Après l'intervention massive de l'armée soviétique en Afghanistan, les événements semblent se précipiter. Le Sénat américain refuse définitivement de ratifier les accords SALT II. La marine de guerre impérialiste (américaine, française, britannique, ouestallemande, on n'a pas souvent mentionné cette dernière !) accroît sa présence dans le Golfe persique. Les USA arrêtent leurs livraisons de céréales et d'équipements technologiquement avancés à l'URSS. Les dépenses d'armement augmentent rapidement. L'hystérie anti-soviétique se déchaîne dans les mass media. Aussi s'interroge-t-on : est-ce le retour à la guerre froide du type 1948-1953? Sommes-nous à la veille de la troisième guerre mondiale ? Ou, à un niveau apparemment plus raisonnable, mais qui débouche sur des conclusions analogues : une alliance militaire entre l'impérialisme et la Chine est-elle en train d'encercler l'Union soviétique, obligeant celle-ci à prendre des initiatives pour desserrer quelque peu l'étau ? Nous répondons catégoriquement «non» à toutes ces questions. Nous croyons qu'aucune modification fondamentale n'est intervenue dans la situation internationale telle qu'elle a émergé en 1975, de la défaite subie par l'impérialisme en Indochine et des retombées de cette défaite à l'intérieur même des Etats-Unis, combinées avec les effets de la première récession généralisée de l'économie capitaliste internationale et de la longue dépression dans laquelle celle-ci s'insère (1). Entre les apparences - renforcées sinon créées par l'intoxication idéologique - et la réalité fondamentale, la différence est sensible. C'est cette différence que les marxistes révolutionnaires, que les travailleurs d'avant-garde, doivent saisir pour ne pas se laisser désorienter par les manœuvres de l'ennemi de classe et de ses agents au sein du mouvement ouvrier et du mouvement anti-impérialiste, pour correctement établir la priorité des tâches dans le combat pour le socialisme.
La victoire de la révolution indochinoise, la situation détérioriée de l'économie capitaliste internationale, la crise de direction politique et la montée de sentiments opposés à toute aventure étrangère sur grande échelle qui en résultèrent au sein des Etats-Unis et au sein de l'alliance impérialiste, avaient modifié considérablement les rapports de force globaux aux dépens de l'impérialisme. Pour la première fois depuis le début de l'ère impérialiste, le Grand Capital ne disposa plus d'un gendarme mondial, prêt à intervenir rapidement partout dans le monde pour défendre l'ordre bourgeois. La montée révolutionnaire au Portugal et en Ethiopie, la révolution iranienne, la révolution nicaraguayenne, n'ont pas vu se déchaîner contre elles la violence contre-révolutionnaire massive de l'impérialisme, à laquelle avaient dû faire face la révolution vietnamienne, la révolution algérienne, la révolution cubaine, sans parler de la révolution chinoise, yougoslave, espagnole ou russe.
Certes, il y eut des interventions militaires. Mais elles furent marginales, le fait de groupuscules terroristes ou de noyaux de mercenaires et de «conseillers», en rien comparables aux 500 000 soldats qui descendirent sur l'Algérie ou sur le Vietnam. Il y eut, certes aussi, chantage, pression économique, utilisation de l'arme de la faim, menaces d'intervention. Mais la différence avec les situations révolutionnaires antérieures saute aux yeux. Et la chute des dictatures du Shah et de Somoza, pièces-maîtresses du dispositif impérialiste au Moyen-Orient et en Amérique centrale, accentua encore la détérioration des rapports de force aux dépens de l'impérialisme. Cette détérioration ne résulte en dernière analyse ni d'un affaiblissement militaire de l'impérialisme ni d'un renforcement militaire de l'URSS ou d'une attitude plus «offensive», plus «anti-impérialiste», du Kremlin. Elle résulte essentiellement de la conjonction entre deux facteurs : la montée de la révolution mondiale d'une part, et l'impossibilité d'amener les masses laborieuses des pays impérialistes - avant tout celles des Etats-Unis eux-mêmes - à accepter des aventures militaires internationales sur grande échelle, après l'expérience de la guerre en Indochine (à laquelle on pourrait ajouter une série d'expériences traumatisantes analogues pour les impérialismes européens et japonais, remontant plus loin dans le temps).
L'ampleur de la montée révolutionnaire internationale avait pris au dépourvu tant l'impérialisme que la bureaucratie soviétique. Ni l'un ni l'autre n'avaient prévu les gigantesques mobilisations de masse qui sont venues à bout de la monarchie des Pahlevi et de la tyrannie des Somoza. S'il a joué un rôle dans ces affaires, le Kremlin, directement et par staliniens locaux interposés, a plutôt joué celui d'éviter ou de freiner des explosions, non celui de détonateur ou d'aide aux luttes explosives. C'est un facteur autonome, de nature politique, qui a brouillé les cartes de la «détente» distribuées par Washington et par Moscou.
