En novembre 1981, nous avons célébré le 64ème anniversaire de la Révolution russe en publiant intégralement l'article « Quatrième anniversaire de la Révolution d'Octobre » écrit par Lénine en 1921. C'était la première fois qu'il était publié dans le Militant ou International Socialist Review. L'article de Lénine était accompagné d'une brève description de la stratégie politique des Bolcheviks dans la Révolution russe, stratégie autour de laquelle le parti fut construit et qui rendit possible la victoire d'Octobre. Dans le numéro d'avril 1982 d'ISR, Ernest Mandel s'en prend à notre description. Mandel présente sa propre interprétation de la stratégie de Lénine, la comparant de façon positive aux positions des Mencheviks d'avant 1917 et l'opposant au point de vue défendu par Trotsky à la veille de 1917 (1). •Il en résulte une présentation erronée de la stratégie des Bolcheviks et une image déformée des divergences qui existaient au sein du mouvement ouvrier russe à la veille de la révolution de 1917. Ceci demeure une question importante aujourd'hui. On ne peut la reléguer simplement au domaine historique, dans la mesure où elle permet de répondre à cette autre question : quelle est la continuité révolutionnaire de la stratégie marxiste qui a guidé les communistes depuis 1847 ? Est-elle encore valide aujourd'hui ? Il est essentiel d'apporter des réponses correctes à ces questions pour que le mouvement ouvrier international mène ses alliés jusqu'au renversement des vieilles classes dominantes, à l'abolition de l'exploitation capitaliste et de toutes les formes d'oppression qu'elle nourrit et perpétue, et empêche les impérialistes de faire sauter la planète dans leur recherche des nrofite mavimume protits maximums.
Quelle est la voie historique de la classe ouvrière dans sa lutte pour la révolution socialiste mondiale ? Cette question surgit nécessairement dans toute discussion de la stratégie de Lénine, dans la mesure où c'est le Parti bolchevique qui a dirigé les ouvriers et les paysans dans la première révolution socialiste victorieuse de l'histoire.
Au début du siècle, la Russie était un pays où, comme l'écrit Lénine, «le capitalisme impérialiste moderne était imbriqué.. dans un réseau particulièrement serré de relations précapitalistes ». Une monarchie féodale gouvernait encore le pays et des résidus de féodalisme et de servage existaient dans les campagnes. La paysannerie formait une grande majorité de la population alors que la classe ouvrière, concentrée dans des villes comme Saint Pétersbourg et Moscou, n'était qu'une petite minorité.
La question centrale qui se posait aux marxistes russes était donc : comment élaborer une démarche qui permette de mener les travailleurs à la révolution, de renverser le Tsar, d'abolir l'oppression semiféodale des masses paysannes, de stimuler la révolution socialiste en Europe occidentale et qui culmine dans l'expropriation des exploiteurs capitalistes. En d'autres termes, dans un pays où la plupart des tâches de la révolution bourgeoise n'étaient pas encore réalisées, quelle stratégie et quelles alliances de classe étaient nécessaires pour construire un pont vers la révolution socialiste ? Les marxistes russes allaient s'atteler à résoudre ce problème en théorie et en pratique.
Les opposants à l'autocratie tsariste avaient essayé de trouver la voie de la révolution dans leur pays plusieurs décennies avant que les
Bolcheviks et les Mencheviks n'apparaissent sur la scène politique en tant que courants bien distincts. Un débat particulièrement important s'était engagé entre les narodnikis (le terme russe pour «populistes») et les marxistes. D'après la description qu'en donne Mandel, on peut cependant avoir l'impression erronée que Marx et Engels se sont adaptés au populisme dans les années soixante-dix et quatre-vingts. Il est essentiel d'être très clair sur ce point, dans la mesure où Lénine s'est inscrit consciemment et explicitement dans la continuité des écrits de Marx et Engels.
Mandel affirme que « après quelques hésitations » Marx - dans sa correspondance de 1881 avec la dirigeante populiste Vera Zassoulitch — « arriva à une position sans ambiguité : la Russie pouvait 'sauter par-dessus l'étape du capitalisme'». « En fonction de cette analyse », écrit Mandel, « Marx accorda son appui » aux narodnikis contre un courant qui s'éloignait des positions populistes. A la fin des années 1880 et au début des années 1890, après la mort de Marx, Engels tira la conclusion que l'histoire ne justifiait pas cette hypothèse. C'est alors seulement qu'il se rangea du côté du premier noyau de marxistes russes. Voilà, en résumé, la description de Mandel.
Les faits montrent que le point de vue de Marx et d'Engels sur le développement de la société russe et leurs rapports avec le mouvement révolutionnaire naissant de ce pays étaient un peu plus riches et plus complexes. En fait, ils offrent un modèle à la fois d'une analyse matérialiste d'une situation économique et sociale concrète et de la façon dont les révolutionnaires prolétariens doivent approcher des combattants qui luttent contre l'oppression et peuvent potentiellement évoluer vers le communisme scientifique.
MARX ET ENGELS
SE SONT-ILS ADAPTES
AU POPULISME?
Tout au long de leur vie politique au XIXème siècle, Marx et Engels considéraient la Russie tsariste comme le bastion de la réaction en Europe. En outre, jusqu'à la guerre de Crimée de 1853-56, ils estimaient toute perspective révolutionnaire en Russie très éloignée. Cependant, après la défaite du régime tsariste dans cette guerre et l'aggravation des conditions sociales et économiques, les paysans russes développèrent leurs luttes. Malgré les efforts déployés par le Tsar, au cours des années soixante, pour contenir ces luttes, y compris par un décret d'«émancipation» du servage - qui, en fait, maintenait l'asservissement des paysans aux propriétaires terriens -, il ne réussit pas à arrêter de façon durable l'agitation à la campagne.
Au début des années soixantedix, un mouvement révolutionnaire démocratique — les populistes — s'était formé en Russie, dont le but était le renversement de l'autocratie tsariste.
Marx et Engels saluèrent ces développements révolutionnaires en Russie, y voyant un allié potentiel puissant des ouvriers et paysans d'Europe occidentale, dont les luttes s'étaient toujours développées à l'ombre menaçante des armées tsaristes.
«Il y a une autre grande puissance qui, il y a dix ans, fit échec par la force au courant révolutionnaire (en Europe) », écrivait Marx en 1858, « Nous voulons parler de la Russie. Cette fois-ci des matières combustibles se sont accumulées sous ses propres pieds, qu'une forte explosion à l'Ouest pourrait enflammer » (traduit de l'anglais -Karl Marx : A Biography, Progress Publishers Moscou).
Non seulement Marx salua le développement du mouvement populiste en Russie dans les années 1870 comme une rupture dans le « calme mortel de la Russie », mais de nombreux populistes commencèrent à s'intéresser au socialisme et furent influencés par les écrits de Marx et d'Engels. Ils organisèrent la traduction de beaucoup de ceux-ci en russe, y compris du Capital.
A cette époque, l'industrialisation n'en était qu'à ses débuts en Russie et la classe ouvrière était très faible. Il n'existait pas encore de mouvement ouvrier organisé. De nombreux populistes développèrent l'idée que la paysannerie pourrait être la base sociale d'une transition vers le socialisme. La propriété communale de la terre, qui existait encore dans les régions rurales de la Russie, était pour eux la base du « socialisme paysan ».
Marx et Engels, qui avaient reconnu la signification internationale du développement du mouvement révolutionnaire russe accordèrent une attention toute particulière aux questions qu'il discutait. Ils apprirent tous les deux le russe afin de lire leurs textes et de correspondre avec les révolutionnaires démocrates de ce pays. Ils espéraient ainsi influencer et gagner une génération de combattants révolutionnaires au socialisme scientifique.
En 1879, la principale organisation populiste, Terre et Liberté
(Zemlya i Volya) se divisa : la majorité forma l'organisation La Volonté du Peuple (Narodnaya Volya) et la minorité la Redistribution Générale (Chernyi Peredel). Toutes les tentatives de réunifier ces deux fractions échouèrent. Les dirigeants du deuxième groupe - Georges Plekhanov, Vera Zassoulitch et Pavel Axelrod - évoluèrent par la suite vers le marxisme et, en 1883, l'année de la mort de Marx, ils créèrent la première organisation marxiste en Russie, le groupe de l'Emancipation du Travail.
Marx n'eut pas la possibilité d'apprendre directement l'évolution des positions politiques du groupe Redistribution Générale. Se basant sur l'information dont il disposait, il lui reprocha durement ses positions initiales anarchisantes. Reconnaissant le caractère central des tâches révolutionnaires démocratiques de la révolution russe, Marx reprochait au groupe Redistribution Générale d'être « contre toute action politique révolutionnaire » et de proposer que la Russie « fasse un saut périlleux dans le millenium anarchiste-communiste-athée ». Il considérait sa décision d'établir sa base opérationnelle à Genève — un bastion des anarchistes de Bakounine — comme un recul devant l'action révolutionnaire à l'intérieur de la Russie (Marx-Engels, Correspondance 1880 - traduit de l'anglais).
Marx et Engels respectaient le courage et l'engagement de beaucoup de militants du groupe La Volonté du Peuple, mais ils étaient en désaccord avec ses méthodes conspiratives et ses conceptions utopiques de la révolution.
Malgré ces divergences, Marx et Engels poursuivirent leur correspondance et leurs rencontres avec les dirigeants des deux groupes. Après la mort de Marx, le groupe de Plekhanov évolua politiquement vers le socialisme scientifique. Engels salua leurs progrès avec enthousiasme dans une lettre d'avril 1885 à Vera Zassoulitch : « Je suis fier de savoir que, parmi la jeunesse russe, il y a un parti qui accepte franchement et sans ambages les grandes théories économiques et historiques de Marx », écritil, « et qui a rompu décidément avec toutes les traditions anarchiques et un tant sou peu slavophiles de ses prédecesseurs (...). C'est un progrès qui aura sa haute importance pour le développement révolutionnaire de la Russie » (MarxEngels, Correspondance, Progrès, Moscou, p. 396). Parallèlement, Engels ne cessa jamais d'essayer d'influencer les dirigeants du mouvement populiste ; il continua à correspondre avec eux et à les recontrer jusqu'à la fin de sa vie. LES COMMUNES PAYSANNES Dans les années 1870 et au début des années 1880, Marx et Engels considéraient très probable la perspective d'une révolution en Russie. Mais, contrairement aux narodnikis, ils considéraient cette perspective du point de vue des révolutionnaires prolétariens. Et ils firent connaître leurs positions aux dirigeants du mouvement populiste.
Marx et Engels soulignaient le développement économique inégal entre Europe occidentale, où le capitalisme industriel était très développé, et la Russie, où la propriété communale des terres existait encore à l'échelle nationale et où le développement du capitalisme moderne n'en était qu'à ses débuts. Si la victoire d'une révolution prolétarienne en Europe pouvait rendre les forces productives plus avancées de l'Occident disponibles pour les paysans russes, il serait alors possible que la propriété communale, au lieu d'être divisée en lots privés par la pénétration du capitalisme dans les campagnes, soit utilisée par un gouvernement révolutionnaire pour déve- : Pour et de lopper l'économie dans l'intérêt des producteurs exploités. Dans ces circonstances seulement, expliquaient Marx et Engels, la Russie pourrait aller vers le socialisme en passant outre le type de développement capitaliste (et tous ses maux) que l'Europe occidentale avait connu. Dans ces conditions les résidus de propriété communale pourraient permettre un progrès, sur la base du travail collectif, forme la plus élevée de l'organisation sociale.
Polémiquant avec le populiste Piotr Tkatchev, Engels écrivait en 1875 :
« Il est donc clair que la propriété communautaire en Russie a dépassé de longue date la période de son épanouissement et qu'elle s'achemine selon toute apparence vers sa décomposition. On ne peut nier toutefois qu'il soit possible de changer cette forme sociale en une forme supérieure, si seulement elle se maintient jusqu'à ce que les circonstances propices à cette transformation aient mûri et si elle se révèle capable de se développer de façon à ce que les paysans travaillent la terre en commun et non séparément; cette transition vers une forme supérieure devra, du reste, s'effectuer sans que les paysans russes passent par le degré intermédiaire de la propriété parcellaire bourgeoise.
« Ceci ne pourra se produire que
VEC LE BOLCHEVISME 21 dans le cas où s'accomplira en Europe occidentale, avant la désintégration définitive de la propriété communautaire, une révolution prolétarienne victorieuse qui offrira au paysan russe les conditions nécessaires à cette transition, notamment les ressources matérielles dont il aura besoin pour opérer le bouleversement imposé de ce fait dans son système d'agriculture ».
Afin de rendre bien clair que son point de départ était entièrement différent de celui des narodnikis, Engels expliquait que « M. Tkatchev a dit, par conséquent, une pure absurdité en affirmant que les paysans russes, bien que «propriétaires» «sont plus près du communisme» que les ouvriers de l'Europe occidentale qui n'ont pas de propriété. C'est juste le contraire. S'il y a quelque chose qui puisse encore sauver la propriété communautaire russe et lui permettre de se changer en une forme nouvelle, bien vivace, c'est une révolution prolétarienne en Europe occidentale » (Marx-Engels, Oeuvres Choisies, Progrès, Moscou, T. 2, p. 54/55).
Marx exposa en détail la même position dans une lettre écrite la même année au journal Otechestvennyie Zapiski et dans la lettre de 1881 déjà citée à Vera Zassoulitch.
Marx et Engels résumèrent synthétiquement leur point de vue sur cette question dans leur préface commune à l'édition russe de 1882 du Manifeste communiste : « Si la révolution russe donne le signal d'une révolution prolétarienne en Occident et que toutes deux se complètent », écrivaient-ils, « la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste » (nous soulignons) (MarxEngels, Oeuvres Choisies, Progrès,
Moscou, vol. 1, p. 16).
Cependant, il n'y eut à cette époque ni révolution prolétarienne en Occident, ni révolution en Russie. Ainsi donc, comme Marx et Engels l'avaient prévu dans de telles circonstances, la destruction de la propriété communale se poursuivit sous les coups du développement économique capitaliste en Russie.
Jusqu'à sa mort, en 1895, Engels continua à suivre l'évolution de la structure économique et de classe de la Russie — la structure dont une révolution prolétarienne hériterait. Dans un post-scriptum de 1894 à son article «Des rapports sociaux en Russie » il affirmait : « Le développement du capitalisme et la dissolution des communautés villageoises en Russie ont fait d'énormes pas en avant. Cette transformation accélérée de la Russie en Etat capitaliste industrialisé, la prolétarisation d'une grande partie de la paysannerie, et la destruction de la vieille communauté communiste se poursuivent ». Engels n'était pas sûr « que cette communauté soit encore suffisamment intacte pour devenir, si l'occasion s'en présentait, en combinaison avec une révolution en Europe occidentale, le point de départ d'un développement communiste comme Marx et moi-même l'espérions encore en 1882. Il est cependant certain que si l'on veut sauvegarder quelque chose de cette communauté, il est nécessaire, en premier lieu, de renverser le despotisme tsariste, d'opérer une révolution en Russie. La révolution russe n'arrachera pas seulement la plus grande partie de la nation, la paysannerie, à son isolement dans les villages qui constituent son mir, son univers; elle ne poussera pas seulement les paysans sur la scène nationale où ils apprendront à connaître le monde extérieur et à se connaître eux-mêmes, à connaître leur propre condition et les moyens d'échapper à leur misère actuelle. La révolution russe donnera également une nouvelle impulsion au mouvement ouvrier occidental, lui fournissant de nouvelles et meilleures conditions de lutte, et elle contribuera par là à faire progresser la victoire du prolétariat industriel, victoire sans laquelle la Russie actuelle ne pourra connaître une transformation socialiste, que ce soit sur la base des communautés ou sur la base du capitalisme » (traduit de l'anglais).
Mandel déclare que, dans ce postscriptum de 1894, Engels a modifié son opinion antérieure et est arrivé à la conclusion « que le développement capitaliste est devenu inévitable en Russie ».
Ceci est erroné, comme le montre très clairement le passage cité plus haut. Engels n'avait pas modifié fondamentalement le point de vue qu'il avait exprimé, avec Marx, douze ans plus tôt. Comme ils l'avaient prévu alors, en l'absence d'une révolution victorieuse, le développement des relations capitalistes en Russie s'était poursuivi et Engels, dans la dernière décennie du XIXème siècle, prenait cet élément en compte pour déterminer le cours le plus probable des événements. Les populistes comme les marxistes se référaient continuellement et citaient toujours dans leurs débats ces déclarations de Marx et Engels sur les communes paysannes en Russie.
Alexi Voden, un socialiste russe qui rendit visite à Engels en 1893 écrivit que celui-ci s'attendait à l'entendre poser la « question habituelle sur l'idée exprimée par Marx dans sa lettre à Otechestvenniye Zapiski. Il se demandait ce qui n'était pas clair dans cette lettre, dans la mesure où Marx y avait clairement exprimé sa propre conviction et celle d'Engels, sur l'importance du fait que la prise du pouvoir par la social-démocratie à l'Ouest coïncida avec la révolution politique et agraire en Russie ». Selon le témoignage de Voden, Engels ajouta qu'il « souhaitait que les Russes - et pas seulement les Russes - ne se contentent pas de prendre des citations de Marx ou de lui-même, Engels, mais pensent comme Marx aurait pensé à leur place, et que c'est dans ce sens seulement que le mot « marxiste » avait une quelconque raison d'être... ».
Engels déclara aussi à Voden que « la chose la plus nécessaire pour les sociaux-démocrates russes était de travailler sérieusement sur les problèmes agraires de la Russie » (traduit de l'anglais. Reminiscences of Marx & Engels, A. Voden Foreign Languages Pub. Moscow, p. 328-29).
Ainsi, la description de Mandel est trompeuse à plusieurs titres. 1) Au cours des années 1880 88 et 1890 ce n'est pas le point de vue fondamental de Marx et Engels qui a changé, mais leur jugement sur le degré d'expansion du capitalisme en Russie et sur la somnolence de la révolution européenne, qu'ils considéraient, dès le début, comme des facteurs clés pour déterminer l'orientation du développement économique et social de la Russie. 2) L'analyse de Marx et Engels n'apportait pas « un appui » au populisme contre le communisme prolétarien, quelle que soit la façon dont certains populistes ont cherché à l'exploiter. 3) La circonspection initiale de Marx à l'égard du groupe Redistribution Générale ne se fondait pas sur son suivisme par rapport aux populistes, mais sur la tendance anarchiste initiale du groupe qui négligeait la lutte politique en Russie et son axe révolutionnairedémocratique. 4) Engels salua son évolution vers des positions communistes peu après la mort de Marx, tout en continuant à déployer ses efforts pour influencer les révolutionnaires russes restés dans le camp des populistes.
UNE PARENTHESE
POST-1917
On peut souligner, en aparté, qu'un développement analogue, dans une certaine mesure, à ce que Marx et Engels suggéraient à la fin des années 1880 se produisit après la révolution prolétarienne de 1917. Certaines des anciennes colonies tsaristes situées aux confins orientaux de la Russie avaient une composition sociale à majorité paysanne et les rapports politiques et économiques dominants y étaient de type pré-capitaliste-féodal, et basés sur la grande propriété foncière.
Bien que la propriété communale n'y prédominait pas, ces régions étaient extrêmement arriérées, bien plus arriérées que l'Afghanistan aujourd'hui, et il n'y avait pratiquement aucune classe ouvrière ni aucune industrie capitaliste. Elles formèrent des républiques paysannes soviétiques, tissèrent des liens étroits avec l'Etat ouvrier russe et entrèrent dans l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques en 1922. Elles ne passèrent donc pas à travers une phase de développement capitaliste et ne le feront jamais à moins qu'une contre-révolution ne renverse la propriété étatique en URSS.
Cette expérience, tout comme la nouvelle montée de la révolution coloniale stimulée par la révolution russe, amena Lénine à tirer de nouvelles conclusions à propos des perspectives de développement des pays économiquement arriérés dans le monde. Dans son rapport au Second congrès de l'Internationale communiste en 1920 sur le « Projet de thèses sur la question nationale et coloniale » il déclarait :
« .. Pouvons-nous considérer comme juste l'affirmation que le stade capitaliste de développement de l'économie est inévitable pour les peuples arriérés actuellement en voie d'émancipation et parmi lesquels on observe depuis la guerre un mouvement vers le progres ? Nous y avons répondu par la négative. Si le prolétariat victorieux mène parmi eux une propagande systématique, si les gouvernements soviétiques les aident par tous les moyens à leur disposition, on aurait tort de croire que le stade de développement capitaliste est inévitable pour les peuples arriérés. Dans toutes les colonies et dans tous les pays arriérés, nous devons non seulement constituer des cadres indépendants de militants, des organisations du parti, non seulement y poursuivre dès maintenant la propagande en faveur de l'organisation des soviets de paysans, en nous attachant à les adapter aux conditions pré-capitalistes qui sont les leurs », disait Lénine, « mais encore, l'Internationale communiste doit établir et justifier sur le plan théorique ce principe qu'avec l'aide du prolétariat des pays avancés, les pays arriérés peuvent parvenir au régime soviétique et, en passant par certains stades de développement, au communisme, en évitant le stade capitaliste » (Lénine, Oeuvres Choisies, vol. 3, p. 464-65).
Comme Marx et Engels avant lui, Lénine reconnaissait que l'inégalité de développement économique pouvait créer des combinaisons particulières, inattendues, de relations sociales, au fur et à mesure que la société se développait à l'échelle mondiale. Et l'impérialisme ne faisait qu'accentuer ce phénomène.
OU LENINE S'EST TROMPE
SELON MANDEL Mandel affirme que la stratégie de Lénine était fausse sur de nombreux points. Il prétend que Lénine abandonna ces positions erronées et adopta des positions correctes après la révolution de Février 1917. Les prétendues erreurs de Lénine sont les suivantes:
- Le «dogme erroné» qui divisait la révolution russe en deux étapes distinctes. La première étape était la révolution démocratique visant à renverser l'autocratie tsariste et à éliminer les résidus semi-féodaux dans les campagnes. « L'objectif de la révolution démocratique devait être le développement sans entraves du capitalisme », écrit Mandel, « el, simultanément, le développement maximum du prolétariat, de la lutte de classe prolétarienne et du parti du prolétariat » (Note : dans la suite de ce texte toutes les citations soulignées l'ont été par la personne citée, sauf quand nous indiquons le contraire). La seconde étape était « celle de la révolution sociale aboutissant à la dictature du prolétariat, au renversement du capitalisme et à la construction de la société socialiste ». - Les Bolcheviks étaient éduqués dans « l'esprit de limiter la 'première étape' de la révolution à des tâches purement démocratiques ».
Lénine était favorable à l'« autolimitation du prolétariat, c'est-àdire au refus d'aller au-delà de la réalisation des revendications bourgeoises démocratiques les plus radicales ». Il était favorable à la prise du pouvoir par un gouvernement provisoire révolutionnaire et à la participation du parti ouvrier à ce gouvernement ; mais ce gouvernement serait « provisoire, c'est-àdire que le pouvoir devra être abandonné ou perdu par la suite, vu la nature bourgeoise de la révolution».
- « Le refus obstiné et répété de Lénine de mélanger, c'est-à-dire de combiner les tâches démocratiques et les tâches socialistes, le programme minimum et le programme тахітит ».
- Lénine rejetait radicalement « toute notion de «communes révolutionnaires», toute idée d'un Etat (à l'opposé d'une révolution) fondé sur les soviets ».
- Lénine « n'avait pas ou avait insuffisamment » analysé les « principales forces motrices » de la révolution et les « rapports de force entre les classes sociales impliquées dans la révolution ».
- Lénine avait une opinion exagérée du rôle que la paysannerie jouerait dans la révolution. Il était « certain que la paysannerie révolutionnaire devait prendre le pouvoir politique», qu'elle formerait son propre parti politique et qu'elle exercerait « un pouvoir égal aux côtés du prolétariat ». - Lénine opposait de façon erronée la dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et de la paysannerie à la dictature du prolétariat. - Lénine « n'avait pas ou avait insuffisamment » analysé le « contexte économique et social national et international concret » dans lequel la révolution démocratique se développerait en Russie.
- En croyant « avec persistance » que la Russie connaîtrait une croissance rapide du capitalisme, en particulier à travers un développement de type américain dans l'agriculture, Lénine sous-estimait « le poids de l'impérialisme, du marché mondial (sur lequel il n'y avait pas de place pour une seconde Amérique !) et de la crise agraire en Russie même... ».
- Le « dogme erroné » de Lénine désarma les Bolcheviks après la révolution de Février quand « tous les dirigeants bolchéviques et tous les cadres bolchéviques ont prôné l'appui 'critique' voire la collaboration avec le gouvernement provisoire de coalition ».
- Pour Lénine, « la capacité du prolétariat russe de commencer à résoudre les tâches socialistes de la révolution... n'existait pas ».
La liste est longue ! Si le lecteur ne connaissait pas le résultat d'Octobre 1917 il pourrait à juste titre conclure, à la moitié de l'article de Mandel, que les Bolcheviks, prétendument éduqués selon un « dogme erroné » durant au moins douze ans, allaient tout gâcher et que toute l'affaire allait finir en catastrophe.
Mais il n'en a pas été ainsi. Le parti bolchévique dirigea effectivement la révolution russe, établit un gouvernement ouvrier et paysan, qui mena à terme la révolution démocratique et acheva la transition vers un Etat ouvrier. Comment un parti si mal préparé sur ces questions fondamentales réussit-il à se réorienter aussi facilement ? Comment a-t-il pu mener cette révolution jusqu'à la victoire ? Cela fut-il vraiment dû essentiellement aux efforts d'une seule personne, Lénine, qui, par chance, reprit ses esprits au moment crucial ?
