Jacques Kergoat publie aux éditions Sycomore un livre - Le Parti socialiste - dont la sortie est prévue pour le mois d'octobre prochain. Ce livre retrace l'histoire du Parti socialiste en France, de la Commune à 1983 et s'intéresse particulièrement à la permanence, à travers de situations très différentes, des traditions jauressienne et guesdiste dans la social-démocratie française. Il comporte également une partie décrivant la réalité actuelle du Parti socialiste et de ses débats. C'est de cette dernière partie que sont extraites les pages que nous publions ici.
Les effectifs Toe aflootif.
Des 80 000 adhérents du P.S. d'Epinay (1971), les effectifs sont passés à 200 000 en 1982. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la victoire du 10 mai est pour peu de chose dans cette progression. D'abord parce que, dans la période récente, l'afflux d'adhérents a surtout été sensible pendant la campagne présidentielle, et avant la victoire du 10 mai. Et ensuite parce que le recrutement après le 10 mai s'est très vite ralenti. Pas grand de chose à voir, donc, avec la vague d'adhésions qui a suivi en 1936 la victoire du Front Populaire. Mais il importe cependant de signaler que cette croissance se fait dans un contexte marqué par les pertes en effectifs du P.C.F. : c'est la première fois, depuis 1930, que la social-démocratie française tend à réduire l'écart en adhérents qui la sépare du P.C.F. A travers ce développement le P.S. a « nationalisé » son implantation. L'importance des trois fédérations (Bouchesdu-Rhône, Nord, Pas-de-Calais) qui « faisaient la loi » au sein du parti n'a certes pas disparu, mais elle est relativisée : alors qu'elles représentaient en 1971, 39,7% des effectifs, elles n'en représentent plus aujourd'hui que 24,8%. Et le P.S. a réussi à s'implanter dans des régions qui lui étaient jusqu'à présent interdites, comme par exemple les départements de l'Ouest. A travers ces conquêtes, le P.S. a d'ailleurs freiné sa tendance à s'implanter surtout dans les départements à dominante rurale : ses progrès récents sont en effet particulièrement sensibles dans des zones d'industrialisation très récente (la Bretagne en est le prototype) et dans des zones très anciennement industrialisées, mais frap- pées de plein fouet par la crise économique (la Lorraine). La composition sociale
Il n'est pas simple d'y voir clair dans la composition socio-professionnelle du P.S. Le dernier sondage qui existe en la matière remonte à 1973 (cf. encart). Afin de la commenter plus aisément, nous avons tenté un regroupement par grandes catégories, en comparant la répartition des actifs au sein du P.S. avec la population active globale.
Dans les actifs Dans la popudu P.S. lation active globale Classe ouvrière 50% 70% Bourgeoisie 6% 5% Petite bourgeoisie traditionnelle 21% 15% Nouvelle petite bourgeoisie 23% 9%
Les premières constatations sont simples : 1) Le P.S. est un parti où la classe ouvrière au sens large est présente, mais où elle est sous-représentée par rapport à sa place dans la population active. 2) La petite bourgeoisie traditionnelle y est plus présente que dans la population active globale, mais c'est surtout la situation de la nouvelle petite bourgeoisie qui est frappante : elle ne représente certes que le quart des effectifs (et cela ne suffit donc pas pour caractériser le P.S. comme parti de la nouvelle petite bourgeoisie), mais elle y occupe deux fois et demi plus de place que dans la population active nationale.
Cela dit, ces constatations globales demandent à être précisées par quelques remarques : - parmi la classe ouvrière (50%), les ouvriers au sens strict comptent pour moins de 20%. Et ce sont en général des ouvriers de vieux métiers (maçons, chaudronniers, menuisiers, mineurs...) plutôt que des ouvriers des grandes concentrations industrielles ; - l'éclatement que nous avons opéré entre les diverses catégories d'enseignants dissimule ici le poids global de la catégorie : 16,5% des actifs sont des enseignants, presque autant que d'ouvriers.
Il ne semble pas qu'en termes de grandes masses, cette composition ait été aujourd'hui bouleversée. L'implantation par départements confirme que le Parti Socialiste a rééquilibré son implantation dans les départements industriels de la même manière que l'effort soutenu d'une implantation dans la classe ouvrière porté quelques fruits : il y a maintenant 1874 groupes et sections d'entreprises, présence non-négligeable, même si ces groupes sont souvent peu actifs ou de composition peu prolétarienne. La direction du parti
La direction du parti est en théorie le Comité Directeur, qui est, depuis Epinay, élu à la proportionnelle des tendances (pour toutes les tendances réunissant 5% des mandats), Pour une vision exhaustive de la « direction » du parti, sans doute faudrait-il prendre en compte les élus, les ministres et les hommes de l'appareil d'Etat, ainsi que les divers cercles informels. Contentons-nous ici de signaler que depuis le 10 mai, le poids du groupe parlementaire sur la direction du parti semble faible et que se sont éclaircis les rangs des divers cercles informels. Il est évident, par contre, que le poids de l'appareil d'Etat a décuplé : celui-ci ne se résume pas à l'influence de l'Elysée, des ministres ou même des cabinets ministériels : elle englobe le poids de tous les technocrates - militants socialistes de plus ou moins longue date -, qui ont choisi de servir le pouvoir dans l'appareil d'Etat, et dont les réactions ne coïncident pas toujours avec ceux qui ont choisi de rester dans l'appareil du parti : leur poids se fait sentir à tous les niveaux du parti et de sa direction.
Pour ce qui concerne la direction stricte, les mitterrandistes (le « courant A ») détiennent maintenant la majorité absolue au Comité Directeur, et donc au Bureau Exécutif et au Secrétariat, qui est en fait la direction quotidienne du parti et de l'appareil.
Si l'on entend par appareil non seulement tout ce qui gravite autour des dirigeants du parti - permanents politiques, techniques, administratifs - mais aussi l'ensemble du personnel qui entoure maintenant les élus et les hommes investis dans l'appareil d'Etat, le gonflement depuis le 10 mai est évidemment considérable. L'appareil proprement politique du parti s'est lui aussi étoffé, mais dans des proportions moindres, et surtout ses défectuosités n'ont pas été corrigées. La principale concerne la presse : l'hebdomadaire l'Unité reste un bulletin confidentiel, la note journalière n'est guère commentée ; la presse socialiste de province périclite peu à peu. On peut bien sûr incriminer les difficultés de la presse d'opinion, l'importance prise par la radio, puis la télévision. Mais se trouve aussi posé le rapport des militants du P.S. à leur parti : quand la direction a envisagé la transformation de Combat Socialiste, devenu quotidien le temps d'une campagne électorale, en un quotidien permanent du parti, il ne s'est trouvé que 16 500 militants à souscrire un abonnement et le projet a dû être shandonna abandonné.