De même, la résistance - même quand elle est passive - des masses dans les pays impérialistes aux guerres contre-révolutionnaires massives fut-elle un facteur autonome de la diplomatie traditionnelle, imprévu pour les protagonistes de celle-ci, et qui continue à influencer profondément la situation internationale en ce sens. Elle a limité la liberté d'action des dirigeants impérialistes au cours des dernières années. Elle est, en dernière analyse, un sous-produit au niveau subjectif, de tous les changements sociaux intervenus au cours de la phase précédente, de toute la remise en question du système impérialiste et capitaliste depuis mai 68 au sein des pays impérialistes euxmêmes, même s'il s'agit souvent d'un sous-produit déformé, pas nécessairement (surtout aux Etats-Unis) lié à une prise de conscience politique anti-capitaliste.
Mais le résultat est là : paralysie politico-militaire de l'impérialisme pendant près de cinq ans. Dans un monde où d'immenses forces contestataires se sont mises en branle contre l'ordre établi, cela ne pouvait pas ne pas avoir des conséquences sensibles sur la situation internationale stratégique et militaire. On l'a vu dans la Corne d'Afrique. On l'a vu dans l'Asie du sud-est. On l'a vu au Moyen-Orient. On l'a vu en Amérique centrale et dans les Caraïbes.
Rappelant cette modification de la situation internationale à partir de 1975, la soulignant comme facteur favorisant objectivement l'essor de la révolution, les documents du Xle Congrès Mondial de la IVe Internationale évitent en même temps toute illusion selon laquelle l'impérialisme serait d'ores et déjà vaincu ou définitivement paralysé. Nous avons au contraire mis l'accent sur le fait que cette paralysie allait être limitée dans le temps. La révolution iranienne et nicaraguayenne étaient pour lui des signaux d'alarme, auxquels il allait réagir rapidement et sur grande échelle.
En fait, ces réactions se sont produites. Elles ont été déclenchéesavant l'intervention soviétique en Afghanistan. Celle-ci les a tout au plus amplifiées ou a servi de prétexte pour faciliter cette amplification. Il s'agit d'une réaction à trois niveaux. D'abord au niveau politique, la bourgeoisie impérialiste s'efforce, par une formidable campagne d'intoxication et de mystification, de préparer l'opinion publique de ses propres pays à accepter de nouveau des interventions militaires de grande ampleur à l'étranger. A cette fin, on utilise tous les registres. On lance le mythe de la «supériorité militaire soviétique». Legénéral Close affirme que si elles le désirent, les armées soviétiques atteindraient le Rhin en vingt-quatre heures, que tout le système «défensif» de l'OTAN en Europe est caduc. On a même vu le spectacle d'un ancien chef d'état-major britannique, le général Hacket, rédiger un roman (sic) où le déclenchement de la troisième guerre mondiale par les armées du Pacte de Varsovie est décrit dans les moindres détails et se situe en l'année 1985. On affirme que d'ici 1985, l' "Occident" ne peut rien faire pour renverser les rapports de force militaires (cela rappelle le fameux "missile gap" de 1960, qui s'est avéré après coup une mystification totale). Parallèlement, c'est le déchaînement de racisme anti-islamique à l'occasion de la révolution iranienne et de la prise d'otages de Téhéran, suivi d'une tentative de récupération des forces de la "révolution islamique" à l'occasion de l'intervention soviétique en Afghanistan. La "menace cubaine" est complaisamment étalée sur toute la zone des Caraïbes, voire l'Amérique centrale. Pour un peu, on affirmerait que c'est Cuba qui est en train d' "encercler" les Etats-Unis. Tout cela n'est ni gratuit ni exercice de conditionnement purement idéologique. Il s'agit de faire accepter des interventions militaires réelles qui se préparent, non contre l'URSS — de cela il ne peut être question dans les rapports de force actuels -mais contre des révolutions en cours ou contre de futures révolutions (2). Ensuite, il s'agit de réactions au niveau militaro-technique. Précisément parce que l'obstacle à l'emploi de la force militaire impérialiste est politique et non militaire, parce que le conditionnement de l'opinion prendra du temps, parce que ses succès seront de toute manière partiels (et dans certains pays nuls), à brève et moyenne échéance, le prix à payer par l'impérialisme pour l'emploi des forces armées régulières dans des entreprises contre-révolutionnaires internationales risque d'être extrême- ment élevé. Il s'agit done de créer des forces d'intervention professionnelles, rapides, capables de forcer la décision avant que l'opinion publique ne se mette en branle.
