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La revue › 3e série n° 1

Les licenciements des 61 à la FIAT de Turin

Quatrième Internationale, 3e série n° 1 · juillet-août-septembre 1980 · p. 79-96 · 9 094 mots

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A la fin du mois d'octobre 1979, 61 ouvriers de la FIAT, pour la plupart des délégués, recevaient une lettre de licenciement dans laquelle ils étaient accusés par la direction d'avoir favorisé le terrorisme dans les entreprises de la multinationale turinoise. Si quelques-uns des licenciés étaient liés à l'Autonomie et ne cachaient pas leur sympathie pour le «parti armé», la grande majorité étaient des syndicalistes combatifs, militants du PCI, de la [Vème Internationale et dirigeants reconnus des luttes à la FIAT. Il apparut tout de suite que les mesures de la direction ne visaient pas tant le «terrorisme» que les travailleurs combatifs et, à travers eux, le patrimoine de lutte et d'organisation accumulé par la classe ouvrière italienne depuis 1969. Non seulement les lettres de licenciement ne spécifiaient aucun fait précis qui aurait pu être reproché aux ouvriers concernés, mais, surtout, cette mesure survenait dans un contexte particulier de l'affrontement entre les classes en Italie, qui ne permet aucun doute quant à son sens réel.

Le PCI s'est acharné, en vain, depuis l'automne 1976, à faire accepter par les travailleurs une politique d'austérité visant à sauver le capitalisme itallen de la crise. Par son abstention d'abord, par sa participation à la majorité d'Union nationale ensuite, il a donné son appul à toutes les mesures anti-ouvrières du gouvernement démocrate-chrétien. Il a parallèlement mené une campagne idéologique sans précédent contre l'«égoïsme» des ouvriers, chantant les vertus de l'abstinence et de l'austérité. Cette campagne, malgré les moyens utilisés, n'a guère eu de répondant dans la classe ouvrière et n'a fait que susciter le mécontentement des travailleurs envers le PCI.

En janvier 1978, les dirigeants syndicaux adoptaient, à leur tour, la politique d'austérité au cours d'une assemblée nationale tenue au palais de l'EUR à Rome. Ils s'engageaient à la faire passer effectivement en pratique dans les plateformes syndicales pour le renouvellement des contrats collectifs de catégorie. Mais, là aussi, malgré la confusion que cette politique de leurs dirigeants pouvait susciter, les travailleurs n'ont pas accepté de faire des sacrifices au seul bénéfice d'Agnelli et consorts. Non seulement ils ont continué à lutter localement contre les licenciements et pour les hausses de salaires, mais ils ont contraint les directions syndicales à reculer pour l'élaboration des plateformes contractuelles qui demandaient des hausses salariales et une diminution de l'horaire hebdomadaire de travail.

Ainsi si la politique du PCI et de la direction syndicale n'a pas manqué de désorienter certains secteurs de la classe ouvrière et de la jeunesse, elle a été refusée par le gros des travailleurs même si cela ne s'est pas traduit dans une alternative organisée à cette politique.

En janvier 1979 le PCI se voyait contraint de sortir de la majorité gouvernementale, de mettre fin à une collaboration qui commençait à lui coûter très cher dans ses rapports avec les masses (lourdes pertes dans les élections partielles, démoralisation de ses cadres et parfois lutte ouverte de ceux-ci contre sa ligne dans les syndicats). Mais il passait de la collaboration à la «non-opposition», ne renonçant pas à sa politique de sauvetage du capitalisme italien aux frais des travailleurs. Il s'en suivit dans la première moitié de 1979 une grande désorientation des cadres et des militants communistes : nombre de militants de base et de travailleurs interprétaient le retour du PCI à l'opposition comme un signal pour relancer les luttes ; la direction, quant à elle, devait durcir le ton contre le gouvernement tout en essayant de convaincre les travailleurs qu'elle ne changeait rien à sa politique et que les sacrifices étaient toujours à l'ordre du jour. La direction syndicale, pour sa part, avait été contrainte d'abandonner la «ligne de l'EUR» mais n'avait rien à lui substituer.

Ce vide d'indications laissé par les directions, les travailleurs le remplirent en juin et juillet 1979 par une vague de lutte et de combativité comme on n'en avait pas vue en Italie depuis 69 et 73. C'est à Turin en particulier que ces luttes furent le plus avancées, impliquant l'ensemble des entreprises et de la ville. Et souvent les militants communistes et les dirigeants locaux de la FLM se trouvèrent à la tête de ces luttes.

Dès la rentrée de septembre, cette combativité se manifestait tout ausi vivement à l'atelier de vernissage de la FIAT Mirafiori contre la réorganisation visant à augmenter la productivité.

Face à cette combativité, les préoccupations des directions ouvrières et du patronat sont apparues en pleine convergence : il fallait frapper les secteurs combatifs et assurer une hausse de la productivité et un retour de l'ordre dans les entreprises. Les organes de presse du PCI et les dirigeants syndicaux ont, au cours de juin et juillet, abondamment dénoncé les formes de luttes utilisées par les travailleurs de Turin, les apparentant directement et explicitement au terrorisme. Et si Agnelli a utilisé l'accusation de terrorisme dans ses lettres de licenciement contre les «61» c'est que la porte lui avait été ouverte pour cela du sein même du mouvement ouvrier.

Dès la fin août, le PCI rappelait, par la voix combien autorisée de Berlinguer, que le compromis historique et les sacrifices demeuraient à l'ordre du jour. Ensuite, les dirigeants du PCI et les dirigeants syndicaux nationaux lançaient une campagne contre la FLM qui se montrait par trop autonome et combative, le PCI allant même jusqu'à dénocer nommément ses propres représentants au sein de la FLM. Enfin, répondant aux exigences du patronat, les directions ouvrières plaçaient au centre de leurs préoccupations la lutte pour augmenter la productivité et assurer la «gouvernabilité» des entreprises.

C'est dans ce cadre là qu'est survenu l'initiative de la direction de la FIAT qui n'a bien sûr pas agi au hasard et savait trouver une oreille compréhensive chez les directions ouvrières. La première réaction des dirigeants du PCI et des syndicats au lendemain des licenciements n'a pas été de défendre les «61» mais de manifester leur compréhension des préoccupations de la FIAT. Une fois de plus ils ont été contraints par les travailleurs eux-mêmes de modifier leur attitude et de défendre les «61» ; pourtant il n'est pas exagéré de dire qu'ils les ont soutenu comme la corde soutient le pendu. Mais on aborde là déjà un des termes du débat que nous présentons ici. Ce débat a été organisé par Critica Comunista, revue de la LCR italienne, entre plusieurs ouvriers trotskystes de la FIAT: Angelo, Piero et

Pasquale font partie des «61» licenciés ; Rocco est membre du «consiglione» de la

FIAT: Tous ces camarades sont sur la liste électorale que la LCR a présenté pour les élections régionales du 8 juin 1980.

