Documents de la IVe Internationale

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La revue › 3e série n° 10

Relève de la garde au Kremlin

Quatrième Internationale, 3e série n° 10 · janvier-février-mars 1983 · p. 3-15 · 4 870 mots

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La mort de Brejnev et son remplacement par Andropov à la tête de la bureaucratie soviétique semblent être placés sous le signe de la stabilité. La succession de Staline donna lieu à des conflits aigus. Elle n'aboutit qu'après un interlude de plusieurs années à la domination de Khrouchtchev. Khrouchtchev ne resta pas au pouvoir jusqu'à la fin de sa vie mais fut renversé par une camarilla aux contours non encore précisés jusqu'à ce jour. Brejnev au contraire mourut d'une mort paisible ; sa succession fut assurée en 24 heures.

Pour le moment, les « Kremlinologues » s'en donnent à cœur joie. S'agit-il d'une stabilité seulement apparente ? Nul ne sait si le pouvoir d'Andropov est vraiment comparable à celui de Brejnev ou de Khrouchtchev, aux faîtes de leurs carrières, sans parler de celui de Staline. Y a-t-il ou non une troika installée, composée d'Andropov, de son rival Tchernenko et du chef du gouvernement

Tikhonov, comparable à la troika Brejnev-Kossyguine-Podgorny, puis Brejnev-Kossyguine-Souslov, qui gouverna longtemps l'URSS avant que Brejnev n'accédât aux pleins pouvoirs ? Le pâle Brejnev fut-il d'ailleurs jamais détenteur de véritables pleins pouvoirs, ou ne fut-il pas plutôt un primus inter pares, tout au long de l'exercice de la fonction de premier secrétaire du CC du PCUS ? Andropov, dont la personnalité semble incontestablement plus forte que celle de Brejnev, se contenterait-il de la continuité de pareil rôle ? N'estil pas rongé par des ambitions plus audacieuses, ce qui risque de l'entraîner vers des conflits plus aigus avec ses pairs ?

Ces questions n'ont que peu d'intérêt, si elles reflètent de simples spéculations concernant la destinée personnelle de tel ou tel représentant de la bureaucratie. En revanche, elles deviennent plus significatives si elles sont placées dans le contexte de conflits interbureaucratiques reflétant les contradictions sociales et la crise profonde qui ronge aujourd'hui la société soviétique. Dans ce cas, la réponse est d'ailleurs claire. Ce qui apparaît comme stabilité est en réalité immobilisme. L'immobilisme, dont la gérontocratie est l'expression et non la cause (le « jeune successeur » Andropov a lui-même 68 ans !), reflète à la fois la fin de vagues successives de purges (1934-1953) et l'incapacité des différentes fractions de la bureaucratie à imposer, l'une contre l'autre, des solutions à la crise structurelle dont souffre la société soviétique.

Cette paralysie reflète à son tour l'impuissance de l'aile technocratique de la bureaucratie à briser la résistance d'autres appareils bureaucratiques ainsi que sa peur de l'opposition ouvrière au démantèlement du plan et du plein-emploi; l'impuissance de l'appareil d'Etat à en revenir au fonctionnement purement despotique de l'administration typique de l'époque stalinienne ; l'incapacité de la classe ouvrière à sortir pour le moment de son atomisation qui fait que sa résistance anti-bureaucratique reste purement passive et essentiellement privée. Mais si l'on veut faire la synthèse de ces traits marquants de la crise politique en URSS - qui a d'autres expressions prononcées dans la domaine des nationalités et dans celui de la paysannerie et de l'intelligentsia - on ne peut conclure qu'à une lente mais constante érosion du contrôle quasi-total que la bureaucratie avait établi sur tous les aspects de vie sociale collective à l'apogée de l'ère stalinienne. Ce contrôle total n'existe plus. La « mini-société », c'est-à-dire les milieux sociaux où règne la confiance réciproque entre en ébulition. Elle est critique, rétive à être embrigadée par la dictature, même si cette opposition ne se manifeste pas encore sur grande échelle, activement.

