" Aujourd'hui, la révolution à nos
Question. - Il y a un an, le régime franquiste semblait sur le point de basculer. Franco, malade, avait dû se démettre de ses pouvoirs de chef de l'Etat au profit du prince Juan carlos, son successeur designe, le régime aux abois venait de voir s'effondrer avec une soudaineté inquiétante la dictature amie de Caetano ; le P.C.E., sentant l'issue proche, lançait la « Junte démocratique » pour postuler à une place de choix au sein du gouvernement de coalition qui ne manquerait pas de se former à la chute de la dictature... Aujourd'hui, la situation a évolué de façon contradictoire : à l'évidence, la crise de la dictature a connu une aggravation brutale; mais elle bénéficie paradoxalement d'un sursis inespéré qui se fait d'autant plus redoutable qu'elle sent sa mort prochaine. L'assassinat de sang froid des cinq militants révolutionnaires du F.R.A.P. et de l'E.T.A. le 27 septembre dernier en est la démonstration sanglante. Peux-tu revenir sur les événements essentiels qui ont marqué ces douze derniers mois ?
Réponse. — L'aggravation brutale de la crise de la dictature franquiste au cours de la période récente est marquée par trois phénomènes essentiels : d'une part, un essor incomparable du mouvement de masse, dans une série de luttes tant économiques que directement politiques contre les attaques du patronat et de la dictature, qui mettent ouvertement à l'ordre du jour le renversement de la dictature ; d'autre part, le divorce de la bourgeoisie espagnole et du régime franquisere les interes haque de ta bourgeoisie; e de, quiste qui s'avère chaque jour moins capable de en conséquence de ces deux facteurs, un rétrécissement extrême de la dictature à son appareil répressif, la perte de toute base sociale et la fuite en avant dans un politique répressive désespérée.
Au cours de plus de trente années de bons et loyaux services, la dictature franquiste a offert à la bourgeoisie espagnole des conditions éminemment favorables d'accumulation du capital, un taux de plus-value élevé malgré une faible compétitivité à l'échelle internationale, en réduisant à néant les capacités de la classe ouvrière à défendre ses droits même les plus élémentaires et à s'organiser pour vendre à sa valeur sa force de travail. Si l'essor des luttes ouvrières après la grande vague de greves de 1962 avait quelque peu modifie cette situation, par ses capacités de répression, la dictature restait la meilleure garantie de profit pour la bourgeoisie. Aujourd'hui, ce n'est plus vrai.
La crise économique qui frappe à son tour l'Espagne, se produit alors que se trouve considérablement amoindrie la capacité de résistance de la bourgeoisie. Au cours de l'année passée, le gouvernement avait fixé à sympathisante de la IV• internationale ans après, est à nouveau portes " 11 % le niveau maximum des augmentation de salaires. Or, dans le'nsemble des grandes entreprises, il a souvent dépassé les 35 %, ce qui, soit dit en passant, compense se line finlation gui pant actele. Ain, dans la majorité des cas, les patrons ont préféré passer outre aux injonctions gouvernementales et céder à la pression des travailleurs.
D'une taçon plus générale, le gouvernement actuel est incapable de définir une politique économique quelque peu crédible et se contente de rejeter tout projet de relance au nom de la lutte contre l'inflation. Ce gouvernement, par ailleurs perd rapidement toute autorité politique et la bourgeoisie en vient à lui retirer ouvertement sa confiance. Ainsi a-t-on assisté ces dernières semaines à une chute vertigineuse de la bourse et à une fuite de capitaux impressionnante : pour la seule province de Bizcaye, au pays basque, l'hebdomadaire «Cambio 16 » avance le chiffre de 300 millions de dollars !
Cette incapacité de la dictature a detendre pour l'essentiel les intérêts économiques et politiques de la bourgeoisie n'est que le produit d'un essor sans précédent des luttes de masse au cours de la dernière période. Il est intéressant de rappeler les moments forts de ces mobilisations. Elles ont débuté à l'automne 1974 avec les grèves de la métallurgie (aux usines aéronautiques CASA, à Madrid; première lutte à la SEAT, à Barcelone ; première grève de la FASA Renault, à Valladolid...). Ensuite, il y a eu la première mobilisation générale au pays basque, les 2 et 3 décembre, et surtout le 11 décembre, en solidarité notamment avec la lutte des prisonniers politiques. Au mois de janvier, la deuxième grève de la SEAT s'est accompagnée de la grève générale de Pampelune, en Navarre, et d'actions généralisées dans la métallurgie à Zaragosse. Grèves de masse en février aux Asturies, en Galice, dans la construction à Madrid et Barcelone, dans le secteur hospitalier et chez les assistants à l'université... luttes ouvrières, accompagnées d'une recomposition d'un mouvement étudiant de masse, ont culminé dans la grève générale du Il juin au pays basque contre Tetat d'exception, prelude a la greve generale sans précédent qui a duré pratiquement tout le mois de septembre (des 27 et 28 août jusqu'aux journées des 29 et 30 septembre en riposte aux 5 exécutions). A cette occasion, si la solidarité est restée faible dans le reste de l'Etat espagnol, elle a pris partois des formes exemplaires : 20 000 grévistes à Madrid le 11 septembre contre les condamnations à mort, grève de solidarité dans les chantiers navals en Galice le 19 septembre, et débrayages notamment à la SEAT et dans les banques à Barcelone après les exécutions...