Enfin, les mécanismes de sélection sociale qui président à la composition de la direction méritent d'être signalés : plus on monte dans l'appareil, moins on y trouve d'agriculteurs, d'artisans, de commerçants, d'employés, et bien sûr d'ouvriers ; et plus on y trouve des cadres supérieurs et des « professions libérales ». On peut ajouter quelques éléments intermédiaires, le résultat est le même : de l'électorat aux adhérents, des adhérents aux « cadres », des cadres aux délégués des congrès, des congrès à la direction, de la direction au groupe parlementaire, on trouvera à chaque fois moins d'ouvriers et plus d'éléments de la nouvelle petite bourgeoisie. Celle-ci augmente sans doute plus son influence par l'intermédiaire des mécanismes de sélection interne que par l'accaparement du parti tout entier et de son rayonnement. Mais que les mécanismes de sélection aboutissent ici au fait qu'une couche sociale précise s'arroge le droit de parler au nom de la classe ouvrière est l'évidence. L'électorat
Faut-il se fier à la « vague rose » de 1981 pour avoir une idée du niveau atteint par l'électorat du P.S. ? Si oui, il y a une progression impressionnante. En réalité, les élections cantonales ont déjà ramené l'électorat à un niveau plus modeste. Mais il est incontestable que l'électorat socialiste s'est lui aussi « nationalisé » et qu'a commencé à être mis en cause l'axiome « France du Sud, vote à gauche » : sur les 30 départements où ont le plus progressé les suffrages socialistes de 1978 à 1981, 26 se situent au nord de la Loire. BI 30 DI
Quant à la composition sociale, l'électorat du P.S. apparaît de toute évidence plus socialement marqué que ne le sont ses adhérents, plus « classiste » : il est en effet très majoritairement composé d'ouvriers et d'employés (55,35% en tout).
Les élus, quant à eux, reproduisent le schéma déjà constaté au niveau de la direction du parti : - l'appartenance socio-professionnelle des maires socialistes des villes de plus de 15 000 habitants donne en effet une majorité absolue de cadres supérieurs (51,6%) et seulement 2,4% d'ouvriers et d'employés. - Au niveau du groupe parlementaire, ce sont par contre les enseignants qui dominent (47,9%, dont seulement 3,3% d'instituteurs), mais on trouve également 16% de cadres supérieurs, et 12,2% de professions libérales, tandis que les ouvriers ne sont que 1,4%. Les données confessionnelles
Il n'est pas possible d'avoir une image précise du pourcentage de « croyants » et de « sans religions » parmi les adhérents du P.S. Mais divers éléments existent cependant qui montrent qu'il s'agit d'un phénomène très réel.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire celui-ci ne date pas de l'entrée au P.S. des rocardiens du P.S.U. et de la C.F.D.T. Il se manifeste dès le Nouveau P.S. d'Alain Savary en 1970, au niveau de la présence dans les instances dirigeantes Comité directeur 1970 Secrétaires fédéraux Bureaux fédéraux astances
:
% de catho-
% autres reliliques gions
28%
6%
38%
5%
37%
6%
Commission Exécutives fédérales
1%
5%
Ce phénomène reste à peu près stable jusqu'en 1975, si ce n'est qu'à l'intérieur des croyants augmente le pourcentage de catholiques, et surtout de pratiquants : le Comité Directeur élu en 1970 ne comptait, parmi les croyants, que 24% de pratiquants. Ceux-ci sont au contraire 43% et 40% parmi les croyants élus en 1971 et 1973.
L'entrée du « Courant des Assises » au sein du P.S. n'a pas profondément modifié cette situation : il y avait 60% de « sans religion » parmi les délégués au congrès de 1973, il y en a 59% au congrès de Valence. Le taux de « catholiques pratiquants » a même légèrement diminué (de 12,5 à 10%). Par contre le phénomène semble avoir particulièrement touché ce que les catholiques appellent « le monde du travail » : dès 1976, on note ainsi 58% de croyants parmi les participants à la Conférence Nationale Entreprise.
On peut être tenté d'expliquer ce phénomène par les progressions effectuées par le P.S. en « terres chrétiennes ». Mais ce serait prendre largement l'effet pour la cause, et encore l'effet n'est-il pas ici toujours probant : la fédération du Bas-Rhin compte bien 14% d'adhérents protestants, mais dans un département où les protestants représentent plus du quart de la population. En fait, il semble bien qu'il faille distinguer deux vagues : celle qui a touché dans les années 60 les étudiants chrétiens - les « talas », selon l'amusante contraction étudiante de « vat-a la messe » -, et qui s'est ensuite déversée dans le P.S. par l'intermédiaire des clubs ; et celle qui, à partir de mai 68, a traduit la radicalisation d'une partie des ouvriers chrétiens, et qui s'est exprimé notamment par le canal de la C.F.D.T. Quoiqu'il en soit, que
39% des délégués à un congrès du P.S. se déclarent aujourd'hui « croyants » représente incontestablement un phénomène nouveau. L'activité « de masse » des socialistes ?
Si le P.S. apparaît quelque peu gêné aux entournures dans son activité publique depuis le 10 mai 1981, il importe de remarquer qu'il est cependant apparu, dans la décennie précédente, moins étranger à un certain type de revendications et de mobilisations qu'il ne l'avait été dans le passé.
Sans doute le P.S. n'a-t-il jamais, pendant cette décennie, pris luimême l'initiative d'une mobilisation de masse. De même, de Lip au Larzac, en passant par les mobilisations de la jeunesse, celles des femmes, les luttes sur l'armée ou sur les droits des immigrés, ses militants ne se sont jamais trouvés portés à la tête de mouvements de masse. Mais le Parti Socialiste a souvent repris à son compte des revendications issues des luttes - fût-ce en en amoindrissant la portée - et ses militants ont souvent été présents dans la mobilisation - fût-ce en ordre dispersé. Le terme de « récupération » a souvent été employé : il vaudrait sans doute mieux parler de la grande perméabilité du P.S. post-68 aux mouvements qui traversaient la classe ouvrière et la société civile.
Cette « perméabilité » nouvelle a en tout cas permis à bien des militants du P.S. de militer sans difficulté dans diverses associations locales, ainsi qu'à des militants « associatifs » de rejoindre sans trop de problèmes les rangs du Parti Socialiste. C'est un réseau indiscutablement plus serré qui a ainsi été mis sur pied
Dans les organisations syndicales, il serait faux de limiter les liens nouveaux ainsi créés à l'appartenance au Parti Socialiste des secrétaires généraux de la F.E.N., de F.O. et de la C.F.D.T. Dans la C.G.T., par exemple, la présence de militants du P.S. dans des responsabilités intermédiaires s'est incontestablement accrue, ainsi que leur participation aux débats confédéraux. A la C.F.D.T., il y avait parmi les délégués au congrès confédéral de 1973, 6,8% d'adhérents au P.S. : ils étaient 20% au congrès confédéral de 1982. Chez les paysans, les militants socialistes ont aussi repris une présence plus militante. Ils dirigent ainsi 15 unions départementales de la F.N.S.E.A. Mais, là encore plus qu'ailleurs, ils n'ont pas réussi à imposer un choix organisationnel qui mette fin à la dispersion de leurs militants (présents dans la F.N.S.E.A. orthodoxe, mais aussi dans l'Inter-Paysanne, dans le MODEF, dans le « comité de Guéret », et dans la Confédération Nationale des Syndicats des Travailleurs Paysans), pas plus qu'elle n'a d'ailleurs réussi à unifier sa politique : au dernier congrès de la F.N.S.E.A., qui organisait pourtant une vive offensive des gros agrariens contre le gouvernement, seules 5 unions départementales ont voté contre le rapport d'activité national.
Cette situation est d'ailleurs générale. Si les socialistes, bien que nombreux dans les organisations syndicales, y pèsent peu, c'est aussi parce que leur pratique y est peu unifiée. Seul le CERES semble avoir essayé d'y coordonner l'activité de ses militants : dans la C.F.D.T., au temps où ils animaient l'opposition dite « de la contribution », dans F.O., à travers leurs diverses tenta- tives d'y créer une tendance, dans la F.E.N., à travers la tentative peu heureuse de la tendance Unité et Rénovation. Ce qui n'a jamais été le cas pour la direction du P.S., si l'on excepte l'appel lancé par Pierre Mauroy en 1975 pour que les enseignants socialistes rejoignent la tendance U.I.D. de la F.E.N.