Dans ce sens, l'effort de la bureaucratie pour éviter toute crise, voire tout delai dans la succession de Brejnev, loin d'être la preuve d'une stabilité de régime finalement assurée, est à la mesure de son inquiétude et du sentiment croissant d'instabilité qu'elle ressent. Le fait que le nouveau maître du Kremlin soit l'ancien chef du K.G.B. pendant une longue période est symbolique de la même inquiétude. La fin de Brejnev, c'est en même temps la fin d'un certain immobilisme. Et le fait même qu'Andropov doive s'efforcer de réaliser des réformes, y compris par une chirurgie non simplement esthétique, ressort de la même inquiétude. L'apparence de stabilité deviendra rapidement caduque et implique en même temps des risques réels pour ce protagoniste du « changement dans la continuité ».

II

La manifestation la plus nette de la crise structurelle qui frappe la société soviétique - société de transition entre le capitalisme et le socialisme, « gelée » à un niveau déterminé de cette transition par la dictature totalitaire de la bureaucratie, et incapable d'avancer plus loin sur la voie du socialisme sans une véritable révolution politique, c'est-à-dire sans le renversement de cette dictature et l'exercice direct du pouvoir dans l'Etat et dans l'économie par des conseils de travailleurs démocratiquement élus et centralisés — c'est le ralentissement constant de la croissance économique depuis près de deux décennies. La baisse du taux moyen de croissance de quatre plans quinquennaux successifs y compris le plan quinquennal courant 1981-1985, tant des taux prévus que des taux réalisés, en est l'expression concentrée.

La cause première de ce ralentissement est à son tour fort simple : la bureaucratie n'a pas réussi à reconvertir l'économie soviétique d'un modèle d'industrialisation (de croissance) extensive vers un modèle d'industrialisation (de croissance) intensive. Les réserves quasi illimitées d'antan de main-d'œuvre, de matières premières, de terres fertiles ou semi-fertiles, ont progressivement disparu. De ce fait, tout nouveau « bond en avant » de l'économie est de plus en plus exclusivement fonction de progrès spectaculaires de la productivité du travail et du rendement des investissements.

Mais la gestion bureaucratique est incapable de stimuler effectivement l'intérêt à ce progrès de la part de l'immense masse des producteurs industriels et agricoles. Plus que jamais, le seul « intéressement matériel » sur laquelle elle peut s'appuyer est celui des bureaucrates eux-mêmes, avant tout des bureaucrates dirigeant l'économie « sur le tas » (dans les entreprises).

Seulement voilà : cet « intéressement matériel » est lui-même source d'immenses gaspillages, a tendance à saper structurellement la planification et se heurte constamment à l'indifférence des travailleurs à l'égard de l'effort de production. Il a donc tendance à « contourner » cette resistance passive des travailleurs par un recours de plus en plus démesuré aux machines, à l'investissement. De là un rendement décroissant des investissements supplémentaires (de plus en plus lourds, de plus en plus inachevés, de plus en plus « immobilisés »), une augmentation croissante du rapport « investissements supplémentaires/revenus national supplémentaire » donc, à taux d'investissement plus ou moins stable, un taux de croissance sans cesse déclinant de l'économie. Et le taux d'investissement reste forcément stable du fait de la pression croissante des consommateurs, tant ouvriers que paysans, sans parler des bureaucrates et des intellectuels, en faveur de l'élévation de leur niveau de vie.

