Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 11

Le mouvement trotskyste et la jeunesse dans l'entre-deux guerres

Philippe Andréa · Quatrième Internationale, 3e série n° 11 · juin-juillet-août 1983 · p. 83-94 · 6 027 mots

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Quand commence la stalinisation en URSS, un tournant important s'est produit dans les rapports entre l'Internationale communiste de la jeunesse et la Illème Internationale. Après des années de conflits, le point de vue des bolchéviques s'est imposé tant sur les questions politiques (les dirigeants de l'ICJ étaient les plus fermes avocats de la théorie de « l'offensive révolutionnaire » et furent les derniers à accepter le tournant vers la politique de front unique adoptée aux Illème et IVème congrès de l'ICJ) que sur la question des rapports entre les deux organisations et la signification de « l'indépendance » de l'ICJ : celle-ci est désormais une section de la Illème Internationale avec les mêmes droits et devoirs que les sections nationales adultes. Les dirigeants de l'ICJ avaient théorisé le rôle qu'ils avaient joué pendant la guerre et dans la

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D59L création des premiers partis communistes, et se considéraient comme « l'avant-garde de l'avant-garde », détachement chargé de surveiller les PC adultes toujours soupçonnés d'être enclins à un retour à la vieille orientation opportuniste que les jeunes avaient été les premiers à combattre pendant la guerre de 1914-1918, et qui avaient fait d'eux le fer de lance de la lutte contre la faillite de la llème Internationale. Mais ce changement se fera lentement.

Il faudra par exemple attendre le N° 44 d'Avant-Garde (6-15 août 1923), journal des jeunesses communistes françaises pour que celles-ci expliquent que « désormais » leur rôle de « petit parti communiste » est terminé. C'est qu'en mai 1923 s'est tenu le 3ème congrès des JC qui a « reconnu » la nouvelle direction Souvarine du PCF (qui succède à

Frossard) comme une direction enfin révolutionnaire.

Cette abdication du rôle « d'avant-garde de l'avant-garde » va hélas correspondre en même temps au début d'un changement dans le parti bolchévique et dans toute l'Internationale communiste : la contre-révolution politique en marche avec le Vème congrès de

Dès cette date l'importance de l'opposition de gauche dans les organisations de jeunesse est considérable. On peut le comprendre par la qualité des directions formées dans le combat contre le chauvinisme social-démocrate. Malheureusement aucune étude exhaustive n'a été à ce jour réalisée sur cette question, en partie à cause de la difficulté de trouver des sources. Nous ne pouvons donner ici que quelques indications fragmentaires (1).

Dès novembre-décembre 1926 le yougoslave Vujovitch et le tchèque Michalec sont exclus du comité exécutif de l'ICJ pour trotskysme. Et dès 1926, les organisations de jeunesse ont perdu toute indépendance organisationelle. Mais ces mesures ne suffisent pas à en finir avec l'opposition dans les organisations de jeunesse. La direction du PC de l'URSS décide de changer tout le CC du Komsomol, l'organisation de jeunesse en URSS. C'est une mesure sans précédent, impensable quelqu'aient été les désaccords, avant 1924.

A la fin des années 20, Shatskin qui dès 1919 au congrès de Berlin, avait défendu la position des bolchéviques, et cela directement en liaison avec Lénine, est éliminé. Il est accusé d'avoir formé une « opposition de gauche » avec d'autres dirigeants du Komsomol. Staline le fera assassiner dans les années 30.

D'autres dirigeants de l'ICJ se- ront assassinés, comme Léo Flieg, fusillé en 1939.

Quant au principal dirigeant de PICJ, Willi Münzenberg, qui a été l'âme de la résistance au chauvinisme dans la jeunesse pendant la première guerre mondiale, qui fut le créateur de « Jugend International », un des rares journaux traduit en plusieurs langues où les bolchéviques pourront défendre leur politique, il abandonnera le mouvement communiste avec les procès de Moscou, après avoir mis ses talents d'extraordinaire propagandiste au service de la création de journaux pour le PC allemand. Il meurt pendu au bord d'une route de France, pendant la débacle de 1940. La chose ne fait aujourd'hui quasiment aucun doûte : il a été « exécuté » par les services secrets de Staline.

Malgré cette situation terrible, le mouvement communiste continue au travers des organisations trotskystes alors aussi faibles que l'étaient les internationalistes pendant la première guerre mondiale.

Dans un contexte général de reflux sous le coup des défaites, une éclaircie va apparaître pour le mouvement révolutionnaire à partir de 1934 au moins dans trois pays : l'Espagne, la France et les EtatsUnis.

Il est significatif que c'est dans ces trois pays que les organisations trotskystes vont rencontrer des succès importants dans la jeunesse.