A.L. La gravité de l'offensive de la FIAT, après les congés annuels de 1979, avec les 61 licenciements, impose au mouvement ouvrier non seulement une défense intransigeante mais aussi une réflexion sur les circonstances qui ont conduit la direction de la plus importante entreprise capitaliste italienne à considérer que le moment était venu de tenter un affrontement direct et frontal. Pour débattre de ces problèmes la rédaction de la revue Critica Comunista trotskyste italienne a réuni le 16 décembre au siège de la rédaction, quatre camarades de la FIAT: Rocco Papandrea, ouvrier délégué de la mécanique à Mirafiori (rédacteur de Critica Comunista) ; Angelo Caforio, ouvrier délégué de la carrosserie à Mirafiori, licencié (il fut le porte-parole des 61 à la grande assemblée syndicale de Turin et en diverses autres occasions); Pasquale Salerno, ouvrier de la carrosserie, licencié; Pietro De Montis, ouvrier et délégué à la FIATSTURA. Le débat a été introduit par Antonio Moscato, de Critica Comunista. Comme le lecteur pourra s'en rendre compte, l'appartenance à une seule organisation (la LCR, section italienne de la Quatrième Internationale), n'a pas le moins du monde réduit la vivacité et l'intérêt du débat, qui fut tout autre chose qu'un rituel. L'ampleur de la discussion, durant trois heures, nous a obligés à faire des coupures au moment de la transcription. Pour respecter le plus fidèlement le déroulement du débat on a choisi de sacrifier toute la fin de la discussion, qui portait sur la « restructuration » du syndicat mise en route, à cette étape, aux sommets confédéraux. Cependant nous avons pu rapporter de façon complète la discussion sur l'état d'esprit de la classe et les effets sur elle de la politique réformiste, qui est aujourd'hui d'une actualité particulière.

Critica Comunista. L'attaque lancée par la FIAT avec les 61 licenciements a pris par surprise le mouvement ouvrier, et est apparue comme un saut qualitatif, par rapport à toutes les attaques tentées auparavant contre le niveau d'organisation, de conscience et de combativité atteint, lors de ces dernières années, par la classe ouvrière italienne. Etait-ce vraiment imprévisible? Quel est le contexte dans lequel la FIAT a cru pouvoir lancer impunément cette offensive? Quel était, au retour des vacances 1979, le niveau de conscience de la classe ouvrière à FIAT? Quel est, aujourd'hui, l'état d'esprit de la classe? Rocco. Au moment de la rentrée des vacances, la classe ouvrière a été prise par surprise par les événements de ces derniers mois. Toute la dernière partie du contrat avait été marquée par un grand vide pour ce qui concerne les initiatives et la stratégie des directions syndicales. Après les élections, l'initiative des directions syndicales a été entièrement centrée sur la conclusion des nouveaux contrats collectifs, ce qui a masqué ce vide stratégique, l'abandon - de fait - de la ligne de TE.U.R., sans que lui soit substituée une quelconque perspective stratégique : toute l'attention a été tournée sur la conclusion du contrat, sans penser un minimum à T'après-contrat. Dans la période de la fin des négociations sur le contrat et des vacances, le patronat n'a au contraire probablement pas pris de vacances. Il s'est préparé, sans changer de stratégie. La signature du contrat n'a pas représenté pour le patronat un changement, mais une mise au point, dans une situation nouvelle, d'une stratégie qui visait à une confrontation plus directe avec le mouvement ouvrier, c'est-à-dire, entre autres, à accentuer plus fortement les défauts mêmes du mouvement syndical. Déjà, pendant les mois de la lutte contractuelle, il y avait eu beaucoup d'initiatives du patron de la FIAT tendant à tâter le terrain sur la situation interne du syndicat et à conditionner son comportement, en jouant sur ses contradictions internes. Mon impression est que, au cours des vacances, le patron a mieux préparé ce type de stratégie. Ainsi, il est arrivé à la rentrée, avec un plan précis d'attaque du mouvement ouvrier, pendant que la direction de celui-ci n'en avait aucun. Et ceci s'est reflété dans le comportement de la classe ouvrière. Ainsi, au retour des vacances, la classe ouvrière de la FIAT s'est trouvée immédiatement en prise à une offensive. Quelques jours après la rentrée, il y a eu un conflit à l'atelier de vernissage, qui montrait que la classe ouvrière était prête à répondre à l'attaque. Mais il faut dire qu'il n'y avait pas une compréhension claire du fait qu'on se trouvait face à une nouvelle étape. Même nous, nous n'avons pas compris à ce moment-là que le type de campagne, d'utilisation des mass media, était le prélude d'une initiative de longue haleine du patronat, qui a été effectivement développée au cours de ces mois et dont les éléments sont assez connus: attaque contre la classe ouvrière, en utilisant le prétexte de liens présumés avec le terrorisme, ou en présentant certaines formes de lutte, certaines attitudes dans les luttes ouvrières, comme des éléments qui favorisaient la formation du

A LA FIAT 83 terrorisme, ou, pour le moins, l'insertion du terrorisme dans les luttes elles-mêmes. Le patronat a fait le calcul selon lequel une attaque de ce genre pouvait trouver des répondants au sein de secteurs du mouvement ouvrier, comme cela est apparu avec la sortie d'Amendola, et aussi des prises de positions officielles d'autres porteparoles du PCI: celle de Chiaromonte ou celle, encore plus scandaleuse, de Barca, qui dans un article de « Rinascita », en réponse à Amendola sur les formes de lutte, allait beaucoup plus loin et remettait tout-à-fait en cause les cortèges, allant même jusqu'à attaquer ceux qui jouaient du tambour... Maintenant, voilà la situation: nous avons un patron avec une stratégie d'attaque bien précise et un manque d'initiative du mouvement ouvrier, au-delà de ce présumé « conflit général » qui a provoqué au sein de la classe ouvrière une notable désorientation. Mon impression est que les ouvriers ont ressenti profonfément ce manque de stratégie syndicale; ils l'ont senti dans leur propre peau; et que cela se traduit dans une certaine désorientation, évidente dans l'usine. Angelo. L'exemple qu'a donné Rocco d'abord, celui du conflit au vernissage, peut permettre de mieux montrer la dynamique qui devait se développer dans les mois suivants. Nous disons aussi que dans ce conflit on a vu clairement quelle était l'impasse de la FIAT (et qui naturellement aurait ensuite eu des effets dans d'autres usines). Quels étaient les éléments centraux de cet affrontement, qui n'étaient pas appréhendés par la bureaucratie - on comprend pourquoi - mais qui ont pris par surprise un peu tout le monde? Vu qu'elle n'avait pas réussi à atteindre pendant les contrats les résultats qu'elle attendait, la FIAT a lancé cette offensive sur le problème de la productivité, de la gouvernabilité et du contrôle des conflits, ce qui a été montré de la façon la plus claire et la plus évidente dans les déclarations de ses dirigeants sur les problèmes des 61 licenciements. Mais déjà alors cet élément était présent, au vernissage. Nous nous sommes retrouvés, juste après les vacances, avec un atelier complètement restructuré, ou les éléments technologiques étaient plus avancés (même si le renouvellement technologique n'était pas encore achevé), avec une ambiance bien pire qu'avant (on n'avait pas d'aspirateurs, les cabines - bien que nouvelles et meilleures - étaient plus bruyantes et avaient un taux élevé de toxicité), avec des demandes d'accélération des cadences, une réduction des pauses obtenues avant et en particulier dans l'atelier ou nous sommes présents, l'atelier 78, ou on avait obtenu des avantages du point de vue des conditions de travail et des pauses, bien supérieurs à ce qu'il y en moyenne à FIAT, par exemple à Rivalta ou à Spa Stura. Alors, tout de suite, c'est une attaque très décidée. Cette lutte, par ailleurs, n'était pas du tout exaspérée, c'était une lutte articulée dans laquelle on voulait obtenir le maintien des pauses à travers la forme de lutte suivante: un quart d'heure de grève chaque heure, c'est-à-dire en récupérant à travers la lutte la pause dont on jouissait auparavant.

