A LA FIN de 1988, l'intégration du Portugal au sein de la Communauté économique européenne fêtera ses trois ans. C'est une période trop courte pour que l'on puisse faire un bilan détaillé des conséquences complètes de cette intégration sur les différents secteurs de l'activité économique, d'autant que cette période a coïncidé avec une conjoncture relativement favorable, due à la chute du dollar, la baisse des matières premières essentielles et l'augmentation des exportations portugaises.
Mais la première conséquence, et la plus importante, a joué sur un facteur qui n'est pas économique : I'« adhésion européenne », mythe moderniste de la bourgeoisie portugaise depuis la fin des années soixante, a constitué un conditionnement politique essentiel pour la stabilisation d'un régime qui, depuis qu'il parvint à faire règner l'ordre à Lisbonne par le coup d'Etat militaire du 25 novembre 1975, tardait beaucoup à se structurer et à résister aux fluctuations politiques, électorales et sociales qui se maintenaient.
Le patronat avait une conscience aiguë de l'importance politique de cette adhésion. En 1980, le vice-président de la Confédération des industries portugaises (CIP) déclarait : « Ce n'était pas des considérations d'ordre économique qui nous amenèrent à appuyer le processus d'adhésion à la CEE. Les industriels ont vu, dans ce choix, une espèce d'assurance contre tous les risques politiques. » (Diaro de noticias, 27 janvier 1980) Pour ces mêmes raisons politiques, durant un certain temps, Mario Soares, le grand artisan de l'entrée dans la CEE, se vit obligé de faire des déclarations enflammées contre la perspective de l'adhésion : «J'ai déclaré et je déclare que le Portugal n'est pas, aujourd'hui, en condition d'intégrer le Marché commun, étant donné que notre économie serait totalement ruinée à court terme et serait totalement colonisée par les grandes firmes multinationales. » (A Capital, 13 décembre 1974) La différence entre des deux dates - 1974 et 1980 -explique tout : la pacification politique et la consolidation de l'appareil d'Etat fut le facteur qui fit la différence, et non le développement économique.
Bien au contraire, ces années-là furent une période de perte de positions du Portugal dans le commerce international, d'accentuation des distorsions d'une économie rentière et qui n'investit pas, de décapitalisation des entreprises et de perte de compétitivité. La politique commandait à l'économie. Les années de vaches grasses
Evidemment, les propres institutions communautaires agirent en ce sens, multipliant les déclarations selon lesquelles « la consolidation de la démocratie » serait le critère décisif, aux yeux de cette assemblée d'experts, pour accepter ou refuser la demande d'adhésion du gouvernement portugais. La manœuvre arriva rapidement au point d'entendre déclarer que la nationalisation des secteurs clés de l'économie, qui s'était produite en 1975 sous la pression de la lutte de classe, était incompatible avec « l'esprit » du Traité de Rome. Une fois contractée l'assurance « contre tous les risques politiques ", comme l'avançait habilement le vice-président du CIP, déjà cité, le gouvernement et le patronat portugais découvraient que, pendant les premières années de l'adhésion, la CEE pouvait aussi être un parent riche et fort généreux. De fait, vue la structure sociale et économique arriérée du Portugal, à la traîne de l'Europe et seulement dépassée, pour certains indicateurs sociaux, par l'Irlande, le pays pourrait bénéficier de fonds pour le développement qui, bien que peu importants à l'échelle européenne, constitueraient une manne appréciable pour le gouvernement et le patronat.
Dans le cas du Fonds social européen, l'exemple est le plus éloquent. Le FSE participe pour 55 % aux projets de formation professionnelle, et ces sommes sont ensuite distribuées à des entreprises, à des écoles ou à des particuliers qui présentent des projets concrets. La particularité de ces cours, c'est que les élèves reçoivent une subvension, et qu'elle est supérieure au salaire minimum national. Et les enseignants de ces formations sont payés selon les critères européens, dépassant ainsi très facilement le salaire le plus élevé de fonction publique. En un mot, ils peuvent ainsi gagner davantage qu'un juge de la Cour suprême ou que le président de la République.