C'est avant le déclenchement de la guerre civile en Espagne, les jeunesses socialistes qui connaissent une profonde radicalisation à gauche se prononcent en faveur de la IVème Internationale. Cette évolution à gauche sera détournée à leur profit par les staliniens, la tactique choisie par Nin et ses camarades leur laissant le chemin libre, selon Trotsky.

PIC.

LA JEUNESSE DANS L'ENTRE-DEUX GUERRES

LE TOURNANT FRANÇAIS

ET LA JEUNESSE

Mais en France, le tournant de la Ligue communiste en septembre 1934 vers l'entrisme dans le parti socialiste SFIO va permettre de multiplier les forces des trotskystes français dans la jeunesse.

Ainsi Pierre Frank et Raymond Molinier peuvent constater aujourd'hui : « Nous avons fait de sérieux progrès au sein du PS, dans la région parisienne et dans plusieurs villes de province, et surtout au sein des Jeunesses socialistes dont nous avons gagné une forte majorité des membres de la région parisienne » (2). Un an plus tard en 1935, la sortie du Parti socialiste provoque autant de divisions dans les rangs trotskystes que l'entrée. Là encore il est intéressant de voir les raisons de la réticence à quitter le PS que donnent Pierre Frank et Raymond Molinier : « Il (Trotsky) orienta ses efforts en direction des jeunes pour hâter la sortie; les jeunes pour la plupart ne voulaient plus rester dans le PS car leur développement politique avait été plus rapide que celui des adultes. Ceux avec qui nous rompions à la direction du groupe bolchévique-léniniste (nom des trotskystes dans la SFIO-PA) leur emboitèrent le pas. Notre propre tendance dans l'organisation trotskyste avait une base plus forte parmi les adultes de la SFIO et nous espérions encore gagner des forces dans ce milieu. Notre grande erreur a consisté à ne pas avoir compris qu'il y avait désormais très peu à gagner dans le PS et, par contre, qu'on risquait, en opérant comme nous le faisions, de provoquer des pertes parmi les jeunes qui avaient été gagnés au trotskysme... Indépendamment des incidents qui se produisent dans toute grande crise, surtout si elle conduit à une rupture, c'est dans cette orientation en direction d'un courant plus inerte au sein du PS, aussi parce que plus ouvrier que se trouve l'erreur essentielle commise par nous... » (2)

C'est l'accord entre le PC et la majorité du PS sur la question de la défense nationale qui aide à la radicalisation dans les Jeunesses socialistes qui ont alors environ 10 000 membres (le PS comprend lui un peu plus de 100 000 adhérents). Ce tournant du PCF pris après la signature du pacte Laval-Staline empêchera les jeunesses socialistes, à la recherche d'une alternative, de se tourner vers lui. Ainsi Fred Zeller, secrétaire des jeunesses socialistes de la Seine, décide de constituer un bloc avec les trotskystes, après avoir rencontré deux responsables de la jeunesse communiste soviétique, Kossarev et Tchemodanov qui lui déclarent : « Si l'hitlérisme entreprend la guerre contre l'URSS, votre devoir est sur le front. Si vous faites alors votre révolution en France, vous êtes des traîtres » (3). C'était tout un programme !

A la manifestation unitaire du 14 juillet 1935, les Jeunesses socialistes de la Seine défilent encore au cri de « A bas la défense nationale ! ». La gauche se rend à la conférence nationale des Jeunesses socialistes, qui a lieu à la fin du mois de juillet, avec des forces importantes. Son bastion, les Jeunesses socialistes de la Seine, représente le quart des mandats. Leur journal « Révolution » tire à 80 000 exemplaires quand le journal national des JS, « Le cri des jeunes », ne tire, lui, qu'à 30 000 exemplaires.

Le congrès se déroule dans un climat très violent et la droite fait voter l'exclusion de treize dirigeants de la gauche dont Fred Zeller par 3667 mandats contre 1534 et 331 abstentions. Les délégués exclus sont majoritaires dans deux fédérations : la Seine et la Seine et Oise et sont présents dans neuf autres fédérations. (4) Exclu, Fred Zeller, en donnera les raisons de fond dans le numéro du 10 août de « La révolution prolétarienne » : « Nous avons, dès la première minute, pris position contre la déclaration de Staline en ce sens qu'elle ne peut que renforcer notre bourgeoisie et son appareil militaire, arme de classe entre ses mains. Par la même occasion, nous avons pris position contre le social-patriotisme, contre la défense nationale en régime capitaliste et contre l'Union sacrée comme en 1914 (...) C'est pour cela et uniquement pour cela, que nous avons été exclus ».

