La pointe avancée de la révolution socialiste en Europe occidentale se trouve à présent au Portugal. Nos lecteurs trouveront une abondante documentation sur ce qui s'y produit au jour le jour dans Inprecor, bimensuel du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale, et dans Rouge. Pour bien saisir ce qui se passe dans ce pays, il faut situer les événements portugais dans la courbe suivie depuis la chute de la dictature Salazar-Caetano en avril 1974.
Cette chute, opérée par l'armée sous la direction d'un groupe d'officiers, le M.F.A., servit de détonateur à une montée des masses dont l'ampleur et surtout le rythme furent plus grands que l'on ne pouvait le prévoir après 48 ans de régime faciste. Jusqu'au 11 mars 1975, cette montée paraissait pouvoir être contenue par le Parti Socialiste dont la direction Soarès
PORTUGAL
SOLIDARITE
Applied Magnetics, à Lisbonne
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«A travail égal, salaire égal. » « A bas l'exploitation de l'homme par l'homme. » « Vive l'épuration des fascistes. » avait comme objectif l'établissement d'une démocratie bourgeoise et par le Parti Communiste dirigé par Cunhal, dont l'objectif était aussi une démocratie bourgeoise, qualifiée de « élargie », en ce sens qu'elle devait pouvoir exercer un « contrôle » sur les monopoles et quelques autres illusions de cet ordre, les deux restaient chapeautés par un M.F.A. qui était politiquement beaucoup plus hétérogène qu'une quelconque formation politique, et qui devait provisoirement tenir les rênes dans ses mains.
Les plans de Soarès et de Cunhal aussi illusoires que les plans des P.C. de France et d'Italie après la guerre, supposaient aussi que l'un et l'autre ou l'un ou l'autre maintiendraient sur les masses travailleuses un contrôle solide. Ces plans ont échoué du fait que les masses - du moins des parties importantes de celles-ci - n'ont pas accepté un tel contrôle et sont allées dans leurs actions au-delà des intentions des directions réformistes classiques de l'Europe occidentale. Elles ont forcé les gouvernements successifs à procéder à des nationalisations étendues. Elles ont commencé dans. de nombreuses entreprises à instaurer un contrôle ouvrier, elles ont créé des centaines de comités dans les entreprises, le quartier, les casernes. Dans le Sud, les paysans ont occupé et pris à leur compte de vastes exploitations.
Les choses allèrent si loin que le capitalisme mondial se demanda si elles ne risquaient pas de dépasser un point de non-retour. Les pressions commencèrent à s'exercer sur le pouvoir portugais. La C.E.E. refusait des crédits. Un boycottage économique se développait. Les autorités américaines qui, sitôt après la défaite au Viêtnam, pouvaient envisager une intervention armée engageaient la C.I.A. dans des opérations de corruption. On a révélé récemment que des fonds de la C.I.A. passaient au Portugal via la social-démocratie.
Sous le prétexte de défendre les libertés démocratiques contre la dictature, contre le totalitarisme, exploitant le mécontentement provoqué par les manœuvres bureaucratiques du P.C., une opération combinée se développa ; Soarès démisionnait du gouvernement et Antunès intervint dans le M.F.A. pour que celui-ci agisse en vue de rétablir la loi et l'ordre. Le gouvernement Gonçalvès, ce général qui exprimait un courant militaire dont le programme était proche de celui du P.C., sans pour cela être directement lié à celui-ci, fut obligé de démissionner. Après des mois de pourparlers, un nouveau gouvernement a été formé, dirigé par l'amiral Azevedo, où l'in-
APPEL DU SUV AUX CAMARADES TRAVAILLEURS ET SOLDATS DE TOUTE L'EUROPE
Nous, prolétaires portugais, vivons aujourd'hui des moments particuliérement difficiles de notre lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie, le capitalisme et l'impérialisme.
Un an et demi après la chute de la dictature fasciste, la réaction capitaliste redouble ses attaques dans les usines, dans les champs, dans les quartiers et les casernes, utilisant soit la démagogie insidieuse soit la violence terroriste ouverte, mais toujours avec le même objectif : stopper les progrès de l'alliance des ouvriers, paysans, soldats et marins, conduisant à l'instauration du pouvoir des travailleurs ; empêcher à tout prix l'abolition des privilèges de classe obtenus par l'exploitation et l'oppression ; éviter sa disparition comme classe dominante.
