Crise agricole et crise sociale
Depuis 1965, le Mexique connaît une profonde crise agricole. Les manifestations les plus claires de cette crise sont : 1. - Une chute très forte de la production agricole qui a imposé l'achat massif de céréales et d'oléagineux. Actuellement, le Mexique importe (achète à l'extérieur) plus de 2,5 millions de tonnes de céréales et plus d'un million de tonnes d'oléagineux 2. - Entre 1970 et 1978, les terres utilisées pour des cultures temporaires ont été réduites de plus de 1,5 millions d'hectares. 3. - Les cultures traditionnelles d'exportation comme le coton, la canne à sucre, l'agave (avec des hauts et des bas), le café et les plantes potagères ont connu une production stagnante tant à cause des déficiences de l'agro-industrie (sucre et agave) qu'à cause des baisses des prix internationaux (pour tous les produits), à la suite des changements intervenus sur le marché international des matières premières, sur lequel des fibres synthétiques ont été introduites massivement, et finalement à cause des changements de la division internationale des marchés alimentaires. 4. - Il y a eu une augmentation substantielle du chômage et du sous-emploi à la campagne. Les zones géographiques qui connaissent des expulsions massives de main-d'œuvre ont augmenté. Les zones traditionnelles qui absorbent la maind'œuvre migratoire se sont réduites. De plus, tant l'industrie installée dans les vilies du Mexique que l'agriculture des Etats-Unis (débouchés traditionnels de l'exode rural) sont incapables d'absorber chaque jour la population qui émigre. Pour le pays dans son ensemble, l'offre de main-d'œuvre augmente chaque année de 700 000 travailleurs, alors que seulement 250 à 400 000 emplois sont créés.
5. - Le niveau de vie de la population paysanne a enregistré une baisse brutale, sous l'effet combiné des augmentations de prix (inflation) et de la stagnation des prix garantis des produits agricoles les plus importants. De fait, la campagne peut aujourd'hui acquérir en échange de ses produits moins qu'il y a vingt ans. Les ouvriers agricoles ont connu une détérioration croissante de leurs salaires réels, selon un taux supérieur à 20%. 6. - Le frein à la répartition des terres et la protection que le gouvernement accorde aux latifundistes (grands propriétaires fonciers) ont augmenté le nombre de paysans qui demandent des terres sans trouver de solution à leurs problèmes. Les dossiers en retard de la S.R.A. (Ministère de la Réforme Agraire) se montent à 170 000. Cela veut dire que presque 3,5 millions de paysans ne trouvent pas de solution à leurs demandes. Si on compare le nombre de lots communaux et populaires (trois millions) au nombre de paysans sans terres, on s'aperçoit que ce dernier est supérieur de plus de 500 000. Les demandes de dotation de terres mettent en moyenne plus de 18 ans à être satisfaites, et le problème de la terre connaît des issues chaque fois plus violentes. 7. - Le nombre de paysans qui se voient contraints de travailler comme journaliers une partie de l'année s'est accru de façon notable. Et néanmoins, le chômage a toujours été supérieur à la demande. Aujourd'hui, la somme des chômeurs et des travailleurs sous-employés se chiffre à plus de 68% du total de la population active. Les causes de la crise La campagne mexicaine a eu à supporter une grande partie de la charge du développement du capitalisme mexicain. Les mécanismes de base sont les suivants : 1. - La campagne a fourni les produits alimentaires à bon marché qui doivent nécessairement servir de support à une structure de bas salaires. Cela a provoqué un appauvrissement et une décapitalisation de l'agriculture. 2. - La campagne a fourni une réserve permanente de main-d'œuvre à bon marché pour l'industrie et pour l'agriculture capitaliste. Les salaires au Mexique sont très bas. Dans la plus grande partie du pays, on gagne moins que le salaire minimum. La réserve permanente de main-d'œuvre à bon marché de la campagne a été la base pour abaisser les salaires dans les villes et pour le développement agro-industriel du sud des EtatsUnis, avec une main-d'œuvre mexicaine surexploitée. 