Et la chaîne s'est developpée : des entreprises de formation se sont créées, puis des entreprises qui préparent des projets pour les premières. En 1988, ces projets ont englobé près de 600 000 élèves, sur une force de travail au niveau national un peu supérieure à quatre millions de personnes. On a créé des cours les plus imaginatifs : cuisine, « haute technologie », art, jardinage, construction de canaux, investissement, direction d'entreprise, cirque... Tout était bon.
Vinrent alors les scandales. Des entreprises, et même des entreprises publiques, demandaient aux élèves qu'ils signent des reçus en blanc, pour ensuite demander le paiement de subventions qui ne correspondaient pas à la réalité. Une entreprise s'est financée grâce à des cours factices qu'elle prétendait donner à une liste de personnes qui étaient des retraités de la région où elle s'était installée. Un patron monta quelques machines à laver de la cave de sa maison, demanda des subventions pour donner des cours de formation et, avec cet argent, construisit une entreprise de confection.
Un autre mit sur pied une école de réparation automobile et, bien qu'il n'eût lui-même aucune formation, donnait tous les cours, de la peinture à la mécanique. Un syndicaliste, membre du secrétariat national de lUGT, fut emprisonné pour avoir organisé un réseau d'immigrés clandestins et détourné des fonds que son syndicat avait demandés pour la formation professionnelle des ouvriers. Un ex-député du PSD, le parti au gouvernement, fut également emprisonné. La même aventure arriva à des fonctionnaires de l'organisme gouvernemental qui devait trier les demandes de subventions.
Après ces scandales, il est possible que ce type d'activités devienne finalement plus discret. Néanmoins, elles ont déjà eu un effet social important : créer une « nouvelle classe » de « professeurs de la CEE». Surtout, le schéma a fonctionné comme un puissant amortisseur des tensions au sein de la jeunesse et parmi les chômeurs : il est normal pour un jeune de faire un cours qui dure trois mois, puis un autre, puis encore un autre, obtenant ainsi un peu d'argent et une relative indépendance vis-à-vis de sa famille. La reconversion industrielle
Evidemment, tout cela n'est qu'un phénomène passager qui n'a contribué qu'à gagner du temps. C'est le gouvernement qui en bénéficie, conquérant ainsi un certain prestige électoral vis-à-vis de la jeunesse que les scandales dont nous avons fait mention n'ont pas assombri.
Les grands changements commencent toutefois à se dessiner. S'il est vrai que pendant ces premières années de régime de transition, les clauses prévues ont en général protégé la fragile industrie portugaise et l'agriculture plus fragile encore. Il est évident que la baisse des tarifs douaniers et la modifications des normes d'intervention de l'Etat auront un effet profond. Les premières conséquences sont déjà en vue : la réduction des marchés américains, où le Portugal exportait des textiles et des chaussures, et la rapide transformation de l'Espagne comme principal exportateur vers le Portugal, qui a pour effet immédiat de développer un sentiment nationaliste anti-espagnol, tradition de la classe dominante portugaise.
C'est sur ce terrain que se fera sentir le choc de l'adhésion et de la concurrence, envahissant un marché traditionnellement très protégé.
Pendant quatre ans, le gouverement disposera encore d'une certaine marge de macuvre, gérant des fonds substantiels dans le cadre d'un plan de reconversion industrielle (le PEDID) qui atteint environ deux milliards d'écus, c'est-à-dire plus de la moitié du total de l'investissement en équipements pour 1987.
Cette somme, très importante, permettra certaines modernisations avec l'aide d'un climat social encore favorable: les licenciements collectifs se sont succédés et les dénationalisations créent un climat de peur qui a pour effet de faire reculer les syndicats. Mais la grève générale de mars de cette année est encore dans les mémoires, et l'unité d'action entre les deux centrales syndicales peut se reproduire, à partir du moment où le mouvement syndical parvient à reprendre l'offensive. C'est tout le problème.
Francisco Louça