L'article du camarade Doug Jenness « Notre continuité politique avec le Bolchévisme » (International Socialist Review avril 1982) ouvre une nouvelle étape du débat sur la stratégie révolutionnaire à suivre dans les pays capitalistes moins développés. Dans sa première contribution (1), le camarade Jenness s'était contenté d'offrir une « nouvelle lecture » des Oeuvres de Lénine. Maintenant, il s'attaque directement à Trotsky et à la théorie de la révolution permanente, souvent explicitement, quelquefois en feignant de polémiquer avec moi.
TINE MiTU UNE METHODE FAUSSE L'article du camarade Jenness aborde cependant le problème vital de la stratégie révolutionnaire à appliquer dans les pays capitalistes moins développés avec une méthode radicalement fausse. Au lieu d'examiner les processus révolutionnaires réels tels qu'ils se sont développés depuis la révolution russe de 1917 jusqu'à nos jours, d'étudier le comportement des classes sociales au cours de toutes ces révolutions, les stratégies suivies par les divers partis et courants politiques qui ont influencé ou dirigé ces révolutions, et les résultats de ces stratégies - les victoires et les défaites qui en ont résulté — il se limite essentiellement à une étude de textes, examinant ce que Lénine, Trotsky, Marx et d'autres auteurs ont écrit à ce propos. Cette méthode n'est pas matérialiste ; elle est dogmatique.
L'erreur méthodique du camarade Jenness ne se limite pas à celle du dogmatisme. Il s'agit en outre d'un dogmatisme scholastique. Jenness sélectionne des citations pour essayer de démontrer une thèse préconçue. Il ne soucie pas le moins du monde de lire les textes pour voir ce que leurs auteurs ont effectivement pensé sur un sujet déterminé. On peut le démontrer dans un grand nombre de cas.
I. S'appuyant sur une citation tirée hors du contexte d'un article polémique de Trotsky de 1933, La Nature de Classe de l'Etat soviétique, le camarade Doug Jenness attribue à Trotsky à la p. 35 de son article l'idée que l'Etat ouvrier, la dictature du prolétariat, n'étaient pas créés en Russie à partir de la révolution d'octobre 1917, mais seulement à partir de l'automne de 1918, voire de 1921 ou plus tard encore. Il n'y a aucune base à pareille supposition.
Dans ledit article, Trotsky polémique contre ceux qui veulent appliquer des normes absolues (et d'ailleurs fausses) à la définition de la dictature du prolétariat, pour nier qu'un Etat ouvrier subsiste en URSS en 1933. Il développe, avec une fine ironie, un raisonnement par l'absurde. Il leur dit : si on devait vous suivre dans la voie de l'emploi de vos normes absolues, alors la dictature du prolétariat n'aurait pas existé après octobre 1917 ; elle n'aurait pas existé en 1918 ; elle n'aurait pas existé en 1920 ; et elle n'aurait même pas existé pendant la NEP. Autrement dit puisque vous niez qu'elle existe sous Staline, elle n'aurait jamais existé. Mais il suit ce raisonnement par l'absurde non pas pour l'approuver mais pour le rejeter. Car le paragraphe même dont Doug Jenness a extrait sa citation se terminel par ces mots que Jenness a d'ailleurs omis de citer : « Pour ces messieurs, la dictature du prolétariat est simplement un concept impondérable, une norme idéale qui ne peut être réalisée sur notre planète vicieux ». Dans le même article, Trotsky dit explicitement : « La dictature du prolétariat a été instaurée par une révolution politique et trois années de guerre civile (Oeuvres, II, p. 244). « Tant que les formes de la propriété créées par la révolution d'octobre, ne seront pas renversées, le prolétariat reste la classe dominante » (Oeuvres, II, p. 247 - Nous soulignons). Il a défendu de 1917 à sa mort, sans aucune faille, l'idée que la dictature du prolétariat a été bel et bien réalisée par la révolution socialiste d'octobre 1917.
Il. Le camarade Doug Jenness affirme (p. 36): «…. utilisant les critères scientifiques d'un Etat ouvrier que les marxistes ont utilisé depuis les années trente, basés sur notre analyse de la dégenérescence bureaucratique de l'Etat ouvrier soviétique... un Etat ouvrier n'est apparu en Russie qu'au plus tôt en automne 1918, comme Trotsky l'explique dans son article de 1933 ». Le camarade Doug Jenness n'apporte pas l'ombre d'une preuve de ce que Trotsky, ou d'autres auteurs marxistes révolutionnaires, auraient modifié « depuis les années trente » la définition de la révolution socialiste d'octobre comme établissant la dictature du prolétariat. Nous pourrions, quant à nous, citer d'innombrables textes postérieurs à l'article de 1933 qui affirment exactement le contraire : - Dans Etat Ouvrier, Thermidor et Bonapartisme, écrit en 1934, Trotsky affirme : « Octobre 1917 a parachevé la révolution démocratique et commencé la révolution socialiste ». - La Révolution Trahie écrite en 1936, commence par la phrase suivante : « L'insignifiance de la bourgeoisie russe fait que les objectifs démocratiques de la Russie attardée, tels que la liquidation de la monarchie et de la servitude des paysans... ne purent être atteint que par la dictature du prolétariat ». - Dans « Quatre-Vingt-Dix ans du Manifeste Communiste » (octobre 1937), Trotsky dit : « Marx, plus tard, a opposé l'Etat du type de la Commune à l'Etat capitaliste. Ce « type » a pris par la suite la forme hien plus graphique des Soviets ». • Dans Le Programme de Transition, rédigé en 1938, Trotsky écrit : « Le pouvoir des Soviets, c'est-àdire la dictature du prolétariat.. ». - Dans son article « D'une égratignure au danger de gangrène », daté du 24 janvier 1940, Trotsky parle des « fondements sociaux (de l'URSS) établis par la révolution d'octobre ».
De nombreux auteurs, membres du SWP, ne s'expriment guère de manière différente. Dans sa Préface à la brochure « The Transitional Program for Socialist Revolution », publiée en 1973, Joseph Hansen écrit concernant la conception de la révolution russe que défendait Trotsky : « Il (Trotsky) faisait cela dans sa théorie de la révolution permanente, qui a correctement prédit avec 12 années d'avance, le cours pris par la révolution d'octobre 1917». Le camarade Dick Roberts écrit dans le numéro de septembre 1973 de « International Socialist Review » : « En octobre, après que les bolcheviks avaient gagné la majorité au sein des soviets, Trotsky et Lénine ont dirige une révolution socialiste contre le gouvernement provisoire, renversant celui-ci et établissant une dictature prolétarienne ». - Et le camarade Doug Jenness luimême, écrivant en 1970 affirma : « Bien que Lénine fût parfaitement d'accord avec l'analyse de Trotsky selon laquelle la classe capitaliste ne pouvait pas diriger la révolution russe, avant 1917 il crut que la révolution serait « démocratique » plutôt que socialiste, c'est-à-dire qu'elle n'irait pas au-delà des limites de la démocratie bourgeoise. En outre, l'accent qu'il avait correctement mis sur l'importance de la paysannerie dans la révolution russe, le conduisit, en décrivant la dynamique de la révolution, à avancer une formule intermédiaire qui attribua aux alliés paysans de la classe ouvrière un rôle de direction sur le même pied que celui du prolétariat, rôle qu'ils ont été in- capables de jouer. Il revendiqua une « dictature démocratique des ouvriers et des paysans », et non pas, comme le fit la formule correcte de Trotsky, une dictature de la classe ouvrière appuyée par la paysannerie (Introducticn à « Léon Trotsky on the Paris Commune », Pathfinder Press, pp. 6-7). III. A la page 37 de son article, Doug Jenness suggère que Lénine, dans sa polémique avec Kautsky (« La Révolution prolétarienne et le Rénégat Kautsky ») impliquerait, sinon aurait affirmé explicitement (« Les choses se sont passées comme nous avions dit qu'elles se passeraient ») que le prolétariat aurait marché avec la paysannerie dans son ensemble dans la révolution démocratique, puis avec la paysannerie pauvre seule dans la révolution socialiste. Mais Lénine ne dit pas ça du tout dans sa brochure de 1918. En fait, il dit le contraire. Car il se réfère à l'alliance entre le prolétariat et la paysannerie après la conquête du pouvoir par le prolétariat en octobre 1917, c'est-à-dire après l'établissement de la dictature du prolétariat, et nullement au cours d'une prétendue révolution démocratique en février-mars 1917 ou à un quelconque moment antérieur à la révolution socialiste d'octobre. Le camarade Doug Jenness semble avoir oublié jusqu'au titre de la brochure de Lénine, qui est « La revolution proletarienne (prolétarienne, et non pas démocratiquebourgeoise !) et le rénégat Kautsky ». Mais citons plus précisément: - p. 413 : « Finalement, entre août et septembre 1917, c'est-à-dire avant la révolution prolétarienne en Russie )25 octobre/novembre 1917)... » - p. 430 : « le pouvoir des soviets, c'est-à-dire la dictature du prolé- tariat sous sa forme donnée ». - p. 437 : « Les soviets sont la forme russe de la dictature du prolétariat ». - p. 443-4 : « Il (Kautsky) ne dit pas que dans ces thèses (du 26 décembre 1917 sur l'Assemblée Constituante) la question fut traitée... par rapport à la rupture apparue dans notre révolution entre la Constituante et la dictature du prolétariat ». - p. 480 : « Un Etat du type de la Commune cependant, l'Etat soviétique, dit la vérité ouvertement et sans ambages au peuple, et lui explique qu'il est la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre ». (Nous soulignons dans toutes ces citations). On pourrait poursuivre la série des citations. Mais à quoi bon ? IV. Doug Jenness suggère en outre dans son article (pp. 37-38) que Lénine aurait maintenu après avril 1917 que ses positions de 1905 auraient été confirmées par le cours de la révolution russe 1917. A part le fait que les citations transcrites par Doug Jenness ne disent pas cela du tout, mais se réfèrent seulement à des aspects particuliers de la position de Lénine de 1905 et non à la formule « dictature démocratique des ouvriers et des paysans », Doug Jenness supprime dans tout ce passage un petit détail : en 1905, Lénine avait dit : « Pas une dictature socialiste, mais une dictature démocratique » (Oeuvres, tome 9, p. 51). Par contre, depuis ses Thèses d'avril 1917, Lénine n'a plus jamais utilisé la formule « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » (pourquoi ?), mais s'est référé d'innombrables fois à la révolution russe comme devant établir et ayant établi la dictature du prolétariat (le pouvoir des soviets) ; tout son livre L'Etat et la Révolution est consacré à cette question.
La Déclaration des Droits du Peuple Travailleur et Exploité, écrit par Lénine le 4 janvier 1918, et soumis par la fraction bolchevique à l'Assemblée Constituante - document qui, pour les bolcheviks, avait une importance historique, pendant prolétarien de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de la grande révolution bourgeoise française - commence par les mots suivants : « La Russie est déclarée République des Soviets des députés ouvriers, de soldats et de paysans. Tout le pouvoir central et local d'Etat appartient à ces soviets ». Nous savons déjà que pour Lénine, Trotsky et les bolcheviks, pouvoir des soviets était synonyme de dictature du prolétariat. Voyons la suite, c'est-à-dire le point 5 de cette Déclaration : « Pour assurer le pouvoir sans limites aux masses laborieuses, et pour empêcher tout rétablissement du pouvoir des exploiteurs, nous décrétons l'armement des travailleurs, la formation d'une armée socialiste des ouvriers et des paysans, et le désarmement total des classes possédantes ».
Existe-t-il un autre Etat qu'un Etat ouvrier, qu'un Etat de la dictature du prolétariat, qui peut décréter le désarmement de la bourgeoisie, l'armement des travailleurs, la constitution d'une armée socialiste ? La Constitution soviétique, adoptée en 1918, avant la nationalisation des usines, établit un droit de vote préférentiel pour le seul prolétariat, et stipule dans son article 23 : « Dans les intérêts de la classe ouvrière, la République Fédérative Socialiste Soviétique prive des individus et des groupes d'individus des droits qu'ils utilisent au détriment des intérêts de la révolution socialiste ». Le programme du parti bolchevique adopté en 1919 commence avec les mots : « La révolution d'Octobre en Russie a réalisé la dictature du prolétariat ».
L'A.B.C. du Communisme, la popularisation de ce programme rédigée par Boukharine et Préobrajensky, affirme : « Le prolétariat qui a pris le pouvoir en octobre 1917... ». Le premier congrès de II.C. en 1919 adopte les thèses de Lénine sur « La Démocratie bourgeoise et Dictature du Prolétariat » et affirme : « ... la forme de dictature du prolétariat qui est déjà pratiquement élaborée, c'est-à-dire le pouvoir des Soviets » « ... ce qui fait la nature du pouvoir des soviets c'est que le pouvoir d'Etat tout entier, tout l'appareil d'Etat, a pour fondement unique et permanent l'organisation massive des classes qui étaient opprimées par le capitalisme, c'est-à-dire les ouvriers et les semi-prolétaires... ».
On le voit : le camarade Doug Jenness ne peut établir une prétendue « continuité » avec les positions du bolchévisme de 1905 concernant la stratégie de la révolution russe qu'en jetant par dessus bord toute continuité avec la position de Lénine, du parti bolchevique, de l'Internationale Communiste, de Trotsky, de l'Opposition de Gauche et de la IVe Internationale à partir d'avril 1917 jusqu'à nos jours. V. Le camarade Doug Jenness s'insurge contre mon affirmation (reprise pourtant textuellement de Trotsky) selon laquelle une des causes des différences entre Lénine et Trotsky en 1905 et 1916, ce fut le fait que Lénine escompta que la victoire de la révolution russe sous la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » introduirait une longue période de développement capitaliste en Russie, précondition économique et sociale d'une victoire postérieure de la révolution socialiste (vieille thèse de toute la social-démocratie russe, formulée d'abord par Plechanov, reprise dans le programme du parti rédigé en commun par Lénine et Plekhanov, et que seul Trotsky avait osé remettre en question en 1905-6). A l'appui de sa thèse, Doug Jenness cite la fameuse phrase de la brochure de Lénine de 1905, Deux Tactiques de la Social-Démocratie dans la révolution démocratique, phrase dans laquelle Lénine affirme qu'il ne faut pas ériger une muraille de Chine entre la révolution démocratique et la révolution socialiste. Nous estimons que cette phrase se réfère non pas à la victoire de la révolution socialiste (c'est-à-dire à la prise du pouvoir par le prolétariat) mais au début de la lutte pour cette prise du pouvoir. Tout le contexte le démontre. Quoi qu'il en soit, la citation du camarade Doug Jenness est de toute façon scandaleusement sélective. Car dans la même brochure, Lénine dit exactement ce que je (et Trotsky avant moi) lui attribuais concernant un développement capitaliste de la Russie rendu possible par la victoire de la révolution démocratique : - « Dans les conditions sociales et économiques présentes, cette révolution démocratique en Russie n'affaiblira pas mais renforcera la domination de la bourgeoisie... » (p. 23). - « Finalement, nous noterons qu'en établissant comme la tâche du gouvernement révolutionnaire provisoire la réalisation du programme minimum, la résolution élimine les idées absurdes et semi-anarchistes d'accorder un effet immédiat au programme maximum et la conquête du pouvoir par la révolution socialiste. Le degré de développement économique de la Russie (une condition objective), et le niveau de conscience de classe et d'organisation des larges masses du prolétariat une condition subjective liée inséparablement à la condition objective) rendent impossible l'émancipation immédiate et complète du prolétariat » (28-9) (nous soulignons). (Il faut ajouter que le « programme maximum » ne parle guère à ce propos de la société sans classe mais entend par « émancipation complète du prolétariat » l'établissement de... la dictature du prolétariat.) - « Les marxistes sont absolument convaincus du caractère bourgeois de la révolution russe. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que les réformes démocratiques dans le système politique, et que les réformes sociales et économiques qui sont devenues une nécessité pour la Russie, n'impliquent point en ellesmêmes que le capitalisme soit sapé, que le règne de la bourgeoisie soit sape. Au contraire, elles balayeront pour la première fois le terrain pour un développement rapide du capitalisme à l'européenne et non à l'asiatique » (p. 48 - nous soulignons). - « Dans des pays comme la Russie, la classe ouvrière ne souffre pas tant du capitalisme que du développement insuffisant du capitalisme. La classe ouvrière, pour cette raison, est certainement intéressée dans le développement le plus large, le plus libre et le plus rapide du capitalisme... Voilà pourquoi une révolution bourgeoise est de la mesure la plus élevée favorable pour le prolétariat » (pp. 49-50 - Lénine souligne). (Toutes ces citations de Collected Works vol. 9 - Notre traduction). Et écrivant quelques mois plus tard « Le Socialisme et la Paysannerie », Lénine dira d'une manière encore plus claire :
- « Bourgeoise dans son essence sociale et économique, la révolution démocratique ne peut qu'exprimer les besoins de toute la société bourgeoise » (p. 307). - « La masse de la paysannerie ne comprend pas et ne peut pas comprendre que la «liberté» la plus large et la distribution « la plus juste» de toute la terre, loin de détruire le capitalisme, créera au contraire les conditions d'un développement particulièrement extensif et puissant du capitalisme » (p. 309). De même dans l'article La petitebourgeoisie et le socialisme prolétarien, écrit en 1905 : - « En Russie, comme ce fut le cas dans d'autres pays, le mouvement paysan est un concomitant nécessaire de la révolution démocratique, qui est bourgeoise dans son contenu social et économique. Il n'est point dirigé contre les fondements de l'ordre bourgeois, contre la production marchande ou contre le capital... Par conséquent, la victoire pleine et entière du mouvement paysan n'abolira pas le capitalisme ; au contraire, elle créera une base plus large pour son développement et accélérera et intensifiera le développement purement capitaliste. La victoire pleine et entière du soulèvement paysan créera seulement une forteresse pour la république démocratique-bourgeoise, au sein de laquelle la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie pourra pour la première fois se développer sous sa forme la plus pure » (p. 441).
