Documents de la IVe Internationale

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La revue › 3e série n° 1

Populisme et révolution permanente

Manuel Aguilar Mora · Quatrième Internationale, 3e série n° 1 · juillet-août-septembre 1980 · p. 15-34 · 7 746 mots

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En Amérique Latine, en Afrique et en Asie, après plus de trente ans de révolution coloniale (c'est-à-dire la révolution nationale-démocratique dont l'objectif principal est la libération de la majorité de l'humanité du joug impérialiste), par laquelle les masses de ces continents ont exprimé, par d'innombrables combats, leur volonté d'en finir avec leur statut de peuples soumis et exploités par des puissances étrangères, la leçon fondamentale de ces luttes commence à pénétrer de larges couches de la population, cessant ainsi progressivement d'être le patrimoine exclusif des marxistes révolutionnaires. Cette leçon, c'est l'idée qu'à l'époque impérialiste, la bourgeoisie nationale des pays arriérés et dépendants ne peut ni ne désire mener de manière efficace la lutte pour en finir totalement avec la dépendance vis-à-vis de l'impérialisme. Cette conclusion commence a être partagée par un nombre croissant de partis, de groupes, de mouvements et de secteurs du prolétariat, ainsi que des masses laborieuses plus larges de ces pays. Les révolutions iranienne et nicaraguayenne jettent une lumiere crue sur cette leçon en ce début des années '80, annonçant avec plus de force que jamais que le destin de la révolution coloniale dans le « tiers-monde » dépend de sa transcroissance en révolution socialiste.

Le rôle de la bourgeoisie nationale, dépendante et nationaliste, la réalité et les limites de ses aspirations et velléités anti-impérialistes, et de sa capacité d'action autonome par rapport à l'impérialisme, sont les questions de fond. Deux interrogations-clés sont au centre du problème: 1. Y a-t-il une différence entre la tradition politique « classique » de cette bourgeoisie nationaliste, telle que l'incarnent notamment les figures de Cardenas au Mexique, de Nehru en Inde, de Soekarno en Indonésie, de Péron en Argentine, de Nasser en Egypte, et celle que mènent aujourd'hui les bourgeoisies « nationales » du Pérou, de Panama, de Libye, d'Algérie, - pour ne citer que les cas les plus caractéristiques et récents de conflits politiques et économiques avec l'impérialisme? 2. Y a-t-il un changement dans la structure sociale des masses laborieuses des pays du « tiers-monde », et notamment dans le poids relatif du prolétariat, tout particulièrement dans les pays à l'industrie la plus développée: Brésil, Mexique, Argentine, Corée du sud, Inde, Egypte? Répondre par l'affirmative à ces deux questions conduit obligatoirement à se revendiquer de la conception, plus actuelle et plus valable que jamais, de la révolution permanente. Cela seul pourrait suffire à justifier l'importance d'une analyse du comportement de la bourgeoisie nationale d'aujourdhui. Mais l'impact de ces réponses affirmatives va bien au-delà du domaine théorique proprement dit. Il concerne également l'action concrète et la stratégie politique du mouvement ouvrier et révolutionnaire dans les pays semi-coloniaux et dépendants. Des changements économiques et sociaux de première importance Des transformations au sein du système capitaliste international à la suite de la 2e guerre mondiale, qui se manifestèrent d'abord par la liquidation progressive des anciens empires coloniaux, se traduisent par la suite dans de nombreux pays d'Asie, d'Afrique et surtout d'Amérique latine par un phénomène économique fondamental, indissolublement lié à l'indépendance politique conquise. L'impérialisme, après être passé de la domination directe à la domination indirecte cherchant à cantonner les classes dominantes des semi-colonies dans un rôle de partenaires mineurs besogneux, a fini par accepter, et dans certains cas même par promouvoir, une certaine industrialisation des pays dominés, contrôlée dans une large mesure par les compagnies multinationales: «Le développement des sociétés multinationales et le déplacement du centre de gravité de l'industrie impérialiste d'exportation vers l'exportation de machineséquipments et de véhicules renforcent cette tendance à l'industrialisation initiale du « tiers-monde », qui ne s'exprime pas seulement en tant que réaction « tactique » face au mouvement de libération des colonies et semi-colonies, mais également comme un résultat « organique » du développement du troisième age du capitalisme lui-même. Dans le cadre de leur stratégie mondiale, les sociétés multinationales ont intérêt à dominer le marché intérieur des semi-colonies, limité pour l'instant bien qu'il s'accroisse lentement, ne seraitce que pour s'assurer la domination du marché futur. Dans ce but, la « bourgeoisie nationale » est délogée de ses positions prédominantes dans l'industrie de transformation; la joint-venture, l'interpénétration de capitaux nationaux et étrangers, privés et étatisés, devient la caractéristique la plus importante de la phase néocolonialiste de l'impérialisme. » (1) Cette conséquence du fonctionnement spécifique de l'impérialisme à l'étape actuelle conduisit à la promotion, par une série de multinationales impérialistes dynamiques et entreprenantes, de grands pôles de développement industriels dans certains pays du « tiers-monde » comportant d'importantes entreprises industrielles modernes et d'énormes concentrations prolétariennes. Le temps était révolu ou exportation des capitaux vers les pays dépendants se dirigea exclusivement vers le secteur des matières premières ou des services d'infrastructure, comme cela avait été le cas jusqu'au lendemain de la 2e guerre mondiale. Les répercussions de ces changements économiques sur la structure sociale de la domination impérialiste dans les pays semi-coloniaux se firent sentir surtout au cours des années '60 et "70. Le « bloc au pouvoir » des vieilles classes dominantes oligarchiques, basé surtout sur les propriétaires fonciers, la bourgeoisie compradore et les capitaux étrangers investis dans la production de matières premières agricoles ou minières, céda la place à un nouvel ensemble, rassemblant avant tout des capitalistes « nationaux » ayant déjà atteint le stade du capitalisme des monopoles, les technocrates et militaires de l'appareil d'Etat s'appuyant sur un secteur nationalisé généralement prépondérant dans l'industrie lourde, et des multinationales souvent étroitement associées avec les deux autres composantes dans des entreprises communes (joint ventures). (2) Quelques pays avancèrent plus vite et plus tôt sur cette voie: l'Argentine, le Mexique, le Brésil, l'Inde. D'autres s'y engagèrent plus tard, mais à un rythme plus rapide: l'Iran, la Corée du sud, Singapour, Hong Kong. D'autres encore n'ont fait que commencer cette transformation: l'Egypte, le Nigéria, l'Algérie, l'Irak, le Pérou. Mais la tendance s'étend incontestablement à un nombre croissant de pays semi-coloniaux, la longue dépression économique y contribuant davantage qu'elle ne l'entrave. Même de petits pays, jadis directement dominés (presque sans médiations) par l'impérialisme, ont commencé à connaître ce changement. Le Marché Commun Centraméricain créé au début des années '60, correspond à un processus d'industrialisation partielle, surtout au Guatemala et au Salvador, qui se heurtait à un marché interne insuffisant dans ces pays. Il est certain que les entreprises multinationales jouèrent un rôle fondamental dans ce processus; les oligarchies foncières traditionnelles devaient subir, sous la pression de ce développement, une transformation qui devait les faire participer à l'industrialisation, même si l'on tient compte des limites de cette « modernisation ». (3)

