Documents de la IVe Internationale

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La revue › 3e série n° 11

Lénine et la jeunesse

Philippe Andréa · Quatrième Internationale, 3e série n° 11 · juin-juillet-août 1983 · p. 75-81 · 3 570 mots

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L'absence des libertés démocratiques dans la Russie tsariste ne permet pas au parti ouvrier social-démocrate, à sa fraction bolchévique comme à sa fraction menchévique, de fonder une organisation de jeunesse indépendante.

L'organisation de jeunesse liée au parti bolchévique, le Komsomol, ne sera crée qu'après la révolution d'octobre à la fin de l'année 1918. Néanmoins, dès ses premiers écrits Lénine s'intéresse à la question jeune sous trois angles.

Il consacre de nombreux textes à la question étudiante qui occupe à deux reprises le devant de la scène dans la Russie d'avant 1914.Il intégre la question jeune à sa bataille pour la construction d'un parti ouvrier centralisé et cela dès 1899. Enfin Lénine est amené à polémiquer contre la droite de la social-démocratie allemande en 1907 et 1908 à propos de l'antimilitarisme et des tâches des organisations de jeunesse en la matière.

Au travers de ces différentes prises de position se dessine une conception unifiée du rôle de jeunesse qui lui permettra de synthétiser sa conception de l'organisation de jeunesse, qui s'imposera dans la Illème Internationale en 1921.

LE RÔLE DES ETUDIANTS

EN RUSSIE

C'est en 1899 que les premières organisations étudiantes apparaissent en Russie (1).Au mois de février la répression policière entraine une grève générale des étudiants de St-Pétersbourg puis de toute la Russie.Suite à l'arrestation d'étudiants et à leur envoi forcé à l'armée, le mouvement s'étend à des couches de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie qui manifestent en solidarité avec la lutte des étudiants.

En 1901-1902, le mouvement étudiant continue à se développer, alors que des grèves ouvrières apparaissent de plus en plus nombreuses. En février 1901, de grandes manifestations de rue sont organisées pour le 40ème anniversaire de l'abolition du servage.Des barricades sont dressées dans les rues de Moscou contre les régiments de cosaques qui attaquent les cortèges.De plus en plus d'ouvriers participent aux affrontements. L'année 1903 verra se multiplier les grèves ouvrières.Ainsi estime-t-on que plus de 250 000 travailleurs participent à la grande vague de grève qui s'étend à toute la Russie en juillet 1903.

Sentant la terre bouger sous ses pieds la bourgeoisie libérale lance une campagne en novembre-décembre1904 afin d'obtenir du gouvernement certaines libertés démocratiques.Ne voulant en aucun cas appeler les masses à se mobiliser, la bourgeoisie libérale se contente d'organiser une série «de banquets, de motions, de déclarations, de protestations, de mémoires et de pétitions»(Trotsky, 1905,p.68).Sur les mêmes objectifs les étudiants décidèrent eux d'organiser deux manifestations de rue. Utilisant d'autres méthodes, les étudiants sont isolés et soumis à une violente répression.Mais il s'agit du début de la révolution de 1905 : ce sont les premières manifestations politiques «après le long silence politique que la guerre avait causé, dans la grave situation intérieure qui avait été la conséquence de la débacle militaire». (Trotsky, 1905,p.69).

La deuxième vague de la révolution de 1905, en octobre, commence aussi dans les universités. De grands meetings populaires y sont organisés à St-Pétersbourg et à Kiev.Les orateurs de la social-démocratie y sont particuliè- rement écoutés et des milliers d'ouvriers y participent.

Les étudiant joueront un rôle important pendant toute la révolution de 1905, en particulier dans les combats de rues de Moscou au mois de décembre.

Après la révolution de 1905, une période de plusieurs années de reflux s'étend sur toute la Russie pour le mouvement étudiant comme pour le mouvement ouvrier.Mais en 1910 de nouvelles manifestations étudiantes éclatent à l'occasion de la mort de Léon Tolstoi et de la mort de Muromtsev (ancien président de la Douma d'Etat).

Une grève étudiante éclate en 1911 contre la répresson et s'étend à toute la Russie.

Ce renouveau du mouvement étudiant correspond à un réveil de la classe ouvrière russe.Si en 1910 le nombre de grévistes était de 46 623, il passe à 105 110 en 1911, ce que souligne la conférence de janvier 1912 du parti bolchévique

Dès le début, Lénine accorde une grande importance au mouvement étudiant.Dans son combat contre la tendance «économiste» (2) au sein de la sociadémocratie, en particulier dans son livre «Que Faire ? » qu'il écrit en 1902, il souligne que l'Iskra, le journal qu'il dirige, est le seul des journaux de la social-démocratie à avoir soutenu la lutte des étudiants.