Ce déferlement impressionnant de luttes traduit une progression nette du mouvement de masse : augmentation du nombre de grèves dépassant le cadre d'une entreprise et se développant au niveau d'une zone entière ou d'une branche d'industrie: extension des luttes à des couches nouvelles qu rejoignent en masse le combat de la classe ouvrière; affrontement direct avec la dictature dont le renversement apparait comme une tâche actuelle aux yeux des larges masses.
Elles marquent aussi l'échec de la politique de répression sélective contre l'avant-garde du mouvement de masse, et l'isolement social grandissant de la dictature et de la bourgeoisie. Aussi la dictature apparaîtelle actuellement comme un obstacle direct aux projets des secteurs les plus éclairés du grand capital.
Question. — Que la bourgeoisie prenne ses distances au moment où la dictature s'enfonce dans une folle répression, cela résulte clairement des réactions apres les cinq exécutions. Pourtant, aussi consciente que soit la bourgeoisie de la nécessité de se défaire au plus vite de la dictature, elle semble toujours aussi paralysée, aussi incapable de prendre sérieusement en mains son propre sort, aussi profondément angoissée face à la montée du mouvement de masse et à la précarité de la situation au Portugal où les conditions étaient pourtant autrement favorables à l'instauration d'une démocratie bourgeoise stable. Où en est la bourgeoisie?
Réponse. — Plus que les réactions en Espagne même, où les milieux bourgeois sont restés assez discrets après les cinq exécutions, c'est sur l'arène internationale que ce sont exprimés le plus nettement les choix de la bourgeoisie et ses inquiétudes. Par ses réactions parfois spectaculaires la bourgeoisie européenne cherchait certes à se donner une caution démocratique et à désarmer en partie les actions de solidarité de la classe ouvrière à l'échelle internationale, mais elle cherchait surtout en isolant le régime franquiste à précipiter une relève qui s'avère de plus en plus urgente.
De l'expérience du Portugal, la bourgeoisie a tiré la leçon que le maintien au-delà d'un certain point de la dictatúre, loin de servir ses intérêts, devenait un handicap considérable à un changement de régime à terme inévitable. Toute solution misant sur une évolution graduelle et contrôlée du régime vers une démocratie à petits pas s'avère plus que jamais utopique : l'instauration de Juan Carlos ne peut avoir de sens qu'accompagnée d'un changement radical de politique, au prix de concessions réelles dont la dynamique est totalement incontrôlable, tant 1l est que le mouvement de masse est prêt à s'engouffrer dans toute brèche, aussi timide soit-elle.
Pourtant, la bourgeoisie aurait intérêt à prendre l'initiative du renversement de la dictature pour bénéficier du prestige d'un autre Spinola et d'une certaine marge de manœuvre face au mouvement de masse. Mais depuis un an, les candidats Spinola se font plus rares. Pourtait, c'est dans l'armée que la bourgeoisie cherche une issue à la crise actuelle. Faute d'avoir pu s'organiser en de puissants partis politiques, elle est incapable de prendre directement en mains ses intérêts, et de destituer le vieux despote qui s'accroche au pouvoir.
L'armée est pour elle non seulement le seul recours possible dans l'immédiat pour forcer l'évolution événements, mais aussi la seule garantie potentielle pour l'après-franquisme. Là encore l'exemple du Portugal s'impose avec force. Il lui faut à tout prix éviter la division au sein des forces armées : c'est pourquoi les réactions ont été aussi vives au projet d'utiliser 12 directement l'armée dans les tâches de répression. L'armée est aujourd'hui divisée politiquement au niveau des officiers et de son état-major entre une extrêmedroite, la vieille garde franquiste, largement minoritaire, favorable au durcissement de la dictature, et une majorité d'officiers acquis au régime mais favorables à une évolution dont la première manifestation serait l'instauration de Juan Carlos. Ainsi, la bourgeoisie y bénéficie d'un soutien solide mais n'y a pas encore trouvé la capacité d'initiative qui luj fait defaut. Or le pourrissement de la dictature atteint également l'armée. Le développement de l'Union Militaire Démocratique, qui regrouperait plusieurs centaines d'officiers, et surtout l'apparition des premiers comités de soldats sont des symptômes très sûrs d'une crise profonde.