Pour répondre, il faut examiner les positions réelles des Bolcheviks, les positions qui rendirent possible la révolution d'Octobre,
Get qui n'ont rien à voir avec celles que nous présente Mandel.
L'IMPORTANCE DE LA
REVOLUTION DEMOCRATIQUE
Quand Lénine devint marxiste, au début des années 1890, il fit également ce qu'Engels avait suggéré à Voden. Il aborda la stratégie de la révolution russe en pensant « comme Marx aurait pensé », en appliquant cette méthode à la réalité concrète des rapports sociaux en Russie. Et il commença à « travailler sérieusement sur les problèmes agraires de la Russie », produisant une étude exhaustive sur cette question.
Les premiers travaux importants de Lénine sont Qui sont les amis du peuple ? (1894) et Le Développement du capitalisme en Russie (1899). En partant d'un point de vue similaire à celui du groupe Emancipation du Travail de Plekhanov, Lénine décrivit l'expansion du capitalisme dans les villes et à la campagne, et le développement parallèle de la classe ouvrière au fur et à mesure que des couches croissantes de la paysannerie étaient prolétarisées. Contrairement aux populistes pour qui la paysannerie était la force principale d'une révolution socialiste, Lénine partait de la nécessité de construire un parti ouvrier marxiste indépendant capable de diriger la classe ouvrière dans la lutte pour la démocratie et le socialisme en Russie.
Dès le début, Lénine soulignait la grande importance de la lutte pour la démocratie - avant tout la ques- tion agraire - et ses rapports avec la lutte contre le capitalisme :
« Les vestiges des institutions médiévales, semi-féodales, sont encore si forts en Russie (par rapport à l'Europe occidentale), ils pèsent d'un poids si accablant sur le prolétariat et le peuple en général, entravant le progrès de la pensée politique dans toutes les classes et catégories sociales, qu'il est impossible de ne pas insister sur la nécessité impérieuse, pour les ouvriers, de combattre les institutions de tout ordre héritées du servage : l'absolutisme, le système des castes, la bureaucratie. Il importe de montrer aux ouvriers, dans le détail, que ces institutions constituent une puissance réactionnaire formidable, qu'elles aggravent l'oppression du Capital sur le Travail, qu'elles exercent une pression humiliante pour les travailleurs, qu'elles maintiennent le capital dans ses formes moyennageuses qui ne le cèdent en rien aux formes movent de le lui rappeler, sans oublier démocratiques... » (Lénine, O.C., ajoutent à cette exploitation des difficultés extrêmes dans la lutte émancipatrice. Les ouvriers doivent savoir que sans avoir renversé ces piliers de la réaction, il leur sera absolument impossible de lutter efficacement contre la bourgeoisie (...) »
Lénine expliquait ensuite : « C'est pourquoi la lutte aux côtés de la démocratie radicale contre l'absolutisme, contre les castes et les institutions réactionnaires, est, pour la classe ouvrière, un devoir impérieux ; les social-démocrates se doivent de le lui rappeller, sans oublier un instant de lui faire comprendre en même temps, que la lutte contre toutes ces institutions n'est indispensable que comme un moyen de Jaciliter la lutte contre la bour- geoisie, que la satisfaction des revendications démocratiques générales n'est qu'un moyen pour l'ouvrier de déblayer la route conduisant à la victoire sur le principal ennemi des travailleurs, sur le capital. Le capital, institution purement démocratique de par sa nature, est particulièrement enclin chez nous, en Russie, à abandonner son principe démocratique et à faire bloc avec les réactionnaires pour mâter les ouvriers, pour entraver plus efficacement la naissance du mouvement ouvrier » (Lénine, Qui sont les amis du peuple ?, Oeuvres complètes (O.C.), Vol. 1, p. 31516). Et dans son article « Les tâches des social-démocrates russes », publié quatre ans plus tard, en 1898, Lénine écrivait : « Comme l'on sait, l'activité pratique des socialdémocrates s'assigne pour tâche de diriger la lutte de classe du prolétariat et d'organiser cette lutte sous ses deux aspects : socialiste (lutte contre la classe des capitalistes en vue de détruire le régime des classes et d'organiser une société socialiste), et démocratique (lutte contre l'absolutisme en vue d'instaurer en Russie la liberté politique et de démocratiser le régime politique et social du pays). Nous avons dit comme l'on sait. En effet, dès leur apparition en tant que courant social et révolutionnaire distinct, les social-démocrates russes ont toujours très nettement indiqué cet objectif de leur activité; ils ont toujours souligné les deux aspects et le double contenu de la lutte de classe du prolétariat ; ils ont toujours insisté sur la liaison indissoluble de leurs tâches socialistes et démocratiques... » (Lénine, O.C,. vol. 2 p. 334/35). Ces longues citations des premiers écrits de Lénine présentent le cadre général dans lequel il allait
VEC LE BOLCHEVISME 27 être amené à considérer les tâches combinées de la classe ouvrière dans la révolution russe, accomplies par la révolution d'Octobre 1917. Cette ébauche prit plus de corps au fur * à mesure que les travailleurs russes et, avec eux, le mouvement marxiste, faisaient l'expérience de la guerre russo-japonaise, de la révolution de 1905 et de la Première Guerre mondiale impérialiste. Mais les éléments centraux étaient déjà là dans les années 1890 : combinaison des tâches démocratiques et des tâches socialistes de la classe ouvrière ; alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie révolutionnaire ; nécessité d'une direction prolétarienne ; et la tendance irréversible des forces bourgeoises à s'allier avec l'autocratie contre la paysannerie et le prolétariat.
Selon Mandel, Lénine considérait « l'objectif de la révolution démocratique en Russie » comme étant une période « prolongée » de « développement capitaliste sans entraves ». Et l'auteur de l'Impérialisme... ne savait même pas qu'il n'y avait « pas de place pour une seconde Amérique » dans le monde ! Ceci est totalement faux !
Afin d'illustrer le soutien «sans ambiguïté» apporté par Lénine à l'idée d'une étape capitaliste prolongée, Mandel offre plusieurs citations du dirigeant bolchévique. Il cite le discours de Lénine devant les délégués du Vème congrès du Parti social-démocrate russe en mai 1907 : « Objectivement, non du point de vue de nos désirs, mais du développement économique réel de la Russie, la question fondamentale de notre révolution s'exprime en ces termes : assure-t-elle le développement du capitalisme grâce à la victoire absolue des paysans sur les propriétaires fonciers, ou grâce à la victoire des propriétaires fonciers sur les paysans ? Le bouleversement démocratique bourgeois dans l'économie de la Russie est inévitable. Aucune force au monde ne peut l'empêcher. Mais il peut revêtir une de ces deux formes : prussienne, si l'on peut s'exprimer ainsi, ou américaine. Voilà ce que cela signifie : les propriétaires peuvent vaincre, imposer aux paysans le rachat ou faire d'autres concessions pitoyables, s'unir à la poignée de paysans riches, ruiner définitivement les masses et transformer leurs exploitations en exploitations capitalistes de type Junker. Ce sera un bouleversement démocratique bourgeois, mais ce sera le moins avantageux pour les paysans, le moins avantageux quant à la rapidité du développement du capitalisme. En revanche, la victoire absolue du soulèvement paysan, la confiscation de toutes les terres seigneuriales en parts égales impliquent le développement le plus rapide du capitalisme, la forme de révolution démocratique la plus avantageuse pour les paysans » (Lénine, O.C., t. 12, p. 469).
La thèse de Lénine est aussi simple que juste. L'élimination complète des résidus du féodalisme et du servage, et le renversement de l'autocratie, crééraient les meilleurs conditions pour le développement du capitalisme, en particulier dans l'agriculture. Il s'agit là d'un précepte de base du matérialisme historique, ni plus ni moins.
En parlant de la «voie américaine», Lénine faisait une analogie historique avec la politique suivie au XIXème siècle aux USA quand le gouvernement distribua des millions d'hectares de terres publiques aux fermiers. Ceci facilita le développement rapide du capitalisme dans l'agriculture, ce qui, à son tour, fit naître un vaste marché intérieur et les conditions optimum pour le développement de l'industrie.
Lénine expliquait que, en Russie, la nationalisation de la terre et la confiscation des propriétés terriennes crééraient les meilleures conditions pour des fermiers libres sur un sol libre. Mais, contrairement à ce que dit Mandel, le fait que Lénine reconnaisse l'ABC des lois du développement de l'histoire humaine, ne signifiait pas qu'il proposait ou prévoyait une étape «prolongée» de domination de la bourgeoisie, ni que les Bolcheviks aient eu tort sur cette question en 1917. En fait, Lénine tira la conclusion opposée en novembre 1918 dans une polémique avec Karl Kautsky, le dirigeant de la Seconde Internationale qui prit une position centriste face à la Première Guerre mondiale et attaqua le gouvernement soviétique russe. Voilà ce que Lénine lui déclarait (rappelez-vous qu'il écrit une année après la révolution d'Octobre 1917) : « En réalité, déjà pendant la révolution de 1905, il était apparu que la majorité des paysans de Russie - communautaires et individuels — étaient pour la nationalisation de toutes les terres. La révolution de 1917 confirma la chose, et après la prise du pouvoir par le prolétariat, la fit aboutir. Les Bolcheviks restèrent fidèles au marxisme », écrit Lénine ; « ils ne cherchèrent point (en dépit de Kautsky qui nous en accuse sans l'ombre d'une preuve) à «sauter» par dessus la révolution démocratique bourgeoise. En premier lieu, les Bolcheviks aidèrent les idéologues démocrates bourgeois de la paysannerie les plus radicaux, les plus révolutionnaires, les plus proches du prolétariat, c'est-à-dire les Socialistes révolutionnaires de gauche, à réaliser ce qui était en fait la nationalisation de la terre. La propriété privée du sol fut abolie en Russie dès le 26 octobre 1917, c'està-dire dès le premier jour de la Révolution socialiste prolétarienne.
C'est ainsi que fut posé le fondement le plus parfait du point de vue du développement du capitalisme (ce que Kautsky ne saurait nier sans rompre avec Marx), en même temps que fut établi le régime agraire le plus souple pour le passage au socialisme » (Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, Oeuvres Choisies, vol. 3, p. 131/32).
La révolution d'octobre, explique Lénine, a créé les fondements du développement «le plus parfait» du capitalisme à la campagne (Mandel ne peut pas nier cela sans rompre avec Marx et Lénine).
C'est ce que, durant des années, les Bolcheviks avaient présenté comme possible si les ouvriers et les paysans réussissaient à renverser l'autocratie et à établir une dictature révolutionnaire, un gouvernement ouvrier et paysan.
Le fait que la Révolution russe serait une révolution démocratique bourgeoise ne signifiait ni que la bourgeoisie la dirigerait ou la soutendrait, ni que le gouvernement qui en sortirait mettrait la bourgeoisie au pouvoir. Lénine soulignait avant 1905, et ceci devint encore plus clair durant la Première
Guerre mondiale, que la bourgeoisie s'opposerait activement à une victoire décisive de la révolution démocratique. Il répéta à de nombreuses reprises que la révolution bourgeoise en Russie était une variété particulière, à savoir que savoir que c'était une révolution paysanne.
Seule la paysannerie, avec le soutien et la direction de la classe ouvrière, qui menait en même temps sa propre lutte contre les capitalistes pouvait mener cette révolution à bien de la façon la plus complète : « Le marxisme apprend au prolétariat non pas à s'écarter de la révolution bourgeoise, à se montrer indifférent à son égard, à en abandonner la direction à la bourgeoisie, mais au contraire à y participer de la façon la plus énergique, à mener la lutte la plus résolue pour la démocratie prolétarienne, conséquente, pour l'achèvement de la révolution » (Lénine, Deux Tactiques de la social démocratie, Oeuvres choisies, t. 1, p. 480).
Lénine insistait correctement sur la nécessité d'opérer une distinction entre la révolution démocratique paysanne et la révolution socialiste prolétarienne, afin de déterminer comment le parti ouvrier révolutionnaire devrait participer à la lutte de classe, quels mots d'ordre il devrait présenter, et quelles alliances il devrait construire aux différentes phases de la lutte révolutionnaire.
Lénine continuait à défendre cette proposition fondamentale des Bolcheviks dans sa polémique de 1918 contre le centriste Kautsky : « Les Bolcheviks ont précisément su distinguer d'une façon rigoureuse entre la révolution démocratique bourgeoise et la révolution socialiste : c'est en menant jusqu'au bout la première qu'ils ont ouvert la porte à la seconde. Seule politique révolutionnaire, seule politique marxiste » (Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, op. cit., p. 130).
LA RÉVOLUTION PAYSANNE
EN RUSSIE
Lénine expliquait que fondre la révolution paysanne dans la révolution socialiste signifierait ne pas reconnaître la nécessité d'établir une alliance ouvriers-paysans, et perdre ainsi l'occasion de forger l'alliance de classe nécessaire pour la victoire. Lénine avait étudié de près les analyses de la Révolution allemande de 1848 de Marx et Engels et la conclusion qu'ils avaient tiré de cette expérience. Lénine y faisait référence dans un article sur Karl Marx, écrit pour l'Encyclopédie Granat en 1913. Soulignant le jugement de Marx sur la façon dont la bourgeoisie allemande avait trahi à la fois le prolétariat et la paysannerie dans la révolution de 1848, Lénine citait comment Marx estimait, huit ans plus tard, que la révolution allemande pourrait triompher la prochaine fois : « Tout dépendra en Allemagne de la possibilité de faire appuyer la révolution prolétarienne par une réédition de la guerre des paysans » (Lénine, Oevres choisies, t. 1, p. 48).
C'était précisément ce que la révolution de 1905 avait montré en Russie : la combinaison d'une révolution prolétarienne et d'une guerre paysanne. Se fondant sur cette expérience, les Bolcheviks confirmèrent la stratégie qu'ils avaient élaborée avant même le soulèvement de 1905 et l'enrichirent ultérieurement. Lénine n'avait de cesse de souligner que la révolution qui renverserait le Tsar et balaierait les résidus de féodalisme dans les campagnes unirait de larges secteurs de la population, y compris des secteurs qui n'avaient pas d'intérêts de classe identiques, comme les ouvriers et les paysans pauvres, et même certains qui avaient des intérêts de classe divergents, tels que les riches paysans exploiteurs et les masses exploitées de la ville et de la campagne.
Dans sa principale étude con- cernant les rapports de classe dans la révolution russe, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, écrite en juillet-août 1905, en polémique contre le dirigeant menchevique (et plus tard stalinien) A.S. Martynov, Lénine déclarait : « Le défaut d'unité dans les questions du socialisme et dans la lutte pour le socialisme, n'exclut pas l'unité de volonté dans les problèmes de la démocratie et dans la lutte pour la République. L'oublier serait oublier la différence logique et historique entre la révolution démocratique et la révolution socialiste. L'oublier serait oublier le caractère populaire de la révolution démocratique ». (Lénine, Deux tactiques..., Oeuvres choisies, t. 1, p. 506).
L'alliance de classe la plus favorable pour mener à bien la révolution démocratique, disait Lénine, serait une «dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ». Ceci créerait les conditions les meilleures possibles pour accomplir la révolution démocratique de la façon la plus complète et pour ouvrir la voie à la révolution socialiste. Une telle dictature révolutionnaire pousse en avant la révolution démocratique et « s'attache à lui conférer les formes les plus avantageuses au prolétariat ; (elle) s'attache, par conséquent, à utiliser au maximum la révolution démocratique en vue de mieux assurer le succès de la lutte ultérieure du prolétariat pour le socialisme » (Idem, p. 509).
Ceci s'opposait au point de vue des Mencheviks, qui ne considéraient pas la révolution démocratique en Russie comme une révolution paysanne, mais comme une révolution qui mettrait la bourgeoisie au pouvoir, qui établirait une période de domination capita- liste. Pour les Mencheviks, le rôle de la classe ouvrière était d'aider à porter la bourgeoisie au pouvoir. Le rôle des paysans était d'aider les ouvriers dans cette tâche. Les Mencheviks expliquaient que, puisque la bourgeoisie devait diriger la révolution, le prolétariat devait tempérer son activité et faire passer au second plan la lutte pour ses propres intérêts de classe et ceux des paysans pauvres, dans la mesure où celle-ci effraierait la bourgeoisie et la pousserait à renoncer à son rôle révolutionnaire nécessaire.
« Les uns disent : faites avancer la révolution jusqu'au bout, malgré la résistance ou la passivité de la bourgeoisie inconséquente », écrivait Lénine dans Deux tactiques, en se référant à la position des Bolcheviks. « Les autres disent: ne pensez pas à imener vous-mêmes la révolution jusqu'au bout, car, alors, la bourgeoisie inconséquente ne manquerait pas de s'en détourner. Ne sommes-nous pas en présence de deux chemins diamétralement opposés ? N'est-il pas évident que l'une de ces deux tactiques exclut nécessairement l'autre ? Que la première est la seule tactique correcte de la social-démocratie révolutionnaire ?... » (Idem, p. 520/22).
L'« AUTO-LIMITATION »
DE LA CLASSE OUVRIÈRE
Mandel explique que la distinction opérée par les Bolcheviks entre les révolutions démocratique et socialiste, entre les révolutions paysanne et prolétarienne, poussait Lénine à défendre l'idée que la classe ouvrière devrait limiter ses objectifs et ne pas tenter de mener à bien la révolution socialiste. Selon Mandel, Lénine insistait en effet sur
VEC LE BOLCHEVISME 31 le fait que si les ouvriers assumaient la direction d'un gouvernement révolutionnaire, ils devraient « abandonner ou perdre le pouvoir par la suite, étant donné le caractère bourgeois de la révolution ». Mandel met les termes « auto-limitation du prolétariat» entre guillemets, comme si c'était effectivement des termes employés par Lénine.
C'est une pure invention. En fait, c'est totalement contraire à tout le sens de ce qu'a écrit Lénine tout au long de sa vie politique. Lénine a toujours souligné que, au fur et à mesure que la révolution progressait, la classe ouvrière devait pousser ser aussi loin que possible la révolution démocratique jusqu'à son achèvement, et commencer la révolution socialiste. Non seulement il ne mettait aucune limite à cette lutte, mais l'objet même de la stratégie des Bolcheviks était précisément de préparer les travailleurs à obtenir le plus de succès possibles.
Lénine ne mettait aucune limite de temps arbitraire à la transition de la révolution démocratique à la révolution socialiste. Il ne parlait pas d'une transition prolongée, étendue ou durable. Il ne disait pas non plus que la classe ouvrière devait limiter, auto-limiter ou restreindre son action.
Lénine ne considérait pas la transition comme une durée mesurable en heures ou en mois (contrairement à ce que Mandel voudrait nous faire croire), mais comme une durée politique, c'est-à-dire dépendant des rapports de forces entre les classes, de la force et de la résolution du parti ouvrier révolutionnaire, de l'organisation et de l'indépendance des paysans pauvres et de l'accomplissement de la révolution démocratique. Voici quelques-unes des nombreuses déclarations qui reflètent cette position:
« Plus (la révolution bourgeoise) sera complète et décisive, plus elle sera conséquente et mieux sera assurée la possibilité pour le prolétariat de lutter pour le socialisme, contre la bourgeoisie » (Deux Tactiques, op. cit. p. 478).
« La classe ouvrière et ses représentants conscients progressent el poussent en avant cette lutte, sans crainte de la mener jusqu'au bout et aspirant même à dépasser de loin le terme le plus éloigné de la révolution démocratique » (Deux Tactiques, op. cit., p. 538).
Le parti ouvrier révolutionnaire dit à la classe ouvrière : « Tu dois l'efforcer d'élargir le cadre et le contenu de classe jusqu'à y faire entrer, non seulement toutes les tâches de la révolution russe présente, démocratique et populaire, mais aussi celles de la future révolution socialiste » (Idem, p. 536).
« Il a été vérifié que pour atteindre vraiment ses objectifs immédiats, ses objectifs bourgeois déjà tout à fait mûrs, pour assurer défintivement les conquêtes bourgeoises minimum, la révolution devait dépasser de beaucoup ces objectifs» (Lénine, O.C.,t. t. p. p.58).
« Mais la bourgeoisie dans son ensemble est inapte à une lutte décisive contre l'autocratie ; elle craint d'y perdre la propriété qui l'attache à la société existante; elle craint les actions trop révolutionnaires des ouvriers qui ne s'arrêteront pas à la seule révolution démocratique, mais aspireront à une révolution socialiste » (Lénine, t. 8, p. 518).
Bien sûr, Lénine reconnaissait à juste titre, comme l'a dit Maurice Bishop, Premier ministre de Grenade, que faire une révolution socialiste était plus difficile que faire une tasse de café instantané.
La rapidité avec laquelle les travailleurs pourraient passer à des mesures d'expropriation des capitalistes dépendraient des conditions concrètes et des rapports de forces existants au moment de la révolution. (Et Lénine écrivait au moment où aucune révolution socialiste n'avait encore triomphé dans le monde, et ne pouvait compter sur le soutien d'un Etat ouvrier existant).
Les Bolcheviks invitaient le prolétariat et les paysans pauvres à s'organiser de façon indépendante, afin d'être dans la meilleure position pour profiter de toute situation qui se présenterait pour défendre leurs propres intérêts de classe. Les Bolcheviks cherchaient aussi à arracher les travailleurs d'avant-garde à l'influence des courants anarchistes ou ultra-gauche qui ignoraient cette réalité de la lutte de classe en Russie ; il semble que c'est à ce dernier aspect de la politique des Bolcheviks que Mandel fait référence quand il parle d'« auto-limitation». Lénine avait lui-même répondu à des arguments du même type dans Deux Tactiques : « Pour répondre aux objections anarchistes prétendant que nous ajournons la révolution socialiste, nous dirons : nous ne l'ajournons pas, nous faisons le premier pas vers elle par le seul moyen possible et par le seul chemin sûr, à savoir : par le chemin de la République démocratique » (Deux Tactiques, op. cit., p. 461).
Le parti prolétarien doit donc savoir diriger les ouvriers et leurs alliés exploités vers l'approfondissement de la révolution, le renforcement de leur conscience de classe et de leur confiance en eux, et le passage de la révolution démocratique à la révolution socialiste, au rythme autorisé par la lutte de classe. Lénine expliqua ceci très clairement dans un article écrit en 1905 : « L'attitude de la socialdémocratie à l'égard du mouvement paysan ». « ... La révolution démocratique faite, nous aborderons aussitôt, dans la mesure précise de nos forces, des forces du prolétariat conscient et organisé, la voie de la révolution socialiste. Nous sommes pour la révolution ininterrompue. Nous ne nous arrêterons pas à mi-chemin. Si nous ne faisons pas de promesses de «socialisation» immédiate, à l'instant même », disait Lénine, « c'est parce que nous connaissons les conditions véritables du problème, et que, loin de la dissimuler, nous faisons apparaître la nouvelle lutte de classe qui mûrit dans les profondeurs de la paysannerie ».
« Evaluer dès maintenant le rapport des forces au sein de la paysannerie «au lendemain» de la révolution (démocratique) est une vaine utopie... De toutes nos forces nous aiderons la paysannerie à faire la révolution démocratique afin qu'il nous soit d'autant plus facile, à nous, parti du prolétariat, de passer aussi vite que possible à une tâche nouvelle et supérieure : à la révolution socialiste » (Lénine,
O.C., t. 9, p. 244).
QUI SE TROMPE ET SUR QUOI
Comme nous l'avons vu, Mandel parle aussi de « refus fréquent et obstiné de Lénine de confondre ou de combiner les tâches démocratiques et les tâches socialistes.. ».
Mais c'est Mandel qui se trompe, pas Lénine. Un boulanger qui ne saurait pas combiner la farine et les œufs ne pourrait pas faire un gâteau, c'est vrai. Mais le boulanger n'aurait pas plus de chance s'il pensait que les œufs et la farine sont une seule et même chose.
Il est vrai que les Bolcheviks refusèrent obstinément de confondre les tâches démocratiques et les tâches socialistes de la révolution, et ils avaient raison. Agir autrement aurait signifié confondre les alliances de classes stratégiques nécessaires, tout d'abord pour renverser le régime tsariste et la grande propriété foncière et, ensuite, pour mener la révolution jusqu'à l'expropriation des capitalistes. C'est ce que Lénine explique dans le tout dernier paragraphe de Deux Tactiques : « A la tête du peuple entier et surtout de la paysannerie, pour la liberté totale, pour une révolution démocratique conséquente, pour la République ! A la tête de tous les travailleurs et de tous les exploités, pour le socialisme ! Telle doit être pratiquement la politique du prolétariat révolutionnaire, tel est le mot d'ordre de classe qui doit dominer et déterminer la solution de tous les problèmes tactiques, toutes les actions pratiques du parti ouvrier pendant la révolution » (Deux Tactiques, op. cit. p. 530).