Si l'on regarde enfin du côté des jeunes et des femmes, l'intervention du P.S. dans ces secteurs paraît avoir beaucoup de points communs.
Dans l'un et l'autre cas, le P.S. a participé à sa manière aux mobilisations ou accompagné les revendications : sur les questions universitaires et sur l'armée dans la jeunesse, sur l'avortement et sur le droit à l'emploi chez les femmes. Il y a eu rajeunissement du parti, et ce à tous les niveaux, le plus significatif dans sa régularité étant sans doute la place prise par la génération des 30-40 ans parmi les délégués aux congrès.
1973 1977 1979 1981
27% 40% 42% 45% Il y a eu de la même manière une réelle féminisation du parti, difficile à chiffrer au niveau des effectifs, mais sensible également à tous les niveaux, et dûe en partie à une politique volontariste de « quotas » La progression des femmes déléguées aux congrès témoigne que cette politique a porté des fruits, y compris dans des occasions où les quotas ne s'imposent pas, et témoigne de la même évolution régulière que les « 30-40 » ans. 1973 1977 1979 1981 12% 15% 16% 20% Dans l'un et l'autre cas, ces efforts n'ont cependant pas suffi pour éviter les heurts au sein du parti. Les directions des étudiants et des jeu- nesses ont dû être de nouveau dissoutes en 1975, et le choix fait, de nouveau, du refus de leur organisation autonome. Quant aux femmes, certaines d'entre elles ont estimé que la création d'un Secrétariat National aux Luttes des Femmes et la pratique des quotas ne représentaient que des alibis : elles ont alors constitué un courant « féministe » qui, après avoir obtenu 0,2% à Metz n'a pas été autorisé à présenter ses thèses à Valence, mais qui publie son propre journal : « Mignonne, allons voir la rose... » Sur la base de la remise en cause du patriarcat, elles réclament un quota de 50% à tous les niveaux, ainsi qu'une structure autonome d'organisation dans le parti.
Mais, à y regarder de près, d'importantes différences apparaissent. Du point de vue du travail de masse, les jeunes socialistes sont certes présents dans les deux syndicats étudiants, I'U.N.E.F.-Renouveau, I'U.N.E.F. indépendante et démocratique : mais leur présence y est assez largement symbolique, et ils sont absents dans la jeunesse ouvrière. Quant aux femmes socialistes, si les modalités d'organisation du mouvement des femmes rendent difficile d'évaluer leur influence, le rôle qu'elles jouent dans certaines villes n'est pas négligeable, et elles sont aujourd'hui indéniablement très actives dans une organisation comme le Planning Familial.
De la même manière, les évolutions électorales ne peuvent être considérées comme identiques. Si la progression du vote socialiste chez les jeunes tient en 1981 du « miracle » (de 24% à 44%), l'évolution chez les femmes est plus ancienne et avait franchi un premier palier dès 1978. Les gains dans l'électorat féminin apparaissent comme un phénomène plus stable : c'est d'ailleurs ce que semblent avoir indiqué les élections cantonales de 1982, et les voix que le Parti Socialiste a, à cette occasion, déjà reperdues dans la jeunesse.
UN PARTI OUVRIER
Alors que l'habitude a souvent été prise de classer les partis soit en fonction de leurs doctrines (républicain et monarchiste, de gauche et de droite, révolutionnaire ou réformiste) soit en fonction de leur forme (partis de cadres ou partis de masses, parti « totalitaire » ou « spécialisé »), la notion de « parti ouvrier » (et de « parti bourgeois ») vise à déterminer à quelles classes fondamentales de la société sont reliés les partis.
Les hésitations sur ce point, concernant le Parti Socialiste, peuvent apparaître saugrenues. Pourtant, cette question resurgit périodiquement. Historiquement, elle a certes été le plus souvent soulevée, pour les besoins de la polémique, par les courants staliniens. Mais, à travers la transformation de la S.F.I.O. en Parti Socialiste, la question a resurgi avec vivacité, portée par des courants très différents.
De 1965 à 1972, une partie de l'extrême-gauche française, et notamment les groupes qui se réclament du trotskysme, ont caractérisé le processus entamé sous la houlette de François Mitterrand comme un processus d'OPA de la bourgeoisie sur le P.S. La plupart de ces courants ont aujourd'hui modifié leurs analyses. Mais d'autres relais ont surgi. Roland Cayrol, un politologue à l'époque proche du P.S.U., a ainsi caractérisé, en 1977, le nouveau P.S. comme « parti de la bourgeoisie avancée ». Un ancien dirigeant du P.S., Hugues Portelli, y voit, lui, le nouveau parti radical des classes moyennes. Il convient donc de discuter cette thèse. En précisant tout de suite que la notion de « parti ouvrier » n'est pas une notion sociologique. La composition sociale d'une formation politique n'est pas, loin de là, le seul élément qui détermine sa nature : l'origine de sa direction, la nature de son programme, les liens multiples qu'elle entretient tant avec la classe ouvrière qu'avec le mouvement ouvrier organisé entrent également en compte.
Tous les auteurs qui mettent aujourd'hui en cause la nature ouvrière du Parti Socialiste ont en commun, outre le fait qu'ils ne prennent généralement pas en compte l'ensemble des éléments constitutifs de la notion, le fait qu'ils font remonter ce changement de nature à la constitution du nouveau P.S., et donc qu'ils ne remettent apparemment pas en cause la nature ouvrière de la vieille S.F.I.O. Il convient donc d'abord de rechercher les forces qui, en envahissant la vieille carcasse social-démocrate, auraient provoqué cette transmutation. Sur le processus de construction du nouveau P.S. Rôle et nature de la Convention des Institutions Républicaines.
Beaucoup de problèmes ainsi posés renvoient au rôle et à la nature de la Convention des Institutions Républicaines, souvent présentée comme l'instrument principal (derrière François Mitterrand) du changement de nature qui marquerait le passage de la S.F.I.O. au P.S.
Nous avons déjà expliqué les conditions de la naissance de la C.I.R. Le verdict, au moment où François Mitterrand est candidat unique de la gauche à l'élection présidentielle, ne souffre guère de contestation. La C.I.R. est bel et bien une formation bourgeoise et François Mitterrand un candidat bourgeois.
Par contre, de 1965 au Congrès d'Epinay en 1971, l'analyse est plus complexe. C'est que François Mitterrand a dès lors fait très clairement le choix de l'Union de la gauche, et que ce choix a des conséquences quant à la trajectoire de la C.I.R.
En premier lieu, la direction se renouvelle sensiblement pendant cette période. Le groupe permanent est modifié à cinq reprises. On y voit apparaître Marc Paillet (qui vient du trotskysme... à grands pas, ce qui l'amènera assez loin), Claude Estier (qui, après avoir quitté la S.F.I.O. sur une base unitaire, a longtemps figuré parmi les compagnons de route du P.C.F.) ou de nouveaux venus, comme Pierre Joxe, qui se recommandent ouvertement du marxisme. Tout cela n'annule en rien la dominante des « républicains sincères », mais contribue à faire de la direction de la C.I.R. un « melting pot » aux contours plus difficilement définissables.