Dans la riposte du patron, un mécanisme s'est déclenché qui a fait la lumière sur ce qu'était son objectif fondamental: la productivité, dans une situation qu'il voulait un peu de laboratoire. La recherche par les patrons de la productivité était incompatible avec le maintien de la situation antérieure et avec les conditions dont on bénéficiait déjà. Avec les mêmes pauses, les mêmes rythmes, il n'était pas possible d'obtenir une meilleure productivité. C'est pourquoi, tout de suite, la lutte contre l'augmentation des cadences, par la réduction des pauses, par la question des conditions de travail, s'est transformée en une lutte qui allait au-delà de l'atelier, des problèmes spécifiques qu'y vivaient les travailleurs, entrainant non seulement les 40 cabinistes dont les journaux bourgeois ont parlé, mais aussi la centaine de travailleurs du Vernissage. C'était au départ une lutte très ressentie par les travailleurs, bien qu'elle n'ait pas pu tenir et qu'elle ait subi une défaite parce qu'elle allait au-delà de ce dont on avait l'habitude, c'est-à-dire du fait d'obtenir un homme en plus à la cabine pour avoir plus de pauses, ou d'obtenir des aspirateurs pour améliorer les conditions etc. On s'est trouvés face à un problème qui n'était pas spécifique, d'atelier, mais qui était un problème général, celui de la productivité. Au niveau syndical il n'y avait pas la compréhension de ce qu'on allait faire et il a en effet manqué, de ce point de vue, une attitude active de la part de l'union syndicale. En réalité, ce qui a commencé à peser énormément, c'est l'isolement du vernissage par rapport aux autres secteurs, au fur et à mesure que, à une grève de seulement un quart d'heure chaque heure au vernissage, la FIAT répondait en renvoyant chez eux au bout de trois quarts d'heure tous les travailleurs de la carrosserie et des deux chaines de production 131 et 132. En deux ou trois semaines, nous avons eu 40 autres heures entre la grève et les renvois chez nous, ce qui a aggravé la situation précédemment créée par le contrat (qui coûtait déjà assez cher), et rendait extrêmement difficile une unification de la lutte. Il est clair que cette unification ne pouvait survenir sur la seule base des exigences du vernissage, mais n'aurait été possible que si une campagne avait été faite, une initiative politique, une bataille contre la productivité. Et sur cela, on avait engagé le conseil d'usine du vernissage, avec une prise de position politique contre la productivité, contre les choix de l'E.U.R., indépendante même par rapport à l'union syndicale elle-même. Toutefois, dans le cours de la lutte, la capacité du conseil d'usine était trop limitée pour qu'une perspective de ce genre puisse se concrétiser... Critica Comunista. On est arrivé à un affrontement qui était par certains aspects un affrontement général, mais qui a été laissé par les directions ouvrières, circonscrit à une situation trop limitée et trop faible pour pouvoir résister à une épreuve dont la dureté était prévisible, étant donné l'importance de l'enjeu. Angelo. Certainement. Et à cela, il faut ajouter que l'expérience a détruit lillusion, entretenue par des secteurs syndicaux ou non, selon laquelle il serait

A LA FIAT 85 possible par une lutte partielle, ou des conflits administratifs, de répondre à l'attaque lancée sur la question de la productivité ou sur d'autres problèmes plus généraux en restant à l'intérieur d'une seule situation. L'expérience du vernissage était la plus avancée. C'était même de la part de quelques-uns d'entre nous, délégués ou non, l'impression que nous avions. Nous étions confiants dans la force acquise dans un secteur important de la carrosserie, le plus dynamique, celui où pendant la lutte contractuelle (dirigée aussi par nos camarades) on avait occupé la carrosserie pendant deux jours consécutifs, les 2 et 3 juillet. Pour cela, on a besoin de rendre compte de l'expérience de cette lutte et de sa conclusion. N'oublions pas que, pendant la lutte au vernissage, nous avons déjà reçu 15 lettres avec des menaces de licenciements, ce qui laissait déjà voir quel était le niveau d'affrontement : les problèmes de la productivité, de l'occupation, tous les problèmes plus généraux qui sont mis aujourd'hui à l'ordre du jour. Il n'est pas possible de faire partir une contre-offensive en restant à l'intérieur d'une seule usine, par des conflits administratifs ou dans des secteurs seuls. La perspective ne peut être que d'unifier les travailleurs des diverses catégories dans une véritable lutte générale. Rocco. J'ajouterai un autre élément. C'est un second aspect de l'offensive patronale, celle qui s'en prend aux formes de lutte. Dans cette offensive ce qui a été développé dans ce conflit et après, ce n'est pas seulement un problème de productivité, mais c'est aussi une attaque contre les formes de lutte de ces dernières années en Italie. La volonté patronale de s'engager sur ce terrain a été renforcée, et est clairement liée à une réflexion sur ce qui était arrivé en juillet et les risques de la dynamique dont s'était alors chargée la lutte; cela est ressorti clairement dans les mass media, et en particulier un journaliste comme Bocca a montré très clairement la peur qui montait durant ces mois. Mais, surmontant la peur, les patrons ont décidé de passer aux actes. Il faut dire que même sur ce terrain ils ont trouvé une réponse dans la base du mouvement ouvrier, c'est même sur cela qu'ils ont rencontré un répondant majeur. Aussi sur cela, alors - comme Angelo l'a dit avanton ne pouvait pas laisser isolée cette lutte du vernissage. Pasquale. La lutte du vernissage nous a fait comprendre beaucoup de choses, déjà bien avant les 61 licenciements. Le conflit des cabinistes, entre autres, n'a pas commencé en septembre, mais en même temps que la lutte contractuelle, avec des grèves de riposte, et avec une partie des ouvriers des autres secteurs, avec aussi le conseil d'usine des forges et de la finition. Avec la campagne de presse faite contre « les 40 cabinistes », je crois que le patronat, en premier lieu la FIAT, avait voulu commencer l'offensive contre toutes les formes de lutte que jusque là tout le mouvement ouvrier, les conseils d'usines, avaient continué à porter de l'avant. Cela a commencé avec la dénonciation des piquets de grève aux portes. Il nous est arrivé au vernissage, à moi personnellement et à d'autres camarades à la gauche du PCI, les 15 lettres dont Angelo a parlé, nous accusant d'avoir fait le blocage des fosses (la fin des chaînes, là ou sort la production), une forme de lutte qui a toujours été pratiquée à partir de 68 (on est toujours allés aux fosses faire les réunions, de toute la carrosserie). On a donc tenté de mettre hors la loi cette forme de lutte avec les 15 lettres de menace de licenciements, que nous avons pu comme conseil d'usine faire retirer. Mais nous étions arrivés à un point auquel on ne pouvait pas aller plus loin... Critica Comunista. Mais pour les faire retirer est-ce que vous avez dû faire un pas en arrière du point de vue de la lutte ? Pasquale. Oui, nous avons dû en partie faire un pas en arrière, à cause de l'isolement face à toute la campagne de presse, avec les déclarations des dirigeants soit du syndicat soit du PCI, pas seulement dans l'Unita, mais même dans la presse bourgeoise. On s'est trouvés en difficulté, c'était l'isolement. Angelo a dit que l'union syndicale n'a pas soutenu activement la lutte et, au vernissage, cela a coûté très cher, pas seulement pour la perte de crédibilité mais aussi pour la désorientation dans tout le mouvement.