Mais cela ne signifie pas que Lénine, qui, comme Mandel en conviendra, maîtrisait assez bien la méthode dialectique, érigeait un mur entre les révolutions démocratique et socialiste. Bien au contraire, Lénine considérait les tâches démocratiques et socialistes comme des tâches combinées : « La dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, comme tout ce qui existe au monde », écrivait-il, « a un passé et un avenir. Son passé, c'est l'autocratie, le servage, la monarchie, les privilèges. Dans la lutte contre ce passé, dans la guerre à la contrerévolution, l'« unité de volonté » du prolétariat et de la paysannerie
3 4 est possible parce qu'il y a unité d'intérêts. Son avenir c'est la lutte contre la propriété privée, c'est la lutte du salarié contre le patron, la lutte pour le socialisme. Ici, l'unité de volonté est impossible. Nous ne sommes plus ici sur le chemin qui va de l'autocratie à la République démocratique, mais sur celui qui mène de la République démocratique petite-bourgeoise au socialisme.
«Il est certain que dans toute situation historique concrète s'entrecroisent les éléments appartenant au passé et à l'avenir; les deux chemins se confondent. Le travail salarié, dans sa lutte contre la propriété privée, existe également sous l'autocratie; il prend même naissance sous le servage. Mais cela ne nous empêche nullement de distinguer, au point de vue logique et historique, des grandes phases de développement. N'opposons-nous pas tous la révolution bourgeoise à la révolution socialiste ? N'insistons-nous pas tous, sans réserve, sur la nécessité de distinguer rigoureusement entre elles ? Or, peut-on nier que des éléments partiels de l'une et de l'autre révolutions s'entrecroisent dans l'histoire ? » (Deux Tactiques, op. cit. p. 507).
Voilà qui règle le prétendu refus «obstiné» de Lénine de reconnaître que les tâches démocratiques et socialistes étaient combinées !
LE POIDS DE
LA QUESTION AGRAIRE
Mandel prétend que Lénine exagérait le rôle indépendant de la paysannerie quand il disait qu'elle exercerait « un pouvoir égal aux côtés du prolétariat ».
Voyons les faits.
Lénine a toujours affirmé clairement que la classe ouvrière devait assumer le rôle d'avant-garde dans la révolution démocratique et dans la révolution socialiste en Russie.
Mais, dans un pays où la classe ouvrière était une petite minorité et la paysannerie une grosse majorité, il était absolument essentiel que le prolétariat forge une alliance avec la paysannerie. Lénine et les Bolcheviks élaborèrent une méthode pour construire une telle alliance, développant et enrichissant leurs positions à chaque nouvelle expérience de la lutte de classe. Dans un projet de programme pour le POSDR, écrit en 1899, Lénine expliquait que « le parti ouvrier ne saurait, sans déroger aux préceptes fondamentaux du marxisme et sans commettre une énorme faute politique, laisser de côté les éléments révolutionnaires qui existent parmi la paysannerie et ne pas les soutenir (...). Deux formes essentielles de la lutte de classe s'entrelacent aujourd'hui dans la campagne russe : 1) la lutte de la paysannerie contre les propriétaires fonciers privilégiés et contre les vestiges du servage ; 2) la lutte du prolétariat rural naissant contre la bourgeoisie rurale. Pour les sociaux-démocrates cette seconde lutte est, bien entendu, la plus importante, mais ils doivent nécessairement soutenir aussi la première, pour autant que cela ne contredit pas les intérêts du développement social. Ce n'est pas par hasard que la question paysanne a occupé et occupe encore une si large place dans la société et dans le mouvement révolutionnaire russe : ce n'est là qu'un reflet de ce fait que la première lutte continue, elle aussi, d'avoir une grande importance » (Lénine, O.C., t. 4, p. 250 et 258).
Les divergences sur la question agraire entre les Bolcheviks et tous les courants opportunistes et conciliateurs au sein du mouvement ouvrier étaient au centre des stratégies différentes qu'ils proposaient pour la révolution russe.
Ceci apparut clairement dès 1903, à l'époque du Second congrès du POSDR au cours duquel se produisit la scission entre les Bolcheviks et les Mencheviks. Mandel dit que « les divergences (...) ont semblé d'abord se limiter aux seuls problèmes d'organisation ». Il cite largement le débat sur la question agraire au congrès pour montrer le large accord politique de la « grande majorité des marxistes russes ».
Pour beaucoup de participants au congrès il a peut-être semblé que les différences se limitaient à des questions organisationnelles - et cela peut le sembler à d'aucuns aujourd'hui — mais ce n'est pas ce qu'en pensait Lénine. Six mois après le congrès, Lénine répondait en ces termes au dirigeant Menchevik Martov qui tentait d'estomper les divergences politiques apparues à ce congrès : « L'inconséquence, quant aux principes, des antiiskristes et du «centre» s'est encore manifestée d'une façon saisissante dans les débats sur le programme agraire qui ont pris beaucoup de temps au congrès... et ont soulevé nombre de questions extrêmement intéressantes. Comme il fallait s'y attendre, la campagne contre le programme est ouverte par le camarade Martynov... » (2) (Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, Oeuvres Choisies, t. 1, p.
286) opposition au programme agraire, à la rédaction duquel Lénine avait contribué, était très substantielle, regroupant 40% des délégués. Le désaccord fondamental touchait la proposition de Lénine qui expliquait que la classe ouvrière devrait s'allier avec la paysannerie dans son ensemble dans la lutte contre l'autocratie et les résidus du servage. L'opposition expliquait que les ouvriers agricoles et les paysans pauvres ne s'allieraient jamais avec les fermiers riches dans la lutte contre leur ennemi commun - les propriétaires fonciers, le féodalisme et l'autocratie. Ils réduisaient le programme agraire du parti ouvrier à la lutte de classe entre les ouvriers agricoles et les fermiers capitalistes. Lénine notait que leur « incompréhension de l'importance du mouvement paysan, l'incompréhension du fait que le côté faible de nos socialdémocrates pendant les premières révoltes paysannes n'était pas la surestimation, mais plutôt la sousestimation du rôle de ce mouvement ainsi d'ailleurs que le manque de force pour l'utiliser) » (Idem, p. 287).
Dans le débat au congrès luimême, Lénine avait expliqué : « Nous poursuivons deux objectifs qualitativement différents à la campagne : premièrement nous voulons libérez les rapports bourgeois des contraintes féodales et semiféodales ; deuxièmement nous voulons mener la lutte prolétarienne... Notre tâche est de montrer aux paysans où la tâche prolétarienne révolutionnaire du prolétariat agricole commence... ».
Lénine était en désaccord avec la façon dont l'opposition opportuniste insistait sur l'arriération de la paysannerie. « En 1852, Marx a dit que les paysans avaient non seulement des préjugés, mais aussi des jugements. En montrant maintenant à la paysannerie pauvre les causes de sa pauvreté, nous pouvons compter sur le succès » (Lénine, O.C., t. 6 p. 521).
Le programme adopté au congrès de 1903 appelait à former des comités paysans pour lutter pour l'abolition de tous les résidus du servage. Juste avant le congrès, Lénine écrivait que les paysans « resteront fatalement et inévitablement de misérables esclaves tant qu'ils ne prendront pas en main leur propre destin, tant qu'ils n'obtiendront pas, comme étape première et fondamentale, l'institution de comités paysans pour une libération réelle, et non pas fallacieuse de la paysannerie » (Lénine, O.C., t. 6, p. 359).
Alors que les Mencheviks abandonnèrent cette revendication, elle fit partie du programme des Bolcheviks jusqu'à la révolution de 1917. Les comités de paysans pauvres que les paysans aidèrent à former furent un instrument crucial en été et automne 1918 dans la lutte contre l'exploitation et pour l'approfondissement de la lutte de classe dans la campagne et pour le cours socialiste de la révolution dans son ensemble.
Il ne fallut pas attendre plus de quelques mois après le congrès de 1903 pour que de nombreux Mencheviks comme Axelrod et L. Martov, qui avaient voté le programme général avec les Bolcheviks, y compris la partie traitant de la question agraire, adoptent ouvertement ou fassent des concessions aux positions opportunistes de ceux qui s'y étaient opposés lors du congrès. Ces divergences devinrent encore plus évidentes durant la révolution de 1905 et à son lendemain.
LES LEÇONS DE
LA REVOLUTION DE 1905 La révolution de 1905 vit se combiner le plus grand soulèvement prolétarien depuis la Commune de Paris en 1871 et le soulèvement paysan le plus massif des 130 dernières années en Russie. Cette exLénine partait de la conviction inébranlable que seule une direction rôle que les différentes forces sociales allaient jouer dans la révolution russe et pour voir les formes que prendrait la lutte.
Pour Lénine, la révolution de 1905 démontra que les Bolcheviks avaient eu raison de mettre l'accent sur la lutte démocratique et le poids de la paysannerie dans la révolution russe. Dans un article de 1909, il notait que : « l'alliance des forces du prolétariat des villes et de la paysannerie laborieuse » a « caractérisé toute la première période de la révolution russe, tous les évènements importants des années 190507 » (Lénine, O.C., t. 15, p. 358).
Au lendemain de cette expérience, Lénine écrivit ou acheva l'équivalent de quatre livres, ainsi que de nombreux articles, discours et résolutions sur la question agraire.
Toute la stratégie politique de Lénine partait de la conviction inébranlable que seule une direction prolétarienne pouvait mener la révolution démocratique et l'alliance ouvriers-paysans jusqu'à la victoire.
« Notre parti », écrivait-il en 1909, « défend fermement l'idée selon laquelle le prolétariat doit jouer le rôle de guide dans la révolution démocratique bourgeoise ; il affirme sans équivoque que pour mener cette révolution à son terme, il faut que le prolétariat et la paysannerie agissent en commun et que sans la conquête du pouvoir politique par les classes révolutionnaires, la victoire est impossible » (Lénine, O.C., t. 15, p. 405).
Cette déclaration renferme l'essence des regroupements de classe que Lénine proposait pour la Révo- lution russe. Il expliquait qu'une politique indépendante de la classe ouvrière était nécessaire pour « détacher la paysannerie des libéraux, la soustraire à leur influence, l'entraîner derrière lui dans le cours de la lutte et réaliser ainsi l'alliance en pratique (cette alliance se faisant au moment et dans la mesure où la paysannerie mène la lutte révolutionnaire) » (Lénine, O.C., t. 15, P. 56).
Suivre une autre politique, insistait-il, revenait à renoncer à la lutte pour une direction prolétarienne de la révolution démocratique et abandonner la paysannerie aux traîtres bourgeois et, ce faisant, abandonner toute perspective de réalisation complète de la révolution. « En un mot », écrivait Lénine dans Deux Tactiques, « pour que le prolétariat n'ait pas les mains liées dans la lutte contre la démocratie bourgeoise inconséquente, il faut qu'il soit assez fort et conscient pour élever la paysannerie à la conscience révolutionnaire, pour diriger son offensive et réaliser ainsi de son propre chef une démocratie prolétarienne conséquente ». Lénine poursuivait : « Seul le prolétariat peut conduire avec esprit de suite la lutte pour la démocratie. Mais il ne peut vaincre dans ce combat que si la masse paysanne se rallie à sa lutte révolutionnaire. Si, pour ce faire, le prolétariat manque de forces, la bourgeoisie se trouvera à la tête de la révolution démocratique et lui conférera un caractère inconséquent et égoïste. Ignorer le caractère central de l'alliance avec la paysannerie « fait le jeu de la démocratie bourgeoise » (Deux
Tactiques, op. cit. p. 486/87).
Lénine a donc toujours reconnu le besoin indispensable de la direction politique du prolétariat dans la révolution, il n'essayait pas — et avec raison — d'assigner a priori un poids — un quart, à égalité, trois quarts — au rôle de la paysannerie dans l'alliance ouvriers-paysans afin d'assurer sa victoire. Cependant, il n'excluait pas la possibilité que la composition sociale de la dictature ouvriers-paysans ne porte à l'« entrée, ou même à la prédominance dans ce gouvernement des représentants les plus hétéroclites de la démocratie révolutionnaire » (Lénine, O.C., t. 8, p. 292).
Lénine pensait que le poids relatif de la paysannerie dans l'alliance ouvriers-paysans serait déterminé par la lutte des classes. Son objectif était de renforcer au maximum le poids absolu de la paysannerie révolutionnaire. Il n'avait pas de plan fixant en détail les traits de la révolution. Il adoptait une approche stratégique visant à armer le parti ouvrier révolutionnaire pour mener la lutte en faveur de l'alliance ouvriers-paysans et l'utiliser comme un bélier pour renverser le tsarisme et ouvrir la voie à la révolution socialiste.
Lénine et les Bolcheviks utilisèrent de nombreuses formulations pour décrire les rapports entre le prolétariat et la paysannerie, comme par exemple, le prolétariat s'« allie », « dirige » ou « mène des actions communes » avec la masse des paysans. Mandel insiste sur le fait que la position de Lénine impliquait nécessairement que la paysannerie devait construire son propre parti « indépendant » et jouer un rôle « indépendant ». Et Mandel pense que cela est irréalisable.
Lénine a précisément abordé cette question dans une polémique avec Trotsky et Martov en 1908 : « Une «coalition» de classes n'implique nullement l'existence d'un parti puissant ni d'aucune espèce de parti en général. C'est mélanger le problème des classes et celui des partis. Il n'est nullement indispensable que l'un des partis bourgeois existants ait instauré son emprise sur la paysannerie ou que cette dernière ait créé un puissant parti autonome pour former une «coalition» entre elle et le prolétariat. Au point de vue théorique, cela est clair, car on sait, d'une part, que la paysannerie est particulièrement difficile à organiser en parti et, d'autre part, que la formation des partis paysans dans une révolution bourgeoise est un processus particulièrement lent et difficile et que, par conséquent, « le puissant parti autonome » ne pourrait apparaître, par exemple, que vers la fin de la révolution ».
Puis Lénine expliquait que « si l'on considère l'expérience de la révolution russe, il est également clair que la «coalition» de Kla paysannerie et du prolétariat s'est réalisée des dizaines et des centaines de fois sous les formes les plus diverses alors qu'il n'existait «aucun parti autonome puissant » de la paysannerie. Cette coalition s'est réalisée quand, par exemple, il y a eu «action commune» d'un Soviet des députés ouvriers et d'un Soviet des députés soldats, d'un comité de grève des cheminots ou de députés paysans, etc. Toutes ces organisations étaient essentiellement sansparti. Cependant, il est indubitable qu'une «coalition» de classes se réalisait à chaque fois qu'elles menaient une action commune ». « En même temps », poursuivait Lénine, « le parti paysan était en train de s'ébaucher, de naître, de s'incarner, dans /'« Union Paysanne » de 1905 ou dans le « Groupe du Travail » de 1906. A mesure que ce parti a grandi, qu'il s'est développé, et s'est constitué, la coalition des classes a pris des formes différentes, les accords politiques ont été tantôt imprécis, tantôt bien définis, en bonne et due forme ».
Lénine ajoutait que trois appels à l'insurrection, lancé durant la révolution, avaient été signés par les partis ouvriers, les syndicats et les organisations paysannes. « N'est-ce pas là une coalition politique en règle de partis et d'organisations sans-parti ! N'est-ce pas là la « dictature du prolétariat et de la paysannerie » proclamée comme un défi au tsarisme, comme un appel au peuple entier, mais point encore traduite dans les faits ! » (Lénine, O.C., t. 15, p. 397/99).
Mandel accuse Lénine d'avoir eu des «illusions» au sujet d'un rôle indépendant des Troudoviks (Kerensky !) ou des Socialistes révolutionnaires (S.R.).
C'est totalement faux. Lénine ne fondait pas son approche sur l'évolution possible - soit dans un sens positif, soit négatif — des différents partis ou de leurs dirigeants. Il la fondait sur l'expérience vivante de la lutte des classes. C'est sur cette base que Lénine conclut que la paysannerie formerait sa propre organisation ou trouverait une forme d'expression organisationnelle pour lutter pour ses revendications révolutionnaires.
En 1905, ce processus prit la forme des soviets de députés paysans, des Troudoviks, de l'Union paysanne. En 1917, il prit la forme des soviets des députés soldats, du congrès des députés paysans et de l'aile gauche du Parti socialiste-révolutionnaire. C'est ainsi que se déroulèrent les faits. Mandel ne polémique donc pas avec Lénine, mais avec les faits.
Cependant, Lénine n'a jamais cru que la paysannerie pourrait offrir un programme de classe indépendant pour la révolution russe. Seul le programme marxiste de la classe ouvrière russe pouvait assurer la victoire complète de la révolution démocratique et sa transcroissance en révolution socialiste.
Lénine ne se faisait pas non plus d'illusions à propos des dirigeants petits-bourgeois des organisations paysannes ou de leur programme. Il notait en 1907 : « Personne ne peut dire aujourd'hui quelles seront les destinées de la démocratie bourgeoise en Russie. Il n'est pas impossible que la faillite des Cadets conduise à la formation d'un parti démocrate paysan, d'un vrai parti de masse, et non de cette organisation de terroristes que sont demeurés les socialistes-révolutionnaires. Il n'est pas impossible non plus que les difficultés objectives du regroupement politique de la petite-bourgeoisie empêchent la formation d'un tel parti et maintienne pour longtemps encore la démocratie paysanne dans son état actuel de masse troudovique gélatineuse et amorphe ! »
Voilà pour les «illusions» par rapport aux Troudoviks !
Lénine poursuivait : « Dans l'un et l'autre cas, notre ligne est la même : forger les forces démocratiques par une critique impitoyable de tout flottement, par une lutte intransigeante contre l'alliance de la démocratie et de ce libéralisme qui a fait la preuve de sa nature contrerévolutionnaire ». (Lénine, O.C., t. 13, p. 124/25).
Mandel est-il d'accord avec cette ligne ? Le problème ne réside pas dans les prétendues « illusions » de Lénine dans les Troudoviks, mais dans la légéreté avec laquelle Mandel rejette les questions stratégiques et tactiques qu'un parti ouvrier révolutionnaire devait affronter en
Russie afin de mener les ouvriers et les paysans à la victoire.
Il s'agissait pourtant d'une question de vie ou de mort pour la révolution russe. C'était par exemple une question très concrète qui se posait aux Bolcheviks à la Douma par exemple. Quand cela était possible, et servait les intérêts de la lutte des classes, les Bolcheviks formaient des blocs avec les Troudoviks afin de faire élire des candidats et il formait des blocs lors des votes de certaines mesures à la Douma.
Lénine, qui suivait de très près les discours et les votes à la Douma, a écrit de nombreux articles qui montrent que, malgré les divergences existantes, les députés paysans troudoviks étaient plus proches des Bolcheviks que des Cadets libéraux, ou même des intellectuels troudoviks (Kerensky !) sur la question agraire. Les Mencheviks, qui avaient formé un bloc avec la bourgeoisie libérale, rejetaient cette politique des « blocs de gauche » poursuivie par les Bolcheviks au lendemain de la défaite de la Révolution de 1905. Au cours de cette période de réaction et de répression de nombreux opposants du tsarisme, y compris les Mencheviks, prétendaient que les paysans étaient tellement désillusionnés qu'on ne pourrait compter sur eux dans la prochaine révolution. Lénine notait que « la moindre allusion à la démocratie paysanne provoque une grimace de mépris sur leurs visages, mais qu'on les voit faire des mines gourmandes dès qu'ils aperçoivent des libéraux «cultivés » ». Tout à l'opposé, les Bolcheviks fondaient leur stratégie sur le fait que les paysans apparaîtraient à nouveau comme une force révolutionnaire essentielle, comme cela avait été le cas dans la révolution de 1905.
« Nous devons savoir », écrivait
Lénine, « que, dans la Russie actelle, un mouvement parmi la paysannerie sera inévitablement et nécessairement le signe d'un nouvel essor social vraiment large et de l'imminence d'une crise révolutionnaire » (Lénine, O.C., t. 15, p. 295).
Ce jugement a été plus que confirmé par la révolution de 1917, et les Bolcheviks ont codifié ces leçons sur la centralité de l'alliance ouvriers-paysans aux Ile et IVe congrès de l'Internationale communiste. Ce n'est donc pas du tout Lénine qui a une opinion exagérée du rôle de la paysannerie, mais Mandel qui minimise la continuité révolutionnaire du marxisme sur cette question clé de stratégie révolutionnaire.
LES SOVIETS COMME
« EMBRYON » DE GOUVERNEMENT
Une des affirmations les plus surprenantes de Mandel est que, avant la révolution de Février 1917, Lénine rejetait « radicalement » « toute notion d'un Etat (à l'opposé d'une insurrection) fondée sur les Soviets ».
Les faits démontrent le contraire. Non seulement Lénine ne rejetait pas « radicalement » cette proposition, mais il ne la rejetait pas du tout. En fait, il revint à de nombreuses reprises sur l'expérience de 1905 pour montrer comment les Soviets avaient été un embryon de gouvernement révolutionnaire. En novembre 1905, un mois après que les ouvriers aient formé le premier Soviet en Russie, Lénine écrivit son premier article important sur les Soviets : « Il me semble que, sous le rapport politique, le Soviet des députés ouvriers doit être envisagé comme un embryon de gouvernement révolutionnaire provisoire ».
«Il doit se proclamer gouvernement révolutionnaire provisoire ou bien en constituer un, en attirant absolument à cet effet de nouveaux députés non pas seulement désignés par les ouvriers, mais d'abord par les matelots et les soldats qui, partout, tendent dejà à la liberté ; en second lieu, par les paysans révolutionnaires ; en troisième lieu par les intellectuels bourgeois révolutionnaires » (Lénine, O.C., t. 10, p. 13 et 16).
Lénine polémiquait en fait avec les Mencheviks qui, eux, niaient que les Soviets avaient ce potentiel. Il écrivait par exemple dans une polémique de 1906 : « Les organes de pouvoir que nous avons décrits (soviets d'ouvriers, de soldats, de cheminots et de paysans) étaient une dictature à l'état de germe, car ce pouvoir ne reconnaissait aucun autre pouvoir, aucune loi, aucune norme, d'où qu'ils viennent » (Idem, p. 250).
Dans le même article, il notait que les Bolcheviks considéraient les Soviets comme des « organes embryonnaires du pouvoir révolutionnaire, unissant le prolétariat et la démocratie révolutionnaire » (Idem, p. 259).
Une dictature révolutionnaire — ou un pouvoir d'Etat - basée sur les Soviets qui unissaient la classe ouvrière et la paysannerie. Voilà ce que serait la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie.
En 1907, Lénine écrivait : « C'étaient surtout les représentants du prolétariat et ensuite les hommes d'avant-garde de la paysannerie insurgée qui participaient aux organes embryonnaires du pouvoir révolutionnaire, les soviets des députés ouvriers, les soviets des députés paysans et soldats ». (Lénine, O.C., t. 12, p. 463).
Lénine aborda à nouveau ce thème en janvier 1917, juste un mois avant l'explosion de la Révolution russe, dans un discours à des socialistes suisses, revenant sur l'expérience de la révolution de 1905. Il expliquait que : « Dans plusieurs villes de Russie, ces soviets de députés ouvriers assumèrent de plus en plus le rôle d'un gouvernement révolutionnaire provisoire, le rôle d'organes et de guides des soulèvements. On tenta de créer des soviets de députés de soldats et de matelots, et de les associer aux Soviets de députés ouvriers.
« Certaines villes de Russie devinrent alors de minuscules « républiques » locales où l'autorité du gouvernement avait été balayée et où les soviets de députés ouvriers fonctionnaient réellement comme un nouveau pouvoir d'Etat. Par malheur, ces périodes furent trop brèves, les «victoires» trop faibles et trop isolées » (Lénine, O.C., t. 23, p. 271/72).
Finalement, en revenant sur le débat entre les Bolcheviks et les Mencheviks en 1905, Lénine 'notait, en 1920, que : « Les Bolcheviks soulignaient que les soviets de députés ouvriers «constituaient en fait l'embryon du nouveau pouvoir révolutionnaire » comme l'indiquait textuellement le projet de résolution des Bolcheviks (voir page 92 du rapport). Les Mencheviks reconnaissaient l'importance des soviets, étaient d'accord pour « contribuer à leur formation », etc., mais ne les considéraient pas comme l'embryon du pouvoir révolutionnaire, ne parlaient pas, en général, d'un « nouveau pouvoir révolutionnaire » de ce type ou de type similaire, rejetaient délibérément le mot d'ordre de dictature » (Lénine, O.C., t. 31, p. 355).
Comment Mandel a-t-il pu négliger les déclarations privées de toute ambiguïté de Lénine sur le fait que les Soviets pouvaient devenir la base d'une dictature révolutionnaire des classes exploitées, un nouveau pouvoir d'Etat ? Cela n'a aucun sens, à moins d'accepter l'opinion erronée de Mandel, selon laquelle Lénine pensait que les ouvriers et les paysans feraient la révolution d'une façon ou d'une autre - à l'aide des Soviets si ceux-ci venaient à exister — mais que, dans un acte historique d'« auto-limitation », les ouvriers devraient « abandonner ou perdre le pouvoir par la suite (au profit de la bourgeoisie libérale) », afin de laisser la place à une phase de développement capitaliste prolongée.
Ce point de vue fait de Lénine un Menchevik. Mais, pourtant, d'après Mandel, telle est bien la position.
Sachant bien qu'une telle affirmation semblerait bizarre à plus d'un lecteur, Mandel leur assure, par anticipation, qu'il n'y a de contradiction ni dans « la tête de Lénine », ni « du point de vue de la logique formelle ». La « logique formelle » de Mandel est difficile à suivre, et aucun d'entre nous ne saura jamais ce que Lénine avait « dans la tête ». Mais nous connaissons les écrits et l'action de Lénine, et ceux-ci sont en contradiction avec la présentation que fait Mandel du bolchévisme sur cette question.
