Conformément à ce qui s'est toujours passé dans les périodes classiques d'essor du capitalisme, la période qui se développa de 1947 à 1969/70 (1966/67) fut marquée par des mouvements d'émigration et d'immigration d'une très grande envergure. Ceci se passa aussi bien dans le cadre d'un pays, par le déplacement massif de travailleurs des zones agricoles, des zones connaissant un chômage structurel vers les zones industrialisées (déplacement des travailleurs de l'Italie du Sud vers le Nord industriel), qu'au niveau des rela- tions entre les pays fortement industrialisés de l'Europe capitaliste et les pays européens et les régions hors d ' Europe (Afrique du Nord, Afrique noire) formant ce que certains nomment le réservoir de maind'oeuvre" de l'Europe capitaliste. C'est dans ce cadre général qu'il faut placer la question des travailleurs immigrés en Europe capitaliste. Il faut préciser, en outre, que la permanence de la période de croissance du capitalisme, suite à la seconde guerre mondiale, est inconcevable si l'on ne tient pas compte de ces flux migratoires. La présence de 11 millions de travailleurs immigrés en France, Allemagne, Grande-Bretagne, Suisse, Scandinavie, Autriche, Benelux, est un élément essentiel de ces flux migratoires, en dehors des migrations internes et du déplacement de près de 10 millions de réfugiés de l'Allemagne de l'Est vers la RFA dans les années 50. UNE SURPOPULATION LATENTE L'Europe capitaliste développée - en quelque sorte "entourée" de la campagne semi-coloniale (Afrique du Nord, Afrique noire...) et des régions sous-développées de l'Europe elle-même - à puisé dans cette réserve de main-d'oeuvre disponible. Au même titre où l'industrialisation de la Belgique, dans la fin du XIXème siecle, par exemple, fut basée, entre autres, sur la possibilité d'utiliser une main-d'oeuvre pléthorique des régions moins développées de la Flandre, on peut affirmer que le procès d'industrialisation en profondeur et la permanence de la "prospérité" fut possible, notamment, grâce au rôle que jouèrent pour le capital les ré serves de main-d'oeuvre constituées par les travailleurs espagnols, italiens (du Nord dans les années 40 et 50, puis, essentiellement du Sud), grecs, turcs, portugais, nord-africains, etc. Dans ce sens, si l'on considère le marché de la marchandise "force de travail", l'on peut fort bien appliquer aux régions sous-développées de l'Europe elle-même comme à divers pays semi-coloniaux entourant l'Europe l'analyse que Marx faisait au sujet de la surpopulation latente. Ainsi affirmait-il : "Dês que le régime capitaliste s'est emparé de l'agriculture, la demande de travail y diminue absolument à mesure que le capital s'y accumule. La répulsion de la force ouvrière n'est pas dans l'agriculture, comme dans d'autres industries, compensée par une attraction supérieure. Une partie de la population des campagnes se trouve donc toujours sur le point de se convertir en population urbaine manufacturière et dans /'attente de circonstances favorables à cette conversion. Pour que les districts ruraux deviennent pour les villes une telle source d'immigration, il faut que dans les campagnes elles-mêmes il y ait une surpopulation latente dont on n'aperçoit l'étendue qu'aux moments exceptionnels où ces canaux de décharge s'ouvrent tout grand".