La base de la C.I.R. elle-même s'élargit, et sa composition sociale se diversifie. Les 12000 adhérents annoncés au Congrès d'Epinay sont probablement beaucoup moins nombreux en réalité. Et l'implantation locale tient largement à l'action de tel ou tel notable. Mais la répartition nationale des zones de force de la C.I.R. ne recouvre nullement pour autant les zones de force du radicalisme (le Sud-Ouest) ou de la démocratie chrétienne (l'Est et l'Ouest), mais bien plutôt le couloir rhodanien de la nouvelle classe ouvrière, et les départements du centre (Vienne, Corrèze, Indre) à vieille tradition social-démocrate.
Quant à sa composition sociale, une deuxième enquête effectuée en 1970 témoigne d'un recrutement plus diversifié. On trouve alors dans la C.I.R. une majorité absolue pour un conglomérat composé d'enseignants et de professions libérales, de cadres, de hauts fonctionnaires, de publicistes et ... de patrons, ce qui représente d'ailleurs assez bien la clientèle des clubs nés avant 1965. Mais, en dehors même des enseignants, on y trouve aussi une proportion nouvelle de salariés (ouvriers, employés, techniciens et fonctionnaires divers) qui doivent représenter environ le quart des effectifs.
Quant au programme de la C.I.R., il se précise et se gauchit. En mars 1966, un rapport de Marc Paillet aborde pour la première fois Pamel aborae pour la premiere 1ols la question des nationalisations. En juillet 1966, la C.I.R. se prononce pour la nationalisation du crédit. En septembre 1968, un rapport de Claude Estier parle de « pouvoir socialiste démocratique » et se prononce pour « l'appropriation collective des grands moyens de production ». En octobre 1968, aux Assises de Levallois-Perret, la C.I.R. se prononce pour « la socialisation des moyens essentiels d'investissement, de production et d'échange ». Enfin, en mai 1970, les Assises de St. Fons précisent que les réformes de structure avancées « ne visent pas à aménager le système capitaliste, mais à remplacer ce système capitaliste, à lui substituer un autre système, un autre modèle de société, fondé sur un certain nombre de principes clairs et non équivoques, qui définissent à nos yeux le socialisme ».
Bref, on peut estimer que les options prises par la C.I.R. à partir de 1965 (notamment en faveur de l'Union de la gauche) ont amené une diversification de son recrutement, un renouvellement partiel de sa direction et que tout cela a pesé sur ses choix programmatiques, qui tendent alors à se rapprocher des choix traditionnels d'un parti réformiste ouvrier. En 1971, la C.I.R. est encore sans doute une formation hybride, mais dont la dynamique fait que ses préoccupations sont de plus en plus tournées vers la masse des travailleurs et vers le mouvement ouvrier.
Le processus semble d'ailleurs s'être prolongé. On peut ainsi extraire d'une étude réalisée par Maurice Benassayag sur le comité directeur de 1973 les éléments comparatifs suivants :
Niveau enseignement secondaire Niveau enseignement supérieur Père ouvrier Père agriculteur Père cadre, profe sion libérale, enseignant, industri C.G.T. C.F.D.T. F.O. F.O. F.E.N.
Anciens
Ensemble des conventiondes membres du
C.D.
nels
44%
25%
56%
68%
39%
28%
6%
6%
33%
33% el
33%
15%
11%
27%
0%
15%
0%
15%
44%
44%
Ces données ne tranchent certes pas les questions d'appartenance de classe des membres du comité directeur. Les éléments ainsi fournis ne sous-entendent cependant pas une nature plus bourgeoise des anciens membres de la C.I.R. parmi la direction du P.S. Il est effectivement permis de se demander si ne se retrouvent pas maintenant à la tête du P.S. les éléments les moins « bourgeois » de l'ancienne C.I.R.
Les autres composantes de la reconstruction
Quand on recense les divers courants qui ont contribué à la reconstruction du P.S., l'attention se focalise généralement sur la C.I.R. et François Mitterrand, pour de bonnes et de mauvaises raisons. De bonnes, car le rôle personnel de François Mitterrand est peu contestable, ainsi que la latitude qu'il eut de placer ses fidèles à des postes de commande. De mauvaises, car le poids quantitatif de la C.I.R. à la création du nouveau P.S. fut largement surestimé, et sous-estimé l'apport des autres composantes, au niveau des adhérents comme au niveau des cadres intermédiaires qu'ils fournirent au nouveau P.S. De la même manière, il est absurde de se débarrasser de ces multiples courants en les rangeant sous l'étiquette « clubs ».
A la seule exception d'Objectif Socialiste dont le cas est complexe (puisqu'il résulte de la fusion entre des éléments de la gauche du M.R.P. et une première génération, avec André Jeanson, de dirigeants de la C.F.D.T.), tous ces « clubs » sont directement issus du mouvement ouvrier, et pour l'essentiel du P.S.U. dont l'effritement est permanent pendant toute cette période. Même quand Alain Savary fédérera dans I'U.G.R.G., non seulement sa propre association, celle de Robert Verdier et celle de Pierre Bérégovoy, mais aussi divers clubs de province à l'origine moins évidente (des clubs des Vosges, de Marseille, de Toulouse, et surtout le Cercle Tocqueville de Lyon), c'est l'état-major de l'ancien P.S.A. qui en assurera la direction effective. Certes, aucun de ces apports ne dépassera les quelques centaines d'adhérents. Au to- tal, ils en représentent quand même plusieurs milliers, et surtout, le nombre de cadres intermédiaires expérimentés qu'ils fournissent au nouveau P.S. est considérable. Permanence de l'apport S.F.I.O.
Enfin, il conviendrait de ne pas oublier, parmi ces diverses composantes... la S.F.I.O. elle-même. Car si on photographie le résultat du Congrès d'Epinay, c'est bien la S.F.I.O., certes éparpillée entre plusieurs tendances, qui reste la matrice principale. Le renouvellement de la direction est en effet bien moindre qu'on ne pourrait l'imaginer.
Situé dans la continuité de la S.F.I.O., le renouvellement de 1971 est certes important (46,91%) mais moindre que le renouvellement lié à l'épuration de la Libération (88,45%), moindre aussi que celui lié à la victoire de Guy Mollet en 1946 (61,37%), moindre que celui de la création formelle du nouveau P.S. en 1969 (49,18%) - que beaucoup de commentateurs avaient pourtant caractérisé à l'époque comme la continuation de la S.F.I.O. sous une autre forme - et, autre surprise, moindre même que le renouvellement du Congrès de Pau en 1975, qui vit l'entrée des rocardiens à la direction : 53,43%.
Quant aux composantes du comité directeur, les chiffres du Congrès d'Epinay (1971), date effective de création du nouveau P.S., sont significatifs. Les 80 membres du comité directeur se répartissent en effet ainsi : - 71% d'entre eux ont été membres de la S.F.I.O., 53% en viennent directement ; - 28% d'entre eux ont été membres du P.S.U., 27% en viennent directe- ment; - 21% d'entre eux ont été membres de clubs, 17% en viennent directement; - 2% d'entre eux ont été membres du Parti radical, 2% en viennent directement.
Enfin, si l'on veut prendre le concept de « direction » dans le sens plus large que nous avons souvent employé, les résultats vont dans le même sens. Les maires socialistes « sortants » en 1977 (c'est-à-dire élus en 1971, ou entre 1971 et 1977, à l'occasion de renouvellements partiels) sont à 87,5% d'anciens S.F.I.O. Et si l'on prend les maires élus en 1977, les anciens S.F.I.O. sont encore 56,4%. La nature actuelle du Parti Socialiste
Il ne paraît donc guère possible de faire du Congrès d'Epinay le moment où la S.F.I.O. ouvrière aurait cédé la place à un P.S. bourgeois. Il ne paraît pas non plus possible d'asseoir une caractérisation du P.S. comme bourgeois sur l'origine de ses composantes. La continuité se manifeste d'ailleurs aussi dans le domaine international : le P.S. aujourd'hui, comme la S.F.I.O. d'hier, est un membre actif de la Ile Internationale. Cette question n'est en rien secondaire : les conventionnels à Epinay, avaient d'ailleurs essayé, sans succès, de remettre en cause cette affiliation.