De puissantes armes sont encore en possession des bourgeois et des capitalistes : deux sont particulièrement menaçantes si nous ne savons pas les combattre à temps. La première serait notre désunion, notre incapacité de mener à bien une offensive autonome sur une véritable base de classe. A plusieurs reprises nous avons fait cette concession à l'ennemi de classe, notamment en soumettant notre lutte à l'alliance avec le MFA, mouvement d'officiers, dont les contradictions et les hésitations nous ont valu l'abandon et l'hostilité de couches importantes de la population, surtout rurales, la démoralisation de nombreux combattants dans nos rangs, l'engourdissement devant l'offensive réactionnaire à l'intérieur et à l'extérieur des caser. nes.
Nous devrons savoir faire face à ce danger avec notre organisation de classe, brisant ainsi la hiérarchie mülitariste et contestant globalement le pouvoir de l'appareil d'Etat de la bourgeoisie dont l'armée est partie intégrante. La création du SUV (« Soldats Unis Vaincront ») et la manifestation qu'il a convoqué le 10 septembre à Porto représente déjà un pas important dans ce sens, surtout si l'on considère que cette formidable riposte de 50 000 travailleurs (parmi lesquels 1 500 soldats et marins en uniforme, malgré l'escalade des manoeuvres et la répression militariste) s'est déroulée dans une région qui est le centre de l'offensive terroriste et de la démagogie réactionnaire.
La seconde arme puissante aux mains de nos ennemis de classe est sans doute l'important soutien international dont il bénéficie. C'est là le fruit de la communauté d'intérêts qui lie les exploiteurs du monde entier. Cette arme, ce potentiel contre-révolutionnaire de l'impérialisme, l'histoire récente nous montre comme elle est puissante et terrible. Il nous revient à nous, prolétaires d'Europe, de déterminer les formes d'un combat qui ne peut résulter que de notre solidariré de classe, de l'articulation de nos luttes nationales en un seul combat à l'échelle internationale afin que toute atta. que de l'impérialisme trouve la riposte qu'elle mérite : la force indestruc tible de l'ensemble du mouvement ouvrier et populaire international.
Aujourd'hui le Portugal, demain l'Espagne, la France, l'Italie etc... de difficiles combats se rapprochent. Contre l'ennemi commun, notre solidarité réciproque est urgente et nécessaire: nous nous adressons à vous pour cela.
Vive l'internationalisme prolétarien, militant et combattant !
Le Portugal ne sera pas le Chili de l'Europe !
Ouvriers, paysans, soldats et marins, unis nous vaincrons !
21 Septembre 1975 SUV (Soldats Unis Vaincront)
fluence de Soarés et d'Antunès est prépondérante. Ces hommes, comprenant les tendances profondes qui animent une partie grandissante des masses ont tenu à associer au gouvernement le P.C. portugais. Ce dernier — qui reste attaché à ses objectifs de « démocratie avancée = et à un contrôle bureaucratique des masses — a accepté d'entrer dans le gouvernement Azevedo avec un statut inférieur, tout en cherchant à ne pas perdre davantage d'influence auprès des masses, ce qui l'entraine à de continuels virages.
L'élément essentiel de la révolution en cours, c'est l'existence d'un courant grandissant des masses, à Lisbonne et dans le Sud du pays principalement, moindre dans les villes du Nord. Ce courant comprend instinctivement les dangers qui s'organisent contre la révolution à la faveur de la division ouvrière et veulent poursuivre la révolution vers des objectifs plus radicaux De sorte que non seulement la situation objective met à l'ordre du jour la question d'un pouvoir aux mains des travailleurs, mais les conditions objectives nécessaires pour résoudre cette question se sont développées. Dans la plus récente période, face au renforcement des forces réactionnaires grâce à la démagogie des socialistes sur les périls pour la « démocratie », face aux déclarations du gouvernement sur la nécessité de rétablir « l'ordre », il se produit une polarisation vers la gauche de plus en plus forte. Le développement de l'agitation dans T'armée et la création de comités de soldats, les manifestations auxquelles participent des milliers de soldats accompagnés de dizaines de milliers de travailleurs constituent des témoignages d'une situation comme lon en avait pas vu depuis 1917 en Russie.
