique dans le pays. Des secteurs industriels et commerciaux, qui ajustaient jusqu'alors leurs intérêts aux conditions imposées par la dictature, passent à l'opposition déclarée. Un groupe de militants du Parti conservateur dirigé par le directeur de la Prensa. Pedro Joaquin Chamorro, rejoint la coalition d'opposition Union démocratique de libération, organisation antisomoziste dominée par des secteurs mécontents de la bourgeoisie. L'UDEL exige le respect des libertés politiques et syndicales, la levée de la censure de la presse et de l'état de siège, la fin de la répression, l'amnistie et la remise de peine pour tous les prisonniers et exilés politiques.
Au milieu de 1977, il se produit un grand remue-ménage politique au sein de l'opposition bourgeoise, suscité par ie virage que prend la nouvelle admini- stration Carter en matière de politique extérieure. L'impérialisme et la réaction cherchent à mettre au point des formules de rechange, sans pour autant remettre en question les ressorts mêmes du somozisme : le pouvoir économique considérable et le pouvoir répressif de la garde nationale. Le contexte politique oblige Somoza à amorcer quelques tentatives pour améliorer son image publique. Le 19 septembre, le dictateur lève l'état de siège et la loi martiale et convoque des élections municipales. Je tiens à souligner que ces tentatives de démocratisation et d'embellissement ont lieu en 1977, alors que la réaction et l'impérialisme sont convaincus qu'ils ont réussi à annihiler ou au moins à réduire à sa plus petite expression le Front sandiniste » (29). J'ai largement cité cette analyse de la conjoncture faite par Humberto Ortega, parce que c'est justement le moment où la tendance « tercériste » fait irruption sur la scène politique du pays. Il faut préciser que les seuls groupes armés sandinistes dont l'existence était alors déclarée - les guérillas dans les montagnes du nord, dirigées par la tendance « populiste » - se trouvaient non seulement sur la défensive, mais se repliaient profondément sur eux-mêmes, considérant qu'il « était nécessaire de s'immerger dans le milieu, de faire connaissance avec les secrets de la montagne pour réellement devenir des guérilleros » (30). Entre les 12 et 17 octobre 1977, les « tercéristes » lancent les premières attaques armées de leur commandos de guérilla contre les casernes de la Garde Nationale à Ocotal, San Carlos et Masaya. Durant le combat de Masaya des foules armées de bâtons et de machettes arrivèrent de la communauté indigène de Monimbo pour renforcer les sandinistes. «Ils attendaient - rappelle Daniel Ortega - que les combattants sandi-
L'INSURRECTION POPULAIRE PROLONGÉE nistes commencent à distribuer les armes pour partir à la guerre. C'était le premier pas vers l'insurrection » (31). Simultanément, la colonne de guérilla « Carlos Fonseca » obéissant à la tendance « tercériste », qui devait plus tard se changer en front, commencait à agir dans le nord. Les attaques armées lancées par les « tercéristes » s'accompagnaient d'un appel à l'insurrection populaire et à ce que les masses commencent à s'armer pour leur propre compte, même de manière rudimentaire - c'est-à-dire qu'elles n'attendent pas passivement que le FSLN accumule les armes à feu nécessaires pour ensuite les distribuer. « Nous avons compris que, pour vaincre, nous devions non seulement faire passer à l'action nos contingents de guérilleros, mais aussi faire en sorte que les masses participent activement à la lutte armée, car le mouvement armé d'avant-garde n'allait jamais réunir assez d'armes pour écraser l'enneті » (32).
Humberto Ortega dit : « Octobre "77 ne fut pas seulement marqué par le type d'offensive sur le terrain militaire, mais fondamentalement par la recherche de la participation du peuple autour de son avant-garde a l'insurrection populaire ». En même temps, « Octoore a accéléré les efforts des masses pour être, comme elles l'ont été, les protagonistes fondamentaux de l'insurrection » (33). La tactique des « tercéristes » qui, comme le démontre l'histoire, marque le début de la réalisation de la stratégie de l'insurrection populaire prolongée, a pourtant toutes les apparences d'une aventure sans queue ni tête, imaginée dans des cafés d'exilés. C'est précisemment de cette manière qu'elle a été jugée par la tendance « Guerre populaire prolongée » (GPP, ou « populiste »), qui de ses camps de guérilla dans la montagne déclarait que les actions militaires des « tercéristes » n'avaient rien à voir avec le FSLN et expulsait * pour toujours » ses responsables
- Humberto Ortega, Daniel Ortega et Victor Tirado - du FSLN. « Un ne peut envisager la prise de pouvoir par une tactique putschiste - soutient alors la tendance mentionnée. L'emploi que font ces groupes armés du nom du FSLN constitue une tromperie envers notre peuple et un manque de respect a la mémoire de notre martyrs » (34). La tendance prolétarienne est également hostile à la tactique des « tercéristes » : « Il s'agit d'aventures militaires qui ne jouissent pas du soutien organisé des masses travailleuses et qui s'inscrivent dans la plus pure tradition putschiste bourgeoise. Seuls les ouvriers, les paysans, tous les travailleurs peuvent renverser la dictature » (35). En fait, la tactique des « tercéristes » analysée dans le contexte de la situation du pays et de la conjoncture politique est excellente. Elle permet au FSLN d'apparaître de façon visible à tout le peuple, de se projeter comme une force politique agissant indépendamment de la bourgeoisie et de commencer à récupérer l'initiative politique. ,En même temps, cette initiative militaire a pour objectif explicite de faire échouer « l'ouverture démocratique », tentée par la dictature somoziste. Objectif que les « tercéristes » ont pleinement atteint. Abstraitement, on peut dire que l'ouverture démocratique d'une dictature militaire convient politiquement à la classe ouvrière et au mouvement de masse : elle facilite l'organisation, le développement des luttes partielles pour les revendications immédiates et la conquête de certaines positions. Mais en premier lieu il faut prendre en considération que la dynamique réelle de cette « ouverture démocratique » concrète ne signifiait rien d'autre qu'un certain compromis entre la dictature militaire et l'opposition bourgeoise : elle tendait à assurer que l'Etat représente davantage les intérêts généraux de la bourgeoisie et moins les intérêts particuliers de la « camarilla » somoziste, tout en préservant entièrement - ce sont là les paroles de Humberto Ortega - les ressorts fondamentaux du pouvoir de cette dernière. La manœuvre consistait à doter la dictature militaire d'une façade pseudo-démocratique pour conjurer le développement ultérieur de la crise qu'elle connaissait. En second lieu, le message politique lancé par les guerillas « tercéristes » au moment des attaques armées contre les casernes de la Garde Nationale était clair : non à la libéralisation de la dictature militaire, oui à son renversement révolutionnaire. L'opinion des « tercéristes » était qu'il valait la peine de sacrifier les avantages offerts par « l'ouverture démocratique » s'il existait la possibilité que la situation évolue rapidement dans une autre direction cent fois plus avantageuse pour les masses : vers une crise prérévolutionnaire. Ils ne se sont pas trompés : à peine quelques mois plus tard, en février 1978, cette crise éclatait réellement.
