Laurent A POPULATION immigrée au sein des L pays capitalistes d'Europe de l'Ouest et du Nord avoisine aujourd'hui les seize millions de personnes, incluant les « sans-papiers » ainsi que les ressortissants des anciennes colonies britanniques et leurs familles résidant en Grande-Bretagne (deux millions cent mille personnes). Un tel chiffre recouvre évidemment une réalité humaine très différenciée : • Des pays comme le Danemark ou la Norvège ont une faible population étrangère, alors que les pays dits d'Europe du Sud (l'Espagne, l'Italie, le Portugal, la Yougoslavie, la Turquie et la Grèce) sont surtout jusqu'à ce jour des pays d'émigration ; les quinze millions d'émigrés dans le monde provenant de ces pays font de cette zone le second foyer d'émigration après la Caraïbe. • Plusieurs pays d'Europe du Nord font traditionnellement appel à des travailleurs immigrés et connaissent donc un fort taux de population étrangère. Si on met de côté la Grande-Bretagne, il s'agit essentiellement de la Suisse, la RFA, l'Autriche et du Luxembourg (un habitant sur quatre y est étranger) où la population étrangère est composée majoritairement de travailleurs. Par ailleurs, d'autres pays comme la Suède, les Pays-Bas, la France et la Belgique sont des pays où la population étrangère, souvent de vieille installation, est au moins autant composée de jeunes et de conjoints que de travailleurs actifs. A noter là encore le cas particulier de la Suède où, sur le million d'immigrés présents, six cent mille se sont fait naturaliser. De plus, dans ce pays, l'immigration était essentiellement le fait de travailleurs finlandais ou norvégiens, les autres étrangers étant surtout des réfugiés, la Suède ayant jusqu'à ces derniers temps une législation reconnaissant largement le droit d'asile.
Dans les huit principaux pays européens d'emploi, on peut dire qu'à peu près 45 % des travailleurs étrangers sont originaires d'un pays de la CEE des Douze.
Dès la fin des années soixante, et d'autant plus avec le début de la crise capitaliste du milieu des
Carasso années soixante-dix, tous les gouvernements ont adopté des politiques restrictives de fermeture de frontières pour les étrangers extérieurs à la CEE (ces restrictions sont encore valables pour le Portugal, la Grèce, et la Turquie candidate à l'accession). Il en a résulté une modification quasi générale de la population immigrée européenne. Stagnation, voire diminution du nombre d'actifs mais, en revanche, augmentation du phénomène de regroupement familial qui, avec les réfugiés et les demandeurs d'asile, constituent depuis cette époque la part determinante des nouveaux arrivants. A eux s'ajoutent plus de deux millions de sanspapiers (il y en a un million deux cent mille en Europe du Sud). Le nombre des réfugiés est aujourd'hui de l'ordre de sept cent mille en Europe capitaliste. Celle-ci reçoit moins de 6 % du nombre mondial des réfugiés. Ainsi, cette conséquence de la misère et de la guerre, dont l'impérialisme porte l'écrasante responsabilité, retombe encore principalement sur les pays les plus pauvres (Somalie, Soudan, Pakistan, Asie du Sud-Est, Amérique centrale). Malgré les campagnes d'intoxication montrant une Europe assiégée par les réfugiés, il n'y a en Europe qu'un réfugié pour sept cent dix habitants en moyenne contre un pour vingt-quatre au Soudan par exemple.
Dans tous ces pays se trouve posée l'exigence de la dignité, de la fin des discriminations et de l'égalité des droits entre les immigrés et le reste de la population. Ce qui, évidemment, se heurte à la volonté patronale. Bien qu'ayant plus de difficulté à utiliser les travailleurs immigrés stabilisés comme soupape sur le marché du travail, le patronat ne s'en oppose pas moins à les mettre sur le même pied, avec les mêmes acquis, que les autochtones.