Ces remarques sont d'importance, car les partisans de cette thèse se doivent évidemment de préciser quand, et par quel processus, s'est opéré ce changement de nature. Il est peu probable, à notre avis, qu'un changement de cette ampleur puisse se faire de manière graduelle, sans heurts, et passer en quelque sorte inaperçu. Admettons cependant que ce processus ait pu progresser de manière sensible et s'étaler sur de longues années. Et examinons alors ce qu'il en est du P.S. aujourd'hui. Le programme
Tout le monde connaît la distinction faite couramment à la S.F.I.O. entre le « demain on rase gratis » des programmes et le froid cynisme de la gestion politique quand on est « aux affaires ». Ce n'est pas tant cette distinction qui nous intéresse : elle est d'ailleurs commune à bien des formations politiques. Pas plus que ne nous intéressent les aménagements que subit le programme entre le moment où il est voté par le congrès et, par exemple, la période électorale suivante. Il serait facile de dauber sur les distances que dut finalement prendre François Mitterrand avec le Projet socialiste lors de la dernière élection présidentielle. Mais là aussi, de telles variations ne sont pas constitutives de la nature d'une organisation. C'est l'analyse des programmes en eux-mêmes qui nous intéresse ici, car elle traduit et ce qu'il est possible d'obtenir du parti et à qui le parti souhaite s'adresser, au-delà des variations opportunistes auxquelles il se plie à tel ou tel moment. Il pourrait être intéressant d'étudier la démarche programmatique du P.S., de Changer la vie au Projet socialiste, en passant par la négociation du Programme commun et son actualisation. Mais, pour nous en tenir à la dernière étape, le Projet socialiste, il paraît tout à fait évident qu'il n'est pas constitutif d'un changement de nature du P.S.
Le Projet socialiste, dont la bourgeoisie a tenté de faire un épouvantail durant la campagne présidentielle de 1981, reste un programme réformiste ouvrier somme toute assez traditionnel : - des nationalisations, mais en nombre limité (en gros, celles déjà prévues dans le Programme Commun « amputées d'un certain nombre de filiales »), pour lesquelles on prévoit explicitement l'indemnisation des actionnaires, et auxquelles on n'assigne pas comme but la rupture avec l'économie du marché, mais, au contraire « de créer les meilleures conditions pour que s'épanouisse l'esprit d'entreprise » ; - une vision de la sortie de la crise par la relance de la consommation populaire, et par l'orientation de l'épargne vers l'investissement. Dans ce cadre, un certain nombre de mesures sociales sont annoncées : relèvement du SMIC, du minimum vieillesse, des prestations aux handicapés, des allocations familiales, etc. - une amélioration des conditions de travail (semaine de 35 h. sans diminution de rémunération, généralisation de la cinquième équipe, ralentissement des cadences, suppression à terme de l'emploi en continu...) débouchant sur un « nouveau modèle de développement » dont l'élément décisif est l'intervention des travailleurs « à tous les niveaux » ; - la volonté affirmée de « redéfinir les libertés traditionnelles et de leur donner les moyens de s'exercer » (développer l'accueil et l'ouverture de la société française aux populations immigrées, les admettre électeurs et éligibles aux élections municipales et départementales après 3 ans de résidence, instaurer la liberté d'association pour le contingent, supprimer les fichiers informatiques, respecter le droit d'asile, etc.) ; - Des remarques très générales sur la nécessité de « transformer l'Etat », mais qui n'aboutissent qu'à préconiser l'abrogation ou la modification des quelques dispositions de la Constitution « qui lui ont permis de s'arroger un pouvoir personnel » (Article 1, Article, 11, Article 19). - Une politique extérieure qui s'affirme « solidaire des luttes de libération dans le Tiers-Monde », mais dont l'axe réside dans la fidélité à l'Alliance Atlantique, « contrepoids nécessaire à la puissance soviétique en Europe ».
Beaucoup seront tentés de ne voir là qu'un théâtre d'ombres, le domaine des apparences. Ils n'ont pas forcément tort. Mais encore doit-on comprendre que dans ce domaine (la nature du parti), les apparences, ou, plus exactement, ce que l'on veut paraître, est très important. La nature de l'électorat
La composition de l'électorat est, parmi d'autres, un des indices du type de lien qu'entretient le parti avec les masses ouvrières. Cet électorat symbolise en effet à qui le parti s'adresse, quelle fraction de la population se reconnaît en lui, à qui il doit rendre des comptes, et ce d'autant plus que le parti est électoraliste.
Les éléments que nous avons donnés précédemment sur la composition actuelle de l'électorat socialiste attestent sa nature ouvrière. Mais dans la mesure où il n'existe pas de seuil reconnu au-delà duquel résiderait une nature ouvrière incontestée, il est intéressant d'examiner l'évolution de l'électorat. D'autant plus qu'en matière de sondages, l'évolution est souvent plus significative que la photographie à un moment donné. En considérant des résultats de sondage sur les élections législatives, on peut faire les remarques sui- vantes. 1) de 1952 à 1979, l'électorat du P.S. est de moins en moins composé d'inactifs. La proportion des employés, fonctionnaires et cadres moyens y progresse un peu (+ 4%) ainsi que le groupe des industriels, commerçants et professions libérales (+ 4% également), mais c'est surtout l'augmentation du groupe ouvrier qui est sensible (+ 14%). La proportion des agriculteurs, par contre, décroît sensiblement. 2) 1967, qui voit le P.C.F. et la F.G.D.S. passer un accord pour les législatives et approcher la majorité de quatre sièges, est marquée par d'importantes césures : la part des inactifs passe de 36 à 21%, tandis que montent le pourcentage des ouvriers (de 21 à 33%), ainsi que celui des industriels, commerçants et professions libérales (de 10 à 14%). 3) Par contre, ce n'est qu'en 1973, après Mai 68 et après la signature du Programme commun de gouvernement, qu'augmente la proportion des employés, des fonctionnaires et des cadres moyens (ils passent de 18% à 23%), tandis que diminue brutalement la part des agriculteurs (de 14% à 5%).
En ce qui concerne l'évolution de la proportion d'électeurs du P.S. à l'intérieur de chaque groupe social, on peut faire les remarques suivantes : 1) De 1946 à 1978, le poids électoral du P.S. augmente chez les ouvriers et chez les employés (+ 5% pour les ouvriers, + 9% pour les employés), ainsi que chez les paysans. Il diminue chez les industriels, commerçants, professions libérales ainsi que chez les inactifs. La comparaison entre les deux modes de sondage est précieuse : ce n'est pas le poids du P.S. qui a diminué dans la paysannerie, mais le pourcentage de paysans dans l'électorat qui a baissé. Et ce n'est pas tant l'influence électorale du P.S. dans la catégorie, il est vrai hétéroclite, des industriels, commerçants et professions libérales et cadres supérieurs qui a augmenté, mais le pourcentage que représentait cette catégorie dans l'électorat qui a fortement crû depuis 1946. 2) De 1946 à 1962, le poids électoral du P.S diminue dans toutes les catégories sociales, à une exception près. Certes, cette diminution vient des pertes électorales globales que connaît le P.S. durant cette période. Mais il n'en est que plus remarquable que l'exception concerne la catégorie des industriels, commerçants, professions libérales... La chute électorale du P.S. pendant cette période se traduit ainsi : - 2% chez les ouvriers, - 2% chez les employés, - 4% chez les agriculteurs et + 1% chez les industriels, commerçants, professions libérales...