Les liens de subordination des semi-colonies ou pays dépendants (cette dernière expression est plus volontiers utilisée en Amérique latine) et de leurs bourgeoisies respectives, également dépendantes évidemment, avec l'économie des métropoles impérialistes, se sont renforcés avant tout sous le biais d'une dépendance financière et technologique accrue, ou, si l'on veut, par la croissance qualitative de cette dépendance au cours des vingt ou trente dernières années. Cette dépendance lie fortement l'Etat (principalement) aux centres impérialistes, qui transforment ses « élites » technocratiques et particulièrement son secteur militaire, en composantes puissantes du nouveau « bloc au pouvoir ».

La nécessité d'importer l'équipement et les machines pour assurer une industrialisation accélérée et plus ample conduit à un déficit permanent de la balance des payements (il n'y a jusqu'ici que deux ou trois pays exportateurs de pétrole qui 'échappent à cette règle). Ainsi s'instaure la spirale de l'endettement privé et public qui mène à des situations comme celle du Pérou et du Zaïre, où le Produit National Brut est égal au montant de la dette extérieure; où le seul paiement du service annuel de la dette mobilise 30% des revenus des exportations au Mexique, 50% au Chili ou plus encore en Uruguay. Aujourd'hui le Brésil, le Mexique et l'Inde ont une dette supérieure à 100 milliards de dollars, qui a tendance à s'accroître encore. D'autres pays dépendants viennent à leur suite avec des dettes moins fortes en chiffres absolus, mais plus fortes relativement au revenu national.

Cette dépendance financière accrue s'établit surtout vis-à-vis des grandes banques privées internationales. Les pays les plus touchés sont précisément ceux qui connaissent le développement semi-industriel le plus avancé. (4) Le tableau suivant met cette dépendance clairement en évidence pour les pays latinoaméricains: Proportion (en %) du total du service de la dette étrangère affectée aux banques multinationales privées 1975 Mexique 72 Brésil 50 Argentine 45 Pérou 43 Chili 13 Colombie 23 Venezuela 44 Bolivie 34 Panama 68 Equateur 25 Uruguay 77 Costa Rica 25 Guatemala 77

1976 n.d.

A la fin des années '70, des pays d'Afrique (Zaïre), d'Amérique latine (Pérou) et d'Asie (Bangla Desh) se trouvèrent au seuil de la banqueroute et ne réussirent à négocier les conditions de paiement de la dette qu'en se mettant complètement sous tutelle du capitale financier international, par le truchement du Fonds Monétaire International. Ainsi que ie reconnait le Congrès Américain lui-même: « La dette va sûrement dominer les relations des USA avec le tiers-monde pendant la période 1975-1980 et probablement au-delà. Dans la mesure oú la situation financière des pays sous-développés se déteriore, il y aura une escalade dans les demandes d'aide, d'accords commerciaux et d'autres concessions à l'égard des pays industriels. Finalement, il semble qu'il existe une étroite corrélation entre les difficultés économiques et la répression politique dans beaucoup de pays. L'administration Carter en conséquence peut se voir obligée de choisir entre la poursuite de ses efforts en faveur des droits de l'homme et l'appui aux exigences des créanciers de ces pays, exigence de programmes d'austérité économique rigoureuse qui ne peuvent être réalisés qu'en sacrifiant les libertés démocratiques dans les pays qui les entreprennent » (5). Les révolutions d'Iran et du Nicaragua, ainsi que le processus en cours au Salvador ont montré de quel côté se place Carter lorsque vacillent les dictatures débitrices des grandes banques internationales, ou, simplement les clients les plus favorisés comme le Shah. Sur le plan technologique, il est évident que les dirigeants de l'industrie mis en place par l'impérialisme décident que seules certaines branches doivent se développer dans les pays dépendants: l'industrie des biens de consommation durables et certains produits de l'industrie lourde (surtout l'acier, et ce toutefois seulement dans les pays semi-industrialisés les plus avancés sur le plan industriel comme le Brésil, l'Inde, le Mexique, l'Afrique du Sud et l'Iran). Les secteurs de pointe de l'industrie moderne (l'industrie aéro-spatiale, l'électronique de base, l'industrie de l'équipement des télécommunications, l'industrie nucléaire et même l'industrie d'équipement électrique lourd) restent presque entièrement localisés dans les pays impérialistes. Cette tendance qui aboutit à la « semi-industrialisation » d'un certain nombre de pays du « tiers-monde », directement liée à la reproduction élargie du capital à l'échelle mondiale, implique un « modèle d'accumulation » dans lequel la « substitution des importations » cède le pas à la « substitution des exportations ». En effet, à la différence de ce qui s'est passé pendant la crise des années '30 et au cours de la 2e guerre mondiale, surtout dans certains pays d'Amérique latine, nous assistons aujourd'hui à une intégration directe du processus d'industrialisation dépendante dans le système impérialiste. Pendant les années '30 et '40, les bourgeoisies nationales ont voulu se constituer un outil industriel propre, capable d'approvisionner un marché intérieur en développement, en opposition, c'est-àdire en concurrence directe, avec l'industrie impérialiste.