On cite quelquefois en sens inverse l'article de Lénine L'objectif de la lutte du prolétariat dans notre révolution du 9-21 mars 1909, article dans lequel il est effectivement question que le prolétariat soit le «guide», le «dirigeant» de la révolution, et « entraîne derrière lui » la paysannerie. Dans le même article, un rôle très important est attribué aux soviets, à côté de celui de la participation des sociaux-démocrates au gouvernement révolutionnaire (Lénine, Oeuvres, tome 15, pp. 388, 389-90).
Un examen objectif du contexte démontre clairement qu'il s'agit toujours du rôle des soviets dans une révolution démocratique et non socialiste, non permanente, c'est-à-dire sans que soient ébranlées les bases socio-économiques du capitalisme, mais au contraire ayant pour but de renforcer ces bases. Cela résulte clairement d'une comparaison de cet article avec celui que Lénine rédigera quelques mois plus tard, intitulé « Au sujet de certaines sources des désaccords idéologique actuels », daté du 28 novembre 1909. Dans cet article, il est affirmé sans équivoques ni possibilités d'interprétations ambigues: « Le développement bourgeois de la Russie est tout-à-fait inéluctable mais il peut revêtir deux formes: ce qu'on appelle la forme «prussienne» (maintien de la monarchie et de la grande propriété foncière, création d'une paysannerie solide, c'est-à-dire bourgeoise, sur la base historique donnée etc...) et ce qu'on appelle la forme «américaine» (république bourgeoise, abolition de la propriété foncière seigneuriale, création d'une couche de fermiers, c'est-à-dire d'une paysannerie bourgeoise indépendante, par un renversement radical de la conjoncture historique). Le prolétariat doit combattre pour cette deuxième forme, car cela signifie davantage de liberté et un développement plus rapide des forces productives de la Russie capitaliste. Mais dans ce combat, la victoire n'est possible que dans l'alliance révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie » (nous soulignons) (Lénine, Oeuvres, tome 16, pp. 87-8). « Le prolétariat doit miser sur la démocratie, sans surestimer les forces qu'elle possède, sans se borner à meure en elle un simple «espoir», mais en renforçant inlassablement le travail de propagande, d'agitation, d'organisation, pour soulever toutes les forces qu'elle recèle, et au premier chef les masses paysannes. Et surtout pour les inciter à s'allier à la classe avancée, pour les appeler à « la dictature du prolétariat et de la paysannerie », pour obtenir une victoire démocratique totale et la garantie d'un développement du capitalisme libre et très rapide dans les meilleures conditions. (Lénine, Oeuvres, tome 16, pp. 94-5) (nous soulignons).
A moins de supposer que Lénine se contredit totalement, non seulement entre mars et décembre 1909 mais en rédigeant le seul article de mars 1909 (au sein duquel se trouvent des formulations allant dans le même sens que celles de décembre 1909), le doute n'est donc pas permis. Le gouvernement révolutionnaire dont il parle, ainsi que les soviets, sont à ses yeux des formations analogues à celles des jacobins de 1792-93 et des clubs jacobins, c'est-à-dire des organismes pour parachever une révolution démocratique-bourgeoise, non pour ouvrir la voie à une expropriation, mais au contraire à un essor du capitalisme. A la lumière de toutes ces citations - et on pourrait en ajouter bien d'autres de Lénine, tant en 1905 que dans la période allant jusqu'à 1916 (2) - c'est une véritable falsification des positions de Lénine que d'affirmer que le grand révolutionnaire russe ne prévoyait pas, en 1905, un long développement capitaliste en Russie (comme dans les autres pays où il y a eu révolution bourgeoise, c'est-à-dire Grande-Bretagne, Etats-Unis, France etc.) ou la prévoyait seulement dans l'agriculture. Lénine dit : développement purement capitaliste, règne du Capital : comment cela serait-il possible avec une destruction du règne du capital dans l'industrie et dans la banque ? VI. Il n'y a pas de doute que les formules algébriques des bolcheviques de 1905 permettaient leur interpretation comme impliquant un appui au Gouvernement bourgeois provisoire de février-mars 1917, bien que d'autres interprétations étaient tout aussi possibles. De là la nécessité du réarmement du parti après l'éclatement de la révolution de février 1917. De là la fonction historique décisive des Thèses d'avril de Lénine que nous avions soulignée dans notre article initial (3).
Le camarade Doug Jenness met systématiquement en sourdine l'importance du tournant que représentent les Thèses d'avril. Il va jusqu'à nier qu'il y eut un véritable tournant, et souligne lourdement la continuité. Il cite à ce propos le livre de Marcel Liebman, Le Léninisme sous Lénine... à propos de la soi-disant position correcte de Chliapnikov et d'autres dirigeants bolcheviks dès avant le retour de Lénine en Russie. Il se fait que Jenness se trompe même sur cette question de détail. Mais là n'est pas l'essentiel.
L'essentiel, c'est qu'une fois de plus, Doug Jenness fait dire à Liebmann littéralement le contraire de ce qu'il dit. Car voilà ce que Liebmann écrit au sujet du « tournant » des thèses d'avril : « Ainsi, le désaccord entre Lénine et la direction bolchevique de Rus- sie est profond et général... En definitive, tous ces désaccords politiques découlaient d'une cause plus importante : Lénine divergeait de ses principaux partisans sur le problème fondamental qui se posa, en 1917, au mouvement ouvrier russe et qui tenait à la nature même de la révolution en cours. Toute la tactique adoptée par la direction bolchevique en Russie, sa prudence, sa modération, son désir d'unité avec les mencheviks, traduisait une conviction qu'elle partageait d'ailleurs avec les socialistes de droite: la chute du tsarisme représentait une première victoire de la révolution bourgeoise ; elle devait être suivie par d'autres succès et être ainsi consolidée, sans qu'il pût être question de dépasser le cadre d'une telle révolution et songer à passer à l'accomplissement de tâches socialistes... C'était là une opinion que Lénine avait longtemps partagée et que la Révolution de 1905 seule l'avait amené à mettre en doute, sans pour autant qu'il lui substitue une perspective nouvelle suffisamment élaborée » (Le Léninisme sous Lenine, vol. 1, pp. 168-169. 9, Le Seuil, Paris, 1973). VII. En sous-évaluant systématiquement le tournant que représentent les thèses d'avril, Doug Jenness doit déformer les faits, la vérité historique. Il ne pipe mot du vote initial du comité du parti de Saint-Pétersbourg, qui rejeta les Thèses d'avril par 13 voix contre 2 et une abstention (4). Les comités du parti de Moscou et de Kiev en firent de même. Doug Jenness ne mentionne point que Lénine proclame luimême : « Le vieux bolchevisme doit être abandonné » (Lénine, Oeuvres, vol. 24, p. 34). Le « vieux bolchevisme » signifiait de toute évidence les positions sur la nature et la stratégie révolutionnaire de 1905, positions que Doug Jenness veut maintenir aujourd'hui (au lieu de les abandonner) contre l'avis de Lénine. Et il ne dit rien de l'unanimité de toutes les interprétations des Thèses d'avril comme d'un tournant décisif jusqu'au milieu des années 1920, c'est-à-dire jusqu'à la victoire du monolithisme stalinien contre-révolutionnaire. Voici ce que Staline lui-même — qui n'avait pourtant pas intérêt à trop souligner la chose, puisqu'il en avait été un des principaux responsables →, écrivait encore en 1926 : « Le parti adopta une politique de pression des Soviets sur le gouvernement provisoire dans la question de la paix et ne se décida pas tout de suite à faire le pas en avant qui l'eût porté de l'ancien mot-d'ordre de dictature du prolétariat et de la paysannerie au nouveau motd'ordre du pouvoir des soviets... c'était une position profondément erronée... » (De l'Opposition). VIII. Le camarade Doug Jenness nous reproche (p. 47) d'avoir affirmé que Trotsky avait découvert la loi du développement inégal et combiné qui est, selon lui, inhérente au matérialisme historique. Mais la citation qu'il apporte à l'appui de sa thèse se réfère à la loi du développement inégal, que Marx connaissait évidemment. La loi du développement inégal et combiné est une seconde loi. Elle a été bel et bien découverte par Trotsky. Examinons les citations suivantes et posons-nous la question : Marx, Plekhanov, Lénine, ont-ils jamais écrit quelque chose de pareil (du moins le Lénine d'avant 1917) ?: « La Russie entre dans la voie de la révolution prolétarienne non parce que son économie était la plus mûre pour la transformation socialiste, mais parce que cette économie ne pouvait plus se développer sur des bases capitalistes. La socialisation des moyens de production était devenue la condition nécessaire avant tout pour tirer le pays de la barbarie : telle est la loi du développement combiné des pays arriérés ». (La Révolution Trahie) (nous soulignons). « L'évolution de la Russie se caractérise avant tout par son retard. Un retard historique ne signifie pas, pourtant, une simple répétition de l'évolution des pays avancés, avec un délai de cent ou deux cents ans, mais engendre une formation sociale tout à fait nouvelle, « combinée », dans laquelle les dernières conquêtes de la technique et de la structure capitalistes s'implantent dans les rapports sociaux de la barbarie féodale et préféodale, les transforment et se les subordonnant créent ainsi une relation originale entre les classes. (Trois Conceptions de la Révolution russe) (nous soulignons). Nous sommes d'ailleurs curieux de savoir si le camarade Doug Jenness récusera le témoin suivant, et ce que ce témoin lui-même pense aujourd'hui de ses affirmations fort nettes de 1973 : « Trotsky lui-même a fait des contributions théoriques prodigieuses au marxisme dans sa théorie célèbre de la révolution permanente, dans sa formulation de la loi du développement inégal et combiné, et dans son programme pour la regenérescence de la démocratie ouvrière dans un état ouvrier malade » (George Novack, Introduction à « The Transitorial Program for Socialist Revolution », Pathfinder Press 1973). (Nous soulignons). IX. Doug Jenness s'insurge (p. 46) contre l'affirmation de Mandel (elle vient en réalité de Trotsky) que Lénine aurait rejoint la position de
Trotsky d'avant 1917 sur la stratégie de la révolution permanente. Mais il passe sous silence que dès les thèses d'avril, Lénine parle de la nécessité d'un gouvernement ouvrier en Russie. Il passe sous silence le testament de Joffe qui affirme que Lénine lui avait explicitement dit que Trotsky avait eu raison sur la question de la révolution permanente. Joffe aurait-il menti la veille de son suicide ?
Il passe sous silence ce que Trotsky affirma en 1927 : « A l'arrivée de notre groupe à Pétrograd, le camarade Fedorov, alors membre du Comité Central, nous a souhaité la bienvenue au nom de ce Comité Central, à la Garz de Finlande, et dans son discours souligna puissamment la question des phases ultérieures de la révolution, la dictature du prolétariat et le cours socialiste de la révolution. La réponse que j'ai donnée était en plein accord avec les Thèses d'avril de Lénine qui, pour moi, découlèrent inévitablement de la théorie de la révolution permanente. Comme le camarade Fedorov me l'a dit par la suite, le point fondamental de son discours avait été formulé par lui en accord avec Lénine ou, plus exactement, sous l'instruction de Lénine » (La Révolution défigurée - Retraduite par nous de la version anglaise « The Stalin School of Falsification », Pathfinder Press, 1972, p. 5) (Nous soulignons).
Trotsky a-t-il menti ? Et d'où le camarade Doug Jenness a-t-il tiré l'affirmation selon laquelle Trotsky serait devenu « léniniste » sur la question de la stratégie révolutionnaire à appliquer en Russie, des qu'il rejoignit le parti bolchevique en 1917 ? Doug Jenness n'apporte pas un semblant de preuve, pas un seul texte, pas une seule citation, pour appuyer cette affirmation fausse de A à Z. La vérité, c'est que Trotsky n'a pas modifié d'un pouce sa position sur la théorie de la révolution permanente applicable à la Russie, de 1904 jusqu'à sa mort en 1940. Il l'a seulement étendue par la suite à partir de 1927 à tous les autres pays capitalistes moins développés, comme l'a fait la IVe Internationale, comme l'a fait le SWP (son noyau initial, la Ligue Communiste d'Amérique) dès qu'elle a rejoint l'Opposition de Gauche internationale (5).
LE FOND DE LA QUESTION
Or, sur cette question de la théorie de la révolution permanente, le camarade Doug Jenness réussit à accumuler la confusion, les contradictions, les erreurs les plus lamentables. Elle tourne pourtant autour d'un seul problème central : sous quel gouvernement, dans quel Etat, les tâches démocratiquesbourgeoises de la révolution à l'ordre du jour en Russie, pouvaient-elles être réalisées ? Qu'estce qui en découlait en ce qui concerne la dynamique inévitable de cette révolution ?
Les mencheviks disaient : parce que les tâches de la révolution sont démocratiques-bourgeoises, seul un gouvernement bourgeois et un Etat bourgeois pourront les réaliser. Toute tentative de la classe ouvrière de prendre le pouvoir « prématurement » aboutirait à l'échec révolutionnaire et à la catastrophe de la révolution. Trotsky répondait : à l'époque impérialiste, et vu le degré de développement du capitalisme en Russie, le poids du prolétariat d'une part, l'enchevêtrement de la propriété terrienne et de la propriété capitaliste d'autre part, la bourgeoisie passera inévitablement dans le camp de la contre-révolution. Si la bourgeoisie maintient son hégémonie au sein de la révolution, la révolution sera battue. La seule classe capable de diriger le processus révolutionnaire, c'est le prolétariat. Il doit, à cette fin, s'allier à la paysannerie pauvre, gagner l'appui de la majorité de la paysannerie (de la majorité de la nation). Mais il ne peut le faire sans détruire l'Etat bourgeois et sans dominer le gouvernement. Ce faisant, sous peine de se démoraliser et de conduire de ce fait à la défaite révolutionnaire, il ne peut se contenter de réaliser seulement les tâches démocratiquesrévolutionnaires de la révolution, il doit commencer simultanément la solution de tâches socialistes (pas toutes et tout de suite, évidemment, mais au moins quelques-unes de celles-ci). Du même fait, toute idée d'un gouvernement « de deux classes », sans parler d'un « Etat de deux classes » est parfaitement utopique. Les tâches de la révolution national-démocratiques seront réalisées par l'établissement de la dietature du prolétariat allié à la paysannerie pauvre, c'est-à-dire par la destruction de l'Etat bourgeois et la création d'un Etat d'un type nouveau, l'Etat de la Commune, l'Etat des soviets, l'Etat de la dictature du prolétariat. Seul le prolétariat et sa prédominance décisive au sein du gouvernement garantissent un tel cours vers la victoire de la révolution. Tout autre cours stratégique conduit la révolution vers la défaite. Avant 1917, Lénine adopta une attitude intermédiaire entre ces deux positions extrêmes et claires. Cette , attitude fluctue dans le temps. Elle est donc correctement caractérisée par Trotsky comme s'appuyant sur une formule algébrique. Il rejette comme Trotsky, toute idée que la bourgeoisie, ou un gouvernement d'alliance avec la bourgeoisie, puissent réaliser les tâches de la révolution national-démocratique en Russie. Comme Trotsky, il affirme que ces tâches ne pourront être réalisées que contre la bourgeoisie. Mais à la différence de Trotsky, il ne précise pas avant avril 1917 que leur réalisation exige aussi la destruction de l'appareil d'Etat bourgeois, c'est-à-dire non pas une république démocratique-bourgeoise (voir les citations de 1905 mentionnées plus haut), mais la dictature du prolétariat, le pouvoir des soviets. La raison de cette hésitation, c'est qu'il n'exclut pas l'hypothèse d'un gouvernement révolutionnaire sans hégémonie prolétarienne, avec un poids égal du prolétariat et de la paysannerie, voire avec une majorité paysanne.
Sous l'influence directe de l'expérience révolutionnaire de 1905 — surtout au cours de l'année 1906Lénine, il est vrai, infléchit sa position, se rapproche de la position de Trotsky, parlo même d'une alliance entre lc prolétariat et la seule paysannerie pauvre (6), mentionne une transition rapide à la « phase socialiste » de la révolution. Mais après la victoire de la contre-révolution, il en revient, pour l'essentiel, aux formulations de 1905 : République démocratique-bourgeoise ; développement du capitalisme en Russie ; passage du parti ouvrier dans l'opposition dès la victoire de la révolution démocratique.