LE CONTEXTE
Suivant la trace de Marx et
Engels, Lénine vit - bien avant
1905 — que la révolution russe pourrait être le prologue de la révolution socialiste en Europe occidentale. En même temps, il nota, après la révolution de 1905, comment ce soulèvement avait inspiré une série de révolutions démocratiques en Orient - en Perse, en Chine et en Turquie. Avant même la Première Guerre mondiale, Lénine décrivait la situation internationale comme une ère de révolutions démocratiques et prolétariennes et expliquait l'interdépendance de ce processus révolutionnaire mondial. C'est dans ce contexte qu'il voyait la révolution russe. Cependant, Mandel prétend que Lénine « n'avait pas, ou avait insuffisamment, traité le contexte social et économique international et national concret » de la révolution.
Mandel ne fait aucune tentative pour étayer cette affirmation ; il se contente de la faire, mettant Lénine et Plekhanov dans le même sac sur cette question.
En particulier, Mandel ne fait pas référence aux opinions de Lénine au cours de la période où la situation internationale avait les répercussions les plus importantes pour la révolution russe : la Première Guerre mondiale.
Alors que l'approche stratégique des Bolcheviks de la Révolution russe ne changea pas durant la Première Guerre mondiale, des modifications concrètes dans la lutte de classe en Russie et dans le monde - que Lénine « sous-estimait » selon Mandel - ont influencé leur appréciation des perspectives révolutionnaires en Russie et de leurs ramifications internationales.
« La guerre impérialiste », soulignait Lénine, « a relié la crise révolutionnaire en Russie, crise qui a éclaté sur le terrain de la révolution démocratique bourgeoise, à la crise grandissante de la révolution prolétarienne, socialiste, en Occident. Ce lien est à ce point direct qu'au- cune exécution séparée des (tâches) révolutionnaires dans tel ou tel pays n'est possible : la révolution démocratique bourgeoise en Russie est désormais, non seulement le prologue, mais aussi un élément intégrant de la révolution socialiste en Occident.
« Faire aboutir la révolution bourgeoise en Russie afin d'allumer la révolution prolétarienne en Occident : tel était le devoir du prolétariat en 1905. En 1915, la seconde moitié de cette tâche est devenue à ce point actuelle qu'elle est mise à l'ordre du jour conjointement avec la première » (Lénine, O.C., t. 21, p. 393).
La guerre divisa le mouvement révolutionnaire en Russie entre les « révolutionnaires chauvins » qui désiraient la révolution pour mieux battre les Allemands et les « révolutionnaires prolétariens » qui voulaient la révolution en Occident. Les libéraux russes, qui apportaient leur soutien total et inconditionnel à la guerre impérialiste, révélèrent clairement qu'ils avaient pris la voie de la contre-révolution : « La conception de nos opportunistes selon laquelle le libéralisme russe serait encore la force motrice de la révolution en Russie a été battue en brèche par la vie » (Lénine, O.C., t. 21, p. 329).
Lénine notait que « La crise née de la guerre a renforcé les facteurs économiques et politiques qui poussent la petite-bourgeoisie — y compris la paysannerie - vers la gauche. Telles sont les conditions objectives d'une victoire de la révolution démocratique en Russie » (Idem, p. 435).
Il soulignait que l'approfondissement des différenciations au sein de la paysannerie avait stimulé la lutte des classes à la campagne également. L'antagonisme entre les pay- sans et les propriétaires terriens devenait plus aigu, et les pauvres de la campagne se rapprochaient des ouvriers des villes. Tous ces facteurs allaient dans le sens de relations encore plus étroites entre les ouvriers et les paysans et une interconnection encore plus grande des révolutions démocratique et prolétarienne. Reconnaissant le patriotisme initial des masses paysannes, Lénine se disait sûr que « à mesure que les soldats rentreront des champs de carnage, l'état d'esprit à la campagne se modifiera certainement dans un sens hostile à la monarchie tsariste » (Lénine, O.C., vol. 21, p. 318).
En mars 1917, une semaine après le renversement du Tsar par les travailleurs, Lénine écrivait : « Il est tout naturel que la crise révolutionnaire ait éclaté plus tôt qu'ailleurs dans la Russie tsariste, où la désorganisation était la plus monstrueuse et le prolétariat le plus révolutionnaire (non par ses qualités particulières, mais par les traditions vivantes de l'année 1905). Cette crise a été accélérée par une série de défaites écrasantes, infligées à la Russie et à ses alliés », écrivait Lénine. « Ces défaites ont ébranlé tout l'ancien mécanisme gouvernemental et tout l'ancien régime; elles ont dressé contre lui toutes les classes de la population, exaspéré l'armée, exterminé en grande partie l'ancien corps des officiers, issu d'une noblesse fossile ou d'une bureaucratie particulièrement pourrie, pour le remplacer par des éléments jeunes, frais, surtout bourgeois, roturiers, petits-bourgeois.
Des hommes franchement prosternés devant la bourgeoisie ou simplement dénués de caractère, qui criaient et vociféraient contre le
« défaitisme » sont placés maintenant devant ce fait: « la liaison historique entre l'effondrement de la monarchie tsariste la plus arriérée et la plus barbare et le début de l'incendie révolutionnaire » (Lénine, O.C., t. 23, P. 329).
Lénine soulignait que la Première Guerre mondiale et la guerre des Balkans (1912-1913) qui l'avait précédée, avaient intensifié la pression impérialiste sur les nations opprimées également, créant une situation explosive. C'était d'une importance décisive pour l'Empire russe où la majorité de la population faisait partie des nations opprimées par le régime tsariste. Lénine reconnaissait la signification révolutionnaire de la lutte des nations opprimées et défendait le programme marxiste de l'auto-détermination, y compris le droit à la séparation.
Dans des thèses élaborées en octobre 1915, Lénine réaffirmait la position des Bolcheviks selon laquelle il était possible pour des sociaux-démocrates de participer à un gouvernement provisoire révolutionnaire avec la petite-bourgeoisie révolutionnaire. Mais « pas avec les chauvins révolutionnaires », déclarait-il sans équivoque. « Si les révolutionnaires chauvins triomphaient en Russie, nous serions contre la défense de leur «patrie» dans la guerre actuelle. Notre mot d'ordre est : contre les chauvins, fussentils révolutionnaires et républicains » (Lénine, O.C., t. 21, p. 415).
Ensuite il répondait à la question de savoir ce que le parti ouvrier révolutionnaire ferait si la révolution plaçait le pouvoir entre ses mains durant la guerre. Contrairement aux affirmations de Mandel,
Lénine ne disait pas : auto-limitezvous, remettez-le à la bourgeoisie pour qu'elle gouverne durant une période prolongée de développe- ment capitaliste.
La réponse de Lénine était la suivante : « Nous offrirons la paix à tous les belligérants, à condition que soient libérés les colonies et tous les peuples dépendants, opprimés et lésés dans leurs droits. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre et la France, sous leurs gouvernements actuels n'accepteraient cette condition. Nous serions donc obligés de préparer et de mener une guerre révolutionnaire, c'est-à-dire que non seulement nous appliquerions par les moyens les plus énergiques tout notre programme minimum, mais qu'aussi nous pousserions systématiquement à l'insurrection tous les peuples aujourd'hui opprimés par les grands-russes, toutes les colonies et tous les pays vassaux d'Asie (l'Inde, la Chine, la Perse, etc.) en même temps et au premier chef, nous appellerions à l'insurrection le prolétariat socialiste d'Europe contre ses gouvernements, malgré ses social-chauvins. Il est hors de doute que la victoire du prolétariat en Russie créerait des conditions extrêmement favorables au développement de la révolution en Asie et en Europe. Même 1905 l'a démontré » (Lénine, O.C., t. 21, p. 418).
C'est la même réponse que les Bolcheviks apportèrent deux ans plus tard quand ils conquérirent la majorité dans les Soviets et menérent les ouvriers et les paysans à la conquête du pouvoir. Pourtant, Mandel voudrait nous faire croire que « jusqu'au lendemain de la révolution de Février 1917, c'est-àdire jusqu'à l'élaboration des Thèses d'Avril, les Bolcheviks continuèrent à défendre que la dictature révolutionnaire devra abandonner ou perdre le pouvoir par la suite, étant donné le caractère bourgeois de la Révolution ! »
Lénine — ni en 1905, ni en 1915, ni ce netalt pas la position de Ceci n'était pas la nosition de en 1917.
LENINE A-T-IL LAISSE
TOMBER SA PERSPECTIVE
EN 1917 ?
Mandel prétend que, après la révolution de Février 1917 Lénine abandonna la stratégie de la dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et de la paysannerie et arma le Parti bolchevique d'une nouvelle stratégie. Et c'est cela seulement, toujours selon Mandel, qui rendit la Révolution d'Octobre possible.
Mais là, une question évidente surgit aussitôt : où Lénine a-t-il écrit qu'il abandonnait la stratégie bolchevique d'avant 1917 ? Où a-til jamais dit que le parti avait suivi une orientation incorrecte durant plus de deux décennies ?
Dans la mesure où Mandel ne fournit aucune preuve que Lénine ait fait de telles déclarations, le lecteur peut simplement penser que la vieille position a disparu sans commentaire, que Lénine a abandonné la stratégie élaborée par les Bolcheviks pour la révolution russe, sans expliquer pourquoi. Lénine était peut-être embarrassé, il cherchait peut-être à se couvrir ou bien pensait, tout simplement que le changement n'était pas important. Peut-être a-t-il fallu des esprits plus fins que celui de Lénine pour découvrir le changement après sa mort. Peut-être Lénine a-t-il manœuvré et trompé le parti et la classe ouvrière pour la seule fois de sa vie.
Aucune de ces explications ne tient debout. Elles sont . toutes totalement étrangères aux méthodes de Lénine qui était très franc quand il corrigeait des erreurs ou adoptait une nouvelle orientation, et il considérait qu'il était important de l'être. Tout lecteur qui a envie — et beaucoup l'auront - d'aller consulter les écrits de Lénine de 1917 et d'après, pourra vérifier personnellement ce qu'il avait à dire. Ils découvriront que Mandel a choisi d'ignorer ce que Lénine a écrit à ce propos. Les réponses apportées par Lénine face à la révolution de Février sur les tâches de la classe ouvrière sont exprimées clairement dans une série de lettres, d'articles et de résolutions écrites en mars et avril 1917. Les principaux documents sont : « Les lettres de loin », « Les tâches du prolétariat dans la présente révolution » (Les Thèses d'Avril), « Le double pouvoir », les « Lettres sur la tactique » et « Les tâches du prolétariat dans notre révolution » (Projet de plate-forme pour le Parti prolétarien).
Dans la première des « Lettres sur la tactique » écrite quelques jours après les Thèses d'Avril, Lénine expliquait son approche en détail. Il définissait la situation comme une « période de transition entre la première étape de la révolutionnaire et la seconde (...) ».
« Quelle est la première étape ? »
« Le passage du pouvoir à la bourgeoisie ».
« Avant la révolution de Févriermars 1917, tout le pouvoir appartenait en Russie à une vieille classe, la noblesse foncière féodale ayant à sa tête Nicolas Romanov.
« Depuis cette révolution, le pouvoir appartient à une autre classe (...): la bourgeoisie ».
« Le passage du pouvoir d'une classe à une autre est le caractère premier, fondamental d'une révolution, tant au sens strictement scientifique qu'au sens politique et pratique du mot ». « Ainsi, la révolution bourgeoise, ou démocratique-bourgeoise, est terminée en Russie ».
« Nous entendons ici s'élever les protestations de contradicteurs auxquels il plaît de s'appeller « vieux bolcheviks » : n'avons-nous pas toujours dit que la révolution democratique bourgeoise ne pouvait être terminée que par la « dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie » ? La révolution agraire, elle aussi démocratique bourgeoise, est-elle donc terminée ? N'est-ce pas contraire au fait qu'elle n'a pas encore commencé ?
Je réponds : les mots d'ordre et les idées des Bolcheviks ont été dans l'ensemble entièrement confirmés par l'histoire ; mais dans la réalité concrète les choses se sont passées autrement que nous ne pouvions (et que personne ne pouvait) le prévoir : d'une façon plus originale, plus curieuse, plus nuancée ». (Lénine, O.C., t. 24, p. 33/36).
La guerre, comme Lénine avait expliqué dans sa première « Lettre de loin », avait accéléré le processus révolutionnaire en Russie et dessiné ses contours de façon quelque peu différente de celle qui pouvait être anticipée une décennie plus tôt. Néanmoins, l'orientation stratégique des Bolcheviks, bien qu'algébrique comme toutes les stratégies et tous les programmes doivent l'être, fut généralement confirmée et elle servit de guide indispensable pour déterminer ce qu'il fallait faire en 1917.
La « Lettre sur la tactique » de
Lénine poursuit en critiquant « ces vieux Bolcheviks qui, plus d'une fois déjà, ont joué un triste rôle dans l'histoire de notre parti en répétant stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d'étudier ce qu'il y avait d'original dans la réalité nouvelle, vivante.
« La dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie » est déjà réalisée (Lénine a ajouté une note : « Sous une certaine forme et jusqu'à un certain point ») dans la révolution russe, car cette «formule» ne prévoit qu'un rapport entre les classes et non une institution politique déterminée matérialisant ce rapport, cette collaboration. « Le soviet des députés ouvriers et soldats » : telle est la « dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie », déja réalisée par la vie.
« Cette formule a déjà vieilli. La vie l'a fait passer du royaume des formules dans celui de la réalité, elle lui a donné chair et sang, elle l'a concrétisée et, par là-même, modifiée » (Idem). On remarquera que Lénine ne dit pas que la formule bolchevique de la dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et de la paysannerie s'était avérée fausse et n'avait pas été confirmée : non, Lénine dit qu'elle a été « accomplie dans la réalité ». Mandel a tout à fait le droit de ne pas être d'accord avec la conclusion de Lénine. Mais il serait tout à fait outrageant de conclure que Lénine ne croyait pas à ce qu'il disait. Lénine poursuivait :
« Un autre objectif, un objectif nouveau, est désormais à l'ordre du jour : la scission, au sein de cette dictature, entre les éléments prolétariens (anti-jusqu'auboutistes, internationalistes, «communistes», partisans du passage à la «commune») et les éléments petitspropriétaires ou petit-bourgeois (Tchkéidzé, Tsérétéli, Stéklov, les Socialistes révolutionnaires et tous les autres jusqu'auboutistes révolutionnaires, adversaires de la marche vers la commune, partisans du «soutien» de la bourgeoisie et du gouvernement bourgeois).
Quiconque, aujourd'hui, ne parle que de la « dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie » retarde sur la vie, est passé de ce fait, pratiquement, à la petite-bourgeoisie contre la lutte de classe prolétarienne, et mérite d'être relégué aux archives des curiosités pré-révolutionnaires « bolcheviques » (aux archives des «vieux bolcheviks» pourrait-on dire). (...) Pour l'instant, il faut bien se mettre en tête cette vérité incontestable que le marxiste doit tenir compte de la vie, des faits précis, de la réalité et non se cramponner à la théorie d'hier qui, comme toute théorie, est tout au plus capable d'indiquer l'essentiel, le général, de fournir une idée approchée de la complexité de la vie » (Idem).
Lénine relègue la vieille formule aux archives, non pas parce que les faits avaient prouvé qu'elle était erronée, mais précisément parce qu'elle avait été réalisée. La formule générale avait été remplacée par une institution politique concrète - les soviets ouvriers et paysans — qui l'exprimait « sous une certaine forme et jusqu'à un certain point ». Lénine cessa d'utiliser la formule plus générale, algébrique, en faveur du nouveau mot d'ordre, plus concret, de gouvernement des soviets d'ouvriers, de soldats et de paysans. Il notait : « L'ancienne formule était : après la domination de la bourgeoisie peut et doit s'instaurer la domination du prolétariat et de la paysannerie, leur dictature. Or, dans la vie réelle, il en va déjà tout autrement : c'est un enchevêtrement extrêmement original, nouveau, sans précédent, de l'une et de l'autre. Nous avons côte à côte, ensemble, simultanément, et la domination de la bourgeoisie (le gouvernement Lvov-Goutchkov) et la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, qui cède de son plein gré le pouvoir à la bourgeoisie, se transforme de son plein gré en appendice de celle-ci » (Idem). Le gouvernement provisoire capitaliste poursuivait l'effort de guerre — au nom de la défense de la révolution. Et la direction menchevique-SR des soviets appuyait pleinement cette politique. Depuis 1914 la position de Lénine et des Bolcheviks était de s'opposer à l'effort de guerre impérialiste et d'expliquer que la défaite des impérialiste russes était un moindre mal pour la classe ouvrière de Russie.
LA DUALITE DE POUVOIR
Au lendemain de la révolution de Février une des caractéristiques clés de la situation en Russie était l'apparition de ce que la presse bourgeoise fut la première à appeller, en le regrettant, le « double pouvoir ». Lénine avait commencé à expliquer la signification de cette situation dans sa première « Lettre de loin ». Dans l'article « Le double pouvoir » écrit à la miavril, à peu près au même moment que les « Lettres sur la Tactique », Lénine indiquait que : « Notre révolution a ceci de tout à fait original qu'elle a créé une dualité de pouvoir. C'est là un fait dont il faut saisir la portée avant tout; il est impossible d'aller de l'avant sans l'avoir compris » (Lénine, O.C., t. 24, p. 28).
Comment cette situation de double pouvoir se résoudrait-elle ?
Dans la résolution sur les tâches adoptée par le Congrès bolchevique d'Avril, que Lénine avait élaborée, il expliquait que « la dualité du pouvoir ne reflète qu'une période transitoire du développement de la révolution, la période où cette dernière est allée au-delà d'une révolution démocratique bourgeoise ordinaire, mais n'a pas encore abouti à une dictature du prolétariat et de la paysannerie à l'état pur ». (Lénine, O.C., t. 24, p. 53).
Dans les « Lettres sur la tactique », Lénine avait posé la question : « Ne risquons-nous pas de tomber dans le subjectivisme, dans le désir de «sauter par-dessus» la révolution démocratique inachevée, qui n'a pas encore conduit à son terme le mouvement paysan, pour arriver d'emblée à la révolution socialiste ? » Il répondait : « Si j'avais dit : pas de Tsar, mais un gouvernement ouvrier, ce danger me menacerait. Mais je n'ai pas dit cela, j'ai dit tout autre chose. J'ai dit qu'il ne peut y avoir en Russie d'autre gouvernement (un gouvernement bourgeois excepté) que les soviets de députés des ouvriers, des salariés agricoles, des soldats et des paysans. J'ai dit qu'en Russie le pouvoir ne peut passer aujourd'hui de Goutchkov et de Lvov qu'à ces soviets, dans lesquels prédominent précisément la paysannerie, les soldats, la petite-bourgeoisie, pour employer un terme marxiste, scientifique, pour user d'une définition de classe et non d'une expression empruntée au langage courant, à l'homme de la rue, et limitée aux caractéristiques professionelles » (Lénine, O.C., t. 24, p. 39).
En d'autres termes, un gouvernement soviétique serait à prédominance paysanne. Mais Mandel nous a expliqué que ceci est impossible, ce que même Lénine aurait dû réaliser à partir d'Avril 1917. Pourtant on voit là que Lénine continue de proposer un gouvernement révolutionnaire provisoire dans lequel les représentants de la paysannerie seraient majoritaires.
Durant les huit mois de préparation de l'insurrection d'Octobre, Lénine insistait continuellement sur le fait que les Bolcheviks ne proposaient pas l'instauration immédiate du socialisme. Il proposait au contraire d'appliquer un programme agraire de grande portée, comprenant la nationalisation de la terre, la saisie des banques et l'imposition du contrôle ouvrier dans les entreprises industrielles et commerciales capitalistes. Lénine expliquait dans les Thèses d'Avril que ces mesures ne pouvaient « en aucune façon proposer d'«introduire» le socialisme... ». Elles constituaient « les • premiers pas vers le socialisme » (Lénine, O.C., t. 24, p. 66). LES BOLCHEVIKS FURENT-ILS
DESARMES ?
Mandel affirme que, en conséquence de leur ancienne orientation stratégique, les Bolcheviks n'étaient pas préparés pour la Révolution de Février 1917 et qu'ils se trouvèrent désarmés politiquement durant et au lendemain de février. Par chance, les Bolcheviks furent capables d'opérer un rapide tournant au cours des trois semaines qui suivirent le retour de Lénine. Si c'était vrai, cela aurait été assez surprenant. Les Bolcheviks - désorientés à propos de la place des tâches démocratiques de la révolution, du poids et du rôle de la paysannerie, de la perspective de l'établissement d'une alliance ouvrière — paysanne au niveau du gouvernement — auraient joué à pile ou face et rejeté tout ce qu'ils avaient soutenu, voté et défendu dans de nombreuses campagnes depuis une décennie. Mais, comme on l'a déjà montré, les Bolcheviks n'abandonnèrent pas leur stratégie mais la virent confirmée et réalisée par la révolution en cours.
Qu'en est-il alors de l'affirmation de Mandel que « tous les dirigeants bolcheviques étaient favorables à un soutien «critique» et même à la collaboration avec le gouvernement provisoire » et rejetaient « toute notion de prise du pouvoir par la classe ouvrière ? » Mandel dit que cette prétendue confusion générale découlait inévitablement du « dogme erroné » de Lénine sur la dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et de la paysannerie. Les faits démontrent encore une fois une réalité bien différente. Ils montrent que : 1) les Bolcheviks n'étaient pas unanimes dans leur approche du gouvernement provisoire capitaliste ; 2) les différences au sein du parti firent apparaître un courant ayant sa base dans la classe ouvrière, qui s'opposait fermement au gouvernement provisoire, et à sa politique de guerre impérialiste et un autre courant qui était favorable à une conciliation avec les Mencheviks, en particulier sur la question décisive de la guerre.
Quand la révolution de Février éclata, tous les principaux dirigeants bolcheviks étaient en exil ou en prison. Les réponses à apporter en Russie devaient donc venir initialement de dirigeants plus jeunes et moins expérimentés. Avant la formation du gouvernement provisoire, les dirigeants qui se trouvaient sur place élaborèrent un manifeste qui fut publié dans les Izvestia, l'organe des soviets.
Ce manifeste appelait les ouvriers et les soldats à s'organiser autour du soviet de députés ouvriers, afin de « créer un gouvernement révo- lutionnaire provisoire ». Ce gouvernement devrait, entre autres choses, « entamer des négociations avec le prolétariat des pays en guerre, en vue d'une lutte révolutionnaire des peuples de tous les pays contre leurs oppresseurs et maîtres... et pour la fin du sanglant massacre imposé aux peuples asservis » (E.H. Carr, La révolution bolchevique, Ed. de Minuit, t. 1, p. 78/79).
Quand Lénine, qui se trouvait encore en Suisse, pris connaissance d'une version abrégée de ce manifeste dans un journal allemand, il envoya immédiatement un télégramme de félicitation à la Pravda, le journal bolchevique de Petrograd. Dans ses « Lettres de loin », Lénine approuvait spécialement la déclaration contre la guerre impérialiste.
Les principaux dirigeants de Petrograd - Chliapnikov, Zalouts- Lalouts ky, et Molotov - commencèrent à publier de nouveau la Pravda le 5 mars. Selon l'historien E.H. Carr : « Les points de vue exposés dans les sept premiers numéros de la nouvelle Pravda étaient, dans les grandes lignes, ceux du manifeste du parti. Elle dénonçait le gouvernement provisoire existant comme « un gouvernement de capitalistes et de propriétaires fonciers » et estimait que le soviet devait convoquer une assemblée constituante afin d'instaurer une «république démocratique». Sur la guerre, elle publia le 10 mars 1977 une résolution du bureau (du CC bolchevique) appelant à la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile pour la libération des peuples du joug des classes dirigeantes, bien qu'elle n'allait pas jusqu'à appeler au défaitisme national » (Idem, p. 79/80).
Puis, à la mi-mars, des dirigeants plus anciens du parti - Kamenev,
Staline et Mouranov - arrivèrent et prirent la direction de la Pravda. La ligne concernant le gouvernement de coalition et la guerre changea immédiatement. Les critiques de la direction de collaboration i de classe des soviets et de la direction libérale du gouvernement provisoire furent abandonnées. La Pravda publia en première page une déclaration du soviet de Petrograd, dirigé par les Mencheviks et les SR, favorable à la guerre.
Elle annonçait qu'il fallait « défendre fermement notre propre liberté » et que la « révolution russe ne pliera pas sous les baïonnettes des agresseurs ».
Ceci fut suivi par une déclaration enthousiaste de Kamenev en faveur de la défense nationale. Il écrivit dans un article signé que : « Quand une armée affronte une autre armée, ce serait une politique inepte que de proposer à l'une d'elles de déposer les armes et de rentrer chez elle. Ce ne serait pas une politique de paix, mais une politique d'esclavage qu'un peuple libre rejetterait avec dégoût » (E.H. Carr, op. cit., p. 81).
Kamenev et Staline étaient également favorables à la poursuite des discussions d'unification avec les Mencheviks. Ce changement radical de ligne ne reçut pas, loin s'en faut, une réponse unanime de la part des Bolcheviks de Petrograd. Marcel Liebman cite les mémoires de Chliapnikov dans Le léninisme sous Lénine : « Tout le Palais de Tauride, depuis les gens d'affaires du
Comité de la Douma d'Etat jusqu'au cœur même de la démocratie révolutionnaire (c'est-à-dire la majorité modérée des soviets -
M.L.) - le Comité Exécutif — retentissait d'une nouvelle: la victoire des Bolcheviks modérés, raisonnables, sur les extrémistes ».