Angelo. Selon moi, le problème est directement celui du droit de grève, parce que nous nous sommes vu interdire des formes de lutte légitimes, par rapport à l'expérience du mouvement ouvrier. Ainsi au quart d'heure de grève on a répondu en laissant sans travail environ 7.000 ouvriers, ce qui a créé, en bref, des tensions dans les divers secteurs de la carrosserie, des divisions et des fractures, la dynamique d'affrontement n'étant pas claire.

Nous devons traiter de ces faiblesses, de cette division favorisée par l'attitude des réformistes. Nous avons jugé qu'il était prioritaire d'éviter d'affaiblir la force d'organisation; du point de vue des objectifs nous avons été substanciellement battus. L'objectif devenait celui de maintenir dans l'usine les ouvriers que la FIAT voulait licencier, toutes les avant-gardes de lutte avec un rôle à l'intérieur de l'usine. Les garder était le préalable pour pouvoir, dans une seconde étape, relancer la lutte contre la productivité et remettre en question l'accord même que nous avions dû signer dans une situation de rapport de forces défavorable pour nous.

Critica Comunista. En recherchant les conditions qui ont permis à Agnelli de lancer l'offensive, l'attention sur la faiblesse, sur les fêlures dans le front de lutte ne peut peut-être pas seulement se concentrer sur la dernière période, parce qu'il est difficile de croire que la FIAT se soit seulement basée sur cela. Indubitablement on a les symptomes de nouveaux facteurs qui lui ont permis de mieux affronter la situation et l'ont conduit à penser que le moment était venu de lancer une attaque plus directe, mais il peut être important de voir si même dans les moments de hautes luttes comme celles des contrats on n'a pas eu des moments de fractures avec des secteurs plus arriérés. Il est difficile qu'une attaque aussi grave ait été décidée en se basant seulement sur une analyse conjoncturelle et non sur des phénomènes plus profonds.

Piero. Il y aurait beaucoup à dire. Il se peut que je voie les choses d'un point de vue particulier: la Spa Stura, des quatre établissements qui ont été occupés, est le seul qui l'a fait sans l'aval syndical, au sens oú le conseil d'usine à voté contre, en

A LA FIAT 87 dressant au début une équipe contre l'autre, en disant que nous étions fous, des valets du patron, en lançant des calomnies très graves contre notre équipe qui avait décidé le blocage des portes. Au point que des dizaines de délégués à Spa Stura n'ont pas participé au blocage, bien que la grande majorité des travailleurs d'une équipe (et ensuite de l'autre) aient droit à quatre jours (y compris le samedi et le dimanche). Ce que le syndicat n'avait pas réussi à organiser, les travailleurs l'ont fait eux-mêmes, sans conseil d'usine et sans l'union syndicale: les pères de famille, avec les enfants et tout le monde, ont campé devant la grille le mercredi, et le lundi matin ils étaient encore là, alors que manquaient la totalité des fonctionnaires et des ouvriers de l'union syndicale. J'ai dit que je voyais la chose de ce point de vue, pas comme cela a été avancé à Mirafiori, avec une situation syndicale très différente: parceque nous avons un syndicat beaucoup plus stalinien, plus autoritaire et bureaucratique, où il n'y a pas les marges de manoeuvre ni les discussions démocratiques qu'on trouve à Mirafiori. Chez nous le syndicat est beaucoup plus divisé par confédération et le débat est très bas, pour ne pas dire au niveau zéro. A Spa Stura, déjà pendant le contrat, quelque chose était apparu, que beaucoup de gens en avaient ras-le-bol de sept mois de négociations et en sont venus spontanément à proposer l'occupation de l'usine pour donner une secousse, en sachant que cela se répercuterait à Lingotto, à Rivalta. Mais la direction n'est pas idiote. Elle savait que ceux qui faisaient le blocage des grilles étaient les ouvriers et pas le syndicat (c'est-à-dire que beaucoup étaient inscrits au syndicat ou délégués, mais pas la structure syndicale en tant que telle), et elle a assez réfléchi là-dessus. A présent, ce que tout le monde sait, c'est que nous avons été dénoncés tous les dix, mais dans le complexe de l'IVECO (véhicules lourds) nous sommes vingthuit. Les autres dénonciations ont été faites de façon dégueulasse, parfois on ne nous connaissait même pas. Par ailleurs, dans le complexe IVECO, mis à part les 28 dénoncés, ici à Turin, il y en a 12 autres, par exemple, à Lancia à Bolzano, pour le blocage des grilles. Je pense que les patrons ont fait le choix d'aller vers une aggravation de la répression déjà en juillet, parceque nous nous sommes rendus compte que la fermeture du contrat était due à un fort répondant à la base, mais pas partout, et, surtout concentrée à Turin. Si c'était fermé le 16 juillet, c'est que, à Turin, une victoire c'est une victoire. Et les patrons ne sont pas stupides, ils se sont rendus compte de la discussion dans les structures du syndicat. Je vais ajouter une autre donnée: au moins dans notre usine, quand on a été à l'assemblée on était dans une situation telle que quoi qu'on ait proposé, cela aurait été accepté. A cause du jeu de démocratie qu'on a dans l'usine, dans le syndicat, beaucoup ne savent pas comment prendre les choses. Bien sûr les gens étaient informés dans la mesure où nous y étions et où nous avions apporté des éclaircissements, en présentant comme minorité des motions pour la réduction d'horaire et d'autres propositions de modification de la plate-forme qui avait été approuvée; mais au niveau de l'usine on ne pouvait même pas discuter, étant donné que dans le syndicat l'affrontement est parfois physique et toujours très violent sur le plan verbal. Ainsi, autour du 20 juillet, dans l'assemblée il y avait des gens qui s'en allaient parcequ'ils ne savaient même pas que la réduction d'horaire nous concernait. Cela a porté un gros coup à la crédibilité du syndicat, car la première chose que regarde un ouvrier, c'est si l'argent prévu par le contrat lui parvient effectivement. Or, le contenu des enveloppes n'y correspondait point. L'autre point d'achoppement concernait les arriérés. Ils étaient inscrits dans le contrat comme avance sur les liquidations finales. Les tracts distribués par les syndicats affirmèrent qu'ils seraient payés avant le 30 septembre, alors qu'ils ne l'ont été que le 15 octobre (en fait, les dirigeants syndicaux n'avaient pas compris ce qu'ils avaient signé à Rome. En lisant ce qui était écrit noir sur blanc, on pouvait aisément comprendre que les patrons pouvaient retarder le paiement de ces 120.000 lires). Ainsi, quand tout le monde attendait son argent, et quand il n'est pas arrivé, il y avait une autre raison de grogne et de déception. Les travailleurs n'ont pas réagi, sinon en exhalant leur mauvaise humeur contre "ceux de Rome" qui non seulement avaient tiré en longueur les négociations, mais encore ne savaient même pas ce qu'ils avaient signé. C'est à ce moment, à la fin de septembre, qu'ont été envoyés les premiers avis de mise en accusation. Le premier signal d'alarme fut que le comité d'usine et la direction syndicale de la zône n'ont même pas voulu faire un tract, alors qu'il y avait déjà 12 inculpations pour blocage de marchandises, ainsi que les mises en accusation de Bolzano etc.