La crise structurelle de l'économie soviétique est donc une crise de la gestion bureaucratique. Seule la gestion ouvrière démocratiquement centralisée (planifiée) peut mobiliser le potentiel créateur du prolétariat soviétique, qui possède une qualification élevée. Seule la démocratie socialiste pluraliste, avec liberté pour la masse des producteurs/consommateurs de choisir consciemment entre différentes d'options du plan, entre différents faisceaux cohérents de priorités, peut rendre crédible et efficace la planification socialiste. Seul le contrôle de la masse des travailleurs sur toutes les phases successives de l'exécution du plan, leur libre accès aux moyens de diffusion massive (télévision, radio, presse quotidienne et hebdomadaire, publications spécialisées, journaux d'entreprises) peut supprimer une grande partie des gaspillages, des vols et de la corruption qui sont devenus un véritable cancer de la société soviétique. Toute promesse d'en finir avec ce gaspillage et avec cette corruption par la répression ou par des mesures administratives, est absolument fallacieuse. Elle est en plus hypocrite et cynique, quand elle émane des couches les plus privilégiées de la bureaucratie, comme c'est le cas d'Andropov lui-même.

Mais auto-gestion démocratiquement centralisée, démocratie socialiste pluraliste, contrôle public des masses sur toutes les opérations économiques, libre accès des masses aux mass média, tout cela implique la révélation et la suppression quasi-instantanées, de tous les privilèges matériels de la bureaucraties qui sont immenses, ce à quoi celle-ci reste irrévocablement opposée. C'est là et nulle part ailleurs que réside l'origine de son acharnement à s'accrocher au monopole de pouvoir politique, au principe du « rôle dirigeant du parti » interprété comme dogme du « parti unique », au refus de toute organisation ou représentation autonome, c'est-à-dire vraiment librement élue, et indépendante de l'état des travailleurs, de son attachement à la censure, à la répression systématique et sévère, de tous les « dissidents » même les plus timides et les plus marginaux, y compris par des moyens barbares et ignobles comme l'internement dans les ailes psychiatriques. Tout cela ne sert pas « la défense de l'URSS contre l'impérialisme » ou la « lutte contre la restauration du capitalisme ». Bien au contraire : cela affaiblit cette défense. Tout cela sert principalement sinon exclusivement la défense des privilèges de la bureaucratie contre le prolétariat.

La crise structurelle de l'économie soviétique, elle-même reflet d'une crise sociale plus profonde, n'est donc pas identique ou même analogue à la crise de l'économie capitaliste. Elle n'a rien à voir avec une crise de surproduction de marchandises, ou avec une crise de pléthore de capitaux dont une fraction croissante n'obtient plus le profit moyen. Elle ne s'exprime ni par une chute brutale des prix et des revenus, ni par une hausse brutale du chômage. Elle n'est pas non plus le produit de la crise capitaliste internationale, le résultat d'une réduction des débouchés de l'économie soviétique dans les pays capitalistes et des crédits qu'elle était capable d'obtenir du capital international dans la période des « vaches grasses ». La preuve, c'est qu'elle est antérieure à la crise capitaliste actuelle, et certainement antérieure aux récessions de 1980-1982, de 1974-75 et de 1970-71. Elle persiste à travers les fluctuations en sens divers du commerce Est-Ouest, d'abord marqué par une stagnation relative, puis par une remontée spectaculaire, puis par un blocage brutal, demain sans doute de nouveau par une reprise modeste.

Mais dire que la crise structurelle de l'économie soviétique est spécifique, qu'elle n'est ni identique à la crise capitaliste ni le produit de celle-ci, c'est une chose. Prétendre qu'elle en est totalement indépendante, c'est autre chose. L'économie soviétique n'est pas régie par la loi de valeur, ni dominée par le marché mondial ; sinon, elle n'aurait jamais pu devenir la deuxième économie du monde, étant largement sous-développée en 1917. Mais elle n'est pas indépendante du marché mondial, et elle reste influencée par la loi de la valeur, par la voie d'une imbrication particulière entre l'économie capitaliste internationale et celle des pays du COMECON d'une part, entre le secteur planifié (étatisé) et le secteur non-planifié en URSS même d'autre part.