(Marx, Capital, livre I, t. 8, p. 85, Ed. Sociales). Il faut souligner que dans le contexte actuel, l'émigration de la force de travail stimule une décadence des formes traditionnelles de production dans de nombreuses régions (campagnes du sud de l'Italie, de l'Espagne et du Portugal), régions qui se dépeuplent, sans processus de substitution de nouvelles formes de production aux formes anciennes. Ainsi, d'une part, l'émigration 20 continue, et, d'autre part, des régions entières connaissent une accélération de leur sous-développement. Dans ce sens, le processus d'émigration-immigration s'inscrit dans le cadre du développement inégal entre divers pays et régions en système capitaliste. Il est vrai par contre que l'émigration a modifié le marché du travail dans des pays comme l'Espagne et le Portugal, permettant une diminution importante du sous-emploi et du chômage, ce qui stimula une certaine croissance salariale et joua un rôle dans la formation d'un marché intérieur et dans le processus d'industrialisation de ces deux pays. QU'EST-CE QUE L'IMMIGRE ? Dans les "définitions" patronales et gouvernementales de l'immigré, on le présente comme un "satut permanent permettant à des travailleurs au chômage ou ayant un revenu très bas de gagner plus, de répondre à leurs besoins". D'autre part, l'immigration est présentée comme une sorte d'aide aux pays et aux régions sousdéveloppées. Cette idéologie pénètre même dans le mouvement ouvrier. Ainsi, un représentant du Parti Suisse du Travail (PC) déclarait, lors de la manifestation de célébration du 50ème anniversaire du PCI (Parti Communiste Italien) - le 24 janvier 1971 : "Les rapports entre le mouvement ouvrier italien et celui de Suisse remontent au siecle passé. Ils existent depuis que les travailleurs italiens sont contraints de gagner leur pain dans notre pays"! Ainsi, ce "communiste" évacue l'essentiel des rapports entre capital et travail, ce qui détermine essentiellement l'immigration, et qui n'est pas le pain (le salaire), mais la plus-value expropriée grâce à l'exploitation (ag gravée de plus par toutes les discriminations) de la force de travail de l'immigré. Cet "oubli" est caractéristique de toute l'idéologie "officielle" , partagée plus ou moins complètement par les organisations social-démocrates, staliniennes et syndicales. Il faut répéter que le transfert de la force de travail, l'internationalisation de l'achat de la force de travail, est déterminée exclusivement par les besoins de valorisation du capital disponible dans les pays d'immigration. Ce transfert est possible dans la mesure et durant la période où il répond à cette exigence fondamentale. Les besoins des travailleurs des régions sous-développées ne déterminent pas essentiellement l'émigration. Ceci se voit clairement dans les périodes de récession; les licenciements, le non-renouvellement des contrats se multiplient, quand bien même les "besoins" des travailleurs continuent à exister et aussi les "besoins" des zones ou pays sous-développés. Le directeur de l' "Institut d'Economie Internationale" de l'Université de Kiel exprime fort bien la motivation essentielle qui détermina l'appel des travailleurs immigrés en RFA : "Le développement de l'industrie dans la République fédérale allemande menaçait de se ralentir sensiblement au début des années 60, quand fut atteinte la pleine occupation de la force de travail, et quand se tarit la source de travail venant de la République démocratique allemande. Alors, s'il n'y avait eu une intégration européenne - ou pour parler plus exactement, s'il n'y avait eu une intégration des marchés du travail, et précisément dans un premier moment dans le cadre du Marché Commun, et puis au-delà de la Communauté vers /'Europe méridionale et sud-orientale - le processus d'industrialisation de la République fédérale allemande aurait été freiné, vu le manque de main-d'oeuvre". (Actes du Congrès "Pour une politique régionale dédémographique de la CEE". 25/26.2.72). Cette affirmation conforte ce que nous avons énoncé auparavant et permet d'aborder l'aspect essentiel -quant à la permanence de la croissance des pays capitalistes européens - de la fonction assumée par le flux des travailleurs immigrés dans les zones fortement industrialisées. IMMIGRATION ET EXPANSION CAPITALISTE A long terme, la dynamique de l'expansion en système capitaliste est fonction de l'accumulation du capital. Celle-ci est elle-même fonction du taux de profit, qui est dépendant, lui, substantiellement du rapport entre la croissance de la productivité physique comparée à celle des salaires réels. Voilà la raison pour laquelle la surpopulation latente des régions sous-développées de l'Europe capitaliste et de certains pays semicoloniaux est aussiimportante. Ces réserves de maind'oeuvre ont permis que le rapport entre le rythme d'expansion de l'industrie et le rythme d'accroissement des couches prolétarisées ne soit pas déterminé par la seule croissance de la population autochtone. Elles permettent le maintien d'un certain rapport entre travailleurs chômeurs (permanents ou occasionnels) et travailleurs assurés d'un emploi. On peut donc dire que l'immigration a concouru à la reconstitution permanente d'une armée de réserve industrielle. Pour créer la surpopulation nécessaire au fonctionnement de son système d'accumulation (pour assurer un rapport favorable à la croissance de la productivité physique comparée à celle des salaires réels), le capital a recours à l'immigration de force de travail, Cette utilisation a lieu, quand bien même les "réservoirs intérieurs" de main-d'oeuvre (les travailleurs au chômage total ou partiel) ne sont pas épuisés. Afin de maintenir en permanence une détente sur le marché du travail, un rapport favorable (ou pour certains pays, comme la Suisse, le plus favorable possible dans des conditions socioéconomiques données) entre offre et demande de force de travail, le système capitaliste stimule l'immigration de main-d'oeuvre provenant généralement des pays les plus arriérés et ayant des salaires plus bas. Certains économistes présentent le résultat de cette politique comme étant une manifestation inéluctable du dit "chômage technologique" , ce qui constitue une grossière mystification. Le rôle de cette armée de réserve est évidemment d'agir comme frein et comme régulateur de la dynamique salariale. La surpopulation relative et l'armée de réserve industrielle fonctionnent donc à l'échelle internationale. Les économistes bourgeois eux-mêmes reconnaissent cette fonction. Ainsi, peut-on lire dans le "Journal des Associations Patronales Suisses" : "Grâce aux travailleurs étrangers, les salaires réels se sont maintenus plus bas qu'ils ne l'auraient été sans eux"*. (nº. 23, 6.6.1963). Le "Deutsche Institut für Wirtschaftsforschung" écrit :
"Bien qu'une opposition à l'arrivée continuelle de travailleurs immigrés puisse être trouvée ici ou là, il est nécessaire de réaliser que si nous étions confrontés à un marché du travail coupé des autres pays, la pression salariale en République fédérale allemande aurait été bien plus forte, et ceci aurait été provoqué par la concurrence entre entrepreneurs pour s'approprier le potentiel indigène de force de travail. Cette pression croissante sur les coûts aurait infailliblement affecté la compétitivité des entreprises de l'Allemagne de /'Ouest, aussi bien au niveau de l'exportation que sur le marché intérieur*.