Lors de l'unification qui aura lieu le 2 juin 1936 et donnera naissance au Parti ouvrier internationaliste (POI), les Jeunesses socialistes révolutionnaires crées à la suite de l'exclusion amèneront 200 militants, ce qui est sans doute beaucoup moins que ce qui représentait l'opposition de gauche dans les jeunesses socialistes, mais n'est pas mince comparé aux 80 militants qu'amène le PCI (Parti communiste internationaliste) et aux 400 amenés par le Parti ouvrier révolutionnaire (POR). (5)

LE TOURNANT AUX USA

C'est en 1935 que les trotskystes américains du Workers party décident d'entrer également dans le parti socialiste. Le « tournant français » est certes appliqué pour des raisons en partie spécifiques, mais à cette époque la classe ouvrière américaine connaît également une maturation considérable qui n'est pas sans être influencée par les événements français. C'est en 1935 que l'organisa- tion syndicale américaine, l'AFL (American Federation of Labour), scissionne et donne naissance au CIO (Congress of Industrial Organisations), organisation beaucoup plus radicale qui va passer de 900 000 membres à sa création, à 3 700 000 membres en 1937. C'est une des rares scissions syndicales à constituer un fait très progressiste. En même temps, une importante vague de grèves secoue les USA à partir de 1933-1934 (6).

Comme en France, le Parti socialiste vient de connaître la scission de son aîle droite, ce qui ouvre des possibilités importantes pour les trotskystes « avant qu'une nouvelle bureaucratie n'ait eu le temps de se cristaliser et avant que l'influence des staliniens (dans le PS) n'ait eu le temps de se consolider », comme l'écrit J.P. Cannon (7).

En un an et demi les trotskystes vont doubler leurs forces dans le PS, y gagner « la majorité des travailleurs socialistes réellement interessés par les principes socialistes et la révolution ». Là encore les succès vont être démultipliés dans la jeunesse : les trotskystes américains vont être majoritaires dans l'organisation de jeunesse liée au PS : la Young People's Socialist League (YPSL, ligue de la jeunesse socialiste).

Exclus pendant l'été 1937, les militants trotskystes vont fonder au début de l'année 1938 le Socialist Workers Party, nouveau parti auquel va se rattacher la YPSL. La YPSL doit tenir un congrès national les 25, 26 et 27 novembre 1938. Mais à cette occasion un débat s'engage dans le SWP auquel Trotsky va participer.

C'est Martin Abern qui fait un rapport au plenum d'avril 1938 du SWP dans lequel il décrit la crise de l'organisation de jeunesse : le « cy-

LA JEUNESSE DANS L'ENTRE-DEUX GUERRES nisme », le « pseudo-intellectualisme », les « attitudes blasées », se sont développées dans l'organisation qui a cessé de recruter. Celle-ci est plus une « société de discussion » qu'une organisation de combat. Les rapports avec le SWP sont mauvais, allant jusqu'à l'hostilité. Ceci est analysé comme étant le résultat de l'histoire particulière de la YPSL, qui dans la lutte contre le parti socialiste réformiste, a développé une conception « avant-gardiste » de l'organisation de jeunesse, écho des positions développées par la direction de l'ICJ avant 1921.

Dans la résolution adoptée par le plenum, on peut lire : « L'année passée, dans la lutte contre le PS réformiste, à laquelle les jeunes ont participé, il s'est développé des habitudes et des méthodes qui a des degrés divers s'opposent à la conception bolchévique de l'organisation de jeunesse. Pour une large part, ces positions se sont maintenues à cause des insuffisances et du manque d'unité de la direction jeune dans la manière de les aborder. Cela a été agravé, pendant l'été et la baisse d'activité du Parti, avec l'apparition d'une conception qui peut étre décrite comme une poussée « d'avant-garde » jeune, et qui a naturellement provoqué des frictions entre le Parti et l'organisation de jeunesse » (8).

Face à cette situation deux résolutions sont soumises au vote du plénum du SWP afin de donner un cadre au congrès à venir de la YPSL. La résolution majoritaire part de la nécessité d'une organisation indépendante de jeunesse pour trois raisons : « 1. Les problèmes de la vie et le mode de vie de la jeunesse a créé une vision du monde et une psychologie différente de celle des adultes.