A partir de la 2e moitié des années '50, et de manière plus claire et accentuée surtout pendant les années '60 et '70, cette industrialisation partielle s'effectuera avec l'appui et la participation de plus en plus importante des multinationales impérialistes elles-mêmes. Cependant, le marché intérieur des pays semiindustrialisés fut rapidement saturé. Très vite, des capacités productives excédentaires firent leur apparition et obligèrent ces économies à se tourner vers le marché mondial pour y placer leurs excédents de production industrielle, le plus vite et le plus largement possible. Quelquefois d'ailleurs, les entreprises industrielles créées ou suscitées sur l'initiative de multinationales dans certains pays semiindustrialisés étaient dès le départ orientées vers l'exportation: « On estime généralement qu'environ 20% de la population a été intégrée dans le marché intérieur d'une manière ou d'une autre dans ces pays. Il faut noter que cela n'implique nullement que le niveau de vie de cette couche a augmenté de manière significative, mais seulement qu'elle est maintenant capable d'acheter quelques biens de consommation modernes. Pour certains pays, cela représente assurément un résultat important, si l'on tient compte des chiffres absolus. En Inde, cela signifie que le système a généré plus de 100 millions de clients, au Brésil environ 20 millions. Mais cette statistique peut aussi se traduire par une constatation inverse: plus de 400 millions d'habitants d'Inde et plus de 80 millions d'habitants du Brésil restent totalement extérieurs à ce processus » (6).

Ainsi, l'étroitesse du marché intérieur, la dépendance technologique et financière vis-à-vis des métropoles impérialistes, la vulnérabilité de l'Etat dépendant qui en résulte, tout cela conduit à l'intervention du représentant « collectif» de l'ensemble des pays impérialistes: le Fonds Monétaire International. Son rôle « stabilisateur » s'impose aux gouvernements du Pérou, du Zaïre, du Chili, du Brésil, de la Tanzanie, de la Turquie, du Mexique, etc. par les fameux plans et programmes d'austérité qui ne signifient en fait qu'inflation soutenue ou même accentuée, gel ou réduction brutale des salaires réels, amputations massives des dépenses de sécurité sociale etc. Des situations aberrantes en découlent, comme ce fut le cas au Pérou, ces dernières années. Ce pays dut exporter des produits alimentaires pour obtenir des devises étrangères de plus en plus chères - un des aspects de la « politique de stabilisation » imposée par le F.M.I. - alors qu'une importante fraction de la population est chroniquement sousalimentée sinon meurt lentement de faim (7). C'est ainsi qu'apparaissent des économies semi-industrialisées mal intégrées et donc sans possibilité de développement organique et cumulatif. Une fraction de la bourgeoisie nationale s'associe aux multinationales; une autre s'éloigne à nouveau des branches productives, en recherchant des opérations plus lucratives, y compris celles qui relèvent de la spéculation pure et simple: « L'abandon progressif de ce qui fait son fondement économique - à savoir sa capacité à accumuler le capital - lui fait perdre son titre. En cessant de transformer son épargne en investissement, elle devient spéculative. En s'associant à nouveau au capital étranger, elle cesse d'être « nationale » pour devenir associée. Cette transformation l'amène à effectuer une alliance avec les groupes exportateurs et latifundaires, au travers d'une communauté d'intérêts avec les groupes étrangers. » (8) Nous n'aurions qu'une chose à ajouter: cette recherche d'une nouvelle coalition entre les exportateurs et les propriétaires fonciers implique de fait la banqueroute totale de toute politique bourgeoise nationaliste (cela se manifeste clairement dans la fraction de la dictature militaire qui appuye l'orientation de Martinez de la Hoz p.ex.) Nationalisme bourgeois, populisme et impérialisme L'association croissante de la bourgeoisie monopoliste nationale et la technocratie gouvernementale avec l'impérialisme est une tendance profonde qui s'étend dans les pays dépendants. Bien plus que l'affrontement direct, la bourgeoisie nationale recherche aujourd'hui un marchandage avec l'impérialisme pour obtenir une part accrue des bénéfices d'ensemble tirés du travail des producteurs de ces pays. Les affrontements politiques directs, avec participation et mobilisation larges des masses comme force d'appui à Cardenas, Nehru, Soekarno, Peron ou Nasser, eurent lieu dans des conditions particulières où se retrouvaient, à degrés divers, les éléments suivants: la crise de 1929-32; la 2e guerre mondiale; des relations de concurrence directe entre le capital national et le capital étranger; l'essor politique du nationalisme bourgeois. Les expériences nationalistes sont issues avant tout de l'initiative d'une bourgeoisie industrielle, désireuse de conquérir et de contrôler son marché intérieur, en opposition directe avec le capital étranger qui auparavent dominait ce marché par l'intermédiaire des importations et des secteurs de l'oligarchie engagés dans le commerce extérieur et prônant, dans l'intérêt des propriétaires fonciers exportateurs, une politique de libre-échange qui ne permettait pas de développement de l'industrie nationale. Sur le plan politique, ce nationalisme bourgeois pouvait s'appuyer sur de puissants mouvements de masse, voire organisations de masse populistes, interclassistes, sous direction et de nature foncièrement bourgeoise, mais à large base populaire. Les prototypes en sont évidemment le PRI mexicain, le péronisme, le PNI indonésien, le nassérisme. Mais n'oublions pas que même le Parti du Congrès indien, pourtant typiquement bourgeois, a organisé d'immenses masses et créé une organisation syndicale qui a longtemps été la plus importante du pays. La possibilité objective de cet essor du populisme nationaliste bourgeois ne doit pas seulement être recherchée dans les intérêts de la bourgeoisie et dans son orientation d'affrontement - limité mais réel - avec l'impérialisme. Elle correspond aussi : - à une disponibilité des masses populaires, tant paysannes, petites-bourgeoises urbaines que semi-prolétariennes et prolétariennes, à voir dans l'exploitation et l'oppression de la colonie ou de la semi-colonie par l'impérialisme, c'est-à-dire dans la lutte de libération nationale, une tâche historique prioritaire, ce que les marxistes seraient loin de nier; - à une faiblesse numérique relative du prolétariat dans tous les cas classiques cités, sauf celui de l'Argentine; - à l'absence de tradition d'organisation et d'idéologie d'indépendance de classe de la part du prolétariat, surtout de ces secteurs traichement arrivés à la ville, de ces secteurs les plus « jeunes », pour lesquels les aspirations anticapitalistes étaient largement noyées dans une idéologie populiste vague; - à la banqueroute des organisations ouvrières à des moments de tournants historiques cruciaux. L'appui accordé à l'impérialisme dans le cadre de