De ce fait, aussi bien la crise capitaliste internationale que la manière dont le bourgeoisie internationale a réagi à cette crise, ont incontestablement aggravé la crise sociale et économique dans les Etats ouvriers. Et le fait que la bureaucratie qui règne dans presque tous ces Etats s'est enfoncée aveuglement dans cette crise, qu'elle ne l'avait pas prévue, qu'elle ne s'y était pas préparée, qu'elle s'était même obstinée à en nier l'inévitabilité et à l'enjoliver au début comme beaucoup moins grave et moins profonde qu'elle ne le fût en réalité, a évidemment aggravé les répercussions de la crise capitaliste sur la crise spécifique des sociétés de transition bureaucratisées.

L'effet principal de la baisse du taux de croissance de l'économie soviétique, c'est qu'elle réduit les marges de manœuvres du Kremlin dans le choix des priorités. Lorsque le taux de croissance est de 5%, on peut à la fois augmenter, année après année, le fonds d'investissements, le fonds de consommation des producteurs (salaires directs et indirects) et le fonds des dépenses improductives (dépenses administratives et militaires, privilèges de la bureaucratie, revenus du secteur des intermédiaires privés). Lorsque le taux de croissance est de 2,5%, cela devient de plus en plus difficile ; au moins un de ces fonds risque de stagner. Lorsque le taux de croissance tombe vers 1% ou vers zéro, cela devient manifestement impossible. Au moins deux sinon tous les trois de ces fonds doivent stagner ou baisser. Si l'un d'eux continue à croître, ce sera au prix d'une baisse accentuée des deux autres, ce qui finira d'ailleurs par s'exprimer tôt ou tard par une baisse du troisième fonds également.

Or, les effets de la crise capitaliste internationale et surtout de la politique internationale d'austértié et de remilitarisation du Capital international sur la société soviétique aggravent considérablement les dilemmes déchirants avec lesquels la bureaucratie est confrontée en fonction des effets de sa crise spécifique. L'économie soviétique souffre d'une pénurie aigue de fourrages et de produits d'élevage. En 1982, elle a dû importer plus d'un quart (près d'un tiers) de ses besoins courants de céréales: 50 millions de t. (60 millions de tonnes de produits alimentaires de base). Elle est obligée d'importer constamment, à jet continu, la technologie impérialiste. Mais en même temps, la crise capitaliste réduit de manière relative voire absolue les possibilités d'exportations de l'URSS dans les pays impérialistes qui devraient fournir les ressources en devises nécessaires à l'importation de vivres et de technologies de pointe (la pénurie croissante de matières premières soviétiques à l'exception du gaz naturel, de l'or et des diamants, joue dans le même sens).

Simultanément, les mesures aggressives de l'impérialisme (course aux armements, passage à un niveau supérieur de l'armement nucléaire, blocus etc...) accentuent encore les charges courantes pesant sur la croissance soviétique et rendent les choix du Kremlin encore plus déchirants. Il faut par ailleurs intégrer dans l'analyse deux éléments politiques importants.

D'une part, sous Khrouchtchev comme sous Brejnev, l'élévation lente mais constante du niveau de vie des consommateurs soviétiques a été l'orientation principale de la bureaucratie pour éviter les explosions politiques massives. Ce choix n'est pas, en URSS, avant tout le produit de la « pression impérialiste » ; il représente une option délibérée de la bureaucratie règnante. Avec sa grossièreté habituelle, Krouchtchev l'a appelé « communisme du goulash ». Laissons de côté le fait que les prédictions du Kremlin sur le « rattrapage » des USA en 1970 voire en 1980 se sont avérées absolument illusoires, et sont tacitement tombées dans les oubliettes. Le véritable problème pour Andropov, c'est que les masses soviétiques s'impatientent devant l'interruption de cette progression, et que dans l'état actuel des choses, cette progression est difficile, voire impossible, à reprendre. De là la crainte point infondée de tensions sociales croissantes en URSS, d'un mécontentement de masse qui commencera à se manifester publiquement et collectivement, fût-ce encore de manière sporadique, occasionnelle et fragmentée. Ensuite, Ensuite, le nationalisme grand-russe (à peine camouflé sous forme de chauvinisme « soviétique ») est un des piliers idéologiques de la bureaucratie. Le culte de l'armée a atteint une ampleur inconnue même sous Staline, au lendemain de la 2e guerre mondiale. Des livres d'inspiration panslaviste, pro-tsariste et franchement militariste sont approuvés par la censure et publiés, alors que la moindre déviation de la doctrine officielle du fait d'auteurs communistes, marxistes, socialistes, est impitoyablement réprimée.