Plus grave encore : la jeunesse issue de l'immigration pose dans tous ces pays, plus vivement sans doute en Grande Bretagne, en Belgique et en France, la question de sa place dans la société ; elle supporte encore plus difficilement que ses aînés d'être en butte au racisme, alors qu'elle se sent entièrement partie prenante du pays où elle vit. Et, en fait, c'est bien parce que ces jeunes sont, 65 de fait, intégrés à la société des pays où ils vivent que se développe le racisme pour remettre en cause cette stabilisation. Un racisme de classe et d'Etat
Le racisme n'est pas un phénomène propre au capitalisme ou à l'impérialisme, mais son apparition, sa structuration, son développement reposent toujours sur les rapports sociaux dans les systèmes d'exploitation et d'oppression. De l'antiquité gréco-romaine à l'Europe capitaliste d'aujourd'hui, a toujours existé un cadre idéologique justifiant l'état de soumission dans lequel étaient maintenus les esclaves, les serfs, les populations colonisées. Pour la classe ou le groupe social dominant, le principe est invariablement le même : trouver une valeur, un caractère spécifique qui justifient la situation d'exploiteur ou d'exploité.
Là est la matrice réelle du racisme, qui s'alimente ensuite au gré des situations ou des régions, des différences de culture, de langue ou de morphologie ; mais ce ne sont jamais ces différences qui sont la cause réelle du racisme.
Ce racisme de classe alimente aussi les théories plus pernicieuses qui, sans apporter de jugements qualitatifs, expliquent que les profondes différences culturelles ou ethniques engendrent forcément le racisme et que la cohabitation entre ces groupes n'est pas souhaitable.
L'histoire des peuples est pourtant faite de la fusion permanente de communautés d'origines différentes, sauf dans de très rares cas. Et les processus de fusions ou d'affrontements violents qui jalonnent cette histoire ont toujours été la conséquence d'une manière ou d'une autre des conditions économiques, des rapports sociaux entre ces groupes, mais sûrement pas du niveau de compatibilité entre une culture et une autre.
Le brassage de la péninsule ibérique au Moyen Age entre populations et cultures judéo-chrétienne et arabe, la domination de ces demiers sur les populations berbères d'Afrique du Nord, la guerre bi-séculaire et sanglante entre chrétiens romains et réformés quelques siècles plus tard, les pogromes anti-Italiens du début du siècle dans le sud de la France sont des événements qui montrent, à travers quelques siècles et une petite région du Extrait de « SOPEMI », OCDE, Paris, 1988.
INFORMATIONS DISPONIBLES SUR LES EFFECTIFS DE TRAVAILLEURS ETRANGERS
DANS CERTAINS PAYS DE L'OCDE (année la plus récente) AUTRICHE BELGIQUE FRANCE ALLEMAGNE LUXEMBOURG 1986 1986 1984 1986 1984 ALGERIE 3.7 297.3 AUTRICHE .. : •• :: o.i ITALIE FINLANDE GRECE 1.9 •. 11.0 89.7 •• 139.2 •• SE CE CE 114.3 222.1 8.5 •• MAROC 46.8 171.5 38.5 15.7 PORTUGAL 7.7 463.8 ESPAGNE 37.0 140.0 72.2 0.9 TUNISIE 31.3 5.2 79.1 604.3 .. TURQUIE 33.6 38.9 YOUGOSLAVIE 83.7 3.2 43.8 322.9 0.7 AUTRES 29.1 165.2 284.6 459.5 27.0
CEE :: 97.9 70.4 25.2
HORS CEE 67.3 214.2 1.8 TOTAL 146.0 403.1 1658.2 1833.8 53.0 66
PAYS-BAS SUEDE SUISSE
1986 1986 1986
(b)
0.2 •• 1.1
•• •• 19.8
•• 83.3 0.8
1.5 4.8 4.6
7.0 229.8 25.3 1.0
3.1 26.6
7.6 70.5
0.8 2.2 36.3 27.0
4.7 20.7 51.8 82.1 106.1 131.7 57.0 :: 93.5 25.1 38.2 168.6 214.9 566.9 monde, l'inanité de théories expliquant ces mouvements à partir de questions ethniques et indépendamment des rapports économiques et sociaux.