2. Le capitalisme a créé des problèmes sociaux particuliers pour la jeunesse. 3. Le fait que les jeunes forment le gros des forces armées donne à l'organisation de jeunesse un rôle spécial dans le travail anti-militariste ». Mais cela ne doit pas aboutir à constituer « un parti politique pour les jeunes travailleurs existant sur un pied d'égalité avec le SWP, parti des travailleurs adultes », ce qui a eu tendance à se produire. La résolution propose une rupture brutale afin de transformer la YSPL en « organisation de combat et de masse pour la jeunesse révolutionnaire ». Une série de mesures sont en conséquence proposées : — d'abord transformer l'apparence de l'organisation, pour en faire une organisation de combat : salut, uniformes, drapeaux, emblème, chants, sont préconisés à un moment où la crise économique provoque démoralisation et déclassement dans la jeunesse, rendant possible sa polarisation par le fascisme. Or, « la jeunesse déclassée est attirée par une organisation de combat, cimentée dans la lutte par ses ennemis ». — si le rôle principal de l'organisation de jeunesse « comme auxiliaire du parti » est de préparer les jeunes à rejoindre le parti, donc est un rôle d'éducation, cela ne peut se faire de manière scholastique. Les jeunes doivent donc pouvoir participer à la vie politique du parti. - enfin l'âge limite pour les membres de la YSPL est rabaissée à 21 ans. Seuls les membres ayant un rôle dirigeant doivent pouvoir après discussion dans le parti et la YSPL, garder la double appartenance. Et tout membre adhérant au parti ne peut rester à l'organisation de jeunesse que pour une phase transitoire ne pouvant pas dépasser six mois. L'adhésion au parti doit se faire par groupes, à intervalles réguliers et de manière solennelle. Il s'agit évidemment là de mesures extrêmes afin de provoquer une rupture brutale dans les traditions de fonctionnement de l'organisation de jeunesse, afin de la rajeunir radicalement, et lui permettre de prendre un nouveau départ. Une résolution contradictoire, rejetee par le plenum, si elle est d'accord sur le constat de crise que connaît la YPSL, propose d'y limiter l'adhésion aux jeunes de 14-18 ans et de la transformer en « centre culturel socialiste pour la jeunesse ».

Les autres tâches (anti-militarisme, défense des revendications économiques des jeunes travailleurs) seraient alors directement prises en charge par le parti. Cette résolution constate : « La maturité politique grandissante des jeunes travailleurs et chômeurs, sous le coup de la crise sociale et en face du danger de guerre et de fascisme, crée un terrain exceptionnellement fertile pour une intervention directe du parti. Même les maigres expériences que nous avons, montrent que ces jeunes sont plus prêts à intégrer le parti que la YPSL ». En conséquence la résolution propose : « Chaque instance du parti doit élire un comité jeune responsable de l'intervention parmi les jeunes travailleurs de plus de 18 ans. Dans certains cas des cellules (branches) jeunes peuvent être formées avec l'accord du Bureau politique ».

Comme le montrent ces extraits, cette résolution ne justifie pas d'abandonner la construction d'une organisation de jeunesse indépendante pour des raisons conjoncturelles, c'est-à-dire par la crise de la

YSPL, résultat de son histoire récente. Il s'agit plutôt de justifier la prise en charge du travail jeune par le parti, à cause de ce qui est analysé comme un nouveau mode de radicalisation des jeunes travailleurs se différenciant de moins en moins de celui des travailleurs adultes.

L'INTERVENTION

DE TROTSKY

Trotsky va intervenir dans ce débat quelques mois avant la tenue du congrès dans une discussion à Mexico avec le secrétaire national de la YPSL, Nathan Gould (9).

Il s'agit sans doute du texte le plus important de Trotsky consacré à l'organisation de jeunesse, texte qui s'inscrit dans le droit fil des positions exprimées par Lénine en 1916 dans « L'Internationale de la jeunesse ».

Après avoir constaté la crise de la YPSL qui avec 700 membres a perdu le tiers de ses effectifs, Trotsky va insister sur la méthode avec laquelle il faut approcher les rapports entre le parti et l'organisation de jeunesse et se démarquer, implicitement mais de manière claire, de certaines formulations de la résolution adoptée par le plénum du SWP.

Trotsky souligne l'importance de l'intervention en direction des jeunes. Ceux ci sont différents des travailleurs adultes sous deux aspects: - ils sont sans expérience, ils n'ont pas de tradition, pas d'éducation syndicale, n'ont pas participé à des élections, - ils sont en même temps dans une situation « plus terrible, plus difficile » que les adultes du point de vue social et aussi du point de vue de la militarisation.

LA JEUNESSE DANS L'ENTRE-DEUX GUERRES

Ce sont ces deux facteurs qui rendent la jeunesse « plus audacieuse :.

Pour Trotsky, si on veut gagner la jeunesse, il faut lui présenter « une solution radicale » correspondant à sa situation matérielle et à sa psychologie. L'organisation de jeunesse doit donner « une expression claire de l'objectif révolutionnaire », elle doit tenir « un langage radical » : « nous disons aux jeunes : vous renverserez la société actuelle. Vous créerez une nouvelle société. C'est votre but (...). Sur ce terrain-là personne ne peut nous imiter ».

