Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 1

« La révolution espagnole 1930-40 » de Léon Trotsky

Pierre Frank · Quatrième Internationale, 3e série n° 1 · juillet-août-septembre 1980 · p. 109-120 · 6 820 mots

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Au moment où la dictature fasciste de Franco a disparu, un retour sur la révolution espagnole des années 30 est utile. La situation internationale actuelle est certainement très différente d'alors ; l'Espagne s'est depuis lors considérablement industrialisée; le mouvement ouvrier a également une structure différente. Néanmoins des traditions persistent, des continuités se manifestent et l'histoire enseigne que les erreurs se répètent plus aisément que ne progressent la pensée et l'organisation marxistes révolutionnaires. Sans une bonne connaissance de l'histoire, il est difficile d'élaborer une sérieuse politique révolutionnaire. Plusieurs livres ont été écrits sur la révolution espagnole dont certains ne manquent pas de valeur, mais aucun d'eux n'approche même de loin celui de Trotsky sur la révolution russe de février à octobre 1917. Cela ne tient pas tant à la capacité de ceux qui les ont écrits qu'à leur insuffisante compréhension du mouvement propre de la révolution espagnole. Sans constituer cette histoire qui fait encore défaut, le livre récemment paru La révolution espagnole 1930-1940, dans lequel ont été rassemblés par Broué les articles, pamphlets, lettres que Léon Trotsky a écrits sur cette révolution est un apport précieux que ne manquera pas de consulter tout historien. Trotsky faisait plus que suivre la révolution: confiné malgré lui à des milliers de kilomètres de la révolution, il la vivait, il y participait par tout le génie révolutionnaire qui l'animait. Ce livre doirêtre lu par tous les militants révolutionnaires, un compterendu même beaucoup plus étendu que le nôtre étant insuffisant à mettre en lumière toute sa richesse.

Pour comprendre toute l'importance de la révolution espagnole des années 30. il faut en premier lieu rappeler sa dimension internationale. Tout en ne se trouvant pas parmi les puissances belligérantes, l'Espagne avait été traversée par la vague révolutionnaire qui parcourut l'Europe en résultat des années de guerre mondiale. Comme dans plusieurs autres pays d'Europe, la réaction avait rapidement repris le dessus et aboutissait à la dictature de Primo de Rivera. Mais celle-ci fut à bout de souffle en 1930. Avec sa chute, la révolution prit son essor, d'abord lentement, et connut pendant plusieurs années des vicissitudes, entre autre la défaite des mineurs des Asturies en 1934. Peu après la victoire électorale du Front populaire, elle déboucha en juillet 1936 dans la guerre civile qui se termina par son écrasement en 1938-39. La révolution espagnole a donc commencé peu après qu'ait éclaté la grande crise économique et quelques années avant la victoire de Hitler en Allemagne; la guerre civile éclate comme une résistance à l'expansion du fascisme et l'écrasement de la révolution sert de lever de rideau à la Deuxième Guerre Mondiale. D'autre part, au moment même où la guerre civile éclate, Staline lance les «procès de Moscou» et les épurations massives.

Dans ce contexte, la révolution espagnole fut le grand espoir non seulement de la classe ouvrière espagnole mais aussi de tous les travailleurs européens: ils virent dans la guerre civile la possibilité concrète de tenir en échec et même de faire reculer le fascisme sur le continent européen. Pour beaucoup de militants communistes elle était aussi, bien que de façon plus confuse, une possibilité de ranimer le message d'Octobre 1917 qui avait illuminé le monde, de redresser la révolution russe même. Des communistes soviétiques et d'autres voulurent se battre en Espagne, ne sachant comment combattre le stalinisme en Union soviétique (2). C'est cette place internationale de la révolution espagnole qui suscita l'élan puissant de dizaines de milliers de volontaires pour les brigades internationales. C'est le souvenir de cette révolution qui explique aussi la sensibilité exceptionnelle chez les travailleurs d'Europe pour tout ce qui concerne l'Espagne et son mouvement ouvrier.

La révolution espagnole posa les plus importants problèmes de la révolution socialiste, elle mit à l'épreuve tous les courants et organisations du mouvement ouvrier espagnol et international. Nous reviendrons plus loin sur l'Internationale communiste et le Parti communiste espagnol, mais il faut relever qu'ils abordèrent le début de la révolution espagnole avec une politique ultragauchiste de «troisième période» dans laquelle cette révolution n'avait pas trouvé place et qu'ils la terminèrent avec la politique opportuniste du Front populaire.

Des le début des années 30, Trotsky détecte à quelques signes l'approche de la révolution espagnole et pressent la chute proche de la monarchie (voir page 45). L'Espagne d'alors était encore très proche du 19c siècle, marquée des stigmates qu'avait laissés le long déclin des siècles passés; elle était industriellement relativement peu développée; la paysannerie était extrêmement arriérée. L'Espagne était un pays impérialiste dans lequel de nombreux problèmes de la révolution démocratique bourgeoise n'avaient pas eu de solution, un peu comme l'était la Russie des tsars avant la révolution en 1917. Aussi Trotsky n'hésite-t-il pas à rappeler d'abord, à reprendre en les mettant à jour les pages éblouissantes que Marx avait consacrées en 1854 a l'Espagne dans des articles du New York Tribune. Trotsky les reprend et les met à jour dans un style qui ne cède en rien à celui de Marx. Les problèmes de la paysannerie. ceux de l'Eglise catholique, la question des nationalités étouflées par la bureaucratie madrilène, le rôle de l'armée, etc. sont traités dès que commence la révolution. En même temps, Trotsky indique quelles sont les tâches des marxistes révolution-