A l'inverse des thèses d'Hugues Portelli, c'est en termes de redressement qu'il faut analyser les années qui viennent immédiatement après le Congrès d'Epinay. Le poids électoral du P.S. en 1978 est, chez les ouvriers, supérieur de 7% à celui de 1962, de 5% à celui de 1946. Chez les employés, il est supérieur de 11% à celui de 1962, et de 9% à celui de 1946. La composition sociale du parti
Au-delà du constat le plus récent, la question doit ici être également posée : l'organisation social-démocrate a-t-elle au fil des ans, perdu sa substance ouvrière, s'estelle vue investie à un tel rythme par d'autres couches ou classes qu'il convient de constater ou de pronostiquer la perte de sa nature ouvrière ? Portelli, par exemple, explique que c'est depuis Epinay qu'il y a eu « l'irrésistible ascension des nouvelles classes moyennes salariées » dans le P.S., catégorie dans laquelle il inclut les cadres supérieurs et les professions libérales. Il est donc intéressant de comparer les augmente, elle, très sensiblement. Seulement cette catégorie est confuse dans le sondage de 1973 : ce n'est pas tout à fait la même chose selon qu'y augmente la part des commerçants ou celle des emplovés. Or, l'évolution entre 1951 et 1973 donne quelques indications : les artisans et commerçants passent de 25,5% à 10,1% tandis que le bloc - non différenciable ici - des employés, cadres moyens et enseignants de tous grades passe de 28,5% à 53,4%. Il est probable que l'évolution de 1969 à 1973 n'est en tout cas pas l'exact contraire de cette évolution générale. L'évolution après Epinay traduirait alors à la fois et l'audience accrue du P.S. dans certaines couches de la petite bourgeoisie et un recrutement nouveau dans les couches « tertiarisées » de la classe ouvrière.
En tout cas, deux ans seulement après Epinay, et un an après la signature du Programme commun, il est clair que le P.S. n'en est qu'au début de son chemin : la courbe en est cependant dessinée, et elle ne matérialise nullement l'apparition d'un nouveau parti bourgeois.
Le seul élément d'appréciation dont on dispose après 1973 - l'étude des délégués aux congrès - confirme d'autant plus ce sentiment qu'il s'agit d'un mécanisme de sélection facilitant les discriminations socioprofessionnelles. De 1973 à 1981, on peut en effet noter une légère progression des catégories liées à la nouvelle petite bourgeoisie, mais ceuc progression se fait aux dépens de la petite bourgeoisie traditionnelle, et, surtout, de la bourgeoisie. Le pourcentage des délégués que l'on peut classer dans la classe ouvrière, au sens large de ce terme, reste lui à peu près stable.
quelques sondages dont sons.
1951 Bourgeoisie 3,2% Petite bourgeoisie 44,6%
Agriculteurs 8,7% Ouvriers 43,8% nous dispo1969 1973 18% 8,2% 53% 62,3% 7% 11,3% 22% 18,2%
Il apparaît clairement que, de 1951 à 1969, c'est-à-dire à la veille du Congrès d'Epinay, la modification de la composition sociale du P.S. s'est traduite par : - une perte de substance des « ouvriers » (au sens de travailleurs manuels) dont le pourcentage diminue de moitié ; - une poussée très forte de la « bourgeoisie », dont le pourcentage est multiplié par 5 ; - une poussée sensible de la catégorie ambiguë de la « petite bourgeoisie » dont le pourcentage augmente de 8%.
Par contre, l'évolution de 1969 à 1973 ne confirme nullement que ces modifications sont accélérées par le Congrès d'Epinay, ni même que l'évolution continue de manière linéaire : - l'importance de la « bourgeoisie » diminue de moitié ; - la part des ouvriers continue de décroître, mais sans que l'on puisse dire que le rythme de cette diminution ait sensiblement augmenté depuis Epinay ; - la part des agriculteurs se redresse, dépassant même sensiblement celle de 1951 ; - la part de la « petite bourgeoisie »
La nature de la direction
Si l'exclusion de la classe ouvrière au fur et à mesure que l'on avance dans la hiérarchie du Parti Socialiste est un fait, ce n'est pas là pour autant un phénomène récent, et il est difficile, là aussi, de faire remonter à Epinay une mutation décisive.
Si l'on examine les modifications de la composition du Comité Directeur après Epinay, on voit en effet que celles-ci se font aux dépens des ouvriers, mais aussi aux dépens des couches bourgeoises (cadres supérieurs et industriels), de la petite bourgeoisie traditionnelle (artisans, commerçants, agriculteurs) et même d'une fraction de la nouvelle petite bourgeoisie (les professions libérales). En profitent les enseignants et la catégorie complexe des employés, cadres moyens, techniciens, etc.
En ce qui concerne le groupe parlementaire, deux phases peuvent être distinguées. L'immédiat après Epinay est marqué par la chute de la représentation de la petite bourgeoisie traditionnelle, de la classe ouvrière, mais aussi des professions libérales. Augmente, par contre, la représentation des cadres supérieurs et des enseignants. A l'échéance de 1981 par contre, si la perte d'influence de la petite bourgeoisie traditionnelle et des professions libérales se confirme, on note un léger redressement des catégories liées à la classe ouvrière, au profit surtout du conglomérat employés - cadres moyens. Le pourcentage de cadres supérieurs diminue, tandis que continue à augmenter celui des enseignants, qui frôle la majorité absolue des députés.
Epinay n'a donc pas marqué un « tournant » quant à la composition sociale de la direction, mais par contre l'érosion de la représentation des couches populaires n'a cessé de se poursuivre, à l'intérieur même d'ailleurs des grandes catégories : les professeurs remplacent peu à peu les instituteurs, les employés se substituent aux ouvriers, et les cadres moyens aux employés.
La direction du P.S. est donc très majoritairement composée de dirigeants appartenant aux classes moyennes, et plus spécialement à la nouvelle petite bourgeoisie. Mais si, après l'origine sociale de la direction, on voit son origine politique, il est erroné d'en tirer la conclusion, propre à Portelli, que ces dirigeants : « ont fait leurs premières armées dans les clubs politiques qui recrutaient dans ces couches sociales durant les années 60 ». Car si on considère les quatre courants qui se partagent aujourd'hui le P.S., leur origine ouvrière est justement indiscutable.
On peut certes considérer formellement le C.E.R.E.S. comme un club. Mais à condition de préciser quand même que c'est un club tout à fait particulier, né dans la S.F.I.O., avec un personnel dirigeant qui avait fait le pari de la reconstruction à partir d'un travail interne à la S.F.I.O., et qui se réclame du marxisme.
Les choses sont encore plus simples pour le courant Mauroy qui représente la continuité de la S.F.I.O. et de son appareil à travers le nouveau P.S.
Il n'est guère sérieux de contester que le courant rocardien, lui, est bel et bien un courant du mouvement ouvrier, forgé pour l'essentiel à travers l'expérience du P.S.U., lié à la démarche de la direction C.F.D.T.
