Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 1

Parti ou fraction/secte

John Ross · Quatrième Internationale, 3e série n° 1 · juillet-août-septembre 1980 · p. 35-60 · 13 923 mots

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L'existence de différentes organisations révolutionnaires déroute incontestablement de nombreux militants, surtout lorsque certaines d'entre elles se revendiquent de Léon Trotsky et du Programme de Transition de la IVe Internationale, tout en affirmant leur désir de «reconstruire» ou de «réorganiser» la IVe Internationale, malgré le fait que celle-ci existe bel et bien. La route pour unifier tous ces groupes dans la IVe Internationale est couverte d'obstacles, dont un des principaux est bien la confusion introduite par des organisations sectaires comme celle dirigée par Gerry Healy en Grande-Bretagne ou par l'OCI en France, qui effacent toutes les distinctions que Lénine et Trotsky avaient clairement introduites entre des partis, des fractions et des tendances. Elles ont ainsi établi une véritable tradition des scissions irresponsables sur la base du sectarisme politique organisationnel ou de simples divergences conjoncturelles ou tactiques. Elles justifient ces pratiques en se référant au «bolchevisme». Ces références sont sans fondement aucun. Aussi bien en théorie qu'en pratique, Lénine et Trotsky se sont comportés de manière diamétralement opposée.

D'autres groupes qui se trouvent encore en dehors de la IVe Internationale, et qui rejettent les pratiques extrêmes de violences physiques, d'exclusions arbitraires, de caractérisations d'autres tendances révolutionnaires comme «complices» du GPU (ou du FBI)» ou «crypto-staliniens», n'ont pas encore rompu avec les racines théoriques de ces aberrations de Healy-Just. Ils répètent notamment leur confusion grossière entre les méthodes de construction d'un partirévolutionnaire, et les méthodes de construction d'une fraction ou d'une tendance - en se revendiquant chaque fois de l'exemple de Lénine, en dépit de toutes les preuves historiques.

Le précédent des bolcheviks Ainsi, dans l'organe d'un de ces groupes britanniques, Socialist Press (n" du 14 janvier 1976), nous lisons :

«Bien que le Parti bolchevik n'ait vu le jour qu'au moment de la scission de 1903 au sein de la social-démocratie, les bases sur lesquelles il fut construit avaient déjà été mises en place au cours des années précédentes.»

Au niveau des faits, cette affirmation n'a aucun sens. Le parti bolchevik ne fut pas créé en 1903. Ce qui fut créé, c'est la fraction bolchevik du Parti Ouvrier Social Démocrate Russe (POSDR).

D'autre part, non seulement le parti bolchevik ne fut pas formé à ce moment-là. mais Lénine était catégoriquement contre toute scission du POSDR en deux partis. Tout son combat après 1903 consista en une lutte de fraction politique et idéologique contre les mencheviks d'un côté, et simultanément en une lutte pour un seul parti, pour contrer ce qu'il appelait les actions anarchistes des mencheviks qui menaçaient le parti d'une scission. En effet, loin de prendre l'initiative d'une scission, Lénine expliquait clairement ce que furent les actions des mencheviks qui faisaient courir le risque d'une scission au parti :

«Le refus de Martov de participer au Comité de Rédaction (de l'Iskra), son refus et celui d'autres écrivains du parti de collaborer, le refus d'un certain nombre de personnes de travailler dans le Comité Central, et la propagande pour un boycott ou une résistance passive, mèneront inévitablement le parti à une scission, même si tel n'est pas le désir de Martov et ses amis.» (1).

Lénine se déclara en complète opposition à toute scission du parti. Il poursuivit donc sa campagne pour un nouveau congrès du parti, incluant à la fois les bolcheviks et les mencheviks, dans une direction bien claire :

«Il faut trouver le cadre dans lequel la lutte idéologique peut se dérouler dans des conditions plus ou moins normales; il faut un nouveau congrès.. Penser qu'un congrès n'aboutirait qu'à une scission, c'est admettre que nous n'avons pas de parti du tout, que l'esprit de parti est si médiocrement développé dans nos rangs qu'il ne peur venir à bout du vieil esprit de cercle... Bien sûr, nous n'avons aucune garantie, mais nous devons tenter de regler le conflit en nous comportant comme un parti, et trouver une solution. La majorité ne veut en aucun cas d'une scission. »

La confusion entre parti et fraction apparaît de nouveau dans le même article de Socialist Press, quand il y est affirmé:

«Bien que le deuxième congrès de la social-démocratie russe se solda par une scission et que ses forces furent réduites de moitié, c'est grâce à la lutte fractionnelle menée par Lénine que l'indépendance politique et organisationnelle du parti fut défendue contre les mencheviks.» (2)

Il s'agit là de la confusion la plus totale. Il est correct d'affirmer que Lénine mena une bataille de fraction. Mais une fraction n'est pas un parti. Une fraction est une formation au sein d'un parti. Selon la définition de Lénine :

«Une fraction est une organisation à l'intérieur d'un parti, unie non par son lieu d'intervention, ni par sa langue ou toute autre condition objective mais par une vision particulière des questions de parti.» (3)

En effet, les termes mêmes de fraction bolchevik et fraction menchevik signifient qu'il s'agissait des membres d' un même parti. Ainsi il est ridicule de dire que le parti perdit la moitié de ses forces. Ce qui se passa, c'est que la lutte fractionnelle révéla que les mencheviks étaient soutenus par la moitié du parti et la fraction bolchevik par l'autre moitié, et qu'une lutte fractionnelle intense se développa. Par sa formulation, l'article de Socialist Press passe complètement sous silence les différents aspects, dialectiquement liés de la lutte de Lénine dans cette période. Contre tous ceux qui voulaient une conciliation politique et idéologique, Lénine était pour une bataille fractionnelle. En même temps, contre tous ceux qui œuvraient vers une scission, il se battait pour l'unité du parti. Tout ceci devient encore plus évident quand on se penche sur la première vraie scission en deux partis et non pas en deux fractions - celle de janvier 1912, au бe congrès du POSDR. Non seulement elle eut lieu neuf ans après la date indiquée dans Socialist Press, mais il est, de plus, important de noter que même à cette époque, Lénine n'appela pas à une scission politiqueavec les mencheviks, et à une division suivant les lignes menchevik et bolchevik, mais au contraire à une scission sur des bases organisationnelles. C'est pourquoi toutes les fractions furent invitées au congrès. Comme Lénine le fit remarquer : «La commission d'organisation russe qui a appelé à la présente conférence a informé tous les sociaux démocrates de sa convocation, et a invité, sans aucune exception, toutes les organisations de notre parti à la conférence; en outre, la possibilité de participer à la conférence a été donnée à toutes les organisations.» (4). La scission en deux partis différents à la suite de l'expulsion de divers éléments n'a pas eu lieu à cause des idées politiques des mencheviks mais à cause d'un rejet et d'une violation des principes organisationnels du Parti : l'accomplissement d'actes incompatibles avec l'appartenance au Parti par ces éléments particuliers. La résolution de la Conférence affirme clairement : «Les ex-membres du Comité Central, Mikhail, Yuri et Roman, ont refusé non seulement de participer au Comité Central au printemps 1910, mais même d'assister à toute réunion pour coopter de nouveaux membres, et ont de but en blanc déclaré qu'ils considéraient l'existence même du Comité Central comme «préjudiciable». C'est précisément après la réunion plénière de 1910 que les publications des liquidateurs ci-dessus mentionnés, Nasha Zarya et Dyelo Zhizni, sont passées définitive«amoindri (contrairement à la décision du plenum) l'importance du parti illégal», ment sur toute la ligne dans les rangs du liquidationisme. Non seulement ils ont mais ils l'ont ouvertement renie, déclarant que le parti était «mort», que le Parti était déjà liquidé, que l'idée de ressusciter le parti illégal était une «utopie réactionnaire», utilisant les colonnes de revues publiées légalement pour accabler d'injures et de calomnies le parti illégal, en appelant aux travailleurs pour considérer le noyau du parti et sa hiérarchie comme morts, etc.» «Au moment où partout en Russie, les membres du Parti s'unissaient, au-delà des fractions, pour mener à bien la tâche immédiate de convocation de la conférence, les liquidateurs, eux, s'assemblèrent en petits groupes totalement indépendants, se séparèrent des organisations locales même là où les mencheviks pro-parti étaient majoritaires (à Ekaterinolslva, à Kiev) et refusèrent catégoriquement de maintenir tout rapport de parti avec les organisations locales du POSDR. La conférence déclara que, par sa conduite, le groupe Nasha Zarya et Dyelo s'est définitivement placé hors du parti.» (5) Il est évident que si cette scission ne se base pas sur une incompatibilité politique du menchevisme avec le Parti, mais sur le refus de certains éléments de se soumettre à la discipline du parti, les mencheviks acceptant cette discipline (ceux qu'on appelle les mencheviks «pro-parti») restèrent membres de plein droit du parti. Ce fait est reconnu dans des articles ultérieurs de Socialist Press: cependant, sa signification n'a pas été saisie.

Il ne s'agit en aucun cas d'une quelconque manœuvre rusée imaginée par Lénine pour donner une justification organisationnelle à une scission politique - ce qui naturellement est la conception de Healy sur Lénine qu'il considère comme un vulgaire praticien de la Realpolitik à l'état pur. Au contraire, Lénine explique clairement sa position (non seulement au niveau russe mais aussi international) sur la raison pour laquelle les mencheviks doivent à cette époque rester dans le parti. Quand on lui demande pourquoi le liquidationisme, tout comme le bernsteinisme, ne peut être combattu au sein du parti, il répond non en invoquant l'incompatibilité politique mais le principe organisationnel, les bernsteiniens russes refusant d'accepter la discipline du parti :

«Il n'y a pas beaucoup de gens parmi les adhérents du POSDR qui soient capables de défendre sincèrement le courant liquidationiste. Malheureusement, il y a encore un certain nombre de gens qui sont sincèrement opposés au liquidationisme mais qui ne comprennent pas dans quelles conditions il faut mener la lutte contre celui-ci.

Bien sûr, disent-ils, le liquidationisme est un courant bourgeois au sein du mouvement social démocrate; mais pourquoi ne pas le combattre dans les rangs d'un même parti, tout comme les Allemands combattent le bernsteinisme ?» (6).