Un exemple frappant dans la France actuelle est, en période de montée réelle des campagnes racistes à l'encontre des communautés maghrébines, la plus grande modération des campagnes xénophobes vis-à-vis de l'importante concentration de population asiatique d'arrivée très récente, de culture et d'histoire très différentes, et vivant par exemple de manière très visible et séparée dans un quartier de la capitale française... Ces mêmes communautés asiatiques ont fait en revanche l'objet aux Etats-Unis, au début du siècle et durant l'entre-deux-guerres, de violentes campagnes et de pogromes sur la côte du Pacifique...
Les flux migratoires sont eux aussi vieux comme le monde. Depuis le xixe siècle, ils ont régulièrement suivi le mouvement du capital. Ce siècle a vu les villes se gonfler au détriment des campagnes dans les métropoles européennes. Parallèlement, le développement du capitalisme nord-américain et la constitution des empires coloniaux provoquèrent une émigration colossale (cent millions) de la vieille Europe vers l'Amérique et l'Océanie, secondairement vers l'Afrique. En revanche, la fin du xix* et le début du xx* virent arriver dans les bassins industriels d'Europe les travailleurs nécessaires à l'industrialisation, notamment dans les mines et, après 1918, au remplacement des vingt millions de morts et des dix millions d'invalides de la boucherie impérialiste.
Evidemment, les capitalistes ont toujours joué sur la mise en concurrence des travailleurs étrangers, ne bénéficiant ni des mêmes droits politiques ni des mêmes acquis sociaux. Ils réalisaient un gain considérable avec une main-d'œuvre dont on ne paye pas l'éducation, dont on n'a pas à prendre en charge la famille, et qui retourne dans son pays à l'âge où elle risque de devenir une charge pour la société en termes de retraite ou de soins.
Le racisme a ainsi servi de frein à la jonction entre classe ouvrière autochtone et immigrée, tant à l'égard des ouvriers européens qu'africains, racisme relayé régulièrement par les directions chauvines et pro-impérialistes dans le mouvement ouvrier. Ainsi, le courant guesdiste dans le mouvement ouvrier français développa une vigoureuse campagne au début du siècle contre les travailleurs italiens. Extrait de « SOPEMI », OCDE, Paris, 1988.
INFORMATIONS DISPONIBLES SUR LES EFFECTIFS DE PERSONNES ETRANGERES
BELGIQUE 1984 AUTRICHE FINLANDE GRECE 20.7 ITALIE :59.3 PORTUGAL 10.4 ESPAGNE 55.1 TURQUIE 72.5 YOUGOSLAVIE 5.3 ALGERIE 10.8 MAROC 123.2 TUNISIE 6.8 AUTRES PAYS 323.5 TOTAL 897.6
% DE LA POPULATION
TOTALE 9.1
DANS CERTAINS PAYS DE L'OCOE
(année la plus récente) FRANCE ALLEMAGNE PAYS-BAS SUEDE SUISSE 1982 1986 1986 1986 1985
2.7 174.2 3.0 2.8 28.8
1.0 10.1 0.6 134.2 1.4
7.9 278.5 3.8 8.0 8.5 333.7 535.5 17.0 3.9 388.4 764.9 77.0 7.5 1.5 39.2 321.4 151.0 18.2 2.8 110.4 123.5 1425.7 160.6 21.9 52.8 64.4 591.1 11.6 38.4 77.4 795.9 5.4 0.6 0.5 1.9 431.1 51.0 122.7 1.0 1.6 189.4 23.6 2.6 0.7 2.2 655.8 1158.8 219.8 175.1 243.4 3680.1 4482.6 568.0 390.8 956.0
6.8 7.4 3.9 4.6 14.7
Ces dernières années, avec le développement de la crise capitaliste et la mise au chômage de millions de travailleurs, les mêmes directions ouvrières ne sont pas en reste pour justifier la mise au chômage, le « retour au pays » de travailleurs vivant souvent depuis plus de dix ans, avec leur famille, dans un pays européen. Ainsi, en France, les socialistes ne rechignèrent pas à partir de 1983 à désigner eux aussi les immigrés comme boucs émissaires du chômage, le tout accompagné