Il constate à cette même date qu' après trois ans de luttes intermittentes et l'incapacité du gouvernement à tenir les promesses faites, les luttes étudiantes au départ «académiques» (c'est à dire sur des revendications proprement universitaires) se transforment en luttes politiques. Les luttes étudiantes peuvent alors servir «d'accélérateurs» à la mobilisation des autres couches de la société contre le tsarisme

En 1903 il revient en détail sur cette question dans une polémique avec les socialistes révolutionnaires (3).Il découpe le mouvement étudiant en quatre grands groupes : les indifférents, les académistes prêts à se mobiliser sur des revendications universitaires, les réactionnaires et les révolutionnaires. Pour Lénine, les étudiants constituent «la partie des intellectuels qui reflète et exprime le développement des intérêts de classes et des groupements politiques de toute la société».Ainsi les académistes qui veulent limiter les luttes étudiantes à des objectifs purement universitaires sont «la large assise des libéraux».

Lénine préconise d'une part de regrouper les étudiants social-démocrates dans des cercles spécifiques du parti (ce qu'il défend dans une résolution soumise au 2ème congrès du parti, en 1903) et d'autre part de travailler à gagner la majorité dans les organisations de masse étudiantes, en se battant pour «élargir, rendre plus conscient» tout mouvement seulement démocratique ou seulement académique. Lénine précise : «S'il en est qui confinent les cercles dans la défense d'intérêts étroitement universitaires, la lutte entre eux et ceux qui prêchent non pas le rétrecissement mais l'élargissement des intérêts, est non moins nécessaire et obligatoire ».

Le regroupement des étudiants socialdémocrates par ailleurs «ne signifie nullement la rupture des associations professionnelles et universitaires».

Tirant le bilan des combats de rue à Moscou, à la fin de l'année 1905, Lénine revient sur la définition du mouvement étudiant, comme mouvement social partie prenante des combats révolutionnaires. C'est à l'époque où Lénine élabore sa conception de la révolution russe : la révolution sera bourgeoise, mais les forces motrices seront constituées par le prolétariat et la paysannerie. C'est la force numériquement écrasante des masses paysannes qui donnera à la révolution russe son caractère «démocratique».Quant à la bourgeoisie et à ses partis, Lénine écarte toute alliance avec eux : ils sont prêts à toutes les transactions possibles avec l'autocratie, par peur du mouvement des masses comme l'a montré la révolution de 1905:

C'est dans ce cadre que Lénine détinit le mouvement étudiant comme « l'avant-garde de toutes les forces démocratiques », ou encore comme « l' avant-garde de la démocratie bourgeoise » qui « préfigure » des forces beaucoup plus larges : celles de la paysannerie.

Il fera la même analyse en 1912 à la 6ème conférence du POSDR où il insiste sur l'importance des manifestations étudiantes qui font partie de la «démocratie bourgeoise urbaine ».Il parle encore à propos des étudiants des « détachements légers de la démocratie bourgeoise»!

Ainsi le mouvement étudiant pris dans son ensemble est conçu comme un allié démocratique du prolétariat, même si Lénine se bat pour accélérer les différenciations en son sein, car le mouvement est aussi le reflet de tous les « groupes » agissant dans la société.

Pour Lénine le mouvement étudiant est enfin l'écho amplifié de ce qui se passe dans les profondeurs de la société.

En 1908 Lénine analyse la grève des étudiants de St-Pétersbourg et de plusieurs autres villes (4) comme un signe « avant-coureur » d'une recomposition générale du mouvement de la classe ouvrière. Les étudiants sont en effet la partie la moins enracinée matériellement de l'intelligentsia, la plus » indépendante », tout en maintenant une série de liens avec les couches sociales dont ils sont issus. Ainsi la volonté de lutte de la classe ouvrière se transmet aux autres classes et suscite « immédiatement » un « élan inoui» chez les étudiants.