(Cité par V. Siebrecht dans "'Unsere Ausländer - pro und contra" , "der Arbeitgeber" n° 11/12, 1965). Ce rôle est si indéniable - quelles qu'en soient les spécificités sur lesquelles nous reviendrons ci-après - que la planification française prévoit (Vème et Vlème plans) les mouvements d'immigration au-delà des besoins immédiats de main-d'oeuvre et en tenant compte d'un taux de chômage donné des travailleurs autochtones (voir "Revue française du travail" , janvier/mars 1966). Par rapport à la population ouvrière autochtone, l'immigration représente donc une partie du surplus de la population ouvrière qu'exige l'accumulation du capital, dont le Capital peut se "libérer" partiellement, en la renvoyant dans son pays d'origine en période de récession. Il est certain que ce rôle joué par l'immigration dans la régulation de la dynamique salariale ne doit pas être compris comme prenant la forme d'une concurrence directe avec les travailleurs autochtones ou comme ayant réduit les salaires réels ou même stoppé leur croissance. D'un point de vue général, on peut dire que dans une série de pays (France, Allemagne, Suisse, pour le moins), la fonction d'armée de réserve industrielle (dont la dimension relative est évidemment très différente selon les pays) fut de freiner la croissance des salaires. Evidemment, le résultat n'est pas automatique et mécanique. Son ampleur ne dépend pas de la seule importance quantitative de l'immigration, mais aussi du degré d'organisation de la classe ouvrière, de la force et de la combativité des syndicats. Dans la mesure où une grande partie de l'immigration joue un rôle de substitution de la main-d'oeuvre indigène dans diverses branches et secteurs "désertés" par cette dernière, et souvent n'entre pas en concurrence directe avec les travailleurs du pays d'immigration, il est nécessaire d'indiquer schématiquement quelques effets de l'immigration au niveau salarial. Cette fonction de substitution, liée au fait que les travailleurs immigrés sont dirigés dans certains secteurs industriels (textiles, habillement, sidérurgie lourde, automobile, verrerie...) et dans les postes de travail les moins qualifiés et les plus pénibles, implique que la pression salariale exercée par cette partie de l'armée de réserve industrielle doit être cherchée à partir d'un examen des différences salariales dans les diverses branches industrielles. Dans une période d'expansion industrielle, comme l'Europe capitaliste l'a connue suite à la seconde guerre mondiale, période dans laquelle la croissance de la production résorbe le chômage, la tendance est à un déclin des différences salariales entre les diverses branches. Cette tendance fut pourtant stoppée ou freinée dans la plupart des pays capitalistes de l'Europe. Un des facteurs qui explique ce phénomène - malgré la longue période d'expansion et de "plein emploi" -n'est autre que l'immigration. L'entrée plus ou moins massive d'une main-d'oeuvre avec une qualification professionnelle réduite, accroît l'apport de force de travail non qualifiée à un moment où, précisément, l'expansion industrielle suscite des nécessités de maind'oeuvre qualifiée et où se produit une réduction de la main-d'oeuvre non qualifiée (jusque-là essentiellement originaire des campagnes). Ainsi, dans les secteurs à basse qualification, les salaires tendent à être maintenus à des niveaux bas, à ne pas s'élever à un rythme rapide. Les différences salariales entre travail qualifié et non qualifié sont maintenues sinon renforcées. Ainsi, en Grande-Bretagne, ou l'impact sur les salaires de l'afflux de travailleurs immigrés semble etre restreint, vu la relative faiblesse quantitative des immigrants et vu le degré d'organisation syndicale, il apparaît néanmoins que dans les secteurs où se trouve concentrée la main-d'oeuvre la moins qualifiée et où dominent les travailleurs immigrés, la pression sur les salaires ne fait pas de doute. Ainsi, deux économistes anglais déclarent : "Vu l'importance qu'ont pris les travailleurs du Nouveau Commonwealth dans les secteurs où les manques de main-d'oeuvre se font le plus sentir, il est tout à fait raisonnable d'affimer que les salaires auraient crû bien plus vite en l'absence de ce nouvel apport de main-d'oeuvre".