3. - La campagne a fourni des matières premières à bon marché pour le développement des agro-industries. Les principaux bénéficiaires ont été les entreprises transnationales qui ont pu produire à des coûts très réduits. Ces entreprises contrôlent plus de 80% de l'industrie alimentaire 4. - La campagne a fourni l'essentiel des devises (principalement des dollars) nécessaires à l'achat des machines et des équipements qu'exige l'industrie. Les produits agricoles d'exportation représentent traditionnellement la moitié des exportations mexicaines. Cette situation a imposé la canalisation de l'infrastructure d'irrigation, du projet agro-industriel, du crédit et de la plus grande part des investissements publies d'appui social vers des zones plus restreintes de l'agriculture commerciale. Cette situation a favorisé une structure agricole polarisée, dans laquelle un secteur de l'agriculture produit la main-d'œuvre et les aliments à bon marché, et l'autre produit les matières premières et les produits d'exportation. Ce n'est pas une structure «dualiste» mais une structure inégale et combinée, où ce qui lie l'agriculture à l'industrie est la circulation des marchandises, et avant tout celle de la force de travail, et où tant les ouvriers que les paysans sont exploités. 5. - La campagne a fourni le personnel nécessaire à une structure de services à bon marché pour les classes moyennes et les secteurs sociaux à revenu élevé. La campagne a fourni les femmes de chambre, les valets et les chauffeurs (avec des salaires inférieurs au minimum), ceux qui soignent les animaux de luxe, les blanchisseuses, infirmières, employées de magasin et de restaurants, pour la consommation et les loisirs des classes dominantes. 6. - La campagne a aussi été le lieu privilégié où ont été canalisés les excédents financiers du capitalisme impérialiste mondial. Les entreprises financières internationales ont canalisé leurs ressources monétaires excédentaires vers l'agriculture et les programmes de développement de la campagne. En plus d'accroître la dépendance du Mexique (la dette extérieure est passée de quatre milliards de dollars en 1970 à vingtsix milliards en 1978), cela a permis à ces entreprises financières d'orienter le développement de l'agriculture dans le sens qu'elles désiraient. Par le biais d'"emprunts liés" . l'agriculture achète les produits et les machines que ces entreprises financières décident, et elle produit ce qui les intéresse. Actuellement, par exemple, une préférence notoire s'est établie dans le Sud-Est pour le développement de l'élevage au détriment de la culture du maïs. La Banque Interaméricaine du Développement (BID), la Banque Mondiale (BIRF) et le Fonds Monétaire International (FMI) ont orienté les programmes d'irrigation et les achats d'équipements et de machines selon les clauses des accords qui accompagnent les prêts internationaux. 7. - La campagne mexicaine a, dans son ensemble, joué vis-à-vis de l'économie du Sud des Etats-Unis, autant un rôle de pourvoyeur de matières premières (coton, sucre, café, etc.) que de pourvoyeur de denrées alimentaires (légumes et viande, etc.) et de main-d'œuvre (journaliers). La situation sociale à la campagne 1. - Les 28 000 lots de terres communales (ejidos)qui existent aujourd'hui se trouvent pour la plupart désorganisés et liés à un processus commercial qui les appauvrit. Cette désorganisation et cet appauvrissement ne sont pas gratuits. En réalité, ils font partie des mécanismes d'échange commercial inégal entre la ville et la campagne et du controle politique sur les masses paysannes. La désorganisation communale a été provoquée par l'Etat bourgeois lui-même. 2. - Les communautés indigènes (7,5 millions d'indigènes) sont assujetties à l'agiotage, à l'exploitation par le biais des bas prix offerts aux produits agricoles et du renchérissement des produits qu'elles consomment, à la discrimination raciale, à la misère la plus effrayante (la plupart de ces 7 millions et demi gagnent en moyenne de 200 à 500 pesos par mois • 1 peso mexicain - 0,20 francs français) et à la malnutrition qui engendre une forte mortalité infantile (au Mexique, sur un million d'enfants qui naissent, 120000 souffrent de malnutrition et de maladies gastro-intestinales). Dans les régions du pays peuplées d'indigènes, les formes les plus arrièrées de contrôle politique se développent, combinées aux techniques les plus modernes de répression et de pillage commercial. Les communautés indigènes voient peser sur elles une triple oppression: comme travailleurs, comme paysans et comme minorités opprimées sujettes à la discrimination raciale, aux attaques flagrantes et systématiques contre leur culture et à la dépossession de leurs terres, de leurs rivières et de leurs forêts. 3. - Les travailleurs agricoles voient, chaque jour qui passe, baisser leur niveau de vie.