Depuis un an au moins, sinon depuis plus longtemps, l'impérialisme prépare, entraîne, met en place, de telles forces d'intervention rapides (3). Il ne les a pas encore utilisées. On ne peut donc pas juger de leur efficacité relative. Mais il faut s'attendre à ce qu'il les emploie à la prochaine occasion. C'est le sens de tout ce qui s'est produit, aux Etats-Unis et en Europe occidentale, depuis la crise afghane.
Finalement, il s'agit de réactions au niveau diplomatico-militaire. La bureaucratie soviétique avait réalisé quelques avantages stratégiques à des points considérés comme marginaux, pendant les cinq années succédant à la victoire de la révolution indochinoise. L'impérialisme réagit à l'échelle globale - et sur des points cruciaux pour les rapports de force stratégiques - pour neutraliser ces gains et reprendre l'initiative. C'est le sens de la non-ratification des accords SALT II, qui déclenche une nouvelle phase dans la course aux armements, avec les fusées "Cruise', , avec la fusée MX, avec l'installation des fusées "Pershing' en Europe occidentale, avec la menace de passage à la fabrication de la bombe à neutrons. C'est la recherche de nouvelles bases navales dans l'Océan indien et dans la région du Golfe. C'est la recherche de nouvelles alliances stratégico-militaires pour colmater la brèche créée par la chute du Shah et celle de Somoza.
Ces réactions sont cependant circonscrites dans un périmètre assez étroit. L'impérialisme n'a point la force aujourd'hui - force politique et sociale, s'entend! - pour déclencher une agression militaire directe contre l'Union soviétique et les «démocraties populaires» d'Europe orientale. Il n'est pas non plus dans une situation à tel point désespérée du point de vue économique que cette tentative de reconquête reste la seule issue possible à court terme pour sortir de l'impasse - avec les risques suicidaires évidents que pareille tentative implique. Il s'agit de rétablir la capacité d'initiative et modifier les rapports de force détériorés au sein de la politique de coexistence pacifique - et non de remettre celle-ci fondamentalement en question (4).
Vu la montée de la révolution mondiale - quels que soient ses rythmes différents et inégaux dans les trois secteurs de la révolution mondiale - cette politique de coexistence pacifique n'en est pas seulement une du «moindre mal» du point de vue de Washington, Paris, Bonn, Londres et Tokyo. Elle lui apporte beaucoup plus d'avantages que de désavantages.
Si on met en balance le rôle de défenseur dustatu quo joué par le Kremlin dans deux zones-clef du monde au cours des cinq dernières années, à savoir l'Europe occidentale et le Moyen-Orient; si l'on comprend que le Kremlin et les PC ont tout fait pour désamorcer la situation prérévolutionnaire qui se développait dans l'Europe du SudOuest à partir de la crise révolutionnaire portugaise, qu'ils font tout pour désamorcer le potentiel révolutionnaire de la révolution palestinienne pour l'ensemble du monde arabe, on comprendra aisément que cela pèse d'un poids autrement déterminant sur la situation mondiale que les avantages stratégiques que le Kremlin ait pu obtenir en Ethiopie, au Yemen du sud ou en Afghanistan. L'impérialisme tente actuellement de renégocier les termes de la coëxistence pacifique avec le Kremlin. Il ne tente pas de bouleverser celle-ci.
Cela ne signifie pas que nous minimisons les dangers de guerre, qui sont réels, et terrifiants pour le genre humain. Cela signifie simplement qu'il faut les placer dans un cadre temporel approprié.
Avant que le mouvement ouvrier de plusieurs pays impérialistes-clé ne subisse des défaites assez graves pour mettre les masses dans l'incapacité de réagir sur le plan politique pendant une longue période, il est impossible de les «habituer» à l'idée d'un suicide nucléaire mondial. Avant qu'une telle défaite n'intervienne, il est impossible d'échafauder, avec des chances de succès tant soit peu réelles, des projets de guerre d'agression «classique» contre les Etats ouvriers bureaucratisés, dont la préparation réclamerait une substitution massive (et pas seulement marginale) de canons au «beurre», que les masses ne sont pas non plus prêtes à accepter dans les rapports de force actuels. Avant que la crise économique ne s'aggrave qualitativement, les risques politico-sociaux de telles entreprises semblent donc beaucoup plus grands, aux yeux de l'impérialisme, que les risques d'une lente dégradation de sa situation économique et stratégique. Il s'agit d'un jugement global fort réaliste.