«LA REVOLUTION ESPAGNOLE 1930-40» 111 naires: la création de soviets (en les naturalisant du nom espagnol de «juntes»), l'emploi des mots d'ordre démocratiques, le travail dans l'armée, lés problèmes syndicaux, etc. (Voir page 59, La révolution espagnole et les tâches communistes). Il insiste sur le caractère permanent que possède la révolution espagnole. A ce propos, il est utile de dire que, si certains des problèmes soulevés à l'époque par Trotsky se trouvent en partie relativisés dans l'Espagne d'aujourd'hui, le Portugal à présent par contre est à plusieurs égards assez proche de l'Espagne de 1930 ; aussi ces pages de Trotsky sont-elles particulièrement importantes pour les marxistes révolutionnaires portugais en ce moment.

Trotsky est évidemment loin de se limiter aux grands problèmes politiques et de les traiter en termes généraux. Il examine avec un soin particulièrement minutieux l'orientation des diverses forces politiques et syndicales qui agissent en Espagne, de ces forces qui tentent de garder ou d'acquérir une influence dans les masses, qui pourraient selon leur politique faire progresser la révolution ou la conduire dans une impasse. Trotsky n'a, à aucun moment, de doute sur le prolétariat espagnol, sur ses capacités de combat, de sacrifice pour la cause du socialisme. Pour lui, tout dépend en fin de compte de la direction qui saura utiliser ce potentiel du prolétariat pour le conduire à la victoire ou à la défaite. Enfin, il avertit les communistes du monde entier qu'ils auront à être partie prenante dans les événements qui se produiront en Espagne

«Les communistes espagnols sont chargés de tâches historiques grandioses. Les ouvriers avancés suivront avec une attention passionnée les péripéties du grand drame révolutionnaire qui, tôt ou tard, exigera d'eux non seulement leur sympathie mais aussi leur concours. Soyons prêts !» (24 janvier 1931, page 81).

Ce concours, des dizaines de milliers de travailleurs allaient l'apporter de leur vie quelques années plus tard

Dès le début de la montée révolutionnaire, Trotsky accorde la plus grande attention au Parti communiste espagnol. Il le fait bien que ce parti soit petit, très petit même. Et pas seulement parce que, dans ces années 1930-1931, sa ligne stratégique - celle de l'Opposition de gauche internationale - est le redressement de l'Internationale communiste et de ses sections. Il le fera encore plus tard quand il se sera prononcé après la catastrophe du mouvement ouvrier allemand en 1933, pour la création de la Quatrième Internationale et de nouveaux partis communistes. Il le fait parce qu'il n'a jamais sous-estimé le potentiel révolutionnaire qui restait dans ces partis. (En 1938, il attirera l'attention des dirigeants du SWP des Etats-Unis sur cette question). Il comprend que malgré la politique stalinienne qui ne poursuit plus la lutte pour la victoire de la révolution socialiste mondiale, l'attraction de l'Union soviétique restait grande auprès de couches qui s'éveillaient à la vie politique, et que les partis communistes pouvaient en bénéficier, notamment dans la période où se produisait une expansion du fascisme sur l'Europe.

Dans l'immédiat, il existait en Espagne, au sein du mouvement communiste, une situation différente de celle des autres pays. La plus forte fédération du Parti, la Fédération catalane, se trouvait dans l'autonomie par rapport au parti officiel, et son dirigeant, Maurin, avait été exclu. Quelles étaient les forces et les rapports de force découlant de cette situation au début de la montée? Voici ce qu'en disait Jules Humbert-Droz, envoyé du Comité Exécutif de I'1.C. en Espagne, dans un rapport privé (dont on peut présumer qu'il est assez exact) qu'il adressait le 25 février 1931 à Manouilsky, secrétaire de l'I.C. :

«VI. Opposition de Maurin. Elle a déjà publié deux numéros de la Batalla et prend sur la question électorale et celle de la constitution du parti une ligne qui se rapproche du parti, mais qui reste en opposition absolue sur la tactique syndicale. Elle publie des articles de Staline et semble vouloir éviter de se lier aux trotskystes.

Les maurinistes sont três actifs et créent beaucoup de difficultés à notre parti. Je vous prie de suivre de près la Batalla. » (3).

Dans ses rapports, Humbert-Droz donne pour la région de Barcelone, la plus industrielle de l'Espagne, les chiffres de cinquante membres pour le PC officiel et 700 pour l'organisation de Maurin. A Madrid, il mentionne 80 membres. Au 15 avril 1931, les effectifs totaux du Parti Communiste étaient de 1200 (page 447 du livre de Humbert-Droz), ce qui ne constituait pas une force négligeable.

La Fédération catalane n'était certes pas une organisation homogène politiquement ni solidement structurée, mais son influence et son activité - le représentant de l'I.C. le souligne - étaient grandes. La direction de l'I.C. interviendra et, en 1932, écartera de la direction du Parti officiel Bullejos et Trilla et les remplacera par José Diaz et Dolorés Ibarruri, qui n'était pas encore la Pasionaria.