« l'alliance antifasciste mondiale » par le PC de l'Inde, celui de l'Argentine, et celui de l'Algérie, heurtant ainsi de front les sentiments anti-impérialistes des masses,explique l'emprise durable du péronisme, du Parti du Congrès et du

MTLD d'abord, du FLN ensuite dans ces deux cas (quelque chose d'analogue s'est reproduit en Iran). Petit-à-petit, ces bases objectives du populisme nationaliste bourgeois ont commencé à se désagréger. Les conflits entre bourgeoisies nationales et impérialisme n'ont certes pas disparu; mais leur contenu et leur forme se sont modifiés. Ce phénomène, ensemble avec la croissance numérique du prolétariat, rend la bourgeoisie nationale toujours plus réticente voire plus hostile à de vastes mobilisations de masse, sans même parler de leur organisation. Ayant passé à travers une série d'expériences douloureuses avec les limites du populisme nationalisme bourgeois, et surtout prenant de plus en plus conscience de ses intérêts de classe spécifiques, le prolétariat est de moins en moins disponible à sacrifier ceux-ci sur l'autel d'une « solidarité nationale », sans pour cela perdre sa disponibilité pour le combat anti-impérialiste.

Récemment, les augmentations du prix du pétrole ont entraîné des conflits d'intérêts entre impérialistes d'une part et gouvernements et bourgeoisies de certains pays dépendants d'autre part. Liés aux tentatives de l'impérialisme d'imposer la liquidation de la « question palestinienne » avec l'aide de la bourgeoisie égyptienne, cela a créé une tension accrue au Moyen-Orient. Mais la différence avec la période nassérienne saute aux yeux.

La plupart des excédents des « pétrodollars » ont fini par se retrouver dans les principales banques impérialistes. Et devant les accords du Camp David, ni en Algérie, ni en Syrie, pour ne pas parler de l'Irak, on n'a assisté à des organisations ou même à des mobilisations de masse de loin comparables à celles que Nasser mit sur pied dans la période 1956-1967.

On pourrait opposer le cas de l'Iran à ce qui semble être la tendance générale. Mais ce serait une impression partielle et donc fausse. La direction du clergé chiite représente la fraction de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie iranienne frustrée des superbénéfices du pétrole par la clique du Chah et des monopoles iraniens directement liée à l'impérialisme. Comme l'a montré de manière claire Michel Rovère, les bazari furent réprimés et grugés par le Chah, ce qui les poussa à accepter la direction politique des ayatollah, organisation religieuse musulmane indépendante financièrement de l'Etat et donc dépendante de ces secteurs bourgeois et petits-bourgeois (9). Les trahisons et la passivité des directions stalinienne et démocratique-bourgeoise (Front National) devant la « révolution blanche » du Chah avaient créé un vide politique que le clergé chiite a pu occuper. Mais les explosions de lutte de masse sont largement spontanées, des tendances conciliatrices apparaissent rapidement au sein du clergé lui-même, et le prestige énorme de Khomeini provient précisément du fait qu'il sera presque le seul à prôner la lutte à outrance contre le Chah et la monarchie. Au début de 1979: « le début de la grève générale, l'entrée en lutte des salariés et des travailleurs, va bouleverser totalement ces projets de constitutionalisation du régime et amorcer la phase finale du processus qui aboutit à l'exil du Chah et à l'insurrection de février. Et c'est précisément face à cette volonté de compromis de la majorité de la hiérarchie religieuse, mais aussi de l'opposition laïque (le Front National ne se résout à demander le départ du Chah qu'au début novembre) que Khomeiny va apparaître comme la figure charismatique qui refuse tout compromis avec le régime » (10) Mais Khomeiny, tout comme les autres ayatollahs, sans exception, se situe dans le cadre de l'idéologie islamique, profondément réactionnaire, anti-communiste, antiprolétarienne. La révolution iranienne a connu une mobilisation de masse extrêmement puissante, pas moins intense que le processus péroniste des années '40 et '50. Mais les différences sont claires entre les deux directions bourgeoises en présence. Le péronisme acceptait et prit même l'initiative de l'organisation de masse, essentiellement syndicale. Dans le cas de Khomeiny se manifeste une hostilité permanente contre toute forme d'organisation autonome, syndicale, des travailleurs, tant peu centralisée. Dans le cas de Peron, des nationalisations et autres mesures économiques frappant réellement le capital impérialiste furent prises. Dans le cas de Khomeiny, la propriété étrangère est explicitement exempte des mesures de saisie de la propriété du Chah et de ses collaborateurs les plus proches, y compris au sein des entreprises mixtes (on ne peut cependant exclure l'éventualité de telles nationalisations en cas d'escalade de l'agression impérialiste contre la révolution iranienne). La conclusion semble évidente: dans un cas un populisme large, organiquement structuré, de longue durée, s'appuyant sur un essor réel mais contrôlé de l'organisation des masses, avant tout d'ailleurs des masses ouvrières; dans l'autre cas, un populisme restreint, noyé dans la philosophie religieuse et charriant dès le départ des tendances répressives fort nettes (contre les nationalités opprimées, contre le mouvement d'émancipation des femmes, contre les « marxistes » etc.) En dehors des différences liées à l'histoire et à la civilisation spécifique des deux pays, l'importance du rôle de l'Islam n'est pas un simple produit historique. La contradiction se développe entre un vaste mouvement de revendications et d'aspirations démocratiques (surtout pour les minorités nationales) et sociales, entre le surgissement du prolétariat à la recherche de son autonomie organisationelle et politique de classe d'une part, et la tentative d'embrigadement par le clergé dans un projet de « révolution islamique » qui ne peut déboucher que sur un capitalisme remodelé. Dans ces conditions, les travailleurs iraniens ne nécessiteront pas trente ans pour dépasser son étape khomeiniste, comme ce fut le cas des travailleurs argentins par rapport à l'étape péroniste. Conscience de classe et indépendance de classe du prolétariat

Nous pouvons maintenant aborder la seconde question à traiter: le rôle croissant, et de plus en plus actif, que les masses laborieuses, avant tout le prolétariat lui-même, jouent dans la révolution coloniale.