Pour l'école Healy, ceci est hors de question. Les Bernsteiniens auraient tous été exclus pour leurs opinions politiques à cette époque. Lénine, lui, voit les choses totalement difléremment :

«Ceux qui chez nous défendent fermement l'idée d'une «entente», ne comprennent pas une chose très simple et très importante: les liquidateurs ne sont pas seulement des opportunistes (comme Bernstein et compagnie), ils essaient aussi de construire leur propre parti séparé, ils ont proclamé que le POSDR n'existe pas; ils ne tiennent absolument pas compte des décisions du POSDR. Voilà la différence entre nous et l'«Europe»... En Europe, on ne tolèrerait pas plus d'un mois dans les rangs d'un parti un opportuniste qui fut coupable du dixième de ce que les Petresov, Igorev, Besr;

Martov, Dan et leurs semblables ont fait et continuent de faire contre leur parti et à l'encontre de ces décisions.» (7)

Par ailleurs, au cours de la précédente période, quand les mencheviks avaient réellement une attitude correcte sur le plan organisationnel et une majorité statutairement constituée, Lénine était bien loin de préconiser une scission puisqu'il demanda même à la fraction bolchevik d'accepter la discipline du parti sur des points aussi cruciaux que le vote pour des candidats bourgeois. Ainsi il écrivit :

«Une fois que les structures compétentes ont decide, alors nous devons, en tant que membres du parti, tous ensemble agir comme un seul homme. A Odessa, un bolchevik devra inscrire sur son bulletin de vote le nom d'un cadet, même s'il en est malade.» (8)

Ce n'est que quand les mencheviks se mirent à violer la discipline du parti, boycottant de façon anarchique ses structures, essayant par des votes au Comité Central de revenir sur des décisions du Congrès, rejettant l'autorité des corps dirigeants que Lénine se refusa à accepter ça.

Bien entendu, tout ceci ne signifie pas que Lénine fut de quelque manière que ce soit coupable d'éclectisme en matière organisationnelle. Au contraire, comme nous le verrons, Lénine sut en 19/4, mener à bien une scission définitive, irrémédiable et sans merci, sur des bases strictement politiqueset non organisationnelles. Mais ce que l'expérience antérieure à 1914 démontre, c'est que Lénine, comme plus tard Trotsky, distinguait clairement une fraction d'un parti.

Malheureusement, certains camarades sectaires n'ont pas encore fait d' étude sérieuse de l'histoire des bolcheviks. Ils n'arrivent pas à expliquer pourquoi en 1903 Lénine a formé une fraction, pourquoi en 1912 les mencheviks ont été exclus pour des raisons organisationnelles et non politiques, et pourquoi Lénine n'a envisagé de scission politique qu'en 1914.

Si nous considérons l'histoire des positions organisationnelles de Lénine avant 1914, nous voyons que dans aucun des principaux cas de scission auxquels il eut à faire face, il ne fut favorable à une scission sur des bases politiques. En 1903, il mena une lutte de fraction contre les mencheviks, mais s'opposa à toute scission. En 1912, il soutint l'exclusion des mencheviks, mais seulement parce qu'ils refusaient de se soumettre à la discipline du parti. A ce moment-là, il était tout à fait admis de défendre les positions politiques du menchévisme dans les rangs du parti, à condition d'accepter son fonctionnement et sa discipline - c'est d'ailleurs ce qui fit la fraction des mencheviks «pro-parti».

Tout ceci ne doit pas mener à la conclusion que Lénine, sur les questions organisationnelles et la lutte politique, était «mou» ou sans principe. Cela signifie simplement qu'il considérait que les divergences, à cette époque, étaient réglables à l'intérieur du parti - objets d'une lutte fractionnelle et non d'une scission.

Quand on passe à 1914, cependant, on voit que Lénine exigea une scission absolue en deux partis séparés. Ce qui auparavant avait été des déviations à l'intérieur du parti - le menchevisme, le bernsteinisme - se révélait maintenant, face à des événements décisifs de la lutte des classes, des positions totalement étrangères et hostiles à la classe ouvrière et à son Parti.

La réaction de Lénine fut immédiate. Sa toute première déclaration sur la guerre fut :

«La trahison du socialisme par la plupart des dirigeants de la lle Internationale

(1889-1914) marque la faillite politique et idéologique de l'Internationale... La tâche de la future Internationale doit être de se débarrasser résolument et irrévocablement de ce courant bourgeois dans le socialisme.» (9)

Il déclara que le menchevisme international était définitivement passé dans le camp historique de la bourgeoisie et que ses partis, bien que composés de travailleurs, étaient maintenant politiquement des partis bourgeois - position que les communistes ont toujours conservée. Il ajouta :

«L'effondrement de l'Internationale qui est maintenant la proie de la bourgeoisie ...

A bas l'opportunisme, et vive la Ille Internationale.» (10)

Lénine, dans toute une série d'articles rédigés entre 1914 et 1917, décrivit le long développement quantitatif de l'opportunisme. Néanmoins, il fut absolument précis sur le moment qui marqua le tournant qualitatif:

«Ayant dü mürir, pendant des dizaines d'années, dans des conditions de capitalisme

«pacifique», l'opportunisme était si mûr à la fin des années 1914 et 1915, qu'il se révéla être un allié ouvert de la bourgeoisie.» (souligné par nous)

«C'est bien sûr ce tournant précis, la transformation de la quantité en qualité, qui impliqua le changement d'une situation de lutte fractionnelle au sein du parti en une situation où une scission et la création d'un nouveau parti étaient inévitables.»(11)

Comme il est dit dans une résolution du ler congrès de l'IC sur la lle Internationale :

«Dès le premier coup de canon tombé sur les champs de la boucherie impérialiste, les principaux partis de la lle Internationale trahirent la classe ouvrière et passèrent, sous le couvert de la «defense nationale», chacun du côté de «sa» bourgeoisie...

Ce fut à ce moment que la Ile Internationale fit définitivement faillite et périt.» (12)

Il est cependant important de noter la méthode que Lénine utilisa, en opposition à l'école de falsification de Healy. Avant 1914, il n'appela pas à une scission sur des bases politiques avec les mencheviks, malgré leur appel à voter pour les cadets, leurs révisions du marxisme, etc. ; il n'appela pas non plus à une scission dans la Ile Internationale contre Bernstein et compagnie. Il n'appela à une scission que quand il fur démontré d'une manière concluante, au cours du plus grand événement de la lutte des classes, que le menchevisme international s'était mis par l'action en pratique dans le camp de la contre-révolution.

Alors, bien entendu, Lénine en tira toutes les conclusions. La scission était à jamais irréversible. Les idées qu'on avait auparavant considérées comme des positions contre lesquelles on devait polémiquer au sein du même parti, par une lutte fractionnelle, étaient maintenant des idées qui devaient être exclues du parti.

Mais pour l'école Healy-Just, tout ça n'est probablement que de «l'empirisme». Imaginez de ne scissionner que quand des actions ont fait la preuve d'une trahison historique mondiale ! Il ne fait aucun doute que Healy-Just auraient scissionné depuis bien longtemps sur la question de «méthode», et auraient aussi, bien entendu, exclu ce Lénine centriste, hésitant et conciliateur. L'expérience de l'Opposition de gauche

Si par hasard le rappel de la lutte de Lénine ne suffisait pas pour illustrer cette différence de principe entre parti et fraction, nous pouvons nous référer à une deuxième expérience importante: la lutte de Trotsky au sein de l'I.C. et plus tard sa scission avec PIC.

On s'aperçoit qu'à ce propos Trotsky suivit une méthode et un cours identiques à ceux de Lénine. Trotsky refusa de scissionner de l'IC simplement parce que le révisionisme théorique s'y développait (la théorie du socialisme dans un seul pays, la «3e période», la théorie du «social-fascisme», etc.). Il refusa de scissionner même par rapport à des erreurs aussi gigantesques que celles commises en Allemagne en 1923, en Grande-Bretagne en 1926 et en Chine en 1927. Trotsky répondit à chacun de ces événements en construisant et en consolidant une fraction. Mais il rejeta une scission du parti jusqu'à ce que le Comintern ait montré qu'il était passé du côté de la contrerévolution, à travers l'événement de la lutte de classe le plus considérable qu'on puisse imaginer - la venue d'Hitler au pouvoir, sans combat, grâce à la trahison stalinienne en 1933.

Le Healysme ne voit sans doute dans tout cela qu'une manœuvre de Trotsky. Il aurait retardé la scission simplement parce que le Comintern était une grande organisation et que la meilleure manière de recruter des membres aurait été de rester membre de cette organisation. Trotsky, vulgaire manœuvrier et pratiquant la Realpolitik : voilà la véritable vision healyste de Trotsky. Ils le réduisent à leur petite mesure

PARTI OU FRACTION/SECTE 41 misérable. Cependant, Trotsky a en fait expliqué de façon très claire et bien différente sa position : «Le degré de dégénerescence d'un parti révolutionnaire ne peut, en règle générale, être établi, a priori, sur la base de seuls symptômes. La vérification vivante des événements est indispensable. Théoriquement, rien ne permettait encore l'an dernier (1932) d'exclure la possibilité que les bolchevik-léninistes, en se basant sur l'exacerbation de la lutte des classes, ne puissent arriver à forcer le Comintern à prendre le chemin d'une vraie lutte contre le fascisme.» (13) De plus, toujours dans cette lignée, il distinguait clairement, dans la période d'avant 1933, entre la politique et la direction des Partis Communistes d'une part, qu'il caractérisait de centristes, et d'autre part le caractère de classe des partis eux-mêmes, qui restaient prolétariens.

«Le Parti Communiste est un parti anti-bourgeois, prolétarien, même s'il est mal dirigé. La social-démocratie, bien qu'entièrement composée de travailleurs, est entièrement un parti bourgeois.» (14).

La question d'être une fraction et non un parti n'était donc pas le fait d'une manœuvre mais d'analyse réelle et de principe.

«Le mot d'ordre de "réforme" du Comintern n'a jamais été pour nous une phrase creuse. Nous comptions sur une réforme comme sur une réalité. Les développements ont suivi le plus mauvais cours. C'est précisément pourquoi nous sommes forcés de déclarer que la politique de réforme a été consommée jusqu'à sa dernière limite.» (15)

Bien sûr, quand ce fut fait, alors il se battit jusqu'à la fin sur cette question. En 1924, la défense du «socialisme dans un seul pays» était un courant au seindu Parti. En 1934, à cause d'un des plus grands événements de l'Histoire, il se trouva hors du parti.

Finalement, juste pour compléter le tableau, il est possible de réfuter l'opinion de Deutscher sur la question, opinion qui revient à dire qu'en 1933, Trotsky s'est laissé emporter et a pris une décision injustifiée de scissionner du Comintern. Au contraire, Trotsky avait, à l'avance, bien clairement souligné que la question de l'Allemagne - le plus important mouvement ouvrier dans le monde, avec le parti communiste le plus grand en dehors de l'URSS - était précisément un test à caractère qualitatif semblable à celui de 1914. Ainsi il écrivit en novembre 1931:

«Nous sommes tout près d'un de ces moments décisifs de l'Histoire. Le Comintern, après une série d'erreurs importantes mais «partielles», qui ont éprouvé et sapé les forces accumulées dans les cinq premières années, risque de commettre l'erreur fatale, capitale qui peut effacer le Comintern comme facteur révolutionnaire sur la scène politique pour une époque historique entière.» (16).