Illustration spectaculaire de ce poids accru du chauvinisme et du militarisme au sein de la société soviétique : lors de la réunion du Plénum du Comité Central du PLUS célébrant le 60º anniversaire de la création de l'Union soviétique en 1923, des détachements armés des forces militaires de l'URSS ont été symboliquement et triomphalement introduits en pleine séance du Comité Central, sous les applaudissements frénétiques des assistants (avaient-ils bien le choix, les pauvres ?).

Or, une caste dominante, et surtout les dirigeants de cette caste dominante, qui s'appuyent avec tant d'ostentation sur leur puissance militaire nationale, risquent de perdre la face quand leurs sujets s'aperçoivent qu'ils ne survivent que grâce à l'importation de la nourriture quotidienne en provenance de « l'ennemi principal », et que malgré tous les discours triomphalistes, la dépendance par rapport à cette importation s'accentue d'année en année. Il ne faut pas sousestimer l'effet désastreux de cette situation sur la conscience des masses, voire sur le moral de l'armée. Brejnev avait fini par le comprendre. Il en avait fait un des thèmes principaux de ses derniers discours d'orientation générale, celui devant le C.C. du 24 mai 1982, et celui du C.C. de novembre 1981. Andropov ne pourra pas ne pas agir dans le même sens.

IV

C'est pourquoi une des options qui se présentent à Andropov est celle d'une réforme assez radicale de l'agriculture. Elle pourrait avancer sur deux rails.

Le rayon d'action des lopins privés pourrait être élargi. Il ne faut pas oublier que ces lopins témoignent d'une vitalité étonnante et d'un rendement sans commune mesure avec celui des kolkhozes. Sur à peine 3% de la surface utile des terres soviétiques, le travail privé fournit encore entre 20 et 25% du produit agricole de l'URSS. Si la liberté d'action des paysans sur les lopins privés est étendue surtout en matière d'élevage ; si pour toute cette production supplémentaire l'accès au marché libre est assuré, l'approvisionnement en produits d'élevage des consommateurs soviétiques peut être amélioré.

Mais pour éviter que cette liberté accrue du travail agricole privé ne détourne encore davantage le travail du paysan soviétique de celui au sein du kolkhoze, une deuxième réforme plus importante pourrait être associée à la première : accorder une liberté d'action plus grande aux kolkhozes eux-mêmes, à la hongroise.

Le modèle hongrois, dont la réussite temporaire est incontestable, contrairement au modèle polonais, ne s'appuye pas sur un retour essentiel à l'agriculture privée, mais sur une autonomie quasi-totale de l'agriculture coöpérative. L'avantage de ce modèle, c'est qu'il permet l'utilisation de techniques de production modernes, de machines agricoles et d'engrais technologiquement développés, sans immobilisations ni gaspillages successifs, puisque les coopératives hongroises travaillent pour leur propre compte et que toute augmentation de production leur profite directement sans écrémage excessif par l'Etat.