Ils perçoivent des salaires en dessous du minimum vital. Ils ne jouissent ni des prestations de sécurité sociale ni des services dont bénéficient les ouvriers syndiqués Ils n'ont pas la moindre sécurité d'emploi, tout en étant un des secteurs qui a vu se réduire, de manière alarmante, ses possibilités de trouver un emploi. 4. - Dans les villes, il est apparu une couche importante d'habitants ruraux qui ont un pied à la ville et un autre à la campagne. Les conditions de vie de tous ces secteurs sont chaque fois plus difficiles. Ils connaissent en plus de la pauvreté, de la malnutrition et du chômage, une politique urbaine chaque fois plus répressive qui a fait de l'essence, de l'allumette et des gourdins de policiers ses instruments préférés. Selon les sources officielles, cinq millions de personnes vivent en situation dite irrégulière à Mexico. Ceux qui bénéficient de la misère et de la crise
Bien sûr, il y a ceux qui tirent profit de ce qui arrive aujourd'hui à la campagne. Ces bénéficiaires sont: 1. - La bourgeoisie industrielle qui a obtenu des matières premières à bon marché et des réserves de main-d'œuvre abondante, et qui a pu accroître ses rythmes de production comme elle l'a voulu. Aujourd'hui, 80% de l'industrie alimentaire sont aux mains d'entreprises transnationales. Les branches de base du secteur de l'agriculture et de l'élevage, comme le tabac, le coprah, le café, le bétail, l'aviculture, la production d'aliments composés, etc. sont contrôlés par des entreprises impérialistes. 2. - Le capital financier international et national (ce dernier lié au précédent), qui a placé ses capitaux à des conditions avantageuses et avec les bénéfices qu'il a désirés. Les grandes banques internationales ont placé leurs capitaux par des prêts au gouvernement fédéral et à la Banque nationale privée évitant le financement direct des activités agricoles. Elles ont impulsé les projets d'investissement dans les zones qui offraient la meilleure rentabilite. 3. - La bourgeoisie latifundiste qui a exploité une main-d'œuvre à bon marché et a mis à son service les investissements, les crédits, l'infrastructure créée par l'Etat et les ressources des paysans (rente des parcelles de terres, par exemple). 4. - La bourgeoisie commerciale et usuraire a prospéré à son aise en soumettant les produits agricoles à la spéculation, au brigandage et à l'agiotage, et elle a pu accumuler de confortables richesses. Le contrôle des processus de commercialisation agricole, c'est-à-dire une longue chaîne qui part des parcelles de terre et des marchés locaux et qui va aux grands marchés nationaux et internationaux, est lié aux entreprises intermédiaires au niveau international. Cette chaîne d'intermédiaires est liée aux institutions d'Etat telles que la CONASUPO (Commission Nationale de Subsistance Populaire) et IMECAFE (Institut Mexicain du Café) et a établi avec elles des relations de collaboration fonctionnelle bien que parfois elles puissent contrarier ses actions immédiates. 5. - La "bourgeoisie bureaucratique" des entreprises nationalisées qui, sans avoir de ressources propres, a pu s'enrichir en accumulant des richesses à partir du contrôle des Institutions et des Entreprises de l'Etat liées à l'agriculture (banques agricoles, exploitants du café, centres d'approvisionnement, etc.). Les fraudes scandaleuses découvertes sur les héritages à la CONASUPO, à la BANRURAL (Banque Nationale Rurale) ne sont que les pâles reflets d'un processus d'enrichissement plus profond par la corruption et le vol des deniers publics. Dans les trente dernières années, l'association des fonctionnaires au capital transnational s'est renforcée.
6. - La bourgeoisie dans son ensemble qui a pu maintenir, reproduire et étendre ses capitaux dans la mesure où elle a compté sur un Etat capitaliste avec une large base sociale, avec un large contrôle économique du secteur, et avec des ressources répressives énormes pour garantir son existence. La politique de l'Etat 1. - Le rôle de l'Etat mexicain à travers les gouvernements successifs, a été de garantir la croissance, la consolidation et la reproduction du capital et du pouvoir de la bourgeoisie dans son ensemble. En ce sens, la politique de l'Etat à l'égard des masses paysannes n'est pas substantiellement différente de celle qu'elle exerce vis-à-vis de l'ensemble des classes dominées du pays. Ce qui diffère, ce sont les rythmes, les mécanismes et la forme selon lesquels se développe la politique bourgeoise. 