La conséquence était claire :

«La prise du pouvoir par les fascistes signifierait probablement la nécessité de créer un nouveau parti révolutionnaire, et certainement aussi une nouvelle Internationale.» (17)

Trotsky fit aussi remarquer: «En menant la politique d'une fraction et eduquant ses cadres sur cette expérience, l'Opposition de gauche n'a cependant caché, ni à elle-même, ni aux autres, qu'une nouvelle défaite du prolétariat résultant de la politique du centrisme, aurait à ce moment-là un caractère décisif et exigerait une révision rigoureuse de notre position sur la question : fraction ou parti ?» (18)

L'exemple de la lutte fractionnelle de 1939-1940 au sein du SWP

Comme dernier test sur la méthode de Trotsky, considérons la dernière grande lutte politique de sa vie, celle contre l'opposition Burnham-Shachtman-Abern dans le SWP. C'était une tendance dont les membres dirigeants poursuivaient ouvertement des révisions du marxisme rejetant le matérialisme dialectique et caractérisant l'Union Soviétique de «collectivisme bureaucratique»; et Trotsky caractérisa l'opposition de petite bourgeoise dans son ensemble.

Selon la méthode sectaire, il n'y a aucun doute sur l'attitude à adopter à l'égard d'une tendance de ce genre: scissionner! Dans l'introduction à l'édition healyste de DéJense du marxisme, Cliff Slaughter affirme:

«Cannon et la majorité de la direction du SWP se battirent fermement pour defendre et construire le parti, et pour en chasser l'opposition, une fois qu'il fut prouvé qu'elle résistait obstinément à toute tentative d'être gagnée à des positions révolutionnaires.»

Encore une fois, le healysme décide d' «approfondir» la pensée de Trotsky! Voici ce que Trotsky, à l'opposé de Slaughter, avait à dire sur la question :

«Cher ami (John G. Wright, un dirigeant du SWP...), je souscris entièrement à votre opinion sur la nécessité d'un combat politique et théorique ferme et même implacable contre les tendances petites bourgeoises de l'opposition. Vous verrez dans mes derniers articles que je caractérise les divergences de l'opposition de manière encore plus tranchante que la majorité.

Mais en même temps je crois que ce combat idéologique implacable doit être accompagné d'une tactique organisationnelle très prudente et très sage. Vous n'avez pas le moindre intérêt à une scission, même si l'opposition devait, par hasard, devenir majoritaire au prochain congrés ... Même si vous étiez éventuellement minoritaire, vous devriez à mon avis rester disciplinés et loyaux envers le parti dans son ensemble.» (19).

Plus tard, il ajouta:

«Si quelqu'un devait proposer, par exemple, d'exclure le camarade Burnham, je m'y opposerais énergiquement. Mais, en même temps, je pense qu'il est nécessaire d'engager la bataille idéologique la plus acharnée contre ses positions anti-marxistes.» (20)

Il alla même plus loin :

«J'ai entendu dire que dans une réunion, le camarade Gould (qui soutient Abern)

s'est exclamé : «Vous voulez nous exclure.» ... S'il arrive que quelqu'un de la majorité lance de telles menaces, pour ma part, je voterai pour une censure ou un avertissement sévère.» (21) En gros, Trotsky et Cannon étaient loin de chasser la tendance petite-bourgeoise hors du parti, et de favoriser une scission politique. Trotsky était prêt à soutenir des mesures disciplinaires contre quiconque aurait défendu ce point de vue ! Voilà l'étendue du gouffre qui sépare Healy du trotskysme et du léninisme. Ce combat illustre à merveille la tradition léguée par Lénine en matière de lutte fractionnelle : lutte fractionnelle idéologique et politique implacable, simultanément et dialectiquement liée à une lutte sans merci pour l'unité du parti. Le healysme qui rejette ouvertement ces leçons, est en totale rupture avec Lénine et Trotsky sur la question de la distinction entre un parti et une fraction. Enfin, l'expérience de 1940 devrait mettre un terme à l'affirmation ridicule selon laquelle Trotsky aurait, dans la période précédente, refusé une scission avec le

43 Comintern pour la seule raison que c'était une «grosse» organisation. En 1940, le SWP comptait mille membres. La lutte menée par Trotsky contre la scission n'était pas une question de nombre mais de principe. Trotsky, ainsi que Lénine, n'envisagea la scission que sur la base de la trahison historique de la classe ouvrière et de la défense d'opinions qui s'avérèrent, face à des événements aussi gigantesques, représenter le camp de la contre-révolution. Mais il refusa la scission en 1940, de même qu'en 1923 ou en 1927 par rapport à des divergences d'une moindre ampleur. Dans la tradition de Lénine, sa distinction entre parti et fraction n'était pas du formalisme mais était une ligne de classe historique.

Après 1917, Lénine et Trotsky expliquèrent la nécessité absolue de se battre sans rémission, politiquement et idéologiquement, contre toute forme d'opportunisme et de conciliation, contre toutes positions erronées à l'intérieur du parti, les scissions politiques ne sont justifiées que quand il y a passage de l'autre côté de la barrière de classe au cours d'événements éminents de la lutte de classe, compréhensibles pour de larges masses. La scission de 1953

Si en fonction de ce principe, nous considérons la scission de la IVe Internationale de 1953, alors la question organisationnelle principale à laquelle nous devons répondre, est la suivante: s'agit-il d'une scission en deux partis mondiaux différents, en deux Internationales; ou bien s'agit-il d'une scission en deux fractions à l'intérieur de la même Internationale ?

Les implications d'une telle question et la base sur laquelle la trancher, sont clairs. Justifier une scission en deux partis mondiaux sur une base léniniste ne signifie pas seulement qu'il y a eu développement de théories erronées et prises de position erronées, mais que celles-ci ont abouti, dans l'action, à des trahisons historiques qualitativement similaires à celles d'août 1914 quand éclata la guerre impérialiste, ou à celles qui ont mené à janvier 1933 à la capitulation sans combat devant Hitler. Si un tel changement historique décisif avait eu lieu - le passage d'une des fractions dans le camp de la contre-révolution - son évolution future était évidente. De même que les trahisons des sociaux-démocrates après 1914 et celle des stalinistes après 1933 s'étaient progressivement aggravées, de même la dégénerescence de ces nouveaux traîtres devait s'intensifier. Dans de telles circonstances, il fallait suivre la démarche de Lénine en 1914 et celle de Trotsky en 1933 : la rupture définitive et complète ; le rejet dédaigneux de "l'unité" avec les agents d'une classe ennemie ; toute "réunification" entièrement exclue. La seule attitude correcte envers les traîtres, c'est une dénonciation sans pitié des trahisons croissantes de ceux qui se réclamaient faussement du trotskysme. Ce fut pendant longtemps l'opinion des partisans de Lambert. Ainsi les militants anglais du CORQI écrivent : «Le pablisme a détruit la IVe Internationale comme parti mondial, par une adaptation au stalinisme en 1953, quand Pablo et les siens soutinrent le Kremlin contre l'insurrection des travailleurs est-allemands.» (22) A part le fait qu'il s'agit d'un mensonge éhonté - en 1953, personne dans la IVe Internationale n'a soutenu le Kremlin contre les travailleurs est-allemands - cette position a au moins le mérite d'être cohérente. Si, en effet, non seulement des théories révisionistes ont été développées, mais qu'en plus, elles ont abouti au soutien de la contre-révolution au cours d'un événement aussi décisif que la première tentative de révolution politique contre la bureaucratie stalinienne, alors une scission sur une base léniniste principielle était parfaitement justifiée. Il fallait alors s'attendre à ce que les «pablistes» consument cette scission par de nouvelles trahisons encore plus profondes - ce que Just a d'ailleurs longtemps prétendu.

Au centre des positions de Healy, la même conclusion est avancée : le soutien au stalinisme, en 1953, en Allemagne de l'Est et en France, la même année, pendant la grève générale, a constitué le tournant qualitatif auquel a fait suite, plus tard, une aggravation des trahisons en 1956 en Hongrie, en 1960 sur Cuba, en 1964 sur Ceylan, en ce qui concerne le Vietnam, etc. Finalement, comme dans une série d'articles. «La IVe Internationale et la Sécurité», le "révèle" , les révisionistes ont dégénéré jusqu'à devenir des complices et des agents de l'impérialisme, du GPU, de la police, etc. - ou, plus précisément, cette couche qui avait de tout temps été des agents du GPU, a atteint une place dominante et incontestée parmi les «pablistes».

De l'autre côté en 1953, il y avait ceux qui pensaient qu'à un certain moment le SWP américain avait succombé à l'impérialisme US et était devenue une organisation dominée par le réformisme, le pacifisme, la pression de la petite-bourgeoisie blanche, etc., etc.

Toutes ces positions ont au moins le mérite d'être cohérentes. Mais, contrairement à ces positions, et malgré les déclarations enflammées de cette époque qui furent effectivement faites (il n'y a pas lieu de cacher que Cannon a effectivement dit en 1953 que la scission avec Pablo était plus décisive que celle d'avec Burnham et Schachtman. ou que Pablo écrivit que «la fraction de Cannon est un groupe condamné par l'histoire»), les principales forces des deux côtés concluèrent rapidement qu'une telle trahison historique mondiale, qu'une telle rupture avec le trotskysme avec les intérêts du prolétariat, n'avait pas eu lieu.

De plus, malgré son bluff et ses mensonges visant à démentir cette évidence, Healy est, lui aussi, assez conscient de ce fait. En effet, on peut en trouver la preuve concluante dans les documents de sa propre organisation. Ainsi, en janvier 1961, le Comité National du SLL (précurseur du WRP) envoya une lettre au Comité National du SWP, déclarant : «Il est temps de se rapprocher de l'époque où le révisionisme pabliste était considéré comme une tendance du trotskysme.» Cette position n'a aucun sens, à moins de considérer que le révisionisme pabliste, la ligne du Secrétariat International de la IVe Internationale, était effectivement une tendance du trotskysme jusqu'à cette époque.

D'autre part, comme les actions sont plus éloquentes que les paroles, considérez ce qu'aurait dû être le cours des choses si des trahisons mondiales historiques suffisantes pour justifier non seulement une fraction mais un nouveau parti avaient eu lieu. Dans ces circonstances, aucun discours sur la «réunification» n'eût été possible. Jamais il ne serait venu à l'esprit de Lénine et de Trotsky de parler, encore moins de proposer, une «réunification» avec les sociaux-démocrates après 1914 ou avec les stalinistes après 1933.

Cependant, ce ne fut pas toute la politique suivie par Healy. Quand la réunification entre le Secrétariat International et le Comité International fut proposée en 1957, Healy ne s'y opposa pas suivant la base de principe correcte qui devait découler de son analyse du «révisionisme pabliste». Au contraire, il fut d'accord pour former des commissions paritaires et sur toute une série de choses qui auraient été hors de question avec une application principielle de sa position.