« Par contre », ajoute Liebman,
« parmi certains militants bolcheviques on accueillit avec colère les métaphores guerrières des rédacteurs de la Pravda (...). Toujours selon Chliapnikov, « au comité bolchevique de Vyborg où, comme nous le verrons, l'atmosphère était à la radicalisation, on demanda même l'exclusion du parti de Staline et de Kamenev ». Liebman ajoute dans une note : « Ce qui se publiait dans la Pravda était du plus haut intérêt, mais ce qui ne s'y publiait pas n'était pas moins important. C'est ainsi que lorsque Kollontai apporta à Petrograd, dans les premiers jours de mars, les deux premières Lettres de loin de Lénine, (...) la rédaction hésita plusieurs jours avant d'en publier une seule et supprima les passages où Lénine s'opposait à tout accord avec les Mencheviks » (Marcel Liebman, Le léninisme sous Lénine, Ed. du Seuil, t. 1, p. 163).
lakov Sverdlov qui devait jouer un rôle clé dans l'organisation du Parti bolchevique d'Avril 1917 jusqu'à sa mort des suites d'une grippe en mars 1919, était également opposé, durant cette période, au gouvernement provisoire capitaliste. Dans un manuscrit non publié, lakov M. Sverdlov et l'organisation de la révolution russe (1978), le professeur Charles Duval rapporte que quand Sverdlov fut libéré de son internement en Sibérie en mars, il passa quelques jours à Krasnoïarsk où il participa aux réunions du parti et des soviets. Selon Duval, le 22 mars, au soviet de Krasnoïarsk, dominé par les sociaux-démocrates conciliateurs, Sverdlov « accusa les Mencheviks et les S.R. de tout promettre au peuple et de ne rien lui donner, et prédit qu'ils se retrouveraient un jour contre la révolution. Il expliqua que l'idée de «paix civile» avancée par les Mencheviks et les S.R. retardait le développement de la révolution. Il présentait, à l'opposé, les soviets comme la clé d'une révolution prolétarienne victorieuse et les seuls organes acceptables par les Bolcheviks comme source légitime du pouvoir. Mais la majorité du soviet de Krasnoïarsk ne se laissa pas ébranler par son appel et se prononça en faveur du nouveau gouvernement, avec la formule socialiste standard « dans la mesure où il mène une politique qui satisfait les revendications de la classe ouvrière et de la paysannerie révolutionnaire ». Kamenev, Staline et Cie ne tiraient pas leur ligne conciliatrice des formulations traditionnelles des Bolcheviks, telles que la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Ils essayaient plutôt de masquer leur ligne conciliatrice derrière cette formule révolutionnaire et d'autres encore, comme le font toujours les centristes.
En fait, leur ligne n'avait rien de commun avec les positions adoptées par les congrès du Parti bolchevique et présentées dans sa presse depuis 1903. Il serait en particulier difficile de trouver des questions sur lesquelles les Bolcheviks étaient mieux armés que les attitudes conciliatrices à l'égard des Mencheviks et la défense de la guerre impérialiste du gouvernement. Leur ligne était juste à l'opposé de celle que les Mencheviks suivirent jusqu'à sa conclusion logique, la capitulation, en Février 1917. En outre, comme nous l'avons déjà indiqué, Lénine avait déclaré explicitement en 1915 que les Bolcheviks n'apporteraient pas le moindre soutien à un gouvernement provisoire formé par les sociaux-chauvins.
Le fait que quelques dirigeants bolcheviques aient suivi une orien- tation conciliatrice et abandonné la ligne bolchevique sur la guerre, témoigne des terribles pressions qui s'exerçaient sur le parti, en particulier sur les secteurs les plus éloignés de la classe ouvrière.
Il est vrai que de nombreux Bolcheviks qui essayaient d'appliquer les positions marxistes révolutionnaires du parti ne saisirent pas aussi clairement que Lénine le développement des événements et la voie à suivre. Cependant, ils furent très ouverts face aux explications qu'il présenta à son retour à cause et non pas malgré leur assimilation de la stratégie bolchevique. Lénine contribua à clarifier et à fournir une direction à une lutte qui avait déjà commencé au sein du parti. Si cela n'avait pas été le cas, l'aile prolétarienne n'aurait jamais pu gagner la majorité dans le parti au cours au cours des trois premières semaines après le retour de Lénine.
Le programme des Bolcheviks, martelé et expérimenté durant près de deux décennies, avait préparé la majorité du parti à s'orienter clairement face aux événements de 1917. Tout autre explication tend à attribuer des qualités surnaturelles de dirigeant à Lénine - à plus forte raison pour réussir à prendre ses distances de l'orientation et de la stratégie dont il avait imprégné les Bolcheviks durant une décennie et demie.
D'OCTOBRE 1917 A OCTOBRE 1918
En Octobre 1917, les ouvriers et les paysans résolurent la question de la dualité de pouvoir à travers leurs soviets, en établissant une dictature révolutionnaire, la dictature du prolétariat et des paysans pauvres, un gouvernement ouvrier et paysan. Ce gouvernement lança immédiatement un appel pour « une paix juste et démocratique », commença à appliquer un programme agraire radical, et fit les premiers pas vers l'expropriation de la bourgeoisie et l'instauration d'un Etat ouvrier.
Mandel dit que la dictature du prolétariat, c'est-à-dire l'Etat ouvrier, fut instaurée avec la révolution d'Octobre. Pour étayer cette affirmation il présente des déclarations de Lénine qui décrit la révolution d'Octobre comme «socialiste» et le nouveau gouvernement comme « la dictature du prolétariat soutenue par les paysans pauvres ».
A cette époque, Lénine et les Bolcheviks utilisèrent de nombreuses formulations différentes pour caractériser le gouvernement soviétique : « gouvernement ouvrier et paysan », « république socialiste des Soviets », « dictature du prolétariat », « dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre », « gouvernement du peuple », etc. Le nom adopté officiellement le 26 octobre, sur proposition de Lénine, pour le Conseil des Commissaires du Peuple était le Gouvernement provisoire des ouvriers et des paysans ; en janvier le «provisoire» fut abandonné lors du troisième congrès pan-russe des Soviets après la dissolution de l'Assemblée constituante. Mais, bien qu'importante, l'appellation n'est pas la principale question. La question clé est la composition de classe du gouvernement, ses tâches et la lutte transitoire nécessaire pour remplir ces tâches.
Le nouveau gouvernement établi en Octobre 1917 était indépendant de la classe capitaliste, mais, en même temps, il était érigé sur les fondations économiques capitalistes qu'il avait héritées. Ce n'était pas seulement ce que le gouvernement provisoire des ouvriers et des paysans avait hérité, mais la base sur laquelle il s'appuya durant plusieurs mois après sa venue au mois venue au pouvoir. La classe capitaliste possédait encore la plupart des moyens de production, et, a la campagne, la lutte de classe entre les fermiers capitalistes et la grande masse des paysans pauvres, des semi-prolétaires et des ouvriers agricoles ne faisait que commencer:
Utilisant le pouvoir gouvernemental, les ouvriers et les paysans luttèrent pour arracher le contrôle de l'économie aux capitalistes et pour consolider leur pouvoir à la campagne. Ceci impliquait la nationalisation des banques, l'abolition du secret commercial, la lutte contre le sabotage capitaliste, et l'établissement du contrôle ouvrier sur la production.
Ces mesures préparèrent la voie à l'expropriation des capitalistes et l'établissement de la gestion ouvrière de l'industrie. A la fin de la première année de la Révolution, le monopole du commerce extérieur avait été établi, la plus grande partie de l'industrie capitaliste avait été expropriée et de grands pas avaient été faits dans l'établissement du contrôle ouvrier.
LE CONTROLE OUVRIER : PROGRAMMATION CONTRE
LUTTE DE CLASSE
Mandel prétend que « le fait que, dans un premier temps le gouvernement révolutionnaire se soit contenté (se «contenter» est un mot surprenant pour décrire la lutte transitoire de la classe ouvrière -D.J.) de réaliser le contrôle ouvrier sur l'industrie et non sa nationalisation n'avait rien à voir avec une quelconque conception sur l'«im- maturité socialiste» du prolétariat. Il concernait exclusivement une programmation chronologiquement et économiquement rationnelle des tâches socialistes de la révolution ».
Se contenter de « programmer des tâches » par ordre chronologique soustrait totalement la transition d'un Etat capitaliste à un Etat ouvrier du cadre vivant de la lutte des classes. Le contrôle ouvrier est une forme nécessaire de lutte de la classe ouvrière - et non pas une chose dont elle se «contente» ou une programmation «rationnelle». Il est rendu nécessaire non pas tant par l'«immaturité socialiste» des travailleurs, que par le besoin qu'ont ceux-ci de se renforcer face aux capitalistes et de préparer la voie à l'expropriation et à la gestion ouvrière. C'est un élément clé grâce auquel les ouvriers contiennent les prérogatives des capitalistes, tout en renforçant simultanément leur assurance et leur conscience politique.
Lénine l'expliquait ainsi dans son rapport au Congrès des Soviets cité plus haut : « Nous n'avons pas décrété le socialisme d'emblée dans toute notre industrie, parce qu'il ne peut s'établir et se consolider que le jour où la classe ouvrière aura appris à diriger et que les masses ouvrières auront affermi leur autorité. Sans cela le socialisme n'est qu'un vœu pieux. C'est pourquoi nous avons institué le contrôle ouvrier, sachant que c'était une mesure contradictoire, imparfaite, mais il est nécessaire que les ouvriers s'attèlent eux-mêmes à la tâche grandiose de l'édification industrielle dans un immense pays sans exploiteurs, contre les exploiteurs ; et, camarades, quiconque a pris part à cette œuvre, directement ou même indirectement, quiconque a connu toute l'oppression et toute la férocité de l'ancien régime capitaliste, a appris énormément (Lénine : Discours au Vlème Congrès extraordinaire des Soviets, O.C., t. 28, p. 139).
Vous noterez que Lénine parle de vivre dans «l'oppression et la férocité» et d'«apprendre» et d'«établir son autorité» et pas de « programmer les tâches ».
Une transition eut également lieu à la campagne. Considérant la première année de la révolution, Lénine écrivait : « Le triomphe de la révolution bolchevique marquait la fin des flottements, elle signifiait l'abolition complète de la monarchie et de la grande propriété foncière (celle-ci n'avait pas été détruite avant la révolution d'Octobre). Nous avons mené la révolution bourgeoise jusqu'au bout. La paysannerie dans son ensemble nous a suivis. Son opposition au prolétariat socialiste ne pouvait pas se manifester d'emblée. Les soviets groupaient la paysannerie en général. La division des classes au sein de la paysannerie n'avait pas encore mûri, ne s'était pas encore extériorisée.
« Ce processus se développa au cours de l'été et de l'automne 1918. Le soulèvement contre-révolutionnaire des Tchécoslovaques réveilla les Koulaks. Une vague de soulèvements koulaks déferla sur la Russie. Ce ne sont pas les livres et les journaux, c'est la vie qui éclairait la paysannerie pauvre sur l'incompatibilité de ses intérêts et de ceux des koulaks, des riches, de la bourgeoisie rurale. Les « socialistes révolutionnaires de gauche », comme tout parti petit-bourgeois, refletaient les hésitations des masses, et c'est précisément dans l'été 1918. qu'ils se scindèrent : une partie d'entre eux fit cause commune avec les Tchécoslovaques (...), l'autre partie (...) était restée avec les Bolcheviks».
Lénine ajoutait que « ... c'est seulement au cours de l'été et de l'automne 1918 que nos campagnes ont entrepris elles-mêmes leur « révolution d'Octobre » (c'est-à-dire prolétarienne). Il s'opère un revirement. La vague des soulèvements koulaks fait place à la montée des paysans pauvres, au progrès des « comités de paysans pauvres ».
Ainsi donc, la dictature du prolétariat - si on la définit comme l'établissement d'un Etat fondé sur la propriété étatique et non sur la propriété capitaliste — ne fut pas instaurée d'un seul coup en Octobre 1917. Ce fut un processus, une transition qui exigea une lutte puissante de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre.
« Si le prolétariat bolchevique avait essayé d'emblée, en Octobrenovembre 1917 », écrit Lénine, « sans avoir su attendre la différenciation des classes à la campagne, sans avoir su la préparer ni la réaliser, de «décréter» la guerre civile ou l'«instauration du socialisme» à la campagne, s'il avait essayé de se passer du bloc (de l'alliance) temporaire avec le paysannerie dans son ensemble, sans faire de concessions au paysan moyen, etc., c'eût été dénaturer le marxisme à la manière blanquiste, c'eût été une tentative de la minorité pour imposer sa volonté à la majorité ; c'eût été une absurdité sur le plan théorique, c'eût été ne pas comprendre que la révolution de l'ensemble de la paysannerie est encore une révolution bourgeoise et que, sans une série de transitions, d'étapes transitoires, il est impossible dans un pays arriéré de la transformer en révolution socialiste ». (Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky,
О.C., t. 28, p. 312-15).
En écho au dernier paragraphe de
Deux Tactiques écrit dix ans plus tôt, Lénine ajoutait : « Avec la paysannerie, jusqu'au bout de la révolution démocratique bourgeoise; avec la partie pauvre, prolétarienne et semi-prolétarienne de la paysannerie, en avant vers la révolution socialiste ! Telle a été la politique des Bolcheviks et c'était la seule politique marxiste » (Idem, p. 321). Quinze ans plus tard, Léon Trotsky expliquait de façon similaire comment la transition vers un Etat ouvrier s'était déroulée en Russie. Revenant sur l'expérience de la révolution de 1917-18, il écrivait en 1933 :
« Non seulement jusqu'à la paix de Brest-Litovsk, mais même jusqu'à l'automne 1918, le contenu social de la révolution se limitait au soulèvement agraire petit-bourgeois et au contrôle ouvrier sur la production. Cela signifie que la révolution ne dépassait pas encore, par ses actions, les limites de la société bourgeoise. Dans cette première période, à côté des soviets ouvriers, et plus d'une fois les écartant, dominaient les soviets de soldats. C'est seulement en l'automne 1918 que l'élément petit-bourgeois agraire, soldats et paysans, rentre dans son lit et que les ouvriers se mettent à nationaliser les moyens de production. C'est seulement à ce moment qu'on peut parler du commencement de la véritable dictature du prolétariat. Mais même ici il faut encore une grande réserve. Géographiquement, la dictature dans ses premières années se limitait à l'ancienne principauté de Moscou et a été obligée de mener une guerre de trois ans dans toutes les directions qui vont de Moscou vers la périphérie. Cela signifie que, jusqu'en 1921, c'est-à-dire précisément jusqu'à la NEP, on ne faisait que mener encore la lutte pour l'in- stauration de la dictature du prolétariat à l'échelle de tout l'Etat » (Léon Trotsky, Sur la nature de classe de l'Etat soviétique, in Ecrits, t. 2, juillet-octobre 1933, p. 248/49, Institut Léon TrotksyEDI).
Mandel embrouille donc les choses à souhait dans la conclusion de son article quand il affirme : « En réalité les tâches de la révolution démocratique ne furent accomplies qu'après l'établissement de la dictature du prolétariat, après la conquête du pouvoir par les Soviets, après la création d'un Etat ouvrier. Et elles furent accomplies en très étroite combinaison avec toute une série de tâches déjà de nature socialiste (pas toutes bien sûr) ».
Analysons ce paragraphe de plus près en partant de la fin et en remontant jusqu'au début. 1) Mandel dit que les tâches de la révolution démocratique furent accomplies en combinaison avec le début de l'accomplissement des tâches socialistes. C'est juste. Les Bolcheviks avaient prévu à la fois la primauté des tâches démocratiques dans la première phase de la révolution et leur combinaison avec les tâches socialistes au fur et à mesure que la lutte de classes s'approfondissait. La forme concrète de ce processus fut donnée, et c'est normal, par la combinaison concrète des rapports de forces intérieurs et internationaux qui déterminait le cadre des premières années de la révolution.
2) Les tâches démocratiques ne furent accomplies qu'après la création d'un Etat ouvrier. C'est faux. Du moins si on utilise les critères scientifiques pour définir un Etat ouvrier, comme l'ont fait les marxistes depuis les années trente ; critères que Trotsky nous a enseignés dans l'analyse de la dégénéres- cence bureaucratique de l'Etat ouvrier soviétique. Selon ces critères - propriété étatique, planification économique et monopole du commerce extérieur - il n'y avait pas d'Etat ouvrier en Russie au moins jusqu'à l'automne 1918, comme Trotsky l'expliquait dans son article de 1933. C'était bien après que les principales tâches de la révolution démocratique aient été accomplies. 3) Les tâches démocratiques ne furent accomplies que « après la conquête du pouvoir par les soviets ». Oui et non. Comme Lénine l'expliquait dans sa « Lettre sur la Tactique » d'Avril 1917, le renversement du Tsar en Février 1917 et le « passage du pouvoir d'Etat à la bourgeoisie » signifia que « Dans ce sens la révolution bourgeoise, ou bourgeoise démocratique avait été accomplie en Russie ». Mais les tâches démocratiques centrales, comme la réforme agraire et l'autodétermination des nations opprimées de la Russie, ne furent et ne pouvaient pas être accomplies avant la conquête du pouvoir par les Soviets. (Nous verrons plus loin ce que Lénine disait sur cette question lors du 4ème anniversaire de la Révolution d'Octobre). 4) Les tâches démocratiques ne furent achevées « qu'après l'établissement de la dictature du prolétariat ». Cela dépend. Si par « dictature du prolétariat » Mandel veut dire Etat ouvrier, et c'est dans ce sens que notre mouvement a utilisé ce terme depuis les années trente, la réponse se trouve alors au point 2 ; s'il veut dire conquête du pouvoir par les Soviets en Octobre 1917, et c'est dans ce sens que ce terme a souvent été utilisé avant les années trente, la réponse se trouve au point 3.
L'envolée finale de Mandel ne nous apprend donc pas grand chose. En tout cas, elle ne remet absolument pas en cause la continuité révolutionnaire fondamentale de la stratégie bolchevique avant, durant et après 1917, et le fait que c'est cette direction et cette stratégie qui permirent la victoire d'Octobre.
LA REPRESENTATION DES
PAYSANS DANS LE GOUVERNEMENT
Comment les paysans furent-ils représentés dans le nouveau gouvernement révolutionnaire formé en Octobre ? Jouèrent-ils un rôle indépendant ?
Au moment de l'insurrection d'Octobre, les Bolcheviks étaient majoritaires dans les Soviets de députés ouvriers et soldats, mais pas dans les Soviets paysans, encore dominés par les S.R. Lors de la réunion du Congrès pan-russe des Soviets le 25 octobre 1917, les Bolcheviks donnèrent leur accord à une proposition de former un gouvernement comprenant non seulement les Bolcheviks, mais également les Mencheviks, les Socialistes-révolutionnaires et les S.R. de gauche. Mais les Mencheviks et les S.R. — à l'exception des S.R. de gauche — rejetèrent cette proposition et quittèrent les Soviets. Pour les dirigeants bolcheviques, cet ultime acte de trahison et cette manifestation de soumission aux exploiteurs ferma la porte à toute coalition avec les Mencheviks et les S.R. de droite. Le nouveau Comité exécutif central élu au congrès d'Octobre des Soviets comprenait 62 bolcheviques, 19 S.R. de gauche, 6 Mencheviques internationalistes et 4 socialistes indépendants. Le Congrès pan-russe des Députés paysans se déroula environ trois semaines plus tard. Toutes les tentatives des S.R. visant à empêcher le congrès de se tenir et les délégués paysans d'entrer en contact avec les Bolcheviks échouèrent. Les Bolcheviks réussirent à former une coalition avec les S.R. de gauche, majoritaires au congrès. Sans cette coalition les Bolcheviks n'avaient que 11% des délégués. Une union se forma entre le Comité exécutif central et le Congrès des paysans, et le CEC accueillit en son sein 100 délégués du congrès paysan. Il y avait même parmi eux des Mencheviks et des S.R. de droite.
Les S.R. de gauche acceptèrent alors de participer au Conseil des Commissaires du Peuple. Plusieurs d'entre eux furent mis à la tête de Commissariats et beaucoup d'autres à des postes gouvernementaux. Un gouvernement de coalition entre les Bolcheviks et les S.R. de gauche fut donc établi. En janvier 1918, le Illème congrès des Soviets élut un Comité Exécutif Central comprenant 160 Bolcheviks et 125 S.R. de gauche. Les commissaires S.R. de gauche démissionnèrent en mars 1918, à cause de leur désaccord avec le pacte de Brest-Litovsk qui mit fin à la guerre avec l'Allemagne, ainsi que de désaccords découlant de l'accentuation de la lutte des classes et des différenciations sociales à la campagne. Les S.R. demeurèrent par contre dans le CEC jusqu'en juillet, date à laquelle plusieurs dirigeants S.R. participèrent à l'assassinat de l'ambassadeur allemand et à une tentative de coup. A la même période les Comités de paysans pauvres se formaient à la campagne sur initiative des Bolcheviks et ces derniers gagnaient un soutien croissant parmi les paysans pauvres et même parmi des couches de la paysannerie moyenne.
Ainsi donc, durant la première phase de la révolution au moins, la coalition entre la classe ouvrière et la paysannerie exista à la fois sous la forme d'une coalition de soviets et de coalition de partis. Ceci contredit l'affirmation gratuite de Mandel selon laquelle les paysans ne seraient pas capables d'exercer un rôle indépendant, organisé, au sein d'un gouvernement révolutionnaire.
De plus, les efforts déployés par les Bolcheviks pour forger une coalition avec les S.R. de gauche jouèrent un rôle crucial au cours des premiers mois de la révolution, quand les Bolcheviks n'étaient encore qu'une petite minorité parmi les paysans. Ils permirent au prolétariat de gagner du temps pour s'assurer l'appui de couches toujours plus larges de paysans pauvres et, au moins la neutralité des paysans moyens à travers la politique révolutionnaire du gouvernement, en particulier la fin de la guerre et la réforme agraire. La suite des événements suivit également le schéma prévu par la stratégie bolchevique. Au fur et à mesure que la lutte des classes s'approfondissait et que le cours de la révolution socialiste avançait, la paysannerie se trouva polarisée entre les couches pauvres et sans terres et les Koulaks qui exploitaient la main d'œuvre; les paysans moyens étaient tiraillés entre les deux. Ces différenciations de classe se reflétèrent au niveau politique et organisationnel dans la désertion d'un nombre croissant de dirigeants S.R. qui passèrent dans le camp de la contre-révolution capitaliste, alors que ceux qui étaient liés aux pauvres de la campagne restèrent du côté du Gouvernement provisoire et certains rejoignirent même plus tard le Parti communiste librement, sur la base de leur conviction politique. La solidité de l'alliance ouvrierspaysans issue de cette orientation des Bolcheviks resta la pierre de touche de la survie du régime soviétique.
LE VERDICT DE L'HISTOIRE
Mandel explique que l'histoire a démontré que les positions des Bolcheviks sur les rapports entre les révolutions démocratique et socialiste, et le rôle de la paysannerie étaient fausses, et que Lénine le reconnut juste à temps, au début de 1917.
Mais Mandel, comme nous l'avons déjà vu à plusieurs reprises, ignore et contredit ce que Lénine lui-même déclara après coup à ce sujet. Prenons quelques autres exemples. En 1918, Karl Kautsky, un important dirigeant de la Seconde Internationale qui opta pour une ligne centriste face à la Première Guerre mondiale, écrivit un livre intitulé La dictature du prolétariat qui attaquait la révolution russe et la politique des Bolcheviks. Il répétait des positions qui avaient déjà été débattues avant 1917 entre les Mencheviks et les Bolcheviks.
Lénine lui répondit avec sa brochure La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky que nous avons déjà citée plus haut. Lénine y écrivait : « La révolution russe est une révolution bourgeoise, disaient tous les marxistes russes avant 1905. Substituant le libéralisme au marxisme, les Mencheviks en déduisaient : et par conséquent, le prolétariat ne doit pas aller au-delà de ce qui est acceptable par la bourgeoisie ; il doit mener une politique d'entente avec elle. Les bolcheviks disaient que c'était là une théorie bourgeoise libérale. La bourgeoisie s'efforce de réorganiser l'Etat à la manière bourgeoise, réformiste, en maintenant autant que possible et la monarchie et la grande propriété foncière, etc., et non à la manière révolutionnaire. Le prolétariat doit pousser la révolution démocratique bourgeoise jusqu'au bout, sans se laisser «lier» par le réformisme de la bourgeoisie. Le rapport des forces de classe dans la révolution bourgeoise, les bolcheviks le formulaient ainsi : le prolétariat, en s'adjoignant la paysannerie, neutralise la bourgeoisie libérale et détruit entièrement la monarchie, la féodalité, la grande propriété foncière.
C'est l'alliance du prolétariat avec la paysannerie dans son ensemble qui marque le caractère bourgeois de la révolution, car la paysannerie dans son ensemble se compose de petits producteurs placés sur le terrain de la production marchande. Ensuite, ajoutaient alors les mêmes bolcheviks, le prolétariat s'adjoint tout le semi-prolétariat (tous les travailleurs et exploités), neutralise la paysannerie moyenne et jette à terre la bourgeoisie : c'est ce qui distingue la révolution socialiste de la révolution démocratique bourgeoise (voir ma brochure de 1905, Deux Tactiques réimprimée dans le recueil En 12 ans, Saint Pétersbourg, 1907) (Lénine, O.C.. t. 28, p. 304/305).