En octobre 1977, les « tercéristes » ne se limitaient pas à des actions armées et à un appel à l'insurrection de masse. Partant d'une analyse du rapport réel des forces, ils établirent des contacts avec certains secteurs démocratiques, examinant la possibilité de former avec eux un gouvernement provisoire. « A ce moment, nous ressentions la nécessité d'élargir notre frontière politique et pensions sérieusement à un plan politique qui nous permettrait de sortir du cadre passablement fermé, passablement exigeant et de grande pureté révolutionnaire que nous avions exigé du mouvement jusque là. Ainsi nous sommes-nous associés au groupe des Douze. Tout en étant faibles sur le terrain militaire, nous réussimes à accumuler une certaine force et proposâmes une offensive militaire, dont l'ingrédient historique nouveau serait l'appui résolu au FSLN d'un secteur non sandiniste, mais démocratique, patriotique. C'est de là qu'a surgi ce qui s'est alors appelé le projet de gouvernement provisoire, à savoir la tentative, à travers l'offensive militaire, de libérer une certaine zone où nous pourrions installer un gouvernement en armes avec ces élén.ents démocratiques » (36). Ces contacts se sont étendus y compris jusqu'à des secteurs de l'opposition bourgeoise, mais plus que d'alliance avec eux, explique Humberto Ortega, il s'agit de la part des « tercéristes » de « manœuvres intelligentes » vis-à-vis de « secteurs qui, sans être dans la révolution'", sont en contradiction avec le pouvoir du moment » (37). En tout cas, il est évident que ce qu'ils poursuivaient n'était pas une alliance pour l'action, mais une alliance pour la neutralisation qui obéissait au critère politique suivant, exactement le même qui en juin 1979 va guider l'ensemble du FSLN dans la formation de la Junte de gouvernement de reconstruction nationale : « Il était préférable de les attacher au projet sandiniste pour neutraliser les actions de l'impérialisme qui s'agitait fébrilement pour recruter des éléments de cette même opposition bourgeoise vers ses positions » (38). Déjà en octobre 1977, le docteur Chamorro avait discuté avec certains membres du groupe des Douze pour proposer un accord de lütte entre l'opposition bourgeoise qu'il dirigeait et les sandinistes. Ensuite, le 7 janvier, suivant le témoignage de l'émissaire de l'époque de Chamorro, « on avait notablement avancé sur les termes des bases minimeles de la stratégie commune à suivre entre l'UDEL et le FSLN dans la lutte pour abattre la dictature » (39). Trois jours plus tard, Chamorro était assassiné par un homme de main au service de Somoza.
L'INSURRECTION POPULAIRE PROLONGÉE
LA TACTIQUE DES TERCERISTES
ET LA DYNAMIQUE DU MOUVEMENT DE MASSES
Pour comprendre la dimension des initiatives militaires de la tendance « tercériste », il est bon de se référer sur ce point aux divergences aigues existant entre les « tercéristes » et la tendance prolétarienne sur les tâches du FSLN vis-à-vis du mouvement de masse. La tendance prolétarienne ne comprend pas que la possibilité de l'éclatement d'une crise pré-révolutionnaire existe à partir d'octobre 1977. Elle considère que la tâche fondamentale de l'heure, c'est toujours le travail d'organisation des masses et que le problème de 'insurrection ne pourra être posé qu'a partir d'un certain niveau d'organisation. C'est pour cela qu'elle insiste tant sur la désorganisation que les actions « putchistes » des « tercéristes » peuvent créer au sein du mouvement des masses. A cette critique s'ajoute le fait que n'étant pas prévenue par les « tercéristes », la tendance « prolétarienne » reste exposée à la répression que provoquent inévitablement les premières initiatives militaires des « tercéristes ».
« Il est certain - reconnaît Humberto Ortega - que la répression allait frapper l'organisation visible, légale, des masses. Mais elle n'allait pas détruire l'organisation dans sa dimension réellement révolutionnaire » (40). La tendance « insurrectionnelle » se rend compte que la priorité ne doit plus être à l'organisation des masses comme condition de leur action, mais qu'il faut désormais inverser les priorités : l'organisation passe fondamentalement à ce moment là par l'action de masses, c'est pour cela qu'il est nécessaire de leur tracer le chemin de l'action en faisant confiance à leur capacité à s'autoorganiser au travers et dans le cours même de la lutte. Bien que la classe ouvrière soit en repli, l'essentiel est de développer le plus vite possible une activité des masses la plus large et la plus forte possible. Même si, dans un première phase, elle n'assure pas au mouvement des masses son indépendance vis-à-vis de l'opposition bourgeoise, elle le rendra incontrôlable par la bourgeoisie.
Si cela se réalise et si le mouvement de masse a une dynamique suffisamment puissante pour que son activité échappe au contrôle de la bourgeoisie pendant une période plus ou moins longue, le reste viendra avec le temps : la classe ouvrière occupera alors sans tarder la place qui lui revient.
Les « tercéristes » se rendent compte, - comme les autres tendances du FSLN à ce moment là - qu'ils sont incapables d'assurer une direction politique effective et une organisation de combat au mouvement de masses. Mais dans le même temps, ils sont conscients du fait que la révolution sera l'œuvre des masses elles-mêmes et que l'issue de la révolution dépendra de la capacité qu'auront les massés à s'organiser et à s'armer de manière autonome, à combattre. Ils font alors ce qu'un noyau révolutionnaire pouvait faire de mieux dans les limites qui sont celles du FSLN : loin de vouloir se substituer à l'activité indépendante des masses par des actions armées d'avant-garde, ils se servent de ces actions pour jouer le rôle du détonateur dans l'explosion révolutionnaire incontrôlable par l'opposition bourgeoise.
Fin janvier début février, pendant deux semaines, le pays est soumis à une grève générale décrétée par les organisations des entreprises privées, grève de protestation contre l'assassinat de Chamorro. De larges secteurs de la bourgeoisie se mobilisent avec les masses populaires contre la dictature. Ils utilisent une arme de lutte peu commune pour cette classe, que seule une bourgeoisie ayant encore un ascendant historique est capable d'utiliser. Mais cette forme de lutte un peu particulière sert aussi à la bourgeoisie à contrôler le mouvement de masse à travers les effets potentiellement paralysateurs que peut avoir une grève des bras croisés décrétée par le patronat. Cette conjoncture est décisive : ou les secteurs d'opposition de la bourgeoisie s'affirmeront comme direction de la résistance à la dictature en utilisant alors à leur profit les masses et en les contrôlant, ou bien ces dernières agiront de manière indépendante. Les « tercéristes » comprennent alors l'alternative. Les 2 et 3 février, au moment exact où une partie du patronat commençait à réouvrir les commerces et les industries, les « tercéristes » lancent des attaques militaires surprises sur les villes de Rivas et Granada. Somoza déclare que ces coups sont les plus durs qu'ait eu à souffrir la Garde Nationale ces dernières années. Néanmoins, dans les premiers moments, les « tercéristes » paraissent subir un cinglant échec politique. Inquiète de l'initiative militaire des Sandinistes, l'opposition bourgeoise décide dès le 4 février de lever la grève. La direction du mouvement ouvrier - deux centrales syndicales et le Comité national populaire de grève - appellent à « maintenir la grève face à toute tentative des chefs d'entreprise de se plier aux menaces et aux pressions du gouvernement ». Mais ce, sans succès.