Pire même, en 1960 Healy invita Ernest Mandel pour faire un exposé à l'école d'été du SLL - le même Mandel qui, selon l'analyse de Healy, était un traître contre-révolutionnaire. Imaginez seulement Lénine invitant Kautsky en 1915 à une école bolchevique, ou Trotsky demandant à Staline de s'adresser à une assemblée de la IVe Internationale!

Finalement, cette secte vient de donner récemment, dans son style inimitable, une nouvelle preuve de son incohérence, probablement sans comprendre les implications de ce qu'elle faisait. En juillet 1970, Healy contacta la IVe Internationale pour engager «des discussions informelles sur la possibilité d'un débat commun, centré autour des différences politiques les plus marquantes, et orienté vers la tenue d'une conférence internationale commune.» (23).

De nouveau, si on pense vraiment que les «pablistes» sont un courant extérieur au trotskysme, qui a trahi la classe ouvrière historiquement, alors ceci ne peut être qu'une capitulation indigne. Le problème pour Healy, c'est que si cette dernière proposition est correcte, alors il faut en tirer les conclusions organisationnelles correspondantes. Si aucune trahison historique ne justifie la création de nouveaux partis et d'une nouvelle Internationale, la tâche des révolutionnaires, c'est de réunifier leurs forces. Sinon, on en arrive à essayer de construire des organisations à partir de différences tactiques, d'analyses d'événements conjoncturels, de théories dont la nature de classe n'a pas été pleinement démontrée à la lumière de la lutte de classe. Tout cela peut servir à construire une secte mais absolument pas un parti révolutionnaire. Ces pratiques n'ont aucun rapport avec les conceptions de Lénine et Trotsky. Par exemple, considérons la position de Trotsky dans la période allant de 1923 à 1933, c'est-à-dire avant qu'il n'y ait eu la preuve définitive que l'IC était passée du côté de la contre-révolution. L'IC était une organisation qui, en 1927, avait objectivement, trahi la révolution chinoise. Pendant toute une partie de cette période, Trotsky et ses partisans furent obligés de se comporter comme une fraction publique de l'Internationale - non par choix, mais du fait de leur exclusion Trotsky, néanmoins, n'acceptait pas cette existence comme fraction publique. Au contraire, il demanda la réadmission de sa fraction dans le parti. Encore en décembre 1932, il affirma catégoriquement : «L'entière responsabilité de la scission du communisme repose sur la bureaucratie stalinienne. Les bolcheviks léninistes sont. à tout moment, prêts à rejoindre les rangs du Comintern et à y respecter strictement la discipline dans l'action.» (24) D'autre part, ce qu'exigeait Trotsky, non pas en tant que dirigeant de parti mais en tant que dirigeant de fraction, - cesser d'être une fraction publique - n'était pas une condition politique (comme l'abandon par l'I.C. de la ligne sur la Chine ou de la ligne dite de la 3e période) mais une condition organisationnelle : le droit de faire connaître le point de vue de la fraction au sein du parti. Sur cette question, Trotsky était tout à fait prêt a faire des compromis à condition que soit établi le principe: «Nous ne pouvons refuser de critiquer le centrisme (staliniste)... Mais une critique mutuelle qui est. en elle même, inévitable et fructueuse. peut avoir un caractère différent selon le degré de préparation consciente de chacun des parties, et selon le cadre organisationnel dans lequel elle a lieu. Sur ce terrain, l'Opposition de gauche est prête à conclure à tout moment un accord dans lequel elle ne demanderait que le rétablissement de son droit de militer dans les mêmes rangs. » (25)

Trotsky fut, jusqu'à la fin, absolument ferme sur la distinction entre un parti et une fraction, et sur les conclusions qui découlaient de chacune de ces positions. Une fraction doit continuellement lutter pour sa réintégration dans le parti. Par contre, une fois que les conditions justifiant un nouveau parti ont été établies, alors il faut une scission nette complète et irréversible, en rejetant tout discours perfide sur une «réunification» avec les contre-révolutionnaires.

Mais ce que vous ne pouvez pas faire, cependant, c'est avoir à la fois le drap et l'argent. Vous ne pouvez pas simultanément maintenir qu'il existe des «révisionnistes pablistes», qui ont trahi historiquement la classe ouvrière, et qu'il existe en même temps un «mouvement trotskyste mondial» auquel tout le monde continue à appartenir. Quelle que soit la dose de pseudo-dialectique que Healy y met, ces deux idées contradictoires ne pourront jamais être réconciliées.

Ayant tiré les leçons historiques de la lutte de Lénine contre les révisionistes dans la Ile Internationale, et de la lutte de Trotsky contre le stalinisme, nous avons trouvé ce qui ressort dans les deux cas, c'est que ni l'un ni l'autre n'a lancé un nouveau parti avant que respectivement les sociaux-démocrates et les staliniens ne soient définitivement passés dans le camp de la contre-révolution - les premiers en soutenant la Première Guerre mondiale impérialiste, les seconds par leur capitulation en 1933 qui permit à Hitler d'accéder au pouvoir sans qu'un seul coup de feu ne fut tiré. Les fruits amers du sectarisme fractionnel

Tant que ces trahisons de classe historiques n'avaient pas eu lieu dans les faits, Lénine et Trotsky se battirent pour l'existence de fractions à l'intérieur du même parti pour démêler et débattre les divergences politiques.

Dans le même sens, la scission de 1953 de la IVe Internationale ne fut pas une scission en deux partis mondiaux mais en deux fractions publiques. Puisqu'il n'y avait pas eu de trahison historique des intérêts de la classe ouvrière, il était possible d'envisager une réunification de ces deux fractions sur des bases principielles en 1963 - réunification comprenant la majorité du Comité International et de la majorité du Secrétariat International.

Gerry Healy, et le soi-disant CORQI, choisirent de rester en dehors de l'Internationale réunifiée en 1963. Ils maintinrent et développèrent le mythe que «le révisionisme pabliste» avait détruit l'Internationale en 1953.

Le manque total de compréhension de la part de Healy de la différence entre une fraction et un parti, révélé par son attitude envers la scission de 1953, a contribué inévitablement à la désintégration interne des restes de son propre Comité International.

Le premier résultat de l'accusation de Healy que les «pablistes» auraient franchi le Rubicon de la lutte de classe en 1953, ce fut l'emploi systématique du mensonge et d'une représentation falsifiée des positions de ses adversaires. Car si les «pablistes» sont responsables de trahisons d'envergure historique, il fallait évidemment le démontrer et démontrer que ces trahisons continueraient et empireraient inévitablement. Ceci est quelque chose de différent que d'affirmer que de graves erreurs théoriques et politiques ont été commises, que des idées révisionistes ont été avancées. Même si c'est exact, cela ne peut en tout cas justifier qu'une division en deux tendances ou fractions, non une scission du Parti et de l'Internationale.

En l'absence de faits pour justifier sa position, Healy dut avoir recours au mensonge systématique. Il mentit sur le fait que le Secrétariat International n'a pas soutenu la révolution hongroise en 1956. Il mentit sur le fait que Cuba n'est pas un Etat ouvrier. Il mentit sur le fait que le Secrétariat Unifié ne serait pas intervenu ou n'aurait même pas critiqué publiquement la ligne de la section ceylanaise avant que sa majorité ne rejoigne une coalition gouvernementale bourgeoise en 1964. Il mentit sur la ligne des camarades français pendant la grève générale de 1968. Il ment aujourd'hui sur à peu près toute question majeure de la révolution mondiale.

Pour justifier la création d'un parti séparé des «pablistes», quand en fait les conditions pour une telle scission définitive n'étaient pas remplies, le SLL/ WRP fut obligé de faire de son organisation et de ses publications un des plus grands réservoirs de mensonges et de mauvaise foi du mouvement ouvrier. Le mensonge et la falsification ne sont pas un hasard, ou un «excès» du healysme, mais quelque chose qui est devenu un élément indispensable de sa ligne politique, pour pouvoir maintenir sa séparation de la IVe Internationale.

Mais le maintien prolongé d'une telle campagne de mensonges engendre d'autres effets inévitables. D'abord, le danger c'est que les militants eux-mêmes s'aperçoivent de la réalité et que toutes ces déclarations ne sont que des mensonges. Aussi les militants doivent être mis sous stricte tutelle. D'où ces pratiques aussi révoltantes que de retirer des mains des membres du WRP des tracts qui viennent de leur être distribués, que l'habitude de ne publier les documents que d'une des parties dans des discussions, et ainsi de suite - pratiques empruntées aux traditions staliniennes.

Il faut préserver les militants de la révélation de tout ce qui remet en cause la «vérité» de Healy. Les fronts uniques sont rejetés non seulement parce que le WRP a des positions politiques fausses, mais aussi parce qu'ils risquent de conduire à la «contamination». Le sectarisme s'approfondit. Finalement, même la violence physique est utilisée pour écarter toute influence «étrangère». Mais il est impossible d'obtenir un isolement chimiquement pur. Toute question innocente peut conduire à une réponse qui débouche sur des problèmes plus vastes, et des bribes de la réalité finissent par percer. Le seul moyen d'empêcher cela, c'est une suppression totale de la démocratie interne. C'est toujours à quoi tend infailliblement une organisation sectaire, qui a érigé en principe le sectarisme organisationnel. Finalement, quand apparaît le danger que la vérité arrive à percer devient plus probable, il faut inoculer les membres du WRP contre les adversaires de Healy en les diffamant sur le plan personnel de la manière la plus basse. Pour défendre leur position, il ne suffisait pas aux staliniens de démontrer que Trotsky avait tort politiquement. Ils durent aussi en faire un agent conscient de la contre-révolution et du fascisme. De même pour Healy, il faut que les dirigeants du SWP et de la IVe Internationale ne soient pas présentés seulement comme des adversaires politiques, mais en plus comme de véritables complices du GPU et du FBI, des vulgaires indicateurs ou mouchards de la police, et ainsi de suite... Bien que les dirigeants du CORQI ne soient pas allés jusqu'au bout de cette logique infernale, ils furent obligés d'adopter des formes initiales de la même méthode. Le mensonge systématique, l'accusation envers Varga ou Lora d'être des agents de la CIA ou du fascisme, l'affirmation que la candidature de Krivine était une «candidature crypto-stalinienne propulsée par la bourgeoisie», le recours dans certaines occasions à la violence physique, la suppression de toute démocratie interne, sont dans la même lignée que les méthodes healystes. Ils sont le produit inévitable de l'acharnement à vouloir construire une fraction/secte confondue avec la construction du parti.