2. - L'Etat a développé un contrôle politique étendu sur les masses paysannes. Il exerce ce contrôle directement par ses fonctionnaires ou par l'intermédiaire des centrales paysannes officielles ou officieuses, qui ne représentent en aucune façon les intérêts des paysans. Les mécanismes de contrôle politique ont consisté en une combinaison de concessions et de répression ainsi qu'en un processus méthodique de corruption et de déstructuration des organisations paysannes authentiques. Dans le cas des journaliers, par exemple, l'Etat a fait obstacle pendant trente ans à leur organisation en syndicats. L'assassinat de dirigeants syndicaux honnêtes ; l'expulsion violente, à l'aide de policiers et de l'armée, des paysans engagés en des occupations de terres ; le despotisme politique pour protéger les caciques (cheffaillons locaux), ont été les instruments privilégiés de cette politique. La migration forcée, la manipulation et tout un contrôle juridique des organisations paysannes, étayent cet énorme édifice de contrôle et d'oppression. 3. - L'Etat a canalisé, généreusement, les ressources économiques de la nation pour qu'elles bénéficient à la bourgeoisie agro-industrielle. L'usage du crédit agricole, des ouvrages d'irrigation, la politique de construction des routes, la création de produits agricoles modernes, la recherche économique et le contrôle de certains mécanismes de commercialisation, ont correspondu exactement aux intérêts de la bourgeoisie. 4. - Le régime actuel de Lopez Portillo a poursuivi cette orientation de la politique de l'Etat, en insistant grandement sur les avantages qu'il apporte à la bourgeoisie. Les déclarations selon lesquelles ce qui importe ce n'est pas la propriété de la terre mais la production, ont été nombreuses. Il a favorisé ouvertement les commerçants privés en restreignant l'activité de la CONASUPO, en soutenant l'enrichissement illimité de ses associés privés (le patron de MASECA, une entreprise de CONASUPO, a gagné en 1978 la somme de 230 millions de pesos). Il a fait des appels insistants à l'impérialisme pour qu'il investisse dans l'agriculture mexicaine. Il lui a fourni des assurances concrètes que ses bénéfices n'en seraient pas affectés (par exemple, il a déclaré officiellement que depuis février 1977, il a livré le Barbasco, de nouveau, aux six entreprises transnationales qui contrôlaient cette matière première, après que l'Etat fut intervenu activement, par PROQUIMEX (Société Nationale des Produits Chimiques du Mexique) dans cette activité depuis 1975). Il a renforcé la législation agraire dans tous ses aspects qui affectent les paysans, comme le montre la réforme de l'art. 27 de la Constitution pour favoriser les exploitations pétrolières. Maintenant, il élabore pour le SARH (Service Agricole des Ressources Hydrauliques) une loi qui interdit le louage des parcelles et favorise pleinement le capital privé. Le régime a, dans les trois années qu'il compte, freiné de façon draconienne la répartition des terres. A l'inverse, il a indemnisé avec promptitude la bourgeoisie foncière qui avait été touchée par les répartititions antérieures. Il a mis un frein au processus d'organisation collective. en retirant son appui aux terres communales déjà organisées. Il a stoppé l'orientation des crédits vers l'agriculture (entre 1976 et 1978, le montant total des crédits accordés par la BANRURAL est passé de 20 milliards de pesos à 37 milliards (augmentation qui ne compense pas la baisse du pouvoir d'achat du peso par l'inflation et la dévaluation). Il a profité largement aux compagnies transnationales productrices de machines, avec des contrats lucratifs d'achats de tracteurs et d'outils agricoles, tout en désarticulant «Tractosidena», une entreprise soviético-mexicaine établie dans la ville de Sahagún. Dans l'ensemble, une politique de droite et anti-paysanne. 5. - Le corollaire et le soutien de cette politique gouvernementale, qui s'inscrit ouvertement dans le Plan d'Austérité que le gouvernement applique et qui a tellement pesé sur les ouvriers et les paysans, a été l'usage intensif de la répression contre le mouvement paysan. Les paysans engagés dans des occupations de terres sont expulsés avec une rapidité et une diligence impressionnantes. L'assassinat de dirigeants paysans en Hidalgo, Puebla, Guerrero et Oaxaca, est la norme. Dans ces Etats, les prisons sont pleines de paysans emprisonnés pour des questions agraires. Des régions étendues du pays connaissent la présence quotidienne de la troupe qui a installé des cercles militaires, a rasé des villages entiers, violé les femmes et déporté les paysans qui gênaient les groupes dominants. L'«Opération Condor» a été une campagne étendue de terreur et de répression, sous le prétexte de lutter contre le trafic de drogue. Le mouvement paysan actuel
Marquées par cette profonde crise sociale, économique et politique, les masses paysannes se sont mises en mouvement dans les dix dernières années avec des résultats et selon des formes variables. Le mouvement a englobé des couches chaque fois plus larges tant de la classe paysanne que du prolétariat agricole.