On notera que Lénine ne dit pas ici que la stratégie suivie par les Bolcheviks avant 1917 était fausse. Au contraire, il utilise pratiquement les mêmes formulations pour exposer ses positions : « Sur la question ainsi embrouillée par Kautsky, les Bolcheviks ont, dês 1905, projeté toute la lumière », poursuit Lénine. « Oui, notre révolution est bour- geoise, tant que nous marchons avec la paysannerie dans son ensemble. Cela, nous en avions très nettement conscience, nous l'avons redit des centaines et des milliers de fois depuis 1905 ; jamais nous n'avons essayé de brûler cette étape nécessaire du processus historique ni de l'abolir par décrets... Mais, en 1917, dès le mois d'avril, bien avant la révolution d'Octobre et la prise du pouvoir par nous, nous disions ouvertement et expliquions au peuple : maintenant la révolution ne pourra s'arrêter là, car le pays a fait du chemin, , le capitalisme a progressé, la faillite qui atteint des proportions inouïes exigera (qu'on le veuille ou non) la marche en avant vers le socialisme. Car autrement, il est impossible d'aller de l'avant, de sauver le pays épuisé par la guerre, de soulager les souffrances des travailleurs et des exploités.
Tout s'est passé exactement comme nous l'avions dit. Le cours de la révolution a confirmé la justesse de notre raisonnement. D'abord, avec «toute» la paysannerie contre la monarchie, contre les grands propriétaires fonciers, contre la féodalité (et la révolution reste là bourgeoise, démocratique bourgeoise). Ensuite, avec la paysannerie pauvre, avec le semiprolétariat, avec tous les exploités, contre le capitalisme, y compris les paysans riches, les koulaks, les spéculateurs ; et la révolution devient par là socialiste. Vouloir dresser artificiellement une muraille de Chine entre l'une et l'autre, les séparer autrement que par le degré de préparation du prolétariat et le degré de son union avec les paysans pauvres, c'est dénaturer monstrueusement le marxisme, l'avilir, lui substituer le libéralisme ». (Lénine, O.C., t. 28, p. 310). (Notez le NO1U parallèle frappant avec le passage suivant de Deux Tactiques, écrit 13 ans plus tôt : « Le prolétariat doit faire jusqu'au bout la révolution démocratique, en s'adjoignant la masse paysanne, pour écraser par la force la résistance de l'autocratie et paralyser l'instabilité de la bourgeoisie. Le prolétariat doit faire la révolution socialiste, en s'adjoignant la masse des éléments semiprolétariens de la population, pour briser par la force la résistance de la bourgeoisie et paralyser l'instabilité de la paysannerie et de la petitebourgeoisie » (Deux Tactiques, Lénine, Oeuvres Choisies en 3 vol., t. 1, p. 519).
Contrairement à Mandel, Lénine affirme en 1918 que « Les choses se sont passées exactement comme (les Bolcheviks) l'avaient dit ». La révolution « a confirmé la justesse de notre raisonnement ». Et, à juste titre, Lénine n'a jamais modifié ce jugement.
La crise sociale et la ruine économique provoquées par la guerre impérialiste, le développement du capitalisme en Russie au cours des douze années qui ont suivi 1905, les rapports entre les différentes classes et forces politiques au lendemain de la révolution de Février : en avril 1917 tous ces éléments avaient rempli les inconnues de la stratégie «algébrique» des Bolcheviks, et en Octobre l'équation fut résolue dans la lutte. Un gouvernement ouvrier et paysan fut formé, et une phase entièrement nouvelle de révolution fut ouverte qui devait mener à l'expropriation des capitalistes et à l'accentuation de la lutte pour approfondir, défendre et étendre la révolution socialiste.
Lénine revint encore sur l'expérience de la révolution russe dans un article d'Avril 1919, « La troisiè- me Internationale et sa place dans l'Histoire ». Il y écrivait : « ... le retard de la Russie a fondu de manière originale la révolution prolétarienne contre la bourgeoisie et la révolution paysanne contre les grands propriétaires fonciers. C'est par là que nous avons commencé en 1917, et nous n'aurions pas triomphé si facilement si nous avions agi différemment. Dès 1856, Marx indiquait, à propos de la Russie, la possibilité d'une combinaison originale de la révolution prolétarienne avec la guerre paysanne: les Bolcheviks, dès le début de 1905, défendaient l'idée d'une dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie » (Lénine, O.C., t. 29, p. 313).
Comme c'est surprenant ! Lénine reprend là la formule même dont Mandel dit qu'elle « facilita la confusion » des Bolcheviks au cours des première semaines de la révolution de Février, la formule que, selon Mandel, Lénine avait jeté à la poubelle en avril 1917, la formule qui renfermait le « dogme erroné » de Lénine. Mais deux ans plus tard, la même formule réapparaît sous la plume de Lénine. Et Lénine s'y réfère explicitement comme à une affirmation de l'orientation stratégique des Bolcheviks sur la question des rapports entre la révolution paysanne et la révolution prolétarienne, c'est-à-dire la révolution démocratique et la révolution socialiste.
Dans un article de 1920 intitulé « Une contribution à l'histoire de la question de la dictature » (O.C., vol. 31, p. 350), Lénine fait à nouveau référence, en les approuvant, à Deux Tactiques et à d'autres écrits des Bolcheviks d'avant 1917.
Finalement, en 1921, à l'occasion du 4ème anniversaire de la révolution, Lénine résuma l'expérience d'Octobre. Il expliqua que les Mencheviks et les S.R. avaient « ... embrouillé et continuent à embrouiller terriblement la question du rapport entre la révolution démocratique bourgeoise et la révolution socialiste (c'est-à-dire prolétarienne). La justesse de notre conception du marxisme sur ce point, de notre façon d'utiliser l'expérience des révolutions passées s'est depuis quatre ans, pleinement vérifiée.
« Nous avons, comme personne. mené jusqu'au bout la révolution démocratique bourgeoise », écrivait Lénine. « C'est en toute conscience, d'un pas ferme et sans dévier, que nous marchons en avant, vers la révolution socialiste, sachant qu'elle n'est pas séparée de la révolution démocratique bourgeoise par une muraille de Chine, sachant que seule la lutte décidera...» (Lénine, O.C., t. 33, p. 43/44).
La stratégie communiste des Bolcheviks fut «pleinement vérifiée». C'est ainsi que Lénine interprétait le verdict de l'histoire.
LA POSITION DE TROTSKY
Mandel ne se contente pas de dire que Lénine se débarrassa du « dogme erroné » des Bolcheviks en 1917, il ajoute que, ce faisant, il se rangea sur « les mêmes positions que Trotsky avait défendues depuis 1904-06 ». Selon Mandel, ce sont ces positions « entièrement nouvelles et originales » de Trotsky qui avaient été confirmées par l'histoire et non la stratégie pré-1917 de Lénine (et, comme nous l'avons vu le jugement que celui-ci portait encore après avril 1917 sur cette stratégie).
Quelles étaient les positions de Trotsky ? En quoi différaient-elles de celles de Lénine et des Bolcheviks ? Trotsky était fondamentalement d'accord avec les Bolcheviks à propos de l'approche que devait avoir la classe ouvrière à l'égard de la bourgeoisie libérale. Il était d'accord avec eux sur le fait que la bourgeoisie s'accrocherait toujours plus à l'ordre ancien au fur et à mesure que la révolution progresserait, et que la classe ouvrière ne devrait pas chercher en elle une direction ni la considérer comme un allié sûr ou stratégique. La classe ouvrière devait assumer le rôle d'avant-garde politique dans la révolution russe.
Au moment de la scission de la social-démocratie russe au congrès de 1903 du POSDR, Trotsky s'était rangé d'abord du côté des Mencheviks. Mais il rompit avec eux, sur cette question, une année plus tard, en 1904. Il s'agissait en effet de la ligne de partage entre la lutte des classes et la collaboration de classes, entre réforme et révolution au sein du mouvement ouvrier russe. Trotsky se situa dans le camp de la révolution et y resta, malgré de sérieuses erreurs et hésitations, jusqu'en 1917, date à laquelle il rejoignit le bolchevisme. Toutefois, les divergences entre Trotsky et les Bolcheviks avant 1917 étaient fondamentales. Il avait rompu avec eux au congrès de 1903 et il conserva une position centriste au sein de la social-démocratie durant les quatorze années suivantes. Mandel énumère ce qu'il considère être quatre des divergences de Trotsky avec les Bolcheviks au cours de ces années. D'après lui, sur ces quatre questions, Trotsky avait raison contre Lénine.
* Trotsky était en désaccord avec ce que Mandel prétend être l'opi- nion des Bolcheviks sur la phase capitaliste prolongée durant laquelle la Russie se moderniserait et s'industrialiserait à travers un « développement capitaliste rapide ».
* Trotsky reconnaissait la « capacité du prolétariat russe de commencer à résoudre des tâches socialistes de la révolution », alors que « pour Lénine, cette capacité n'existait pas ».
* Trotsky défendait « l'impossibilité, pour la paysannerie, de constituer un parti politique ou une force politique indépendante à la fois de la bourgeoisie et de la classe ouvrière », alors que Lénine « était certain que la paysannerie révolutionnaire devait prendre le pouvoir politique ».
* Trotsky opposait la formule de «la dictature du prolétariat » à celle de la « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie » des Bolcheviks. « Les deux formules », écrit Mandel, « concernant non pas des slogans, mais des non perspectives stratégiques de la révolution ».
Les deux premières divergences signalées par Mandel ne font que répéter son analyse erronée des positions de Lénine. Comme nous l'avons déjà montré dans cet article, les Bolcheviks reconnaissaient que la réalisation de la révolution bourgeoise démocratique était une tâche essentielle du prolétariat et créerait les meilleures conditions pour le développement du capitalisme, mais ils ne luttaient pas pour ouvrir la voie à une phase prolongée de développement et de domination capitaliste. La stratégie transitoire de Lénine - suivant l'orientation proposée par Marx et Engels dans le Manifeste communiste — visait à mobiliser la classe ouvrière et les paysans pour mener la révolution démocratique aussi loin que pos- sible. Ceci incluait s'atteler dès le début de la révolution à résoudre des tâches qui ouvriraient la voie à la révolution socialiste. Les Bolcheviks expliquaient que c'était à travers la lutte révolutionnaire pour la réalisation de la révolution démocratique que la classe ouvrière acquérerait la capacité de mener à bien la révolution socialiste.
Il n'existait pas de désaccord décisif entre Trotsky et les Bolcheviks sur cette question. La divergence concernait le rapport entre la révolution paysanne-démocratique et la révolution prolétarienne-socialiste, et les alliances de classe nécessaires pour combiner et mener à bien ces révolutions. Ce désaccord sur une question fondamentale de stratégie se reflétait dans un autre désaccord concernant le rôle et le poids de la paysannerie dans la révolution. Sur cette question décisive Mandel prend le parti de Trotsky contre Lénine et explique que 1917 avait prouvé que Trotsky avait raison.
Nous avons déjà montré précédemment la place que les Bolcheviks accordaient aux paysans dans leur stratégie révolutionnaire et comment leur orientation avait été confirmée par 1917. Examinons maintenant la position de Trotsky. La principale étude qui présente les positions de Trotsky est son livre Bilan et perspectives, écrit en 1906. Il y expose les leçons politiques de la révolution de 1905 dans laquelle il avait joué un rôle dirigeant à Pétrograd.
Tout comme les Bolcheviks, Trotsky y explique que la classe ouvrière doit assumer la direction de la révolution et suivre une orientation indépendante de la bourgeoisie libérale et en opposition à celle-ci. Il était également d'accord avec les Bolcheviks sur le fait que la classe ouvrière devait obtenir l'appui de la paysannerie pour remporter la victoire. Il reconnaissait aussi que les différenciations sociales au sein de la paysannerie s'approfondiraient au fur et à mesure de l'avance de la révolution et pousseraient les couches les plus exploitées à se ranger du côté de la classe ouvrière. Et il admettait également que l'extension internationale de la révolution russe était une condition décisive pour sa consolidation et sa survie.
Trotsky se différenciait des Bolcheviks par son insistance sur le fait que les paysans n'avaient aucun rôle indépendant à jouer dans la révolution, ainsi que par son appréciation des perspectives très minces d'une alliance durable entre les ouvriers et les paysans.
Lénine reconnaissait que les différenciations de classe au sein de la paysannerie, ainsi que ses oscillations entre le prolétariat et la bourgeoisie, déterminées par sa position intermédiaire dans la société, rendaient difficile la formation d'organisations paysannes de masses et d'un mouvement paysan indépendant. Il admettait que, à un certain moment, la paysannerie se tournerait soit vers les solutions historiques du prolétariat soit vers celles de la bourgeoisie pour aller de l'avant et sortir de l'impasse de la société tsariste.
Cependant, dans la perspective de construire un parti ouvrier d'avantgarde capable de diriger les masses laborieuses dans une révolution victorieuse, tout ceci, pour Lénine, ne faisait que souligner l'importance pour la classe ouvrière d'élaborer, à l'égard de la paysannerie, une ligne d'action qui pourrait lui assurer le soutien des couches les plus larges possibles et la formation d'une alliance ouvriers-paysans durable.
Tel était l'objectif de la stratégie bolchevique.
Trotsky, pour sa part, insistait avant tout sur l'arriération des paysans, dévalorisant le rôle qu'ils pourraient jouer dans la révolution et insistant sur les limites et les problèmes soulevés par les organisations politiques à la campagne. A l'opposé des Bolcheviks, il ne proposait pas une ligne d'action à la classe ouvrière et à son parti d'avant-garde pour tenter de surmonter ces obstacles et de forger une alliance avec les paysans.
Si la politique des Bolcheviks était de lutter pour obtenir la direction de la paysannerie, et ainsi permettre une issue victorieuse de la révolution, ils n'excluaient pas que la paysannerie puisse, à travers ses organisations, jouer un rôle majeur ou même déterminant dans la phase initiale d'un gouvernement révolutionnaire. Dans l'éventualité d'une telle situation, les Bolcheviks expliquaient qu'il était possible - compte tenu des circonstances — que le parti ouvrier révolutionnaire y participe « pour combattre impitoyablement toutes les tentatives contre-révolutionnaires et défendre les intérêts propres de la classe ouvrière ». (Lénine, O.C., t. 8, P. 400).
Trotsky expliquait par contre que « cela n'exclut absolument pas l'entrée au gouvernement des représentants révolutionnaires des groupes sociaux non-prolétariens. Tout le problème réside en ceci : qui déterminera le contenu de la politique gouvernementale qui formera dans son sein une majorité homogène ? » Il ajoutait que « ... c'est seulement en tant que force dominante et dirigeante que la participation du prolétariat est hautement probable, et admissible en principe. On peut, naturellement, décrire un tel gou- vernement comme étant la dictature du prolétariat et de la paysannerie, ou la dictature du prolétariat, de la paysannerie et de l'intelligentsia, ou même un gouvernement de coalition de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie. La question n'en est pas moins posée : qui exercera l'hégémonie au sein du gouvernement lui-même et, à travers le gouvernement, dans le pays? En parlant d'un gouvernement ouvrier, nous répondons par là-même que l'hégémonie devra appartenir à la classe ouvrière ». « Cela signifie », disait Trotsky, « que : l'organisme représentatif de la nation, convoqué sous la direction d'un prolétariat qui se sera assuré le soutien de la paysannerie, ne sera rien d'autre qu'un vêtement démocratique pour le règne du prolétariat » (Léon Trotsky, Bilan et Perspectives, Seuil, p. 55).
Les Bolcheviks ne luttaient pas pour un gouvernement qui ne soit qu'un « vêtement démocratique » pour le pouvoir du prolétariat. Le prolétariat devait lutter pour la direction de la paysannerie et pour un gouvernement révolutionnaire avec les autres couches exploitées afin de mener à bien la révolution démocratique et commencer la révolution socialiste. Trotsky poursuit dans Bilan et Perspectives : « Mais n'est-il pas possible que la paysannerie se débarrasse du prolétariat et prenne sa place ? Non, cela est impossible. Toute l'expérience historique parle contre une telle hypothèse. L'expérience historique montre que la paysannerie est absolument incapable d'assumer un rôle politique indépendant » (Idem, p. 56).
Alors que les Bolcheviks accordaient une attention particulière à toute expression d'une organisation indépendante et de mobilisation des paysans, Trotsky les minimisait dans la mesure où pour lui les paysans étaient historiquement incapables de jouer un rôle indépendant. Or s'il est vrai - comme l'admettait Lénine - que la paysannerie n'avait pas de programme historique indépendant de la bourgeoisie ou de la classe ouvrière, il n'en découle pas - comme le suggère Trotsky -que la paysannerie ne peut pas former d'organisations indépendantes et que la révolution paysanne ne joue pas un rôle indépendant dans les révolutions modernes. L'histoire montre juste le contraire. Trotsky demande dans Bilan et Perspectives : « L'apparition et le développement à la première Douma, d'abord de l'«Union paysanne», puis du Groupe du Travail (Troudoviki) contredisentils ces arguments et ceux qui savent ? ». Il répond : « En aucune manière ».
« Le radicalisme et le caractère informel du Groupe du Travail n'a fait que refléter le caractère contradictoire des aspirations révolutionnaires de la paysannerie. Pendant la période des illusions constitutionnelles, ce groupe suivait sans espoir les «cadets» (constitutionnels démocrates). Lorsque la Douma fut dissoute, ils passèrent tout naturellement sous la direction du groupe social-démocrate. L'absence d'indépendance des représentants paysans apparaîtra avec une clarté particulière au moment où il faudra faire preuve d'initiative et de résolution, c'est-à-dire au moment où le pouvoir devra passer aux mains des révolutionnaires ». (Idem, p. 56).
Pour Trotsky, l'absence d'« initiative décidée », l'absence d'« indépendance et le « caractère informel » des organisations paysannes mises en avant par la révolution de
1905 sont tout simplement la preuve que la paysannerie ne peut pas jouer de rôle indépendant ou de rôle décisif dans la révolution. Contrairement à Lénine, Trotsky n'a pas saisi les potentialités révolutionnaires inhérentes aux organisations paysannes nées en 1905, par exemple. Il ne les considérait pas comme des embryons d'un éventuel parti paysan de masse ou d'une organisation paysanne de masse, comme le faisaient les Bolcheviks. Et, contrairement à eux, Trotsky ne proposait pas une ligne d'action qui permette de réaliser des actions communes avec les organisations paysannes et de lutter ainsi pour les arracher à l'influence des partis capitalistes libéraux. Trotsky reconnaissait bien que « la bourgevisie russe... devra abandonner l'hégémonie révolutionnaire sur les paysans (au prolétariat). Il ne restera à la paysannerie rien d'autre à faire, dans la situation qui résultera du transfert du pouvoir au prolétariat, que de se rallier au régime de la démocratie ouvrière. Et même si elle ne le fait pas avec un degré de conscience plus élevé que lorsqu'elle se rallie, comme elle en a l'habitude, aux partis bourgeois, cela n'aura que peu d'importance ».
Mais, exprimant son jugement traditionnel sur le rôle des paysans dans la révolution, il ajoutait : « De ce que nous avons dit plus haut résulte clairement ce que nous pensons d'une « dictature du prolétariat et de la paysannerie». La question n'est pas de savoir si nous considérons qu'une telle forme de coopération politique est admissible en principe, « si nous le souhaitons ou ne le souhaitons pas ». Nous pensons simplement qu'elle est irréalisable dans un sens direct et immédiat.
« En fait, une telle coalition pré- suppose, ou bien que l'un des partis bourgeois existants tienne la paysannerie sous son influence, ou bien que la paysannerie ait créé un puissant parti indépendant; mais nous nous sommes précisément efforcé de démontrer que ni l'une ni l'autre de ces éventualités n'est réalisable » (Idem, p. 56/61).
Mais les Bolcheviks ont démontré que cette orientation n'était pas seulement « admissible en principe », mais, ce qui est plus important, qu'elle était « réalisable ». Elle était la base de leur ligne stratégique qui les mena à la conquête du pouvoir. Elle était la base de la décision qu'ils prirent, à la veille de l'insurrection de 1917, d'adopter le programme agraire du Parti socialiste révolutionnaire. Elle était au centre de leur décision de signer l'accord de paix de BrestLitovsk en 1918, pour mettre fin aussitôt que possible, au massacre des soldats russes, dont la majorité était issue de la paysannerie. Elle demeura la colonne vertébrale de leur politique, dans la formation des Comités de paysans pauvres, dans la guerre civile, le lancement de la Nouvelle Politique Economique (NEP) et la généralisation de toutes ces expériences par l'Internationale communiste.
LA REPONSE DE LENINE
Lénine était profondément en désaccord avec l'approche de Trotsky de la question paysanne. Il écrivait dans une polémique de 1909 contre le dirigeant menchevique Martov : « ... la plus erronnée (des thèses de Trotsky) que le camarade Martov considère comme « correcte » est : « quand bien même la paysannerie, en se ralliant au régime de la démocratie ouvrière, resterait aussi peu consciente qu'elle l'est habituellement lorsqu'elle soutient un régime bourgeois ». Si les maîtres du régime bourgeois comptent sur le manque de conscience et sur les préjugés de la paysannerie, s'ils s'appuient sur eux, le prolétariat ne peut agir de même, pas plus qu'il ne peut estimer que dans une période révolutionnaire, la paysannerie gardera son inconscience et sa passivité habituelles. L'expérience de l'histoire de la révolution russe montre en effet que dès la première vague de l'essor, à la fin de l'année 1905, la paysannerie a commencé à mettre sur pied une organisation politique (l'Union paysanne de Russie), dont il ne fait aucun doute qu'elle constituait l'embryon d'un parti paysan bien distinct » (Lénine, O.C., t. 15, p. 400).
(Il est vraiment ironique que, trois décennies après la révolution chinoise, Mandel puisse continuer à défendre qu'il ne peut pas y avoir de partis paysans et d'organisations paysannes et qu'une révolution paysanne ne peut pas jouer de rôle indépendant dans une révolution sociale. En Chine, une armée paysanne, dirigée par un parti paysan ayant à sa tête une direction stalinienne petite-bourgeoise a fait une révolution qui a ouvert la voie à des conquêtes historiques pour le prolétariat chinois, à travers l'établissement de l'Etat ouvrier chinois, bien que très déformé).
Les conséquences politiques pratiques de la position de Trotsky avant 1917 peuvent être démontrées par la faible attention qu'il porta à la question des organisations paysannes dans ses principaux écrits de cette période, sur les perspectives de la révolution russe, 1905 et Bilan et Perspectives. Trotsky ne dit pratiquement rien sur la nécessité d'établir des comités paysans ou d'autres organes des travailleurs de la campagne. Il ne dit pas grand chose non plus à propos de ceux que les paysans avaient formé en 1905, du rôle joué par ces organisations et de ce qu'elles démontraient de la possibilité de construire en pratique l'alliance ouvriers-paysans.
Ceci représentait un des principaux points de débat entre les Bolcheviks et les Mencheviks. Dans un écrit sur les congrès bolchevique et menchevique de 1905, Lénine soulignait : « La question paysanne est traitée d'une manière tout à fait différente par le congrès du Parti (bolchevique) et par la conférence (menchevique). Le congrès a élaboré une résolution sur l'«attitude envers le mouvement paysan», et la conférence sur « le travail parmi les paysans ». Dans le premier cas on mer en avant le problème de la direction de tout ce vaste mouvement démocratique et révolutionnaire au mieux des intérêts de la lutte de toute la nation contre le tsarisme », note Lénine. « Dans l'autre, il ne s'agit que de « travailler » au sein d'une couche déterminée de la population. Dans le premier cas, on formule le mot d'ordre pratique essentiel de l'agitation : organisation immédiate de comités paysans révolutionnaires pour l'application de toutes les transformations démocratiques. Dans l'autre, il s'agit d'«exiger» de l'Assemblée constituante la «formation de comités » (Lénine, Deux
Tactiques, O.C., t. 1, p. 511).
Trotsky ne défendait pas, bien évidemment, la position des Mencheviks selon laquelle la formation de comités paysans devrait être remise à la décision d'une Assemblée constituante. Mais néanmoins, il insistait peu sur ces comités. Ce n'est pas surprenant, puisqu'il pensait qu'un mouvement paysan indépendant était impossible.
Alors que les articles de Lénine sont truffés de phrases sur le fait que le prolétariat « dirige » la paysannerie, mène des « actions communes » avec elles et forme des « alliances » et des « coalitions » avec les organisations paysannes, les écrits de la même période de Trotsky parlent du prolétariat qui « émancipe la paysannerie », « gagne le soutien de la paysannerie » et établit sa «domination» et son «hégémonie». Derrière ce qui pourrait apparaître comme des différences de style ou de vocabulaire, il y avait en fait une divergence bien plus profonde à propos de l'approche politique prolétarienne à l'égard des masses paysannes et du rôle et du poids de la révolution paysanne dans la lutte pour renverser le tsarisme et ouvrir la voie à la révolution socialiste.
En 1909, Trotsky défendit sa position dans un article intitulé « Nos Différends » qui parut dans un journal social-démocrate polonais. Il accusait les Bolcheviks de favoriser une « auto-limitation » de la classe ouvrière après une victoire révolutionnaire (Signalons au passage que les guillements mis par Mandel à « auto-limitation », qui font penser qu'il cite Lénine, sont en fait repris de cet article de Trotsky. Cela n'a jamais été un terme employé par Lénine. Il s'agit là d'une accusation - erronée — de Trotsky). Trotsky écrivait : « On peut objecter que j'imagine une situation où la dictature des ouvriers est illimitée, alors que, en Jail, nous parlons de la dictature d'une coalition entre le prolétariat et la paysannerie. Très bien, tenons compte de cette objection.