(K. Jones - A.D. Smith, "The Economic Impact of
Commonwealth Immigration" , p. 152). Il faut souligner enfin que la tendance à l'automatisation ne supprime pas la nécessité d'une main-d'oeuvre non-qualifiée, mais produit une demande de ce type de main-d'oeuvre en amont et en aval du procès de production automatisé. Cependant, l'arrivée de travailleurs immigrés permet aux travailleurs autochtones de passer dans des branches industrielles à salaires plus élevés et permet d'éviter en même temps la pénurie de main-d'oeuvre dans les branches industrielles à salaires moins élevés. Ceci donne donc la possibilité d'une "promotion salariale" de certaines couches de travailleurs indigènes. Donc, pour comprendre la fonction de cette partie du surplus de population ouvrière nécessaire à l'accumulation du capital, il faut insister tout d'abord sur le fait qu'elle s'insère dans un ensemble de facteurs (exode rural dû à une croissance de la productivité agricole supérieure à celle de l'industrie; intégration croissante des femmes dans le procès de production; type d'investissement "labor saving"), qui permirent de reconstituer l'armée de réserve industrielle et de maintenir le niveau général des salaires (comparé à la productivité) dans des limites "intéressantes" pour les capitalistes. Ensuite, il faut noter la possibilité que l'immigration créa pour de nombreux travailleurs indigènes de voir leur salaire augmenter grâce soit à une ascension dans l'échelle hiérarchique (maîtrise), soit au passage dans une branche à salaire plus élevé (voir l'étude sur la Suisse de D. Maillat, "Structure des salaires et immigration" , Dunod, 1968). LES BAS SALAIRES En éliminant pour l'instant divers aspects de la politi22 que de discrimination développée par les diverses bourgeoisies européennes, ainsi que le rôle de la maind'oeuvre immigrée en cas de récession, comme son utilisation sur le plan politico-syndical, nous passerons en revue quelques-uns des "avantages" que retire la bourgeoisie de l'exploitation des travailleurs immigrés. Ceci permettra de définir mieux les terrains sur lesquels la riposte ouvrière peut se développer face à la politique de la bourgeoisie et du patronat. Le profit le plus grand que retire le capital de l'exploitation de la force de travail immigrée se situe très certainement dans le salaire minimum qui est accordé aux travailleurs immigrés. Les salaires des travailleurs immigrés sont souvent - y compris dans les couches salariales les plus basses - en dessous des normes conventionnelles. Ainsi, Juliette Minces écrit : "Sur le contrat de travail d'un immigrant venu par /'ONI (Office National de l'Immigration, en France), le salaire mensuel qui lui sera versé doit être indiqué. Mais selon les syndicalistes, le contrat mentionne souvent un salaire inférieur au taux conventionnel. L'ouvrier contractant ayant accepté ce salaire — il ne pouvait connaître le taux conventionnel au moment de la signature du contrat - il n'y a aucun recours contre ce genre d'abus".
("'Les travailleurs étrangers en France", Seuil, p. 222). En outre, il existe une différence entre les salaires contractuels (conventionnels) et les salaires effectifs. Lorsque les statisticiens considèrent les travailleurs immigrés comme étant à parité salariale, cela signifie seulement qu'ils jouissent du salaire contractuel, qui est souvent en dessous du salaire effectivement payé. Ces différences apparaissent clairement lorsque l'on analyse les statistiques des salaires versés aux ouvriers victimes d'accidents. Ainsi, une analyse de la situation des travailleurs immigrés en Allemagne affirme : "Dans les faits, la parité salariale n'existe pas, parce que la différence entre les salaires contractuels et les salaires effectifs permet au patron une discrimination, en particulier entre les travailleurs immigrés et les travailleurs indigènes, discrimination qui est facilitée du fait que le travailleur étranger signe un contrat annuel avant d'entrer en Allemagne et de connaître les salaires effectifs".