Constatant cela, Lénine ira jusqu'à se poser la question : « Peut-être P' histoire imposera-t-elle aux étudiants le rôle de promoteurs aussi dans la mêlée décisive ?» (5).C'est cette analyse qui permet à Lénine d'écrire que même si les manifestations de 1910 sont essentiellement composées d'étudiants, ce sont en fait « les ouvriers qui commencent » mais se mettent en mouvement plus lentement (6). Trotsky écrira de la même manière dans « Staline » (tome 1 -page 262) : «Grâce à la montée industrielle, la classe ouvrière sortait peu à peu de sa torpeur. Pourtant, avant que les procès moléculaires dans les masses eussent pu s'exprmer ouvertement, ils venaient donner une certaine vigueur aux étudiants à travers les couches sociales intermédiaires. Grâce au fait que la jeunesse universitaire était bien plus prompte à se mettre en mouvement, la reprise se manifestait avant tout par des troubles parmi les étudiants. Pourtant, il était clair d'avance, pour l' observateur exercé, que les manifestations d'intellectuels n'étaient que le symptôme de procès bien plus profonds et importants dans le prolétariat.

CONSTRUIRE LE PARTI

AVEC LES NOUVELLES GÉNÉRATIONS

Dès les années 1900, Lénine va constater l'afflux de jeunes au parti social-démocrate. Dans « Que Faire ? » il souligne la rapidité avec laquelle surgissent les cercles de jeunes du POSDR. En 1902 Lénine rédige un tract à destination des lycéens pour les appeler à transformer leur organisation en organisation social-démocrate. En même temps il mène bataille au sein du parti pour l'ouverture de celui-ci aux jeunes et aux travailleurs dans cette période de politisation intense qui va déboucher sur l'année 1905.Il insiste sur le fait que les jeunes apprendront de leur expérience (7).Au congrès de la fraction bolchévique qui a lieu au printemps

1905, il est battu par ceux qui s'abritent derrière certaines formules de « Que Faire ? » pour défendre une conception élitiste du parti.

Sa défaite au congrès de 1905 n'empêchera pas Lénine de revenir à la charge. Dans « La crise du menchévisme » (8), écrit en décembre 1906, il répond à une brochure du menchévique Larine. Après avoir polémiqué sur l'alliance de classes entre les ouvriers et les paysans, la question de l'insurrection et la théorie de la passivité qui est finalement celle des menchéviques qui font alors l'apologie de l'action légale, Lénine écrit : « Larine se plaint de voir, par exemple, que dans notre parti, c'est la jeunesse ouvrière qui prédomine, que nous comptons peu d'ouvriers chargés de famille et que ces derniers nous quittent souvent. Ces doléances d'un opportuniste russe m'ont rappelé un certain passage d'Engels (dans la question du logement, je crois « Zur Wohnungsfrage » ). Répliquant aux platitudes d'un professeur bourgeois, d'un cadet allemand, Engels écrivait à peu près: n'est il pas tout naturel que, dans notre parti de révolution, ce soit la jeunesse qui prédomine ? Nous sommes le parti de l'avenir, et l'avenir appartient à la jeunesse. Nous sommes un parti de novateurs et la jeunesse suit toujours de préférence les novateurs. Nous sommes un parti qui combat avec abnégation un vieux régime pourri. La jeunesse sera toujours la première à marcher pour une lutte où il faut faire don de soi.

Larine lui même avoue sans s'en apercevoir, pourquoi il déplore le manque de gens chargés de famille et las de se battre.Si le parti comptait beaucoup d'hommes de cette espèce là, il serait « plus difficile à mettre en branle et cela préviendrait toute aventure politique ».

A la bonne heure mon bon Larine !

Pourquoi finasser et se duper soi-même ? Ce qu'il vous faut ce n'est pas un parti d'avant-garde, c'est un parti d' arrière-garde afin qu'il soit plus difficile à mettre en branle. C'est ce qu'il fallait dire sans détours ! ».

C'est à partir des caractéristiques psychologiques de la jeunesse que Lénine justifie la composition du parti révolutionnaire.

Cette polémique recouvre une réalité : la fraction puis le parti bolchéque est essentiellement composé de jeunes.

De même la direction bolchévique est très jeune.Les plus vieux sont à cette époque Krasine, Lénine et Krasikov qui ont 37 ans. Les plus jeunes sont Litvinov et Zenljachka qui ont 31 ans.La moyenne d'âge des neuf dirigeants bolchéviques est de 34 ans, alors que celle de la direction menchévique est de 44 ans (9).

En 1917, la composition du parti bolchévique est encore plus jeune. Au 6ème congrès l'âge des délégués était le suivant : Nombre de délégués âge 5 18-19 ans 25 20-24 ans 49 25-29 ans 49 30-34 ans 30 35-39 ans 11 40-44 ans 2 45-47 ans

La moyenne d'âge était de 29 ans. Et le délégué le plus âgé avait 47 ans.Mais cela ne doit pas nous cacher qu'en moyenne un délégué avait derrière lui 8 ans et trois mois de parti.