Cela ne signifie pas que le programme de transition doit être abandonné au profit seulement d'un programme maximum, mais cela signifie qu'il doit être utilisé de manière radicalement différente dans la jeunesse et dans la classe ouvrière. L'importance de la propagande révolutionnaire est démultipliée dans la jeunesse. C'est elle qui donne l'image de marque de l'organisation, qui est le moyen essentiel de recruter.

C'est pourquoi Trotsky souligne l'importance du nom de l'organisation de jeunesse, qui doit exprimer son caractère révolutionnaire. Il propose que la YPSL change son nom pour « Légion de la révolution socialiste », proposition qui sera repoussée par le congrès à la grande déception de Trotsky qui reviendra sur cette question dans une lettre écrite après ce congrès.

Mais la question sur laquelle Trotsky s'étend le plus, car il semble que ce soit sur elle que la résolution du plénum soit la moins claire, concerne la démocratie dans l'organisation de jeunesse et en conséquence les rapports entre le parti et les jeunesses. Cette question de la démocratie est d'autant plus importante que la YPSL a été liée au Parti socialiste et a eu à lutter contre les méthodes bureaucratiques de direction. En aucun cas la direction du SWP ne doit apparaître aux jeunes de la YPSL sous le même visage. « Un jeune travailleur, un jeune étudiant, doivent pouvoir exprimer leur opinion sans être immédiatement réprimé » ou sans être tourné en dérision par les dirigeants.

Cela a des conséquences sur les rapports entre la YPSL et le SWP. Trotsky commence par approuver un des points au centre de la résolution adoptée par le plénum : « Il est clair que les jeunes ne peuvent remplacer le parti ou être sa reproduction », mais il précise immédiatement : « Cela ne signifie pas que nous ayons la possibilité technique d'interdire aux jeunes d'essayer de se substituer au parti à chaque fois qu'ils pensent que celui-ci a une mauvaise ligne ».

Ainsi Trotsky bannit toute méthode administrative qui remettrait en cause l'indépendance organisationnelle de la YPSL.

Le parti doit convaincre les jeunes, par l'expérience, montrer dans la pratique qu'il a une ligne juste et qu'on peut lui faire confiance. Les militants de la YPSL qui sont également membres du parti doivent évidemment être soumis à la discipline de celui-ci. Alors comment fair pour que l'indépendance de l'organisation de jeunesse ne soit pas formelle ? Comment empêcher une reproduction mécanique des positions du parti dans l'organisation de jeunesse ?

Trotsky propose que sur les 19 membres du Comité national de la YPSL, seulement 7 soient membres du parti, soit une minorité : « Les membres du parti sont des membres du parti. S'ils militent dans les jeunesses on ne peut pas leur donner le droit de voter dans l'organisation de jeunesse contre les décisions du Comité national du parti. Naturellement le Comité national du parti ne doit pas faire l'erreur d'adopter des résolutions impératives trop tôt, spécialement sur des questions concernant les jeunes. Mais si une telle résolution est adoptée en connaissance de cause ils doivent voter dans le sens du parti. Il doit être clair que c'est leur devoir de convaincre les 12 autres et de les gagner à cette décision. S'ils sont battus, ils sont battus. Le parti ne peut pas changer la décision ».

Gould manifeste son désaccord sur la composition du Comité national. C'est « théoriquement » très bien, dit-il, « mais instituez cette méthode aujourd'hui, cette procédure, et vous n'aurez plus de direction parce que tous les cadres de l'organisation de jeunesse sont membres du parti ».

Trotsky va lui répondre violemment : « Je propose que l'on remplace les bureaucrates du parti dans Ic Comité national par des éléments nouveaux. « Non ! Non! Non ! C'est dangereux ». La possibilité que les jeunes se dirigent euxmêmes, c'est dangereux ! Voilà du bureaucratisme. Le bureaucratisme, c'est le manque de confiance dans la compréhension, même limitée, des masses. (...) Je voulais proposer seulement 5 membres du parti contre 14 militants de base de l'organisation de jcunesse, et je vous assure que ce serait excellent. Mais je fais une concession et je répète ma proposition : 7 et 12 (...). S'ils sont 12, c'est-à-dire la majorité, vous pouvez être certains qu'ils représenteront plus l'esprit de la jeunesse que les principes du marxisme; mais si vous n'êtes pas capables de les gagner à votre position, alors c'est que cette position est mauvaise, où qu'elle vient trop tôt pour cette organisation et il faut la postposer. Il vaut mieux postposer une décision, que de diriger bureaucratiquement ».