(G. Baratta et P. Kammerer, "L'importation de maind'oeuvre dans le capitalisme développé", dans "Fabbrica e Stato" n°. 5, 1972). Dans le salaire - ou plus exactement dans le revenu effectivement disponible - il faut évidemment inclure ce qu'il est convenu de nommer les prestations sociales. En France, par exemple, quand bien même les travailleurs immigrés cotisent aux mêmes taux que les travailleurs français, ils ne reçoivent pas les mêmes allocations familiales que les nationaux, quand leur famille ne vit pas en France. Même dans les entreprises où les syndicats sont fortement implantés - alors que précisément une des faiblesses importantes des travailleurs immigrés réside dans le manque d'organisation, dans l'isolement de ces derniers - et que les travailleurs perçoivent les mêmes salaires à poste égal, des différences importantes se maintiennent. Ces différences résident dans les primes, plus spécialement dans les primes d'ancienneté. En effet, le "turn-over" beaucoup plus grand des travailleurs immigrés fait que les primes d'ancienneté "tombent". (Voir "Revue de sociologie du travail" , juillet-septembre 1972, "'Les travailleurs immigrés d'une grande entreprise"). De plus, des patrons développent consciemment une politique de licenciements anticipés, ce qui permet de ne pas verser diverses primes. En Allemagne, il arrive que l'entrepreneur "licencie une partie des travailleurs immigrés et engage de nouveaux travailleurs immigrés. Lå où le coût de formation du travailleur est presque nul, la fluctuation ne cause aucune perte. Alors, sous le prétexte de coût de formation et en exploitant la méconnaissance des travailleurs nouveaux du niveau effectif des salaires, le patron dictera sur le contrat un salaire plus bas pour le nouveau travailleur immigré". (Siegman Geiselberger, "'Schwarzbuch ausländische Arbeiter** ', Fischer Verlag, p. 75-76). Voila un des avantages que la bourgeoisie cherche à obtenir en institutionnalisant la rotation d'une certaine partie des travailleurs immigrés. Pour attribuer un salaire minimum, le déclassement des travailleurs immigrés est un instrument important de la politique salariale des grandes entreprises. Cette politique s'effectue essentiellement en attribuant un travail donné à un immigré (travail pour lequel il peut mème disposer d'une qualification "reconnue"*), mais en indiquant sur sa fiche de travail une qualification de poste inférieur. Soit un travailleur immigré P1 (selon la classification généralement utilisée en France) effectue un travail P2, mais est payé selon le tarif de P1. En outre, la possibilité de passer d'une catégorie à une autre, comme d'ailleurs une partie des primes, dépendent de l'arbitraire de la maîtrise, La lutte des travailleurs des grandes presses de Renault, au printemps 1973, exprimait la volonté de battre en brèche cet aspect de la politique salariale du patronat. Cette politique patronale n'est si aisée que dans la mesure où tout un appareil de répression et de discrimination est à disposition des patrons et parce que les organisations syndicales manifestent souvent - à des degrés divers, selon les diffé rents pays de l'Europe capitalise - une attitude des plus "souples"(quand ils ne les cautionnent pas) face à ces discriminations. HEURES SUPPLEMENTAIRES, ACCIDENTS DE TRAVAIL ... Cette situation salariale des travailleurs immigrés implique inévitablement une tendance quasi généralisée chez eux à faire des heures supplémentaires, d'autant plus qu'une partie d'entre eux a pour objectif de "mettre de côté" une certaine somme, avec l'espoir de pouvour rentrer définitivement dans son pays d'origine. Le travailleur immigré - encore plus que le travailleur autochtone - est contraint de travailler au-delà de la journée "normale" (les 40 heures "conquises" ou en voie d'être "conquises" dans la majeure partie des pays capitalistes). Pour vivre, lui et sa famille, il doit sacrifier au capital une part plus longue de sa vie. Ainsi, la revue "Hommes et Migrations" écrit : "La semaine de travail, dans la bâtiment et les travaux publics.est de l'ordre de 48 heures durant l'hiver, pour atteindre jusqu'à 60 heures en pleine saison. Aux yeux des Portugais (des immigrés en général), une longue semaine de travail est un avantage, puisqu'ils cherchent à travailler le plus possible. Il est fréquent que les Portugais ajoutent quelques menus travaux pour des particuliers ou de petites entreprises à leur travail régulier sur les chantiers*.
(п°. 105, 1965, p. 56). Les conséquences de cette pratique "imposée" des heures supplémentaires sont très graves sur le plan de la santé des travailleurs. Les statistiques indiquent clairement que les maladies et le nombre d'accidents sont liés, entre autres, au nombre d'heures de travail. Il faut ajouter à cela : la nature des travaux, leur intensité, l'isolement social dans lequel se trouve l'immigré, etc. Si les salaires obtenus par les travailleurs immigrés sont le résultat du nombre très élevé d'heures de travail, pour le capital c'est une augmentation de plus-value - c'est-à-dire un pouvoir plus grand du capital sur le travail - qui découle de cette journée de travail plus longue. En quelque sorte, les heures de travail supplémentaires mettent le travailleur dans une situation de concurrence face à lui-même. En outre, en France, seIon Juliettes Minces, *il est courant de faire faire au travailleur immigré des heures supplémentaires qui ne sont pas majorées. L'employeur sait bien que le migrant - surtout si c'est son premier emploi, ou s'il est en France depuis peu - ne connaît pas ses droits et, d'une façon générale, ne sait pas lire une feuille de paie*.