Le parti bolchévique ( et avant cela, la fraction bolchévique du POSDR ) était l'ate la plus radicale du mouvement ouvrier russe. Il est incontestable qu'il s'est toujours construit parmi les nouvelles générations, que s'est en permanence dans la jeunesse qu'il s'est reconstitué après les périodes de reflux et de répression.

LE RÔLE DES ORGANISATIONS

DE JEUNESSE

C'est à son congrès de Stuttgart en 1907 que la Ilème Internationale adopte une résolution « Militarisme et conflits internationaux ».Il est intéressant de noter que le texte de cette résolution sera rédigé par Lénine, Rosa Luxembourg et Martov, même s'il est amendé par la délégation allemande afin de le rendre plus modéré. Le parti social-démocrate allemand est profondément divisé entre Karl Liebknecht d'un côté qui, alors qu'il est un dirigeant de l'Internationale socialiste de la jeunesse vient de publier un violent réquisitoire contre le militarisme, « Militarisme et anti-militarisme » (cela lui vaudra 18 mois de prison alors qu'il a 25 ans), et l'aile droite du parti (Vollmar, Noske, etc...) qui la même année lors du débat sur le bugdet militaire au Parlement allemand témoignera de son patriottisme (10). Cela n'empêchera pas le gouvernement allemand de dissoudre les organisations de jeunesse et d'interdire aux jeunes de faire de la politique (la police interviendra jusque dans les kermesses du SPD pour en chasser les jeunes et les mères de famille portant dans leurs bras un nourisson....).Cette mesure va relancer le débat sur la nécessité ou non pour les partis de la Ilème Internationale de soutenir une activité anti-militariste en direction de la jeunesse.

L'aile droite de la social-démocratie allemande justifiait son refus de toute propagande anti-militariste, par le fait que le militarisme étant engendré par le capitalisme, « il n'est pas besoin d'agitation anti-militariste particulière », il suffit de renverser le capitalisme! La phrase gauche, ultimatiste, pour couvrir une politique opportuniste est une vieille ficelle social-démocrate!

Lénine va se mêler au débat et combattre cette position à partir de l'exemple de la « Jeune Garde Socialiste » belge

(11). Il explique comment le Parti ouvrier belge a créé une organisation autonome de bas en haut, avec sa propre presse, ses propres cercles de base, sa propre direction, dont l'activité essentielle est de s'adresser systématiquement aux jeunes recrues. Des « unions de soldats » sont même créés à l'intérieur des casernes pour y poursuivre cette propagande.

Dans un texte écrit quelques mois plus tôt ( 12), Lénine revenait sur le bilan du congrès de Stuttgart à la lumière de l'activité de plusieurs unions de jeunesse ouvrière socialiste. Pour Lénine la propagande anti-militariste doit absolument commencer à être organisée en direction des jeunes avant qu' ils ne partent à l'armée, le « dressage imbécile » terrorisant les soldats et rendant le travail de conviction beaucoup plus difficile après. C'est à cette tâche que les organisations de jeunesse de Belgique, d'Autriche et de Suède doivent consacrer selon Lénine « encore d'avantage d'efforts et de temps » même si elles ont été créées dans un but formateur « pour donner une vision du monde socialiste cohérente » aux nouvelles générations, et qu'elles ont une autre activité pratique : la défense des apprentis face à la répression et à la sur-exploitation.

A travers ces deux textes Lénine manifeste son immense admiration pour le travail anti-militariste des organisations de jeunesse socialistes. Il décrit avec maints détails l'activité des belges, des autrichiens, et assure qu'elle sera prometteuse pour l'avenir...

Sept ans plus tard, le déclenchement de la première guerre mondiale vérifiait ce pronostic.

Installé à Zurich, Lénine va immédiatement établir des contacts avec les dirigeants des jeunes, fonder un « club » socialiste et prêter toute l'attention possible à la conférence internationale des jeunesses socialistes à Berne en 1915.

La conférence repousse le défaitisme révolutionnaire et la scission d'avec les chauvins de la Ilème Internationale préconisé par Lénine et adopte une position centriste.