Et Trotsky revient encore sur sa proposition pour le Comité national : « C'est une décision très, très importante, la plus importante de toutes ». Le Congrès ne suivra pas Trotsky. Quelques semaines plus tard Trotsky interviendra encore plus brutalement, et de manière encore plus claire contre certains points de la résolution adoptée par le plénum du SWP : « Des premières informations que j'ai, il me semble également que le danger ne provient pas du fait que les jeunes souhaitent être un second parti, mais plutôt du fait que le « premier parti » domine trop directement et trop fermement l'organisation de jeunesse, avec des méthodes organisationnelles (...) ».

Il ajoutera à cela une nouvelle critique sur le comportement des militants du SWP dans la YPSL : « J'ai maintenant l'impression que les membres bien éduqués du parti dans l'organisation de jeunesse, pensent, parlent, débattent et décident au nom des jeunes, et que cela doit être une des raisons pour lesquelles nous avons perdu des militants l'an passé. Cet aspect de la question me semble plus important que celui des rituels, des drapeaux etc... Le pire qui puisse nous arriver, c'est l'apparition d'une division du travail dans l'organisation de jeunesse : les militants de base jouant avec des drapeaux et des trompettes, pendant que les cadres sélectionnés s'occupent de la politique ».

Un an plus tard, en septembre 1939, un débat va éclater dans le

LA JEUNESSE DANS L'ENTRE-DEUX GUERRES

SWP sur la nature de l'URSS et l'attitude des révolutionnaires en cas de guerre avec l'impérialisme. La tendance Shachtman-Burnham, qui est pour abandonner la politique de défense de l'URSS face à l'impérialisme, et que Trotsky caractérisera comme une tendance petite-bourgeoise, trouve un terrain priviligié pour se développer dans l'organisation de jeunesse essentiellement composée d'étudiants. En 1940, c'est la scission. La plus grosse partie de la YPSL, dont Nathan Gould, suivra les scissionistes. A nouveau la question se pose : comment réorganiser le travail jeune ?

En visite à Mexico en juin 1940, une délégation de la direction du SWP composée entre autres de J.P. Cannon, F. Dobbs et J. Hansen, discute de cette question avec Trotsky (10).

La majorité des jeunes qui restent solidaires du SWP sont opposés au maintien d'une organisation de jeunesse indépendante et sont pour la création de clubs liés dans chaque localité au SWP. Cannon explique : « Personnellement, j'incline à penser que dans la prochaine période, nous ne devons pas avoir d'organisation de jeunesse indépendante ».

Et après avoir exprimé un scepticisme plus général sur la nécessité d'une organisation de jeunesse qui « dans toute lutte de fraction devient toujours une colonie à exploiter » et qui recrute essentiellement chez les étudiants, Cannon demande, non sans arrière-pensée : « J'aimerai connaître l'expérience faite par les bolchéviques avant la guerre, en la matière ».

Trotsky lui répond : « La situation est fondamentalement différente aujourd'hui au niveau économique. Les jeunes sont condamnés. Il n'y a pas de travail. Pourquoi avons nous seulement des étudiants et pas des jeunes travailleurs ? Les étudiants connaissent une désorientation idéologique. A la place de la prospérité éternelle, ils ne voient que la banqueroute. Les jeunes cherchent des solutions pour sortir de cette situation. La jeunesse ouvrière est atomisée. Elle n'est pas habituée aux généralisations, ainsi il est difficile de la gagner aux syndicats ou de lui faire faire de la politique. C'est la difficulté ». Prudemment Trotsky déclare refuser de prendre position sur la nécessité d'une organisation de jeunesse indépendante dans la situation présente : « Il est possible qu'à ce stade il ne soit pas raisonnable d'avoir une organisation de jeunesse séparée ». Mais il revient immédiatement à la charge. Les jeunes sont massivement appelés à s'intégrer à l'armée. Comment s'adresser à eux ? « Je ne serai pas surpris si demain vous vous trouvez obligé de créer une organisation spéciale pour cela, c'est-à-dire une organisation spéciale pour les jeunes, et ceux organisés dans les forces militaires (...). Une telle organisation peut devenir aussi importante que les syndicats ».

Tout en faisant preuve de beaucoup de pédagogie, Trotsky revient en permanence sur l'importante stratégique du travail révolutionnaire dans la jeunesse.

LA FONDATION DE L'IRJ

Le développement du travail jeune va amener la conférence pour la Veme Internationale, qui se tient a Paris du 29 au 31 juillet 1936, à discuter de la création d'une Internationale révolutionnaire de la jeunesse (11). En plus des Etats-Unis et de la France, l'influence du mouvement trotskyste dans la jeunesse s'est développée dans d'autres pays comme la Belgique, l'Angleterre ou les Pays-Bas.