Quel était le fond de cette divergence ? Elle ne portait pas sur une
« sousestimation » de la paysannerie par Trotsky. Voilà une légende des Thermidoriens, épigones de Lénine, puis héritée et amplifiée par les diverses fractions stalinienne et post-staliniennes (y compris maoistes) anti-trotskystes, légende que le camarade Doug Jenness prend aujourd'hui brusquement à son compte, alors que le SWP l'avait combattue pendant plus de cinquante ans de son existence. Trotsky souligne toujours le rôle décisif des paysans dans la révolution russe, vu le poids prédominant de la paysannerie dans la population active. Comme Lénine, il rejette toute idée putchiste, « blanquiste », de la révolution s'appuyant seulement sur une minorité des masses populaires (la minorité ouvriè.e). Comme Lénine, il insiste sur la nécessité d'une large organisation soviétique de la paysannerie.
i vraie divergence est ailleurs. Trotsky rejette l'idée de la capacité re la paysannerie de constituer un parti politique, une force politique réellement indépendants tant de la bourgeoisie que du prolétariat. Or, qu'on le veuille ou non, un gouvernement est constitué par des partis politiques ou par des groupes agissant en fait comme partis. Pour Trotsky, un « gouvernement de coalition » entre partis ouvriers et partis paysans ne pourra conduire à la victoire de la révolution que si les seconds suivent la direction du prolétariat vers la destruction de l'appareil d'Etat bourgeois, c'est-àdire ne sont pas des partis paysans bourgeois mais des « partis » ou des « groupes » paysans satellites du prolétariat. Pour Lénine jusqu'en 1916, la possibilité de véritables partis paysans, indépendants tant de la bourgeoisie que du prolétariat, n'est pas exclue. De là, le caractère inprécis dans ses formules du gouvernement et de l'Etat qui conduiraient la révolution à la victoire.
Mais à partir de 1917, Lénine tranche cette question dans le même sens que Trotsky. On lit : « Un mouvement ouvrier social-démocrate de masse existe en Russie depuis plus de vingt ans (si l'on compte à partir des grandes grèves de 1896). On voit au cours de ce grand laps de temps, à travers deux puissantes révolutions, à travers toute l'histoire politique de la Russie, se poser la même question essentielle : est-ce la classe ouvrière qui conduira les paysans en avant, vers le socialisme, ou le bourgeois libéral qui les fera rétrograder vers la réconciliation avec le capitalisme ? » (11 septembre 1917) (V.I. Lénine, Oeuvres, tome 25 p. 303).
Et en 1921, plus clairement encore, Lénine écrira : « Notre expérience nous a appris - et nous en trouvons la confirmation dans le développement de toutes les révolutions du monde, si l'on considère la nouvelle époque, disons les cent cinquante dernières années - que partout et toujours il en a été de même : toutes les tentatives faites par la petite-bourgeoise en général, et par les paysans en particulier, pour prendre conscience de leur force, pour diriger à leur manière l'économie et la politique, ont abouti à un échec. Ou bien ils doivent se placer sous la direction du prolétariat, ou bien sous celle des capitalistes. Il n'y a pas de milieu. Ceux qui rêvent d'un moyen terme sont des rêveurs, des songescreux » (Discours au Congrès des ouvriers des transports, 29-30 mars 1921, Oeuvres Choisies en 2 vol., p. 839... Nous soulignons).
DICTATURE DU
PROLÉTARIAT OU « GOUVERNEMENT DE DEUX
CLASSES » : LE BILAN
HISTORIQUE
Le véritable critère pour trancher le problème de la révolution permanente, ce n'est évidemment pas ce que Trotsky ou Lénine ou qui que ce soit ait ecrit en 1905, 1906, 1909, 1917 ou 1921. C'est ce qui est arrivé réellement au cours de l'histoire. Et là le bilan est d'une clarté lumineuse. Partout où les tâches historiques de la révolution nationaldémocratique — avant tout la question agraire — ont été réalisées dans leur ensemble, cette solution est due au fait que préalablement, le prolétariat s'appuyant sur la paysannerie pauvre a conquis le pouvoir, l'Etat bourgeois a été détruit, un Etat d'un type nouveau a été constitué, à savoir la dictature du prolétariat, fût-ce sous une forme fort bureaucratisée, dirigée par un parti ouvrier extrêmement bureaucratisé (sauf à Cuba). Partout où l'Etat bourgeois a été maintenu, la solution des tâches national-démocratiques de la révolution est restée inachevée. En fait, la contre-révolution a fini par triompher, fût-ce, comme en Algérie, d'une manière « édulcorée ». Mais souvent, ce n'était pas si édulcoré que ça : mentionnons l'Iraq, l'Egypte, la Bolivie à la fin des années '50. Et de nombreuses fois, ce furent des bains de sang contre-révolutionnaires : la Chine 1927, l'Indonésie, l'Iran après Mossadegh, le Chili, l'Uruguay, la Turquie, et nous en passons.
Mais nulle part, dans aucun cas historique, il y a eu quelque chose d'intermédiaire : un pays connaissant une large révolution populaire, avec la participation active de millions d'ouvriers et de paysans, où ne s'établit pas la dictature du prolétariat, où ne triomphe pas la contre-révolution, mais où se réalise une révolution agraire radicale sous un régime ou un gouvernement « de deux classes », au sein duquel il y aurait eu un poids plus ou moins équivalent de la classe ouvrière et de la paysannerie, sans une hégémonie claire et nette du prolétariat.
Est-ce que cela s'est réalisé au cours de la révolution yougoslave ? Où était donc « le parti paysan indépendant » ou « l'organisation de masse paysanne indépendante » au sein du gouvernement yougoslave en 1945, sans parler de celui d'après 1945 ? Est-ce que cela s'est produit au cours de la révolution vietnamienne ? Où et quand ces formations paysannes « indépendantes » ont-elles fait leur apparition au sein du gouvernement révolutionnaire vietnamien, et ce avec un poids comparable à celui du PCV ? Est-ce que cela s'est produit au cours de la révolution cubaine ? Où et quand ces « formations paysannes » ont-elles fait partie du gouvernement cubain, en 1958, en 1960, 1961, et ce avec un poids équivalent à celui du Mouvement du 26 Juillet ? Est-ce que cela s'est même produit au cours de la révolution nicaraguayienne ? Où donc sont les « représentants de la paysannerie » au sein du Directoire révolutionnaire, voire au sein du gouvernement après la chute de Somoza, pour ne pas dire de représentants d'un poids équivalent à celui des sandinistes ?
Le camarade Doug Jenness se réfère au cas du gouvernement de coalition qui a existé en Russie soviétique entre décembre 1917 et mars 1918. Il voit dans le gouvernement bolcheviks-s-r-de-gauche le type même de « gouvernement ouvrier et paysan » sans hégémonie claire du prolétariat, c'est-à-dire sans dictature du prolétariat. Cela lui pose déjà quelques difficultés chronologiques. Car selon lui, la dictature du prolétariat ne s'est établie qu'en octobre 1918. Or, les s-r-de-gauche ont quitté le gouvernement en mars 1918. Qu'était-ce donc que le gouvernement purement bolchevik de mars-octobre 1918 ? Un « gouvernement ouvrier et paysan » sans paysans ? Ou peut-être les « représentants gouvernementaux de la paysannerie » se sont-ils infiltrés... au sein du parti bolcheviks lui-même ?
Mais les vrais problèmes sont bien plus graves. Tout d'abord, jamais les s-r-de-gauche n'ont eu un poids équivalent à celui des bolcheviks, ni au sein du gouvernement, ni au sein du Comité Exécutif des Soviets. L'hégémonie bolchevique était partout clairement établie. Ensuite, jamais les s-r-degauche n'ont représenté « la paysannerie dans son ensemble ». Sinon, comment expliquer la scission au sein des s-r ? Que représentaient donc les s-r de droite, qui avaient la majorité absolue des voix paysannes à l'Assemblée constituante ?
Enfin, il faut vraiment faire des acrobaties exceptionnelles pour représenter les s-r-de-gauche comme un « parti paysan ». Il s'agissait d'un parti qui était partisan de la dictature du prolétariat, du pouvoir des soviets, de la suppression de la propriété privée capitaliste (y compris à la campagne) et de l'exploitation salariée (y compris à la campagne). Le camarade Doug Jenness pourrait-il nous citer l'exemple d'un quelconque autre « parti paysan » dans le monde qui a un programme et une orientation de cette nature ?
Pour pouvoir faire entrer le processus historique réel dans son schema préconçu, le camarade Doug Jenness est obligé de découvrir ces « représentants de la paysannerie » au sein de.. partis ouvriers (ou partis ouvriers bureaucratisés et empetitbourgeoisés) eux-mêmes. c'est-à-dire de passer de la formule révisionniste de « gouvernement de deux classes » à celle, plus révisionniste encore, de « partis de deux classes ». C'est ce qui ressort clairement de sa référence au cas de la révolution chinoise : « Il est ironique que Mandel, plus de trois décennies après la révolution chinoise, défende encore le point de vue qu'il ne peut y avoir de partis paysans et d'organisations paysannes, et qu'une révolution paysanne ne peut jouer de rôle indépendant dans une révolution sociale. Chine, une armée paysanne dirigée par un parti paysan et avec une direction stalinienne petite-bourgeoise a fait une révolution qui a ouvert la porte à des conquêtes historiques, quelles que soient leurs déformations historiques, du prolétariat chinois, c'est-à-dire l'établissement de l'Etat ouvrier chinois » (p. 40).
Une révolution sociale, c'est le passage du pouvoir d'Etat d'une classe à une autre, marquée par des événements tumultueux, par la destruction de l'appareil d'Etat de l'ancienne classe dominante et la constitution d'un Etat nouveau, instrument de pouvoir d'une autre classe. Le camarade Doug Jenness veut nous faire croire que ce n'est pas en 1949 que cet événement eut lieu, aux vues du monde entier, mais seulement en 1953 ou en 1954, quand personne ne s'en est aperçu, sauf quelques théoriciens trotskystes. Il veut nous faire croire que la
République Populaire de Chine, établie en 1949 par un gouvernement révolutionnaire était un Etat bourgeois dirigé par un « gouvernement paysan » (ou dans le meilleur des cas, un « gouvernement ouvrier et paysan à hégémonie paysanne », puisque l'armée était « paysanne »). Mais il se heurte à un petit obstacle : ce sont cet Etat et ce gouvernement, qui, sans solution de continuité, ont détruit non seulement la propriété privée capitaliste mais même la propriété privée paysanne ! Quand donc y a-t-il eu un changement dans la nature sociale du parti communiste chinois ou de l'armée chinoise entre 1949 et 1954 ? Un parti «paysan» et une armée «paysanne» qui détruisent la propriété paysanne, n'est-ce pas un peu « excessit » du point de vue marxiste ? La dialectique ne s'est-elle pas transformée en sophisme grossier, à cette occasion ?
Et si on est passé sans nouvelle révolution de l'Etat bourgeois de 1949 à la « dictature de prolétariat » de 1953, cela ne signifie-t-il pas qu'on peut passer par la voie pacifique, graduelle, de l'un à l'autre ? N'est-ce pas dès lors tout le « film réformiste » qui se déroule de nouveau, pour reprendre une formule de Trotsky ? N'est-ce pas toute la théorie marxiste de la révolution qui est abandonnée, après celle de l'Etat ?
L'erreur du camarade Doug Jenness provient évidemment du fait qu'il confond la composition sociale prédominante d'un parti ou d'une armée avec sa structure, y compris sa structure de commandement, le rôle objectif qu'ils jouent dans la société, les intérêts de classe qu'ils servent historiquement. De par sa composition sociale, l'armée impérialiste est elle-même à majorité prolétarienne. Mais personne ne peut sérieusement douter que ce soit une armée bourgeoise, de par sa structure de commandement, de par le rôle d'instrument de défense de l'Etat bourgeois et des intérêts de la bourgeoisie qu'elle a joué et qu'elle joue encore, y compris quand il y a des « partis ouvriers bourgeois » au gouvernement, comme en GrandeBretagne sous les gouvernements travaillistes ou en France sous le régime Mitterrand-Mauroy. De même, malgré sa composition sociale à prédominance ouvrière, le parti peroniste en Argentine est un parti bourgeois. Et de même, l'armée de libération populaire chinoise, pour ne pas dire le parti communiste chinois, qui ont été les instruments historiques de destruction de la propriété capitaliste et de la propriété paysanne, ne peuvent être considérés comme une armée et un parti « paysans » que si on vide l'analyse de classe marxiste de tout contenu.
Le cas de la Chine confirme donc avec le plus d'éclat possible la prédiction de Trotsky et le verdict de la révolution russe. La paysannerie tout en étant capable de se mobiliser par millions et dizaines de millions au cours du processus révolutionnaire d'un pays comme la Chine, est incapable de jouer, du moins au niveau national, un rôle politiquement indépendant du prolétariat et de la bourgeoisie. Ses forces révolutionnaires colossales sont centralisées soit sous direction bourgeoise - et dans ce cas la révolution court à la défaite certaine - soit sous direction prolétarienne (fût-elle, comme en Chine, extrêmement bureaucratisée) : dans ce cas et dans ce cas seulement, la victoire de la révolution est possible.
En Chine, c'est le PC chinois, parti prolétarien bureaucratisé, par- ti ouvrier empetitbourgeoisé si l'on veut (nous préférons décidément la première formule à la seconde !), parti qui avait la dictature du prolétariat à son programme et qui prenait cours vers l'établissement de la dictature du prolétariat dans les faits sinon en théorie (7), a été capable de centraliser et d'unifier sous son commandement - et non sous le commandement d'une quelconque « force paysanne indépendante » - l'immense potentiel révolutionnaire de la paysannerie. C'est ce qui a permis la victoire de la révolution chinoise, à travers l'établissement de la dictature du prolétariat.
Pourquoi la question de la dictature du prolétariat, de la destruction de l'appareil d'Etat bourgeois, de la conquête de pouvoir politique, est-elle si décisive pour le devenir d'une révolution populaire dans un pays capitaliste moins développé ? De l'enchevêtrement d'intérêts entre les propriétaires fonciers et les capitalistes, entre la bourgeoisie « nationale » et l'impérialisme, entre bourgeoisie compradore et bourgeoisie industrielle, entre usuriers, banquiers et capital financier, qui caractérise l'économie des pays capitalistes moins développés, il s'en suit qu'au fur et à mesure que la révolution populaire se développe, que les mobilisations de masse s'entendent, que leur colère s'amplifie, que leur combativité s'aiguise, elles menacent de « prendre leur sort dans leurs propres mains », c'est-à-dire elles menacent de réaliser elles-mêmes l'expropriation des propriétaires fonciers, des usuriers, des propriétés impérialistes, et même de quelques secteurs « bourgeois nationaux ». La bourgeoisie en est parfaitement consciente. Elle s'efforce, sans aucun doute, par toutes sortes de ma- nœuvres, y compris des alliances avec les partis ouvriers opportunistes (quelquefois sous le déguisement de « partis paysans »), de retarder l'heure H. Mais cette heure du début de sa propre expropriation approche inexorablement, du fait de la logique même du mouvement de masse, quelle que soit la tactique savante (c'est-à-dire tergiversante) des dirigeants conciliateurs du mouvement ouvrier.
C'est pourquoi toute l'orientation stratégique fondamentale de la bourgeoisie au cours de la révolution est la préparation du coup d'état contre-révolutionnaire : le désarmement, sinon l'écrasement des masses. Il en fut ainsi en France en 1848 et en 1871. Il en fut ainsi en Espagne en 1931-37. Il en fut ainsi en Chine en 1925-27, et en 1946-49. Il en fut ainsi au cours d'innombrables autres révolutions. Il en fut ainsi en Russie 1917-1918. La ligne fondamentale de la bourgeoisie russe, ce ne fut pas la révolution démocratique-bourgeoise, ce ne fut pas l'Assemblée Constituante. Ce fut Kornilov, Krasnov, Denikine, Koltchak, Wrangel.
Pour déjouer cette stratégie, il faut armer les ouvriers et les paysans, centraliser leur pouvoir armée, c'est-à-dire établir leur pouvoir politique, c'est-à-dire constituer leur pouvoir armée, c'est-àdire établir leur pouvoir politique, c'est-à-dire constituer la dictature du prolétariat s'appuyant sur les paysans pauvres. L'ironie de l'histoire a voulu qu'à l'époque de l'impérialisme (et déja avant), la survie de l'Etat bourgeois est l'obstacle principal à la réalisation des tâches de la révolution démocratique-bourgeoise.
Le camarade Doug Jenness a réussi cette gageure d'écrire 35 000 mots sur le problème de la révolution permanente sans répondre d'un seul mot à cette question cruciale de toutes les révolutions du 20e siècle. Si nous engageons le débat avec passion, en défense de la théorie de la révolution permanente, ce n'est pas par piété filiale à l'égard du camarade Trotsky ou par « traditionalisme obstiné » par rapport au programme de la IVe Internationale. C'est parce que cent années d'expérience historique confirment que les processus révolutionnaires réels de notre siècle sont réellement des processus de révolution permanente. On ne peut, dès lors, jeter par-dessus bord les enseignements de la théorie de la révolution permanente qu'en causant la défaite de millions et de dizaines de millions d'ouvriers et de paysans. Nous discutons avec passion de cette question parce qu'elle concerne la vie et le sang de notre classe, non simplement quelques formules écrites dans des livres. La clarté la plus nette est indispensable à ce sujet, sinon le prolétariat, les paysans pauvres et leurs avant-gardes sont entraînés dans un traquenard sanglant, sous le couvert de formules apparemment confuses, en réalité désastreuses pour le sort de la révolution.