La lutte de classes à la campagne a embrassé plus de vingt-six Etats du pays et a tendu à se généraliser chaque fois plus. Le mouvement paysan s'est manifesté de six façons différentes : 1. - Les mobilisations pour la terre. Elles ont été de loin les plus étendues, les plus soutenues et les plus radicales dans les méthodes de lutte. Y ont participé tant les journaliers sans terres que les petits paysans. Des mobilisations pour la terre comme celles qui ont eu lieu à Sonora et Sinaloa en 1975 et 1976 ont ébranlé tout le pays. A Sonora, Sinaloa, Tlaxcala et San Luis Potosi, la lutte pour la terre a obtenu les victoires les plus retentissants. La forme d'organisation de ces luttes a été les Comités Paritaires Agraires. C'est autour de la lutte pour la terre que les organisations paysannes régionales indépendantes se sont organisées. 2. - les mobilisations contre la hausse des prix des produits agricoles. Les mouvements les plus importants ont été ceux des paysans de la canne à sucre de Veracruz., Morelos et Sinaloa, qui ont obtenu des augmentations substantielles des paiements de la canne et ont imposé certains changements dans la réglementation de la canne à sucre. Les mobilisations des travailleurs du tabac en 1974 ont impulsé la création de TABAMEX et la nationalisation partielle du tabac.
Les mouvements des travailleurs du café, du citron, du coprah, du sésame et de la banane ont eu aussi une certaine importance. L'axe organisationnel de ces luttes a été la structure de la terre communale. C'est-à-dire qu'elles ont utilisé la structure de l'organisation communale comme organisme de base pour prendre les décisions et engager les mobilisations. Dans certains cas, le processus a dépassé le cadre de l'organisation communale, pour se transformer en mouvements régionaux comme l'ont été les prises des Ingenios San Cristóbal, Zacatepec, etc. Ces mobilisations ont provoqué des ruptures importantes au sein de la CNC (Confédération Nationale des Paysans), du CAM (Congrès Agraire Mexicain) et d'autres organisations officielles. Quelques groupes paysans ont évolué vers des positions indépendantes de l'Etat, et d'autres se sont réintégrés à l'appareil de contrôle politique de l'Etat. 3. - Parmi les mobilisations paysannes qui ont eu lieu dans les dernières années, la mobilisation pour des revendications politiques de caractère démocratique occupe une place importante. Cette lutte a pris la forme d'une bataille contre l'imposition politique et contre les caciques. Les foyers de mobilisation ont été constitués par les mobilisations pour les présidences municipales et pour la démocratisation des commissariats communaux. Ces luttes ne se sont pas toujours orientées politiquement dans le sens d'une conquête de l'indépendance des travailleurs par rapport à l'Etat. Dans beaucoup d'endroits du pays, elles sont intégrées dans les luttes internes du PRI, où elles ont été dirigées par d'autres partis bourgeois comme le PAN (Parti d'Action Nationale) et le PARM (Parti Authentique de la Révolution Mexicaine). Les luttes pour les commissariats communaux se présentaient aux yeux des paysans comme des luttes internes aux communes, sans que soit compris leur rapport avec les formes générales de domination de l'Etat bourgeois mexicain. Les paysans savent fort bien, en général, qu'il y a des forces derrière les oppresseurs immédiats, mais ils ne comprennent fréquemment pas le caractère de classe de ces forces. Néanmoins, comme cela est arrivé en Juchitan, en Oaxaca et dans la Sierra Mazateca, et aussi dans le cas de Guerrero, la radicalisation, et les liens qu'ils ont tissés dans le processus de lutte avec les ouvriers, les étudiants ou les pauvres des villes, les ont conduits à élever leur conscience politique jusqu'à un point où elle a connu un saut qualitatif vers des formes supérieures d'organisation et de mobilisation, et même sur le plan du programme. 4. - Les ouvriers agricoles constituent une des classes les plus nombreuses du milieu rural. Le journalier agricole, le salarié de la campagne, est le frère de l'ouvrier des villes, numériquement de beaucoup supérieur à la masse des paysans. Néanmoins, il a manqué, en quarante ans d'existence d'organisations syndicales et politiques, d'un mouvement pour porter ses revendications dans une perspective nationale au sein de la classe à laquelle il appartient, la classe ouvrière. Le nombre d'ouvriers agricoles syndiqués dans le pays ne dépasse pas les cent mille, pour une masse de travailleurs agricoles supérieure à 2,5 millions. Les conditions qui ont conduit à cette situation sont le résultat du processus historique qui a amené la destruction des syndicats ouvriers agricoles dans les années trente, et à leur transformation en communes: a. Une politique bourgeoise appliquée consciemment par l'Etat, dans le but d'empêcher la syndicalisation des travailleurs agricoles. Jusqu'il y a quelques années, on parlait seulement de «paysans sans terres» et on cachait l'existence objective des travailleurs salariés de la campagne. b. La majorité des salariés agricoles sont unis dans une situation économique intermédiaire, connue comme celle de la semi-prolétarisation. Cette situation, qui découle de la structure technique de l'agriculture, leur impose de travailler seulement quelques mois par an comme salariés, et le reste du temps comme agriculteurs. Le prolétaire agricole ne se considère même pas comme un travailleur dépossédé en définitive de tout moyen de production (terre, capital) mais il voit sa situation comme transitoire dans une perspective où il obtiendra finalement la terre et où il deviendra un petit paysan.