Au début d'octobre, quand il y eut déjà 150 mises en accusation (à présent, à la FIAT, il y en a au total 350) en plus des cinq licenciés dont le cas était censé réglé par le contrat, mais qui n'avaient pas été réadmis à l'entreprise, les patrons ne pouvaient pas ne pas s'apercevoir du fait que le syndicat ne centralisa point la riposte politique, laissant aux individus directement concernés ou aux délégués le soin de faire de la contre-information à l'usine (il est vrai que certains comités d'usine ont commencé à agir, eux aussi). Les patrons ont compris l'antienne, et ont commencé à aller de l'avant, pour voir jusqu'ou ils pouvaient aller. Chez nous, il n'y avait pas encore de licenciements, mais seulement des accusations (bien qu'à Mirafiori nous avions, nous aussi, pratiqué des formes dures de lutte), car il n'y avait jamais eu de cas de terrorisme, et sans l'alibi que tous les matins, il y en a qui tirent aux jambes de quelqu'un, les licenciements seraient tombés à froid, leur fonction aurait été trop visible. C'est pourquoi ils ont préféré, dans un premier temps, pousser les mises en accusation. A ce moment s'est ouvert le débat sur les formes de lutte. Nous-mêmes, à Stura, nous n'avons pas eu la force ou l'intelligence politique de nous opposer à certaines initiatives. Par exemple, au début des négociations sur les contrats, les grèves ne marchaient pas très bien, notamment parce qu'au début des négociations les

A LA FIAT 89 travailleurs ne s'échauffent pas si vite. Alors l'exutoire était: allons f... dehors les employés. Il a fallu dix ans pour amener les employés à s'inscrire au syndicat. Mais a présent, avec un cahier de revendications pour les contrats qui ne donnait rien aux employés (sinon la fumée de la première partie sur les investissements et l'emploi), et les pénalisait même en matière de seuil d'application de l'échelle mobile, il était naturellement encore plus difficile de leur faire arrêter le travail. C'est à ce moment qu'a surgi de mot-d'ordre de les mettre hors de l'usine à coups de pieds. Le paradoxe, c'est que c'étaient des camarades du PC qui s'excitèrent le plus sur cette affaire. Nous, nous sommes apparus comme « plus à droite », parce que nous étions adversaires de chasser des gens de l'usine sans une discussion préalable. Et surtout: nous étions opposés à toute pénalisation, comme s'il fallait arracher nos sous aux employés et non aux patrons. Critica Comunista. Donc, de fait, parmi les prémisses de l'attaque patronale, il y eut aussi cette division entre travailleurs (par exemple la division entre ouvriers manuels et employés, isolement de certaines formes de lutte etc.) qui a été favorisée sinon imposée par la direction syndicale. Rocco. J'ai l'impression que la question des employés doit être relativée, parce qu'il y a aussi un facteur traditionnel à la FIAT, qui n'a jamais connu une négociation sur les contrats avec forte participation des employés (bien que dans ce cas concret, le cahier de revendications ait effectivement affaibli la possibilité de mobiliser les employés). Mais on ne peut pas parler d'un changement qualitatif. Par d'autres aspects, il y eut à Turin (mais pas seulement à Turin, comme veulent nous le faire croire les dirigeants) un niveau plus élevé d'unité au cours des derniers mois, avec une augmentation constante de la participation des masses, et avec une implication croissante de la main-d'oeuvre des entreprises moyennes et petites. Il n'y eut point d'éléments significatifs de division. On revenait pratiquement aux niveaux de mobilisation connus seulement en 1969 et en 1973. D'après moi, le raisonnement des patrons ne fut pas celui que le moment de frapper était arrivé parce qu'il y avait des éléments de fatigue et de faiblesse dans la classe ouvrière. L'attaque a plutôt été lancée vu l'importance de l'enjeu et vu la disponibilité évidente de secteurs du mouvement ouvrier et syndical de céder devant ce type d'attaques. J'insisterai sur la continuité de la politique patronale avant et après les vacances. La politique de fermeté a été décidée avant le début des négociations sur le renouvellement des contrats. Jusqu'aux derniers jours, il n'était même pas certain que les patrons signeraient cet accord. La décision d'aller vers un affrontement apparait dès ce moment. Mais ce qui l'a encouragée, ce fut la disponibilité de secteurs du mouvement ouvrier. On a vu par la suite qu'il ne s'agissait pas d'un calcul tellement faux. Les premières ripostes syndicales ont été fort embarrasées, et point à la hauteur du type d'attaque. C'est seulement petit-à-petit, à partir de la riposte venue du syndicat de la FIAT lui-même, que la direction syndicale a été obligée à une prise de position d'ensemble sur l'affaire. Et il s'agissait encore d'une prise de position très faible. Il suffit de se rappeler qu'à la FIAT même, le premier jour après les 61 licenciements, le titre du tract distribué par la direction syndicale n'était pas: « Lutte contre les licenciements », mais bien « Lutte contre le terrorisme ». Tout ce qui est arrivé au cours de l'année, les prises de position du PCI etc., indiquèrent qu'Agnelli compta précisement avec l'éventualité qu'une partie du mouvement ouvrier organisé oeuvrerait non dans le sens d'orienter la classe ouvrière vers une riposte, mais plutôt dans le sens de la désorienter, de lui faire accepter l'attaque... Critica Comunista. Excuse-nous, Rocco, mais ainsi nous revenons au même problème. Même le PCI, dont l'orientation est connue depuis des décennies, peut s'engager dans un affrontement direct et frontal avec des formes de lutte, des traditions, établies au cours de tant d'années, peut déclencher une attaque même contre ses propres cadres au sein de la FIOM (syndicat des métallos sous direction du PC). Mais il ne peut faire tout cela qu'au moment auquel s'est relachée cette pression des masses qui l'a obligé dans le passé à s'adapter au courant. Bocca luimême, dans la réponse à Amendola, l'a reconnu, lorsqu'il affirme qu'il serait naif de supposer que le syndicat aurait pu se comporter différemment, parce que pendant plusieurs années, il a dû s'adapter, il a dû même récuperer en son propre sein quelques pressions de gauche, qui auraient autrement pu se cristalliser dans une solution de rechange. Et cela s'applique également au PCI, au cours des dernières années... Piero. Mais il y a quand même quelque chose de nouveau au cours de la dernière période. La bureaucratie du PC a été puissament aidée dans son opposition aux formes radicales de lutte par la diversion du terrorisme. S'il n'y avait pas eu les terroristes, qui font des choses absurdes dans l'actuelle phase politique, l'attaque contre les formes de lutte radicales aurait été beaucoup plus difficile. En outre, si en juillet 1979 il y eut des incidents lamentables, y compris dans les piquets, ce n'est pas parce qu'il y avait des extrémistes ou des terroristes, mais plutôt pour la raison opposée. Les directions syndicales ont laissé les mains libres à la base, mais sans donner aucune perspective de lutte organisée. Si les gens sont exaspérés, qu'en même temps, il n'y a aucune initiative, qu'il n'y a même pas un délégué pour 300 personnes, alors il est plus facile que se créent un bordel inutile et contreproductif. La où il y avait une direction, un délégué conscient, il n'y eut pas d'incidents violents, même si la lutte a été fort dure. Angelo. C'est vrai que le terrorisme a facilité la campagne politique contre les formes de lutte radicales de la part des patrons et des réformistes. Mais en ce qui concerne les raisons de l'attaque patronale, je pense qu'elle résulte avant tout de l'inquiétude provoquée par le niveau très élevé d'unité des travailleurs au cours de la lutte pour le renouvellement des contrats collectifs. La majorité des travailleurs