Rétablir l'ordre | Tel est l'objectif du Vie gouvernement, l'objectif de la direction du Parti Socialiste et de la hiérarchie militaire qui reprend le dessus dans un M.F.A. désormais en état de désintégration. Jusqu'à ce jour, c'est un objectif difficile à réaliser. L'aspirant Noske qu'est Soarès a bien trouvé des généraux désireux de faire un tel travail, mais ces généraux n'ont pas encore trouvé de soldats en nombre suffisant pour procéder à une opé-
- le S.U.V. ( Soldados Unidos Vencerào - Soldats unis vaincront ) est né pour organiser la première manifestation de soldats depuis le 25 avril 1974. Le succès de cette manifestation, le 10 septembre, sera éclatant : près de 2000 soldats en uniforme, défiant pour certains les consignes de leurs officiers en faisant le mur des casernes bouclées, défilent dans les rues de Porto protégés par une foule de 10.000 travailleurs venus leur apporter leur soutien. Une manifestation semblable se déroulera à Lisbonne. Entre cette avant-garde de soldats, ces travailleurs sous l'uniforme comme ils se dénomment eux-mêmes, et un MFA disloqué par la pression des luttes de travailleurs "en civil, la rupture est consommée. 8
Pendant la conférence de presse du Front d'Unité Révoltionnaire : de gauche à droite, Ezequiel Vicente, du MDP/CDE, Fransico Vale, de la LCI, Pedro Goulart, du PRP/BR, Afonso Barros, du MES, Femando
Marquez, de la LUAR, et Rui Carneiro, du FSP.
ration qui entrainerait quasi inévitablement le déclenchement de la guerre civile.
Mais, si les courants avancés des travailleurs sont d'ores et déjà puissants, capables de mobiliser plusieurs dizaines de milliers de personnes dans les rues de Lisbonne, dont beaucoup d'ouvriers des grandes entreprises, cette situation ne comporte pas moins des points faibles. En premier lieu, ce n'est encore qu'une minorité déjà substantielle, mais néanmoins une minorité, qui a compris et qui veut poursuivre la révolution jusqu'au bout. Elle peut aujourd'hui, par ses actions accroitre ses forces, constituer des bastions, renforcer les liens entre ouvriers, paysans et soldats, mais elle doit trouver les moyens politiques et organisationnels pour déjouer les provocations auxquelles elle sera soumise, pour créer un centre national et formuler un programme et une tactique susceptibles d'attirer les plus grandes masses de travailleurs des villes et des campagnes. L'autre grande faiblesse réside dans l'énorme confusion politique qui sévit au sein de cette large avant-garde de la classe ouvrière portugaise. Certaines de ces formations comme le M.R.P.P. qui, heureusement s'isolent, font preuve d'une aberration atteignant un degré de criminalité patente quand elles s'associent au Parti Socialiste et aux forces cient au Parti Socialiste et aux forces réactionnaires dans les attaques contre le P.C. Mais - et c'est là l'essentiel - si le F.U.R. (Front Unique
Révolutionnaire) qui associe l'essentiel des organisations révolutionnaires, constitue un pas positif par son existence, et par l'influence positive qu'il exerce à présent sur une partie des organisations traditionnelles, indépendamment de sa tactique, celle-ci laisse beaucoup à désirer, notamment en ce qui concerne une politique de front unique à destination non seulement du P.C. mais aussi du P.S., dont beaucoup d'adhérents sont loin de partager la ligne de Soarès et ses objectifs. Une correcte politique du F.U.R. dans ce domaine non seulement finirait de placer Cunhal dans une position intenable, elle atteindrait aussi Soarès au sein de son propre parti.
Les événements les plus récents, plus particulièrement les manifestations des soldats, ne permettent pas de douter que la situation connaitra rapidement des tensions graves et des affrontements sérieux qui ne résoudront pas nécessairement définitivement le sort de la révolution portugaise, mais qui pèseront d'un poids lourd dans son développement ultérieur. La solidarité envers les révolutionnaires portugais est une tâche impérieuse en Europe et dans le monde. Non seulement pour d'élémentaires raisons de solidarité internationale, mais aussi parce que la révolution portugaise, en l'occurrence n'est pas que la n'est pas que la révolution portugaise. révolution nortugaice Auprès d'elle, se prépare à éclater la révolution espagnole en dépit de la répression désespérée de Franco. Et, comme l'a dit le X° Congrès Mondial de la Quatrième Internationale, des crises révolutionnaires mûrissent en Europe, cela est plus particulièrement vrai en Italie et en France. Pour la première fois depuis bientôt quarante ans, l'heure de la révolution socialiste sonne en Europe avec de grandes chances de succès, à condition que les révolutionnaires fassent preuve d'audace et de capacité. La Quatrième Internationale et ses sections européennes qui se sont sérieusement renforcées depuis Mai 68 ont conscience des responsabilités qui sont les leurs. Elles ne failleront pas à leur tâche.