('Les travailleurs étrangers en France'' , Seuil, P. Z22). En outre, la pratique "imposée" des heures supplémentaires suscite des tensions avec les travailleurs autochtones. En effet, dans la mesure où l'objectif de certains syndicats est l'obtention (ou l'application) de la semaine de 40 heures, multiplier les heures supplémentaires. c'est affaiblir la position de revendication de l'ensemble des travailleurs. Enfin, cette pratique des heures supplémentaires tend à minimiser l'importance de la bataille pour l'augmentation des salaires réels, la bataille sur le "salaire relatif" LE "COÛT" DE LA FORMATION ! Pour les travailleurs indigènes, l'économie du pays doit faire face aux dépenses de formation, au minimum celles consistant à assurer la croissance et la formation physique du travailleur. Quand bien même le capital assurerait un salaire égal - ce que nous avons vu être peu souvent le cas - l'économie des dépenses de formation assure au capital un taux de profit plus élevé. Le capitalisme français, allemand, suisse ... économise des millions de dollars en évitant le coût de formation de plusieurs centaines de milliers de travailleurs, depuis le jour de leur naissance jusqu'au moment de leur insertion possible dans le procès de production. Selon une étude, en 1967, l'économie effectuée par le capital allemand grâce à la soustraction du coût de formation des travailleurs immigrés venant d'Italie (267.000) s'élève à un chiffre se situant entre 7 et 11 milliards de marks allemands. (Siegmar Geiselberger, "Schwarzbuch ausländische Arbeiter" *, Fischer Verlag, p. 110). Y. Chaigneau fait le même calcul, en ce qui concerne les travailleurs algériens en France : "A titre d'exemple, en admettant que les dépenses faites par la société algérienne pour conduire un jeune Algérien de sa naissance à l'entrée au travail s'élévent à 5.000 francs (soit environ 1 Fr. par jour pendant quinze ans), l'emploi par l'économie française de 200,000 adultes élevés en Algérie représente un gain de 1 milliard de francs". (Colloque de l'Association France-Algérie, 1966, cité par Granotier dans "Les travailleurs immigrés en France"). Ces chiffres ne sont qu'indicatifs; ils expriment néanmoins fort bien que la main-d'oeuvre immigrée, au travers de ce simple phénomène, assure un taux de profit considérablement plus élevé que la main-d'oeuvre indigène, sans que cela représente évidemment un privilège pour cette dernière ! Il faut brièvement dénoncer la mythologie développée par les officines patronales - une fois de plus reprise par certaines organisations syndicales — sur l'acquisition d'une formation par les immigrés. La majeure partie des travailleurs immigrés arrivent dans les pays d'immigration en ayant une qualification tout à fait restreinte, pour ne pas dire nulle, Cette tendance tend à s'accentuer, d'une part vu le recrutement dans les zones et les pays encore plus arriérés du point de vue de la structure de production industrielle, et, d'autre part, vu le départ des travailleurs les plus formés (nord de l'Italie, zone industrialisée de l'Espagne), arrivés dans un premier temps, et leur "utilisation" dans l'industrie qui s'est fortement développée dans leur pays d'origine. La fonction même que doivent remplir pour le capital les travailleurs immigrés, et l'ensemble des mesures légales qui sont prises pour assurer cela, rendent des plus douteuses toutes les affirmations sur l'acquisition d'une formation dans le pays d'immigration. Tout d'abord, par qualification, la "statistique" entend une brève instruction pour apprendre à accomplir une tâche précise dans une entreprise donnée ! Et ceci ressort fort bien dans le simple examen de ces chiffres sur la "formation" reçue par les travailleurs immigrés masculins dans la région de Nordrhein-Westphalen (RFA) : 41,8 o/o des travailleurs n'ont reçu aucun temps de formation; 10,8 o/o, un jour; 18,1 o/o, 2 à 5 jours; 9,1 o/o, 2 semaines; 3,9 o/o 3 semaines; 4,5 o/o 4 à 5 semaines; 5,3 o/o, 6 semaines; 6,9 o/o, plus de 6 semaines.