Ce dont nous parlons, c'est l'orientation stratégique que doivent prendre les révolutionnaires vers la destruction du pouvoir, de l'Etat de la bourgeoisie, c'est-à-dire vers la dictature du prolétariat, non des mots-d'ordre d'agitation sur la voie de ce pouvoir. C'est une confusion que les épigones thermidoriens de Lénine ont entretenue dès 1923 et qui a été reprise par les diverses fractions staliniennes et post-staliniennes avant qu'hélas, le camarade Doug Jenness y trempe à son tour.
Personne de sensé, à commencer par Trotsky, n'a jamais affirmé qu'on ne peut établir la dictature d prolétariat, c'est-à-dire conquérir le pouvoir, qu'en mobilisant les masses sous le mot d'ordre de « dictature du prolétariat » ou « gouvernement ouvrier », indépendemment de la situation sociale, économique, politique, militaire, concrète dans un pays déterminé à un moment déterminé. Le fameux mot-d'ordre « A bas le tsar. Gouvernement ouvrier », n'a jamais été le mot-d'ordre de Trotsky, ni en 1905, ni en 1917. Mais sous prétexte que les mots-d'ordre doivent être souples et appropriés à des situations concrètes soigneusement analysées, des directions opportunistes ont entraîné d'innombrables révolutions à leur perte, en refusant de prendre cours vers la conquête du pouvoir et vers la destruction de l'Etat bourgeois, quand c'était possible. Le prétexte de « l'étape » de « coalition avec la paysannerie dans son ensemble » sans destruction préalable de l'Etat bourgeois, a été d'innombrables fois utilisé aussi, y compris par la direction opportuniste du LSSP au Sri Lanka se revendiquant du « trotskysme », qui a présenté l'alliance avec le SLFP bourgeois comme une alliance « avec la paysannerie ». C'est à cet opportunisme mortel que les vaccillations du camarade Doug Jenness sur la dictature du prolétariat ouvrent maintenant la porte.
Il n'y a pas et il ne peut y avoir d'Etat ni bourgeois ni ouvrier. Pour le révisionniste Kautsky, entre la dictature de la bourgeoisie et la dictature du prolétariat, il y a la coalition de l'une avec l'autre. Pour le marxisme révolutionnaire, entre la dictature de la bourgeoisie et la dictature du prolétariat, il y a une phase de dualité du pouvoir, c'està-dire de lutte à mort entre l'ancienne classe dominante et la classe nouvelle candidate au pouvoir.
Cette dualité du pouvoir peut prendre les formes les plus diverses et les plus imprévues. Chaque révolution nouvelle, vivante, apporte généralement du neuf à ce sujet, comme le fait actuellement la révolution au Nicaragua. Cette lutte à mort ne prend pas fin avec l'établissement de la dictature du prolétariat. Elle peut se poursuivre par une guerre civile, malgré l'existence du pouvoir d'Etat ouvrier. La dictature du prolétariat, déjà établie, peut même être renversée par la suite, comme ce fut le cas en Hongrie en 1919. Mais il s'agit chaque fois de formes de pouvoir d'Etat antagonistes qui se font face, non de formes de propriétés qui s'opposent l'une à l'autre. La dualité de pouvoir est terminée lorsque soit les organes de pouvoir prolétarien soit les lambeaux de pouvoir politique bourgeois ont disparu sur le terrain de l'Etat (l'armée, la police, la justice, la constitution, le droit, l'administration). Cela n'implique d'ailleurs pas qu'ils ne puissent pas renaître par la suite ; mais renaître est justement différent de « subsister ». Cela implique qu'il aient préalablement disparu.
Tout cela est clair pour tout marxiste révolutionnaire depuis 1917. Cela a été définitivement clarifié par L'Etat et la Révolution de Lénine et par les documents des quatre premiers congrès de l'I.C.. Mais c'est maintenant couvert d'une épaisse couche de confusion par le camarade Doug Jenness. Il écrit notamment : « Lénine et d'autres bolcheviks à l'époque (en 1917-1918) ont utilisé différentes formulations pour caractériser le gouvernement soviétique : « gouvernement ouvrier et paysan »; « république socialiste des soviets »; « dictature du prolétariat » ; « dic- tature du prolétariat et de la paysannerie pauvre », « gouvernement du peuple », etc... (p. 34). Il faut souligner qu'il ne s'agit pas de formulations différentes. Si l'on fait abstraction de la formule « gouvernement du peuple », qui ne se retrouve dans aucun texte avec une portée programmatique quelconque, toutes ces formules sont synonymes. Le Programme de Transition affirme explicitement : « Pour les bolcheviks, la formule « gouvernement ouvrier et paysan » était utilisé avant la révolution d'octobre dans un sens synonyme avec dictature du prolétariat ». Le camarade Doug Jenness affirmerat-il que le camarade Trotsky ait délibérément ou inconsciemment falsifié l'histoire en avançant en 1938 cette affirmation ?
Nous ne contesterons pas que dans les écrits de Lénine, on peut trouver en 1917-1918 des formules ambiguës et même contradictoires. Mais seul un sophiste peut tirer hors de leur contexte un ou deux paragraphes dans des textes polémiques pour les mettre sur le même pied, voire pour les contreposer, à des dizaines des citations de textes programmatiques et des écrits théoriques qui disent littéralement le contraire. La méthode correcte consiste à réinterpréter ces quelques écarts de plume à la lumière de la continuité théorique représentée par tous les documents communistes programmatiques de 1917-1923, et marxistes révolutionnaires de 1917 à nos jours.
Nous connaissons de multiples révolutions qui ont été perdues parce qu'une opposition a été délibérément entretenue entre la nécessité de mobiliser la paysannerie, entre l'importance des revendications démocratiques, entre « la nature démocratique-bourgeoises des tâches de la révolution » d'une part, et la nécessité de s'orienter vers la prise du pouvoir par le prolétariat allié à la paysannerie pauvre d'autre part. Les formules ambigues de Doug Jenness réintroduisent, ne fût-ce qu'en filigrane, cette opposition dans les rangs de notre propre mouvement qui a été jusqu'ici le mieux armé sur le plan programmatique contre le danger de faire des revendications démocratiques, ou de « l'étape démocratique de la révolution » un « nœud coulant autour du cou du prolétariat », comme le dit le Programme de Transition. Nous ne connaissons aucune révolution qui a été perdue parce qu'elle s'est « prématurément » engagée dans la voie de la dictature du prolétariat.
Lénine ne porte évidemment aucune responsabilité pour toute politique de révolution par étapes impliquant une alliance avec la bourgeoisie, ou avec des partis bourgeois, ou avec des partis bourgeois présentés comme les « représentants de la paysannerie dans son ensemble » au cours d'une large révolution populaire. La continuité historique, c'est celle des mencheviks, de Martynov, des épigones thermidoriens de Lénine (StalineBoukharine), puis des diverses fractions staliniennes et post-staliniennes du « mouvement communiste international ». Mais les formules algébriques de Lénine de 1905, 1907-1916, ouvrent la porte à des interprétations erronées de ce genre. Après que Trotsky l'ait claquée avec éclat, Doug Jenness l'entreouvre de nouveau. C'est triste, c'est lamentable.
De même, si la clarté la plus nette sur la question de la théorie de la révolution permanente, avant tout de la nécessité de la conquête du pouvoir par le prolétariat allié à la paysannerie pauvre, est indispensable à la victoire révolutionnaire dans un pays capitaliste moins développé, elle n'est pas du tout suffisante à ce propos. Il faut encore une correlation de forces favorable : un affaiblissement et une décomposition suffisants des classes dominantes, une révolte et une mobilisation suffisantes des masses populaires. Il faut une avant-garde révolutionnaire, c'est-à-dire un parti, suffisamment fort, suffisamment enraciné dans les masses, avec une autorité politique déjà suffisante — conquise dans la période précédant la révolution - avec une analyse suffisamment concrète et riche de toutes les conditions objectives du pays, de toutes les forces sociales et politiques en présence, avec une tactique suffisamment affinée, pour arriver à rassembler la majorité de la nation autour de l'objectif de la conquête du pouvoir. De toute manière, personne, à commencer par Marx et Lénine, n'a jamais énuméré les conditions garantissant la victoire révolutionnaire. Il s'agit d'autre chose : il s'agit de rejeter des stratégies qui garantissent la défaite, à lumière de l'expérience révolutionnaire riche et tragique.
Finalement, en affirmant que sur la question de la dictature du prolétariat, c'est-à-dire de la théorie de la révolutien permanente, Trotsky a eu raison contre Lénine entre 1905 et les Thèses d'avril 1917, nous ne disons pas que Trotsky était un meilleur révolutionnaire que Lénine, ou que nous sommes trotskystes plutôt que léninistes. Trotsky a eu tort sur de nombreuses questions contre Lénine avant la révolution russe de 1917 : non seulement sur celle de l'organisation, qui était essentielle, mais encore sur celle de la tactique électorale, sur celle de l'unité avec les mencheviks à partir de la deuxième scission, sur celle du défaitisme révolutionnaire pendant la première guerre mondiale. Il n'y a pas et il ne peut y avoir de marxisme révolutionnaire aujourd'hui qui soit simplement la continuité des positions politiques et stratégiques d'une seule source, celle de Trotsky ou celle des bolcheviques de 1905.
Le marxisme révolutionnaire d'aujourd'hui intègre ce qui fut essentiel chez Marx et Engels, pas mal d'acquis de la II° Internationale, la théorie d'organisation et la plupart des options tactiques de Lénine et des bolcheviks d'avant 1917, la théorie de la révolution permanente de Trotsky, pas mal des apports politiques (pas tous évidemment) de Rosa Luxembourg et de la gauche socialiste allemande, l'essentiel des résolutions des quatre premiers congrès de l'Internationale Communiste qui incorporent les contributions de Lénine à la théorie de l'impérialisme et à celle de l'Etat soviétique (L'Etat et la Révolution) quelques-uns des acquis théoriques des autres dirigeants communistes en dehors des Russes entre 1919 et 1923, quelques-unes des conclusions théoriques principales à tirer des victoires (Yougoslavie, Chine, Vietnam, Cuba) et des défaites de la révolution mondiale depuis 1918, la théorie trotskyste de la dégénerescence bureaucratique de l'URSS et de la nécessité d'une révolution politique anti-bureaucratique qui en découle, la théorie trotskyste du fascisme et de la manière de le combattre.
Comment pourrait-il en être autrement ? Comment un partisan du matérialisme historique pourraitil penser que toute la stratégie révolutionnaire était déjà élaborée en 1905-6, c'est-à-dire avant même qu'une seule victoire révolutionnai re ne fût acquise, et sans tenir compte des enseignements de trois douzaines de révolutions qui se sont produites après 1905 ?
Le camarade Doug Jenness pose une question rhétorique : « Mandel affirme que Lénine a rejoint la stratégie de Trotsky dans la révolution russe d'avant 1917, alors que Trotsky a rejoint la position de Lénine sur la question d'organisation. Mais cela n'est pas vrai. En fait, cela n'a pas du tout de sens. Comment un partisan du matérialisme historique peut-il expliquer cette dichotomie prétendûment totale entre le programme et la stratégie d'une part, et leur expression organisationnelle d'autre part ? » (p. 46).
Il est pour le moins étrange que le matérialisme historique selon Doug Jenness stipule la correspondance entre le programme et la stratégie d'une organisation d'une part, et cette organisation (sa conception, son fonctionnement) en elle-même. Nous avons toujours cru que le matérialisme historique affirme la correspondance entre une organisation, son programme, son intervention objective dans la société (la lutte de classe) d'une part, et les intérêts sociaux qu'elle exprime, la classe (ou fraction de classe) qu'elle représente objectivement, d'autre part. Ce qui est le propre de Lénine, son principal apport au marxisme, c'est sa conception d'organisation, sa théorie et sa pratique organisationnelles, qui font partie du programme marxiste révolutionnaire. C'est sur cette question décisive que Lénine a eu raison contre Trotsky.
Mais « l'expression organisationnelle » de cette conception, ce fut en 1905 un tout petit groupe de 2 000 révolutionnaires au moment où Lénine formula sa théorie de la
« dictature démocratique des ouvriers et des paysans ». C'est précisément l'étroitesse trop prononcée de ce groupe, son manque d'expérience réelle au cours d'une révolution populaire, qui fut un des facteurs (pas le seul évidemment) déterminant du caractère ambigu, algébrique, de sa conception stratégique.
La construction du parti avait commencé en 1905 ; elle était loin d'être achevée. Pour l'achever, il fallait non seulement l'expérience historique de la révolution de février 1917. Il fallait encore une mobilisation, une auto-activité et une auto-organisation du prolétariat russe qualitativement supérieures à celles de 1905. Il fallait avant tout un afflux massif de travailleurs combatifs d'avant-garde au sein du parti bolchevik, qui, en quelques semaines de temps, passa après février 1917 de 15000 à près de 100000 membres (le chiffre de 80000 est le plus souvent avancé). Ce fut en bonne partie une nouvelle organisation, avec au poids prolétarien hors commune mesure avec celui de 1905 qui, dans un contexte révolutionnaire survolté, aida Lénine à surmonter les erreurs et les réticences des vieux cadres bolcheviks, produits de 1905 et non de 1917. La conception d'organisation correcte, et l'éducation des cadres intermédiaires dans un comportement d'indépendance de classe intransigeant, firent le reste. Voilà l'explication matérialiste, marxiste, et non hagiographique, de ce qui s'est passé avec le parti bolchevique en avril 1917.
Nous n'avons évidemment jamais parlé d'une « dichotomie totale » entre le programme bolchevique et la conception d'organisation léniniste. Nous avons parlé du manque de clarté de ce programme sur une question seulement : la nature de l'Etat et du gouvernement qui pouvaient mener la révolution russe à la victoire. Le programme était correct sur toutes les autres questions, avant tout le rejet de toute collaboration de classe avec la bourgeoisie. Il inspirait une tactique généralement correcte. C'est donc d'une dichotomie partielle et non totale qu'il s'agit. Elle n'est ni surprenante ni unique dans l'histoire.
Engels et Lénine approuvaient pleinement - à quelques détails près — le programme d'Erfurt de la social-démocratie allemande. Ils approuvaient plus complètement encore la conception d'organisation de cette social-démocratie ; Lénine s'en est explicitement inspiré. Et pourtant, ce parti était totalement défaillant dès 1908 dans sa conception stratégique du pouvoir - infiniment plus défaillant que les bolcheviks de 1905 — sans parler de sa défaillance précise sur la question de la dictature du prolétariat. On connaît le prix que l'humanité a payé en 1914 et en 1918-1919 pour cette « défaillance partielle ». L'histoire a donné ainsi une réponse cinglante aux thèses simplistes et mécanistes concernant la « correspondance » automatique entre programme général, éducation générale des cadres, conception d'organisation et tactique courante d'une part, et capacité de s'orienter correctement dans une situation révolutionnaire, c'est-à-dire stratégie précise vers le pouvoir, d'autre part.
DICTATURE DU
PROLÉTARIAT ET GUERRE
PAYSANNE
Le camarade Doug Jenness aggrave son cas lorsqu'il se réfère à la problématique de la « guerre pay- sanne », c'est-à-dire à la manière concrète dont l'alliance ouvrière et paysanne fut réalisée au cours de la révolution russe (et par la suite, au cours des révolutions yougoslave, chinoise, vietnamienne, cubaine, voire nicaraguayienne, avec d'inévitables variantes de cas en cas, mais variantes qui s'avèrent, somme toute, mineures). Cette problématique mélange différentes questions : 1) Quand se sont effectivement produits les soulèvements paysans qui ont abouti à la conquête de la terre par les paysans ? 2) Quelles couches paysannes y ont participé ? 3) A quelle classe sociale appartenait le pouvoir politique lorsque la révolution agraire s'est accomplie ? 4) Quelle était la forme politique concrète qu'a prise l'alliance ouvrière et paysanne ?
Il y a eu des soulèvements paysans avant la révolution d'octobre. On pourrait, à la rigueur, caractériser ces soulèvements comme des « soulèvements de la paysannerie dans son ensemble ». Ces soulèvements étaient évidemment appuyés par le parti bolchevik, qui y a cependant joué en pratique un rôle tout-à-fait mineur, sinon négligeable. Mais il s'agissait de soulèvements épars qui, tout en préparant le terrain pour la révolution d'octobre, tout en sapant les bases sociales et politiques du pouvoir du gouvernement provisoire, du pouvoir de la bourgeoisie et des propriétaires terriens appuyé par les mencheviks et les s-r de droite, ne l'ont ni attaqué de front ni renversé. Ce n'est qu'indirectement, à travers les soviets des soldats, que les paysans ont participé à la préparation et à la réalisation de la révolution d'octobre 1917. Ce serait difficile de prétendre que la majorité de ces soviets des soldats re- présentaient « la paysannerie dans son ensemble ». Sinon que faire des fractions certes minoritaires mais fort importantes de ces soviets qui continuaient à soutenir les s-r de droite, avant, pendant et après octobre ?
Les véritables soulèvements de paysans, la véritable « guerre paysanne », la véritable conquête de la terre par les paysans, a eu lieu après la révolution d'octobre, sous la protection militaire et politique, et avec l'aide et la collaboration actives du pouvoir des soviets, de la dictature du prolétariat. Voilà la manière concrète dont s'est réalisée l'alliance ouvrière et paysanne en Russie.