Ces phénomènes pèsent défavorablement sur la formation d'une conscience de classe des salariés de la campagne et permettent de plus une surexploitation du travail, dans la mesure où le travailleur agricole ne se préoccupe pas de s'organiser afin de lutter pour des augmentations de salaires, pour la réduction de la journée de travail et des prestations de travail. Au contraire, à la campagne ce sont des salaires minimaux qui sont payés, en dessous des salaires des villes. Les salaires réels sont fréquemment la moitié ou les deux tiers du salaire nominal. Il n'existe pas de contrôle sur les journées de travail, le travail au forfait est généralisé, comme le travail de nuit, etc. Les services sociaux sont pratiquement inexistants sur tout le pays. c. - Les bureaucraties des syndicats paysans ont joué un rôle désorganisateur sur le prolétariat agricole. Elles ont permis la division non seulement des ouvriers et des paysans, mais aussi de la classe ouvrière en général. L'épuisement progressif de la réforme agraire, la volonté de l'Etat de freiner la répartition des terres au bénéfice des capitalistes agrariens, l'explositivité croissante des luttes paysannes pour la terre ont imposé un changement dans la politique gouvernementale qui a commencé avec hésitation à appuyer un processus de syndicalisation contrôlée des ouvriers agricoles. Il a décidé la reconnaissance de la CNC comme syndicat national avec l'objectif d'empêcher le renforcement de tout projet ouvrier, qu'il soit dans la CTM ou indépendant. Cette reconnaissance est devenue dans la pratique un obstacle à la syndicalisation des paysans.
Tous ces éléments ont contribué à faire que la présence politique du prolétariat agricole comme classe ne s'est pas encore vraiment exprimée et que les manifestations de cette classe ont été canalisées, jusqu'à maintenant, de manière déformée et par des instruments non prolétariens. Toutefois, il y a eu des luttes importantes, bien que spontanées et désorganisées, des ouvriers agricoles en divers endroits du pays, telles qu'ont pu le montrer les explosions de mécontentement des cotonniers en Sonora et Sinaloa, des coupeurs de canne à sucre à Morelos, etc. 5. - Les mouvements paysans des communautés indigènes ont occupé une place spéciale dans la lutte de classe à la campagne. Dans beaucoup d'endroits, les luttes indigènes ont dû se lier aux luttes d'autres fractions de la paysannerie, mais dans beaucoup d'autres, elles ont acquis clairement le caractère de luttes pour les droits des minorités opprimées. Les luttes des zotziles et des zeltales, des yanquis et mayos, des coraset huicholes, des mixtecos, tlapanecos, nahuatl, mixes, zinantecos, mazatecos, zapotecos, de tant d'autres minorités indigènes, s'inscrivent largement dans la lutte sociale mexicaine dans son ensemble. Dans tous les cas, elles luttent contre la dépossession des terres et des rivières, contre l'exploitation commerciale et la répression militaires de leurs régions, pour la libération de leurs prisonniers politiques, pour le respect de leurs formes autonomes de gouvernement, pour la défense de leur culture et pour la punition des responsables des assassinats de leurs dirigeants, des viols de femmes indigènes, réalités quotidiennes vécues par les minorités. Récemment, l'impulsion des mobilisations indigènes a fini par mettre de leur côté beaucoup d'agents, que l'Etat avait utilisés traditionnellement dans le combat idéologique contre elles. Ainsi des secteurs de plus en plus larges d'anthropologues, de linguistes et aussi des secteurs importants de l'intelligentsia des villes, qui auparavant ne s'intéressèrent pas à ces problèmes, ont commencé à manifester des prises de position en faveur des Indiens et de leurs luttes.
Les communautés indigènes ont commencé à se mettre en marche pour leurs luttes avec des formes traditionnelles d'organisations et de mobilisation. Elles ont aussi inventé de nouvelles formes plus larges et plus adéquates pour leurs combats, comme les Conseils Suprêmes Indigènes, qui ont regroupé des secteurs plus larges d'indigènes que ceux que comprend la communauté indigène traditionnelle et même les souches communes de diverses communautés. Dans beaucoup de cas, ces nouvelles formes d'organisation ont été impulsées par des agents officiels ou officieux à des fins manipulatoires. Mais une fois qu'elles ont été mises en place, l'initiative a commencé à être récupérée par les directions authentiques des communautés indigènes.