Il est assez ironique de constater que le régime interne de l'organisation de Healy ressemble effectivement à celui d'une fraction. Ce qui est absolument correct dans un parti - le fait d'accepter une pluralité d'opinions potitiques - est tout à fait inacceptable dans une fraction - sinon elle deviendrait un rassemblement sans principes. Si l'organisation est conçue non comme un parti mais comme une fraction, alors c'est une position de principe que de ne pas tolérer les opinions divergentes. Une chose, c'est la démocratie interne du parti, autre chose c'est le régime d'une fraction qui n'est pas régie par le centralisme démocratique. Une fois de plus, on voit que la conséquence de la confusion entre un parti et une fraction, c'est la production d'une secte, avec son «régime» approprié

Pour tous les trotskystes qui se situent hors de la IVe Internationale, la tâche qui leur incombe est claire. Il est certain qu'il faut qu'ils débattent de la scission de 1953 - au niveau théorique et politique. Pour notre part, nous ne le refuserons certainement pas. Cependant, il reste une question essentielle et préalable qu'ils doivent se poser et en tirer toutes les conclusions pratiques.

Dans la période allant jusqu'en 1953 et après, est-ce que le Secrétariat international, et plus tard le Secrétariat Unifié de la IVe Internationale, ont trahi la révolution mondiale et le prolétariat par des actes comparables à ceux de 1914 et de 1933? Si oui, alors votre tâche est claire. Continuez votre existence comme organisation séparée et finissez-en une fois pour toutes avec ces déclarations sur l'existence d'un «mouvement trotskyste mondial». Votre tâche consiste alors uniquement à dénoncer ceux qui usurpent le nom de trotskystes, à essayer de détruire leur organisation

Dans le cas contraire, il faut prendre la voie qu'ont suivie les sections principales du trotskysme mondial après 1953 et qui a conduit à la réunification en 1963. Vous avez le droit de penser que d'immenses erreurs ont été commises. Vous pouvez penser que ces erreurs continuent à être commises aujourd'hui. Mais, dans ce cas, votre devoir est de vous battre au sein de l'Internationale pour corriger ces erreurs. Si votre combat échoue et que les erreurs du SU de la IVe Internationale culminent en une trahison d'envergure historique, alors il faut scissionner. Evidemment, nous ne partageons pas votre point de vue sur notre prétendu «révisionnisme». Mais si vous concluez qu'il n'y a pas eu de trahison historique justifiant une division en deux Internationales, alors votre tâche en tant que révolutionnaire, c'est de suivre le chemin de l'unification sans exclusives, et avec respect des règles d'organisation du Parti, qui régissent un seul Parti, une seule Internationale : les règles du centralisme démocratique, de la minorité qui accepte de se soumettre dans l'action aux décisions de la majorité, tout en conservant une liberté de discussion et de critique sans limites sur le plan littéraire.

Le refus de choisir clairement entre ces deux voies, l'utilisation simultanée du langage approprié à des ennemis contre-révolutionnaires, avec lesquels on organise la scission au couteau, et du langage unitaire à l'égard de révolutionnaires avec lesquels on cherche à construire un Parti commun, ne peut engendrer qu'une impression lamentable d'hypocrisie et de duplicité, qui rend toute discussion constructive difficile sinon impossible.

En 1963, quand le Secrétariat International et le Comité International dépassèrent la division en deux fractions publiques en s'unissant au sein de la IVe Internationale, ils constatèrent que les seules forces qui s'opposèrent à la réunification furent les posadistes en Amérique latine, les lambertistes en France, et la SLL en Grande-Bretagne. Ils formulèrent le vœu que ces groupes réadhèreraient plus tard à l'Internationale unifiée sur une base principielle.

Dix-sept ans plus tard, le bilan d'où conduit le rejet de méthodes organisationnelles de principe, devrait être clair. Il ne s'agit pas du seul élément qui explique la dégénerescence de Healy en une secte, mais c'est en tout cas le seul élément qui a empêché de surmonter la tendance à la dégénérescence, en ce qui concerne Healy. Cela montre quel est l'avenir de ceux qui suivent cette logique. Le retour du CORQI à quelquesunes de ces méthodes les plus sectaires depuis qu'il a mis fin à sa démarche de rapprochement principiel vis-à-vis de la IVe Internationale, et qu'il l'a remplacée par des tentatives pour scissionner la IVe Internationale, montre une fois de plus la logique de la fraction/secte en contradiction avec la construction du parti. Les racines historiques du Parti, et celles des fractions/ sectes

Le parti d'avant-garde prolétarien est un produit de la lutte de classe réelle dans un triple sens. Son programme est la synthèse des enseignements de toutes les luttes de classe. Les cadres sont des militants reconnus comme des dirigeants de luttes au moins par un secteur minoritaire significatif de la classe ouvrière réelle (de la classe des salariés). Les initiatives politiques influencent — ne füt-ce que partiellement - la marche réelle de la lutte de classe.

Dans ce sens, la IVe Internationale (comme le parti social-démocrate ouvrier russe de 1903) n'est qu'un noyau de parti, n'est pas encore un parti au sens réel du terme.

Mais c'est justement dans la phase de construction du parti que les risques de confondre parti et fraction/secte sont les plus grands et les plus lourds de conséquences. Car sur des organisations petites pèsent de tout leur poids les méfaits de la vie de cercles essentiellement propagandistes, avec leurs phénomènes concomitants, comme ce que Lénine a appelé à juste titre «l'hystérie intellectuelle» - qui tend à confondre divergences tactiques ou conjoncturelles avec divergences programmatiques, erreurs de formulation et trahisons effectives de luttes réelles (c'est-à-dire actes qui causent dans les faits des défaites désastreuses de la classe ouvrière). Lorsqu'un véritable parti d'avant-garde existe, les divergences ne sont pas moindres que lorsqu'il n'existe qu'un noyau de parti. Elles sont multiples et inévitables. Seule une fraction peut être «monolithique» - et encore pour peu de temps. Mais les liens réels avec la classe imposent aux militants et aux cadres du parti une discipline prolétarienne élémentaire, qui permet d'éviter les scissions irresponsables ou d'en limiter les effets à des groupuscules se marginalisant eux-mêmes du mouvement réel, - pourvu que le strict respect de la démocratie interne (le droit de tendance et la noninterdiction des fractions) crée les conditions indispensables pour que chaque divergence puisse être finalement tranchée à la lumière de la pratique commune. A l'étape du «noyau de partis» (ou dans les phases de réaction, lorsqu'un parti déjà existant s'affaiblit considérablement), cette saine contrainte prolétarienne provenant de la lutte de classe elle-même s'affaiblit, — et les risques de scissions irresponsables se multiplient. Les effets néfastes de ces scissions - celle de 1953 comme celle de 1979 - sont manifestes. Elles ralentissent l'accumulation de cadres et de militants, indispensable pour que le «noyau de parti» puisse servir de pôle d'attraction crédible aux travailleurs d'avant-garde. Elles affaiblissent la capacité d'intervention dans la classe. En retardant la possibilité de faire trancher les divergences par l'épreuve de la pratique, elles ralentissent donc le processus de clarification politique et d'enrichissement programmatique.

Et surtout: elles se passent en dehors du déroulement réel de la lutte de classe et n'ont donc point d'impact sur l'élévation de la conscience de classe prolétarienne.

Il est particulièrement nécessaire de distinguer les méthodes d'organisation et de comportement de fractions dans un parti déjà largement engagé sur la voie de la collaboration de classe réformiste, et ou la démocratie interne est sévèrement restreinte, et celles qui sont acceptables dans un parti révolutionnaire foncièrement sain et démocratique, même si on lui reproche de graves erreurs politiques. Trotsky s'est évertué à faire cette distinction, et à expliquer que les fractions permanentes sont une pratique absolument anormale et inacceptable au sein d'un parti révolutionnaire :

«Dans une lutte de fraction contre les réformistes, les révolutionnaires ont fréquemment recours à des mesures extrêmes, bien qu'en règle générale, dans les luttes fractionnelles, les réformistes se conduisent avec beaucoup plus de brutalité. Mais, dans ces deux cas, pour les deux camps, il s'agit de se préparer pour que la rupture se produise dans les conditions les plus avantageuses. Ceux qui transfèrent de telles méthodes de travail à l'intérieur d'une organisation révolutionnaire revelent soit leur propre immaturité politique et leur absence de sens des responsabilités, soit un individualisme anarchiste, dissimulé le plus souvent derrière des principes sectaires, soit encore, en définitive, qu'ils sont tout à fait étrangers à l'organisation révolutionnaire.» (26)

L'élément décisif dans la construction des bolcheviks sur le plan organisationnel ne fut pas, comme les sectes l'affirment, la méthode des scissions rapides et prématurées, mais, au contraire, la lutte prolongée pour une clarification politique liée à la bataille pour l'unité du parti. Ce n'est qu'en démontrant de façon concluante à la classe ouvrière en Russie, à la fois que les idées des bolcheviks étaient justes, qu'il fallait les défendre au sein du parti pour en démontrer la justesse à la lumière de la lutte des classes réelle, et d'autre part en démontrant qu'ils se battaient pour la discipline prolétarienne et l'unité contre les scissionistes irresponsables, que les bolcheviks ont construit le noyau et les cadres réellement solides qu'ils avaient dans la classe ouvrière, noyau qui comprenait en 1903 quelques centaines de personnes soutenant leur fraction et qui, en 1914, avait gagné le soutien de la majorité de la classe ouvrière russe organisée. Si, au contraire, Lénine avait agi, de 1903 à 1914, commes les sectaires aujourd'hui l'eussent souhaité, c'est-à-dire s'il avait consciemment scissionné politiquement le parti pour former sa propre fraction/secte, en 1914 et en 1917, les bolcheviks n'auraient pas disposé d'un parti de masse, mais d'un simple groupement minuscule entraîné sur la voie d'une dégénérescence interne. Comme toujours, une politique principielle est la seule qui soit efficace dans toute affaire de quelque importance.

C'est en effet en étudiant la longue histoire de la fraction bolchevique qu'on acquiert le sens de la perspective historique de ce que Lénine appelait «le principe du parti» opposé à l'esprit de cercle ou de secte. Cela montre aussi la nécessité d'avoir le sens des proportions en matière de luttes internes et l'éducation contre l'esprit du fractionnalisme permanent. L'étude détaillée de la manière dont Lénine a agi dans ces batailles offre une alternative claire et positive face aux méthodes et aux conceptions de

51 Healy-Just.

Les origines premières du bolchevisme, et par conséquent du léninisme, doivent être recherchées à l'époque de la fondation du POSDR. Bien que le POSDR füt formellement créé en 1898, son premier congrès ne donna pas grand chose - pratiquement tous les participants furent arrêtés immédiatement et toute l'organisation détruite. Jusqu'au Ile congrès de 1903, le marxisme russe resta éclaté en petits groupes d'individus ou «cercles».

La véritable fondation du POSDR en 1903, bien qu'elle füt un énorme pas en avant, donna le jour à un parti qui était bien loin d'avoir des positions marxistes correctes sur toutes les questions. Lénine avait engagé une longue bataille contre Plékhanov à propos du programme du parti, dans laquelle il était fort loin d'avoir gagné sur tous les points. Lénine avait bataillé avant le congrès avec Martov à propos de l'auto-défense ouvrière. Une résolution opportuniste sur les rapports avec les forces politiques bourgeoises, proposée par Potresov (Starover) avait été votée par le congrès lui-même. Et, finalement, Lénine avait été battu par Martov sur la fameuse question de l'article 1 des statuts du parti (27).