Les bolcheviks, la dictature du prolétariat, le pouvoir des soviets, ont pu conquérir le pouvoir parce qu'ils ont promis la terre aux paysans. Ils ont pu conserver le pouvoir parce qu'ils ont tenu leur promesse. Avec le seul appui de la classe ouvrière, c'est-à-dire une petite minorité de la population laborieuse, il était impossible («putchiste») de conquérir ou de conserver le pouvoir en Russie. Jamais Trotsky n'a défendu une telle ineptie, contrairement à une calomnie stalinienne qui a la vie dure, et à laquelle le camarade Doug Jenness commence à faire des concessions.
Au Congrès panrusse des soviets paysans de novembre-décembre 1917, il y avait une très importante minorité contre le transfert de pouvoir aux soviets, contre la révolution d'octobre, minorité essentiellement portée par les s-r de droite.
Etait-ce simplement un différent politique, ou ce différend exprimait-il aussi des divergences d'intérêts sociales, c'est-à-dire, en gros, la différence d'intérêt entre les paysans riches, les koulaks, la bourgeoisie rurale, les paysans moyens les plus prospères d'une part, et les travailleurs agricoles, les paysans pauvres et les paysans moyens les plus démunis d'autre part ? Nous optons résolument pour la deuxième interprétation, partagée aussi par le livre de Marcel Liebman, auquel Doug Jenness se réfère de nouveau de manière fort « sélective ».
En Ukraine (où vit une fraction importante de la paysannerie de la Russie tsariste) en Géorgie et ailleurs, la question de l'attitude des paysans est imbriquée dès le départ, avec la question nationale. Cela s'applique encore davantage à la Finlande et à la Pologne. Il est incontestable que dans toutes ces régions, la majorité de la paysannerie, c'est-à-dire l'ensemble de la paysannerie riche et une bonne partie de la paysannerie moyenne, se prononce, fût-ce avant tout pour des raisons nationalistes, contre la révolution d'octobre et soutient au départ des gouvernements contrerévolutionnaires, souvent directement appuyés par l'impérialisme (allemand dans la plupart des cas, britannique et français dans d'autres. Elle changera de position par la suite, mais ça c'est une autre histoire).
Les soulèvements de koulaks se produisent avant la nationalisation de l'industrie, et ne sont pas déterminés essentiellement par une « crainte » de voir « collectiviser les terres ». Ils sont des réactions de classe aux mesures de confiscation des réserves de vivres prises par le pouvoir des soviets, dans l'intérêt économique immédiat, non seulement des ouvriers et des travailleurs des villes, mais encore des paysans pauvres, menacés souvent de famine, notamment du fait de la désorganisation des transports.
Et ici, nous sommes bien au cœur du débat. La différenciation entre paysans pauvres et paysans riches ne s'effectue pas après un « long développement du capitalisme à la campagne » prétendument provoqué par la victoire de la révolution. Cette différenciation est, en gros, antérieure à la victoire révolutionnaire elle-même. Elle est inscrite dans la forme particulière d'imbrication que prennent, dans les villages des pays concernés par la révolution permanente, rapports de production et d'échange capitalistes, semi-capitalistes et précapitalistes.
L'opposition des riches et des pauvres, des exploiteurs et des exploités, ne fut plus, dans la campagne russe de 1917, une opposition de propriétaires fonciers semi-féodaux d'une part et de la « paysannerie dans son ensemble » d'autre part. Ce fut une opposition entre, d'une part, propriétaires fonciers, gros commerçants-usuriers, bourgeoisie rurale et paysans riches, et d'autre part paysans pauvres et paysans moyens les moins cossus. Une chose est de reconnaître qu'il y avait de multiples restes, vestiges, d'exploitation précapitaliste, y compris de servage, en Russie, contre lesquels les paysans riches avaient intérêt à se battre autant que les paysans pauvres. Autre chose est de comprendre qu'il est impossible que les paysans pauvres se soulèvent, sans qu'ils ne se soulèvent simultanément contre ces formes de servage, contre les sangsues usuriers, contre les exploiteurs capitalistes qui, ensemble, les atfamaient, et qu'ils ne pouvaient pas « distinguer » des étapes : d'abord avec les usuriers (parce que capitalistes) contre la noblesse semi-féodale ; ensuite avec les travailleurs agricoles et industriels contre la bourgeoisie rurale.
De telles « guerre paysannes » sortant d'un schéma théorique abstrait, ne tenant pas compte de lá loi du développement inégal et combiné, n'ont jamais existé après la première guerre mondiale, à l'exception peut-être de quelques pays extrêmement arriérés. Elles n'ont de toute façon pas eu lieu en Russie, en Yougoslavie, en Chine, au Vietnam, à Cuba, et dans d'innombrables cas de révolutions populaires detaites. Dans tous ces cas, la différenciation, la guerre civile larvée sinon ouverte, au sein du village, s'est réalisée dès la première étape, dès le début, du processus révolutionnaire. Elles étaient fondées sur la réalité socio-économique du village, produite par l'époque impérialiste (répétons-le : sauf dans les pays les plus arriérés, mais auxquels, comme Trotsky le précise, la théorie de la révolution permanente ne s'applique de toute manière pas, vu l'absence quasi-totale du prolétariat industriel).
Si l'on veut prendre un cas typique d'aujourd'hui, prenons le cas de l'Inde. Il n'y a pas de situation révolutionnaire pour le moment dans ce pays. La domination politique de la bourgeoisie indienne paraît stable, au niveau national. Le mouvement ouvrier est plutôt en recul temporaire qu'en montée impétueuse. Et néanmoins, au niveau de village indien, monte lentement, inexorablement, avec la force souterraine d'un véritable volcan, une guerre civile larvée sinon ouverte entre paysans pauvres (qui appartiennent en bonne partie aux castes des paria) et paysans riches, qui organisent de véritables groupes de terreur armés pour empêcher les paysans pauvres de défendre leurs intérêts de classe immédiats. Le camarade Doug Jenness, singeant mécaniquement le Lénine de 19056, affirmera-t-il qu'il faudra pour le prolétariat indien d'abord marcher « avec la paysannerie dans son ensemble » ? Ou bien affirmera-t-il que le capitalisme indien est plus développé aujourd'hui que celui de la Russie de 1917, et que c'est pour cette raison que « la situation a changé » ?
Mais si la différenciation entre paysans pauvres et paysans riches est le produit non d'une savante stratégie politique de « révolution par étapes », mais le produit de la réalité socio-économique au sein du village des pays semi-coloniaux les plus importants pour ne pas dire des pays impérialistes les moins développés, alors toute tentative d'obliger les paysans pauvres et les travailleurs agricoles, leurs alliés naturels, à se limiter à lutter pour des objectifs « démocratiques antiféodaux et anti-impérialistes » à une quelconque « étape » du processus révolutionnaire, signifie en pratique les obliger à fouler aux pieds leurs propres intérêts immédiats.
La différence d'une telle « stratégie » avec celle de la révolution permanente n'est donc nullement que les partisans de celle-ci « sousestiment la paysannerie ». C'est au contraire que les adversaires de celle-ci refusent, en pratique, à mobiliser les paysans pauvres et la majorité de la paysannerie travailleuse, et à encourager leur autoorganisation en des organes de type soviétique, parce qu'ils craignent que cette mobilisation substituera à l'alliance utopique et irréalisable de la classe ouvrière avec « toute la paysannerie » l'alliance réelle et possible de la classe ouvrière avec la paysannerie pauvre qui se fait aux dépens non seulement de l'impérialisme et des forces semi-féodales, mais encore de la bourgeoisie urbaine et rurale, y compris la paysannerie riche.
Ce n'est que si on limite les objectifs de la révolution nationaldémocratique à des objectifs purement politiques, à la manière des mencheviks de 1905-6, qu'on peut envisager une quelconque « alliance politique » avec la paysannerie dans son ensemble. Dès qu'on aborde le problème de la réalisation des objectifs historiques de la révolution national-démocratique dans leur ensemble — et c'est de cela que parle la théorie de la révolution permanente ; elle n'a jamais affirmé qu'aucun des objectifs de la révolution national-bourgeoise ne pouvait être réalisé sans la dictature du prolétariat ; elle affirme seulement qu'ils ne peuvent pas l'être dans leur ensemble, globalement, — on doit accorder la place principale parmi ces objectifs à la révolution agraire, et on doit conclure qu'à l'époque impérialiste, celle-ci
One peut plus se réaliser par la mobilisation de la paysannerie dans son ensemble, mais qu'elle passe par le développement spontané de la lutte de classe entre riches et pauvres à la campagne, ce qui ne veut évidemment pas dire la lutte de classe pour ou contre le socialisme à la campagne, pour ou contre la collectivisation des terres. Mais peu importe à un paysans-riche-commerçantusurier si le paysan pauvre veut annuler ses dettes parce qu'il est « partisan du socialisme », ou « simplement » pour échapper à une misère intenable. Ce qui lui importe, c'est qu'il risque de perdre ses biens, sa fortune, voire sa vie. Il réagit en conséquence.
Nous disons qu'ici nous sommes au cœur du débat autour de la théorie de la révolution permanente. Car c'est autour de ce problème de la différenciation antérieure et inévitable, socio-économique, de la paysannerie, que se noue, du point de vue marxiste, matérialiste, la question des forces politiques organisées et la question de la nature de l'Etat issu de la révolution. Les oscillations de la petite-bourgeoisie, des petits producteurs marchands, c'est-à-dire de la paysannerie, dont Lénine parle d'innombrables fois, se traduisent dans les faits concrets par deux variantes diamétralement opposées de comportement politique.
Ou bien les « partis paysans » (qui sont de toute manière, dans neuf cas sur dix, des partis bourgeois à direction bourgeoise) et surtout les organisations de masse paysannes suivent la bourgeoisie rurale et urbaine et, dès que se mobilisent et s'organisent pour leurs buts de classe propres, les paysans pauvres, ils se comporteront de manière contre-révolutionnaire, comme le fait la bourgeoisie urbaine. Dans ce cas, la contre-révolution triomphe (la victoire de la contre-révolution en Bolivie, après la révolution de 1952, est en grande partie due à l'alliance des organisations paysannes avec le MNR). Ou bien la lutte de classe pénètre profondément à la campagne, les paysans pauvres et moyens démunis se mobilisent et s'organisent pour défendre leur propres intérêts immédiats, et alors l'alliance ouvrière paysanne peut marcher vers la victoire. Mais elle ne peut y arriver que si les exploiteurs des villes et des champs ne peuvent pas écraser dans le sang la « guerre paysanne », c'est-à-dire si leur armée est désarconnée, désintégrée, battue, c'est-à-dire si l'Etat est un Etat de la dictature du prolétariat (ou, ce qui revient au même, si la guerre civile entre l'Etat bourgeois en décomposition et l'Etat ouvrier en voie de développement est arrivée au point où le dernier peut protéger efficament les paysans pauvres contre la répression sanglante des classes dominantes).
Le refus de prendre le pouvoir par les partis dirigeant les travailleurs, loin de s'inspirer d'une quelconque « compréhension plus profonde de la question paysanne », se base sur l'imcompréhension de la réalité socio-économique du village, et aboutit à l'écrasement de la « guerre payasanne ». La guerre paysanne ne peut triompher que sous la protection de la dictature du prolétariat.
C'est à la lumière d'une telle analyse qu'on peut répondre à la question des « étapes » au sein du processus de révolution permanente. Ces « étapes », auxquelles Trotsky se réfère dans la Révolution Permanente, concernent la succession des objectifs concrets de mobilisation des masses. Il s'agit là d'une question pratique, de l'« analyse concrète d'une situation concrète ».
Il se peut que le processus révolutionnaire (la mobilisation tumultueuse des masses) se déclenche autour d'un problème de lutte contre l'impérialisme, autour de la question agraire, autour d'une question de « minorité nationale », autour d'un problème de dictature et des libertés démocratiques. (la libération des prisonniers politiques), voire autour de la question de la famine, du partage des vivres (c'est ainsi que commence, après tout, la révolution de février 1917 en Russie). Vouloir établir par avance une hierarchie politique de tâches à ce propos, qui découlerait d'une définition générale du « stade de développement » de ces pays, est totalement inopérant. Les événements apporteront à ce propos toujours des variantes imprévues.
Au grand dam des penseurs schématiques, il est d'ailleurs parfaitement possible qu'un processus de révolution permanente se déclenche dans un pays sous-développé déjà partiellement industrialisé par l'étincelle d'une revendication « typiquement » ouvrière. La question de la nationalisation des mines n'a pas joué un rôle secondaire dans la déclenchement de la révolution bolivienne de 1952. Elle n'était pas « purement » anti-impérialiste comme le fut sans aucun doute celle de la nationalisation du canal de Suez en Egypte.
Mais ce qui differencie ces « étapes » au sein du processus de révolution permanente des étapes chères aux mencheviks-staliniens et à leurs imitateurs, c'est qu'à aucune étape de ce processus, des revendications politiques élimineront de la lutte, de la mobilisation et de l'auto-organisation des masses ouvrières et paysannes, leurs intérêts socio-économiques matériels immédiats et historiques. On ne pourra chercher à les obliger d'entrer dans un tel schéma qu'en bloquant, qu'en étouffant ou qu'en réprimant leurs mobilisations propres, répétons-le, celle des ouvriers comme celle des paysans exploités. Voilà l'enjeu du véritable choix politique.
Alliances politiques, alliances «de classe», « fronts uniques antiimpérialistes » occasionnellement, ponctuellement, sur des objectifs de lutte précis, et avec stricte application de la règle « marcher séparément, frapper ensemble » ? Nous ne l'excluons guère. Mais pas à n'importe quel prix. Pas au prix de freiner la mobilisation des ouvriers et des paysans pauvres, pour leurs propres intérêts, et leur auto-organisation à cette fin, même si dans ces conditions le « front unique anti-impérialiste » se désagrège dans la vie, parce que la bourgeoisie « nationale » et (ou) rurale préfère capituler devant l'impérialisme, la dictature, les « semi-féodaux » etc. plutôt que de se voir entourées par la marée de feu de la guerre paysanne et des grèves ouvrières avec occupations d'usines, qui sont pour eux une menace mortelle.
Nous pouvons maintenant répondre à une autre remarque sarcastique du camarade Doug Jenness, qui démontre une fois de plus que souvent, il ne se rend même pas compte de quoi il est en train de discuter. Il écrit (p. 23) : « La révolution d'Octobre, dit Lénine, a créé la base pour le « développement le plus parfait » du capitalisme à la campagne (Mandel ne peut nier cela qu'en rompant avec Marx et Lénine) ». Laissons Marx et Lénine dormir en paix. Examinons le problème à la fois à la lumière des faits, c'est-à-dire de l'expérience historique, et du point de vue théorique.
A la lumière des faits, il n'y a pas eu « le développement le plus parfait du capitalisme à la campagne » (on se rapelle que Lénine parle d'un « développement à l'américaine »), ni après la révolution d'octobre, ni après la victoire de la révolution yougoslave, ni après la victoire de la révolution chinoise, ni après la victoire de la révolution cubaine, sans parler de celle du Vietnam. Dans tous ces cas, il y a eu à la campagne essentiellement un développement de la petite production marchande avec un embryon d'agriculture capitaliste, mais point de développement capitaliste le plus parfait dans l'agriculture. Quiconque ne comprend pas que le « développement le plus parfait du capitalisme » implique le développement massif de machines agricoles et le développement massif du prolétariat agricole, n'a pas compris grand'chose au capitalisme selon Marx.
Où donc y a-t-il eu un accumulation privée du capital dans les mains des koulaks russes, chinois, yougoslaves, cubains après la révolution d'une ampleur telle qu'elle aurait permis d'acheter massivement des machines agricoles d'ailleurs inexistantes dans ces pays? Lénine, qui connaissait Marx, voulait manifestement dire : la nationalisation de la terre pourrait servir de base de départ au développement le plus parfait du capitalisme, pourvu que toute une série de conditions supplémentaires soient remplies, notamment qu'il n'y eut pas la dictature du prolétariat. Le raccourci simpliste de Doug Jenness transforme cette constatation correcte en un parfait non-sens.
En réalité, comprenant la loi du développement inégal et combiné, nous comprenons que la nationalisation de la terre sous le régime de la dictature du prolétariat, ne pouvait mener au « développement le plus parfait du capitalisme à la campagne » (à l'agro-business, car c'est de cela qu'il s'agit), qu'à condition que l'Etat ouvrier eût livré massivement des machines agricoles aux koulaks et qu'il leur eût permis de louer des millions de bras pour les exploiter. Mais longtemps avant qu'un tel processus n'ait mûri, il eût frappé à mort, c'est-à-dire détruit, la dictature du prolétariat. Cela se serait vérifié dans le domaine économique (parce que l'accumulation privée des capi- taux aurait battu en brèche « l'accumulation socialiste primitive », et que la loi de la valeur aurait triomphé en Russie, par la jonction du marché mondial et des koulaks) et dans le domaine social : les paysans pauvres prolétarisés et paupérisés se seraient révoltés contre les koulaks, et si l'Etat ne les avait pas appuyés, l'alliance ouvrière-paysanne aurait été brisée.