Une résolution est adoptée par une pré-conférence des jeunes qui se tient le ler octobre de la même année. Elle est essentiellement consacrée à analyser la politique de l'Internationale socialiste de la jeunesse (ISJ), de l'Internationale communiste de la jeunesse (ICJ), et des centristes du Bureau internationale des organisations révolutionnaires de jeunesse lié à l'Internationale « 2 et demi » (Bureau de Londres).

C'est en effet à cette époque, qu'appliquant la politique de Front populaire (adoptée au VIlème congrès de l'IC en août 1935) dans la jeunesse, l'ICJ assigne « à toutes ses sections la tâche de se « dépolitiser » et de créer de larges organisations de jeunes, se tenant au dessus des partis, au dessus des classes ». Cette politique culmine dans la création du « Mouvement mondial de la jeunesse pour la paix, la liberté et le progrès ». La résolution de la préconférence constate encore que « les staliniens s'unissent avec des associations de jeunesse nationalistes et religieuses » dans le but d'organiser « la paix civile entre les classes des nations impérialistes » et « se préparer aujourd'hui à mener la jeune génération prolétarienne à la boucherie impérialiste ». La résolution dénonce également l'ISJ et sa fausse gauche qui se réclame en paroles de « la révolution, l'insurrection armée, la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile », tout en couvrant dans les faits « les sociaux-patriotes, les sociauxtraîtres ». La résolution se termine sur une estimation des forces du mouvement trotskyste dans la jeunesse : organisations indépendantes en France et en Hollande, vers la constitution d'une organisation in- dépendante en Belgique après l'exclusion de l'aile révolutionnaire des Jeunes Gardes Socialistes, constitution de fractions, ou groupes ou courants en Espagne dans l'organisation de jeunesse, unique résultat de la fusion entre les organisations socialiste et communiste, en Angleterre dans la Labour League of Youth, en Pologne dans le Zukunft, aux USA dans la YPSL, en Suisse, en Autriche et au Canada.

En septembre 1938 le congrès de fondation de la IVème Internationale est organisé dans la banlieue parisienne. Celui-ci sera suivi d'un congrès de fondation de l'Internationale Révolutionnaire de la Jeunesse. Si des organisations venant de 12 pays sont représentés à la première, seulement 9 pays ont des délégués à la conférence jeune.

Le texte le plus important adopté alors par la IVème Internationale est le document connu sous le nom de « Programme de transition ». Synthèse de l'ensemble des acquis marxistes-révolutionnaires à la veille de la deuxième guerre mondiale, le programme de transition consacre un chapitre (12) commun à la jeunesse et aux femmes travailleuses, deux couches sociales qui ont la spécificité, l'une comme l'autre, d'être sur-exploitées et laissées pour compte par les organisations réformistes, qui trouvent leur base de masse dans les couches plus favorisées du prolétariat.

L'essentiel de ce chapitre est consacré à analyser le problème du renouvellement des générations dans la classe ouvrière. L'histoire du mouvement ouvrier n'est pas linéaire : elle est parsemée de victoires et de défaites. Ces expériences déterminent la conscience des militants qui les vivent. Ainsi en 1938 trois expériences sont décisives : « La défaite de la révolution espagnole (...),

LA JEUNESSE DANS L'ENTRE-DEUX GUERRES la banqueroute honteuse du Front populaire en France, et la mise en lumière des falsifications honteuses des procès de Moscou ».

La masse des travailleurs n'apprend pas des défaites comme peut le faire l'avant-garde marxiste révolutionnaire : « La génération la plus âgée, qui a souffert de terribles défaites, abandonnera en grande partie le combat (...). Bien entendu, même parmi les ouvriers qui furent autrefois au premier rang, il y en a maintenant un bon nombre qui sont lassés ou déçus. Ils resteront au moins dans la prochaine période, à l'écart. Quand s'use un programme ou une organisation, s'use aussi la génération qui les a portés sur ses épaules ».

C'est cette discontinuité de l'expérience ouvrière qui rend nécessaire la constitution d'une organisation communiste d'avant-garde, séparée de la masse des travailleurs (13). Mais cette discontinuité coïncide aussi en grande partie avec le renouvellement des générations. Cela donne une place centrale aux jeunes, politiquement libres « de toute responsabilité pour le passé », sur qui ne pèse aucune expérience traumatisante de défaite, de recul. C'est donc vers eux que le parti révolutionnaire doit se tourner pour renouveler ses forces, et en organisant l'action parmi les jeunes, entrainer l'ensemble de la classe ouvrière : « seuls l'enthousiasme frais et l'esprit offensif de la jeunesse peuvent assurer les premiers succès dans la lutte ; seuls ces succès peuvent faire revenir dans la voie de la révolution les meilleurs éléments de la vieille génération. Il en fut toujours ainsi, il en sera toujours ainsi ».