A LA FIAT 91 mis en accusation appartiennent aux partis réformistes, PCI, PSI, membres des Exécutifs des comités d'usine (il y naturellement aussi des camarades de l'extrême-gauche). Il est intéressant de souligner les difficultés que le PCI, qui a participé aux attaques contre les formes radicales de lutte, a rencontrées pour faire passer cette réorientation des formes de lutte, même au niveau de ses propres structures, cellules d'usines, sections etc. Il y a un mouvement de réflexion parmi les militants du PCI. Beaucoup d'entre eux se posent pour la première fois le problème de s'opposer aux options de la direction (même s'ils ont peur de le faire de manière organisée, comme toujours). Rocco. Je suis d'accord avec la réponse d'Angelo. Mais elle semble aller dans la direction opposée à celle de la question posée. Avec Piero, je suis d'accord sur le terrorisme. Il ne faut pas sousestimer les effets politiques du terrorisme. Le PCI ne les a pas sousestimés du tout... Critica Comunista. Disons, au contraire, qu'il les a exagérés, qu'il en fait l'élément central de la situation italienne... Rocco. Certes, le PCI utilise le terrorisme. Cela ne prouve évidemment pas qu'il y aurait un quelconque lien réel; il l'utilise pour confirmer la validité de sa stratégie. Il y a cependant un deuxième élément qui renvoie aux décisions du groupe dirigeant du PCI. Après quelques mois de désorientation partielle (qui s'est notamment reflétée dans le comportement de la base du PCI dans la phase finale des luttes, que celle-ci a « interprétée » comme un « feu vert » dans l'absence d'instructions venues du sommet), la direction du PCI s'est rendue compte des risques d'une politique d'opposition dure, ne fût-ce qu'en paroles, dans la situation italienne actuelle, parce que la situation italienne est différente de celle de la France, parce que le contrôle du PCI sur les travailleurs d'avant-garde, voire sur ses propres militants, n'est pas celui du PCF (bien que le PCF commence, lui aussi, à avoir des problèmes...). Ainsi, malgré les risques internes, malgré l'apparition d'un débat au sein du PCI et surtout du syndicat (les avatars de la FIOM de la toute dernière période indiquent bien que les divergences ne se limitent plus au niveau de la base), le PCI reprend en grand style, avec une décision accrue, la politique de l'austérité et de l'unité nationale. Berlinguer et Chiaromonte ont lancé le thème de la situation d'urgence, repris ensuite par Amendola sous une forme simplement plus explicite et plus brutale, sans qu'il y ait divergence politique réelle sur la substance. Le PCI applique une orientation précise qui s'oppose à l'attitude adoptée spontanément par la classe ouvrière, ce qui a eu un effet incontestable de désorientation. En ce qui concerne le terrorisme, je crois que nous-mêmes, et tous ceux qui ne partagent pas les positions réformistes, qui désapprouvent les actions terroristes et l'exploitation tant par la bourgeoisie que par les réformistes de ces actions, nous avons fini par sousestimer l'effet de ces actions. Le parallèle entre l'attaque patronale et l'utilisation qu'ont faite Agnelli et la grande presse bourgeoise qui l'appuie des actions antérieures des terroristes, en est une illustration parfaite. Lors de la première phase de « l'unité nationale », nous avions également vu comment l'attaque contre les libertés démocratiques en dehors des entreprises passa par l'utilisation de l'extrêmisme et, en particulier, du terrorisme, de la part de la bourgeoisie et des réformistes. Aujourd'hui, nous assistons à une tentative d'introduire toute cette opération au sein même des entreprises. Les premières tentatives ont été couronnées de succès. Il y a eu désorientation parmi les travailleurs. Il faut naturellement faire attention à ne pas exagérer l'ampleur de cette désorientation comme l'a fait la presse bourgeoise. Rappelons qu'après la grève pour les 61 (qui fut une réussite partielle, mais, soulignons-le, une réussite), La Repubblica et d'autres quotidiens sont parus avec de grandes manchettes sur l'echec de la grève. Le même jugement fut également formulé par la direction syndicale. Mais la grève de la première moitié de décembre en réponse aux dernières actions terroristes, a eu une ampleur inférieure (chose que je considère d'ailleurs en soi grave. On ne peut pas être complaisant devant le manque de succès d'une grève, d'autant plus que des actions terroristes du type de celles de décembre réclamèrent une riposte de masse). Mais tous les mass media l'ont présentée comme une réussite. Le syndicat en a fait de même. Il a donné pour la FIAT/Mirafiori des chiffres de participation de 90%... Pasquale. Il est vrai que le terrorisme a fortement favorisé l'attaque patronale. Il a fourni les prétextes à ses campagnes. Mais moi aussi, j'estime que le motif principal des choix de ce moment précis, au lendemain des luttes pour les contrats, c'est que le patronat s'est rendu compte de la force, fut-elle défensive, que conserve le mouvement ouvrier. Je voudrais mettre en relief un autre aspect de l'action patronale, qui n'est pas liée seulement à l'évolution politique en Italie mais encore à celle de l'Espagne. C'est tellement vrai que lors de la dernière rencontre de coordination avec les camarades de la SEAT de Barcelone, nous avons remarqué les nombreux points communs entre la politique patronale lors du conflit des ateliers de vernissage à Turin et de ceux des cabinistes à Barcelone. Là aussi, quatre camarades ont été licenciés et d'autres dénoncés, et le patronat a réclamé le remboursement des dommages causés par les pertes de production et par la prétendue détérioration des voitures. J'estime qu'à l'origine de ces attaques, il y a avant tout la crise générale, qui s'est accentuée dans le secteur de l'automobile, et qui impose aux patrons d'accélérer le rythme de la confrontation nécessaire pour faire accepter par la classe ouvrière tout ce qu'elle n'a pas encore voulu accepter jusque maintenant.