Ainsi Lénine proclame-t-il péremptoirement dès 1917 : « ... Les s-r se leurrent-ils eux-mêmes et leurrent-ils les paysans en admettant et en répandant autour d'eux l'idée que des transformations de cet ordre sont possibles sans le renversement de la domination capitaliste, sans passage de tout le pouvoir d'Etat au prolétatiat, sans soutien par les paysans pauvres des mesures révolutionnaires les plus énergiques du pouvoir d'Etat prolétarien contre les capitalistes ... Le passage du pouvoir politique au prolétariat, voilà l'essentiel ... » (Paysans et Ouvriers, septembre 1917, V.I. Lénine, Oeuvres, tome 25, p. 308). Nous sommes loin de la « république démocratique » et du « développement rapide du capitalisme à l'européenne » de 1905. Celui qui s'obstine aujourd'hui, contre toute évidence, à mettre un signe de « continuité » entre les deux groupes d'analyses, est le pire des aveugles : celui que ne veut pas voir.
Paradoxalement, même dans un Etat bourgeois, le « développement le plus parfait du capitalisme à la campagne » ne peut plus se reproduire à l'époque impérialiste, dans les pays moins développés, malgré mainte réforme agraire plus ou moins conséquente, plus ou moins limitée. La cause en est de nouveau la loi du développement inégal et combiné : l'imbrication indissoluble entre agriculture et industrie, entre agriculture et crédit, entre capital usurier et bancaire et capital financier, entre capital « national » et international, entre Etat bourgeois et agriculture capitaliste, entre Etat bourgeois semi-colonial et (ou) dépendant, et système impérialiste international. Le fond de la question, c'est que « le développement le plus parfait du capitalisme à la campagne » exige précisément un développement capitaliste à l'américaine global, dans toute sa complexité. Or, à l'époque impérialiste, « une deuxième Amérique n'est plus possible ». Doug Jenness avait commencé par accepter cette constatation - dont seule la théorie de la révolution permanente permet de saisir toutes les dimensions comme une banalité. Il la rejette une minute plus tard implicitement.
C'est pourquoi même les succès initiaux de la « révolution verte » à la campagne dans des pays dépendants les plus évolués (Mexique, Corée du sud, certaines parties de l'Inde) n'ont pas conduit au « développement la plus parfait du capitalisme à la campagne », mais à un développement partiel, hybride, combiné, bâtard de développement et de sous-développement simultanés, qui restent loin en-dessous des conditions des pays impérialistes les plus retardataires, sans parler de celles de l'Europe occidentale, du Canada, de l'Australie ou des Etats-Unis.
LA QUESTION DE
« L'AUTO-LIMITATION »
DU PROLETARIAT
Dans la partie de son article qui est une polémique ouverte avec le camarade Trotsky, Doug Jenness lui reproche d'avoir prédit qu'un gouvernement « de deux classes » risquerait de réprimer ou de limiter la lutte du prolétariat pour ses objectifs propres (p. 41). Il affirme péremptoirement que le « gouvernement de deux classes » établi en octobre 1917, loin de freiner les revendications ouvrières, y compris celle de saisir les usines et d'exproprier les capitalistes, a aidé le prolétariat à réaliser celles-là. Trotsky se serait donc trompé dans sa prédiction.
Cette « réfutation » n'a aucun sens. Nous avons déjà vu que d'après Lénine et les textes programmatiques du parti bolchevique et de l'I.C., le gouvernement qui a pris le pouvoir par l'insurrection d'octobre ne fut pas un « gouvernement de deux classes » mais la dictature du prolétariat. Il le fut dans un sens non seulement « historique général » mais immédiat et concrets.
Les ouvriers étaient armés. Les patrons étaient désarmés. Les ouvriers exerçaient tout le pouvoir dans leur soviets. Les patrons étaient brimés, méprisés, insultés (qu'on lise donc les détails dans l'An I de la Révolution russe de Victor Serge), chassés de leur hôtels de maître, de leurs villas et de leurs appartements par des ouvriers, avant même d'être légalement expropriés (qu'elle était done « anarchiste », cette magnifiques révolution ouvrière, pour reprendre une insulte qui plaît à Doug Jenness mais que le camarade Lénine de L'Etat et la Révolution considère plutôt comme un compliment). sonne n'était capable en Russie de Que, dans ces conditions, perfreiner ou de limiter les revendications ouvrières, cela tombe sous le sens. Que les bolcheviks ont dû modifier plusieurs fois le calendrier prévu des nationalisations sous les coups de boutoir des mobilisations spontanées des ouvriers, cela Doug Jenness n'en souffle mot, bien que ce soit un fait admis par tous les historiens sérieux. Que Lénine et les bolcheviks l'aient fait sans hésitation, de gaieté de cœur, préférant mille fois le processus révolutionnaire réel aux schémas préétablis, voilà ce que témoigne de leur haute qualité révolutionnaire, que nous n'avons jamais mise en doute.
Mais le camarade Doug Jenness se garde bien de poser la question qui se dégage pourtant logiquement de sa manière d'aborder le problème des « alliances de classe ». Qu'est-il arrivé dans tous les cas où, soit les dirigeants du processus révolutionnaires s'étaient effectivement laissés entraîner vers un « gouvernernent de deux classes », qui ne pouvait être qu'un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie, car il n'y a pas de « parti paysan » indépendant de la bourgeoisie et du prolétariat qui ait jamais apparu dans l'histoire ? Qu'est-il arrivé même dans les cas où les partis dirigeant le processus révolutionnaire, tout en rompant dans les faits avec la bourgeoisie (et ses « partis paysans »), ont voulu exprimer leur orientation politique dans les vieilles formules de la révolution par étapes ? Dans tous ces cas, il y a eu efforts, le plus souvent réussis hélas, de limiter les mobilisations, l'auto-organisation et l'auto-activité du prolétariat et des paysans pauvres contre leur propre volonté, pour autant que ces mobilisations ne correspondaient pas aux schémas préétablis.
Dans les pires des cas, le résultat a été non seulement la répression des masses, mais la défaite de la révolution par suite de la démoralisation qu'entraînait cette répression. Dans les meilleurs des cas, le résultat en fut l'apparition d'Etats ouvriers fortement bureaucratisés dès le départ, par l'absence d'autoorganisation des masses. Il s'en suivirent des conséquences désastreuses quant à la solution des problèmes, des difficultés et des conflits surgissant inévitablement Sur sur la voie du socialisme, un « blocage » de la société de transition ainsi née incapable d'avancer plus loin vers le socialisme, avec des conséquences non moins désastreuses sur la conscience du prolétariat international et sur la dynamique de la révolution mondiale, ce qui, par ricochet, aggrave encore la tension et le gâchis au sein des sociétés de transition bureaucratisées.
De tout cela, le camarade Doug Jenness ne pipe mot. Ce n'est pas le moindre des mérites du camarade Trotsky que d'avoir perçu la plupart de ces problèmes qui, avec ceux de la révolution permanente, dominent l'histoire du 20e siècle, dès 1905. Qu'on puisse lui reprocher aujourd'hui cette clairvoyance au lieu de l'admirer, cela laisse pantois.
Nous avons déjà attiré l'attention sur la manière pour le moins contestable de « lire » Lénine de façon sélective qu'applique le camarade Doug Jenness. Cela consiste à tirer d'un livre de 100 ou de 150 pages une ou deux citations pour « démontrer » une thèse préconçue, sans se poser la question pourquoi le même livre contient 20 citations qui disent le contraire, et donc s'il ne faut pas tout d'abord chercher à définir l'opinion d'ensemble de l'auteur, telle qu'elle se dégage de l'ensemble de cette œuvre. Mais Doug Jenness essaye d'appeler même Marx à la rescousse de sa thèse préétablie. Cela n'est possible que par une lecture encore beaucoup plus « sélective » de l'œuvre de Marx et d'Engels.
Ce qui est grave en l'occurence, et ce qui constitue un nouveau glissement vers un révision plus ample, plus complète du marxisme, c'est la répétition en 1982 d'un des derniers paragraphes du Manifeste Communiste écrit avant la révolution de 1848, comme restant politiquement valable jusqu'aujourd'hui, comme ayant été appliqué par les bolcheviks non seulement en 1905 mais même en 1917, sans même se rendre compte quelle thèse politico-stratégique est impliquée dans ce passage, sans se poser la question si cette prédiction s'est révélée juste en 1848 et si Marx et Engels l'ont conservée.
Que dit le passage en question. Que l'Allemagne se trouve à la veille de la révolution bourgeoise ; que cette révolution bourgeoise va triompher sous la direction de la bourgeoisie ; qu'elle sera le prélude immédiat de la révolution prolétarienne ; que pour cette raison, le prolétariat doit politiquement œuvrer d'abord aux côtés de la bourgeoisie révolutionnaire.
De ces quatre prédictions, seule la première s'est vérifiée. Les trois suivantes ont été contredites par les événements. La révolution allemande n'a pas triomphé et ne pouvait triompher précisément parce qu'elle est restée sous la direction de la bourgeoisie. Elle n'a pas non plus été le prélude de la révolution prolétarienne. L'expérience concrète des révolutions allemande et française de 1848 ont amené Marx et Engels à modifier radicalement leur stratégie révolutionnaire. Dans l'Adresse du Comité Central de la Ligue des Communistes écrite en mars 1850, Marx et Engels résument ainsi leur bilan de la révolution de 1848 : « Nous vous avons déjà dit, en 1848, que les bourgeois libéraux allemands allaient accéder au pouvoir et tourneraient aussitôt leur puissance nouvellement acquise contre les ouvriers. Vous avez vu comment la chose s'est faite... La bourgeoisie n'a pu atteindre ce but sans faire alliance avec le parti féodal écarté en mars et sans même, en fin de compte, abandonner de nouveau le pouvoir à ce parti féodal absolutiste... » (Marx-Engels : Oeuvres Choisies en 2 volumes, I, pp. 103-4).
Donc, la séquence historique n'a pas été : victoire de la révolution bourgeoise débouchant sur le déclenchement de la révolution prolétarienne, mais bien début de la révolution bourgeoise débouchant sur la victoire de la contre-révolution. La peur du prolétariat prenait le dessus chez la bourgeoisie, sur son désir d'en finir avec les vestiges semi-féodaux.
Marx et Engels en tirent deux conclusions stratégiques absentes du Manifeste Communiste : d'abord que le prolétariat doit se constituer en parti politique indépendant avec sa tactique particulière avant même que n'éclate la révolution bourgeoise et avant même que ne se termine le rôle « révolutionnaire » de la bourgeoisie et de la petitebourgeoisie démocratique, et ce malgré le caractère bourgeois de la révolution ; ensuite application de la stratégie dite de « révolution permanente ». C'est dans la même Adresse à la Ligue des Communistes que ce terme est utilisé pour la première fois par les fondateurs du marxisme.
On ne doit pas oublier que le Manifeste Communiste appelle les communistes à militer au sein de partis ouvriers seulement en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, pays qui sont restés en dehors de la révolution de 1848. Pour les deux pays principaux de cette révolution, la France et l'Allemagne, le Manifeste Communiste appelle explicitement les communistes à militer soit au sein du parti petit-bourgeois de Louis Blanc, soit à l'appui de la bourgeoisie (en pratique, au sein du parti démocrate petit bourgeois) sans mentionner la constitution d'un parti ouvrier indépendant dans ces pays. Mais voici le bilan de cette tactique tirée par Marx et Engels dans l'Adresse de mars 1850 : « En même temps, l'ancienne et solide organisation de la Ligue s'est sensiblement affaiblie. Un grand nombre de membres, directement engagés dans le mouvement révolutionnaire, ont cru que le temps des sociétés secrètes était passé et que l'action publique pouvait seule suffire. Certains cercles et communes ont laissé leurs relations avec le Comité Central se relâcher et s'assoupir peu à peu. Tandis que le parti démocratique, le parti de la petite-bourgeoisie, s'organisait de plus en plus en Allemagne, le parti ouvrier perdait son seul appui solide; c'est tout au plus s'il conservait, dans quelques localités, son organisation pour des lents locaux; et c'est ainsi que, dans le mouvement général, il est touché complètement sous la domination et la direction des démocrates petits-bourgeois. Il faut mettre fin à un tel état de choses; l'indépendance des ouvriers doit être rétablie ». (Marx-Engels : Oeuvres Choisies en 2 volumes, I, pp. 102-103).
A la base de ce tournant stratégique, il y avait aussi l'expérience de la lutte de classe en France, de l'insurrection de juin 1848 du prolétariat français, du heurt sanglant entre la bourgeoisie et le prolétariat au cours de la révolution, avant que celle-ci n'eût parachevé ses tâches, avant que naisse la « République démocratique » institutionalisée. De nouveau, la vie, la lutte de classe, l'expérience historique, démontraient que la bourgeoisie était devenue réactionnaire politiquement et contre-révolutionnaire, longtemps avant d'avoir parachevé sa tâche historique économique.
Nier cette « rupture » dans la pensée de Marx et d'Engels, proclamer le Marx et l'Engels de juin 1848, de 1850, de 1871, « dans la continuité politique » du paragraphe précité du Manifeste Communiste en rajoutant encore que le Lénine de L'Etat et la Révolution et de la révolution d'octobre étaient « en continuité » avec ce paragraphe, c'est transformer Marx et Lénine en de semimencheviks, sinon en des mencheviks vulgaires, c'est agir avec une désinvolture inadmissible par rapport à la véritable histoire du marxisme révolutionnaire.
Au cours de la révolution allemande de 1918-1919, un dirigeant social-démocrate de « gauche » (il ne coûte pas très cher d'être « à la gauche » d'un Noske !) écrivit une brochure intitulée « Comment perdre une révolution ». Il y opposa la position « scientifique », équilibrée, correcte, réfléchie du Manifeste Communiste, à la position insensée, pour tout dire « anarchoblanquiste », du Marx appuyant l'insurrection de juin 1848 du prolétariat parisien. Celle-ci n'avait aucune chance d'aboutir, «puisque» la révolution bourgeoisie n'était pas encore accomplie en entier, «puisque» le capitalisme n'avait pas encore «épuisé toutes ses possibilités économiques». Par conséquence, le seul résultat possible de cette insurrection «insensée», c'était celui de pousser inévitablement la bourgeoisie dans les bras de la contre-révolution. L'auteur menchevik (pardon : social-démocrate de gauche) de cette brochure n'avait pas encore compris, soixante-dix ans après les faits, que le passage de la bourgeoisie française dans le camp de la contre-révolution en France, n'était pas le résultat de «l'insurrection insensée » des prolétaires de Paris mais bien celui du mûrissement inexorable des contradictions de classe entre le Capital et le Travail, vu le développement du capitalisme, de la conscience ouvrière et du mouvement ouvrier. L'insurrection ouvrière était une réponse à cette évolution de la bourgeoisie et non sa cause. Le nom de cet avocat authentique de « l'autolimitation du prolétariat au cours de la révolution démocratique » était Edouard Bernstein. Bernstein : on connait, non ? Et quid de la logique révisionniste qui a conduit Bernstein à sa conclusion ?
LES RACINES THÉORIQUES
DES ERREURS DE DOUG JENNESS
Comment se fait-il que des camarades éduqués pendant des décennies dans la théorie et la tradition marxistes-révolutionnaires ont pu « chavirer » vers des positions profondément erronées ? Nous l'attribuons essentiellement à trois causes, toutes liées les unes aux autres, qui l'histoire du mouvement marxiste, révèlent, une fois de plus dans la terrible « dialectique objective des idées », de laquelle Doug Jenness et ceux qui partagent ses opinions ont apparemment perdu tout contrôle conscient : « Du glaubst Du schiebst und wirst geschoben », (« tu crois que tu pousses et tu es poussé ») comme l'a dit si clairement ce grand dialecticien qui s'appelait Goethe.
Tout a commencé par une mauvaise compréhension de la part des dirigeants actuels du Socialist Workers Party de la manière dont Trotsky et la IVe Internationale avaient utilisé le critère de la nationalisation des moyens de production comme critère de base de ce que l'URSS restait un Etat ouvrier, malgré la monstrueuse dictature bureaucratique qui y règne. Pour Trotsky, cette nationalisation était l'élément résiduel décisif c'est-à-dire comme il l'a dit souvent, ce qui subsistait de la révolution d'octobre. Il ne lui était, certes, jamais venu à l'esprit de réduire les conquêtes d'octobre, et encore moins la nature de la révolution d'octobre, à cette seule nationalisation, de considérer « moins importante » ou « moins décisive » la destruction du pouvoir d'Etat de la bourgeoisie ou la création du pouvoir des soviets.
Pour Trotsky, comme pour Lénine, comme pour Engels, comme pour Marx, ce qui est décisif dans une révolution sociale, c'est le passage du pouvoir d'une classe à une autre, non la suppression instantanée et intégrale d'une forme de propriété déterminée. Déjà le Manifeste Communiste dit explicitement : « Nous avons déjà vu que la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie. Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petità-petit tout le capital à la bourgeoisie pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l'Etat, c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives » (nous soulignons).