Reste le courant majoritaire qui s'est constitué autour de François Mitterrand. Certes, les anciens conventionnels continuent à y être nom- breux, mais la sélection naturelle s'est plutôt faite, nous l'avons vu, au profit des éléments politiquement les plus « unitaires » et socialement les moins bourgeois. Et surtout, le courant Mitterrand s'est grossi d'affluents ayant d'autres origines : Gaston Deferre et sa fédération des Bouches-du-Rhône, Jean Poperen et ses amis de l'U.G.S.C., Pierre Bérégovoy et d'autres encore... A travers ces apports, on peut par exemple remarquer que la plupart des militants socialistes qui occupent des responsabilités à la C.G.T. sont partie prenante du courant majoritaire. Ajoutons que les couches successives de « sabras » qui ont rejoint le courant Mitterrand l'ont fait sur une ligne unitaire, voire en affichant parfois des convictions marxistes. Tout cela pèse plus que le ralliement de Jacques Delors au courant Mitterrand (ou que celui d'Edgard Pisani au courant Rocard). Que cela ait en tout cas profondément, bouleversé le courant initial de François Mitterrand, la hiérarchie du parti telle que l'a peu à peu ordonnée le courant majoritaire suffit à le démontrer.
UN PARTI
SOCIAL-DÉMOCRATE
Mais si nombreux soient ceux qui contestent la nature ouvrière du P.S., tout aussi nombreux sont ceux qui nient sa nature social-démocrate. Si pour les uns cette constatation ressort de l'origine même du mouvement ouvrier français - la S.F.I.O. pour eux n'a jamais correspondu au modèle social-démocrate -pour les autres la mutation remonte à Epinay : abandonnant les tentations désuètes de la vieille socialdémocratie, c'est un parti de « type nouveau » qui est alors apparu, différent à la fois des organisations bolcheviques et staliniennes (les auteurs ne font en général pas très bien la différence) que des organisations social-démocrates. Ce socialisme « du troisième type », dont Maurice Duverger s'est fait l'apôtre, revêt des contours bien flous. Mais la notion plaît à l'intérieur même du Parti Socialiste, où rares sont les militants qui acceptent le label social-démocrate.
Les défenseurs de cette thèse font en règle générale tous la même erreur : ils identifient la caractéristique « social-démocrate » avec un mode d'organisation, une « forme », qui est celle prise par les grands partis ouvriers de l'Europe du Nord. Il suffit alors de décrire les caractéristiques de ces partis : rapports organiques et structurels avec les organisations syndicales, liens multiples avec un vaste réseau de mutuelles, d'associations, de coopératives (en y ajoutant au besoin, selon les périodes, une base majoritairement ouvrière, et l'hégémonie à gauche), de constater que cette description ne s'applique pas à la situation française, et le tour est joué.
Mais tout le problème est justement que la « nature » social-démocrate ne s'épuise pas dans une forme organisationnelle précise : elle est d'abord une caractérisation politique. Celle-ci a certes des conséquences organisationnelles. Mais seuls les européocentristes invétérés peuvent ignorer que ces conséquences organisationnelles ne forment nullement un modèle univoque, global, identifiable et repérable en tant que tel. Bien au contraire les conséquences organisationnelles du choix social-démocrate sont profondément médiatisées par les conditions propres à chaque pays, déterminées en grande partie par le degré inégal de l'accumulation capitaliste.
C'est d'abord dans le large champ du réformisme qu'il convient de situer la social-démocratie. En ce sens, la rupture intervenue au niveau mondial à l'occasion de la guerre de 14-18, et qui se traduit par la création de la Troisième Internationale, reste fondamentale. Elle délimite clairement un camp révolutionnaire, et un camp réformiste. Le réformisme, tel qu'il se cristallise alors, repose comme toute sur quelques idées simples : la première est que l'Etat est neutre, qu'il n'est plus nécessaire de le détruire, mais qu'il peut aussi bien servir les intérêts du prolétariat qu'il a servi ceux de la bourgeoisie. La deuxième est que, du coup, la lutte révolutionnaire n'est plus nécessaire. Une autre démarche existe, certes plus lente, mais qui peut éliminer et les risques encourus en cas d'échec, et le coût qui accompagnerait le succès. HIl suffit somme toute de conquérir l'Etat de l'intérieur, par une pression électorale et parlementaire croissante, de « convaincre plutôt que de contraindre » des secteurs de plus en plus importants de la bourgeoisie de l'intérêt des réformes, jusqu'à ce que l'accumulation de celles-ci ait de fait créé une société socialiste, sans heurts et sans résistances. Bref, l'idée que si l'on fait cuire le cochon à tout petit feu, il ne s'en rendra pas compte et ne criera pas. Cette distinction fondamentale rend vaine toute recherche de l'identité de la social-démocratie dans un prétendu fonds commun entre les organisations social-démocrates et les partis léninistes des années 20, comme le propose Michel Rocard. Que la dégénérescence stalinienne ait ensuite ramené les partis communistes dans le giron du réformisme ne change rien à cette séparation fondamentale. Elle oblige par contre à délimiter la social-démocratie comme une composante spécifique du camp du réformisme qui, au-delà des caractéristiques communes, a ses traits particuliers, que l'on peut essayer de cerner en voyant dans quelle mesure ils s'appliquent au Parti Socialiste français. Les organisations social-démocrates sont des organisations qui « révisent » le marxisme en pratique et en théorie.
Au niveau international, cette révision est manifeste dès la création de l'Internationale Ouvrière Socialiste, après la guerre de 1914-1918. Elle est explicite quand se reconstitue à nouveau, après la guerre de 1939-1945, l'Internationale Socialiste. Celle-ci se prononce désormais (en 1951) pour la « démocratie sociale », une meilleure redistribution des richesses et un secteur privé en expansion. Aussitôt après, c'est la social-démocratie néerlandaise qui enlève toute référence à la lutte de classes dans ses statuts. En 1959, à Bad-Godesberg, c'est le S.P.D. allemand qui se prononce pour « la protection de la propriété privée ». En 1962, c'est l'Internationale ellemême qui enlève toute référence à l'exploitation pour la remplacer par « égalité des chances ».
Dans bien des pays, et dans l'internationale elle-même, ce révisionnisme « ouvert » n'a pu s'imposer qu'à travers des conflits constants entre « révisionnistes » et orthodoxes. Mais il serait cependant erroné de définir le rôle des courants orthodoxes, comme on le fait trop souvent, par le double jeu du révisionnisme pratique et de l'orthodoxie théorique : à leur manière, ils ont également contribué à la révision de la théorie. En France, c'est la majorité molletiste de 1969 - deux ans avant Epinay - qui fait approdver une « déclaration des principes » du Parti Socialiste (toujours en vigueur) d'où a disparu l'expression « lutte de classes ».
C'est pourquoi il est fallacieux de réduire, comme le font les popéreniens du P.S., le révisionnisme au « modernisme » des rocardiens et de la « deuxième gauche ». On a certes toujours besoin d'un plus révisionniste que soi. Mais la réalité est que le révisionnisme assumé est aujourd'hui un phénomène global qui affecte l'ensemble des formations social-démocrates. Dans tous les partis sociaux-démocrates existent encore aujourd'hui des individus et des courants qui se réclament du marxisme. Mais aucun des partis membres de l'Internationale Socialiste ne se présente plus aujourd'hui comme un parti marxiste: au mieux, la référence est mentionnée parmi d'autres. Le P.S. français ne se distingue en rien dans ce domaine.