Lénine a suivi l'affaire de près, envoyant Inessa Armand participer aux débats pour les bolchéviques : « il ne pouvait pas y participer directement, mais il s'installa dans un café adjacent, buvant du thé, attendant ses rapports réguliers, et lui donnant des instructions » ( 13). La question de la jeunesse devenait un enjeu central, pour le regroupement des internationalistes contre la llème Internationale faillie. Voilà pourquoi Lénine lui consacre en 1916 un texte spécial, « L'Internationale de la jeunesse » ( 14) qui est sans doute le texte le plus décisif de Lénine sur le travail dans la jeunesse.

Alors qu'on connaît la dureté de Lénine dans la polémique pendant la guerre contre toutes les positions intermédiaires, centristes, dont le point commun est de refuser la scission de la Hème Internationale, il préconise de ne surtout pas employer cette méthode avec l'Internationale de la Jeunesse.

Dans le cas des jeunes, l'absence de « clarté » et de « fermeté théorique » s'expliquent par le manque d'expériences : il faut être « patient », convaincre par la persuasion et « non par la lutte ». Il reprend en les approfondissant les caractéristiques « psychologiques » qui sont celles de la jeunesse et expliquent son radicalisme, ce qu'il avait déjà constaté dans sa polémique avec le menchévique Larine. Mais il en donne les fondements : la jeunesse vient au socialisme « autrement », « par d'autres voies », sous « d'autres formes », dans « d'autres conditions ». Ce sont ces raisons matérielles qui justifient pour Lénine de défendre « l'indépendance » des organisations de jeunesse

« sur le plan de l'organisation ». Cette indépendance est indispensable pour éduquer et « faire progresser le socialisme ». En revanche, les révolutionnaires doivent en permanence se battre pour que l'organisation de jeunesse soit sur le même programme politique que le parti : pour cela l'indépendance doit s'accompagner de la liberté la plus totale pour le parti de critiquer l'organisation de jeunesse.

Lénine ne défend pas là un point de vue conjoncturel : l'indépendance aujourd'hui parce que c'est utile dans la lutte contre la majorité de la Ilème Internationale, mais une position de fond, aboutissement de toute son expérience de construction du parti.

Lénine consacrera une dernière intervention à la question jeune, en 1920, en prenant la parole au Illème congrès de l'Union de la jeunesse communiste de Russie. Dans les conditions terriblement difficilles qui sont alors celles de la Russie, Lénine donne comme tâche essentielle aux jeunes : apprendre.

81 C'est à dire être capable d'assimiler toute la somme des connaissances léguées par la société bourgeoise, mais aussi d'apprendre en luttant, « par la pratique de la vie ».

Lénine insiste sur le rôle de la nouvelle génération dont le rôle sera de construire le socialisme alors que celui de la génération précédente a été de renverser la bourgeoisie. Il montre comment la jeunesse doit être l'élément décisif dans la lutte contre « toute reour en arrière », inévitable « si on laisse les choses en l'état ». « Il ne faut pas que quelques individus puissent s'enrichir aux dépens des autres (...) C'est en cela que réside le caractère essentiel de ce qui constitue la tâche fondamentale de l'Union de la jeunesse communiste et des organisations de cette jeunesse ». Seule la psychologie de la jeunesse, qui n'a pas connu tout le fatras du passé, peut permettre cela : construire une société sans classes.

Philippe Andréa

Notes du chapitre C

(1) En ce qui concerne le rôle des intellectuels et des étudiants en Russie dans la période précédente, voir Trotsky « La jeunesse de Lénine » (PUF).

(2) On peut résumer les positions de cette tendance par un extrait de son principal document appelé « Le crédo » :

« pour les marxistes russes il n'y a qu'une chose à faire : participer, porter assistance à la lutte économique du prolétariat, et d'autre part participer à l'activité d'opposition des libéraux » c'est à dire de la bourgeoisie...

(3) « Les tâches de la jeunesse révolutionnaire » OC T7 p 38

(4) « Le mouvement étudiant dans la situation politique actuelle » OC T15 p 228

(5) « Revue de politique intérieure » OC T5 p 23

(6) « Le commencement des manifestations » OC T16 p 379

(7) cfr par exemple « Lettre à Bogdanov et Goussiev » OC T8 p 142 ou

« Nouveaux objectifs, forces nouvelles » OC T8 p 142

(8) OC T11

(9) D.Lane « The roots of russian communism »

(10) Massimo Salvadori « Kautsky and the socialist revolution »

(11) « Le militarisme militant et la tactique anti-militariste de la SD » OC T15

(12) « La propagande anti-militariste et les Unions de la jeunesse ouvrière socialiste » OC T41

(13) Bertrand Wolfe « Lénin and Inessa Armand »

(14) OC T23

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