Les Oppositionnels de gauche, ceux qui se revendiquaient politiquement de Trotsky, se regroupèrent dans la Izquierda comunista (Gauche communiste). A sa tête se trouvait Andres Nin, un ancien membre de la CNT qui avait, après la Révolution d'Octobre, rejoint le PC. Il avait été porté à la direction de l'Internationale Syndicale Rouge et, à Moscou, s'était solidarisé avec l'Opposition de gauche. Les effectifs de la Izquierda Comunista étaient plus faibles et cette organisation fut essentiellement une organisation propagandiste, sur la politique de laquelle nous reviendrons plus loin (4)

Trotsky, qui vivait alors en Turquie, y rongeant un peu son frein, voyait tout au début de la montée révolutionnaire en Espagne des raisons multiples à son optimisme foncier envers toute situation révolutionnaire. Hélas, c'est bientôt que commencera pour lui le drame de la révolution espagnole. Les trotskystes d'avant la guerre ont connu une grande partie des textes qui ont été publiés dans ce livre. Une relecture ne leur sera pas inutile. Mais pour les militants des jeunes générations, c'est un devoir impérieux que de prendre connaissance de ces textes, de les étudier soigneusement : il y a des leçons essentielles à en tirer. Ayant vécu ces événements et m'étant aussi trouvé très proche de Trotsky, ayant participé aux rapports de notre mouvement avec l'organisation espagnole dans les années 1932-1933, je voudrais, sans m'encombrer de citations, degager ce qui me paraît le plus essentiel, d'autant plus que les commentaires de Broué, au lieu d'éclairer ce qui s'est passé, tendent plutôt à estomper les divergences qui se manifestèrent. Ni Nin ni Andrade ni aucun autre camarade espagnol ne contestait politiquement les articles et pamphlets de Trotsky. Qui plus est, nombre de leurs articles s'en inspiraient et présentaient beaucoup d'intérêt. Mais, entre les analyses générales et les critiques des autres courants d'une part, et l'activité en ce qui concerne les tâches et la tactique d'autre part, il y avait un hiatus. Pendant de longs mois, dans une correspondance personnelle entre Trotsky et Nin, ce fut un «oui, mais...» de la part de ce dernier. Trotsky fit preuve de patience, revenant à plusieurs reprises dans ses lettres sur des questions qui restaient sans réponse. Finalement, devant tant de «malentendus étranges», il posa les problèmes devant l'organisation internationale tout entière, y compris la section espagnole. Ce fut sans résultat. Aussi, dans le courant de l'année 1933, les rapports directs entre Trotsky et Nin furent rompus, tandis que les rapports entre la

«LA REVOLUTION ESPAGNOLE 1930-40» 113 direction de l'Internationale et la Izquierda comunista qui subsistèrent furent peu étroits. Ces rapports eux-mêmes commencèrent à se détériorer en 1935 après la formation du POUM, et la rupture totale eut lieu peu après. Durant la période de la guerre civile, au lieu de rapports organisationnels, il y eut des polémiques publiques.

Après relecture des textes publiés dans ce livre, les conclusions auxquelles j'étais arrivé à l'époque sur ce qui s'était passé entre Nin et Trotsky, ont été plus que renforcées. Pour simplifier, quand j'écrirai par la suite Nin, il s'agira évidemment de Nin et des camarades de la Izquierda comunista qui partagèrent sa politique. Il est généralement admis que Trotsky a rompu avec Nin principalement sur la question du POUM. Les commentaires de Broué tendent à renforcer cette impression quand il s'étend sur les divergences considérables qui se sont développées dans le mouvement trotskyste à propos du POUM. Mon opinion est que, pour Trotsky, les divergences avec Nin ne tenaient pas en premier lieu à la formation du POUM et à la politique de celui-ci ; la question du POUM n'a pris d'importance qu'en raison de la guerre civile. La véritable cause de la rupture, précédant de quelques années la formation du POUM, était dans la totale incompréhension du problème de la construction du parti révolutionnaire chez Nin. Quand Trotsky rompit ses rapports personnels avec Nin en 1933, il avait acquis la conviction profonde que Nin n'avait pas la volonté de jouer le rôle dirigeant qu'exigeait la révolution. C'est quelques années plus tard que Trotsky fit une comparaison publique de Nin avec Martov, mais cette conviction ne datait pas de ce moment. Trotsky fit, il est vrai, encore un effort, qui fut vain, pour renouer des liens quand commença la guerre civile parce qu'il ne voulait jamais laisser échapper une chance, si minime qu'elle pouvait lui paraître, de débloquer une situation. Dans la question du POUM, c'est également la construction du parti révolutionnaire qui est en cause fondamentalement.