La grève se termine le 6 février, confirmant ainsi que la classe ouvrière est en repli. Mais tout d'un coup, c'est l'explosion insurrectionnelle de Monimbo, quartier indigène de Masaya. Les masses s'arment. Dans la communauté indigène vivent de nombreux spécialistes pyrotechniques qui inventent les « bombes de contact », mélange d'aluminium noir, de chlorate de potassium et de fleur de souffre. « Ce fut l'unique arme que l'on utilisa. D'abord on faisait des bombes très simples qui explosaient comme n'importe quelle bomble, mais ensuite ils perfectionnerent ces bombes de contact avec des pierres, des clous, des morceaux de fer, n'importe quel matériel solide, tout ce qu'on trouvait. Puis ce travail s'élargit ; ce n'était plus la fonction des seuls pyrotechniciens, c'est-à-dire des gens qui travaillaient dans la poudre ; désormais, tous ceux qui combattaient pouvaient fabriquer de telles bombes eux-mêmes » (41). Cette explosion -lisons-nous dans une analyse de conjoncture qui fut faite au sein du FSLN -permit de « donner aux mouvements de masses son caractère définitivement violent et de définir la principale forme de lutte qu'il prendra dans le futur : l'insurrection populaire. Malgré son caractère partiel, l'insurrection de Monimbo à constitué le maillon fondamental du processus de lutte insurrectionnelle au Nicaragua, non seulement pour avoir expérimenté des moyens de lutte matériels qui se généralisèrent dans tout le pays (les bombes de contact) et devinrent le pain quotidien dans l'harcèlement de la dictature, mais surtout parce qu'elle a imposé l'action même des masses au premier plan du mouvement contre la dictature, et qu'elle a montré de façon définitive le chemin de l'insurrection » (42).
A Monimbo toujours, bien qu'après une semaine de combats la Garde Nationale soit venue à bout de la résistance, on prépare une nouvelle insurrection. « Février laissa une grosse expérience et le Front Sandiniste était conscient qu'il y avait là une grande force dont on n'avait pas profité. Si bien qu'en mars-avril, les premières escouades de miliciens commencèrent à se former, établissant un contact plus direct avec les camarades dirigeants du FSLN. En juillet-août, les premières escouades de combat de Monimbo commencèrent à se structurer avec des camarades qui recevaient un entraînement militaire dans des lieux sûrs, dans
L'INSURRECTION POPULAIRE PROLONGÉE les quartiers mêmes ou dans les champs des alentours, avec déjà des armes de guerre » (43). Les embryons de milices populaires se forment également dans d'autres villes.
Comme nous l'avons vu, les « tercéristes » furent unaniment accusés par les autres tendances du FSLN de suivre une tactique typiquement putchiste. Cette appréciation pouvait paraître justifiée momentanément. Mais à la lumière du déroulement ultérieur de la révolution, il apparut qu'il n'en était rien. Dans une révolution qui commence comme une révolution bourgeoise et où, de plus, le mouvement ouvrier dès le départ est en position de repli, on ne peut espérer que les formes de lutte propres à la classe ouvrière s'imposent facilement. La révolution russe de 1905 fut bourgeoise dans son contenu économico-social, mais en même temps, elle était prolétarienne par sa principale forme de lutte : la grève politique de masse. Dans la révolution nicaraguayenne, la grève de masse joue un rôle important ; au début cependant, il ne s'agit pas d'une grève ouvrière mais patronale. Les premiers secteurs qui se lancent dans la lutte armée sont d'une part, les groupes petits-bourgeois radicalisés parmi lesquels se recrutent dans une large mesure les commandos de guérillas « tercéristes » et d'autre part, les couches les plus opprimées de la population pauvre, comme les communautés indigènes cantonnées dans les zones urbaines qui déclenchent les premières insurrections partielles. Il est inévitable que dans ces circonstances, les « tercéristes » interviennent politiquement sous des formes éloignées de la pratique spécifique du mouvement ouvrier. La contradiction entre le caractère pré-révolutionnaire de la période et le retard dans la mobilisation de la classe ouvrière a des conséquences inévitables ; la tactique militaire spécifique des « tercéristes » en est une. On ne peut la considérer comme putchiste qu'en faisant abstraction des conditions réelles dans lesquelles se développe la révolution sandiniste. L'insurrection que les « tercéristes » lancent en septembre 1978 le confirme une fois de plus. Analysée dans l'abstrait, elle paraît avoir les pires caractéristiques de «l'action de mars » de la révolution allemande de 1921. Mais en réalité, si l'on veut faire des parallèles historiques, il faut la comparer aux « journées de juillet » de la révolution russe de 1917 : une répétition générale qui précède la victoire de la révolution, mais qui se termine quasi inéluctablement par une défaite partielle du mouvement de masse.
LES PREPARATIFS DE
L'INSURRECTION GENERALE La crise pré-révolutionnaire commence à se transformer en crise révolutionnaire à partir du moment où un mouvement de masse incontrôlable par l'opposition bourgeoise apparait, portant en son sein une dynamique insurrectionnelle croissante. Mais c'est un mouvement qui continue d'être spontané, sans direction politique. Dans la mesure ou ce mouvement révèle toutes les faiblesses inhérentes à sa nature spontanée, le danger d'un échec est chaque fois plus grand. Il se multiplie avec chacune des grèves de masse ou des manifestations de rue qui éclatent après février et qui sont susceptibles de se transformer en insurrections. A Monimbo, les « tercéristes » firent l'expérience de combien il était difficile d'intervenir dans une insurrection en marche pour lui assurer à temps une organisation adéquate et une direction militaire. L'insurrection des ouvriers et des étudiants de Matagalpa qui éclate à la fin août 1978 peut être considérée comme le dernier signal d'avertissement : le mouvement de masse a besoin de toute urgence d'une direction politique révolutionnaire et d'une planification stratégique de la lutte insurrectionnelle. Depuis mai, les combattants du front nord « Carlos Fonseca » ont été dispersés par la direction de la tendance « tercériste » dans les différentes villes du pays où ils participent dans les quartiers à la formation des comités et des milices populaires. En août, la situation politique du pays est très tendue : alors qu'un commando « tercériste » assène un coup très dur moralement à la dictature en prenant le Palais national de Managua, des secteurs de l'opposition bourgeoise prétendent prendre à leur compte la chute de Somoza en mettant sur pied, avec la complicité de l'impérialisme nord-américain, le plan d'un coup d'état qui devrait être exécuté par l'armée somoziste.