Ce processus, du point de vue de son ampleur, est encore embryonnaire, mais il s'attaque au retard des formes d'organisation des autres fractions de la paysannerie et du prolétariat agricole, bien qu'il ne déploie pas encore pour autant toute la richesse des combinaisons qui se produiront dans le développement du mouvement de masses. 6. - Une composante importante des luttes qui sont livrées à la campagne sont constituées par les mouvements armés. Dans les dix dernières années, ils ont revêtu trois formes fondamentales. a. - La première et la plus répandue se rapporte aux formes naissantes d'auto-défense paysanne face à la répression gouvernementale et aux attaques des caciques et de leurs gardes blancs. Cette forme de lutte ne se sépare pas nécessairement de la lutte paysanne plus générale. Au contraire, le plus souvent elle lui est complémentaire, comme cela a pu arriver durant les prises de terres dans le Block 407 (Etat de Sonora), au Palmarillo et ailleurs. b. - La seconde forme selon laquelle s'est manifesté l'armement du mouvement paysan, ce sont les expériences de banditisme social qui ont surgi en diverses parties du pays. Ce banditisme social est même localisé au sein du mouvement paysan, comme le montrent les bandes de Tomasin au centre de Veracruz et d'autres expériences similaires dans d'autres régions du pays. Ces bandes sont vues avec sympathie par la population, parce qu'elles s'affrontent en armes au gouvernement et commettent des vols et des attaques contre des secteurs de la bourgeoisie. Comme tout banditisme social, elles perdent rapidement leur physionomie et tendent à se lier chaque fois plus à un mouvement social clairement condamné et à s'effondrer pour devenir du banditisme pur et simple. c. - La dernière forme, plus complète et développée, de mouvement armé au sein des masses paysannes, est constituée par les expériences de la guerrilla rurale de Guerrero et d'autres régions. Ces guerrillas, en particulier celles de l'Union civique de Guerrero et celle du Parti des Pauvres, ont des différences notables entre elles, même si elles ont comme caractéristique commune de s'être formées et de s'être maintenues à partir de la population paysanne et avec son appui. Cette matrice paysanne et ces liens ont été embryonnaires et ont même connu un processus de dissolution dans la dernière phase. Elles ont été différentes de toutes les autres formes de guerrilla dans le pays. Les guerrillas de Lucio Cabanas et de Genaro Vazquez Rojas se sont trouvées liées à leur origine aux mouvements paysans armés. Elles se sont développées au sein des masses paysannes et ont trouvé en elles le principal de leurs cadres et de leurs ressources. Evidemment, elles ne sont pas parvenues à dépasser cette limite. Celle-ci a même eu tendance à se rétrécir. Mais si elles se sont présentées comme un mouvement armé, elles n'ont pu se renforcer contre leur liaison avec les masses. Les objectifs de ces mouvements guerrilleros, en particulier celui de Lucio Cabanas, ont dépassé de beaucoup les limites traditionnelles des luttes paysannes, et se sont présentées comme partie intégrante des forces qui luttent pour le socialisme. Les alternatives
Les solutions aux problèmes que rencontrent les ouvriers agricoles, les petits paysans, les paysans des terres communales, ne peuvent provenir que d'eux-mêmes et de leur alliance avec la classe ouvrière urbaine, de la ferme défense de leurs intérêts et de leurs ressources, du renforcement de leurs organisations, et du développement démocratique et révolutionnaire de leurs méthodes de lutte.
Tous ces aspects doivent impliquer un développement politique et organisationnel des masses exploitées et opprimées de la campagne mexicaine.
Du point de vue politique, il est nécessaire de développer parmi les masses paysannes et parmi les ouvriers agricoles une claire conscience de leur situation et de leurs intérêts comme classes exploitées et du caractère de leurs ennemis. Pour cela, elles doivent remplir trois conditions: - le développement et l'application systématique des méthodes révolutionnaires de lutte. Ces méthodes s'acquièrent toujours et en tous lieux par la mobilisation la plus large possible des masses et la popularisation des problèmes dans le but de la mobilisation. L'expérience de la confrontation à l'ennemi est la meilleure école pour le développement de la conscience des masses. - le développement de l'indépendance politique du mouvement par rapport à la bourgeoisie et à son Etat. Ce problème de l'indépendance de classe par rapport à la bourgeoisie et à son Etat est fréquemment confondu avec l'indépendance organisationnelle des masses paysannes par rapport aux partis politiques de gauche ou par rapport aux organisations nationales de la paysannerie. Cela est une fausse façon de poser le problème de l'indépendance.