Au début de la montée révolutionnaire en 1931, Trotsky insiste sur la necessité d'organiser solidement les oppositionnels de gauche espagnols, de publier un organe régulier, de prendre des initiatives, de mener une offensive politique en faveur de «l'unité des communistes espagnols» dont le nombre est petit, de mener une lutte idéologique implacable non seulement contre les staliniens mais également contre la politique non moins fausse et dangereuse de Maurin. Pour l'unité des communistes, lui-même écrit une lettre - qu'il ne rend pas immédiatement publique - au Bureau Politique du PCUS à cet effet (page 102) ; il n'y avait pas là quelque manœuvre démagogique de sa part car il savait qu'en 1931 ses interventions étaient encore écoutées à la direction du Parti soviétique. Mais, face aux impulsions qu'il tente de donner à l'activité de Nin, celui-ci tergiverse, sort de temps à autre un journal - la revue Comunismo éditée par Andrade est seule à peu près régulière. Loin de prendre des initiatives, Nin se tourne vers le Bloc ouvrier et paysan de Catalogne dirigé par Maurin, il collabore avec lui... quand ce dernier le juge utile, il rompt ou interrompt cette collaboration pour la reprendre un peu plus tard. La correspondance de Trotsky à Nin montre l'incompréhension d'abord, l'inquiétude ensuite, l'hostilité enfin de Trotsky envers une telle attitude. La Izquierda comunista est peu structurée. Madrid et Barcelone s'ignorent bien souvent. Les conflits entre Nin et le secrétaire de l'organisation, Lacroix, ne trouvent pas d'expression politique. A partir de 1934, Trotsky attire l'attention de la Izquierda comunista sur l'évolution à gauche qui se produit dans le Parti socialiste et surtout dans la Jeunesse socialiste. Il insiste sur une tactique entriste dans ces organisations pour parer à l'attraction qu'exerce le Parti communiste soutenu par Moscou qui préconise la politique opportuniste du Front populaire. C'est pour lui le moyen non seulement d'injecter dans ces courants qui se déplacent vers la gauche un vacein contre le stalinisme mais aussi d'œuvrer à la construction du parti révolutionnaire. Face à cela, Nin dénonce la capitulation des trotskystes français devant la social-démocratie (5), se tourne une fois de plus vers Maurin. Celui-ci avait, à partir de la Fédération catalane, créée le Bloc ouvrier et paysan, plus dilué que la Fédération. Dans le but de ne pas rester isolé avec de trop faibles forces, Nin procède à une fusion de la Izquierda avec le Bloc. Pas une entrée dans celui-ci, mais une fusion dans laquelle il renonce au droit de tendance. Nin pense à cette époque que Maurin s'est politiquement rapproché de lui ; Nin ne saisit pas qu'en acceptant la formule de Maurin d'une «révolution démocratique-socialiste» (au lieu d'une révolution socialiste) pour l'Espagne, il renonce en fait à la révolution permanente.

Notons que Trotsky, qui n'a pas d'illusions quant au POUM, ne prend pas tout de suite une attitude hostile : il attend le POUM à sa politique, ce qui ne va pas tarder. Nin qui n'a pas voulu «capituler» devant la social-démocratie accepte la participation - seulement électorale ! - du POUM au Front populaire. Lorsqu'éclate la guerre civile, Maurin emprisonné par les fascistes ne peut plus diriger le POUM et c'est Nin qui devient la figure principale de ce parti. Les anciens du Bloc ouvrier et paysan ne l'aiment certainement pas beaucoup, mais il joue quand même un rôle décisif dans la direction. Il se tourne alors... vers la CNT, plus exactement vers ceux des anarchistes qui entreront dans un gouvernement bourgeois, et il entrera lui-même dans le gouvernement de la Generalidad de Catalogne. Et, comme eux, il sonnera la retraite dans les journées de mai 1937.

Parmi les divergences qui séparerent Nin de Trotsky se trouve celle concernant son attitude envers le mouvement trotskyste international. Dans la correspondance et les articles de Trotsky, on pourra lire de nombreuses pages où il souligne l'indifférence que Nin manifeste envers les difficultés et les crises qui se présentent dans les divers pays quant à la construction des organisations trotskystes. Je ne veux pas insister sur ce que Trotsky en dit lui-même, je veux mentionner seulement combien tous les camarades qui se rendirent en novembre 1932 à Copenhague pour y rencontrer Trotsky furent surpris et indignés de l'absence d'un représentant de la Izquierda comunista, que nous avons attendu jour après jour. Ce voyage de Trotsky fut pour beaucoup de camarades l'occasion unique dans leur vie de pouvoir échanger leurs vues avec Trotsky. Les raisons «pratiques» qui furent données plus tard de cette absence ne tiennent pas: si nous avions été informés qu'il fallait de l'argent et un passeport pour voyager, de tels obstacles auraient été surmontés. Comme disent les Anglais, «Where there is a will there is a way». La volonté fait trouver les moyens.

Dans ce conflit, il ne s'agit pas de quelques erreurs éparpillées, inévitables, mais de fautes énormes et de divergences profondes qui ne peuvent pas être expliquées par de prétendus arguments, superficiels ou autres, tel : c'est la faute de X, qui a dit ou fait cela, ou bien c'est à cause de termes durs employés par Trotsky. J'ai indiqué plus haut que, de l'avis de Trotsky, Nin manquait de la volonté de diriger la révolution. Il n'est évidemment pas question de caractéristique psychologique personnelle; ce serait injurieux que de douter du dévouement de Nin à la cause de la révolution socialiste. C'est un problème politique de la plus grande importance, qui n'est pas selon moi le cas d'un homme mais celui d'une génération de militants.