Le problème théorique nouveau, avec lequel Trotsky et tous les marxistes révolutionnaires étaient confrontés à partir des années '30, ce fut celui d'un Etat né d'une victoire de la révolution prolétarienne incontestable, Etat où le «prolétariat organisé en classe dominante» n'exerçait plus le pouvoir politique, où il ne disposait plus de la «suprématie politique», où il n'y' avait plus de démocratie prolétarienne. Pouvait-on encore parler d'un Etat ouvrier dans ces conditions, malgré la dictature de la bureaucratie ? Oui, répondait Trotsky, dans la mesure où subsistent la nationalisation des moyens de production et le monopole du commerce extérieur nés de la révolution socialiste d'octobre. Il s'agissait d'un critère nouveau pour un problème nouveau, celui de la nature de classe d'un Etat ouvrier bureaucratiquement dégénéré. Il ne s'agissait nullement d'un nouveau « critère scientifique pour la création d'un Etat ouvrier » appliqués par les marxistes à tous les Etats ouvriers. - Saisis par la volonté de « systématiser » le critère erronée pour la définition de tout Etat ouvrier - étendu déjà à pratiquement toutes les révolutions socialistes victorieuses, y compris par la négation absurde que la Commune de Paris füt une dictature du prolétariat -les dirigeants du S.W.P. qui partagent les idées actuelles du camarade Jenness ont alors commencé à reviser toute la théorie marxiste de l'Etat. Ils ont commencé à identifier « Etat » et « société », oubliant que l'Etat est, par définition marxiste même, un ensemble d'appareils, de groupes d'hommes spéciaux (avant tout, mais pas seulement, des «hommes armés») qui s'approprient l'exercice de fonctions antérieure- ment exercées par la société dans son ensemble, et ce dans l'intérêt d'une classe dominante. La nature de classe d'un Etat est déterminée par la réponse à la question : « Quels intérêts de classe sont fondamentalement servis, à l'échelle de 'histoire, par ces appareils spéciaux », et non pas : « Quelle forme de propriété est développée ou partiellement maintenue dans l'immédiat sous la domination de cet Etat ? »
L'Etat de la monarchie absolue était un Etat semi-féodal, malgré le fait que la propriété foncière semi-féodale a pu décliner ou même quasi-disparaître sous sa domination dans tel ou tel pays, à telle ou telle époque. Il n'y a pas de doute qu'en gros, cet Etat continuait à défendre les intérêts de la noblesse semi-féodale et du haut clergé, et que s'il n'avait pas existé, ou après qu'il ait été détruit par une révolution bourgeoise, le sort de ces classes sociales se serait qualitativement aggravé.
De même, l'Etat bourgeois, à l'époque du déclin du capitalisme, peut nationaliser des parties non sans importance des moyens de production (non seulement sous des régimes nationalistes-populistes dans les pays semi-coloniaux, mais aussi dans des pays impérialistes, tant sous des régimes démocratiques-parlementaires que sous des régimes autoritaires et fascistes) et cependant rester un Etat bourgeois. S'il n'existait pas, l'ampleur des nationalisations serait bien majeure, les intérêts de la bourgeoisie en tant que classe seraient frappés définitivement dans leur ensemble, et non pas partiellement et temporairement.
Cette erreur théorique est surtout grave pour les révolutionnaires des pays semi-coloniaux, qui peuvent en tirer des conclusions radicalement fausses quant à la nature de classe de certains Etats qui, à première vue, avaient ou ont nationalisé les moyens de production dans une mesure aussi large sinon plus large que l'URSS sous la NEP, et qui n'en sont pas moins restés des Etats bourgeois. Cela est démontré par toute l'évolution ultérieur. L'Egypte, l'Irak, l'Algérie, la Syrie, la RP du Congo furent de cette catégorie, et les événements confirmeront hélas que sauf bouleversements nouveaux, l'Angola, le Mozambique, le Zimbabwé, le Yemen du sud sont à classer dans la même catégorie.
Pour justifier cette révision de la théorie marxiste de l'Etat, le camarade Doug Jenness utilise un argument étrange : puisque la révolution d'octobre n'a pas « immédiatement » supprimé la propriété privée des grands moyens de production, elle aurait maintenu l'Etat bourgeois, puisque cet Etat (c'està-dire le pouvoir des soviets !) aurait « protégé » ou même « défendu » cette propriété. En d'autres termes : si vous mettez le couteau sur la gorge d'un assassin de masse fasciste qui vous a sauvagement agressé, après avoir tué de multiples personnes, mais que vous ne la lui coupez pas l'immédiatement, pour vérifier s'il n'y a pas un complice qui vous attaquera dans le dos (vous la lui coupez « seulement » après un quart d'heure), vous le « protégez », vous le « défendez », vous lui « sauvez la vie ». Le couteau coupe-gorge est le couteau qui « protège ». Quelle « logique » irrésistible !
Les bolcheviks ont proclamé dès la prise du pouvoir leur volonté de socialiser l'économie russe. Dès le 25 décembre 1917, Lénine écrit dans son article « Comment organiser la compétition » : « Les laquais des coffres-forts, les mercenaires des exploiteurs, messieurs les intellectuels bourgeois ont cherché à « effrayer » le peuple avec le socialisme, alors que c'est précisément le capitalisme qui le condamne au travail forcé, à l'existence comme dans une caserne, au travail excessif et monotone, à une vie de famine et à la misère la plus grave. Le premier pas vers l'émancipation des travailleurs de ce travail forcé, c'est la confiscation des domaines des propriétaires fonciers, l'introduction du contrôle ouvrier, la nationalisation des banques. Les pas suivants seront : la nationalisation des usines et des entreprises, la centralisation obligatoire de toute la population dans les coöpératives de consommation qui sont en même temps des coöpératives de vente, l'introduction du monopole étatique du commerce de blé et d'autres biens de premières nécessité » (CW, v. 24, pp. 289-290).
Un Etat qui proclame dès sa constitution cette intention, et qui la réalise sans la moindre nouvelle révolution ou transformation interne ; un Etat qui, quelque semaines plus tard, proclame « La patrie socialiste en danger » et qui termine cet appel du 21 février 1918 par les mots « Vive la révolution socialiste mondiale » (pp. 312-313) serait un « Etat bourgeois » dirigé par un « gouvernement de deux classes » ? Faut-il encore une fois souligner l'absurdité de telles « conclusions », qui suffiraient en ellesmêmes de condamner toute la sophistique du camarade Jenness comme étant sans valeur théorique et politique aucune ?
La troisième erreur théorique, liée aux deux précédentes, était une conception fausse parce qu'excessivement simpliste et mécaniste, de la nature de la direction d'un processus révolutionnaire aboutissant à la constitution de la dictature du prolétariat. Les camarades qui partagent les opinions du camarade Doug Jenness se sont par avance, enfermés dans une antinomie: ou bien il y a établissement de la dictature du prolétariat sous la direction d'un parti, et alors ce parti doit être un parti marxiste-révolutionnaire ; ou bien il n'y a pas de parti marxiste révolutionnaire, et alors soit il n'y a pas de dictature du prolétariat, soit celle-ci a été établie à l'insu et contre le parti dirigeant, « sous la pression des masses ».
Cette erreur a d'abord abouti à une attitude systématiquement sectaire à l'égard du PC yougoslave, chinois, vietnamien, traités faussement de « partis staliniens », ce qui aboutit par ailleurs à des retards prolongés pour admettre l'apparition de nouveaux Etats ouvriers. Y était liée une conception scholastique et dogmatique du « stalinisme » réduit à des « conceptions théoriques », hors des rapports réels avec la bureaucratie soviétique et surtout hors de la pratique politique réelle, du rôle objectif joué par ces partis dans le processus révolutionnaire de lutte de classe. Cela aboutissait aussi à une conception grossièrement spontanéiste des révolutions yougoslave, chinoise et vietnamienne, dans lesquelles le rôle de préparation et de direction du renversement du capitalisme par les PC de ces pays fut complètement nié (on retrouve encore — mais pour combien de temps? -des traces de cette conception dans l'article du camarade Doug Jenness concernant le PC chinois).
C'est en vain que pendant plus de deux décennies, nous avons systé- matiquement mis en garde les camarades dirigeant le SWP contre les dangers d'une telle position sectaire et dogmatique, qui ne peut résister à l'épreuve de l'histoire. Il n'y a pas que le blanc ou le noir, ou bien « le stalinisme contre-révolutionnaire » ou bien le « marxisme révolutionnaire ». Il y a des catégories intermédiaires. Il y a eu la Commune de Paris établie sans direction « marxiste révolutionnaire », avec une direction qui combinait marxistes (d'ailleurs minoritaires), proudhoniens, blanquistes et autres encore. Il y a eu la dictature du prolétariat établie en Hongrie en 1919, sous une direction mixte, social-démocrate de gauche/communiste. La dictature du prolétariat a été établie en Yougoslavie, en Chine, au Vietnam, à Cuba par des directions révolutionnaires pragmatiques, qui avaient une pratique révolutionnaire mais pas de théorie ou de programmes adéquats, ni pour leur propre révolution ni surtout pour la révolution mondiale.
Le fait qu'ils ont réalisé une révolution socialiste - fait infiniment plus important que l'absence d'une théorie adéquate - entraîne comme conséquence qu'il serait le sommet du sectarisme de les « appeler « contre-révolutionnaires ». Cela équivaudrait à revaloriser totalement le stalinisme que de les appeler « staliniens ». Mais le fait qu'ils n'avaient pas et n'ont pas un programme adéquat d'ensemble pour construire un monde socialiste fait qu'il est tout-à-fait déplacé de les appeler « marxistes révolutionnaires ». Ce sont des révolutionnaires pragmatiques, nous dirions des « centristes de gauche » du point de vue théorique, sans donner à ce terme une quelconque signification péjorative. Mais l'absence d'un programme correct n'est pas une petite verrue miniscule sur un visage rayonnant de beauté. C'est une faiblesse très grave, qui entraîne des conséquences pratiques négatives, et pour leur intervention dans la révolution mondiale, et pour la construction du socialisme dans leur propre pays.
La position dogmatique-sectaire fut d'abord battue en brèche par l'expérience de la révolution cubaine, puis par celle de la révolution nicaraguayienne. Restés prisonniers du simplisme « noir-ou-blanc », les camarades qui partagent les positions de Doug Jenness ont simplement renversé leurs positions à l'intérieur de l'antinomie qu'ils avaient eux-mêmes créée.
La généralisation du concept de « gouvernement ouvrier et paysan » distinct de celui de la dictature du prolétariat, y compris son extension à la révolution d'octobre 1917, est l'instrument pour « systématiser » ce renversement.
Le mot d'ordre de gouvernement des travailleurs, ou de gouvernement ouvrier et paysan, (dans les pays où les paysans sont encore une fraction significative de la population active), est un mot d'ordre transitoire utile et indispensable. C'est le couronnement de l'ensemble des revendications transitoires. Sa fonction pédagogique, propagandiste et, à certains moments, agitatoire, est d'amener les masses, à travers leur propre expérience et à partir de leur niveau de conscience donné, à poser dans les faits la question de renverser le gouvernement bourgeois, de prendre tout le pouvoir, de détruire l'Etat bourgeois. C'est pourquoi il s'agit d'un mot d'ordre éminemment algébrique, dont la forme concrète dépend d'une série de conditions qui changent de pays en pays et de conjonture en conjoncture : l'acuité de la lutte de classe ; le niveau de mobilisation des masses ; la gravité de la crise politique de la bourgeoisie; le degré (et les formes précises) d'auto-organisation des masses ; le degré de confiance qu'elles accordent encore à leurs organisations traditionnelles ; l'émergence ou non de véritables partis révolutionnaires à influence de masses fussent-ils encore largement minoritaire etc...
Mais s'il s'agit d'un mot d'ordre nécessaire, il ne s'agit pas d'une étape nécessaire du processus révolutionnaire, intermédiaire entre l'Etat bourgeois et la dictature du prolétariat. En pratique, il ne s'est réalisé ni en Russie, ni en Yougoslavie, ni au Vietnam ni, croyonsnous (mais la question est plus controversée) en Chine. Lorsqu'il se réalise comme quelque chose de distinct de la dictature du prolétariat, c'est uniquement parce que le parti (ou un des partis) dirigeant le processus révolutionnaire ne sont pas allés immédiatement jusqu'au bout de la rupture avec la bourgeoisie, comme le précise autant le Programme de Transition que les « Thèses sur la Tactique » du 4e Congrès de l'I.C. (ou bien ne peuvent pas aller à cette rupture totale immédiate, du fait de l'arriération extrême du pays).
Il s'agit évidemment de rupture politique, de rupture avec les institutions de l'Etat bourgeois et de leur destruction, non de la suppression «totale» de la propriété privée que personne de sensé n'a jamais considérée comme précondition a l'établissement de la dictature du prolétariat. Au sens littéral du mot, cette suppression « totale » n'existe aujourd'hui dans aucun pays du monde, même pas en URSS 65 ans après la révolution d'octobre, où de 6 à 8% des moyens de production et
25% de la production agricole sont encore privés.
Hier, tous ceux qui n'étaient pas trotskystes étaient des contre-révolutionnaires. Aujourd'hui, tous ceux qui ne sont pas contre-révolutionnaires sont des marxistes révolutionnaires (gageons qu'il ne prendra plus beaucoup de temps pour que Doug Jenness attribue cette qualité d'abord au PC vietnamien, puis, qui sait, au PC chinois également). Hier, s'enthousiasmer pour la révolution yougoslave, chinoise, vietnamienne victorieuse, c'était « capituler devant le stalinisme ». Aujourd'hui, exprimer le moindre critique à l'égard de la direction cubaine, nicaraguayienne, voire vietnamienne, devient « du sectarisme stérile ». Ou bien appui non-critique, ou bien rejet sectaire : les camarades qui partagent les positions de Doug Jenness ne réussissent pas à sortir de ce dilemme. La solution est pourtant simple : combiner l'appui total au processus révolutionnaire avec une critique justifiée de sa direction, chaque fois qu'elle agit de façon non conforme aux intérêts du prolétariat (« national » et « international »).
Après nous avoir accusé « d'opportunisme » par rapports aux révolutions vivantes, les camarades qui partagent les opinions de Doug Jenness nous accusent maintenant de « sectarisme » par rapport à leurs dirigeants. Les deux accusations sont fausses.
Mais la révolution mondiale formant un tout (fût-ce un tout structuré en trois secteurs ayant une profonde inter-relation entre eux), l'adaptation de plus en plus nette au pragmatisme des directions ayant dirigé les révolutions réelles depuis la deuxième guerre mondiale ne sauve guère les camarades qui par- tagent les positions de Doug Jenness du sectarisme. Elle les mène à un sectarisme croissant à l'égard de tous les secteurs de la révolution mondiale et du mouvement mondial de masse qui n'entrent pas dans le schéma simpliste du « campisme » d'Etats : sectarisme croissant à l'égard des militants de Solidarnose : sectarisme croissant à l'égard des militants de la gauche du Labour Party ; sectarisme croissant à l'égard des militants du mouvement de masse anti-guerre ; sectarisme croissant à l'égard de la gauche syndicale en lutte contre l'austérité capitaliste; sectarisme croissant à l'égard du prolétariat confrontant des gouvernements bourgeois « anti-impérialistes » etc...
La source de ce sectarisme croissant (combiné avec l'opportunisme à l'égard du courant fidéliste) est toujours la même : l'incapacité de juger un mouvement d'abord en fonction des conséquences objectives de sa pratique politique dans la lutte de classe ; substitution systématique à ce critère marxiste, matérialiste, d'un critère dogmatique-idéaliste : l'attitude des dirigeants de ce mouvement à l'égard d'une question jugée « centrale » (d'ailleurs sans justification théorique aucune) : hier la question du « stalinisme » ; aujourd'hui, la question de la « défense de PURSS » ou de « l'anti-impérialisme ».
Ce n'est pas le lieu ici d'examiner en détail la trajectoire de la révolution nicaraguayienne. Notre mouvement la déjà fait dans plusieurs documents ; il poursuivra cette tâche au XIIe Congrès Mondial. Mais une chose est certaine : rien, dans le cours réel de la révolution nicaraguayienne, ne confirme l'existence d'un « pouvoir », d'un
« gouvernement » ou d'un « Etat » de deux classes, ou pire encore, d'un gouvernement révolutionnaire détruisant l'appareil d'Etat bourgeois tout en maintenant... un Etat bourgeois.
Il peut y avoir dualité de pouvoirs entre le pouvoir de deux classes antagonistes, dans une situation où l'histoire n'a pas encore tranché la question : quelle classe, quel pouvoir a vaincu l'autre ? Il ne peut y avoir de « gouvernement de deux classes », au sens d'absence d'hégémonie soit du prolétariat, soit de la bourgeoisie.
En mystifiant celte question décisive, les camarades qui partagent les opinions de Doug Jenness s'engagent d'ailleurs, sans s'en rendre compte, dans une voie qui mène à l'apologie de quelques-unes des principales défaites des révolutions du 20e siècle. C'est exactement à l'aide de la même argumentation qu'on a justifié le cours vers la défaite en Espagne en 1936 et vers la défaite au Chili en 1973, pour ne prendre que ces deux exempleslà. S'il y a une « solution intermédiaire » entre la dictature de la bourgeoisie et la dictature du prolétariat, au niveau du pouvoir réel, dites-nous donc pourquoi des partis ouvriers ne pourraient exercer le pouvoir réel dans le cadre d'un Etat bourgeois « réellement affaibli ». Tout le léninisme s'en va par la fenêtre, malgré tous les serments de continuité...
A L'ABANDON DE LA
RÉVOLUTION POLITIQUE
ANTI-BUREAUCRATIQUE ?