Chaque nouvelle étape de course aux armements, chaque nouvelle guerre locale, chaque défaite partielle du mouvement ouvrier et anti-impérialiste, chaque nouvelle aggravation de la crise économique sans solution socialiste rapide, aggravent, sans aucun doute, les risques de conflagration mondiale à long terme. Mais, pour le moment, nous nous trouvons au début de ce processus, non près de sa fin. C'est dans ce sens précis que nous affirmons que ce qui est à l'ordre du jour, cen'est ni la guerre froide ni la troisième guerre mondiale, mais la renégociation des termes de la coëxistence pacifique, Washington et Moscou cherchant à créer les conditions de départ les meilleures pour pareille renégociation. Ce qui est vrai pour l'orientation fondamentale de l'impérialisme, l'est encore plus pour celle de la bureaucratie soviétique. Celle-ci est, certes, inquiète du renforcement du dispositif nucléaire de l'OTAN en Europe occidentale. Elle est surtout inquiète d'une orientation possible et accélérée vers une armée «européenne» autonome - résultant de la modification des rapports de force au sein de l'alliance impérialiste (5). Elle cherche à consolider rapidement quelques-uns des avantages stratégiques acquis au cours de la phase précédente, avant que la riposte impérialiste ne puisse les remettre en question ; c'est au moins en partie le sens de son intervention en Afghanistan (6). Mais fondamentalement, elle reste intéressée au maintien et non au bouleversement du statu quo mondial. Cela correspond avant tout à son conservatisme social fondamental. Des développements révolutionnaires incontrôlables dans des parties essentielles du monde: Europe, Moyen-Orient, Asie du sud, Amérique latine, Afrique du Sud, lui inspirent une peur sacrée, liée aux répercussions qu'ils risquent d'avoir au sein même du prolétariat de l'URSS et de l'Europe orientale. Cela est surtout vrai lorsque ces développements sont portés par des forces sociales à prédominance prolétarienne, et de ce fait marqués par un retour de plus en plus prononcé aux formes de lutte et d'organisation prolétariennes classiques (ce qu'ils ont déjà, et ce qu'ils auront de plus en plus à l'avenir). Cela correspond également aux difficultés graves auxquelles la bureaucratie soviétique doit faire face dans son propre pays et dans sa «zone d'influence» : ralentissement accentué de la croissance économique ; difficultés croissantes à poursuivre la politique d'accroissement de la consommation en vue de désamorcer la contestation politique; risque de voir imposée par l'impérialisme une augmentation telle des dépenses d'armements qu'une politique d'austérité serait de mise, avec réactions violentes possibles des masses ; difficultés croissantes à imposer des «diktats» aux bureaucraties des autres Etats ouvriers, surtout dans le domaine économique.
On ne peut rejeter l'hypothèse qu'une certaine aggravation de la tension internationale serve les intérêts de la bureaucratie comme elle sert les intérêts de l'impérialisme - dans le but de «discipliner son propre «camp», de justifier par la tension internationale le ralentissement ou même l'arrêt de la croissance du niveau de vie des masses. La répression contre les courants politiques oppositionnels s'aggravera à la même occasion.
Mais comme dans le cas de l'impérialisme, cet intérêt est étroitement circonscrit à une tension internationale accrue jusqu'à un certain point, non à un retour à la guerre froide et encore moins à une politique stimulant systématiquement des mouvements anti-impérialistes, voire anti-capitalistes de par le monde. Les risques et les coûts à payer par la bureaucratie d'un tel «tournant» seraient infiniment supérieurs à ceux d'un «statu quo» tout au plus marginalement grignoté (d'ailleurs dans les deux sens). Ce tournant n'a pas eu lieu. Il n'aura pas lieu.
IV
Nous n'assistons donc point à une polarisation rapide et accélérée des conflits sociaux, politiques et militaires de par le monde en deux «camps», l'un dirigé par l'impérialisme américain, l'autre par le Kremlin. Nous assistons au contraire à une aggravation de la crise parallèle du système de domination impérialiste, du mode de production capitaliste, et des dictatures bureaucratiques dans les Etats ouvriers. L'impérialisme américain et la bureaucratie soviétique n'ont pas accru leur contrôle sur tout ce qui se passe dans le monde depuis un an - loin de là. Plusieurs aspects de la situation mondiale illustrent nettement le bien-fondé de cette thèse.