Autre signe de ce pourrissement, les bandes fascistes parallèles déploient une activité intense depuis quelque temps : enlèvements de parents de prisonniers poliancien dirigeant de T'E.I.A. réfugié en Francetroite en attentats assassinat d'Echave, le frère d'un ancien dirigeant de l'E.T.A. réfugié en France... à l'évidence, l'exemple argentin inspire l'extrême-droite en Espagne. Pourtant, contrairement à ce qui s'est passé en Argentine avec l'A.A.A., l'action des bandes tascistes ne tait pas partie d'une politique multiforme que mènerait la bourgeoisie. Il s'agit là d'une activité qui trouve certes des complicités dans l'appareil d'Etat, mais se développe de façon totalement incontrôlée.
Toujours du côté de la bourgeoisie, il faut dire deux mots de son aile « démocratique », ce secteur très minoritaire qui se déclare prêt à « faire le saut » et à s'allier avec le P.C.E. ou, de préférence, le P.S.O.E. Aussi avancés soient-ils, ces secteurs restent liés étroitement à leur classe et ne font que préfigurer un choix auquel la bourgeoisie ne se ralliera dans sa masse qu'après la chute de la dictature. Actuellement, ils servent surtout d'alibi aux partis réformistes, de prétexte à une politique de collaboration de classe sêule responsable de la survie actuelle du régime.
Question. - En définitive, le renversement de la arctature peut certes résulter d'une initiative assez impré visible d'un secteur donné de la bourgeoisie, par le truchement par exemple d'un « pronunciamento » qui destituerait Franco au profit de Juan Carlos, ou encore de la mort du dictateur. Mais c'est avant tout un nouveau coup de boutoir du mouvement de masse qui peut faire basculer la situation et mettre fin a toutes les tergiversations de la bourgeoisie et des reformistes. Comment a évolué la structuration du mouvement ouvrier dans la dernière période? Comment l'avantgarde révolutionnaire peut-elle œuvrer au déclenchement d'un assaut généralisé contre la dictature ?
Réponse. — Par bien des aspects, le prolétariat de l'Etat espagnol se trouve à l'avant-garde du prolétarial européen. Les conditions de dictature qui l'ont maintenu longtemps dans un état d'atomisation très poussé, l'ont forcé à des formes d'organisation et de luttes originales et le poussent aujourd'hui à franchir des sauts importants sur la voie de l'auto-organisation et de l'auto-défense de masse. La nécessité de l'auto-organisation s'impose d'autant plus au mouvement de masse qu'il ne dispose d'aucune organisation permanente de type syndical. Ainsi, dans les dernières grèves générales du pays basque se sont multipliés les cas de comités de grèves élus par la masse des travailleurs dans l'entreprise, et regroupés dans un comité local de grève; dans d'autres cas, ce sont les commissions ouvrières qui prennent la direction de la lutte sous la responsabilité directe de l'assemblée des grévistes. On voit aussi se multiplier les cas, après les dernières élections syn- dicales, de délégués ouvriers élus au syndicat officiel mais directement contrôlés et mandatés par la masse des travailleurs.
Le succès de la politique de participation aux élections syndicales, preconisee par le P.C.E., traduit d'abord la volonté de la masse des travailleurs de disposer d'une représentation permanente face au patronat, de possibilités d'action directe dans un cadre légal ou semi-légal que permet l'aggravation brutale de la crise de la dictature. Pour la masse des travailleurs et des militants ouvriers élus, il ne s'agit nullement de s'insérer dans un secteur de l'appareil d'Etat en crise comme le souhaite le P.C.E. Il s'agit de trouver un débouché aux formes d'organisations strictement clandestines que sont les commissions ouvrières.
La campagne du P.C.E. s'est d'ailleurs trouvée facilitée par la crise prolongée que connaissent les commissions ouvrières en tant qu'organismes réellement unitaires. Si elles gardent une audience de masse au niveau de la majorité des entreprises, elles restent divisées nationalement entre les différents courants du mouve ment ouvrier. Le P.C.E. qui maintient son contrôle bureaucratique sur le secteur majoritaire des commissions ouvrières, entretient à plaisir cette division pour mieux minoriser leur rôle dans la situation présente. Et l'avant garde bénéficie d'un rapport de force trop défavorable en dehors du pays basque pour pouvoir forcer cette situation et faire jouer aux commissions ouvrières le rôle de centralisation des luttes vers un assaut général contre la dictature que la situation exige.
Le développement de l'action ouverte du mouvement de masse est un phénomène qui ne se limite pas à la classe ouvrière, mais qui concerne aussi le mouvement étudiants, les comites de quartiers, etc. _ exprime la volonté d'une action généralisée de masse pour le ren versement de la dictature que les réformistes cherchent à canaliser pour en faire un instrument de pression dans le cadre de leur politique de collaboration de classe.