Si l'ère Brejnev est caractérisée par l'immobilisme quant aux « grandes » options, si elle n'a pas été marquée par de « grandes » reformes, elle a cependant comporté des changements notables tant quant aux conditions de logement et de consommation dans les villes que quant à la situation sociale à la campagne. La distance entre le niveau de vie des producteurs à la ville et à la campagne, tout en restant prononcée, s'est rétrécie. Le statut du kolkhozien s'est progressivement rapproché de celui des salariés, notamment par l'introduction des retraites et de l'assurance-santé à la campagne, fût-ce à un niveau modeste. De ce fait, la pression en faveur de l'appropriation privée de la terre dépérit progressivement dans le village soviétique. Et du même fait, une réponse positive des kolkhoziens à l'introduction de véritables stimulants matériels collectifs pour l'augmentation de la production kolkhozienne n'est pas du tout exclue. L'avantage de ces deux réformes, c'est qu'elles pourraient sinon éliminer du moins réduire une des sources principales de tensions de la société soviétique : la crise d'approvisionnement en vivres de qualité, et ce sans menacer dans l'immédiat les structures générales de l'économie et de la domination bureaucratique. Pour cette raison, et pour ne pas s'engager dans la longue négociation difficile avec l'impérialisme d'un troisième accord sur la limitation de la course aux armements avec le handicap d'une dépendance de longue durée de l'importation de céréales en provenance des pays occidentaux (1), l'équipe Andropov est sans doute séduite par la perspective d'expérimenter des réformes profondes avant tout dans le domaine de l'agriculture. Certes, ces réformes sont plus difficiles à introduire en URSS qu'en Hongrie, vu l'étendue du pays et la diversité de milieu naturel (climat, fertilité du sol, problèmes de stockage et de transports, etc.). En outre, le poids plus grand des fermes d'Etat (sovkhozes) dans l'agriculture soviétique pose des problèmes que Kadar n'avait pas à affronter. En outre, ces réformes créeraient à la longue de nouveaux et graves déséquilibres supplémentaires dans l'économie et dans la société. Elles augmenteraient l'inégalité sociale, tant à la campagne qu'à la ville. Elles auraient de nombreuses retombées dans le domaine du commerce, de l'artisanat, de l'industrie légère. Elles accentueraient les pressions de l'aile technocratique de la bureaucratie pour accorder aux entreprises industrielles des libertés analogues à celles accordées aux kolkhozes. Mais Andropov peut penser qu'à chaque jour suffit sa peine, et qu'il faut d'abord œuvrer au plus pressé... quelles que soient les effets imprévus de telles réformes.

Par contre dans le domaine de l'industrie, Andropov fera sans doute preuve d'une plus grande prudence. Si les ouvriers sont déjà mécontents en tant que consommateurs, il hésitera avant de les provoquer en tant que producteurs en réintroduisant licenciements et chômage. Si les équilibres entre les différents groupes d'intérêts (sectoriels, fonctionnels, locaux) de la bureaucratie sont de plus en plus délicats et complexes, à la merci du moindre choc, point n'est besoin d'un tremblement de terre à la hongroise ou à la polonaise pour les faire voler en éclats. Sur le papier, Andropov peut « réformer » beaucoup d'aspects de la gestion industrielle. En pratique, les choses ne bougeront pas beaucoup plus à ce propos qu'après les réformes Liberman des années '60 et les réformes Kossyguine des années '70.

V

A quoi faut-il s'attendre dans le domaine de la politique internationale de la bureaucratie soviétique, sous la direction Andropov ? La formule qui convient le mieux est encore une fois celle du « changement dans la continuité », véritable résumé du discoursprogramme du même Andropov devant le Comité Central du PCUS.

La bureaucratie soviétique avait pu profiter de la paralysie politico-militaire temporaire de l'impérialisme pendant les années 1975-79, après sa défaite en Indochine et ses conséquences politiques intérieures aux Etats-Unis, pour améliorer les rapports de forces en sa faveur, surtout en Afrique (Ethiopie, Angola, Mozambique). L'impérialisme a dû assister pratiquement passif à la chute de quelques-uns de ses « relais » préférés, avant tout le shah d'Iran au Moyen-Orient et le dictature de Somoza au Nicaragua. Le Kremlin en a incontestablement profité.