Lorsque la théorie de la révolution permanente affirme qu'à l'époque impérialiste, les tâches historiques de la révolution nationale-démocratique (nationale bourgeoise) ne pourront être pleinement réalisées que si le prolétariat conquiert l'hégémonie et la direction politique au sein des forces sociales engagées dans le processus révolutionnaire, cette conquête de la direction politique présuppose trois conditions: un développement déterminé de la conscience de classe prolétarienne, rompant avec toutes les idéologies inter-classistes; la conquête de l'indépendance organisationnelle (syndicale et politique) du prolétariat; l'émergence d'une direction révolutionnaire, d'un parti ouvrier révolutionnaire, à la hauteur des tâches que requiert cette conquête de l'hégémonie politique prolétarienne sur les masses déshéritées des villes et des campagnes. Ainsi, concrètement, cette conquête se recoupe en partie avec le désengagement du prolétariat par rapport au populisme bourgeois et petit-bourgeois classique, bien qu'elle puisse commencer (notamment par l'essor spectaculaire de l'organisation syndicale et des courants et formes d'organisation « classiste » en son sein) avant que ce dégagement ne soit complet.

Au cours des dernières décennies, le prolétariat a connu dans les pays dépendants une croissance numérique considérable. Sur le plan quantitatif, son poids est aujourd'hui sans commune mesure avec le vieux prolétariat colonial et semi-colonial d'avant ou du début de la 2e guerre mondiale. Ce fait fondamental est, du point de vue social, le facteur principal qui explique le déclin du populisme bourgeois. Au cours des 20 dernières années, l'accroissement des ouvriers d'industrie dans le «tiers-monde» se reflète dans les chiffres suivants :

part des ouvriers d'industrie dans la population active (en %) (11) 1960 Hong Kong 52 Corée du Sud 9 Singapour 23 Taïwan 11 Egypte 12 Mexique 20 Brésil 15

1977

Si l'on ajoute aux salariés de l'industrie ceux du secteur tertiaire, le pourcentage dépasse les 50% dans la plupart des pays cités ainsi qu'en Argentine, - même si, dans ce dernier cas, la part des ouvriers d'industrie a baissé. (12) Le prolétariat commence à lutter pour être le dirigeant politique de l'ensemble des masses laborieuses, y compris de la paysannerie. Au sein de cette dernière, la pénétration du capitalisme à la campagne a d'ailleurs entraîné une différenciation de classe prononcée. Un prolétariat agricole a surgi, qui parfois atteint 40% de la population rurale active (Inde, Mexique). Il n'est nul besoin d'insister sur les conditions de vie misérables de la population rurale, des petits paysans contraints, de vendre leur force de travail pour pouvoir subsister, des ouvriers agricoles sans travail ni revenus pendant une partie de l'année, des petits propriétaires soumis à la dictature usuraire des prêts bancaires, des « coopératives » controlées par la bourgeoisie rurale et des intermédiaires capitalistes. Ces conditions socio-économiques misérables sont la fondation de granit pour l'établissement de l'alliance ouvrière-paysanne en tant que force motrice fondamentale de la révolution coloniale. L'alliance entre le prolétariat et d'autres secteurs populaires ne concerne pas que la campagne. Un phénomène nouveau issu de la semi-industrialisation du « tiersmonde » est en train d'apparaitre sur grande échelle. Les gigantesques métropoles d'Amérique latine, d'Asie et d'Afrique reçoivent le flux de l'exode rural qui est de moins en moins absorbé par le prolétariat normalement employé. C' surgissent d'énormes couches marginalisées, sous-employées, vivant d'expédients est ainsı que qui, de fait sont une armée de réserve industrielle s'étant déplacée de la campagne à la ville et qui déguisent leur chômage chronique sous la forme d'occupations partielles de tout genre: du mini-commerce jusqu'aux services domestiques. Ces masses semi-prolétarisées peuplent les vastes bidonvilles de Lima, de Santiago, de Buenos Aires, de Sau Paulo, de Mexico, de Monterrey, de Caracas, de Téhéran, de Tabriz, de Bombay, de Calcutta, de Manille, de Karachi, de Séoul, du Caire, de

Dakar, de Kinshasa, de Johannesburg, de Lagos et d'autres villes du « tiers monde » comptant plus d'un million d'habitants. Ces masses sont potentiellement des alliés du prolétariat, ainsi que l'ont démontré, à la surprise générale, les élections à l'Assemblée Constituante au Pérou en 1978 avec la percée du FOCEP. Enfin, bien que non moins important, la jeunesse frappée tout spécialement par le chômage, la détérioration des conditions d'éducation et la cible privilégiée de la publicité capitaliste, qui engendre des désirs toujours croissants, est dans le « tiersmonde » une force révolutionnaire puissante et dynamique comme vient de le montrer la révolution au Nicaragua. Ce secteur rejoint les alliés à la tête desquels le prolétariat doit se situer pour qu'ils luttent à ses côtés. Cette croissance du nombre de travailleurs et de leurs alliés a entraîné un changement qualitatif qui prend naissance ces dernières années : le prolétariat latino-américain, asiatique et africain commence à prendre conscience de la nécessité de l'indépendance de classe. L'expérience des décennies critiques et tourmentées qui ont suivi la deuxième guere mondiale ; l'expérience postérieure à la guerre du Vietnam ; les séquelles de la déroute de l'impérialisme Nord-Américain et la vague de la décolonisation de la fin des années '60 n'ont pas été vaines. Le cas du prolétariat argentin est significatif pour avoir conservé autant de temps son adhésion au péronisme. Le second passage au pouvoir du péronisme, débutant avec le retour de Peron en 1973, fut bien différent du premier. De fait, plus que le coup d'état de Videla qui sanctionna son déclin, ce fut la grève générale de 1976, qui scella le sort du régime d'Isabel, régime péroniste sans Peron, débordé par les ouvriers, incapable des les contrôler par les canaux bureaucratiques traditionnels, propulsé par l'exacerbation de ses conflits internes, le péronisme dut quitter la scène, ouvrant un chapitre très différent (et très difficile) de l'histoire du prolétariat argentin qui cependant offre la perspective de l'apparition d'une force militante, socialiste et révolutionnaire de premier ordre. Ainsi, on peut aujourd'hui constater qu un prolétariat plus conscient de son destin historique apparaît dans le « tiers-monde », dans différents pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine. L'expérience péruvienne confirme la convergence des deux tendances décrites plus haut: la disparition du populisme bourgeois traditionnel et l'émergence du prolétariat comme une force indépendante (un commencement pour le moins!). Pendant la « première phase révolutionnaire » de 1968-1975, malgré les profonds changements et réformes qu'il impulsa et l'appui inconditionnel qu'il reçut des réformistes staliniens et de l'APRA, Velasco Alvarado ne put créer un large mouvement de masse contrôlé par une organisation populiste bourgeoise. Son successeur Morales Bermudes a dû réaliser toutes les opérations nécessaires pour faire disparaître la dictature militaire, chaque jour plus minée par une opposition de masse formidable (trois grèves nationales en 3 ans), le renforcement croissant des organisations révolutionnaires, en ayant recours, en l'absence d'un instrument politique propre, au réformisme bourgeois traditionnel de l'APRA, comme aide principale pour la transition au gouvernement civil.