Lorsque le stalinisme commença à gangrener le mouvement communiste, un petit

«LA REVOLUTION ESPAGNOLE 1930-40» 115 nombre seulement de militants de la génération d'avant 1917 - les meilleurs, et Nin était de ceux-là - résista et adopta les positions défendues par Trotsky. Mais, de quelque horizon politique ils rejoignirent la Révolution d'Octobre et le bolchevisme, ils étaient tout de même caractérisés par certains traits hérités du passé. En premier lieu, quand le stalinisme devint hégémonique, ils restèrent prêts à tous les sacrifices pour défendre l'idée de la révolution socialiste, mais ils n'avaient pas ou n'avaient plus la conviction qu'il était possible pour eux de redresser la situation. Ils ne s'inclinaient pas devant le stalinisme, mais ils se sentaient battus d'avance par lui. Malgré l'élan qui les attira à la Révolution d'Octobre et à l'Internationale communiste, ils n'étaient pas préparés politiquement pour toutes les vicissitudes que le stalinisme allait faire subir au mouvement ouvrier. Que ce soit Nin, Rosmer, Sneevliet, d'autres encore que j'ai connus, dans les conversations que j'ai eues avec eux, je n'ai pas entendu le moindre doute sur la nécessité du combat, mais que de fois j'ai perçu leur conviction que le combat était perdu par avance. Ce ne fut jamais le cas pour Trotsky et c'est pourquoi il avait des réactions toutes différentes d'eux, qui devaient entraîner maints conflits.

En deuxième lieu, la notion du parti révolutionnaire, acceptée en théorie, ne fut jamais comprise dans toutes ses implications par Nin ni par d'autres aussi. Ce qui avait été caractéristique de Lénine à partir de 1903, ce que Trotsky avait définitivement acquis en 1917 après s'être trompé sur ce sujet pendant des années, c'était la nécessité de former un noyau solide, si petit soit-il, structuré sur la base du centralisme démocratique, capable de multiples et audacieuses tactiques en fonction des changements de situation, qui maintienne à travers vents et marées le cap en direction de la construction d'un parti de masse sur son programme. Une telle conception n'existait pas profondément chez ces hommes qui n'avaient pas partagé les expériences des révolutionnaires russes, mais qui s'étaient formés dans d'autres écoles d'organisation ou de politique. Même Sneevliet - qui était le plus dynamique de cette génération et celui qui avait un sens de l'organisation - même lui, non seulement fit preuve de faiblesse envers Nin et le POUM, mais il composa aussi dans la politique de son parti, le RSAP de Hollande, sous la pression qu'il subissait dans la centrale syndicale qu'il dirigeait, de la part de syndicalistes révolutionnaires pour qui l'existence de cette centrale minoritaire avait la priorité sur les plus grands problèmes politiques. C'est sur un fond de pessimisme foncier et d'incompréhension des problèmes de la construction du parti et de l'Internationale révolutionnaires que Nin, rejetant entre autres l'entrée dans un parti de masse, avec ou sans la permission de la direction de ce parti, se livra à une fusion sur un programme bâtard qu'il trouva satisfaisant et en renonçant même au droit de tendance ou de fraction. C'est pour ces raisons politiques que l'organisation espagnole qui, au début de la révolution, partageait les idées défendues par le mouvement trotskyste international, a fini par faire faillite politiquement - il n'y a pas d'autre terme à employer. On ne peut jamais dire que la victoire est assurée dans une bataille, même avec la plus impeccable direction et avec la politique la plus correcte. En Espagne, on ne peut pas oublier un seul instant qu'avec l'accession de Hitler au pouvoir et avec la politique intérieure et extérieure de Staline, les militants révolutionnaires avaient contre eux de gigantesques obstacles. Il est même très probable qu'étant donné les conditions objectives si adverses, la révolution espagnole n'avait guère de chances de vaincre. Mais, même dans de telles conditions, une politique correcte aurait laissé pour l'avenir une autorité politique, une tradition à l'organisation qui aurait défendu cette politique.

La faillite de la Izquierda comunista avait, dans ces domaines, laissé le champ libre au Parti communiste officiel. Celui-ci a pu accéder à la place prépondérante qu'il occupa à la fin de la guerre civile et qu'il occupe encore aujourd'hui, en dépit de tous les crimes de Staline commis en Espagne pendant la guerre civile, crimes qui ont été depuis dénoncés par de nombreux anciens des brigades internationales qui ne les comprirent que tardivement. C'est la faillite de la Izquierda comunista qui a fait qu'en dehors d'un très petit nombre de camarades espagnols restés individuellement attachés à la Quatrième Internationale, celle-ci n'avait plus d'organisation espagnole et qu'il lui a fallu œuvrer à en construire une en Espagne à partir de jeunes militants qui ont été éduqués contre les erreurs du passé.

La nouvelle révolution espagnole se lève heureusement dans des conditions éminemment plus favorables que la précédente. Le contexte international n'est pas celui de la montée du fascisme sur l'Europe, mais en premier lieu celui de la montée de la révolution qui a déjà éclaté au Portugal, montée que l'on ressent en Espagne, en Italie et en France dès à présent. En outre, la social-démocratie et le stalinisme, s'ils ont encore la direction des organisations de masse, sont assez largement discrédités, surtout auprès des plus jeunes générations en Europe. Chez celles-ci, le pessimisme a peu de place. Quant à la Quatrième Internationale, bien qu'encore faible, elle dispose, y compris en Espagne, de forces bien plus grandes que dans les années 30, et, nous en sommes convaincus, qui ont incomparablement mieux compris que leurs aînés la notion du parti révolutionnaire et de ses tâches. Nul ne doute qu'un grand chapitre de la révolution socialiste commence à être écrit dans l'Espagne d'aujourd'hui. Nous avons toutes les raisons de penser que les trotskystes y rempliront leurs tâches de la manière que Trotsky attendait de ceux d'autrefois, que cette fois-ci la Quatrième Internationale et sa section espagnole, en tout cas, sortiront grandies politiquement et organisationnellement de l'épreuve.