Aujourd'hui, cette passivité temporaire est terminée. L'impérialisme est engagé dans une vigoureuse contre-offensive, visant avant tout la révolution arabe, africaine et centre-américaine, exerçant une énorme pression (directe et indirecte par le biais de la relance de la course aux armements) sur le Kremlin pour qu'il cesse toute aide aux révolutions en cours dans certains zônes du tiers-monde - dans d'autres zônes, il ne l'a évidemment jamais accordée. La Palestine, le Liban, le Sud-Yemen, la Namibie, l'Angola, (Ethiopie, le Mozambique, le Nicaragua, le Salvador, le Guatemala, l'Iran, voire Cuba, sont, sous des formes diverses, dans le colimateur de cette riposte contre-révolutionnaire de l'impérialisme et de ses agents et relais locaux et régionaux, avec des résultats d'ailleurs différents de pays en pays et de moment à moment, et non toute couronnée de succès, loin s'en faut.

Dans ces conditions, la variante la plus probable, c'est que le Kremlin abandonne ses opérations plus audacieuses de l'époque 1975-1979, et se replie sur une application plus mécanique et unilatérale de sa stratégie dite « de coexistence pacifique », c'est-à-dire du gel du partage du monde selon la ligne de démarcation actuelle entre les pays capitalistes et les pays où le capitalisme a été renversé, de l'abandon de toute aide sur une échelle importante aux révolutions coloniales qu'il a aidées ces dernières années. Ce sera le contenu réel des négociations Andropov-Reagan, qui en apparence portent seulement sur le « contrôle » (pas l'abandon évidemment) de la course aux armements, mais qui impliqueront aussi l'Afghanistan, l'Amérique centrale, le Liban/la Cisjordanie voire la Syrie, ainsi que l'Afrique de l'Angola à la Namibie.

Le but de Washington, c'est d'amener le Kremlin à abandonner toute aide à ces révolutions en cours, en échange d'un accord sur la course aux armements, d'un assouplissement du blocus partiel de l'économie soviétique par l'impérialisme, d'un accès majeur de l'économie soviétique et de celle du Comecon aux crédits occidentaux (c'est-à-dire, conjointement, de l'ouverture de débouchés supplémentaires dans les Etats ouvriers pour l'économie capitaliste en crise). Qu'au cours des marchandages avec l'impérialisme visant ce but, le Kremlin soit prêt à faire un long bout de chemin dans la voie désirée par Paris, Londres, Bonn et Tokyo et dans laquelle Washington s'engage finalement, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, même s'il combine et camoufle ce repli avec des mesures initiales d'accroissement de dépenses militaires et de « normalisation » au sein des pays du pact de Varsovie.

Mais de là à conclure qu'avec l'aide du Kremlin l'impérialisme puisse effectivement arriver à son but d'étouffer la phase de la révolution coloniale postérieure à la victoire de la révolution indochinoise, ce serait une erreur d'analyse irresponsable pour les révolutionnaires. Le degré de contrôle du Kremlin et de ses agents sur le mouvement de masse, y compris celui des pays où des révolutions sont en cours, est bien moindre qu'au cours des décennies précédentes. Et, ne l'oublions pas, même au cours de ces décennies, diverses révolutions ont triomphé sans un engagement préalable du Kremlin de leur côté (autre chose est l'aide postérieure à leur victoire). L'impérialisme est plus faible et non pas plus Jori qu à cette époque. La gravité de sa propre crise économique sociale, politique, limite l'ampleur de ses interventions contre-révolutionnaires dans l'immédiat. C'est dire que la partie est complexe, qu'elle est loin d'être jouée, que l'impérialisme et la bureaucratie ne sont pas seuls maîtres du jeu, que les masses peuvent bousculer tous leurs calculs dans les trois secteurs de la révolution mondiale. Cette contrainte pèse, elle aussi, sur les variations possibles de la politique internationale de la bureaucratie sous Andropov, qui s'avèreront de nouveau moins amples qu'on ne l'a estimé au début.