« Nous venons de voir comment le prolétariat, malgré les meilleures intentions de ses théoriciens, doit en pratique ignorer la ligne de partage logique qui le limiterait à une dictature démocratique. Lénine propose maintenant d'ajouter à l'autolimitation politique du prolétariat un gardien anti-socialiste, sous la forme du moujik (paysan), en tant que collaborateur et co-dictateur. « Si l'on veut dire par là que le parti paysan qui se trouvera au pouvoir à côté de la social-démocratie ne permettra pas d'employer les chômeurs et les grévistes pour le compte de l'Etat et d'ouvrir pour la production nationale les usines et les fabriques que les capitalistes auront fermées, cela signifie que dès le premier jour, c'est-à-dire, longtemps avant que la tâche de la coalition n'ait été accomplie, nous aurons un conflit du prolétariat avec le gouvernement révolutionnaire. Ce conflit peut se terminer soit par une répression anti-ouvrière venant du parti paysan, soit par l'élimination de ce parti du gouvernement. L'une et l'autre solution ressemblent fort peu à une dictature de « coalition démocratique ». (Léon Trotsky, Nos Différends, in 1905, Ed. de Minuit, p. 384)
La révolution russe a elle même démontré que Trotsky avait tort sur ce point. Comme nous l'avons décrit plus haut dans cet article, le gouvernement soviétique établi en octobre 1917 regroupait deux classes, était une coalition entre les Bolcheviks et les S.R. de gauche. L'article de Trotsky de 1933, cité plus haut, l'affirme aussi.
Bien loin de supprimer ou de restreindre les revendications de la classe ouvrière, ce gouvernement fut l'instrument utilisé par les ouvriers et les paysans pauvres pour mener à bien l'expropriation des capitalistes et approfondir la lutte de classe entre les exploiteurs et les exploités à la campagne. Au cours de ce processus, les Bolcheviks renforcèrent leur propre base parmi le prolétariat rural et les paysans pauvres et opérèrent une division au sein des SR entre ceux qui étaient décidés à suivre la voie socialiste élaborée par les exploités et ceux qui la rejetaient et rejoignaient le camp des exploiteurs, le camp de la contre-révolution. La classe ouvrière russe aurait établi une alliance bien plus faible et bien plus fragile avec la paysannerie au début de la guerre civile, si les Bolcheviks avaient essayé d'éviter plutôt que d'opérer cette coalition avec un parti qui était bien plus enraciné à la campagne.
Ce caractère transitoire de l'alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie révolutionnaire échappa à Trotsky. Il voyait bien, comme Lénine, les lignes de classe qui allaient diviser la paysannerie au cours du processus révolutionnaire, mais il ne présentait pas une stratégie transitoire susceptible à la fois de galvaniser la lutte des couches les plus larges pour la révolution démocratique contre l'ordre ancien, et de préparer le prolétariat à maintenir l'alliance la plus solide possible avec les pauvres de la campagne et les paysans moyens, afin d'ouvrir la voie à la révolution socialiste.
LE DEBAT DE 1915/17
L'explosion de la Première Guerre mondiale en août 1914 accéléra la crise du système impérialiste et ouvrit la voie aux révolutions prolétariennes et aux guerres de libération nationale. Elle éleva les enjeux pour la classe ouvrière et ses organisations d'avant-garde et intensifia le conflit entre les ailes révolutionnaires et les ailes opportunistes de la social-démocratie au sein de la Seconde Internationale. Dans une série d'articles écrits en 1915 dans le journal Nashe Slovo, qu'il coéditait à Paris avec Martov, Trotsky tirait une conclusion opposée à celle de Lénine sur les effets de la Première guerre mondiale et des changements économiques survenus en Russie depuis 1905 sur la paysannerie. Il approfondissait en fait son erreur concernant le rôle de la paysannerie dans la révolution russe. Trotsky déclarait : « L'exemple de 1905 nous apprend qu'il faut négliger une participation éventuelle de la part des paysans. Ces derniers, si longtemps demeurés dans le servage, ont conservé de leur timide opposition d'alors l'empreinte de leur manque de maturité politique et d'impuissance, qui les paralyse et les fait s'arrêter là où commence la vraie action révolutionnaire. Les progrès effectués par la paysannerie la poussent dans la ligne d'un développement bourgeois, qui, lié aux contradictions de classe, se fait jour au sein même des campagnes. Il s'en suit que le prolétariat ne peut compter que sur les semi-prolétaires agricoles, non sur les paysans. Le mouvement révolutionnaire en acquiert un caractère moins «national» mais plus « de classe » qu'en 1905 » (Léon Trotsky, « Catastrophe militaire et perspectives politiques », in La guerre et la révolution, Editions Têtes de Feuille, p. 167).
Ici, Trotsky va plus loin que dans Bilan et Perspectives. Alors que dans son texte de 1906 il reconnaissait correctement que « .. destin des intérêts révolutionnaires les plus élémentaires de la paysannerie prise comme un tout, en tant qu'état, dépend du destin de la révolution tout entière, donc du destin du prolétariat » (Léon Trotsky, Bilan et Perspectives, P.
58), neuf ans plus tard, il rejette explicitement toute orientation fondée sur une alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie dans son ensemble.
C'est pourtant cette stratégie, défendue et appliquée par les Bolcheviks qui porta la révolution d'Octobre, comme Lénine l'a tant de fois expliqué après 1917. Lénine lut les articles de Trotsky dans Nashe Slovo et les critiqua durement. Il écrivit dans son article « Sur les deux lignes dans notre révolution » : « Tirer au clair le rapport des classes dans la prochaine révolution, telle est la tâche principale d'un parti révolutionnaire... Trotsky, dans Nashe Slovo, propose une solution incorrecte de ce problème en reprenant sa théorie «originale» de 1905 et en se refusant à réfléchir aux causes pour lesquelles, dix années durant, la vie est passée outre cette magnifique théorie ». Lénine poursuivait : « La paysannerie (selon Trotsky) se serait différenciée : son rôle révolutionnaire éventuel n'aurait fait que régresser ; une révolution «nationale» serait impossible en Russie, « nous vivons à l'époque de l'impérialisme », et « l'impérialisme oppose non une nation bourgeoise à l'ancien régime, mais le prolétariat à la nation bourgeoise ».
Lénine tirait des conclusions tout à fait différentes de celle de Trotsky à propos des changements survenus dans la vie politique russe depuis 1905. Il soulignait non seulement les différenciations de classe croissantes au sein de la paysannerie, mais également les potentialités croissantes d'une révolution paysanne contre le tsarisme et les propriétaires fonciers.
« ... La différenciation de la paysannerie a intensifié la lutte des classes dans son sein, réveillé beau- coup d'éléments politiquement assoupis et rapproché du prolétariat des villes le prolétariat rural ».
Sur ce point Lénine n'avait pas de désaccord fondamental avec les articles de Trotsky dans Nashe Slovo. Mais Trotsky fermait les yeux sur l'autre facette de la réalité politique russe, qui jouerait un rôle critique lors de la phase suivante nécessaire du développement révolutionnaire. « (...) Mais l'antagonisme entre la «paysannerie» et « l'ordre ancien» s'est accentué, développé et exacerbé. Cette vérité est si évidente, que même des milliers de phrases dans des dizaines d'articles parisiens de Trotsky ne pourraient la « réfuter » (Lénine, O.C., t. 21, p. 435).
En fait, déclare Lénine, en insistant sur le fait que la paysannerie ne jouera pas un rôle décisif en tant que force révolutionnaire, Trotsky finissait par aider et renforcer les dirigeants petits-bourgeois qui fourvoyaient les ouvriers et les paysans en cherchant à assurer que les paysans restent calmes. « Trotsky aide en fait les politiciens ouvriers libéraux en Russie », écrivait Lénine, « qui nient le rôle des paysans parce qu'ils ne veulent pas les pousser à la révolution » (Lénine, O.C., t. 21, p. 435/36).
En négligeant cette alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie dans son ensemble, Trotsky tendait à dissoudre la révolution démocratique paysanne dans la lutte de classe prolétarienne contre les capitalistes. Mais loin de favoriser la perspective de la révolution socialiste, l'absence de démarche transitoire chez Trotsky privait en fait le prolétariat d'un guide pour avancer sur la voie de leur tâche historique, l'expropriation des exploiteurs.
Lénine avait souligné cette erreur en 1909 quand il avait écrit :
« L'erreur fondamentale de Trotsky est qu'il ne peut pas voir le caractère bourgeois de la révolution et il n'a pas une conception claire du passage de cette révolution à la révolution socialiste » (Lénine, O.C., t. 15, p. 397).
Dans sa réponse de 1915 aux articles de Trotsky dans Nashe Slovo Lénine présentait une claire stratégie pour une telle transition. « Le prolétariat », écrivait-il, « lutte et luttera avec abnégation pour la conquête du pouvoir, pour la république, pour la confiscation des terres, c'est-à-dire, pour entraîner la paysannerie, pour utiliser à fond ses forces révolutionnaires, pour que les « masses populaires non prolétariennes » aident à libérer la Russie bourgeoise de l'impérialisme militariste et féodale ( = le tsarisme).
Le prolétariat mettra immédiatement à profit cet affranchissement de la Russie bourgeoise débarassée du tsarisme et du pouvoir des grands propriétaires fonciers », écrivait Lénine, « non pour aider les paysans riches dans leur lutte contre les ouvriers agricoles, mais pour accomplir la révolution socialiste en alliance avec les prolétaires d'Europe » (Lénine, O.C., t. 21, p. 436).
Mais Lénine ne réussit pas à convaincre Trotsky sur ce point. Au contraire leurs divergences sur le rôle d'une révolution paysanne en tant qu'alliée du prolétariat s'approfondirent jusqu'à la veille de la révolution de Février 1917. Voilà par exemple ce que Trotsky disait le 9 janvier 1917 dans un article publié à New York en commémoration du douzième anniversaire de la révolution de 1905 : « Si la révolution « nationale » a échoué il y a douze ans, il y a encore moins d'espoir qu'elle réussisse aujourd'hui. Il est vrai que, au cours des dernières années, le niveau culturel et politique de la paysannerie s'est développé. Cependant, il y a moins d'espoir aujourd'hui, de voir un soulèvement révolutionnaire de la paysannerie dans son ensemble, qu'il y a douze ans. Le seul allié du prolétariat urbain ne peut être que le semi-prolétariat de la campagne » (traduit de l'anglais). (Léon Trotsky, « The lessons of the great year», Our Revolution, Trotsky, 1918, p. 176/77).
LES DEUX LIGNES
DE LA REVOLUTION
Mandel commence son article en déclarant qu'il entend démontrer qu'il « y avait trois — et non pas deux - stratégies proposées par les socialistes russes » avant la révolution de 1917 : celle des Bolcheviks, celle des Mencheviks et celle de Trotsky. Lénine présentait une approche plus correcte et plus utile de cette question dans son article de 1915 : « Sur les deux lignes de la révolution », dans lequel il répond aux articles de Trotsky de Nashe Slovo. Lénine expliquait que les divergences au sein du mouvement ouvrier russe ne plongeaient pas leurs racines dans des conceptions ou théories différentes mais dans des classes sociales différentes.
« L'expérience de la révolution russe de 1905 et de la période contre-révolutionnaire ultérieure, nous montre qu'il y a eu chez nous deux lignes de la révolution, en ce sens qu'il y eu lutte entre deux classes, le prolétariat et la bourgeoisie libérale, pour s'assurer l'influence dirigeante sur les masses (...). « Les Bolcheviks ont aidé consciemment le prolétariat à suivre la première ligne, à combattre avec une audace incomparable et à entraîner la paysannerie. Les Mencheviks glissaient constamment vers la seconde ligne ; ils ont corrompu le prolétariat en adaptant son mouvement aux libéraux » (Lénine, O.C., t. 21, p. 432/33).
Il y avait deux lignes de classe : 1) organiser le prolétariat en alliance avec la paysannerie, pour prendre le pouvoir ; 2) soutenir la bourgeoisie libérale. Les Bolcheviks suivirent la première ligne, les Mencheviks la seconde.
« Seuls ces deux courants - bolchevique et menchevique - poursuivait Lénine, « se sont manifestés dans la politique des masses en 1904-1908, comme plus tard en 1908-14. Pourquoi ? Parce qu'ils étaient les seuls à avoir de profondes racines sociales : le premier dans le prolétariat, le second dans la bourgeoisie libérale(...) ».
La « position originale et nouvelle » de Trotsky n'était pas un des courants qui se reflétaient au sein des masses russes. Pourquoi ? « La théorie originale de Trotsky emprunte aux Bolcheviks l'appel au prolétariat pour une lutte révolutionnaire résolue et la conquête du pouvoir politique, et aux Mencheviks la «négation» du rôle de la paysannerie » (Lénine, O.C., t. 21, p. 434/35).
Les perspectives avancées par Trotsky ne représentaient pas un courant basé sur une des classes fondamentales. Il s'agissait plutôt d'un amalgame centriste des positions des deux principaux courants. Par rapport à ces deux lignes de classe dans la révolution, Trotsky se situait plus près des Bolcheviks que des Mencheviks sur la question clé du rôle d'avant-garde de la classe ouvrière et de l'opposition à la bourgeoisie libérale.
Durant la révolution de 1905 et à son lendemain, Trotsky se rap- procha des Bolcheviks ; ils s'étaient rejoints dans l'action. Trotsky collabora avec les Bolcheviks dans les soviets et fit bloc avec eux contre les Mencheviks sur la politique de défense à adopter lors du procès d'octobre 1906 des députés ouvriers du soviet, dans lequel Trotsky était le principal accusé. En novembre 1905, quand le journal bourgeois libéral Nasha Zhizn (Notre Vie) tenta d'opposer la position de Trotsky à celle des Bolcheviks, le journal bolchevique Novaya Zhizn (Nouvelle Vie) le défendit. Il déclara que le rapport de Nasha Zhizn est une absurdité. « Le camarade Trotsky a dit que la révolution prolétarienne, sans s'arrêter à la première étape, peut, en opérant une forte pression sur les exploiteurs, continuer sa voie, tandis que Lénine soulignait que la révolution politique n'était que le premier pas. Le journaliste de Nasha Zhizn aimerait bien y voir une contradiction... ». « Tout le malentendu vient, tout d'abord, de la crainte dont le seul mot de «révolution socialiste» remplit Nasha Zhizn, soulignait le journal bolchevique ; « deuxièmement, du désir de ce journal de découvrir des divergences d'opinion profondes parmi les sociaux-démocrates et, troisiêmement, dans la métaphore du camarade Trotsky «d'un grand bond»».
Dans le n° 10 de Nachalo (Le commencement), le camarade Trotsky expose ses idées tout à fait sans équivoque : « La victoire totale de la révolution signifie la victoire du prolétariat », écrit le camarade Trotsky. « Mais cette victoire signifie à son tour le caractère ininterrompu de la révolution. Le prolétariat réalise les taches fondamentales de la démocratie et la logique de sa lutte immédiate pour la sauvegarde de son pouvoir politique amènent les problèmes purement socialistes à se poser à un moment donné. Une continuité révolutionnaire est établie entre le programme minimum et maximum de la social-démocratie. Il ne s'agit pas d'un «coup», ni d'une action d'un jour ou d'un mois, mais de toute une période historique. Il serait absurde de vouloir déterminer sa durée à l'avance » (traduit de l'anglais). (Léon Trotsky, The Stalin School of Falsification, Pathfinder Press, p. 325).
Lors du congrès unifié du POSDR à Londres en 1907, Lénine aussi nota une convergence entre les positions de Trotsky et celles des Bolcheviks : « Je remarquerai seulement que dans sa brochure En défense du parti, Trotsky a exprimé sa solidarité avec Kautsky (alors qu'il était encore révolutionnaire - D.J.) qui a traité de la communauté économique des intérêts du prolétariat et de la paysannerie dans la révolution actuelle en Russie. Trotsky trouvait admissible et rationnelle la formation du bloc de gauche contre la bourgeoisie libérale. Ces faits me suffisent pour reconnaître que Trotsky s'approche de notre point de vue. Indépendamment de la question de la «révolution permanente», la solidarité sur les points essentiels de la question de l'attitude envers les partis bourgeois est ici évidente » (Lénine, O.C., t. 12, p. 474).
A au moins une occasion après ce congrès de 1907 Lénine testa sérieusement la possibilité d'un rapprochement politique avec Trotsky. Mais Trotsky refusa ce test de 1909 et forma sa propre fraction au sein du POSDR. Il maintint ses divergences avec les Bolcheviks jusqu'à la veille de la révolution de Février 1917.
Trotsky n'était pas seulement en désaccord avec les Bolcheviks sur le rôle du mouvement paysan ; il n'était pas non plus d'accord avec l'affirmation de Lénine selon laquelle les divergences d'opinion entre les Bolcheviks et les Mencheviks reflétaient des différences de classes sociales.
En 1910, Trotsky et Martov écrivirent des articles pour le journal de Kautsky, Die Neue Zeit, dans lesquels ils donnaient leur point de vue à leurs lecteurs allemands sur les divergences existant au sein de la social-démocratie russe. Trotsky expliquait que, en comparaison avec la classe ouvrière occidentale la classe ouvrière russe était politiquement immature et que les conflits au sein de la social-démocratie russe découlaient du fait que l'intelligentsia marxiste russe s'adaptait à cette arriération. Ni les Mencheviks ni les Bolcheviks n'ont établi de « base solide parmi le prolétariat », prétendait-il. Ces facteurs expliquaient, selon lui, le « sectarisme, l'individualisme intellectuel, et le fétichisme idéologique » qui dévastaient la social-démocratie russe.
Lénine répondit dans un article que Kautsky ne publia pas. Il soulignait : « Le fond de l'affaire est que les conditions économiques de la révolution de 1905 ont eu pour effet de susciter l'antagonisme du prolétariat vis-à-vis de la bourgeoisie libérale — et cela non seulement à propos de la question de l'amélioration du sort des ouvriers mais aussi à propos de la question agraire, à propos de toutes les questions politiques de la révolution russe, etc.
Parler de la lutte des tendances dans la révolution russe, en plaçant sur chacune d'elles une étiquette comme «sectarisme», «inculture», etc. et ne pas dire un mot des intérêts économiques fondamentaux du prolétariat, de la bourgeoisie libérale et de la paysannerie démocratique, cela équivaut à s'abaisser au rang des journalistes de bas aloi ». (Lénine, O.C., t. 16, p. 398).
Trotsky qui se situait politiquement entre les Mencheviks et les Bolcheviks cherchait à construire des passerelles politiques et organisationnelles entre ces deux organisations opposées, à unifier ces deux expressions conflictuelles de la lutte de classe. Sa plus sérieuse tentative dans ce sens prit la forme du « Bloc d'août » formé en 1912 par des conciliateurs comme Trotsky et quelques Mencheviks et Bolcheviks dissidents. L'incapacité de Trotsky de reconnaître la nécessité de construire le parti bolchevique durant cette période, ne relevait pas essentiellement ou seulement d'une faiblesse sur la « question organisationnelle » au sens étroit du terme. Bien qu'il ait été plus proche des Bolcheviks, l'attitude conciliatrice de Trotsky à l'égard des Mencheviks reflétait ses divergences politiques avec le bolchevisme. Trotsky ne rejoignit pas les Bolcheviks parce qu'il n'était pas d'accord avec les Bolcheviks.
LE DEFAITISME DANS
LA PREMIERE GUERRE
MONDIALE
L'explosion de la Première Guerre mondiale creusa un gouffre infranchissable entre Trotsky et les social-chauvins de toutes sortes. Elle fit également apparaître de nouvelles divergences entre Trotsky et les Bolcheviks. La guerre accentua les pressions sur les masses travailleuses, retardant initialement mais accroissant ensuite les perspectives révolutionnaires en Russie.
Lénine insistait sur les effets de la guerre sur les paysans, en particulier les paysans en uniforme qui luttaient et mouraient au front.
L'axe central de la position internationaliste des Bolcheviks contre la guerre consistait à appeller le prolétariat de tous les pays impérialistes, y compris en Russie, à transformer la guerre impérialiste en guerre civile. En fonction des circonstances particulières, disaient les Bolcheviks, la classe ouvrière doit faire tout ce qui est possible pour développer une action révolutionnaire visant à renverser son gouvernement et à porter les ouvriers et les paysans au pouvoir.
La défaite militaire du gouvernement impérialiste de notre propre pays, expliquait Lénine, faciliterait une telle révolution sociale. On l'avait déjà vu lors de la défaite des armées tsaristes dans la guerre avec le Japon, qui contribua à déclencher la révolution de 1905.
« Des actions révolutionnaires en temps de guerre contre son propre gouvernement signifient à coup sûr, sans conteste, que l'on souhaite la défaite de ce gouvernement », écrivait Lénine en 1915, « mais encore, que l'on apporte un concours actif à cette défaite. (Signalons au «lecteur perspicace» qu'il n'est nullement question de «faire sauter des ponts», d'organiser des mutineries vouées à l'échec et, en général d'aider le gouvernement à écraser les révolutionnaires) » (Lénine, O.C., t. 21, p. 281/84).
Cette position est restée jusqu'à ce jour celle des révolutionnaires prolétariens dans les pays impérialistes face aux guerres déclenchées par «leur» gouvernement.
Le défaitisme révolutionnaire de Lénine était partie intégrante de la stratégie générale des Bolcheviks pour la révolution russe : il était combiné avec leur conception de la question paysanne et du poids et de la place de la révolution démocratique. Les défaites militaires de l'armée tsariste dans la Première guerre mondiale qui menèrent à la révolution de Février et au renversement du Tsar, confirmèrent l'orientation des Bolcheviks. Trotsky avait, lui, une approche différente, une approche incorrecte. S'il combattait la capitulation chauvine de la majorité de la Seconde Internationale, il polémiquait également contre la position défaitiste des Bolcheviks. II aborda longuement cette question dans les articles de 1915 où il expliquait que les paysans allaient moins que jamais jouer un rôle en tant qu'alliés de la classe ouvrière dans la révolution russe. Il y expliquait :
- « Si la défaite ébranle le gouvernement vaincu, la victoire fortifie celui qui est victorieux. Nous ne connaissons pas de pays en Europe où le prolétariat serait intéressé par une victoire ou une défaite. Nous ne refusons pas à la Russie le rôle d'une nation dont les intérêts ne sont pas liés au développement d'autres pays ».
- « La défaite désorganise la réaction mais aussi les masses laborieuses ».
- « La révolution issue de la défaite ne trouve comme héritage qu'une vie économique détruite, des finances exangues et des relations internationales peu favorables ».
- « ... si la guerre peut stimuler la révolution, elle peut, en même temps rendre extrêmement difficile l'utilisation sociale et politique d'une révolution victorieuse (Léon Trotsky, « Catastrophe militaire et Perspectives politiques », in La Guerre et la Révolution, Ed. Têtes de Feuilles, t. 1, p. 164).
Dans un autre article de 1915.
"CIET
Trotsky alla jusqu'à qualifier la position défaitiste des Bolcheviks de « concession fondamentale aux méthodes politiques du social patriotisme » (Lettre au journal Kommunist, citée par Lénine, O.C., t. 21, p. 283). Le mot d'ordre alternatif de Trotsky était « ni défaite, ni victoire ».
Lénine attaqua durement Trotsky pour s'être «fourvoyé». Il lui semble que souhaiter la défaite de la Russie équivaut à vouloir la victoire de l'Allemagne. Mais Lénine répliquait que le mot d'ordre défaitiste était profondément internationaliste, qu'il s'agissait en fait de la seule véritable position internationaliste, car « dans tous les pays impérialistes le prolétariat doit dorénavant désirer la défaite de son gouvernement » (Lénine, O.C., t. 21, p. 284).
L'opposition de Trotsky à la stratégie révolutionnaire des Bolcheviks contre la guerre se refléta au niveau international, où il continuait à suivre une ligne de conciliation à l'égard des opportunistes.
Il existait essentiellement trois courant au sein du mouvement international.
Le premier était représenté par les sociaux-patriotes, comme la majorité des dirigeants sociaux-démocrates allemands et français, qui soutinrent ouvertement leurs gouvernements impérialistes, votèrent les crédits de guerre et participèrent à des Cabinets de guerre. En Russie c'était la ligne des SR de droite et des dirigeants mencheviks, et cela devint la position d'une large majorité des directions de ces partis après la révolution de Février 1917.
Le second courant était représenté par les opportunistes, dont le principal était Kautsky. Ils s'opposérent à la guerre, votèrent contre les crédits de guerre, et appelèrent à la solidarité internationale de la classe ouvrière. Cependant, ils refusèrent de rompre avec la Seconde Internationale ou de lier la lutte contre la guerre à la lutte révolutionnaire dans leurs propres pays. En Russie, Martov et les « Mencheviks-Internationalistes » représentaient ce courant. Le troisième courant se reconnaissait dans la politique communiste révolutionnaire défendue par Lénine et les Bolcheviks. Dès le début, Lénine appela à former une nouvelle, une troisième Internationale, et il attaqua non seulement les social-patriotes, mais les opportunistes qui les couvraient. Dès le début de la guerre Trotsky s'opposa fermement aux social-patriotes. Mais il se différenciait des Bolcheviks non seulement sur la question du défaitisme, mais aussi sur la nécessité de rompre avec les kautskystes afin d'aller vers la formation d'un nouvelle Internationale révolutionnaire. Trotsky avait une position centriste entre les Bolcheviks et les Kautskistes. Comme la boucherie impérialiste se prolongeait, la position internationaliste vit croître son écho parmi les socialistes. Ceci permit de préparer la conférence de Zimmerwald en septembre 1915 en Suisse, qui rassembla les sociauxdémocrates opposés à la guerre. Trente huit délégués de onze pays européens y participèrent.