Pour cela, nous considérons comme erronée l'affirmation du camarade Manuel Lajo dans son excellent article sur la crise politique actuelle et l'économie péruvienne. Il écrit: « Le réformisme de Velasco fut un réformisme bourgeois beaucoup plus radical que celui de Frei, Varga ou Peron. » (13) Sans doute, le « Velasquisme », régime bourgeois péruvien le plus important du 20e siècle, dépassa l'expérience de Frei au Chili, et, peut-être celle de Varga au Brésil. Mais de toute façon, il n'atteint pas et beaucoup s'en faut, l'impact et l'enracinement du Péronisme. Sinon, comment pourrait-on expliquer la rapidité de l'écroulement du régime mis sur pieds par Velasco, écroulement que Lajo décrit si précisément et correctement ? Comment expliquer que sa tâche principale, donner une nouvelle base populaire à la société bourgeoise péruvienne pour éviter que les masses puissent la mettre en danger, n'a pas été accomplie et qu'aujourd'hui, comme l'admet Lajo, il est possible que la crise actuelle débouche sur une situation révolutionnaire, c'est-à-dire qu'elle soit l'étincelle d'une révolution socialiste ? Au Pérou, l'explication de la crise réside avant tout dans le processus de maturation de tendances qui se développent toujours davantage, c'est à dire dans la perte d'appui politique du populisme bourgeois, aujourd'hui représenté, avant tout par l'APRA affaibli par la disparition de son historique leader, Haya de la Torre, qui représenta un de ses têtes politiques les plus prestigieuses. En Amérique Latine, les expériences bolivienne, brésilienne et mexicaine confirment ces tendances. En Bolivie, là où la révolution en 1953 avait permis au MNR (Mouvement National Révolutionnaire) de jouer un rôle si important en canalisant vers le nationalisme les aspirations de larges secteurs des masses, le populisme des Paz Estensoro, Siles Suazo et compagnie a dû subir l'épreuve de la plus longue dictature en Bolivie, celle de Banzer, et commence par être débordé par l'alternative que représente la COB (Central Ouvrière Bolivienne), creuset indiscutable de l'alternative socialiste et révolutionnaire qui se développe aujourd'hui dans les pays (14). Au Brésil également, depuis 1978 l'ascension spectaculaire du prolétariat plus fort numériquement (et l'un des plus grands du monde!) jette les bases du dépassement du populisme varguiste (représenté par le P.T.B. de Brizzola). L'initiative des syndicats de construire un « Parti des travailleurs » pointe dans la même direction et est d'une actualité exceptionelle (15). Y compris au Mexique, siège de l'un des populismes bourgeois les plus solides du « tiers-monde », établi depuis plus d'un demi-siècle grâce à un bonapartisme constitutionalisé à travers le Parti Révolutionnaire Institutionnel qui choisit tous les 6 ans le « caudillo-président », ce régime commence à manifester depuis les événement de Tlatelolco en 1968, les symptômes de la crise. Tout d'abord, l'apparition d'un syndicalisme indépendant massif qui toucha principalement les secteurs salariés des services publics mais qui commença à pénétrer au coeur même industriel mexicain contrôlé par le gouvernement, surtout à partir de la crise économique de 1976-1977. En 1980, la vague de grèves qui secoue quelques-uns des centres industriels les plus importants de la ville de Mexico et d'autres centres urbains a posé pour la première fois de l'histoire de ce pays devant de larges masses le problème d'un parti des travailleurs indépendant.

En Afrique également, la même tendance commence à se manifester. En Tunisie la dictature de Bourguiba qui déclencha en janvier 1978 une campagne de répression contre les syndicats a été surprise par l'ampleur et la combativité de la réaction du prolétariat. Au Zimbabwe, les premiers signes de l'action autonome des travailleurs commencent à se manifester. Si le triomphe électoral de Mugabe est une claire démonstration du fait que les masses n'acceptent pas la conciliation avec l'impérialisme, le nouveau premier-ministre se trouve confronté dès avant son entrée en fonction avec des grèves et d'autres mouvements de masse contestaires (16). En Afrique du sud, depuis l'explosion de Soweto, on a assisté à un déferlement croissant non seulement de manifestations de masse dans les cités noires, mais aussi d'une vague de grève incontrôlable par les maitres du pays.

Sans doute, dans toutes ces expériences, à l'exception - encore limitée - de celle du Brésil, la montée du prolétariat vers la conquête de son autonomie de classe organisationnelle et politique, n'a pas encore pris la forme de l'apparition massive d'un parti politique ouvrier indépendant de masse. Ceci ne sera pas le produit automatique de la croissance numérique de la classe ouvrière, du moins pas à court et à moyen terme. Le prolétariat devra passer par de multiples expériences avant d'accéder à la conscience de classe socialiste, et le rôle actif de l'avant-garde marxiste-révolutionnaire organisée sera très important, sinon décisif, pour accélérer ce processus et le faire aboutir.