Critica Comunista. Mais les camarades espagnols décrivent une situation spécifique de crise du mouvement ouvrier dans leur pays, avec une très forte réduction du nombre de syndiqués. Ici, en Italie, la situation est fort différente. Quand nous disons que les mass media exagèrent le fléchissement de la participation à la grève de solidarité avec les 61 licenciès, alors qu'ils ne le font pas dans d'autres occasions, celà démontre seulement qu'ils emploient « l'information » de manière mystificatrice et instrumentale (ce que nous savions déjà). Mais cela n'enlève rien au fait que ce fléchissement a eu lieu, même s'il était mineur et moins dramatique qu'on ne l'a prétendu. Piero. J'ai moi-même souligné qu'il y a des facteurs d'affaiblissement. Mais la grève pour les 61 n'en fait pas partie. Ce fut une grève très mal préparée. Il y eut le tract syndical disant « Contre le terrorisme, deux heures de grève ». On ne savait pas de quoi il s'agissait, vu surtout le fait que les patrons de la FIAT avaient lié les licenciements au terrorisme, avec une scandaleuse campagne de déformation des faits. Il y avait la possibilité d'une riposte résolue. Il suffisait d'organiser sur le champ des assemblées sur les lieux de travail, de clarifier ce qu'était arrivé et de proclamer : «nous allons tout de suite occuper Corso Marconi » (le siège central de la société). Au début, il y avait la force pour le faire. Et si on ne libérait pas un espace avec les divisions à l'Amendola, personne n'aurait cru que les licenciés étaient des membres des Brigades Rouges et la campagne d'intoxication bourgeoise aurait échoué Je voudrais revenir, moi aussi, à la question du terrorisme, qui, à certains moments, est devenue l'unique sujet de conversations, comme si les problèmes des salaires et du chômage n'existaient plus. Mais s'il s'agissait au début d'une discussion seulement introduite à l'entreprise à partir de l'extérieur, (le terrorisme était vu comme une attaque contre la classe ennemie, ou comme une chose neutre qui ne concerna point la classe ouvrière), lorsqu'ils ont commencé à tirer sur un journaliste de l'Unita, lorsqu'ils ne se préoccupèrent même plus de savoir qui ils abattirent (a Porta San Paolo, ils ont abattu un garçon qui passait par là purement par hasard), ou lorsqu'ils s'emparèrent de la paye des ouvriers à l'usine, il n'y a plus personne qui ose encore les défendre. Rocco. Par ailleurs, certaines actions terroristes se sont produites en coïncidence non seulement avec le licenciement des 61, mais encore avec des événements au niveau gouvernemental (l'affaire Della Chiesa et des préfets militaires), et ils ont provoqué une campagne qui s'est opposée à une certaine attitude de garantie qui commenca à se diffuser devant les attaques montées contre les camarades du. 7 avril. La bourgeoisie, de son côté, a eu trop de fois recours à l'emploi aux services spéciaux de manière abusive, pour qu'on ne soit pas surpris si certaines coïncidences ne sont pas si fortuites que ça, et que dans certaines initiatives terroristes, on reconnaisse la main de l'appareil d'Etat, sinon celle des patrons de FIAT eux-mêmes. Je ne crois pas qu'en disant cela, je porte de l'eau au moulin du PCI, bien au contraire!

Quand le PCI dit que les terroristes constituent « un danger pour la démocratie », ils ne peuvent quand même pas soutenir que ce soit du fait du poids des terroristes eux-mêmes: ils insinuent que ceux-ci sont « manoeuvrés ». Mais qui les manoeuvre? La réponse est facile: certains secteurs précis de la bourgeoisie et de l'appareil d'Etat bourgeois, avec lequel justement le PCI désire nouer des liens toujours plus étroits! Pour défendre la démocratie des périls autoritaires (renforcés sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme), il faut favoriser une vaste mobilisation de masse. Cela, le PCI l'empêche, car ce n'est pas possible partant de la nécessité de défendre ce même Etat bourgeois qui a justement de plus en plus de responsabilité pour tout cet enchainement infernal. Ce n'est que possible en partant d'une défense des intérêts de la classe ouvrière et des autres couches exploitées.

Quant au thème précédent de la discussion, je réitère que les éléments de faiblesse dans la situation (qui étaient déjà présents dans la situation précédente) sont de nature politique et non structurelle. Nous pouvons constater à nouveau, comme nous l'avions déjà fait en 1977, que l'unique stratégie qui est forte, hégémonique, au sein du mouvement ouvrier, est celle des réformistes. Elle affaiblit le mouvement, mais il n'existe pas de solution de rechange.