Mais malgré toutes ces divergences, Lénine insista sur le fait que toutesles positions défendues lors du Deuxième Congrès constituèrent des positions défendues au sein du camp du prolétariat et étaient donc compatibles avec l'appartenance à un seul Parti. Il affirma que les fractions sont séparées

«simplement (par) des nuances sur lesquelles on peut et l'on doit discuter, mais pour lesquelles il serait absurde et puéril de se séparer... la lutte des nuances dans le Parti est inévitable et nécessaire tant qu'elle ne conduit pas à l'anarchie et la scission, tant qu'elle se poursuit dans les limites approuvées, d'un commun accord, par tous les camarades et membres du Parti. Et notre lutte au Congrès contre l'aile droite du Parti contre Akimov et Axelrod, contre Martynov et Martov, ne sortait nullement de ces limites. » (28) Ainsi, les représentants de chaque position qui avait émergé dans les groupes avant le Deuxième Congrès étaient inclus dans le Parti. Loin d'être exclus du POSDR par suite d'une scission provoquée par Lénine, les économistes les plus prononcés, tels Akimov et Martynov, furent explicitement confirmés comme membres du Parti nouvellement constitué. Lénine analysa les divergences au sein du POSDR à cette époque comme étant les résultats inévitables d'une expansion rapide, et affirma non moins explicitement que les attitudes qui consistèrent à réclamer des scissions et des exclusions n'étaient que les restes d'un «esprit de cercle» sectaire (29). Sans doute la fondation du Parti était-elle un grand pas en avant. Mais elle donna également naissance à des luttes de fraction. Les deux fractions, celle des bolcheviks et celle des mencheviks, se cristallisèrent autour des disputes sur la composition du Comité Central du Parti et du comité de rédaction de l' Iskra. Lénine avait été battu au Deuxième Congrès sur la question des statuts du Parti, mais il avait gagné une majorité sur la question de la composition du Comité Central et du comité de rédaction. Mais alors que lui-même et les bolcheviks, se basant sur les principes du Parti, acceptèrent la discipline et leur défaite sur la question des statuts du Parti, les mencheviks refusèrent d'accepter la discipline sur la question de la composition des organes dirigeants du parti. En commençant par Martov, les mencheviks s'engagèrent dans une orientation de boycotts et de démissions qui amena rapidement le parti au bord de la scission.

En riposte à la menace pour l'unité du Parti créée par les mencheviks, Lénine appliqua les mêmes principes que dans la lutte contre le sectarisme des cercles. Il rejeta dans toutes les circonstances tout abandon de la défense des positions politiques bolcheviques. Mais en même temps, il rejeta l'idée selon laquelle les événements politiques. et la lutte sur des questions d'organisation, aurait déjà définitivement démontré la nécessité d'une scission. Alors qu'en 1914, il proclama que l'événement historique de la capitulation de la Deuxième Internationale devant la Première Guerre Mondiale avait démontré définitivement que non seulement le menchevisme russe mais le menchevisme international était devenu l'ennemi du socialisme, en 1903 il précisa au contraire qu'aucune rupture historique de ce genre n'avait encore eu lieu. Il affirma sans ambiguïté aucune :

«Les partisans de la nouvelle-Iskra sont-ils des traîtres à la cause prolétarienne?

Non. Ils sont des défenseurs inconsistants, hésitants, opportunistes de cette cause

(et des principes organisationnels et tactiques qui incarnent cette cause). Voilà pourquoi la social-démocratie révolutionnaire s'oppose à leurs positions. » (30)

Par conséquent, Lénine rejeta l'idée qu'il y eut une base de principe pour la scission entre les deux fractions :

«Les divergences de principe entre Vperiod (le journal des bolcheviks) et la nouvelle-Iskra sont essentiellement celles qui existaient entre l'ancienne Iskra et Raboche Djelo (le journal des économistes). Ces divergences, nous les considérons comme importantes, mais nous ne les considérerions pas comme constituant, en elles-mêmes, un obstacle au travail commun au sein d'un même parti, si la possibilité nous était donnée de défendre sans restriction nos points de vue, ceux de l'ancienne Iskra. » (31)

Confronté avec une situation de ce genre, la tâche n'était pas celle de provoquer une scission mais de poursuivre la lutte pour l'unité du parti :

«Nous avons déjà bien des conquêtes à notre actif; nous devons continuer la lutte sans nous laisser décourager par les revers; lutter avec fermeté et mépriser les procédés petits-bourgeois des disputailleries de cercle: Jaire tout ce qui est en notre pouvoir pour préserver le lien qui unit dans le Parti tous les social-démocrates de

Russie, lien établi au prix de tant d'efforts.» (32)

En fait, loin de prôner lui-même une scission, Lénine estima que les actions des mencheviks allant dans le sens d'une scission révélèrent clairement la différence entre leur comportement anarchiste et la discipline prolétarienne des bolcheviks. Les efforts des bolcheviks de conduire la lutte contre les mencheviks dans le cadre d'un parti uni culminèrent dans l'appel pour le Troisième Congrès du Parti. Lénine le précisa de la manière suivante:

«Je pense que précisément pour tirer librement au clair les désaccords de principe.

il faut mettre fin à la crise: il faut épurer l'atmosphère de toute querelle mesquine.

el pour cela, il est indispensable de convoquer un congrès. Ce n'est pas pour couper court à la lutte, mais pour la ramener dans un cadre normal que le Ille Congres est nécessaire.» (33)

Et il estima qu'un nouveau congrès, la seule solution de rechange à la politique de boycotts et d'actes scissionnistes des mencheviks, était la seule mesure apte à sauvegarder l'unité du Parti :

«Pratiquement, nous voyons une issue à la crise dans la convocation immédiate du

Ile Congrès du Parti. Lui seul peut éclairer la situation, trancher les conflits, ramener

PARTI OU FRACTION/SECTE 53 la lutte dans le cadre qui doit être le sien...

On nous dit : le congrès conduira à la scission. Mais pourquoi ? Si la minorité reste intransigeante dans ses tendances anarchistes, si elle est prête à la scission plutôt que de se soumettre au Parti, c'est qu'elle s'en est déjà détachée en fait... Mais nous n'admettons pas la possibilité d'une scission. Devant la force effective du Parti organisé, les éléments à tendances anarchistes devront, et, pensons-nous, sauront s'incliner:» (34)

Au debut de 1905, les bolcheviks avaient gagné l'appui de la majorité des comités locaux du parti en faveur de la convocation d'un congrès. Sur la base des statuts du Parti, les organes dirigeants contrôlés par les mencheviks auraient dû le convoquer. C'est à ce moment précis que les mencheviks décidèrent de violer les statuts du Parti et refusèrent de convoquer le Congrès, malgré l'obligation statutaire de le faire. S'il y avait eu le moindre sectarisme organisationnel dans la position de Lénine, s'il avait été dans la moindre mesure favorable à une scission, il n'y a pas de doute que le Troisième Congrès, finalement convoqué au printemps de 1905, aurait rompu définitivement avec les mencheviks. Mais loin d'agir de la sorte, il s'efforça de faire inviter chaque section et fraction du POSDR, y compris les mencheviks, à participer au congrès.

Même lorsque les mencheviks tinrent leur propre conférence, parallèlement au Troisième Congrès, et provoquèrent ainsi une scission de fait dans le Parti, Lénine se prononça clairement en faveur de la réunification du Parti. La seule condition pour cette réunification, ce fut l'acceptation du cadre organisationnel et de la discipline du Parti. Le Troisième Congrès adopta une série de modifications des Statuts du Parti - notamment en garantissant explicitement le droit de la minorité de distribuer sa littérature à tous les membres du Parti, en augmentant le pouvoir des comités locaux -ce qui accrut les garanties statutaires pour les mencheviks de pouvoir pleinement defendre leurs positions au sein du Parti. En résumant les résultats du Congrès, Lénine écrit :

".. en dépit de l'absence de la minorité, le Ille Congrès a pris toutes les mesures utiles afin que la minorité pût travailler avec la majorité dans un seul parti. Le Ille

Congrès a reconnu erroné le retour aux tendances caduques et dépassées de l'économisme qui se dessinait dans notre parti; mais il a aussi garanti, sous une forme précise et définie, les droits de toute minorité consacrés par les statuts du parti, obligatoires pour tous les membres. La minorité a désormais le droit absolu, garanti par les statuts, de défendre ses opinions, de défendre ses idées, pourvu que les discussions et les divergences de vues ne deviennent pas des causes de désorganisation, n'empêchent pas le travail positif, ne fragmentent pas nos forces, ne fassent pas obstacle à une action unanime contre l'autocratie et les capitalistes.» (35) Loin de parachever une scission avec les mencheviks, Lénine parla d'un «inévitable retour à l'unité du Parti dans l'avenir» (36). L'œuvre qui devait aboutirà l'unité du POSDR un an plus tard, fut déjà préparée par les bolcheviks au Troisième Congrès. Loin d'être une «manœuvre» de la part de Lénine, ce rétablissement de l'unité était le point culminant de sa lutte pour un parti uni, combinée avec la lutte pour ses convictions politiques, lutte combinée qu'il avait menée à partir de 1903. L' «inévitable retour à l'unité» pour lequel Lénine s'était battu en avril 1905, fut réalisé par le Quatrième Congrès d'avril 1906. Lénine applaudit à cette unification, qui avait été la base de l'orientation des bolcheviks depuis 1903, comme à un immense succès :

«Aussi bien au (3e) Congrès qu'à la conférence, nous avons établi la 'théorie grise' de l'unification du Parti. Camarades ouvriers ! Aidez-nous à transformer cette théorie grise en pratique vivante! Rejoignez en masse les organisations du Parti ! Transformez notre 4e Congrès et la Ile Conférence menchevique en congrès impressionnant et grandiose d'ouvriers social-démocrates! Occupez-vous, ensemble avec nous et en pratique, avec la question de l'unification - qu'il y ait exceptionnellement à l'égard de cette question un dixième de théorie et neuf dixièmes de pratique (que ce soit une de ces exceptions qui confirment les règles opposées)! En vérité, pareil désir est légitime, historiquement nécessaire et psychologiquement compréhensible... Unifionsnous pour faire cette révolution.» (37)

Il attaqua violemment tous ceux qui affirmèrent que l'unification avec les mencheviks dans un seul parti ne fut qu'une manœuvre. Il proclama au cours du Congrès lui-même :

«Ce n'est pas vrai que j'ai 'appuyé"' le camarade Vorobjev qui a dit que bolcheviks et mencheviks ne pourraient pas travailler en commun dans un seul parti. Je n'appuie nullement une affirmation de ce genre et je ne partage pas pareille opinion. » (38)

Une fois de plus, le rapport dialectique entre la lutte de Lénine pour la clarification politique et sa lutte pour l'unité organisationnelle était mis en évidence. Il posa la lutte politique dans ses termes les plus aigus, mais défendit simultanément le respect de la discipline de parti la plus stricte de la part des bolcheviks, même s'ils étaient maintenant en minorité.