La variante qui se dessine dans quelques pays d'Amérique latine (avant tout Brésil et Bolivie, sans doute également le Mexique et peut-être l'Argentine) de la constitution de partis de masse à travers les syndicats ou fondés sur les syndicats est une claire alternative dans la bonne voie. Elle peut se reproduire dans d'autres parties du monde. Mais dès aujourd'hui, quelques problèmes et obstacles majeurs sur cette voie se manifestent avec netteté. En premier lieu, il y a contradiction entre la force intrinsèque du syndicalisme de masse, fondé sur des formes élémentaires d'auto-organisation ouvrière au sein des entreprises d'une part, le manque de maturité des conditions subjectives d'autre part: manque de tradition de luttes spécifiques prolétariennes dans de nombreux pays (évidemment pas en Argentine ou en Bolivie!), discrédit énorme qui frappe le communisme perçu exclusivement sous le masque hideux du stalinisme, faiblesse de cadres de rechange éduqués dans un esprit de classe, conséquences graves des répressions qui ont frappé l'avantgarde ouvrière dans de nombreux pays sous des régimes de dictature etc. Il ne faut donc pas écarter a priori l'éventualité de situations intermédiaires ambiguës, dans lesquelles le prolétariat combine pendant toute une phase la conquête de l'indépendance de classe syndicale par rapport au gouvernement et à la bourgeoisie avec l'absence d'une conscience de classe politique. Il ne peut certes s'agir dans ce cas que d'une situation transitoire, mais, répétons-le, elle risque de poser des problèmes difficiles à résoudre pour ceux qui luttent pour la construction d'une direction ouvrière révolutionnaire.

Perspectives socialistes

Nous l'avons déjà dit: l'aboutissement du processus de révolution permanente présuppose que soit dépassé le seuil de développement du prolétariat comme classe politiquement indépendante. Aujourd'hui, les prémisses objectives d'une intervention révolutionnaire indépendante du prolétariat existent incontestablement dans un nombre important de pays du « tiers-monde ». A ce propos, l'expérience de la révolution au Nicaragua est riche d'enseignements. Pratiquement tous les secteurs de la population ont participé, sur la fin, à la lutte contre Somoza. Mais la victoire finale n'a été obtenue qu'avec l'insurrection des centres urbains les plus importants, avant tout Managua et Masaya. Le FSNL a dirigé le processus grâce à une longue tradition de lutte armée, qui s'est appuyée directement sur l'acquis de la révolution cubaine, avec laquelle, dès sa fondation en 1962, il a entretenu d'étroites relations. La révolution nicaraguayenne a lié son destin consciemment et immédiatement avec le mouvement ouvrier international, malgré l'état sous-développé du pays et de son économie, et le poids relativement réduit de la classe ouvrière. Dans toute l'Amérique centrale, la victoire des Sandinistes a stimulé la mobilisation révolutionnaire des masses, avant tout au Salvador où ces masses, ainsi que les organisations révolutionnaires qui se sont développées en leur sein, tirent les leçons de l'expérience de leurs voisins. La comparaison des révolutions nicaraguayenne et iranienne est très instructive. Pour chacune ce furent des couches petites-bourgeoises, liées à des secteurs de la bourgeoisie, qui dirigèrent au départ le mouvement contre la dictature. Mais audelà de cette constatation initiale, il n'y a pas de point de comparaison entre la direction des ayatollahs et celle du FSLN. La première exprime une tentative bourgeoise de contrôler l'essor des masses vers une solution anti-impérialiste bourgeoise, « islamique », c'est-à-dire vers la reconstruction d'un Etat bourgeois et d'une économie capitaliste remodelés, d'un net caractère anti-prolétarien. Au contraire, le FSLN est une organisation à tradition politique directement nourrie de la problématique du mouvement ouvrier international - médiatisée surtout, mais pas seulement, par la révolution cubaine; car il y eut aussi l'expérience vietnamienne, l'expérience de la polémique et des ruptures avec le réformisme des PC, l'influence du maoisme et même une influence marginale du marxisme révolutionnaire. La révolution nicaraguayenne est propulsée par l'exemple de la révolution cubaine, premier Etat ouvrier d'Amérique. La révolution iranienne est freinée par le poids de l'URSS et de la Chine, principaux Etats ouvriers en Asie. Le premier est une force d'attraction pour les masses d'Amérique centrale; les seconds sont devenus des repoussoirs pour les masses iraniennes, à cause surtout de l'opportunisme répugnant de leurs bureaucraties règnantes à l'égard du régime du Chah. Dans les deux cas, les forces dirigeant les mobilisations de masse ont agi de manière objectivement anti-impérialiste. Mais tandis que les Sandinistes combinent mobilisations anti-impérialistes avec organisation du prolétariat et affirma- tion de plus en plus nette d'objectifs anti-capitalistes, socialistes, les Khomeinistes, en réprimant les minorités nationales, les secteurs prolétariens et de la jeunesse révolutionnaire les plus conséquents, préparent objectivement le retour des alliés et représentants de l'impérialisme, indépendamment de la motivation subjective de certains d'entre eux. Au Nicaragua comme en Iran, le problème du rapport du prolétariat avec la bourgeoisie anti-impérialiste se pose avec la même urgence. Mais la situation au Nicaragua est bien plus propice à une conclusion victorieuse du processus de la révolution permanente, vu le degré d'organisation autonome du prolétariat et vu le caractère spécifique de la direction sandiniste. L'étape que nous traversons ouvre des perspectives très favorables pour le renforcement des sections de la IVe Internationale dans le « tiers-monde », pour l'émergence de nouvelles sections, et de leur enracinement dans la classe et dans ce processus de prise de conscience prolétarienne qui se développe. Au cours de la construction d'une Internationale à composition sociale de plus en plus prolétarienne, le problème du rapport avec la bourgeoisie nationaliste du « tiers-monde » dans la lutte anti-impérialiste se posera avec une acuité accrue. Le populisme est en déclin. Mais il n'a pas disparu. Il conserve des marges de réaffirmation, surtout dans la mesure où des erreurs et des trahisons des directions prolétariennes traditionnelles lui donnent de nouvelles marges de manoeuvre. L'absence d'un parti majoritaire de classe, l'absence d'une claire orientation socialiste et d'une éducation systématique des masses laborieuses dans ce sens, l'opportunisme capitulard devant la bourgeoisie nationale de la part des directions ouvrières traditionnelles, avant tout celles des PC, peuvent être encore des sources de nouvelles défaites et de nouvelles catastrophes pour le prolétariat d'Asie, d'Afrique et d'Amérique, comme le rappellent la tragédie de l'Indonésie et celle du Chili.

La tactique correcte dans la lutte anti-impérialiste s'identifie et s'insère dans la stratégie correcte qui consiste à conquérir, à maintenir, à consolider et à renforcer l'autonomie organisationnelle et d'action du prolétariat. Ceci ne signifie point que nous rejetons d'emblée toute forme d'alliance ou de front anti-impérialiste. Mais ceci signifie un refus total de tout bloc politique avec la bourgeoisie qui ne peut se constituer que sur la base de l'abandon de la défense des intérêts propres des travailleurs et des paysans pauvres. Ceci signifie un refus total de toute subordination politique du prolétariat à la bourgeoisie sous prétexte de la priorité de tâches anti-impérialistes communes, subordination qui entraine inévitablement la perte d'indépendance d'organisation et d'action du prolétariat.