Joaquin Cuadra, l'un des dirigeants « tercéristes » dit : « la répression devenait de plus en plus brutale et les masses n'avaient plus d'autre alternative pour y faire face que de recourir à la violence, alors même que les « instruments »n'étaient pas prêts. Des mini-insurrections éclataient qui montraient une grande combativité et une extraordinaire fermeté de la part des masses, alors que les structures politiques et militaires de l'avant-garde étaient en retard. Nous prévoyions que, faute de lancer des actions importantes, le mouvement de masse dans son ensemble risquait de souffrir de terribles défaites en s'engageant dans des luttes isolées sans direction, sans cohésion au niveau national. Parfaitement conscients de notre faiblesse matérielle et organisationnelle, nous avons quand même décidé d'impulser le mouvement, de prendre la tête de ce qui dans les faits était déjà une insurrection en marche » (44).
C'est la décision la plus dramatique et la plus risquée qu'ait jamais prise la direction de la tendance « tercériste ».
Le 9 septembre, les détachements guérilleros - au total à peine 150 combattants - commencent l'insurrection simultanément dans de nombreuses villes. Pour la première fois, les troupes du FSLN et les masses combattent ensemble : aux côtés des guérilleros se trouvent les unités des milices populaires appuyées par l'arrière garde des Comités de défense civile (CDC) formés dans les quartiers. Mais c'est aussi la première fois que se révèlent les limites des initiatives politico-militaires propres des « tercéristes ». Là où les masses s'intègrent à l'insurrection de manière organisée, même s'il s'agit d'une organisation ad hoc et rudimentaire, on ne le doit pas tant au travail de préparation des « tercéristes » en leur sein qu'à l'aide des noyaux urbains de la tendance prolétarienne et dans une certaine mesure, de la tendance « Guerre populaire prolongée » (GPP). Même s'ils sont surpris par l'insurrection que les « tercéristes » lancent pour leur propre compte, ils s'y intègrent immédiatement. Ce qui se passe dans la ville de Chinandega est symptomatique. Tant les brigades populaires (milices) que les comités de quartiers sont organisés sous l'initiative de la direction militaire de la tendance « prolétarienne ». « L'état-major prolétarien convoque une assemblée des chefs de brigades (formées spontanément). Le chef militaire prolétarien leur explique l'importance de l'organisation militaire, de la direction centralisée, de la discipline etc... Puis, il leur explique le fonctionnement qui régira l'organisations naissante, on établit les commandements et les sanctions, on divise la ville en zones. Tous acceptèrent de façon consciente et volontaire d'agir de façon disciplinée sous la direction du FSLN-prolétarien » (45). La même chose se répète avec les comités. « Malgré les modestes forces de notre parti, mais conscients de l'importance, de l'organisation des masses, le com-
L'INSURRECTION POPULAIRE PROLONGÉE mandement régional appela à la formation des Comités de défense civile (CDC) qui étaient chargés d'organiser la distribution des vivres, d'organiser la récupération de la nourriture et autres, d'aider à la construction des barricades, d'assurer approvisionnement et protection aux combattants, de détecter et dénoncer les mouchards. L'organisation des masses au sein des CDC se traduisit, dans les zones contrôlées par le FSLN-prolétarien (seule notre organisation développa ces organes) par une meilleure gestion de la distribution des vivres, une participation des masses mieux organisée et un meilleur contrôle de leur activité » (46).
Le lancement de l'insurrection par les « tercéristes » est durement critiqué par la tendance « prolétarienne ». « Ni les « tercéristes », ni les camarades de la GPP, ni notre parti, bien qu'il fat le plus influent et qu'il ait orienté la disposition des forces militaires et l'organisation du peuple, n'étaient organiquement préparés. Le soulèvement nous surprit en plein processus d'organisation des forces. Aujourd'hui, il est évident pour tous que l'aventurisme des « tercéristes » précipita les événements et mit en péril la révolution » (47). Jaime Wheelock soutient alors : « En décidant l'offensive alors que le peuple était disposé à combattre, c'est une guerre de position qui s'est livrée, où la majeure partie du peuple dut exposer toutes ses positions, pris au piège et sur la défensive, acculé sans le vouloir à la retraite. J'ai entendu certaines déclarations qui soulèvent l'indignation, certains disant quelque chose comme « nos escouades se sont retirées sans pertes ». Qui porte alors la responsabilité des morts qui ne purent se retirer sur la pointe des pieds ? Oui, nous avons eu pas mal de pertes, nous savions d'ailleurs quel serait le prix à payer de tout ceci dès le début » (48). Le 21 septembre, l'insurrection est écrasée par la Garde nationale, qui prend une terrible revanche en massacrant des milliers et des milliers de citadins, notamment tous les jeunes qui tombent entre leur mains dans les villes reconquises par la dictature somoziste. Le coup porté à la révolution est très dur mais il n'est pas fatal. Il aurait pu l'être si cette insurrection avait éclaté de façon spontanée et désordonnéee. Comme révolutionnaires conscients de leur responsabilité politique vis-à-vis de la dynamique insurrectionnelle du mouvement de masse qu'ils avaient contribué à développer, les « tercéristes » ne pouvaient faire autrement que de lancer cette insurrection « prématurée ». « Si nous n'avions pas donné forme à ce mouvement de masse à ce moment, il serait tombé dans l'anarchie généralisée. Autrement dit, la décision de l'avant-garde d'appeler à l'insurrection de septembre a permis de canaliser le fleuve, de donner une forme à l'insurrection, afin de remporter la victoire par la suite » (49). Les troupes du FSLN se retirent des champs de bataille avec trois à quatre fois plus de combattants qu'ils n'en avaient le 9 septembre. Il y a des milliers de volontaires qui veulent s'intégrer aux unités militaires sandinistes. Si l'éclatement de l'insurrection était inévitable, d'un autre côté, elle ne pouvait être victorieuse. Sur la base de la dure expérience de septembre, le FSLN dans son ensemble comme les masses apprennent qu'il faut coordonner ou réunir tous les facteurs nécessaires à la victoire de la révolution dont beaucoup existent déjà mais de manière dispersée ou non combinée, et de préparer ceux qui font défaut. Le FSLN et le mouvement de masse entrent alors dans leur phase de maturation. « A partir de là, le triomphe de la révolution était conditionné par la conjonction, au meme moment et dans le même espace stratégique, du soulèvement des masses, des offensives armées de l'avant-garde dans les villes, les campagnes et les montagnes, et de la grève générale révolutionnaire. Seule l'unité du sandinisme permettrait de conjuger ces différents facteurs » (50). Mais il faut souligner que dans l'immédiat, l'insurrection de septembre ne contribue pas à l'unité du FSLN: si des premières coordinations limitées sur des perspectives d'action ou des accords ponctuels de lutte entre les « tercéristes » et les autres tendances, apparurent dès le milieu de l'année 1978, le lancement unilatéral de l'insurrection par les «tercéristes » fit