BIN OUTIEAST d'anathèmes racistes lorsque ces travailleurs défendaient leur emploi comme aux usines Talbot en 1984. La nouvelle situation héritée de la crise
Le capitalisme européen a notablement accru son appel de main-d'œuvre étrangère dans les années soixante. La France passa plusieurs accords avec l'Algérie après l'indépendance pour stimuler le maintien ou l'arrivée de ceux qui étaient désormais en France des étrangers. La RFA établit de 1955 à 1966 des accords avec la Turquie, la Tunisie, la Yougoslavie et les pays d'Europe du Sud pour la venue massive de Gastarbeiter, de travailleurs « invités ». D'une manière ou d'une autre, la Suisse, la Grande-Bretagne, le Luxembourg et la Belgique développèrent alors la même politique, la Suède instaurant en 1954 avec les autres pays scandinaves un accord pour un Marché commun nordique du travail permettant notamment le développement de l'appel à la main-d'œuvre finlandaise.
La crise économique a eu des conséquences complexes dans les politiques bourgeoises vis-à-vis des travailleurs immigrés. Pratiquement ous les pays industriels qui avaient fortement fait appel à des travailleurs étrangers ont fermé presJue totalement leurs frontières.
Ainsi en 1971, l'Immigration Act en GrandeBretagne a mis les ressortissants de l'ancien empire britannique, le Commonwealth, au même niveau que les autres étrangers quant à leur droit au séjour en Grande-Bretagne. La France, la RFA et la Suède adoptèrent autour de la même date des décisions analogues de blocage presque total d'arrivée de nouveaux travailleurs.
L'effet paradoxal de ces décisions de fermeture des frontières a été la stabilisation géographique et familiale de la génération de travailleurs étrangers arrivée dans les années soixante. Une mutation s'est opérée. Les travailleurs, autrefois mobiles, vivant souvent seuls dans des foyers, furent contraints par cette politique à faire une croix sur le retour au pays, de faire venir leur famille ou de se marier sur place. Ainsi, même si tous les gouvernements ont tenté de freiner ce phénomène, de l'entraver par des lois scélérates, la population étrangère totale a continué d'augmenter régulièrement, depuis les années soixante-dix, et on peut constater qu'en 1986 les jeunes de moins de vingt-cinq ans représentent environ 45% de la population dite étrangère des neufs principaux pays d'immigration européens, ce qui témoigne bien du développement familial de l'immigration...
Dès lors, deux problèmes se sont posés pour le capitalisme. Comment maintenir dans une situation de précarité cette partie de la classe ouvrière, et notamment la jeunesse qui en est issue ? Comment également continuer à disposer d'un volant de main-d'œuvre mobile, nécessaire même en temps de crise ?
Pour répondre à la deuxième question, outre la précarisation générale des contrats de travail, en particulier pour les femmes et la jeunesse, s'est développée une immigration clandestine, qui a permis l'extension d'un secteur informel dans tous les pays industriels et qui s'est singulièrement étendue ces dernières années en Italie, en Espagne 67 et en Grèce.
Pour répondre a la première, outre les limitations au regroupement familial, s'est développé un arsenal de lois répressives (loi Gol en Belgique, loi Pasqua en France, Immigration Act en GrandeBretagne) visant à déstabiliser, précariser, insécuriser la population étrangère et à la maintenir en situation de marginalité. Le développement de cet arsenal répressif est allé de pair avec le développement des mouvements racistes, réactionnaires, autour de noyaux traditionnels de groupuscules fascistes.