J'aurais voulu terminer ce compte-rendu en félicitant et en remerciant Broué pour le travail qu'il a consacré à ce livre; mais, malheureusement, ses commentaires dépassent le cadre des notes indispensables pour le lecteur d'aujourd'hui et dans sa manière de traiter des rapports entre Trotsky et Nin, ils contiennent de sérieuses erreurs politiques (6).

Quand il avait écrit en collaboration avec E. Temime son livre La révolution et la guerre d'Espagne, Broué ne comprenait pas et ne partageait pas la position de Trotsky sur le POUM. Il devait le dire d'ailleurs et demander les raisons de cette position à Isaac Deutscher dans la conférence de presse que celui-ci tint à Paris à l'occasion de la parution de sa biographie de Trotsky. Depuis lors, si je ne me trompe, Broué a procédé à une autocritique que je n'ai pas retrouvée. Ses commentaires dans le livre de Trotsky qu'il a rassemblé, montrent à mon avis qu'il n'est pas allé au fond des choses, qu'il traite ces problèmes superficiellement. Les trotskystes qui ont vécu l'avant-guerre ont été choqués dès la couverture du livre car il est difficile de penser que Broué n'a pas eu un mot a dire à son sujet. Tout autant qu'un article, une photo n'est pas neutre et n'est-ce pas faire preuve d'une certaine légèreté politique que de mettre, sur la couverture d'un livre de Trotsky largement consacré à fustiger politiquement le POUM, une photo d'une manifestation où le nom du POUM occupe la place dominante? En ce qui concerne les divergences sur les problèmes de l'Internationale de la période 1931-1933, Broué tend à les considérer comme un peu extérieures aux problè-

«LA REVOLUTION ESPAGNOLE 1930-40» 117 mes réels. Les différends avec Rosmer, Landau, etc. n'ont pour lui qu'une valeur relative dans le contexte où ils se manifestaient. Qu'aucun camarade espagnol de la Izquierda comunista n'ait rendu visite à Trotsky n'entraîne selon lui qu'une lacune dans la documentation de Trotsky et ne paraît pas avoir de signification politique ; je ne reviens pas sur ce que j'ai dit plus haut à propos de la conférence de Copenhague.

Passons à la question du POUM. Signalant que Trotsky classe Maurin dans la tendance de droite de l'I.C., Broué trouve la formule «sommaire» (p.273) en raison, semble-t-il, de la disparité des groupes qui y étaient inclus par Trotsky. Il est vrai qu'il n'y avait pas une organisation de la droite internationale ; je doute même qu'il y ait eu des relations étroites entre Boukharine et Brandler, les deux principales figures de ce courant. Mais une caractéristique principale de ceux que Trotsky classait dans la droite, c'est qu'en dépit de leur bigarrure, ils ne rompaient pas avec Staline sur le «socialisme dans un seul pays», tout au contraire : ils ne manifestaient guère d'intérêt aux problèmes de l'Union soviétique, ils voulaient faire leur propre politique - droitière - chacun dans son pays. Pour Brandler, la politique de Staline était bonne pour les Russes, pas pour les Allemands. La citation donnée plus haut de Jules Humbert-Droz expose excellemment la nature droitière de la politique de Maurin.

Traitant du POUM, Broué en donne une présentation apparemment neutre : le POUM dit ceci, Trotsky dit cela. En fait, sa «neutralité» estompe les choses d'une façon qui est finalement assez favorable au POUM et qui ne permet pas de comprendre les prises de position très hostiles de Trotsky. D'abord, dit-il, le POUM rendait hommage à Trotsky: c'était évidemment courageux de le faire au moment des «procès de Moscou» mais en quoi cela indique-t-il une proximité quelconque du POUM avec les positions politiques de Trotsky? On apprend par Broué (pages 277 et suivantes) que Maurin «dans son esprit»se rapprochait de la révolution permanente quand il parla de la révolution espagnole comme d'une «révolution démocratique-socialiste». Depuis quand les marxistes jugent-ils les hommes et les formations sur ce qu'ils pensent d'eux-mêmes, indépendamment de leurs actions ? Trotsky, quant à lui, ne se trompa pas un seul instant sur ce point, car il savait qu'il ne s'agissait pas d'une simple question de vocabulaire. Broué voit également une évolution favorable de Maurin dans le fait qu'il montra un durcissement envers le Parti communiste après le 7e Congrès de l'I.C à cause du Front populaire. Mais quelle était donc la critique de Maurin ? Il reprochait au Front populaire d'être une «conjonction permanente» des partis ouvriers avec des partis bourgeois (p. 280). Outre qu'on ne pouvait pas parler d'une association permanente de partis différents (est-ce que cela peut exister en politique ?). les termes mêmes de Maurin n'excluaient pas la conjonction temporaire, qu'il effectuera en 1935 sur le plan électoral. Broué trouve tout de même qu'il y a «en fait plusieurs POUM» (p. 315) et que des «formules ambiguës», des «incertitudes» présidaient à sa constitution (p. 280). N'est-ce pas là autant de manifestations de centrisme, d'autant plus graves que nous sommes en période de révolution où les ambiguités et les incertitudes aboutissent à des fautes impardonnables? La participation de Nin à la formation du POUM n'était que le prolongement de toutes ses vacillations politiques, c'est-à-dire de son centrisme, depuis le début de la révolution. Egalement sous la plume de Broué se trouve une étrange déclaration: dans l'alliance électorale du POUM avec le Front populaire et, plus tard, dans sa fonction au sein de la Generalidad de Catalogne, Nin aurait, paraît-il, accepté de «s'incliner devant une politique qui n'est pas la sienne, qu'il n'a pas voulue et qu'il a même combattue» (p. 322), pour ne pas se laisser isoler des autres organisations ouvrières. Vraiment, on peut devenir ministre à son corps défendant ! A ce propos. Broué écrit que «Trotsky a revêtu à nouveau sa robe de censeur» (p. 324). Trotsky, un pion - le terme est plus révélateur de la pensée de Broué que bien des pages de lui.