resurgir les réticences à leur encontre parmi les « prolétariens » et les « populistes », même s'il y avait un accord de principe entre tous pour dire « nous allons à l'insurrection à court terme et il faut se préparer ». Une semaine à peine après la défaite de l'insurrection de septembre, la tendance « tercériste » appelle à se préparer rapidement à une nouvelle insurrection, cette fois définitive. L'état-major de la résistance urbaine qui appartient à cette tendance déclare : « Le moment de l'insurrection approche à une vitesse vertigineuse. Ou nous saurons en profiter, ou bien l'appareil de la classe dominante se reprendra, réussissant d dépasser pour un bon moment sa crise interne, et nous perdrons alors pour notre part l'occasion historique d'en finir avec la dictature et d'occuper des positions politiques qui nous rapprochent de l'objectif historique de cette étape, la démocratie populaire ». Dans le même temps, il précise quant à la stratégie de l'insurrection : « C'est un art basé sur les masses révolutionnaires et sur la capacité qu'a l'avant-garde de conquérir sur le plan militaire la supériorité tactique nécessaire sur les points stratégiques de l'ennemi, nous permettant ainsi de l'anéantir. De la même façon, l'appréciation correcte de la situation politique est vitale : elle nous permettra de frapper l'ennemi quand il sera submergé par la marée de ses propres contradictions, quand le peuple sera prêt à balayer le pouvoir dominant et quand l'avant-garde sera prête et disposée à orienter et à prendre la tête de l'insurrection de façon ferme et décidée. C'est pour cela qu'il est nécessaire d'analyser en permanence les rapports entre les classes, entre nos forces et les leurs » (51). Rapidement, l'exaspération de la crise révolutionnaire, la conscience qu'il est nécessaire de concentrer les efforts et de centraliser politiquement toutes les forces sociales, politiques et militaires de la révolution obligeront les trois tendances à se coordonner. Au même moment, l'opposition bourgeoise se voit mise en marge de la direction politique du mouvement de masse. Il existe une idée bien ancrée selon laquelle les « tercéristes » recherchèrent - et même établirent - une alliance avec l'opposition bourgeoise. Pour beaucoup d'observateurs au sein de la gauche, cette politique d'alliance combinée à « l'avant-gardisme militaire » petit-bourgeois démontre l'opportunisme des « tercéristes ». La tendance prolétarienne participait de ces accusations, considérant que la « fraction tercériste cèdait son indépendance et sa direction politique à la bourgeoisie » en « prenant l'option d'adjoindre au mouvement des forces qui viennent de la droite, assumant pour ce faire une conception et un profil programmatique bourgeois » (52).
La réalité fut bien différente et, ce qui vaut la peine d'être souligné, l'expé rience révolutionnaire des « tercéristes » ne donne pas de base à des théorisations du type « si aux yeux des masses certains secteurs bourgeois représentent encore une force crédible, il est nécessaire de faire l'unité à travers un front unique anti-impérialiste ». Jusqu'à l'automne 78, l'opposition bourgeoise jouissait de la confiance d'importants secteurs du mouvement de
L'INSURRECTION POPULAIRE PROLONGÉE masses, même de ceux dont l'action échappait de fait à un quelconque contrôle de la bourgeoisie. Ce fait ne pouvait être ignoré. Il exigeait une politique active de la part du FSLN. L'instrument de cette politique des « tercéristes », ce fut le fameux groupe des Douze ; ce groupe bourgeois qui cherche consciemment à cacher aux masses le caractère socialiste de la révolution en cours, disaient certains critiques de gauche aux « tercéristes ». Mais la révolution au Nicaragua n'était pas alors socialiste, mais bourgeoise. Non seulement par le caractère objectif des tâches immédiates de cette révolution définies en négatif, mais aussi parce que subjectivement, les masses concevaient encore les tâches « positives » de la révolution en terme d'établissement d'une démocratie bourgeoise. La confiance qu'elles mettaient dans l'opposition bourgeoise exprimait de fait, leur confiance en la démocratie bourgeoise.
Le rôle réel des Douze consiste donc à se situer sur le terrain de l'opposition bourgeoise pour assumer une défense conséquente de la démocratie bourgeoise face à la majorité de cette opposition qui tendait à trahir toujours plus toute démocratie, celle de sa propre classe inclue. C'est ce qu'il faut démontrer aux masses, leur permettre de comprendre que la condition pour établir une quelconque démocratie politique, même la démocratie bourgeoise, c'est la destruction de l'appareil d'état somoziste, de sa garde nationale et la destruction du pouvoir économique des Somoza par l'expropriation de leurs biens. Le Gouvernement des Douze comme mot d'ordre gouvernemental tactique lancé par les « tercéristes », est un mot d'ordre de gouvernement en faveur d'une démocratie, bourgeoise bien sûr, mais• conséquente. C'est un mot d'ordre que ne peut soutenir la majorité de l'opposition bourgeoise, mais qui rencontre une appui énorme au sein des masses. Cela se traduit par exemple par la présence de 100 000 personnes qui sortent dans les rues de Managua le 5 juillet 1978 pour recevoir les Douze qui reviennent d'exil. Qu'il ne s'agisse pour les « tercéristes » que d'une consigne purement tactique est confirmé par le fait qu'au même moment, cette tendance popularise le programme du gouvernement sandiniste qui devra être mis en place avec la prise du pouvoir politique par le FSLN. C'est un programme qui ne laisse aucun doute quant à sa nature dans la mesure où il établit clairement qu'il s'agit d'un gouvernement de nous tous, « des travailleurs des usines, des ateliers, des artisans, des paysans sans terre, des coupeurs de cannes, des péons » (53° ; c'est-à-dire un gouvernen.ent ouvriers-paysans de transition vers la révolution prolétarienne. Le Frente Amplio d'opposition (FAO) se forme en juillet, dominé par l'opposition bourgeoise et auquel s'intègre le Groupe des Douze avec l'appui de la tendance « tercériste ». C'est sans aucun doute « une manœuvre intelligente », même si elle est ambigue politiquement, d'autant plus qu'elle contredit dans la pratique l'accord passé entre les trois tendances, accord selon lequel elles s'engageaient à soutenir le Mouvement du peuple uni, indépendant de la bourgeoisie et compris tant par les « prolétariens» que par les « populistes » comme un front d'organisation des masses sous « hégémonie populaire » qui devait assurer la prise du pouvoir par les masses ellesmêmes. Ce qui, dans un premier temps, apparaît comme une alliance pour l'action entre l'opposition bourgeoise et la tendance « tercériste » - qui risque de lier les mains de cette dernière ou qui, pour le moins, limite les possibilités de son activité politique indépendante • commence rapidement à se rompre dans les faits. « A cause des attaques du FSLN contre les secteurs de la bourgeoisie financière du pęys, provoquées elles-mêmes par les tentatives de ces secteurs de la bourgeoisie d'appuyer un coup d'Etat militaire comme solution à la crise actuetle, l'entreprise privee déclare le 27 juillet 1978 que Paprèssomozisme doit être « sans Somoza ni sandinistes » rompant ainsi l'alliance de classe » (54).