VI

Réformateur potentiel de l'agriculture soviétique, « immobiliste » en matière industrielle, continuateur, pour l'essentiel du cours de la « détente » en matière de politique internationale, Andropov peut-il être « innovateur » en matière de « libéralisation », en matière de politique intérieure, culturelle, à l'égard des nationalités soviétiques minoritaires ? Les illusions manifestées à cet égard dans certains milieux occidentaux apparaissent presque comme grotesques, quand on sait qu'Andropov a été pendant une longue période le chef suprême du KGB et l'organisateur de la répression de toutes les dissidences en URSS, non seulement celle des intellectuels mais aussi — bien plus dure — celle des minorités ouvrières et des minorités nationales occasionnellement en révolte quasi ouverte (2).

Cependant, le rôle précis joué par Andropov dans la répression de la révolution hongroise de 1956 révèle le petit noyau rationnel contenu dans cette hypothèse en elle-même absurde. Andropov a été le bourreau de Budapest. Mais il a aussi été celui qui a investi Janos Kadar au pouvoir. Et Janos Kadar n'a pas été un deuxième Rakosi ou un deuxième Staline ; il a été autre chose. Ce n'est que sous Janos Kadar que le pouvoir de la bureaucratie en Hongrie a pu se restabiliser progressivement, après le choc traumatique de la révolution et de la contre-révolution de 1956.

Toute proportion gardée, la bureaucratie de plus en plus inquiète pour les bases mêmes de son pouvoir en URSS peut être tentée d'une opération similaire : par une répression implacable mais strictement sélective et limitée, écraser toutes les oppositions actives.

Elargir prudemment la marge de liberté d'investigation et d'ex-• pression de l'intelligentsia scientifique et technocratique dans son domaine professionnel, pour autant qu'elle abstienne de s'occuper des « grandes » options politiques ou de contester les options de l'équipe Andropov. Elargir de manière plus modeste la compétence des couches inférieures de la bureaucratie syndicale, afin de faciliter une « récupération » du mécontentement ouvrier au niveau des entreprises. Ce serait, en quelque sorte, l'imitation du « kadarisme » première période, celui des années '60 (pas évidemment celui, beaucoup plus libéral, des années "70).

Pareille opération de corde raide a-t-elle des chances de succès ? Pendant une brève période, oui, à condition que les masses ouvrières restent en état de léthargie politique. A plus long terme, non, parce que l'appétit vient en mangeant, et parce que l'exemple yougoslave, hongrois, tchécoslovaque, polonais, chinois démontre qu'il est impossible de tolérer des libertés de discussion « professionnelles », sans que celles-ci débordent vers le débat scientifique et artistique généralisé, c'est-à-dire le débat politique.

Dans ce sens, la « succession » Andropov n'est que transitoire, et ce non seulement en fonction de l'âge et de la personnalité du bonhomme. La vraie bataille pour la succession de Brejnev s'ouvrira lorsque cette transition viendra à terme, lorsque toutes les contradictions de la gestion bureaucratique, toute la crise de la société soviétique bureaucratisée, auront davantage mûri, lorsque des manifestations sociales et politiques graves de cette crise auront éclaté à la surface de la société, lorsque des parties de la classe ouvrière auront commencé à bouger. Ce sera alors autre chose que ce qu'on a vu au cours des trois derniers mois en URSS. 15 janvier 1983 « Quatrième Internationale » Notes : (1) L'URSS a essayé de diversifier ses sources d'importation de céréales, privilégiant celles d'origine canadienne, argentine, française, australienne, par rapport à celles originaires des Etats-Unis. Mais après la levée du blocus par Reagan, les exportations américaines de céréales et d'oléagineux vers l'URSS sont de nouveau en forte hausse. Chaque jour l'équivalent de deux cargos de vingt-mille tonnes quittent les USA pour l'URSS. (2) Lire à ce sujet le récit du jeu cynique qu'Andropov a joué avec les représentants des Tatares de Crimée dans les « Mémoires » du général Piotr Grigorenko (Paris, Presses de la Renaissance, 1980).

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