(U. Mehrländer, "Die Beschäftigung aulsändischer
Arbeiter in der BRD"). Et ce type de "formation", le capital n'a un intérêt à la donner - du moins une formation de plus de deux semaines - que dans la mesure où la structure de la demande de force de travail est telle que le réservoir de main-d'oeuvre qualifiée indigène est tari. C'est, par exemple, le cas de la Suisse. Mais alors, le patronat tend à stabiliser la part de la main-d'oeuvre la plus formée et à accentuer la rotation de la part la moins qualifiée, de la partie des travailleurs immigrés qu'il "consacre" aux secteurs et aux postes demandant une formation minimale. Dans une étude de l'OCDE sur le rôle de l'immigration algérienne en relation avec le développement de l'Algérie, il est indiqué que le patronat français refuse de donner à des industries algériennes l'adresse des Algériens ayant reçu une certaine qualification en France. Le coût de la formation, quand elle existe un tant soit peu, doit être rentabilisé. (Madeleine Trébous, "Migration et Développement, le cas de l'Algérie"* , OCDE). Enfin, il n'est pas inutile de souligner que le type de 24 formation reçue par les travailleurs immigrés ne correspond pas, en grande partie, à la structure de la demande de force de travail des pays d'émigration. Un autre moyen de sous-payer la force de travail immigrée se situe dans le rôle du fisc et de la sécurité sociale face aux immigrés, ce qui n'implique évidemment pas que le patronat, gráce à ces instruments, ne puisse porter atteinte au revenu de l'ensemble des travailleurs (pour la seule sécurité sociale, cela dépend évidemment du système en vigueur : système de capitalisation, système de répartition...). Les conditions varient considérablement d'un pays à l'autre; il est difficile de faire ici une analyse détaillée de ces problèmes, néanmoins nous pouvons en indiquer les grandes lignes. Le rapport entre les contributions sociales des travailleurs immigrés et ce qui leur est versé est plus défavorable (départ, transfert) que pour les travailleurs indigènes; ceci permet d'ailleurs - c'est le cas en Suisse - d'assurer un certain équilibre des comptes des "caisses de prévoyance et de maladie". En outre, la concentration des travailleurs immigrés dans certains secteurs (charbonnages, bâtiment, etc.) fait qu'ils participent proportionnellement plus aux prestations sociales, dans la mesure où, dans ces secteurs (pour une série de pays européens), les contributions à la sécurité sociale sont plus élevées que dans d'autres (Voir "Le coût de la main-d'oeuvre dans l'industrie européenne"" , publication du BIT). Enfin, le paiement des impots - la plupart du temps sous forme d'impôts à la source - est identique à celui des travailleurs indigènes, sans que la redistribution soit égale : utilisation possible des infrastructures, départ, famille non présente, etc. A. Sauvy a trẻs bien synthétisé l'intérêt, pour le capital, de ce type d'exploitation des travailleurs immigrés : "L'immigration est profitable lorsque la productivité marginale de l'immigrant est supérieure à la production moyenne diminuée de la charge commune".
("'Théorie générale de la population" , p. 100). Le rôle du fisc et de la sécurité sociale face aux travailleurs immigrés permet une nouvelle forme d'économie générale pour la bourgeoisie dans son ensemble. Mais, en même temps, on voit combien, sur ces terrains, les intérêts de l'ensemble des travailleurs peuvent être rassemblés pour battre en brèche la politique du capital, bien que, conjointement, l'ensemble de ces discriminations indique l'existence, en quelque sorte, de deux marchés du travail, ce qui crée une condition objective pour la division de la classe ouvrière. C'est à partir de cette réalité complexe qu'il faut dégager les termes d'une riposte unitaire des travailleurs, selon une ligne rompant radicalement avec la politique des organisations réformistes, staliniennes et les directions syndicales qui, à des degrés divers, revendiquent ou acceptent les discriminations affaiblissant la classe ouvrière tout entière. LA REDISTRIBUTION DES REVENUS Nous avons déjà insisté sur le rôle des travailleurs immigrés dans le processus d'industrialisation des pays capitalistes européens. Il est certain que cette exigence de l'accumulation du capital implique que l'immigration ne pourra que continuer, avec plus ou moins d'ampleur, selon le rythme de cette accumulation qui, il est vrai, se heurte actuellement à toute une série de contradictions classiques du capitalisme qui font à nouveau sur- face ou, plus exactement, qui apparaissent avec une force décisive. Pour encore mieux situer l'apport des travailleurs immigrés, il est important de souligner qu'ils furent un des facteurs permettant une croissance considérable de la production sociale globale dans divers pays de l'Europe capitaliste, Par exemple, la France, dont le