D'autre part, dans la même déclaration, seule l'élimination de Somoza et de ses familiers de la Garde nationale est exigée. On renonce ainsi à la revendication d'une large épuration du corps des officiers soutenue pendant la grève générale du début de l'année. « Ce recul des exigences implique que la bourgeoisie s'est convaincue que la décomposition sociale est telle qu'on ne peut se payer le luxe d'épurer quiconque (indépendamment de ce qui sera fait de façon individuelle ultérieurement) sans risquer de provoquer une dynamique qui mette en danger l'unique institution de l'Etat qui puisse assurer la continuité du système dans l'état actuel de crise d'hégémonie » (55).
Convaincue que le FSLN et le mouvement de masse sont vaincus après la défaite de l'insurrection de septembre, l'opposition bourgeoise s'est démasquée définitivement : menée par l'impérialisme nord américain, le FAO accepte de passer avec la dictature somoziste un pacte de trahison ouverte, un compromis pourri jusqu'à la moelle. La riposte des Douze à cette trahison - leur rupture avec le FAO - est suivie par d'autres forces ayant un certain potentiel démocratique révolutionnaire, incluant quelques groupes bourgeois de moindre importance qui quittent le FAO pour l'alliance avec le FSLN.
L'APPARITION DU POUVOIR
POPULAIRE
Le 9 décembre, les trois tendances du FSLN font un premier pas vers l'unité. Le communiqué d'unification proclame sans ambiguité que « la chute de la dictature par la voie révolutionnaire et la dissolution de la Garde nationale sont les conditions indispensables d'une véritable démocratie » et que « face aux lâches hésitations de n'importe quel secteur de l'opposition bourgeoise, le Front sandiniste continuera la guerre révolutionnaire » (56). De plus, on y affirme l'appui au 1 Mouvement du peuple uni qui, pour sa part, déclare également sans ambiguité : « Pendant que le FAO parle de plébiscite, de composition et de conciliation, le MPU irganise politiquement les masses, les éduque et les prépare pour qu'elles prennent en main le pouvoir ». Les mois suivant voit la formation, à l'initiative du FSLN, du Front patriotique national avec la participation du MPU, des Douze et de certains transfuges démocrates bourgeois du FAO. Le o mars, la direction de la tendance « tercériste » affirme dans une circulaire : « Nous nous trouvons dans une situation d'équilibre stratégique où, s'il apparaît que l'armée ennemie est sûrement mieux organisée et mieux armée que nous, les forces révolutionnaires, elles, compensent au plan politique cette faiblesse : le FSLN a l'avantage politique et s'assure une force militaire régulière alors que l'ennemi a perdu toute force politique et s'appuie sur une puissance militaire bien armée et structurée, il est vrai, mais complètement usée » (57). L'impérialisme nord-américain fait pression pour que cet équilibre soit rompu. La Garde nationale est mobilisée afin de désarticuler dans un premier temps le front sud Benjamin Zeledon pour ensuite obliger
L'INSURRECTION POPULAIRE PROLONGÉE le front nord Carlos Fonseca à se replier dans les montagnes, voire pour l'anéantir, ce dernier faisant pression sur les villes de sa zone d'opérations. Dans une troisième phase, la Garde nationale se concentrerait dans les villes du Pacifique. Dans le même temps, Washington prépare une rechange politique qui consisterait à substituer au clan Somoza une alliance entre le pouvoir militaire et civil somoziste et l'opposition bourgeoise. La conclusion de cette analyse de la conjoncture est évidente : c'est le FSLN qui doit prendre les devants en rompant l'équilibre stratégique en faveur de la révolution.
En mars-avril, les guérillas « tercéristes » du front nord mènent à bien les premières actions qui commencent à rompre cet équilibre et qui donnent le signal de ce que la direction «tercériste» nomme avec raison le début de l'offensive militaire de l'ultime phase préinsurrectionnelle. D'abord, sous la direction de German Pomares, ils prennent El Jicaro et entraînent la Garde nationale dans des combats difficiles qui usent ses forces et permettent ainsi le développement d'autres fronts de guérillas, à l'ouest, au sud et sur le front intérieur qui prépare l'insurrection des villes.
Plus tard, en avril, pour soulager les troupes du commandant Pomares du poids de l'armée somoziste, d'autres troupes du même front pénètrent à Esteli - ville dont les alentours boisés abritaient ces troupes depuis l'insurrection de septembre.
L'entrée de la colonne de guérilla dans la ville déclenche l'insurrection populaire. La résistance armée dure six jours, la ville est cernée par la Garde nationale et attaquée par les tanks, les mortiers, les avions. Mais les troupes somozistes ne se risquent pas à réduire les barricades élevées par les masses, ce qui permet à la guérilla d'évacuer la ville de nuit, emmenant avec elle mille femmes, enfants et vieillards.
C'est la période de construction du front intérieur. « Du point de vue militaire, il y a une activité permanente des unités militaires sandinistes dans les villes. Parallèlement à cela, l'activité des masses est dans une phase ascendante. Elles participent tous les jours à l'usure morale et à la détérioration tactique et opérationnelle de la Garde somoziste. Cette dernière est confrontée à un ennemi nombreux, massif sur toute la frange côtière du Pacifique, ce qui affaiblit ses possibilités de débusquer les unités régulières du front sandiniste dans les villes. En même temps, la garde ne peut frapper efficacement le peuple qui, jour après jour, s'organise et participe activement à ce travail d'usure, de harcèlement, d'exécution, de propagande armée, d'élévation du moral à travers sa présence dans toutes les activités : propagande murale, incendies, obstruction des routes et des rues, formation des barricades, etc... De même l'utilisation journalière, massive, permanente, des bombes de contact bien connues, les effraient » (58).
Le fait le plus important de cette période, c'est la recomposition et l'organisation du mouvement de masses, simultanément à la reconstruction progressive de l'hégémonie de la classe ouvrière. Cette dernière réorganise ses forces à partir de la réanimation partielle de son mouvement au cours des luttes populaires tout au long de l'année 1978. Des quartiers, qui sont les premiers lieux d'intégration des ouvriers à la lutte révolutionnaire, l'organisation indépendante de la classe ouvrière s'étend aux usines. La prévision de Carlos Fonseca se confirme quant au mode de mobilisation de la classe ouvrière : « On peut arriver jusqu'à elle - disait-il - par les rues chargées de revendications insatisfaites des quartiers latéraux » (59). Thomas Borge explique : « Il est difficile de mobiliser la classe ouvrière dans ses centres de production, mais on la mobilise par le travail dans les quartiers. Les ouvriers vivent dans ces quartiers : c'est ainsi que nous sommes arrivés à eux et, à travers eux, aux usines mêmes » (60). Entraînée dans un mouvement de masse et dans les insurrections de quartiers qui étaient en dehors du contrôle politique de la bourgeoisie (et de ses agences au sein de mouvement ouvrier) la classe ouvrière trouve un large espace ouvert à la construction de son hégémonie. L'intervention politique de la tendance prolétarienne du FSLN acquiert alors une importance énorme, travaillant avant tout dans le Mouvement du peuple uni auquel cette tendance entraîne également des secteurs liés à la gauche réformiste traditionnelle. Le MPU qui se forme sur la base des syndicats - ces derniers se réorganisent de plus en plus indépendamment des appareils bureaucratiques réformistes, au sein du Mouvement Syndical du Peuple Uni et autour des Comités des ouvriers révolutionnaires - des comités de quartiers et d'usines, des associations de femmes et de jeunes etc... est l'expression organisée d'une force sociale indépendante et révolutionnaire, dont les travailleurs urbains sont le centre.