La crise de direction du mouvement ouvrier, l'incapacité à organiser la riposte de la classe ouvrière face aux politiques d'austérité et au chômage permirent une offensive plus soutenue des politiques réactionnaires et le développement de nouveaux partis ultra-réactionnaires, populistes, formés à partir de noyaux fascistes, comme c'est le cas en France, au Danemark ou dans les Flan-
Cette politique générale des capitalistes européens s'est appliquée dans des situations nationales assez différentes.
En France, vieux pays colonial, la bourgeoisie a fait traditionnellement appel à l'immigration pour compenser le manque de main-d'œuvre et le déficit démographique. Les lois françaises ont toujours été faites pour faciliter et même contraindre à une assimilation rapide les étrangers demeurant sur le territoire, notamment pour viser à l'enrôlement dans l'armée. Des générations entières, notamment d'Italiens, de Polonais, de Belges ou d'Espagnols se sont fondues dans ce melting-pot depuis la fin du siècle dernier.
L'immigration maghrébine, venant des anciennes colonies, était en revanche considérée comme temporaire dans le cadre d'un échange permanent avec les pays d'Afrique du Nord. Dans les années quatre-vingt, confrontée à la deuxième génération (un million et demi de moins de vingt-cinq ans avec des parents étrangers), la bourgeoisie française réagit soit par le rejet, soit avec la volonté d'assimilation « républicaine » à la nation française et à ses valeurs traditionnelles. Ce rapport à l'immigration explique sans doute que la France est un pays qui a eu traditionnellement une politique ouverte vis-à-vis des naturalisations, mais est resté très réticent jusqu'à ce jour à toute reconnaissance de droits associatifs, civiques pour les étrangers, de même qu'à toute reconnaissance des différences culturelles, linguistiques, les étrangers se trouvant dans l'Etat français placés à même enseigne que les minorités.
Cette raideur, doublée d'assimilationisme, a créé un mouvement identitaire puissant, en particulier chez les jeunes nés en France dans des familles algériennes ou marocaines, qui considèrent qu'ils n'ont rien à prouver pour justifier leur place en France et envisagent mal le reniement de l'identité de leur aînés, et ce, notamment, quelques vingt ans après la guerre de libération algérienne. Ce phénomène a d'ailleurs été au début totalement incompris par les vieilles organisations de l'immigration, tournées vers les pays d'origine et reflétant les débats de ceux-ci.
La RFA est aujourd'hui dans une situation encore plus bloquée. Refusant de considérer la 68 RFA comme un pays d'immigration, les capitalistes allemands ont cantonné depuis les années soixante les immigrés, notamment turcs, dans l'isolement, une ségrégation totale. Les lois de séjour et de nationalité sont sans doute les plus restrictives d'Europe capitaliste. Ces dernières années, la RFA a été aussi confrontée à l'arrivée de nombreux réfugiés asiatiques, principalement du Sri Lanka, contre lesquels a été développée une violente campagne raciste.
Parallèlement, l'immigration turque est très fortement structurée socialement et politiquement. Mais, là encore, la jeunesse étrangère va prendre une place d'autant plus importante qu'elle représente la force vive de la jeunesse en RFA, à tel point que la bourgeoisie allemande en vient à négocier avec la Turquie pour envisager l'intégration sociale d'une partie de cette jeunesse, notamment par la possibilité d'effectuer le service militaire en RFA ou en Turquie.