Le premier test réel de l'«unité du parti» devait se produire fort tôt après le congrès d'unification d'avril 1906, lorsque le POSDR dut prendre position à l'égard des élections pour la Douma. Les mencheviks, convaincus du rôle dirigeant de la bourgeoisie dans la révolution, se prononcèrent en faveur d'un accord électoral avec le parti bourgeois des cadets. Lénine affirme à ce propos:

«En tolérant des blocs avec les cadets, les mencheviks nous ont définitivement montré leur vrai visage: ils sont l'aile opportuniste du parti ouvrier.» (39)

Mais Lénine en a-t-il déduit qu'il fallait maintenant œuvrer à la scission avec les mencheviks ? Point du tout ! Il posa la question de la nécessité d'une lutte de fraction principielle, au cours de laquelle il réclama des bolcheviks un respect strict de la discipline, même quand ils étaient en minorité :

«Nous menons la lutte idéologique la plus large, la plus implacable, et nous devons l'élargir encore, contre les blocs avec les cadets... Une question se pose: comment accorder cette lutte idéologique implacable avec la discipline du parti du prolétariat ?

... Pour ce qui est du principe, nous avons déja défini plus d'une fois notre point de vue sur l'importance de la discipline dans un parti ouvrier. Unité dans l'action, liberté de discussion et de critique, voilà notre définition. Cette discipline est la seule digne du parti démocratique de la classe d'avant-garde... Après la décision des organes compétents, nous tous, membres du Parti, agissons comme un seul homme. Tel bolchevik, à Odessa, devra peut-être jeter dans l'urne un bulletin portant le nom d'un cadet, bien que ce soit répugnant pour un bolchevik...» (40)

On ne pourrait mieux définir les principes léninistes d'organisation. Lénine n'encourageait en rien des scissions pour un oui ou un non révisionniste, ou sur la base d' «inévitables» résultats futurs de positions adoptées par tel ou tel courant aujourd'hui. Ce qui était nécessaire, à ses yeux, c'était de combattre des positions manifestement fausses au sein du parti, jusqu'au moment où les camarades coupables de telles erreurs soit les auraient corrigées, soit où la logique ultime de ces positions erronées les aurait placés irrévocablement, dans l'action, dans le camp de l'ennemi de classe, - en dehors du camp du prolétariat, à l'occasion d'événements historiques, comme cela est arrivé en 1914. C'est exactement la même attitude que Trotsky adopta dans sa lutte dans le Comintern entre 1923 et 1933. Cela impliquait à la fois une lutte politique au sein du parti et l'acceptation d'une discipline absolue dans l'action, pour conserver l'unité du parti.

La politique prolétarienne disciplinée a triomphé. Au Ve Congrès du Parti, en 1907, les bolcheviks ont regagné la majorité aux dépens des mencheviks. Lorsque cela fut clair, les mencheviks s'apprêtèrent de nouveau à scissionner. De même qu'après 1903, Lénine opposa la discipline prolétarienne des bolcheviks, et l'acceptation de leur part de l'unité du Parti, aux activités scissionnistes des mencheviks.

Les divergences sur les élections qui avaient éclaté en 1906 étaient le prélude de la grande lutte finale entre les deux fractions, qui allait, elle, atteindre son point culminant dans une véritable scission des bolcheviks et des mencheviks en deux partis séparés. L'arrière-fond de cette lutte fut la terrible période de réaction en Russie, débutant par le coup d'Etat de Stolypine en 1907 : dissolution de la Douma, arrestation des députés social-démocrates sur l'accusation de «conspiration», et introduction d'une nouvelle loi électorale absolument réactionnaire. Les organisations ouvrières furent dispersées. Des pogromes antisémites furent déclenchés. La presse fut étouffée. Une campagne de répression et de tortures fut mise en route. Une vague de démoralisation de masse s'abattit sur la classe ouvrière et sur les révolutionnaires. Quelle attitude adopter en face de cette nouvelle situation ? La question fut d'abord débattue au Ve Congrès du POSDR, en juillet 1907. Les bolcheviks jouirent maintenant d'une claire majorité dans le parti quant à leurs positions fondamentales - analyse du rôle dirigeant de la classe ouvrière dans la révolution, rejet de tout bloc électoral avec les cadets, appel en faveur d'un gouvernement provisoire révolutionnaire, etc. Néanmoins, une divergence tactique importante surgit dans leurs propres rangs au sujet de la question de la participation ou du boycott aux élections pour la nouvelle Troisième Douma. Le Congrès vota en faveur de la participation. Mais cette majorité fut le résultat d'un bloc de mencheviks, du Bund juif, des Polonais (le parti de Rosa Luxembourg), d'un seul vote du parti letton et d'un seul vote bolchevik, - celui de Lénine. Après le Congrès du Parti, il devient de plus en plus clair que la division entre les bolcheviks ne représentait pas une divergence tactique mineure, qui aurait pu être contenue au sein d'une seule fraction de manière principielle, mais qu'elle impliqua une analyse totalement différente de la situation en Russie et de celle du Parti. Bien que de telles divergences fussent compatibles avec l'appartenance à un seul parti, elles étaient incompatibles au sein d'une même fraction. Au cours de la lutte, Lénine a formulé avec une précision classique la différence entre un parti et une fraction : «Chez nous, le bolchevisme est représenté par la fraction bolchevique du parti. Mais une fraction n'est pas un parti. A l'intérieur du parti, on peut trouver toute une gamme d'opinions diverses dont les extrêmes peuvent être tout à fait contradictoires... Mais dans une fraction, les choses sont différentes. Une fraction est un groupe fondé sur l'unité de pensée, dont l'objectif premier est d'influencer le parti dans une direction bien déterminée et de faire adopter ses principes, sous leur forme la plus pure, par le parti. Pour cela, une unité de pensée véritable est indispensable. Quiconque veut comprendre comment se pose reellement le problème des divergences internes au sein de la fraction bolchevique, doit bien se rendre compte que l'unité de la fraction et celle du parti ne relèvent pas pour nous des mêmes exigences.» (41)

Le résultat fut clair. Bogdanov, partisan du boycott, fut exclu de la fraction bolchevique. Mais l'exclusion illustra clairement la différence entre un parti et une fraction. Elle illustra de même le fait qu'il n'y avait point, à ce moment-là, un parti bolchevik. Car les bolcheviks affirmèrent sans équivoque que Bogdanov resta membre de plein droit du parti, du POSDR:

«Personne ne prétend attenter à vos responsabilités de parti, et celles-ci n'ont pas été évoquées ici. Nous avons affaire à une scission de la fraction, non à une scission du parti. Notre assemblée n'est pas compétente pour décider des responsabilités de parti.» (42)

A travers toute la lutte, les bolcheviks, loin de chercher à scissionner le parti, réclamèrent qu'on mette fin à toute tentative irresponsable de cette sorte. En fait, une des accusations lancées contre Bogdanov fut précisément celle que lui, il chercha effectivement une scission du parti. Lénine rappela la longue histoire de lutte des bolcheviks contre une scission depuis 1903.

«Il ne s'agit nullement d'abolir les divergences tactiques qui nous opposent aux mencheviks. Nous menons et nous continuerons à mener une lutte sans compromis contre les déviations des mencheviks par rapport à la ligne de la social-démocratie révolutionnaire. Il va également de soi qu'il n'est nullement question de dissoudre la fraction bolchevique dans le parti... La fraction bolchevique, en tant que courant idéologique bien déterminé existant à l'intérieur du parti, doit continuer à exister comme par le passé... En tant que défenseurs consequents et fermes des principes du parti, les bolcheviks ont maintenant une tâche extrêmement importante à remplir:

faire participer à l'édification du parti tous les éléments qui en sont capables...

... La sauvegarde et le renforcement du POSDR, telle est la tâche fondamentale à laquelle tout doit être subordonné.» (43).

Loin de favoriser une scission avec les mencheviks, Lénine milita en faveur d'un bloc avec tous les mencheviks prêts à appuyer le Parti. Il appela les membres du Parti à donner leur soutien à un «rapprochement des éléments pro-Parti de toutes les fractions et de tous les groupes du Parti, et avant tout celui des bolcheviks et des mencheviks pro-Parti»(44). Cette position fut l'axe des bolcheviks dans la lutte au sein du POSDR jusqu'en 1912.

La lutte contre les partisans du boycott fut relativement limitée d'ampleur et dans le temps. Au printemps 1908, ils étaient déjà devenus une minorité à Moscou et à Petrograd; après cela, leur influence déclina rapidement. Simultanément se déroula une lutte bien plus importante, contre des tendances au sein des mencheviks. Sans abandonner leurs positions politiques principales - concernant le rôle dirigeant de la bourgeoisie au sein de la révolution, et l'appui à des alliances électorales avec les cadets - les mencheviks s'étaient divisés sur la question du maintien d'un parti illégal. Les «mencheviks pro-Parti», dirigés par Plekhanov, étaient en faveur du maintien du POSDR. Les «mencheviks liquidateurs» étaient pour en finir avec le POSDR, afin de s'accrocher à la légalité à tout prix.