Avant même de réaliser les tâches immédiates « négatives » qui déterminent son caractère bourgeois, la révolution commence à déterminer ses tâches positives dans le cadre de la dynamique de la révolution permanente. Cette dynamique se reflète dans les accords d'unité du FSLN du 7 mars 1979, accords dans lesquels ses trois tendances définissent les tâches pratiques de la révolution populaire sandiniste en termes de construction non pas d'une démocratie bourgeoise, mais bien d'une démocratie de masse. Ils reconnaissent « la nécessité et l'obligation historique d'unir nos forces politiques et militaires pour abattre la dictature somoziste et établir une démocratie populaire », précisant « qu'il faut construire immédiatement la démocratie révolutionnaire et populaire qui pose les bases nécessaires à l'approfondissement du processus révolutionnaire » (61). Les orgares de cette démocratie de masse sont les comités et les milices. Ils se forment en harmonie avec une orientation politique qui, des années auparavant, était donnée par Carlos Fonseca aux cadres du FSLN : « La rébellion populaire va cheminant de l'attaque de guérilla contre la Garde nationale et ses moyens matériels jusqu'à l'exigence de revendications immédiates (augmentations de salaires, la terre, la diminution des impôts, l'éducation, la santé, l'élimination des vices) » (62). « Les milices populaires sandinistes commencèrent à opérer de façon semi-clandestine à travers les comités de défense civile. Les masses populaires commencèrent par demander des améliorations dans la commune, revendications immédiates qui s'exprimèrent en exigences politiques et économiques qui, peu à peu, présentèrent un front de combat contre la dictature » (63). Armées de façon rudimentaire, avec les bombes de contact, des cocktails Molotov, des pistolets, les milices populaires sont avant tout une forme d'auto-défense des masses dans leur mobilisation politique. Elles assurent notamment la défense des meetings, mais elles effectuent aussi des coups de mains armés et des embuscades contre les patrouilles de la Garde nationale. Se trempant au feu dans les actions de la milice et se formant militairement dans les écoles organisées par le FSLN, ses combattants viennent grossir les rangs de l'armée régulière de la révolution. « Les unités de la milice ont joué un rôle important dans la lutte contre la dictature car elles étaient une menace permanente contre l'ennemi. Leurs
L'INSURRECTION POPULAIRE PROLONGÉE actions se généralisèrent tant et si bien qu'en un jour on en compta près de 200 : la Garde nationale était incapable d'en venir à bout du fait de leur multiplicité » (64). La grande majorité des unités des milices populaires se formaient sous le contrôle politique des organisations de masse qui menaient la politique d'armement du peuple et assuraient une ligne militaire de masse.
« Comme organisation large et démocratique des masses qui s'organisent dans chaque pâté de maison d'un quartier, les Comités de défense civile (CDC) se transformèrent durant la guerre en organisation type ou cellule de base du pouvoir populaire » (65). Moises Hassan qui était alors dirigeant de la tendance prolétarienne et du MPU dit de ces organes de combat et de pouvoir des masses : «Elles avaient comme objectif la préparation politique, militaire et psychologique de la population dans le combat contre la dictature. Les préparer afin que le moment venu de remplacer un camarade tombé au combat, elles prennent sa place au front. Mais cette préparation ne s'adressait pas seulement à ceux qui pouvaient prendre les armes et aller au combat, mais aussi à la population civile afin qu'elle se protège des bombardements et des mitraillages de la Garde nationale. En toute logique, les comités étaient clandestins étant donné que la dictature persécutait férocement tout type d'organisation populaire véritablement révolutionnaire. Dans chaque rue, dans chaque pâté de maison, on organisa un CDC, qui travaillait sur la logistique en plus des tâches décrites ci-dessus : collationner et emmagasiner des médicaments, des vivres, des outils qui serviront à faire des tranchées ou des abris anti-aériens, des cours de premiers soins, l'instruction pour la protection de la population civile pendant les combats... Enfin, il s'agissait d'organiser le peuple afin qu'il s'intègre à la guerre et qu'il donne toutes les ressources matérielles, humaines et logistiques nécessaires pour faire face aux tâches de l'insurrection » (66).
Déjà en avril 1978, sur la base des Comités d'ouvriers agricoles et de paysans, suivant l'orientation du FSLN, l'Association des travailleurs de la terre (ATC) s'était formée et avait dirigé les actions de masses : marches de la faim, occupation des édifices publics et des églises, occupation de terres. Devant la répression impitoyable de la Garde nationale dans les zones rurales, elle avait organisé des écoles militaires pour les militants de l'ATC, écoles où furent entraînés les combattants qui rejoignirent les colonnes de combat qui harcelaient l'armée somoziste. Avec un armement de chasse très rudimentaire qu'ils avaient eux-mêmes confectionné, les Comités de l'ATC appuyèrent les guérilleros du FSLN notamment durant la retraite des villes de Carazo et Chinanga en septembre 1978. Lors des préparatifs de l'insurrection finale, ils furent une importante force d'appui logistique, notamment pour tout ce qui touchait à l'approvisionnement, ainsi qu'une source de recrutement pour les colonnes rurales de guérilla. Dans les usines et les unités de production, des Comités de défense des travailleurs (CDT) apparaissent, intégrés au MPU. Leurs militants participent à la formation des milices populaires : « Aux ouvriers des usines, on ne pouvait donner d'entraînement, mais dans les quartiers où ils vivaient et grâce aux Comités de défense civile, nous faisions pression pour qu'ils reçoivent un tel entraînement. Celui-ci était dispensé massivement dans les quartiers ouvriers, dans des endroits sürs et protégés » (67). Néanmoins, le rôle principal des comités d'usines, c'était de préparer la classe ouvrière à la grève générale sur son lieu de travail : cette grève devait être menée par les travailleurs eux-mêmes et non, comme auparavant, par le patronat. Un responsable de Radio Sandino dont les émissions préparaient les masses à la grève générale se souvient : « Avant que la grève n'éclate, nous avions un gros problème : les partis traditionnels comme le FAO n'appuyaient pas la grève et visiblement, ils n'allaient pas la suivre. Ce calcul était juste. Alors le Front sandiniste décida d'appeler à cette grève par ses propres moyens. Avec la grève, le Front sandiniste - pour prendre une image - jouait toutes ses cartes, mais il n'y avait aucun doute quant à la réponse populaire » (68).
La Direction nationale conjointe du FSLN choisit pour appeler à la grève générale le moment ou les rapports de forces entre la bourgeoisie et la classe ouvrière, entre les forces organisées par le FAO et celles du MPU, seraient clairement en faveur du camp de la démocratie populaire révolutionnaire, indépendante de l'opposition bourgeoise.