Il y a trois ans, dans notre article « Les vingt-et-une erreurs théoriques des camarades Clark-FeldmanHorowitz-Waters » (daté du 15 septembre 1979, numéro spécial d'Inprécor, été 1980), nous avions prédit que les camarades dirigeants du SWP qui partagent les idées de Doug Jenness allaient consommer une rupture explicite avec la théorie de la révolution permanente. Cette évolution se précise aujourd'hui. Encore faut-il en tester les conséquences politiques pratiques qui - heureusement ! — ne sont guère encore élaborées par la direction du S.W.P.
Nous nous permettons aujourd'hui de faire une deuxième prédiction : si le camarade Doug Jenness et ses « co-penseurs » ne s'arrêtent pas à temps sur la voie révisionniste sur laquelle ils se sont engagés, ils risquent de se voir entraînés, sans s'en apercevoir, et sans le vouloir dès aujourd'hui, a un abandon graduel de la théorie marxiste de la bureaucratie soviétique, et notamment à un abandon de notre stratégie de la révolution politique anti-bureaucratique, au profit d'un pale projet de « démocratisation graduelle » de ces Etats, et encore essentiellement de « démocratisation par en haut ».
Qu'est-ce qui justifie cette prédiction ? Tout d'abord un fait fondamental de l'histoire du mouvement ouvrier international. Le mouvement communiste n'a donné naissance qu'à deux courants idéologiques fondamentaux s'étendant sur une longue période et de présence universelle : le courant stalinien et ses sous-produit et le courant marxiste-révolutionnaire, c'est-à-dire fondamentalement le courant trotskyste. Entre ces deux courants, il n'y a pas de place pour un courant durable stable, y compris « authentiquement léniniste », pour la simple raison que Lénine a cessé d'écrire en 1923. Au cours des soixante dernières années, d'innombrables phénomènes d'importance historique sont apparus, pour lesquels les œuvres de Lénine n'offrent que quelques points de référence mais pas de propositions de solutions d'ensemble, vérifiables ou falsifiables à la lumière de l'expérience. Il faut donc quelque chose de plus que les écrits de Lénine pour s'y retrouver. Mentionnons pour mémoire : la question du fascisme ; la question de la dégénérescence bureaucratique de l'URSS ; la question des rapports entre démocratie socialiste et problèmes économiques de la construction du socialisme; la question de la stratégie de pouvoir dans les pays semi-coloniaux ; la question des armes nucléaires ; la place de la gestion ouvrière dans la lutte contre la bureaucratie ; la question des liens entre le déclin du capitalisme et la stratégie vers le pouvoir des travailleurs dans les pays impérialistes etc...
Dans ces conditions, il n'est pas par hasard que, comme l'a écrit Trotsky lui-même : « On peut affirmer que tout le stalinisme, pris au niveau théorique, est issu d'une critique de la théorie de la révolution permanente telle qu'elle fut formulée en 1905» (Trois Conceptions de la Révolution russe).
« Une critique de la théorie de la révolution permanente » ; « tout le stalinisme » : que le camarade Doug Jenness et ceux qui l'approuvent, songent à la portée fatidique de cette analyse de Trotsky. Depuis 1923, dans l'histoire du mouvement communiste, dans celle du mouvement révolutionnaire, tout virage contre la nécessité de la prise et de l'exercice directe du pouvoir par le prolétariat, a toujours commencé par une attaque contre le « trotskysme » (9).
La négation de la théorie du « socialisme dans un seul pays » (c'est-à-dire la théorie selon laquelle la construction du socialisme non seulement peut et doit commencer dans chaque pays où la révolution socialiste a déjà triomphé, mais peut s'y parachever) est partie intégrante de la théorie de la révolution permanente. Or, l'inter-connexion entre révolution internationale et révolution victorieuse dans un ou plusieurs pays implique aussi une inter-connexion entre processus de bureaucratisation des Etats ouvriers et défaites de la révolution internationale, inter-connexion qui découle de la même source que la théorie de la révolution permanente : un jugement correct des relations de force entre classes sociales la veille, pendant et au lendemain de la révolution, tant au sein de pays moins développés qu'à l'échelle internationale. La même incompréhension du rôle-clé du prolétariat et de la dictature du prolétariat pour assurer la victoire de la révolution dans ces pays est à la base de l'incompréhension du rôle-clé du prolétariat pour dégager la voie vers l'élimination de l'obstacle de la dictature bureaucratique, tant sur la voie de la révolution internationale que sur celle de la construction du socialisme.
La solution, sur quelque terrain qu'on la cherche, soit économiquement, soit socialement, soit politiquement, soit culturellement, c'est toujours le renforcement du poids objectif et subjectif du prolétariat dans la révolution et dans l'Etat (ce qui est lié à un début de dépérissement de l'Etat). Extension internationale de la révolution ; industrialisation accélérée ; élargissement de la démocratie socialiste ; retour à d'authentiques soviets ; démocratie réelle au sein du parti ; pluri- partidisme soviétique : toutes ces propositions, toute cette ligne stratégique, tout ce « contre-projet » marxiste-révolutionnaire par rapport à la stratégie inspirée des intérêts matériels de la bureaucratie, a une seule et même cohérence interne : accroître qualitativement le poids et le pouvoir du prolétariat dans la société et dans l'Etat, établir, étendre, généraliser le pouvoir des conseils des travailleurs (soviets).
fut comprendre que si les révolutions socialistes victorieuses après la deuxième guerre mondiale ont pris une forme particulière, différente de celle de la révolution d'octobre, cela est dû avant tout - outre à des facteurs subjectifs et historiques — au fait fondamental que dans les pays où elles ont triomphé, le prolétariat urbain n'était pas la classe majoritaire, n'avait pas le poids suffisant pour imposer ses formes d'action et d'auto-organisation spécifiques comme hégémoniques au sein du processus révolutionnaire. Mais dans le monde d'aujourd'hui, dans tous les pays impérialistes, dans la plupart des pays dépendants semiindustrialisés et dans tous les Etats ouvriers bureaucratisés, il n'en est plus ainsi. C'est pourquoi toute révolution prolétarienne dans un grand pays et a fortiori toute révolution prolétarienne victorieuses, y compris la révolution politique antibureaucratique, débouchera sur les conseils des travailleurs, dont le pouvoir est le but unificateur de toute notre stratégie de révolution mondiale.
Voilà ce qui relie la deuxième et la troisième des trois thèses fondamentales de la théorie de la révolution permanente à la théorie de la révolution politique anti-bureaucratique, dès lors qu'une auto-réforme de la bureaucratie est exclue comme le prouve déjà par anticipation la fameuse exclamation de Staline : « Ces cadres, vous ne les éliminerez que par une guerre civile ». Lisez « bureaucrates » à la place de « cadres », et vous aurez compris l'inévitabilité de la révolution politique.
Finalement, une élimination de la dictature, du monopole du pouvoir de la bureaucratie, est impossible sans révolution, comme les événements de Pologne viennent encore de le confirmer, parce que pour la bureaucratie, ce monopole du pouvoir (« le rôle dirigeant du parti ») est la base d'énormes privilèges matériels auxquels les bureaucrates tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. La question de la révolution politique concerne aujourd'hui un tiers du genre humain, près d'un tiers du prolétariat mondial. Toute subordination de la révolution politique à de prétendues « priorités » pour la « lutte anti-impérialiste », alliée à une subordination parallèle de la défense intransigeante des intérêts propres du prolétariat des pays semi-coloniaux et dépendants à une même priorité prétendue aux objectifs anti-impérialistes, réduit plus de la moitié du prolétariat mondial à un rôle d'appoint (dans le meilleur des cas), sinon de victime, de la prétendue « lutte entre les deux camps », qui dès lors ne sont plus des camps des classes réelles, mais des camps d'Etats et de gouvernements indépendamment de leurs rapports concrets avec le prolétariat réel. L'unité du prolétariat mondial, l'union dialectique des trois secteurs de la révolution mondiale qui exprime cette unité, s'en trouvent des lors brisées. L'orientation vers la révolution mondiale réelle, qui ne peut être que cette union dialectique, est dès lors remise à des temps meilleurs, sinon aux calendes grecques (au moment où l'impérialisme aura été vaincu ? Comment ? Sans victoire du prolétariat international ?). En abandonnant la théorie et la pratique de la révolution permanente, c'est la seule voie de rechange qui reste ouverte.
Le problème est-il peut-être simplement celui d'une « adaptation de langage » pour « faciliter le dialogue » avec les camarades castristes et sandinistes ? Après tout, « Etats ouvriers », « Etats ouvriers bureaucratiquement déformés », « Etats ouvriers bureaucratiquement dégénérés », « Etats ouvriers bureaucratisés », c'est un « jargon sectaire », un chat n'y retrouverait pas ses petits. Pourquoi ne pas plutôt utiliser « le langage courant, « un langage commun » avec les nouvelles avants-gardes révolutionnaires et parler carrément d'Etats « socialistes », quitte à préciser toujours immédiatement qu'il y a la bureaucratie etc. etc.
Mais justement, la révision de la théorie de la révolution permanente avait, elle aussi, commencé par une simple changement de formules. Puis venait la révision du contenu, le tout se terminant par un rejet de la formule et du contenu. C'est un précédent qui prête à réflexion.
En outre, la possibilité d'une regénérescence des Partis Communistes est déjà soulevée, fût-ce (pour le moment) seulement pour l'Amérique Centrale. Mais pourquoi s'arrêter si rapidement ? Que se passera-t-il dans le reste de l'Amérique Latine ? Que se passera-t-il avec les Partis Communistes d'Afrique (d'aucuns projettent déjà que l'A.N.C. d'Afrique du Sud, notoirement dirigé par le PC, est en train de devenir une « direction révolutionnaire) ? Et avec les PC de certains pays arabes? Avec le PC vietnamien ? Avec le PC d'Irlande du Nord ? Ne sommes-nous pas en train d'évoluer vers la possibilité d'une regénérescence (« démocratisation ») des PC au pouvoir en Europe orientale également ?
S'agit-il de spéculations vaines et calomniatrices ? Espérons-le. Mais notons quand-même que The Militant du 1 octobre 1982 contenait le passage suivant écrit par la camarade Ellen Kratka : « Beaucoup (d'ouvriers) savent qu'une lutte se déroule dans le monde entre deux systèmes économiques, le capitalisme et le socialisme ».
Ainsi, ou suppose qu'un « système économique socialiste » existe déjà, même si c'est un «socialisme» avec une économie monétaire, un large secteur de marchandises, le travail salarié et beaucoup d'autres « beautés » telle une énorme et croissante inégalité sociale « socialiste », le licenciement « socialiste », l'interdiction « socialiste » des grèves, la censure « socialiste » d'idées et de publications communistes, l'internement « socialiste » d'opposants dans des asiles psychiatriques etc. etc.
Peut-être s'agit-il d'un simple écart de plume sans lendemain ? De nouveau : espérons-le. Mais notons quand-même que c'est le camarade Doug Jenness lui-même qui est rédacteur-en-chef de The Militant. Il nous a habitués jusqu'ici à plus de « vigilance léniniste ».
Si nous provoquons ainsi le camarade Doug Jenness, ce n'est ni par hostilité ni par un souci de dessiner le diable sur le mur, comme le dit un proverbe allemand
C'est parce que nous croyons qu'il est du devoir de la IVe Internationale, de tous les cadres et militants marxistes révolutionnaires, de tirer un signal d'alarme, d'avertir franchement qu'à leurs yeux, une égratignure risque de se gangréner. Notre polémique n'a qu'un seul but : sauver le Socialist Workers Party pour le marxisme révolutionnaire, pour la révolution américaine, pour la révolution mondiale. Mais il ne sera sauvé que s'il arrête à temps la marche de certains de ses dirigeants vers une rupture avec le trotskysme. Et que le « monde extérieur » qui nous regarde et nous observe juge bien ainsi l'évolution de Doug Jenness et de ceux qui pensent comme lui, voilà ce qui ressort de la citation suivante de l'hebdomadaire américain jadis pro-stalinien et toujours antitrotskyste The Guardian : « Le SWP jette discrètement par-dessus bord une partie de son héritage trotskyste ». 1 décembre 1982 Ernest Mandel
Notes : (1) Elle a paru dans Inprecor n° 120, 8 mars 1982. (2) « Le prolétariat international ébranle le capital de deux manières : en transformant le capital octobriste en capital démocratique, et en le transplantant chez les sauvages - en chassant le capital octobriste de chez lui. Cela élargit la base du capital et le rapproche de sa mort. En Europe occidentale, il n'y a déjà presque plus de capital octobriste, presque tout le capital est démocratique. Le capital octobriste a émigré d'Angleterre et de France vers la Russie et l'Asie. La révolution russe et les révolutions en Asie sont la lutte pour chasser le capital octobriste vier 1911, p. 14, Lénine, Briefe 1910-1914, Dietz-Verlag, Berlin, 1967). et le remplacer par le capital démocratique » (lettre de Lénine à Gorki du 3 jan(3) E. Mandel : « Nature et perspectives de la Révolution russe » qui a paru dans
Inprecor n° 120, 8 mars 1982. (4) Ce chiffre est donné dans la très officielle « Histoire de /'URSS » d'Aragon, tome I, p. 51. Liebman mentionne trois voix en faveur des Thèses de Lénine. (5) Le premier document programmatique de l'Opposition de Gauche Internationale, dont la Ligue Communiste d'Amérique, dirigée par James P. Cannon était partie intégrante, affirme : « Rejet de la formule « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie » comme régime spécial différent de la dictature du prolétariat entraînant derrière lui les masses paysannes et, en général, les masses opprimées. Rejet de la théorie antimarxiste de la transformation pacifique de la dictature démocratique en dictature socialiste » (« L'Opposition de Gauche internationale, ses tâches, ses méthodes », février 1933, dans : Les Congrès de la IVe Internationale, tome 1, p. 62). (6) Cfr. Lénine Collected Works tome 11, l'article « La crise du menchevisme » peuvent s'arrêter. A-t-il prouvé cela ? Non. Il n'a pas du tout tenu compte du datant de décembre 1906 : « Larine affirme que les troubles à la campagne ne rôle de la bourgeoisie paysanne, qui est systématiquement corrompue par le gouvernement. Il a accordé peu d'attention au fait que les « soulagements » obtenus par la paysannerie... intensifient la rupture de la population rurale entre de riches contre-révolutionnaires et la masse des pauvres ».
(7) A l'époque, voulant à tout prix défendre la théorie erronée de Mao Tse-Toung sur la « démocratie nouvelle », le PC chinois s'est obstiné à nier ce qu'il a fait en 1949, à savoir établir la dictature du prolétariat s'appuyant sur la paysannerie. Par la suite, il a rectifié sa position théorique et affirme maintenant que dès octobre 1949, la dictature du prolétariat existait en R.P. de Chine (voir par ratuis du aure du profitain onien Nationd Chine frir, exemple les statuts du PC adoptés à son 1lème Congrès National d'août 1977, qui disent : « I/ (Mao) a dirigé notre armée et notre peuple à la victoire totale dans la révolution de la nouvelle démocratie et dans la fondation de la République
Populaire de Chine, un état de la dictature du prolétariat »). (8) « Le contenu de notre révolution, qui ne pouvait dépasser, à l'époque de la colonie, les limites d'un mouvement national libérateur basé sur les principes libéraux du siècle dernier, devait nécessairement dériver, en vertu du développement capitaliste dans notre pays et de l'apparition de la classe ouvrière, vers une révolution également sociale. A la tâche de libérer la nation de la domination impérialiste, s'unissait inévitablement, à présent, celle de liquider l'exploitation de l'homme par l'homme dans notre société. Ces deux objectifs faisaient déjà partie intégrante de notre processus historique, étant donné que le système capitaliste qui nous opprimait de l'extérieur comme nation nous opprimait et nous exploitait à l'intérieur comme travailleurs et étant donné que les forces sociales qui pouvaient libérer intérieurement le pays de l'oppression, autrement dit les travailleurs eux-mêmes, étaient les seules forces qui, sur le plan extérieur, pouvaient nous soutenir contre la puissance impérialiste qui opprimait la nation ».
(Fidel Castro : « Bilan de la révolution cubaine - Rapport au Premier Congrès du
Parti Communiste Cubain de décembre 1975 - Paris, Maspero, 1976, pp. 17-18.
Nous soulignons). (9) Ajoutons que presque tous les arguments que Doug Jenness utilise contre le camarade Trotsky proviennent en ligne droite de la polémique des épigones thermidoriens de 1923-1928, de la polémique de néo-staliniens comme Mavrakis
(Du Trotskysme) ou se retrouvent dans le pamphlet de la bureaucratie soviétique de M. Basmanov, Contemporary Trotskyism : Its anti-revolutionary nature,
Moscow 1972, Progress Publishers. (10) La nature non-marxiste du « campisme » se révèle le plus nettement dans l'appréciation de la RP de Chine. D'aucuns l'ont même appelé « pays fasciste » ou « gouvernement fasciste », lors du conflit militaire entre ce pays et le Vietnam. La Chine était devenue « hégémonique », « réactionnaire », voire « impérialiste » pour les thurérifaires du « campisme ». Or, les rapports de production en Chine, et la nature de son Etat, sont identiques à ceux de l'URSS. Est-ce l'alignement - conjoncturel - d'un Etat dans le jeu diplomatique qui déterminerait sa nature sociale ? N'est-ce pas la méthode erronée appliquée par les hachmanistes à l'époque du pace Hitler-Staline ?