Dans notre société, il existe deux classes historiquement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. Elles seules peuvent définir globalement un programme par rapport aux besoins et aux formes de fonctionnement de la société. La bourgeoisie et son Etat obscurcissent le fonctionnement réel de la société et font croire à toute la population que les classes n'existent pas, que l'exploitation n'existe pas, que l'Etat gouverne dans l'intérêt de tous, et que la société telle que nous la connaissons aujourd'hui, a toujours existé et existera toujours.
La classe ouvrière démontre au contraire que cette société a une origine historique précise et une issue révolutionnaire qui la fera disparaître. Elle démontre comment la société se fonde sur l'exploitation de quelques classes par d'autres, et comment ces mécanismes d'exploitation sont ceux qui permettent la survie et la reproduction de la société capitaliste. L'Etat a un caractère de classe précis, il fonctionne dans l'intérêt de la bourgeoisie. En aucune façon il ne sert les intérêts des exploités. Le mouvement paysan peut s'élever à la compréhension de ces problèmes par deux mécanismes directement liés: la compréhension profonde de ses intérêts et la perception du caractère de classe de ses ennemis, et sa liaison avec son allié naturel le plus important, la classe ouvrière. C'est un processus double qui est lié à un autre processus, similaire, dans la classe ouvrière, par lequel celle-ci abandonne son corporatisme pour comprendre que les intérêts globaux des exploités et des opprimés sont ses propres intérêts. enfin, il est nécessaire de développer les formes démocratiques les plus larges de manifestation du mouvement paysan. La structure d'organisation sur laquelle repose le mouvement doit être renforcée par la démocratie interne la plus large, par le libre exercice des prises de décision à la majorité, par le respect des minorités et de leurs points de vue, par le libre jeu des idées et des discussions au sein des organisations de masse, et par le respect de la liberté de chaque individu d'appartenir à un parti politique, une organisation religieuse ou culturelle selon la déci sion de chaque membre. Les organisations des masses paysannes doivent être renforcées par l'élimination du localisme qui limite l'horizon de la reconnaissance des intérêts des ennemis et de leurs alliés. Elles doivent être renforcées par l'élimination du caudillisme et de toute autre forme de conduite politique anti-démocratique. Tout cela ne sera possible que si elles arrivent - à renforcer la structure de base des organisations paysannes. Les communes. communautés, groupes de demandeurs de terres et organisations syndicales doivent se renforcer par l'usage de la démocratie interne, dans la discussion la plus large possible des problèmes et la prise de décisions de manière démocratique. Parallèlement à l'organisation de base doivent être développées des organisations qui appuient des structures telles que les comités de femmes paysannes, les comités de jeunes paysans et toute autre structure fonctionnelle pour le développement économique et social des communautés. il faut renforcer les formes d'organisation au niveau régional, étatique et national pour permettre une liaison plus étroite des luttes de masse d'un endroit à un autre, d'une région à l'autre et de toutes, en un seul mouvement national. Il est nécessaire de récupérer les organisations paysannes des mains de ceux qui les mettent au service de l'Etat et de la bourgeoisie comme la CNC et des mains de ceux qui utilisent les paysans pour leurs intérêts bureaucratiques comme l'UGOCM (Union Générale des Ouvriers et Paysans Mexicains), le CAM et la CCI et tant d'autres organisations qui jouent avec les intérêts des paysans pour faire dans leurs intérêts propres du chantage vis-à-vis de l'Etat, comme le fait le PPS par exemple. Il est nécessaire aussi de former toutes les organisations qui aujourd'hui n'existent pas et de démocratiser toutes les organisations existantes. Dans ce sens, le développement des organisations syndicales d'ouvriers agricoles revêt une importance fondamentale. Elles constituent la précondition la plus importante pour l'organisation générale des masses exploitées de la campagne et la condition la plus immédiate pour l'alliance ouvrière-paysanne. - il faut développer une politique d'alliance permanente et systématique avec la classe ouvrière, avec les étudiants, avec les pauvres des villes et toutes les forces qui sont prêtes à s'engager dans les luttes des masses exploitées et opprimées de la campagne. - il faut précisément développer un travail conscient de construction d'un parti politique des travailleurs. Les cadres les plus avancés, les plus expérimentés, ceux qui ont accumulé un arsenal essentiel d'expériences, ceux qui ont acquis un niveau de conscience plus développé et tous ceux qui ont compris la nécessité de transformer de façon révolutionnaire cette société capitaliste qui exploite autant les ouvriers que les paysans, doivent s'unir dans le processus de construction d'u parti révolutionnaire des travailleurs qui se transformera en état-major de l révolution socialiste.