Il était de toute manière erroné de juger la politique extérieure de la bureaucratie chinoise en fonction d'un ravalement de celle-ci au rôle d'agent subalterne de l'impérialisme américain. Les crimes qu'elle a commis en Indochine avec l'agression militaire contre le Vietnam ne sont pas fonction d'un quelconque dessein d'y rétablir le capitalisme (ce qui reste le but historique de l'impérialisme). Ils sont commis en fonction du but d'y défendre ses propres privilèges et son propre pouvoir en tant que caste bureaucratique d'un Etat ouvrier. Ses manœuvres contre-révolutionnaires de par le monde sont fonction du même but poursuivi dans une conjoncture particulière et déterminée, et non d'un quelconque impératif «géopolitique» l'amenant à envisager une alliance militaire durable avec l'impérialisme contre la bureaucratie soviétique.
C'est un jeu diplomatique à trois (ou même à quatre ou cinq) pôles relativement autonomes auquel nous assistons dans le cas de la bureaucratie chinoise. Tous les observateurs attentifs enregistrent le fait qu'en dépit de toute la propagande émanant de Pékin sur «la nécessité de s'opposer avec fermeté aux agressions des nouveaux tsars», derrière les coulisses, les négociations informelles se poursuivent sans cesse avec Moscou. Au cours des dernières semaines, ces négociations informelles sont accompagnées de clins d'œil publics qui ne peuvent plus donner le change. Une revue littéraire publiée à Harbin, et mise en vente à Pékin au début d'avril 1980, rendit compte
MONDIALE? 9 d'une conférence organisée en septembre 79 sur la littérature soviétique contemporaine, au cours de laquelle, «la majorité des camarades estiment que si l'URSS pratique à l'extérieur une politique d'agression et d'hégémonisme, sa politique intérieure demeure en fait de nature socialiste». Renversement de position sensationnel, encore renforcé par un commentaire du «Renmin Ribao» du 2 avril 1980, dans lequel quelques-uns des fondements maoïstes du «grand débat idéologique» sino-soviétique furent ouvertement mis en question (7).
La fonction immédiate de cette «démaoïsation» accélérée - que la pression du Kremlin cherche à faire dépasser un certain point de non-retour, ce à quoi la bureaucratie chinoise n'a pas encore pu se résigner - est de nature interne : ne pas créer une contradiction frappante entre les thèses selon lesquelles le capitalisme est restauré en URSS, et que le socialisme règnerait en Chine, alors que la politique économique, les structures de pouvoir, l'idéologie prédominante de Teng Hsiao-ping ressemblent comme deux gouttes d'eau à celles de Khrouchtchev (et celles du début de l'ère de Brejnev). Mais, à plus long terme, la fonction en est aussi diplomatique. Pékin cherche un modus vivendi avec Moscou, avec une autonomie totale en matière de politique étrangère, et la possibilité de manger aux deux rateliers dans le domaine économique. Les partis «eurocommunistes» ainsi que le PC yougoslave et roumain, favorisent ces efforts de manière de plus en plus ouverte. Certes, toute cette manœuvre compliquée comporte un aspect de chantage réciproque manifeste. Teng semble dire aux impérialistes : «Si vous ne nous faites pas assez de cadeaux, nous pourrions de nouveau changer d'alliance.» En même temps, il semble murmurer aux oreilles de Brejnev : «Attention, si vous ne retirez pas vos missiles pointés sur nos villes, si vous ne modérez pas l'ardeur anti-chinoise de vos amis vietnamiens, nous pourrions conclure une alliance militaire durable avec les USA et le Japon...» Mais, derrière ce double chantage, il y a une réalité socio-politique. La bureaucratie chinoise se trouve en position de faiblesse devant des masses ouvrières et paysannes qui n'ont jamais été atomisées au point où le furent les masses soviétiques par la terreur stalinienne, et qui font preuve d'un intérêt et d'une activité politiques soutenus. A ces masses, elle doit pouvoir offrir quelque chose de tangible. Les ressources de la Chine ne permettent pas une participation sérieuse et massive à la nouvelle course aux armements. Elles permettent à peine de réaliser la moitié ou letiers du plan ambitieux initial des «quatre modernisations», sans risquer de rompre les liens ténus entre les masses et l'équipe au pouvoir. Voilà ce qui limite à son tour la liberté de manœuvre de Pékin, pas plus maîtresse souveraine du jeu que ne le sont Washington ou Moscou. Même remarque concernant les rapports inter-impérialistes. Tout le monde a pu constater que, pour la première fois, l'autonomie accrue des impérialismes européens et japonais, par rapport à l'impérialisme américain, s'est manifestée à l'occasion des crises afghane et iranienne dans le domaine diplomatique également. Carter s'en est d'ailleurs plaint amèrement dans son interview télévisée du 13 avril 1980. Sans aucun doute, le motif immédiat de ce «desserrement» de l'alliance est purement économique : plus grande dépendance par rapport au pétrole iranien ; plus grande importance des débouchés d'exportations vers les Etats ouvriers bureaucratisés. La perte de ces débouchés serait un coup très dur pour l'impérialisme ouest-allemand et japonais, les deux qui se sont jusqu'ici le mieux défendus sur le plan économique depuis le début des années 70, mais pour lesquels les véritables difficultés ne font que commencer. (8)
Qu'on ne se fasse aucune illusion : toutes les manœuvres du Kremlin pour «détacher» le Japon, la France, voire l'Allemagne occidentale de l'alliance impérialiste, sont vouées à l'échec. La tendance historique va dans le sens d'une agressivité renforcée et à l'égard de leurs propres masses, et à l'égard des luttes de libération nationale dans les pays semi-coloniaux (surtout en Afrique et au Moyen-Orient, zones «privilégiées» pour l'impérialisme européen, voire dans l'Asie de l'est et du sud-est, zone «privilégiée» pour l'impérialisme japonais). La tendance historique va dans le sens d'un réarmement amplifié, d'une présence plus «active» de ces forces militaires en dehors de la zone de l'OTAN elle-même, d'initiatives contre-révolutionnaires plus amples contre la révolution coloniale. Le réarmement accéléré de l'impérialisme japonais modifiera sensiblement la situation en Extrême-Orient.