Si le sectarisme dans la lutte anti-impérialiste est néfaste, tout aussi néfaste est l'opportunisme qui a conduit à d'innombrables défaites et désastres en Amérique latine, en Asie et en Afrique. Les exemples abondent; il suffira d'en citer quelquesuns.

L'anti-impérialisme rhétorique et la démagogie nationaliste purement verbale sont des recours faciles que même les oligarchies les plus réactionnaires peuvent utiliser à l'occasion à un moment déterminé de leur évolution, afin d'éviter des affrontements décisifs avec les masses exploitées. Les staliniens sont tristement célèbres pour leur appui à n'importe quel type de verbiage anti-impérialiste bourgeois sans se préoccuper d'apprécier si derrière ce verbiage il y a une intention ou une capacité d'engager une quelconque action concrète contre l'impérialisme.

Au cours de la 2e guerre mondiale, après l'agression nazie contre l'URSS, les PC d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie appuyèrent inconditionnellement l'action « anti-fasciste » de la majorité des gouvernements, coloniaux ou semi-coloniaux pro-impérialistes, de ces continents. Dans de nombreux pays, cela entraîna leur quasi-disparition ou en tout cas leur faiblesse extrême dans le mouvement ouvrier.

Appuyant le varguisme au cours des années '40, le PC brésilien perdit les fortes positions acquises, au sein de la classe ouvrière. Aujourd'hui, son opportunisme s'étend jusqu'à s'opposer à la constitution du Parti du Travail, pour pouvoir conserver « l'unité » du parti bourgeois d'opposition institutionalisé et toléré par la dictature. Par suite de son appui acritique et suiviste du cardénisme, le PC mexicain perdit mexicain dirigé par Lombardo Toledano, il est responsable du fait que ce sa force dans le mouvement ouvrier organisé et, avec l'autre courant stalinien prolétariat numériquement puissant a été livré pieds et poings liés à la bureaucratie syndicale contrôlée par un parti bourgeois populiste, le PRI. Aujourd'hui, sans en tirer les leçons, il se contente de participer à la « réforme politique » et de jouir de ses positions parlementaires, sans aucun engagement avec le nouveau mouvement ouvrier qui surgit dans la rue et dans les grèves. Le PC indien (PCI) s'était montré loyal jusqu'à l'ignominie à l'égard du régime d'Indira Gandhi, appuyant l'état de siège, l'interdiction des grèves, l'arrestation des syndicalistes en 1977. Progressivement, le PC algérien s'était intégré pratiquement sans réserves dans le régime de Boumediène, le PC syrien dans le régime baath'iste. Quant au PC irakien, malgré la répression sanglante dont il est périodiquement victime, il n'a jamais osé rompre ouvertement et franchement avec la dictature baath'iste dans son pays. Dans tous ces pays, l'Etat bourgeois est défendu par les staliniens, qui participent en outre à la mystification de le struction du socialisme » sous une forme particulière (très particulière, s'entend!) présenter comme « engagé dans la voie non-capitaliste », voire dans la «conLes PC centraméricains se sont fait remarquer par leur passivité et par la naïveté démesurée avec laquelle ils ont salué la recherche d'« alternatives » d'ouverture de la part des secteurs « démocratiques » d'une des oligarchies les plus réactionnaires du monde. La palme revient au PC du Panama qui suivit fidèlement toutes les acrobaties de l'« anti-impérialiste » Torrijos, qui collabora avec Carter en toute situation, qui fit tout le nécessaire pour tromper le peuple panaméen afin de maintenir la domination de l'impérialisme yankee sur le canal de Panama, ou encore pour donner asile au Chah, duquel le peuple iranien réclame l'extradition pour qu'il paye les crimes sanglants qu'il a commis. Mais si la variante soviétique du stalinisme a dépassé des limites de l'opportunisme le plus crétin dans la « lutte anti-impérialiste » ou la « lutte de libération

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Cité par Guillermo Labarca, Los bancos multinacionales en America latina y la Crisis del Sistema capitalista, Ed. Nueva Imagen, Mexico 1979, p. 160. Ernest Mandel, Revolutionary Marxism To-day, New Left Books, London, 1979, p. 75 Manuel Lajo, « Le FMI, la dette extérieure et la crise économique et politique au Pérou », Inprecor, no 72-73, 20 mars 1980. Pierre Salama, op. cit. p. 181. Michel Rovère, « L'Islam chiite dans la révolution iranienne: Le clergé à l'épreuve du pouvoir », Inprecor no 62-63, 10 novembre 1979. Cité dans le rapport d'Ernest Mandel au XIe Congrès mondial de la IVe Internationale, in : Documents du Xle Congrès de la IVe Internationale, n° spécial d'INPRECOR de mai 1980. ibidem. ibidem. Manuel Lajo, op. cit. Voir dossier Bolivie dans Inprecor, no 74 du 3 avril 1980 Voir dossier Brésil dans Inprecor, no 60, 4 octobre 1979. Pour une information synthétique sur le Zimbabwe et la Tunisie, voir Inprecor no 71 du 6 mars 1980. Au 4e Congrès de l'Internationale Communiste on affirme: « Le mouvement ouvrier de pays coloniaux et semicoloniaux, doit, avant tout, conquérir une position de facteur révolutionnaire autonome dans le front anti-impérialiste commun... Le refus des communistes de colonies de prendre part à la lutte contre l'oppression impérialiste sous le prétexte de « defense » exclusive des intérêts de classe, est le fait d'un opportunisme du plus mauvais aloi qui ne peut que discréditer la révolution prolétarienne en Orient. Non moins nocive est la tentative de se mettre à l'écart de la lutte pour les intérêts quotidiens et immédiats de la classe ouvrière au nom d'une « unification nationale » ou d'une « paix sociale » avec les démocrates bourgeois. » Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers Congrés Mondiaux de l'Internationale Communiste, 1919-1923. Librairie du Travail, juin 1934, fac-similé F. Maspero, 1972, pp. 176-7.)

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