L'économisme est également une caractéristique des organisations social-démocrates : aux syndicats l'activité revendicative et l'animation des luttes ouvrières, au parti, la politique, le plus souvent réduite à l'activité électorale et parlementaire. Cette conception a effectivement entraîné une conséquence organisationnelle : le refus de s'organiser prioritairement sur les lieux de travail (là n'est pas le centre de gravité de l'activité du parti et il importe de respecter la division du travail instaurée avec les syndicats) et la préférence donnée à l'organisation sur le lieu d'habitation, coîncidant si possible avec le circonscription électorale : c'est bien dans les élections que réside en effet le centre de gravité de l'activité du parti. En France, le Parti Socialiste a 5% de ses membres organisés prioritairement - c'est-à-dire en sections -sur les entreprises.
L'électoralisme est également une caractéristique des organisations social-démocrates. Loin de considérer les campagnes électorales comme un moment privilégié de propagande, et leur résultat comme un reflet déformé du rapport de forces entre les classes, ils voient dans le « suffrage universel » le seul moyen d'accéder au pouvoir. Cette conception permet de justifier toutes les dilutions du programme : le sentiment finit par l'emporter qu'il est souhaitable de ne mécontenter personne, qu'il faut au contraire « ratisser large », puisque l'objectif est d'avoir le maximum d'élus. L'appel aux cabinets d'études et aux « spécialistes » des campagnes électorales qu'a systématisé le P.S., notamment pour les campagnes présidentielles de 1974 et 1981, n'est que la conséquence logique de ce choix. Non que ce recours soit en soi scandaleux : mais la tâche à laquelle s'attellent les publicitaires n'est pas : « comment faire comprendre le programme du parti », mais : « quel 'profil' doit adopter le candidat pour avoir le maximum de voix ». Les organisations social-démocrates ont abandonné toute perspective internationaliste
Elles n'ont plus, et depuis fort longtemps, de point de vue global sur la lutte de classes à l'échelon mondial et l'Internationale se définit elle-même aujourd'hui comme un lieu d'échanges et de confrontations, où chacun s'exprime à partir de ses propres intérêts nationaux. La diver- sité des positions qui s'expriment sur les questions du Moyen-Orient est aujourd'hui la meilleure illustration de cette situation. Les organisations social-démocrates ont ainsi été amenées à soutenir, voire à mettre en œuvre elles-mêmes les politiques coloniales de leur propre impérialisme, en réservant leurs déclarations anti-colonialistes pour ce qui se passait dans le pays voisin.
A partir de la guerre froide, les social-démocraties ont toutes choisi le camp du « monde libre », c'est-àdire le bloc dirigé par l'impérialisme dominant, celui des Etats-Unis d'Amérique. Elles ont ainsi cautionné, de la Corée au Vietnam, le rôle de gendarme contre-révolutionnaire que s'arrogeait au plan mondial l'impérialisme américain. Les liens ainsi créés ont été suffisamment forts pour que, quand un certain nombre de bourgeoisies européennes envisageaient de distendre l'alliance militaire qui les unissait aux EtatsUnis, l'Internationale Socialiste affirmait, en 1962 : « Les partis socialistes démocratiques des pays membres de l'OTAN considèrent que cette alliance est un puissant rempart de paix et se déclarent fermement déterminés à la soutenir ».
A partir des années 1970, en fonction de l'affaiblissement de l'impérialisme américain consécutif à sa défaite au Vietnam, l'Internationale Socialiste dut prendre le relais et assurer un rôle propre dans certaines parties du monde. Le « cousinage » avec l'impérialisme américain ne s'est pour autant pas démenti, même si le degré de ce cousinage varie selon les pays. Ainsi, après une rencontre, à Latché, des dirigeants de l'Internationale, ce sont les socialistes espagnols qui estimaient que, décidément, les socialistes français étaient bien plus « atlantistes » que la social-démocratie allemande.
Les partis sociaux-démocrates ne sont pas seuls à avoir abandonné la pratique de l'internationalisme prolétarien. C'est également le cas des partis staliniens. Mais si, pour ces derniers, la solution de rechange a été la défense tous azimuts des intérêts d'Etat de l'Union Soviétique, pour les organisations socialdémocrates, cela a été le repli sur la défense des intérêts nationaux. Les résultats de cette politique sont parfaitement évidents au niveau des conflits qui opposent entre elles les organisations social-démocrates sur les problèmes du Marché Commun, comme sur l'implantation des missiles américains en Europe.
Cette politique est la plupart du temps présentée comme la prise en compte des intérêts du prolétariat national. Dans les faits, elle consiste, au nom de « l'intérêt national », à ce que chaque parti socialdémocrate s'aligne sur les intérêts de sa bourgeoisie respective. A chaque grande crise internationale, les directions social-démocrates se sont ainsi rangées du côté des « patriotes » et des chauvins, le dernier exemple en date étant l'attitude des travaillistes anglais au moment du conflit des Malouines. Une telle orientation a évidemment largement facilité la « collaboration de classe » que pratique quotidiennement la social-démocratie. En temps ordinaires, celle-ci prend le visage du consensus, du compromis ou de la pause. Mais dans des périodes plus graves, la social-démocratie n'hésite pas à faire elle-même le travail de la bourgeoisie, qu'il s'agisse de restreindre des libertés démocratiques ou d'appliquer les plans d'austérité, tant il est vrai qu'elle préfère le maintien du statu-quo - et donc de ses privilèges - aux risques de bouleversement qu'entraînerait une crise révolutionnaire.
La bureaucratie que secrètent les organisations social-démocrates a également ses caractères spécifiques. Du fait même qu'elle ait mis au centre de ses préoccupations les échéances électorales et l'activité militante intermittente qu'elle suppose, la social-démocratie a créé un type d'organisation où les liens des militants avec le parti sont assez lâches, peu comparables en tout cas à ceux qui existent dans une organisation « d'avant-garde ». Cela se voit au niveau de l'intensité de l'activité militante, et de la discipline dans l'action, mais aussi dans la faible participation à l'élaboration de la politique du parti et dans les difficultés à contrôler réellement ce que font les dirigeants. De plus ceux-ci sont en quelque sorte sélectionnés en fonction des tâches qui les attendent. Un parti qui fait des luttes ouvrières son centre de gravité aura tendance à sélectionner des dirigeants capables de les animer. Un parti qui met au centre de ses préoccupations les activités électorales aura tendance à sélectionner des dirigeants aptes à remplir des fonctions de représentation, capables de s'intégrer dans les fonctions que secrète l'appareil d'Etat, suffisamment souples pour gérer les intérêts souvent contradictoires que recouvre le patrimoine électoral. Dans les couches sociales qui secrètent le plus facilement ce type de dirigeants, les organisations socialdémocrates trouveront des gens « qui ont du temps » : elles auront moins besoin que d'autres de se doter de « permanents » rétribués.
Bien sûr cet appareil garde les traits principaux de toutes les bureaucraties que secrètent les organisations ouvrières : au premier chef le conservatisme, la crainte de prendre des risques, le fait que les intérêts de l'appareil sont peu à peu pris pour ceux du parti, puis pour les intérêts particuliers des membres du parti, l'hostilité à tout ce qui risque de remettre en cause leurs privilèges. Mais certains de ses traits seront plus accentués : une moindre origine (sociale) ouvrière, une grande autonomie à l'égard du parti, une fréquentation assidue des institutions bourgeoises les plus corruptrices, un caractère moins stable que celui des partis staliniens (ou des organisations syndicales), une assez grande perméabilité aux influences bourgeoises et petites bourgeoises, un grand attachement aux places obtenues dans les institutions bourgeoises.
Jacques Kergoat