Mais il s'agit d'une agressivité et d'un réarmement en fonction des intérêts propres de chacun de ces impérialismes, non d'une «capitulation» devant un «diktat» de Washington. Et cela implique une autonomie relativement croissante de leurs forces armées et de leurs interventions par rapport à celles de l'impérialisme US, sans pour cela sortir des cadres de l'alliance (9). Face aux Etats ouvriers bureaucratisés, et surtout face à la montée révolutionnaire internationale, toutes les puissances impérialistes, voire toute la bourgeoisie internationale, ont un intérêt commun. Mais intérêt commun ne signifie pas solidarité permanente ni alignement automatique sur une puissance qui, si elle reste la plus forte, a singulièrement faibli non seulement par rapport aux forces de classe qui lui sont antagoniques, mais aussi par rapport à ses alliés-concurrents. Dans le climat de dépression économique prolongée, qui va en s'aggravant, la concurrence inter-impérialiste a naturellement tendance à s'accentuer, non à s'atténuer. La crise de direction impérialiste qui s'en dégage est loin d'être résolue (9).
Finalement, il y a les rapports conflictuels des Etats bourgeois semi-coloniaux avec l'impérialisme. Cet aspect de la situation politique internationale a également révélé, au cours des derniers mois, jusqu'à quel point elle échappe à toute possibilité de l'enfermer dans un concept de «deux camps» homogènes. Il a suffi d'une nouvelle expansion de la révolution centre-américaine, il a suffi de l'intervention soviétique en Afghanistan (c'est-à-dire d'une aggravation de la guerre civile en Afghanistan), pour que toute une série de gouvernements bourgeois «non-alignés», considérés par d'aucuns comme «objectivement anti-impérialistes», passent avec armes et bagages dans le camp de la contre-révolution, à commencer par ceux de l'Irak, du Costa-Rica, du Venezuela et du Pérou, sans parler de celui de la Colombie ou des Philippines dont l'inclusion dans cette catégorie était véritablement grotesque dès le départ. La lutte de classe - et la peur de la révolution sociale! - sont plus fortes que les manœuvres pour s'adjuger une part majeure de la plus-value mondiale.
Les efforts dans ce sens vont se poursuivre. L'Argentine et le Brésil ont pu dire «zut» à l'effort de Washington de les associer à l'embargo d'exportation de céréales vers P'URSS. Mais il reste des efforts à fournir dans le cadre d'une solidarité de classe objective, sans laquelle il risque de n'y avoir plus de production de plus-value nulle part, c'est-à-dire plus de gâteau à distribuer.