L'explication de la faiblesse des mobilisations plus récentes doit être cherchée dans ce domaine-là. Il n'y a pas d'affaiblissement structurel de la classe ouvrière qui se soit manifesté, du moins jusqu'en août 1979. N'oublions pas non plus que dans l'Etat espagnol, il y a plusieurs facteurs de division de la classe ouvrière (nous n'excluons pas qu'ils puissent se reproduire également en Italie; nous nous battons contre ce danger. Mais pour le moment, ils n'existent pas). En Espagne, les deux principales centrales syndicales se sont accusées réciproquement et publiquement d'être vendues, l'une à l'impérialisme allemand, l'autre à l'impérialisme americain, l'une d'être à la solde de la C.I.A., l'autre d'être à la solde d'un autre service secret, avec un effet négatif et de désorientation sur la classe (cela nous fait encore mieux comprendre l'importance de la bataille pour l'unité du mouvement ouvrier, du mouvement syndical, en Italie également). Piero. D'accord. Nous ne sommes pas en Espagne. Mais faisons attention également à Turin. Nous risquons de ne pas saisir tout dans les grandes usines. Il est vrai qu'il y a une tradition de forte organisation syndicale également dans certaines petites et moyennes entreprises (même à un niveau plus élevé qu'à la FIAT, comme c'est le cas de la Nebiolo, du COMOA, ou de la Lavazza, c'est-àdire pas seulement de l'industrie des constructions mécaniques), avec des taux de syndicalisation de 70-80%, voire de 90%. Mais il y en a beaucoup d'autres qui sont totalement abandonnées à elles-mêmes, avec une situation précaire, très difficile, du travail noir. Il y en a qui travaillent, tant à la FIAT que dans ces boites, parce que le salaire ne suffit pas. Il y a des travailleurs pour lesquels la réalité est celle d'une exploitation des plus sauvages, comme ceux qui travaillent aux presses de la Ferrero, où la productivité augmente tous les jours, parce qu'il n'y a plus

A LA FIAT 95 aucun contrôle. Et les risques prennent ainsi des proportions énormes.

La divergence porte sans doute sur les rythmes. Je crois que la situation est déjà plus mauvaise que ne la voient les camarades de la FIAT-Mirafiori, qu'une certaine division de la classe ouvrière et que certains phénomènes de reflux et de crise sont déjà visibles dans une série d'usines, surtout celles qui sont les plus dépolitisées. Critica Comunista. Le problème est celui de voir s'il y a déjà des poches de dépolitisation et de démoralisation, y compris au sein des grandes forteresses ouvrières (par exemple à Milan, un symptôme enregistré dans de nombreuses entreprises est la difficulté de renouveler les délégués qui démissionnent). Il est extrêmement important de découvrir à temps où se manifestent de tels symptômes, en particulier la ou ne se pratique pas un travail syndical rigoureux, d'un syndicalisme de lutte de classe comme celui que nous pratiquons. Il faut découvrir rapidement les espaces vides que cela laisse à la bourgeoisie, non seulement à travers les mass media mais encore avec un travail d'organisations conservatrices et réactionnaires. Rocco. Pour l'avenir, il n'y a pas de doute. La politique réformiste tend à lier pieds et mains les travailleurs, à partir du moment où le patronat attaque. Elle conduit ainsi à la longue vers une défaite de la classe ouvrière. La question est de savoir à quel point de ce processus nous nous trouvons aujourd'hui. Nous avons eu l'occasion d'une grande vérification de masse au cours des mois allant jusqu'en août 1979. La réponse doit être que jusqu'à cette date-là, malgré tous les aspects désastreux de la politique réformiste, il n'y eut que marginalement des phénomènes de désorientation et d'abandon de lutte, alors que nous pouvions au contraire constater à la base des syndicats et des partis réformistes, une élévation du niveau de conscience, des réflexions positives. Un exemple parmi d'autres: l'intervention d'un militant du PCI au nom de la coordinatrice nationale de la FIAT, publiée par le syndicat ensemble avec le procès-verbal de la conférence de Turin immédiatement après les licenciements des 61 camarades, constitue une des interventions les plus critiques à l'égard de l'E.U.R., et elle a été faite non comme intervention isolée mais au nom d'une des structures syndicales les plus représentatives qui existent. Il y a évidemment des risques. Mais les effets objectifs de la politique réformiste, du moins jusqu'aux vacances, se sont manifestés dans le domaine de cette prise de conscience critique de la part de la base plutôt que dans celui de la démoralisation. Je crois qu'il est encore trop tôt pour se prononcer sur ce qui est arrivé, dans l'ensemble, depuis les vacances. Du moins en ce qui me concerne, je me refuse de porter un jugement de type impressioniste sur des événements encore en cours. N'oublions pas qu'il y a un an, il y avait déjà des gens qui affirmèrent, avant les luttes autour du renouvellement des contrats collectifs, que la classe ouvrière était à moitié morte. Ils ont été complètement surpris par ce qui est arrivé par la suite. D'ici quelques mois, il sera possible de donner une réponse plus précise, sur la base de données objectives plus précises et plus générales. La leçon des dernières grèves, malgré des objectifs qui semblaient choisis pour empêcher et non pour développer une mobilisation générale, la mobilisation autour d'Olivetti, etc. confirment que cet élément de contradiction reste présent, et que la politique des reformistes continue à produire également une politisation et une reflexion critique accrues.

Naturellement, l'aboutissement dépendra avant tout du fait si émergent à temps des forces subjectives qui peuvent trancher cette situation en faveur de la classe ouvrière. Si elles n'émergent pas, la réponse est certaine: on ira vers un grave recul. Mais jusqu'ici, nous ne pouvons pas encore dire que le processus est terminé, que le dilemme est tranché.

GLOSSAIRE :

Les contrats :

Tous les trois ans sont renouvelés en Italie les contrats collectifs de catégorie puis, sur la base des résultats obtenus pour les catégories, sont négociés les contrats pour chaque usine.

Mirafiori, Lingoto, Rivalta, Spa Stura :

Les quatre principales usines de la FIAT à Turin.

Conseil d'usine :

Les conseils, qui sont la structure de base du syndicat dans l'usine, sont formés de délégués élus par tous les travailleurs (syndiqués et non) d'une même unité de production. A la FIAT il y a un conseil par atelier (Presse, mécanique, vernissage, etc.) et un conseil central, le Consiglione, formé de délégués de tous les conseils d'atelier.

Ligne de l'EUR :

On appelle ainsi le tournant opéré par la direction syndicale unitaire italienne en janvier 1978 lors d'une réunion au Palais de l'EUR à Rome. Les dirigeants syndicaux décid-ient alors de reprendre à leur compte la politique d'austérité prônée par le PCI : blocage des salaires, refus de toute diminution du temps de travail, acceptation de la «mobilité» de la main-d'oeuvre, c'est-à-dire du droit pour les patrons de licencier en fonction des besoins de la production.

SEAT :

Usine automobile de Barcelone, en Espagne, rachetée il y a 18 mois par la multinationale FIAT. Depuis ce rachat, les cellules de la FIAT et de la SEAT des sections italienne et espagnole de la IVème Internationale ont établi une coordination permanente et publient tous les deux mois un journal commun en italien et en espagnol : Stessa lotta, misma lucha (Même combat).

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