Question. - Les conditions objectives pour un renversement révolutionnaire de la dictature par une offensive centrale du mouvement de masse sont largement réunies. Pourtant les partis ouvriers de masse reculent sans cesse les échéances dans l'espoir qu'un événement prochain mettra fin au régime sans qu'il soit besoin de recourir à cette mobilisation des masses dont les potentialités révolutionnaires les effraient. Mais ils offrent ainsi un sursis aussi inespéré que meurtrier à la dictature. Faute d'objectif central clairement tracé, le mouvement de masse hésite. Et certains groupes révolutionnaires y trouvent une justification au developpement d'actions terroristes qui exacerbent la répres sion dans une escalade sans issue. Comment peut-on tracer concrètement la voie de l'action indépendante de la classe ouvrière qui, en renversant la dictature, mettra directement à l'ordre du jour l'accomplissement de la révolution socialiste ?
Réponse. — L'écrasante majorité des organisations ouvrières sont aujourd'hui alliées à des forces bourgeoises dans le cadre de la « Junte démocratie » ou de la « Convergence démocratique ». La « Junte démocratique », créée en août 1974 regroupait autour du P.C.E. certains courants de la démocratie chrétienne, le Parti Carliste et deux organisations d'extrême-gauche maolsante : Bandera Roja, dont la majorité a fusionné depuis avec le P.C.E., et le Partido Comunista Internacional, aujourd'hui Partido del Trabajo, qui s'est luimême considérablement rapproché du P.C.E. Il s'agissait pour le P.C.E. de préfigurer le gouvernement de coalition qu'il appelle de ses vœux et d'offrir de nou velles garanties à la bourgeoisie quant à sa volonté de maintenir les mobilisations de la classe ouvrière dans un cadre compatible avec le maintien de la propriété privée et de l'appareil d'Etat bourgeois. Mais la bourgeoisie qui n'accorde qu'une confiance très limitée au P.C.E. et à sa capacité de contrôler le mouvement de masse a préféré ignorer cette offre.
Quelques mois plus tard, le Parti Carliste quittait la « Junte démocratique » pour entrer dans une nouvelle alliance au sein de la « Convergence démocratique ». Le P.S.O.E., qui en constitue l'ossature ouvrière, a réussi à y regrouper la principale formation de la démocratie chrétienne autour de Ruiz Gimenez, le vieux Parti Nationaliste Basque, et a reçu dans cette opération la caution gauche de deux organisations révolutionnaires assez influentes, le Mouvement Communiste d'Espagne et l'Organisation Révolutionnaire des Travailleurs, deux organisation mao-centristes. Le P.S.O.E. a réussi par là à se placer en coupant l'herbe sous le pied au P.C.E. et en apparaissant déjà comme un interlocuteur préférentiel pour la bourgeoisie. « Junte » et « Convergence » sont condamnées à un rapprochement rapide et si elles veulent donner quelque poids à leurs offres de collaboration de classe. Quant à leur audience au sein de la classe ouvrière, elle tient uniquement à l'influence propre des partis ouvriers réformistes et à l'absence d'autre solution politique la situation actuelle. Elle ne tient certainement pas à leur capacité de mobilisation, tant il est vrai que ni lune ni lautre n'ont Joue le moindre rôle dans les grèves générales du pays basque. Ce qui s'est imposé alors, contre toutes les formules de collaboration de classe, c'est le front unique des organisations ouvrières dans le comité central de grève qui y a vu le jour.
La grève générale pour le renversement de la dictature est maintenant une perspective tangible pour les larges masses. Le pays basque a montre clairement la voie : c'est celle de l'action indépendance et résolue de la classe ouvrière et de ses alliés, celle du front unique des organisations ouvrières. Au pays basque, la classe ouvrière a renoué avec la tradition des Comités d'Alliance Ouvrière qui ont permis en octobre 1934 la naissance de l'héroique commune des Asturies, veritable prelude a la revolution de juillet 1936.
Aujourd'hui, quarante ans après, la révolution est à nouveau à nos portes. Avec plus de force et de détermination encore qu'au Portugal, le renversement de la dictature donnera le coup d'envoi de la révolution socialiste. Dans ces combats décisifs, la solidarité internationale des travailleurs pèsera très lourd. Les manifestations ouvrières qui vennent secouer l'Europe entière démontrent clairement que de ce point de vue là au moins, la tragédie de 1936 ne doit pas se reproduire. Forte de cette solidarité internationaliste la révo lution aura bientôt débordé les frontières de l'Etat espagnol, les limites de la péninsule ibérique, pour s'étendre demain à l'Europe entière. Le 13-10-75