V
La conclusion qui se dégage de cette analyse est claire. Aucun changement de la situation objective n'impose un changement de la ligne générale de la Quatrième Internationale établie au cours de son dernier Congrès Mondial, au cours de ces dernières années. La lutte contre la menace inexistante d'une guerre mondiale, pour la défense des conquêtes d'Octobre que personne n'est en mesure de menacer immédiatement, c'est-à-dire contre la restauration du capitalisme, n'est pas la tâche n° 1 de l'heure. Il faut riposter vigoureusement à l'intoxication et aux mystifications de la propagande bourgeoise. Il faut rendre l'impérialisme clairement responsable de l'aggravation de la tension internationale. Il faut s'opposer à toutes les mesures de réarmement, à tout renforcement du potentiel militaire impérialiste. Il faut prendre plus que jamais comme cible de nos dénonciations et, partout où c'est possible, d'actions de l'ensemble du mouvement ouvrier, l'OTAN, ses bases, et ses activités s'étendant imperceptiblement aux cinq continents. Il faut avant tout alerter l'opinion ouvrière internationale contre les menaces concrètes d'interventions contre-révolutionnaires - qui sont des menaces qui pèsent non sur l'URSS mais sur des révolutions en cours (Salvador, Nicaragua, Zimbabwe, Iran) ou des révolutions à venir, menaces devant lesquelles le Kremlin réagit de manière singulièrement molle (lorsqu'il réagit...). Il faut que le mouvement de solidarité avec ces révolutions menacées puisse prendre toujours plus d'ampleur, qu'il puisse égaler celle de la campagne contre la guerre du Vietnam si l'impérialisme se résout à une intervention massive et de longue durée. En même temps, il faut souligner plus que jamais deux aspects fondamentaux de notre stratégie à long terme. La montée de la révolution mondiale ne dépassera certains seuils, ne marquera des victoires décisives, que si le prolétariat conquiert et maintient son indépendance de classe politique et organisationnelle dans les principaux pays capitalistes, s'il forge une nouvelle direction révolutionnaire. Sur ce chemin-là, les appareils bureaucratiques traditionnels de diverses natures et origines, encore largement hégémoniques au sein du mouvement de masse, restent l'obstacle principal à éliminer, tant dans les pays semi-coloniaux que dans les pays impérialistes. L'unification des luttes défensives en cours dans les pays impérialistes contre l'offensive d'austérité du capital ; leur développement et coordination croissante s'orientant vers la préparation d'une grève générale qui permettrait de passer rapidement de la défensive à l'offensive et de mettre à l'ordre du jour une véritable alternative anti-capitaliste à la crise du système bourgeois, sont à plus long terme déterminants pour la capacité du prolétariat des pays impérialistes de s'opposer efficacement aux manœuvres agressives de l'impérialisme. Leur succès porterait un coup décisif aux possibilités voire au règne du capital. De son côté, la révolution politique anti-bureaucratique dans les Etats ouvriers bureaucratiques est partie intégrante de la révolution mondiale. Nous ne jugeons pas les révoltes anti-bureaucratiques des masses en fonction du fait qu'elles adoptent ou non telle ou telle position sur le plan idéologique (la confusion idéologique provoquée par la dictature stalinienne et ses prolongements est telle que réclamer la clarté idéologique au départ du prolétariat soviétique, chinois, polonais, tchécoslovaque, c'est demander l'impossible), voire qu'elles comprennent d'emblée la nature de l'impérialisme. Nous les jugeons d'après leur sens de classe et leurs effetsobjectifs. Un nouveau
«printemps de Prague» dans un quelconque Etat ouvrier, pour ne pas dire en URSS ou en Chine, aurait un effet stimulant colossal sur la révolution mondiale, c'est-à-dire porterait des coups très durs au règne du Capital, indépendamment de la confusion idéologique qui l'accompagnerait au départ. Nous nous battons, quant à nous, pour une totale clarté idéologique et politique partout, sur tous les fronts, dans tous les pays, dans tous les mouvements de masse. Mais nous nous battons pour nos idées, pour notre programme, pour le marxisme, pour la révolution socialiste et l'internationalisme prolétarien, au sein des mouvements de masse qui se développent, fût-ce à des rythmes et dans des formes inégaux, dans les trois secteurs de la révolution mondiale, en y participant activement et sans sectarisme, en cherchant à les pousser jusqu'à leurs ultimes conclusions. Car nous cherchons en définitive à unifier ces mouvements autour d'une idée centrale : la crise de l'humanité à laquelle ils cherchent tous, à leur manière, une réponse, ne peut pas être résolue aussi longtemps que les travailleurs ne prennent pas et n'exercent pas eux-mêmes démocratiquement le pouvoir dans tous les pays, ne renversent pas le pouvoir du Capital et de la bureaucratie, et, fraternellement unis, n'érigent pas une seule Fédération Mondiale de Républiques socialistes.
Et nous restons plus que jamais convaincus que si l'inégalité de développement subsiste au cours du processus de révolution mondiale, si des occasions excellentes d'étendre ce processus à plusieurs pays impérialistes d'Europe ont été ratées dans les années 1975-1977, si l'ensemble des pays semi-coloniaux ne sont point entraînés dans le processus révolutionnaire, loin s'en faut, si le réveil politique du prolétariat des Etats-Unis et de l'Union soviétique reste très lent, malgré l'instabilité et la crise croissante qui marquent tous ces pays, cela est dû avant tout à la crise de la direction révolutionnaire, à la crise du facteur subjectif. Plus que jamais, la construction de la IVe Internationale reste la tâche centrale de notre époque, la tâche centrale de l'heure.