Confronté avec cette division concernant l'existence même du Parti, Lénine agit de nouveau en appliquant sa conception sur la différence entre un parti et une fraction. Il ne pouvait y avoir de rapprochement politique avec une section quelconque des

PARTI OU FRACTION/SECTE du menchevisme, mais ceux qui refusèrent d'accepter l'existence illégale du POSDR. mencheviks. La scission ne concerna pas ceux qui défendirent les positions politiques Lénine œuvra pour que ce congrès réunisse bolcheviks côte à côte avec une section des grès du Parti, à Prague, en janvier 1912. Lors de ce congrès, il n'y eut pas de scission politiqueavec les mencheviks en tant que tels, — au contraire, comme nous l'avons vu, illégal était achevée fin 1911. Elle fut formellement conclue par la tenue du Vle Con- «travail mené en bonne harmonie par les mencheviks pro-Parti et les bolcheviks» (46). même du Parti, Lénine milita en faveur d'un bloc principiel avec eux : sein du Parti. Contre la menace que les liquidateurs faisaient peser sur l'existence mencheviks. Mais organisationnelllement, les «mencheviks pro-Parti» restèrent au La tâche des bolcheviks et des mencheviks pro-Parti pour reconsolider le POSDR faire leur possible pour se rapprocher de semblables social-démocrates.» (45) Lénine résuma la situation lorsqu'il affirma que l'année 1910 fut caractérisée par un un menchevik pro-Parti ... Nous pensons qu'il est du devoir de tous les bolcheviks de et jamais nous ne le considérerons comme tel. Par contre, nous le considérons comme «Plekhanov ne fut jamais un bolchevik. Nous ne pensons pas qu'il soit un bolchevik 57 Les conclusions de Trotsky du POSDR, ou si au contraire il avait été une fraction au sein du POSDR jusqu'en si le bolchevisme était apparu en tant que parti dès 1903, lors du deuxième congrès tendances ont essayé de déduire des conclusions depuis lors. La question de savoir n'en resta pas moins le laboratoire classique de cette construction, dont toutes les blement changé après la révolution russe de 1917, l'étude de l'histoire du bolchevisme Bien que les conditions de construction de partis révolutionnaires aient considéralutte contre le stalinisme au sein de l'Internationale Communiste, puis dans la consutilisa l'expérience du bolchevisme afin de déterminer sa propre position au cours de la gnage devant la Commission Dewey. En deuxième lieu - et ce fut plus important - il niennes de l'histoire, notamment dans La Révolution Défigurée et dans son témoiet ce dans un double but. En premier lieu pour démasquer les falsifications staliarguments dans ces mêmes sources anti-trotskystes de la bureaucratie soviétique. et triste de constater que de soi-disant «trotskystes» sectaires puisent aujourd'hui leurs devait être déformée et falsifiée dans la campagne contre Trotsky. Il est paradoxal (Bref aperçu) de Staline, le mythe fut répété que les bolcheviks avaient constitué un parti à part à partir de 1903. Pour créer ce mythe, toute l'histoire du bolchevisme différents. Partant des déformations déjà contenues dans l' Histoire du Parti bolchevik de Zinoniev, jusqu'aux falsifications délirantes de L'Histoire du PCUS(b) été membres de différentes fractions, mais qu'ils avaient été membres de deux partis bureaucratie inventa le mythe qu'après 1903, Lénine et Trotsky non seulement avaient d'innombrables fois toutes les critiques de Trotsky faites par Lénine avant 1917, la présenter Trotsky comme l'adversaire le plus résolu de Lénine. Outre qu'elle republia linienne montante. Quant à lui, Trotsky s'appuya également sur l'étude de l'histoire du bolchevisme, 1912, occupa un rôle important dans la lutte entre Trotsky et la bureaucratie sta- Pour pouvoir mener leur campagne contre le «trotskysme», la bureaucratie devait l'unité de l'Internationale, aussi longtemps. que celle-ci n'était pas passée définititruction de la IVe Internationale. Il adopta entièrement la position de Lénine de combiner la lutte intransigeante pour ses positions politiques avec le combat pour vement sur des positions hostiles au prolétariat, lors d'événements d'ampleur historique comparables au 4 août 1914. Le document adopté lors de la première conférence de l'Opposition de Gauche Internationale affirma: «L'Opposition de Gauche Internationale se considère comme fraction de l'IC, de même que ses diverses sections se considèrent comme des fractions des PC nationaux. Cela signifie que l'Opposition de Gauche ne considère pas comme définitif le régime organisationnel créé par la bureaucratie stalinienne... Qu'une telle politique soit la seule juste dans les conditions actuelles, cela est confirmé aussi bien par l'analyse théorique que par l'expérience historique. Bien que les conditions particulières du développement de la Russie aient amené le bolchevisme à la rupture définitive avec le menchevisme des 1912, le Parti bolchevik continua à faire partie de la lle Internationale jusqu'à la fin de 1914. Il fallut la leçon de la Première Guerre Mondiale pour poser la question d'une nouvelle Internationale, il fallut la révolution d'Octobre pour constituer cette nouvelle Internationale. évidemment aussi avec elle la Ille Internationale. De même, la victoire du fascisme Une catastrophe historique telle que l'écroulement de l'Etat soviétique emporterait en Allemagne et l'écrasement du prolétariat allemand permettraient à peine à l'IC de survivre aux résultats de sa politique désastreuse. Mais qui donc, dans le camp de la révolution, oserait affirmer actuellement qu'on ne peut éviter ni prévenir l'écroulement du pouvoir soviétique ou la victoire du fascisme en Allemagne? Pas /'Opposition de Gauche, en tout cas... Restant sur le terrain de la révolution d'Octobre et de la

Ille Internationale, l'Opposition de gauche rejette l'idée de partis communistes paraltariat allemand et international, Trotsky, suivant de nouveau l'exemple de Lénine, Lorsqu'en 1933 l'Internationale Communiste trahit effectivement la cause du prolélèles.» (47) cette fois-ci celui de 1914, se prononça en faveur d'une rupture définitive avec le à la fois pour rejeter la scission avee l'Internationale Communiste avant pareille tra- Comintern et de la formation d'une nouvelle Internationale. La méthode qu'il utilisa trahison se soit produite, démontre jusqu'à quel point il avait complètement assimilé les leçons historiques de l'histoire du bolchevisme. Nous défendons aujourd'hui les hison, et pour se prononcer fermement en faveur d'une telle scission après que cette mêmes principes d'organisation sions d'une situation historique à une autre. Mais l'analyse historique apporte néan- Il est sans doute impossible d'appliquer mécaniquement les positions et les conclumoins un des éléments essentiels de la matière première sur laquelle se fondent la théorie et la pratique révolutionnaires. L'analyse concrète d'une situation concrète s'effectue à l'aide de concepts qui se forgent, en grande partie, à l'aide de l'expérience historique. qualitativement inférieures à celles que Lénine et Trotsky considéraient comme compatibles avec l'appartenance à une seule organisation, cela signifie que les divisions organisationnelles qui se fondent ou qui sont justifiées par de telles divergences, faiblesse organisationnelle sectaire. L'étude de l'histoire du bolchevisme fait partie intégrante de la lutte pour que les révolutionnaires surmontent leur sectarisme organe reflètent pas une quelconque «fermeté politique bolchévique» mais au contraire une nisationnel infantile et mettent leur pratique en conformité avec la réalité politique Démontrer que les divergences qui séparent aujourd'hui des révolutionnaires sont de la lutte de classe et la théorie marxiste.

NOTES :

(1) Lénine, OEuvres, tome 7, pp. 366-7.

(2) Lenin, Collected Works, vol. 34, p. 246 (notre propre traduction).

(3) Lénine, OEuvres, tome 17, p. 268.

(4) Lénine, OEuvres, tome 17, p. 468.

(5) Lénine, OEuvres, tome 17, p. 487.

(6) Lénine, OEuvres, tome 17, p.228.

(7) Lénine, OEuvres, tome 17, p. 228.

(8) Lénine, OEuvres, tome 11, PP. 332-3.

(9) Lenin, Collected Works, vol. 21, p. 16 (notre propre traduction).

(10) Lenin, Collected Works, vol. 21, p. 38 (notre propre traduction).

(11) Lenin, Collected Works, vol. 21, p. 444 (notre propre traduction).

(12) Résolution du Premier Congrès de 'Internationale Communiste sur la conférence de Berne des partis de la Ile Internationale.

(13) Leon Trotsky : It is necessary to build Communist Parties and an International anew (notre propre traduction).

(14) Leon Trotsky : What Next ? (notre propre traduction).

(15) Leon TRotsky: It is impossible to remain in the same International with Stalin

(notre propre traduction).

(16) Leon Trotsky: Germany, the Key to the International Situation (notre propre traduction).

(17) Leon Trotsky : For a Workers United Front against Fascism (notre propre traduction).

(18) Leon Trotsky : It is necessary to build Communist Parties and a International anew (notre propre traduction).

(19) Leon Trotsky: In defence of Marxism , P. 122 (notre propre traduction).

(20) ibidem p. 145.

(21) ibidem.

(22) Marxist Bulletin, Winter 1976, p. 26.

(23) Workers Press, 7 juillet 1970.

(24) Leon Trotsky: The International Left Oppositionists' Tasks and Methods notre propre traduction .

(25) Leon Trotsky : We need an honest inner-party agreement (notre propre traduction).

(26) Léon Trotsky: Les Fractions et la IVe Internationale, in OEuvres, tome 6, p. 271.

(27) Lenin, Collected Works, vol. 6, p. 177 - Leon Trotsky, On Lenin, p. 42 -

(28) Lenin, Collected Works, vol. 7, p. 320 (notre propre traduction).

(29) Lénine affirma : «La croissance et l'extension du mouvement révolutionnaire, sa pénétration à des profondeurs de plus en plus grandes au sein des diverses classes et couches sociales, feront nécessairement naître sans cesse (et ce sera tant mieux)

des tendances et des nuances nouvelles» (OEuvres, tome 8, p. 161). - La compréhension du fait que des tendances ou des fractions ne sont pas nécessairement les représentants d'autres classes que le prolétariat fut soulignée par Trotsky :

«L'apparition de fractions est inévitable même dans le parti le plus mûr et le plus harmonieux, à partir du moment où il étend son influence à des couches nouvelles, vu le fait que de nouvelles questions apparaissent, que des tournants aigus se produisent dans la situation, que la direction peut commettre des erreurs etc.

etc.» (L. Trotsky, «'Trotskyism' and the PSOP», in Writings of Leon Trotsky

1938-1939, le édition, p. 129).

Lénine constata d'ailleurs d'une manière plus générale : «que la tendance au sectarisme organisationnel, à la réalisation de scissions prématurées et irresponsables, est le produit évident de l'«esprit de cercle» : «les traditions de l'esprit de cercle nous ont légué des scissions extraordinairement faciles et une application extraordinairement zélée de cette règle : un coup de poing dans la mâchoire, ou la main à baiser, s'il vous plaît» (OEuvres, tome 7, p. 395).

(30) Lénine, OEuvres, tome 8, p.

(31) Lénine, OEuvres, tome 8, p. 127.

(32) Lénine, OEuvres, tome 7, p. 434.

(33) Lénine, OEuvres, tome 7, p. 185.

(34) Lénine, OEuvres, tome 7, p. 477.

(35) Lénine, OEuvres, tome 8, pp. 439-440.

(36) Lénine, OEuvres, tome 8, p. 447.

(37) Lénin, Werke, Band 10, p. 23 (notre propre traduction).

(38) Lénin, Werke, Band 10, p. 310 (notre propre traduction).

(39) Lénine, OEuvres, tome 11, p. 329.

(40) Lénine, OEuvres, tome 11, pp. 329-330, 332-3.

(41) Lénine, OEuvres, tome 15, pp. 460-461.

(42) Lénine, OEuvres, tome 41, p. 220.

(43) Lénine, OEuvres, tome 15, p. 464, p. 466.

(44) Lénine, Oeuvres, tome 16, p. 102.

(45) Lénine, OEuvres, tome 16, p. 272.

(46) Lénine, OEuvres, tome 17, p. 29.

(47) Les Congrès de la IVe Internationale - 1 Naissance de la IVe Internationale

1930-1940, pp. 63-64, Paris, Editions La Brèche, 1978.

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