Là encore si le Programme de transition insiste sur les caractéristiques psychologiques de la jeunesse, déterminées, par la situation matérielle (autant sa sur-exploitation que son absence d'expérience) c'est qu'elles entraînent une tactique particulière pour la gagner au marxisme révolutionnaire.

Soulignons enfin que ce chapitre n'inclut pas la nécessité de construire des organisations de jeunesse indépendantes, se limitant à constater la nécessité programmatique pour les révolutionnaires de se tourner en général vers les nouvelles générations.

Le congrès de fondation de la IVème Internationale est suivi d'une conférence jeune qui va fonder l'Internationale révolutionnaire de la jeunesse. Cette conférence adopte trois textes : un premier ensemble de 10 thèses « Les bolchéviks-léninistes et l'organisation de la jeunesse révolutionnaire », une « Plateforme de lutte de la jeunesse travailleuse » et des statuts. Dans l'introduction aux 10 thèses, on rappelle qu'il s'agit de construire des organisations de jeunesse « larges » : « Pas de partis politiques de jeunes. Pas d'académie pour jeunes vieillards ! », tout en soulignant que la conférence n'a pas eu « toute l'ampleur » désirée.

Les dix thèses déterminent le champs d'autonomie des organisations de jeunesse et leurs rapports avec les sections.

Si les organisations de jeunesse ne posent « comme condition d'adhésion qu'un accord général, même sentimental » avec la IVème Internationale, ce ne sont pas pour autant des « organisations sans principes, ni programme. C'est pourquoi les organisations de jeunesse de la IVème Internationale ne sauraient avoir un programme différent des organisations adultes ». Le fonctionnement des organisations de jeunesse doit être totalement autonome : elles se déterminent elles-mêmes lors de leurs con- grès souverains, aussi bien sur les questions spécifiquement jeunes que sur les questions générales. L'ensemble des tâches d'organisation (finances-administration-journal) doit être pris en charge par les jeunes eux-mêmes.

En cas de désaccord le parti adulte ne peut imposer son point de vue d'une manière bureaucratique, mais il peut en appeler aux militants de base de l'organisation de jeunesse pour leur montrer l'erreur de leur direction. L'essentiel étant d'apprendre à « expliquer patiemment » à « enseigner fraternellement ».

Néanmoins l'Internationale de la jeunesse est en tant que tel « une section de la IVème Internationale » avec droit de vote comme les sections nationales. Ce fonctionnement est calqué sur les rapports entre la Illème Internationale et

Internationale communiste de la jeunesse instauré à partir de 1921. Cela implique le respect des décisions adoptées majoritairement par les congrès de la IVème Internationale, la thèse 10 précisant : « Cependant pas plus que la IVème Internationale ne saurait imposer une discipline automatique à ses sections, pas plus elle n'impose à l'Internationale des Jeunes son orientation ». L'intérêt essentiel de ce texte est évidemment politique. A la veille de la deuxième guerre mondiale, le travail jeune des principales sections est devenu extrêmement faible, comme en témoigne la situation aux USA et en France. De fait l'Internationale révolutionnaire de la jeunesse disparaîtra sans avoir fonctionné.

Philippe Andréa

NOTES :

(1) Extraites pour la plupart de « Revolutionary vanguard : the early years of the

Communist Youth International ». R. Cornell.

Voir aussi les articles de Pierre Broué dans les cahiers Léon Trotsky n° 5 et n° 6.

(2) Cahiers Léon Trotsky n° 9 janvier 1982.

(3) Jean Rabaut : « Tout est possible ».

(4) Jean Paul Joubert : « Révolutionnaires de la SFIO ».

(5) Jean Pierre Rioux : « Révolutionnaires du Front populaire ».

(6) Art Preis « Labor giant step ».

(7) J.P. Cannon : « The history of american trotskysm ».

(8) Pour l'ensemble des textes discutés à ce plénum cfr. : « The founding of the

SWP » publié aux USA par Breitman.

(9) Writings of Leon Trotsky (1938-1939)

(10) Writings of Leon Trotsky (1939-1940)

(11) Les congrès de la [Vème Internationale Volume 1. Page 123.

(12) Le Programme de transition. Ed. La Brèche page 70.

(13) Sur la théorie léniniste du parti voir par exemple Ernest Mandel « Construire le parti révolutionnaire. Trois textes sur l'organisation du prolétariat », publié par la Ligue Communiste.

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