Mais il sera plus explicite dans sa «tentative de bilan» sur la révolution espagnole :

«Force est bien de reconnaître que, sur les questions décisives... Trotsky. loin d'Espagne, dépourvu d'informations directes et précises, sans liens avec les hommes. a tout de même vu plus clair à partir des données et d'une analyse générale, que ses disciples ou anciens disciples...» (p. 573).

Mais

«les dirigeants du POUM n'ont pas tout à fait ton quand ils soulignent les lacunes de sa documentation, son ignorance des détails de la politique de leur parti. son incompréhension de cette dernière et sa tendance à la présenter parfois de façon caricaturale» (p. 572)

Ce n'est pas tout :

«Le problème des relations entre Nin et ses camarades d'une part. Trotsky de l'autre.

ne peut être ramené à ces divergences politiques pourtant capitales.... à ces débats de fond dans lesquels Trotsky avait incontestablement raison. Nous avons releve des debats portant sur des questions plus mesquines, tournant autour d'accusations qui ne relèvent pas des grandes perspectives historiques. Nous avons relevé sous la plume de Trotsky des erreurs de fait - dont une reposant sur une faute de traduction -, des simplifications contestables, des confusions, des procès d'intention une ignorance relative parfois ou une deformation involontaire des événements.»

(p. 576).

Du point de vue des conditions du débat où Trotsky a employé des «épithètes outrancières» (p. 580), il conclut :

«La balance est sensiblement égale et les protagonistes, en dépit des leçons de démocratie qu'ils s'infligent mutuellement, peuvent être légitimement renvoyés dos à dos sur ce terrain.» (p. 577).

Une erreur de traduction, l'ignorance de quelques détails, des épithètes outrancières et une politique révolutionnaire fondamentalement juste d'une part, des dérobades (pas toujours aussi polies qu'elles pouvaient en avoir l'air), une absence de ligne politique et la participation à un gouvernement bourgeois d'autre part, voici la justice distributive de notre Salomon.

«Certaines polémiques», ajoute-t-il, «laissent un goût de cendre» parce que Trotsky et Nin seront tous deux assassinés par «des tueurs de la même espèce, guidés par la même main» (p. 582). Quel mélange, quelle confusion! Défendre la mémoire de révolutionnaires salis et assassinés par Staline est un devoir élémentaire. Mais l'hommage qui leur est dû ne peut empêcher de porter un jugement sur la politique de chacun d'eux dans une période révolutionnaire. Ce n'est pas sculement une affaire d'historien, c'est en premier lieu la tâche du militant révolutionnaire qui veut éviter autant que possible le renouvellement d'anciennes erreurs. Nin, dans la Izquierda comunista comme dans le POUM, a suivi une politique centriste. En août 1940, dans les derniers jours de sa vie, Trotsky préparait un article, Classe, parti et direction, qu'il ne put achever. A ce moment, la révolution espagnole avait été écrasée. Dans cet article, Ic bon goût de Broué ne retrouvera plus les épithètes du militant Trotsky qui l'ont

«LA REVOLUTION ESPAGNOLE 1930-40» 119 choqué, car c'est dans une certaine mesure l'historien Trotsky qui dresse le bilan du POUM dans des termes qui constituent une condamnation non moins implacable du POUM et de ceux qui l'ont soutenu et dirigé.

«Le POUM était en Espagne à la gauche de tous les autres partis et il comptait incontestablement dans ses rangs de solides éléments prolétariens révolutionnaires, avec de solides attaches antérieures avec l'anarchisme. Or, ce parti joua, précisément, un rôle funeste dans le développement de la révolution espagnole. Il n'a pas pu devenir un parti de masse parce que. pour le devenir, il lui aurait fallu auparavant dé molir les autres partis et que cela n'était possible que par une lutte sans compromission, une dénonciation impitoyable de leur caractère bourgeois. Or, le POUM, tout en critiquant les anciens partis, se subordonnait à eux dans les questions fondamentales.

Il a participé au bloc électoral «populaire»; il est entré dans le gouvernement qui a liquidé les comités ouvriers; il a lutté pour reconstituer cette coalition gouvernementale; il a capitulé à chaque instant devant la direction anarchiste; en fonction de tout ce qui précède, il a mené dans les syndicats une politique fausse - il a pris une attitude hésitante et non révolutionnaire à l'égard de l'insurrection de mai 1937...».