«Quatrième Internationale» (ler mai 1980) (1) Voir la résolution et les rapports sur la situation politique mondiale adoptés au Xle Congrès mondial de la IVe Internationale, n° spécial d'INPRECOR de mai 1980. (2) Selon le Secrétaire américain à la Défense, M. Harold Brown, s'exprimant dans le rapport annuel de son Département pour l'année fiscale 1981, le principal danger pour la sécurité des Etats-Unis, de plus en plus dépendants d'importations de matières premières vitales, provient de la prolifération de 'turbulences' non contrôlées dans le tiers-monde. Cité par Michael T. Klare dans Le Monde Diplomatique d'avril 1980. (3) «Parce que des conflits peuvent surgir presque n'importe où et sans qu'on ait pu être vraiment informé de leur imminence, M. Brown estime qu'il faut être capable d'envoyer rapidement et à grande distance des forces de dimensions appropriees pour dissuader les menaces pesant sur nos intérêts vitaux ou, si nécessaire, les réduire» (ibidem).
? 13 (4) Pour un résumé réaliste de la politique impérialiste en matière d'armement nucléaire, voir l'article de John Yochelson, chargé d'études au Center for Strategic and International Affairs, dans la revue Politique étrangère (décembre 1979) :
«En l'occurence, il s'agit de définir une position qui permette de mener de front la modernisation du potentiel nucléaire de l'OTAN sans compromettre la coopération avec l'Est, ni exacerber les contradictions au sein de l'Alliance». (5) «Des représentants de compagnies aérospatiales ouest-allemandes, françaises et britanniques ont déclaré aujourd'hui qu'ils avaient conclu un large accord pour produire en commun un avion de chasse supersonique pour les années 1990, connu sous le nom d'avion de combat européen» (International Herald Tribune,
11 avril 1980). (6) (6) Il faut rappeler que l'Afghanistan est devenu un «glacis» militaire de l'URSS depuis les années 1957-1960. Les fournitures d'armes à l'Afghanistan, en provenance de Moscou, l'entraînement des officiers afghans en URSS, étaient devenus la règle dès cette époque. Il y avait entre six et dix mille soldats et
«conseillers civils» soviétiques en Afghanistan dès l'automne 1979. Le renforcement de la guérilla contre-révolutionnaire, les tendances de décomposition de l'armée aghane confrontèrent Moscou avec le risque réel de perdre de glacis. Une agence d'information américaine annonça dès novembre 1979 la possibilité d'une intervention soviétique massive (voir l'article d'Ulrich Albrecht dans la revue ailemande Kritik, n°24, printemps 1980). (7) Le Monde, 5 avril 1980. (8) «Derrière une solidarité de façade, de fortes paroles et de gestes symboliques appuyant la réponse dure des USA à l'invasion soviétique de l'Afghanistan, la plupart des alliés européens restent réticents pour isoler l'Union soviétique en coupant l'accès de l'URSS au commerce et à la technologie occidentales... la majorité des alliés ne désirent pas sérieusement interrompre leur commerce avec l'URSS et l'Europe orientale... Derrière ces considérations économiques, il y a aussi des divergences importantes de politique étrangère entre les alliés européens et les Etats-Unis... Les Français et les Allemands de /'Ouest... voient dans l'invasion soviétique de l'Afghanistan pas tellement une confrontation Est-Ouest menaçant l'Europe, mais plutôt l'occasion de réduire l'influence de l'Union soviétique sur le tiers-monde. Ils veulent utiliser le Marché Commun plutôt que l'OTAN en vue de renforcer les liens économiques et diplomatiques avec l'Egypte, la Turquie, le Pakistan, l'Inde, les nations riches en pétrole du Golfe et d'autres pays du Tiers-monde» (Washington Post, 15 janvier 1980). (9) Peter Jay dans The Economist du 8 mars 1980 : «L'ancien rapport, qui impliquait qu'on comprenait que c'est l'Amérique qui décide et que c'est l'Europe qui se plaint, était conforme à une situation marquée par la force économique et militaire des Etats-Unis et la faiblesse politique des gouvernements européens. Ce rapport n'est plus désiré des deux côtés de l'Atlantique. Mais aucun nouvel équilibre, symétrique ou non, ne l'a remplacé». - A noter que ce long article émanant de l'ancien ambassadeur britannique à Washington nommé par le gouvernement travailliste exprime la crainte d'un secteur de la bourgeoisie britannique de voir naître une Europe impérialiste unifiée, militarisée et protectionniste, au sein de laquelle la Grande-Bretagne ne jouerait qu'un rôle mineur.