Deux courants politiques principaux menèrent bataille à cette conférence — le courant communiste prolétarien dirigé par Lénine, et le courant « oscillant, presque Kautskiste » (comme Lénine caractérisa la droite à la conférence).
Les Bolcheviks, représentés par Lénine et Zinoviev, et une poignée de partisans européens, se battirent pour une résolution élaborée par Lénine, qui attaquait explicitement les social-patriotes et les opportunistes, se prononçait pour le défaitisme et appelait à transformer la guerre impérialiste en guerre civile (voir Lénine, O.C., t. 21, p. 357/60).
Trotsky dont les articles de Nashe Slovo contre le défaitisme étaient parus quelques semaines avant la conférence, était en désaccord avec la gauche de Zimmerwald sur d'autres points encore. Se retrouvant au centre il fut désigné pour écrire un projet de manifeste, qui tut adopté à l'unanimité. Il est devenu très connu sous le nom de « manifeste de Zimmerwald » malgré le fait qu'il était « inconsistant, timide, et incapable de dire tout ce qui devait être dit », selon Lénine.
« Notre désaccord — je ne parle pas seulement du comité central, mais aussi de toute la gauche internationale marxiste révolutionnaire -est consigné ouvertement dans une résolution spéciale, dans un projet de manifeste spécial, dans une déclaration spéciale au sujet du vote du manifeste de compromis. Nous n'avons pas dissimulé un iota de nos opinions, de nos mots d'ordre, de notre tactique. L'édition allemande de la brochure « Le socialisme et la guerre » (Vol. 21, p. 305-350) a été distribuée à la conférence. Nous avons répandu, nous répandons et nous continuerons de répandre nos idées aussi largement que sera répandu le manifeste. C'est un fait que ce dernier constitue un pas en avant vers la lutte effective contre l'opportunisme, vers la rupture et la scission avec lui », déclarait Lénine. « Ce serait du sectarisme que de renoncer à ce pas en avant avec la minorité des Allemands, des Français, des Suédois, des Norvégiens, et des Suisses, quand nous conservons l'entière liberté et l'entière possibilité de cri- tiquer l'inconséquence et de chercher à obtenir davantage » (Lénine, O.C., t. 21, p. 401). La gauche de Zimmerwald se maintint en tant que courant international organisé. Elle distribua le Manifeste de la gauche de Zimmerwald et d'autres résolutions aussi largement que possible et publia rapidement son propre journal. Elle continua de participer à l'organisation de Zimmerwald et à la conférence d'avril 1916 qui se tint à Kienthal en Suisse, les Zimmerwaldiens — sous l'impulsion de la gauche dirigée par les Bolcheviks -firent un pas encore plus grand vers la rupture avec les opportunistes. C'est le travail de la gauche de Zimmerwald qui permit de rassembler le premier noyau de la Troisième Internationale, qui fut formellement créée au début de 1919. POURQUOI TROTSKY N'A PAS
REJOINT LES BOLCHEVIKS ?
Malgré son accord avec beaucoup de positions défendues par les Bolcheviks, ses divergences concernant des questions clés de la stratégie révolutionnaire en Russie l'empêchèrent de les rejoindre. Ce n'était pas une erreur, dans le sens où à cause de conceptions organisationnelles erronées il n'aurait pas adhéré à un parti auquel politiquement il aurait dû appartenir. Au contraire la position centriste de Trotsky sur la question organisationnelle reflétait son centrisme politique.
Mais la logique évidente de l'article de Mandel est que, dans la mesure où Trotsky avait raison sur la stratégie politique fondamentale pour la révolution, il aurait dû être à l'intérieur du parti qui rassemblait les cadres capables de mener les ouvriers jusqu'à la prise du pou- voir, afin d'y lutter pour les gagner à son programme et les détacher du programme défendu par Lénine.
Mandel dit d'ailleurs explicitement cela dans un récent article « La nécessité d'une Internationale révolutionnaire » qu'il a écrit avec John Ross (Voir Quatrième Internationale avril/juin 1981). Mandel et Ross déclarent que Trotsky commit une « erreur désastreuse » quand « non seulement il ne rejoignit pas les Bolcheviks, ce qui fut la plus grande erreur de sa vie, mais il ne construisit même pas une organisation de cadres solide pour défendre sa propre ligne. Par conséquent, il entra dans la révolution russe de 1917 avec un programme excellent et correct, un petit nombre de cadres brillants et quelques milliers de sympathisants — le groupe des « inter-rayons » Mezhrayozniki — c'est-à-dire des forces organisées tellement réduites qu'elles n'avaient aucune chance de construire un parti révolutionnaire de masse qui aurait pu influencer de manière décisive le cours des évènements ». (p. 40).
C'est sans équivoque. L'erreur de Trotsky ne réside pas dans le fait qu'il n'est pas devenu léniniste, mais qu'il n'a pas rejoint le parti bolchevique afin de lutter en son sein pour son « excellent programme », ou pour prendre les mots de Mandel dans l'article d'International Socialist Review sa « position entièrement nouvelle et originale ».
Mais des adjectifs comme « excellent», «nouvelle» ou «originale» ne doivent pas peser très lourd pour des marxistes. La question decisive est celle de savoir si une position est correcte ou pas, si elle permet de présenter une ligne d'action à la classe ouvrière et ses alliés pour conquérir et conserver le pouvoir politique. La stratégie prônée par Trotsky avant 1917, dans la mesure où elle se différenciait de celle des Bolcheviks, était fausse.
Que se serait-il passé si Trotsky avait rejoint le parti bolchevique et en avait gagné une majorité à ses positions politiques contre celles de Lénine ? Cela aurait accru la possibilité que le parti ne réussisse pas à prendre le pouvoir en Octobre 1917 et que les ouvriers et paysans russes subissent une défaite. C'est autour de la stratégie de Lénine que fut construit le parti qui mena les ouvriers à la victoire.
Mandel prétend que Lénine adopta la stratégie proposée avant 1917 par Trotsky pour la révolution russe tandis que Trotsky se rangeait aux positions de Lénine sur les questions organisationnelles. Mais ce n'est pas vrai. En fait, cela n'a aucun sens. Comment quelqu'un qui suit la méthode du matérialisme historique peut-il expliquer cette prétendue dichotomie totale entre le programme et la stratégie d'un côté et leur expression organisationnelle de l'autre ?
Quand Trotsky rejoignit le Parti bolchevique en été 1917 il devint léniniste et le resta jusqu'à la fin de sa vie. Mandel cherche à séparer artificiellement l'«excellent programme», c'est-à-dire celui de Trotsky, de l'«excellente organisation», celle des Bolcheviks, comme si la stratégie prolétarienne révolutionnaire des Bolcheviks n'avait pas déterminé, en dernière analyse le caractère organisationnel de leur parti. C'est à l'opposé de ce que pensait Lénine. La stratégie révolutionnaire des Bolcheviks ne peut être séparée du type de parti qu'ils ont construit, pas plus que la « position nouvelle et originale » de Trotsky ne peut être séparée de sa position conciliatrice à l'égard des opportunistes, ni de ses autres erreurs sur la question organisationnelle. Les divergences de Lénine et de Trotsky sur la question de la Révolution russe ne peut pas être séparée de tout le processus vivant de construction d'un parti ouvrier révolutionnaire. Elles ne peuvent être réduites à un conflit entre deux « théories » de la révolution. Afin de comprendre ces divergences, il est nécessaire de descendre du royaume des «idées» et des «cadres brillants» dans celui des classes et de leurs positions, conflits et relations. C'est de là que viennent les stratégies et les organisations et non le contraire.
La stratégie de Lénine n'était pas l'idée d'un individu, mais les leçons générales tirées de l'activité révolutionnaire collective d'un parti de la classe ouvrière russe ainsi que des expériences historiques précédentes synthétisées par le mouvement marxiste. Les positions des Bolcheviks étaient sans cesse testées, modifiées et testées de nouveau dans la lutte de classe par les ouvriers bolcheviques. L'élaboration collective des positions et leur test visaient à diriger l'action quotidienne du parti — ses fractions dans les usines, ses fractions à la Douma, ses cellules clandestines, ses fronts avec des organisations paysannes, ses procès, ses campagnes électorales, et sa presse.
Le parti n'était qu'une « seule grande... machine », comme disait Lénine. La presse du parti « doit devenir une partie de la cause commune du prolétariat, un engrenage et un boulon de cette machine », disait Lénine. C'était l'approche bolchevique de toute l'activité du parti.
L'activité du parti visait à faire progresser la conscience politique de la classe ouvrière, à l'aider à la diriger d'une étape de la lutte de classe à la suivante. Il s'agissait avant tout d'une approche transitoire de la construction du parti. Et rien ne le montre mieux que la façon dont les Bolcheviks expliquèrent les rapports entre les révolutions démocratique et socialiste.
Le bilan historique montre clairement que c'est la stratégie bolchevique qui fut confirmée par la révolution russe et qui devint la base programmatique de l'Internationale communiste. Ce ne fut pas une fusion entre une partie du bolchevisme et une partie du centrisme pré-1917 de Trotsky.
LA « DÉCOUVERTE »
D'UNE NOUVELLE LOI
Mandel prétend que la conception de la révolution russe que Trotsky commença à développer à partir de 1904 « découlait de sa découverte de la loi du développement inégal et combiné, son apport sans doute fondamental au marxisme ». Plus loin Mandel affirme que cette loi « impliquait que le prolétariat pouvait prendre le pouvoir dans un pays arriéré avant qu'il ne le fasse dans les pays plus développés ». Le principal problème est que aucun fait ou aucune action ne «découle» ou n'est «impliqué» par une quelconque loi du matérialisme historique.
Mandel explique qu'un fait - à savoir que la classe ouvrière pouvait prendre le pouvoir dans un pays arriéré avant de le faire dans un pays développé — était «impliqué» par la loi du développement inégal et combiné. S'il faut appeler les choses par leur nom il s'agit là d'une sérieuse concession à l'idéalisme et à l'antimatérialisme. Les lois historiques et les théories peuvent être appliquées à des situations politiques pour aider à les analyser et pour prévoir les futures lignes de développement. Mais aucun fait n'est impliqué par des lois historiques. Absolument aucun. En 1847, quand le socialiste petit-bourgeois Pierre Proudhon expliquait que la compétition économique à une certaine étape historique était le résultat nécessaire de la « théorie de la réduction des frais généraux », Marx répondait : « Pour M. Proudhon, la circulation du sang doit être une conséquence de la théorie de Harvey » (William Harvey était un physicien britannique qui chercha le premier à expliquer la circulation du sang dans le corps humain).
Trotsky et Lénine analysaient les rapports économiques et sociaux en Russie et dans le monde du point de vue du marxisme et du matérialisme historique et ils en tiraient certaines conclusions quant à la stratégie. Mais rien ne pouvait être déduit de la loi du développement inégal et combiné qui prouve que Lénine ou Trotsky avait raison. Avant 1917 Trotsky n'exposa pas ni ne généralisa la loi du développement inégal et combiné de façon différente de Lénine. Trotsky n'utilisa pas le terme « développement inégal et combiné » pour décrire cette loi fondamentale du matérialisme historique avant 1930, dans le premier chapitre de son Histoire de la Révolution russe.
S'il est vrai que Trotsky fut le premier marxiste à présenter la loi du développement inégal et combiné et à la développer comme une loi fondamentale de l'évolution historique, contrairement à Mandel, il ne prétendait rien de plus, en utilisant cet instrument, que de systématiser scientifiquement une loi sur la base de la méthode du matérialisme historique qu'il avait appris dans l'étude des écrits de Marx et Engels.
Trotsky aurait été le premier à tourner en ridicule l'idée qu'il aurait découvert la loi du développement inégal et combiné. Il la considérait comme partie intégrante du matérialisme historique développé par Marx et Engels. « L'inégalité du développement capitaliste... était aussi bien connue par Marx et Engels qu'elle nous l'est à nous », déclarait-il en 1926 (traduit de l'anglais, Discours de Trotsky au 1Sème congrès, in The Challenge of the Left Opposition, Pathfinder Press, p. 152).
Si Marx et Engels ne reconnaissaient pas l'inégalité du développement historique et le caractère combiné des formations sociales, qu'était donc alors le matérialisme historique avant la «découverte» de Trotsky ? Une théorie du développement uniforme, sans variante et strictement chronologique ? Un schema «imposé» à l'histoire humaine, plutôt qu'une généralisation scientifique de ses lois de développement tirée de son développement dialectique concret ? C'est ce que les opposants bourgeois et révisionnistes du socialisme scientifique ont toujours prétendu, mais jamais les marxistes.
Comment Marx et Lénine, tout au début de leur activité politique, ont-ils pu comprendre autrement la lutte de classe dans leur Allemagne natale ? Malgré son bas niveau d'industrialisation et son prolétariat industriel réduit en comparaison d'autres pays européens, ils prédirent néanmoins dans le Manifeste Communiste que l'Allemagne était le pays où existaient les plus grandes potentialités révolutionnaires à la fin des années Quarante, - pré- cisément à cause des contradictions sociales créées par son arriération dans le contexte d'un système capitaliste mondial en expansion.
En outre, Marx et Engels exposèrent la base théorique d'une telle conclusion une année plus tôt, en 1846, dans leur première étude importante présentant le matérialisme historique, L'Idéologie allemande : « Il va de soi que la grande industrie ne parvient pas au même degré de perfectionnement dans toutes les agglomérations d'un meme pays », écrivaient Marx et Engels. « Mais cela n'arrête pas le mouvement de classe du prolétariat puisque les prolétaires engendrés par la grande industrie sont placés à la tête de ce mouvement et entraînent la masse derrière eux, et parce que les travailleurs exclus de la grande industrie sont relégués par celle-ci dans une situation pire encore que les travailleurs de la grande industrie même ». Appliquant cela au développement capitaliste à l'échelle mondiale, ils poursuivaient : « De même les pays dans lesquels s'est développée une grande industrie agissent sur les pays plus ou moins dépourvus d'industrie dans la mesure où ces derniers sont entraînés par le commerce mondial dans la lutte de la concurrence universelle.
(...) Donc, selon notre conception, tous les conflits de l'histoire ont leur origine dans la contradiction entre les forces productives et le mode d'échanges. Il n'est du reste pas nécessaire que cette contradiction soit poussée à l'extrême dans un pays pour provoquer des conflits dans ce pays même. La concurrence avec des pays dont l'industrie est plus développée, concurrence provoquée par l'extension du commerce international, suffit à engendrer une contradiction de ce genre, même dans les pays dont l'industrie est moins développée (par exemple le prolétariat latent en Allemagne dont la concurrence de l'industrie anglaise provoque l'apparition). (Marx-Engels, L'Idéologie allemande, Editions sociales, p. 90/91).
Evidemment, l'expansion massive du capitalisme mondial et l'apparition de l'impérialisme après l'écriture de l'Idéologie allemande ont largement amplifié et transformé les processus que Marx et Engels indiquaient. Peut-on nier, cependant, qu'ils tinrent compte du développement inégal et combiné du système capitaliste mondial dès le début, dans l'élaboration de la méthode du matérialisme historique et de ses conclusions programmatiques et stratégiques ?
Lénine avait également discerné l'inégalité et la combinaison des développements historiques, et nous en avons déjà donné des exemples dans cet article.
Il est grotesque de croire qu'un marxiste engagé dans la construction d'un parti prolétarien et la lutte pour une révolution socialiste dans un pays comme la Russie aurait pu ignorer ses conditions sociales et économiques contradictoires — les formes politiques et les relations agraires les plus arriérées, combinées avec l'industrialisation et un prolétariat moderne en pleine croissance. Lénine analysa longuement ces aspects de la société russe et les intégra dans sa stratégie révolutionnaire.
A la fin des années vingt, quand Staline essayant de déifier Lénine pour mieux justifier son propre culte de la personnalité, développa l'idée que le léninisme représentait une forme supérieure de marxisme, propre à l'époque impérialiste, Trotsky répondit : « En essence, la mise en relief du léninisme comme une forme spéciale de marxisme, propre à l'époque impérialiste était nécessaire pour réviser le marxisme, ce contre quoi Lénine combattit en fait jusqu'à la fin de sa vie. Dans la mesure où l'idée centrale de cette dernière révision du marxisme était l'idée réactionnaire d'un socialisme national (la théorie de la construction du socialisme dans un seul pays), il était nécessaire de démontrer ou au moins de proclamer, que Lénine avait pris une nouvelle position sur cette question centrale de la théorie et de la politique marxistes, en opposition au marxisme de l'époque pré-impérialiste ». Trotsky continuait : « Nous avons déjà entendu dire (par Staline) que Lénine avait soi-disant découvert la loi du développement inégal et combiné, qu'il n'aurait pas pu être question d'une telle chose à l'époque de Marx et Engels. C'est précisément le type d'absurdité que les Thomas d'Aquin d'aujourd'hui voudraient nous faire croire » (Nous soulignons) - (Traduit de l'anglais : Léon Trotsky, The Challenge of the Left Opposition 192829, Pathfinder Presse, p. 402).
Si Trotsky ne «découvrit» pas celle loi, il est vrai qu'il élabora amplement les caractéristiques de cette loi du matérialisme historique et l'appliqua à l'analyse du développement social et économique du XXème siècle, en particulier dans son premier chapitre de l'Histoire de la Révolution russe. Il est peutêtre vrai aussi que Trotsky ait été le premier marxiste à utiliser les termes précis « développement inégal et combiné ». Mais contrairement à Mandel, Trotsky prétendait ne rien faire d'autre en utilisant cet instrument, que d'appliquer les lois du matérialisme historique qu'il avait appris dans les écrits de Marx et Engels, et de donner un nom à l'une d'entre elles.
Finalement, Mandel affirme que la découverte de la loi du développement inégal et combiné a été l'« apport fondamental » de Trotsky au marxisme. Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur cette contribution, serait-elle plus importante que d'autres contributions telles que l'application, la défense du bolchevisme et sa transmission à une autre génération après la mort de Lénine ? Face à l'utilisation massive du pouvoir d'Etat par la bureaucratie stalinienne pour briser la continuité révolutionnaire du marxisme, Trotsky nous a appris à être bolcheviques, et à lire Lénine, Marx et Engels. Durant sa lutte contre la destruction du bolchevisme, il analysa la dégénérescence de l'Etat ouvrier soviétique. Il nous apprit ce qui était progressiste et devait être défendu — la propriété d'Etat, la planification et le monopole du commerce extérieur - et ce qui était réactionnaire et devait être renversé — la caste bureaucratique parasite qui avait usurpé le pouvoir politique des ouvriers et des paysans.
Marx, Engels et Lénine n'ont pas vécu assez longtemps pour connaître ce phénomène, mais Trotsky oui. Son analyse est partie de la théorie marxiste de l'Etat et du gouvernement, l'a enrichie et a apporté une contribution indispensable au programme de transition et à la stratégie communiste pour la révolution socialiste mondiale dans ses trois secteurs. Elle a été incorporée à la continuité révolutionnaire du marxisme.
Dans les années vingt et trente, Trotsky développa et enrichit la méthode transitoire et la stratégie léniniste de construction du parti qu'il avait appris quand il était devenu bolchevique. Il contribua également de façon importante à la compréhension marxiste du fascisme, de la révolution coloniale et de la question nationale, y compris de son application à l'oppression des Noirs aux Etats-Unis.
Les principaux apports de Trotsky au mouvement marxiste, au mouvement ouvrier ont été faits après qu'il est devenu léniniste. Il a pu les faire parce qu'il avait abandonné les pires de ses positions d'avant 1917 et non en continuité avec celles-ci. Après la mort de Lénine, Trotsky devint le principal représentant de la continuité révolutionnaire du marxisme et du léninisme et aida à construire une organisation internationale de cadres pour défendre et appliquer cette continuité dans le cours de la lutte de classe.
LA LIGNE D'ACTION DU PROLÉTARIAT
Comme nous l'avons indiqué au début de cet article, la question de savoir quelle stratégie a permis de porter les ouvriers russes au pouvoir est d'une grande importance, dans la mesure où elle indique où les révolutionnaires prolétariens d'aujourd'hui doivent rechercher leur propre continuité — chez le Trotsky d'avant 1917, ou chez Lénine et les Bolcheviks.
C'est le bolchevisme, c'est le léninisme qui représente notre continuité avec le marxisme. La stratégie léniniste pour le parti ouvrier révolutionnaire en Russie était solidement enracinée dans les généralisations établies par Marx et Engels dans leurs écrits, à partir de l'expérience de la lutte des classes. Les éléments de base de la stratégie des Bolcheviks pour la révolution russe sont tirés directement du Manifeste communiste, écrit par Marx et Engels en Décembre-Janvier 184748. Si l'on remplace « Allemagne » par « Russie » on peut lire : « En Russie, le parti communiste lutte en accord avec la bourgeoisie toutes les fois que la bourgeoisie agit révolutionnairement, contre la monarchie absolue, la propriété foncière féodale et la petite-bourgeoisie (2).
Mais à aucun moment, il ne néglige d'éveiller chez les ouvriers une conscience claire et nette de l'antagonisme violent qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat afin que, l'heure venue, les ouvriers russes sachent convertir les conditions politiques et sociales créées par le régime bourgeois, en autant d'armes contre la bourgeoisie, afin que, sitôt les classes réactionnaires de l'Allemagne détruites, la lutte puisse s'engager contre la bourgeoisie elle-même.
C'est vers la Russie que se tourne surtout l'attention des communistes, parce que la Russie se trouve à la veille d'une révolution bourgeoise, parce qu'elle accomplira cette révolution dans des conditions plus avancées de la civilisation européenne et avec un prolétariat infiniment plus développé qu'en Angleterre et en France au XVIlème et XVIllème siècles et que, par conséquent, la révolution bourgeoise russe ne saurait être que le prélude immédiat d'une révolution prolétarienne » (Marx Engels, Manifeste communiste, in Oeuvres Choisies, t. 1, p. 55/56).
C'était l'approche générale des Bolcheviks en Russie. Elle n'était pas nouvelle, mais elle a marché.
NOTES : (1) On trouvera la version française du texte de Doug Jennes, de la réponse de
E. Mandel, ainsi que de l'article de Lénine dans INPRECOR, n° 120, du 8 mars
1982. Les longues citations du présent texte correspondent à l'édition française des œuvres citées, à quelques rares exceptions, quand l'œuvre n'existe pas dans cette langue. (2) Les délégués au congrès de 1903 comprenaient les partisans de /'Iskra, éditée par
Plekhanov, Martov et Lénine ; les anti-iskristes regroupés principalement autour du journal économiste Rabocheie Dielo, dont Martynov était un des éditeurs ; et un groupe intermédiaire — le centre — qui oscillait entre les deux autres groupes.
Sur la plupart des questions programmatiques, y compris le programme agraire, la plupart des Iskristes votèrent ensemble. Cependant, sur le vote décisif concernant la nature du parti, les Iskristes se divisèrent, la majorité devint le groupe
Bolchevik et la minorité, faisant bloc avec les anti-iskristes et le centre, devint le groupe Menchevik. Après le congrès les iskristes menchéviques rejetèrent ouvertement le programme pour lequel ils avaient voté au congrès. Trotsky était iskriste ; il se rangea tout d'abord du côté des Mencheviks et rompit avec eux en 1904, à cause de leur orientation politique. Lénine, tout en critiquant le soutien apporté par Trotsky aux Mencheviks au congrès, vanta ses arguments sur la question agraire. (3) En parlant de « petite-bourgeoisie » Marx et Engels ne font pas référence, ici, à la paysannerie mais à ce que Engels appelle dans un autre écrit de 1947 : « Les bourgeois pauvres, en particulier ceux des petites villes de province, qui en tant que couche, s'accrochent à l'état de choses existant et soutiennent la noblesse de tout le poids de leur inertie. Il opérait explicitement une distinction entre eux et « les paysans et les classes sans propriété » en Allemagne (La question constitutionnelle en Allemagne. Complete Works, t. 6, p. 82/83 - Traduit de l'anglais).
Dans d'autres écrits de 1847, Marx et Engels opèrent également une distinction entre cette couche, qui est essentiellement un résidu de la période féodale, et la classe moyenne urbaine moderne — les petits artisans, les commerçants — qu'ils considéraient comme une alliée des travailleurs dans la révolution démocratique, bien qu'inconséquente et hésitante. Engels écrit par exemple qu'une des « tâches de la presse démocratique allemande » est de « révéler l'oppression des prolétaires, des petits paysans et de la petite-bourgeoisie urbaine, qui, en Allemagne représentent le «peuple», par la bureaucratie, la noblesse et la bourgeoisie ».
La presse démocratique devrait également montrer « comment l'oppression non seulement politique mais surtout sociale est née et par quels moyens on peut la supprimer », écrivait Engels, « et que la conquête du pouvoir politique par les prolétaires, les petits paysans et la petite-bourgeoisie urbaine est la première condition pour l'application de ces moyens » (Traduit de l'anglais, Les communistes et Karl Heinzen, Marx Engels C. W. t. 6, p. 294).