«La série des causes qui ont donné au POUM son caractère centriste ne constitue en rien un simple reflet de l'état du prolétariat catalan ou espagnol... Il est possible, en faisant entrer en ligne de compte son expérience internationale antérieure, l'influence de Moscou, celle d'un certain nombre de défaites, etc., d'expliquer politiquement et psychologiquement pourquoi le POUM a été un parti centriste. Mais cela ne modifie en rien ce caractère centriste. Ni le fait qu'un parti centriste joue ineluctablement le rôle de frein dans la révolution, qu'il doit à tous les coups se briser le crâne et qu'il peut conduire la révolution à son écrasement. Cela ne change rien au fait que les masses catalanes étaient beaucoup plus révolutionnaires que le POUM lequel, à son tour, était beaucoup plus révolutionnaire que sa direction.» (p. 564-565) Le fond de la question, ainsi résumée, Broué ne l'a pas atteint. Qui saura bien lire les pages de Trotsky pourra y parvenir.

Pierre FRANK (janvier 1977) Notes : (1) Aux Editions de Minuit, Paris. (2) Voir par exemple E.Poretsky, Les Nôtres, Editions Les Lettres Nouvelles, Paris. (3) Humbert-Droz, De Lénine à Staline, Editions La Baconnière. (4) (4) Broué indique à la page 36 du livre qu'à la Conférence nationale de la Izquierda comunista de mars 1932 «l'Opposition approche du chiffre de 1 000 militants organisés (souligné par moi). Dans un article d'avril 1967 (La Vérite), il avait écrit qu'«elle comptait au moins 2 000 militants». J'avais pensé qu'il s'agissait d'une erreur typographique. J'ai été présent à cette conférence comme délégué du Secrétariat International et, bien que je ne me rappelle plus le chiffre de militants organisés qui fut donné alors, je puis dire qu'il était bien inférieur. D'ailleurs, dans le même livre, Broué reproduit un rapport de Rous, envoyé par la direction internationale en Espagne, en octobre 1935, qui dit : «Les effectifs de la Izquierda comunista ont sensiblement grossi après les événements révolutionnaires» (p.607) et les chiffres qui suivent donnent un total inférieur à 700. Encore y est-il mentionné 400 membres pour l'Estrémadure, que Rous déclare devoir être réduit. Le camarade Mauricio qui a reconstitué en 1937 l'organisation trotskyste en Espagne et qui est originaire de cette région me dit qu'il y est multiplié par près de dix, et que lors de la conférence de mars 1932, les effectifs de la Izquierda comunista devaient être de l'ordre de 150. (5) Une tactique entriste, que ce soit dans le Parti socialiste ou dans le Parti communiste, a très souvent été qualifiée de «capitulation» par des courants qui ne comprenaient pas les tâches de construction du parti révolutionnaire dans des conditions spécifiques données. (6) Il n'est agréable de devoir consacrer quelques lignes à certains de ces commentaires non politiques, mais je crois indispensable de le faire. Comme dans d'autres livres, Broué ajoute à un travail très utile des manifestations d'un esprit fractionnel un peu stupides. Appartenant à un groupe qui combat la Quatrième Internationale sous prétexte de la «reconstruire», il s'attaque à des camarades avec lesquels j'ai été lié à l'époque et il le fait non pour leurs positions politiques, mais en reproduisant, sans vérification aucune, une série de ragots. Par exemple, Fosco aurait été un «instrument», un «bras droit» du «financier» Molinier. Qui connaît Fosco sait qu'il n'était ni l'instrument ni le bras droit ni la main gauche de qui que ce soit. Les frères Molinier n'avaient pas de fortune personnelle, vivaient dans des conditions modestes et faisaient davantage pour l'organisation que nombre de ceux qui lançaient des ragots sur leur compte.

A aucun moment Broué ne mentionne que le PCI d'avant la guerre, dirigé par Raymond Molinier et moi, n'avait aucune divergence politique avec Trotsky sur la question espagnole, notamment sur le POUM, en 1935-39 pas plus que dans la période 1931-34. Il ne mentionne pas les camarades de cette organisation qui combattirent et moururent en Espagne. Ignore-t-il que nous étions en relation avec des camarades de l'organisation officielle se trouvant en Espagne, notamment avec le camarade Moulin ?

Il écrit que la rupture de Trotsky avec Molinier en 1935 fut définitive (p. 241). C'est ce que par euphémisme on appelle une contre-verite. En Janvier 1940 Trotsky écrivait dans sa polémique contre Shachtman et Burnham qui, soit dit en passant, lui reprochait sa «défense de Molinier» :

«On n'accusait pas Molinier d'avoir abandonné notre programme, mais d'être indiscipliné et despotique et de monter toutes sortes d'aventures financieres pour aider le parti et sa fraction... Beaucoup de ses adversaires possédaient ses defauts sans avoir ses qualités... Je ne renonce pas à renouveler (la tentative de mettre à l'épreuve Molinier et son groupe dans le cadre de la Quatrième

Internationale) dans des conditions appropriées.» (Défense du Marxisme,

Editions EDI, p. 241-243). Ces conditions appropriées, Molinier et moi les avons acceptées. J'en ai fait connaître les circonstances en 1946 dans une note que Broué connaît. Son dénigrement de camarades restés fidèles à notre mouvement contraste avec les égards et même les éloges qu'il a pour Rous -dont l'activité en Espagne fut discutée et discutablequi nous a quittés pendant la guerre et est retourné naviguer dans les eaux du Parti socialiste et pour Leonetti qui est rentré chez les staliniens y retrouver son «cher Palmiro», c'est-à-dire Togliatti.

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