La Grande-Bretagne se trouve dans une situation tout à fait particulière, une partie de la classe ouvrière et de la jeunesse, les blacks, terme regroupant à la fois les originaires de la Caraïbe et des autres zones d'Asie de l'ancien empire britannique, y vivent la ségrégation de manière d'autant plus douloureuse qu'ils ont formellement les mêmes droits que les autres citoyens britanniques. Pourtant, même les jeunes générations nées et scolarisées en Grande-Bretagne sont cloisonnées dans des quartiers ghettos, notamment autour de Londres, et n'ont accès qu'aux emplois sous-payés dans les services, la restauration ou l'habillement. Là encore, la volonté de la direction du Parti travailliste de bloquer toute orientation de lutte de classe contre Thatcher laisse le champ libre à une offensive réactionnaire du racisme d'Etat. Celle-ci s'exprime directement au sein du parti conservateur, limitant par là même l'espace possible pour un parti de type Front national. Intégration européenne et ségrégation
L'intégration européenne, la mise en place à l'intérieur de la CEE de réglementations facilitant la circulation des capitaux et des personnes, en un mot le décloisonnement au sein de cette région, vont faire ressortir de façon plus vive la situation de précarité et de ségrégation que connaissent en Europe capitaliste les populations immigrées, en particulier celles venant d'Afrique et d'Asie, et la volonté de dignité et d'égalité des droits des générations de jeunes qui en sont issues.
Il est édifiant de constater que l'ensemble des réglementations à l'étude concernant l'immigration étrangère à la CEE auront pour but, non pas de faciliter la circulation des immigrés, mais bien de maintenir un cloisonnement au sein de chaque pays et, surtout, de créer une quasi-impossibilité d'accès à des arrivants extérieurs.
A cette fin, le groupe TREVI, rassemblant les ministres de l'Intérieur des pays industriels, constitué sur le terrorisme, a élargi ses travaux aux questions de contrôle de l'immigration. Il a notamment pesé en RFA pour la mise sur pied d'une étroite collaboration entre les services de RFA et de Turquie, concernant la répression contre les militants turcs au sein de l'immigration.
Un autre volet du développement de ce que certains appellent la « forteresse Europe " est la pression de plus en plus forte exercée par la CEE à l'encontre de la Suède, de la Turquie et de l'Autriche afin que ces pays, limitrophes de la Communauté, alignent leur législation sur cette dernière en ce qui concerne le refoulement des réfugiés.
En conclusion, les dernières années ont vu mûrir, au cœur de la crise capitaliste, un mouvement au sein des communautés immigrées remettant en cause leurs conditions de surexploitation et de marginalité. Et ce, face à des gouvernements qui ont refusé de prendre en compte l'installation durable de quinze millions d'hommes et de femmes en Europe, dont notamment huit millions extérieurs à la CEE.
Cette exigence d'égalité des droits a trouvé un puissant écho dans la jeunesse, immigrée ou non, dont témoigne le développement d'associations antiracistes de masse dans plusieurs pays (France, Suède notamment) et qui entrent en écho avec le succès des mobilisations anti-apartheid.
L'enjeu des mois et des années à venir en Europe capitaliste est, en lien avec le développement de l'action contre les plans capitalistes, la coordination et le développement de mobilisations rassemblant l'immigration, la jeunesse et le mouvement ouvrier européen contre la ségrégation, pour l'égalité des droits. Les élections européennes de 1989 et l'approche de 1993 doivent être l'occasion de franchir des pas concrets en ce sens.
Laurent Carasso TICE
Sources et bibliographie - « SOPEMI », OCDE, Paris, 1988. - Revue européenne des migrations internationales, Université de Poitiers, notamment : A. Lebon, « Les populations étrangères en Europe », vol. 1, n° 2, décembre 1985 ; G. Simon, « La nouvelle donne migratoire en Europe du Sud », vol. 2, n° 1, septembre 1986. - Analyses et documents économiques, CGT, n° 30, avril 1988. — Problèmes économiques et sociaux n° 530, « Le Marché commun de l'emploi ". - Problèmes économiques et sociaux n° 570, « Politiques d'immigration en Europe ». - Catherine de Wenden, Citoyenneté, nationalité et immigration, Arcantère. - Sous la direction de Smaïn Laacher, Questions de nationalité, L'Harmattan. - Plein droit, revue du GISTI. - CAIF Info. - Bulletin du CEDRI. - Expression, journal de la FASTI.