« La décision - dit Carlos Nunez, dirigeant de la Tendance Prolétarienne - est prise à la fin mai et elle se situe dans un contexte politique où, d'une part, l'isolement de la dictature est devenu tel que la tentative de l'opposition pour trouver une solution viable a échouée et, où d'autre part, l'alternative représentée par le Mouvement du peuple uni s'est consolidée comme telle » (69).
Le ler juin 1979, alors que l'offensive militaire sur les fronts de la guérilla est déjà en marche, Radio Sandino diffuse un appel historique à la grève générale révolutionnaire : « Le Front Sandiniste de Libération Nationale ordonne à toutes ses forces militaires, à ses miliciens, à ses organisations politiques, aux fronts politiques de paralyser l'activité économique de toute la nation et de se préparer des maintenant au déclenchement imminent de l'offensive insurrectionnelle dans tous les départements du Nicaragua... » On connaît le reste.
Arthur Wilkins
(1) L. Trotsky, Les problèmes de la guerre civile, in A. Brossat, J.Y. Potel, Antimilitarisme et révolution, tome 2, Union Générale d'Editions, Paris 1976, p. 272.
(2) A. Neuberg, L'Insurrection armée, Maspero, Paris 1970, p. 51.
(3) L. Trotsky, L'Internationale Communiste après Lénine, PUF, Paris 1969, p. 256.
(4) L. Trotsky, Les problèmes de la guerre civile, p. 269.
(5) E. Mandel, Sur la stratégie révolutionnaire en Europe occidentale, « Critique Communiste » n° 8/9; 1976, p. 151.
(6) « Barricada » n° 97, 1979.
(7) H. Ruiz, La guerilla en la montana, « Nicaragua en Lucha » n° 4, 1980, p. 60.
(8) 1° 332, 0100k, Vanguardia, hégémonin popular y unidad nacional, « Barricada ».
(8) J. Wheelock, Vanguardia, hégémonis popular y unidad nacional, « Barricada »,
(9) J. Wheelock, Imperialismo y dictadura : Crisis de una formación social, Siglo XX
Editores, Mexico 1975, p. 159.
(10) S. Ramirez, Sandinismo, hegemonia y revolución, « Barricada » n° 337, 1980.
(11) R. Sevilla, A propósito de la reorganización del sistema financiero, « Barricada », n° 304, 1980.
(12) J. Wheelock, Imperialismo y dictadura, pp. 31, 88.
L'INSURRECTION POPULAIRE PROLONGÉE
(13) « Barricada » n° 81, 1979.
(14) J. Wheelock, Vanguardia, hegemonla popular y unidad nacional, op. cit.
(15) Ibid.
(16) Ibid.
(17) C. Fonseca, Nicaragua hora cero, « Tricontinental » n° 14, 1969.
(18) H. Ruiz, op. cit., p. 55.
(19) F. Pisani, Muchachos, Encre, Paris 1980, p. 211.
(20) H. Weber, Nicaragua : la révolution sandiniste, Maspero, Paris 1981, p. 73.
(21) T. Borge, Carlos, el amanecer ya no es una tentación, Ediciones del Ministerio de
Educación, La Habana 1979, p. 56.
(22) Ibid., p. 57.
(23) Ibid., p. 57.
(24) V. Tirado, El pensamiento político de Carlos Fonseca Amador, « Poder Sandinista», h° 5, 1979.
(25) Ibid.
(26) C. Fonseca, Sandino, guerillero proletario, « Tricontinental » n° 24, 1971.
(27) H. Ortega, 50 anos de lucha sandinista, Editorial Diogenes, Mexico 1979, p. 17.
(28) O.R. Vargas, La crisis del somocismo y el movimiento obrero nicaragüense, in Nicarapp. 93-94.
(29) H. Ortega, La estrategia de la victoria, Publicado por la Dirección de Divulgación y
Prensa de la JGRN, Managua 1980, pp. 10-20.
(30) H. Ruiz, op. cit., p. 59.
(31) F. Pisani, op. cit., p. 63.
(32) H. Ortega, op. cit., p. 13.
(33) H. Ortega, Octubre aceleró integración de la vanguardia y el pueblo, « Barricada » n° 97, 1979.
(34) J. Lopez, O. Nunez, C.F. Chamorro, P. Serres, La caída del somocismo y la lucha sandinista, EDUCA, San José 1979, p. 159.
(35) Ibid., p. 158.
(36) H. Ortega, La Junta era una carta secreta de la vanguardia, « Barricada » n° 319, 1980.
(37) F. Pisani, op. cit., p. 144.
(38) H. Ortega, Las presiones ante la Junta, « Barricada » n° 320, 1980.
(39) « Barricada » n° 869, 1982.
(40) H. Ortega, La estrategia de la victoria, p. 15.
(41) S. Martinez, La resistencia popular en Monimbo, in El combatiente popular (suplemento a « Barricada » 1981), p. 11.
(42) FSLN, Nicaragua : Análisis de la coyuntura política actual, « Coyuntura Internacionai » n° 11, 1979, p. 99.
(43) S. Martinez, op. cit., p. 11.
(44) F. Pisani, op. cit., p. 82.
(45) « Unidad Revolucionaria » n° 9, 1978.
(46) Ibid.
(47) Ibid
(48) Bulletin de l'ALAI (Agence Latino-Americaine d'Information) n° 9, 1979.
(49) H. Ortega, La estrategia de la victoria, p. 20.
(50) H. Ortega, Octubre aceleró Integración...
(51) Desde el Estado Mayor General de la Resistencia Urbana, « Combate » n° 43/44, 1979.
(52) Comunicado del FSLN - Tendencia Proletaria, « Debate Proletario » n° 1, 1978, p. 17.
(53) Dirección Nacional del FSLN (D. Ortega, V. Tirado, H. Ortega), Por qué lucha el
Frente Sandinista junto al pueblo, 1978, p. 1.
(54) O.R. Vargas, Nicaragua : La ofensiva del FSLN, « Coyoacan » n° 4, 1978, p. 133.
(55) Ibid., p. 133.
(56) M. Romero, Viva Nicaragua libre, Ediciones de la LCR, Barcelona 1979, p. 42.
(57) Circular de la Dirección Nacional del FSLN-Insurreccional, « Combate » n° 43/44,
1979.
(58) H. Ortega, Desarrollo de la ofensiva final, « Nicaragua en Lucha » n° 4, 1980, p. 19.
(59) T. Borge, op. cit., p. 56.
(60) Bulletin de l'ALAI n° 4, 1979.
(61) Aspectos básicos de los acuerdos de unidad del FSLN, « Coyuntura Internacional » n° 11, 1979, p. 77.
(62) « Barricada » n° 450, 1980.
(63) A. Valle, El pueblo se organiza en las Milicias Populares, Suplemento n° 2 a « Barricada » 1980, p. 11.
(64) Ibid., p. 11.
(65) « Barricada » n° 1, 1979.
(66) « Barricada » n° 327, 1980.
(67) G. Monterrey, El MPU a la cabeza de los CDC, in El combatiente popular, p. 6.
(68) « Barricada » n° 304, 1980.
(69) « Barricada » n° 300, 1980.