taux d'accroissement de la population active indigène est un des plus bas d'Europe, aurait difficilement pu connaitre l'expansion industrielle que l'on sait, sans l'apport de plus de 3 millions de travailleurs immigrés. En RFA, la part des travailleurs immigrés par rapport à l'ensemble des travailleurs salariés a passé de 0,8 o/o en 1959 à 6,1 o/o en 1966 et à 10,3 o/o en 1971. Mais l'exemple de la Suisse, pour être exceptionnel, n'en est pas moins significatif sur ce plan. La population active a passé, de 1950 à 1970, de 1,7 millions à 2,7 millions. Par rapport au total de la population, elle a passé de 37 o/o à 40 o/o. Mais cette augmentation est due en très grande partie aux travailleurs immigrés, qui ont passé de 1 o/o de la population active en 1950 à 31 o/o en 1970, soit de 175.000 travailleurs (toutes "catégories") à 885.000 en 1972. Ceci représente une des raisons essentielles qui ont permis la croissance aussi rapide et massive de la production sociale en Suisse, qui s'exprime - malgré des déformations dues à ce genre de statistiques - par une augmentation de cinq fois (de 1950 à 1970) du Produit National Brut. Mais il est certain que cette croissance de la richesse sociale n'implique pas que sa répartition se soit faite en "proportion égale" - selon le voeu des syndicalistes réformistes - entre Capital et Travail. Bien au contraire, la tendance à la paupérisation relative des travailleurs se confirme dans l'ensemble des pays capitalistes. Cette tendance est inhérente aux mécanismes de fonctionnement du système capitaliste. Tout accroissement de la productivité, tout progrès dans le processus de production se traduit par une tendance à une diminution de la part des travailleurs, comparée à la richesse sociale générale et la richesse sociale propre de la bourgeoisie, et cette diminution relative se produit quand bien même le salaire réel augmente. Dans ce contexte, le ralentissement de la croissance salariale provoquée par l'utilisation de cette armée de réserve que constituent les travailleurs immigrés (et le sous-paiement de ces derniers) stimule la redistribution des revenus en faveur du capital. L'ampleur de cette redistribution dépend aussi des rapports de force objectifs sur le marché du travail (importance de la pression du chõmage latent), du degré d'organisation des travailleurs, de la combativité syndicale, etc. Quand bien même les chiffres de la comptabilité nationale sont manipulés et imprécis, on peut mesurer la tendance que nous venons d'énoncer. Ainsi, en Suisse, de 1950 à 1970 le PNB a augmenté de 351 o/o, alors que la part de chaque travailleur a augmenté de 190 o/o, chiffres qui balayent les mystifications grossières de certains propagandistes au service du capital, qui indiquent la croissance du PNB pour "prouver" l'amélioration de la situation des travailleurs ! Mais la répartition relative est plus significative, ceci malgré des chiffres qui surestiment - puisque fondés sur des déclarations fiscales, sans même un coefficient de correction - la part des salariés. La part du PNB distribuée aux salariés, de 1950 à 1970, passe de 52,6 distribuee aux salaries, de 19b0 a 19/0, passe de se,o o/o à 52,4 o/o, alors que ce qui est classifié sous la rubrique "revenu du capital" passe, pour la même pério de, de 12,6 o/o à 17,6 o/o du PNB. Le revenu moyen par salarié a augmenté de 190 o/o, mais celui des professions indépendantes a crû de 318 o/o pour la même période (1950-1970). Or, sous la catégorie d' "indépendants" , il y a un nombre important de petits paysans et artisans qui n'ont pas vu leur revenu croître à ce rythme, ce qui signifie que ce chiffre est dû à la croissance des profits d'entreprises capitalistes (entre autres : maisons de commerce, mais surtout les petites et moyennes entreprises de la construction qui utilisent un nombre élevé de travailleurs immigrés). Enfin, lorsque l'on examine, pour l'année 1969, la distribution parmi les salariés de leur part du PNB, on constate que les travailleurs immigrés, bien que formant les 31 o/o de la population active, n'ont reçu que le 17,7 o/o de la masse salariale. Une telle situation - aussi bien la paupérisation relative de l'ensemble des travailleurs (qui apparaîtrait encore mieux si la statistique était faite par tranche de revenu et portait sur le revenu effectivement disponible) que le sous-paiement des travailleurs immigrés - n'est compréhensible que dans la mesure où les organisations syndicales helvétiques ont manifesté : - une politique de totale collaboration avec le patronat, sacrifiant au "développement de notre industrie" la défense inconditionnelle des travailleurs; • - une incapacité, vu cette politique de collaboration, d'organiser les travailleurs immigrés (elles ont même concouru directement à renforcer les discriminations, la multiplication des statuts spéciaux, la répression, le soutien à la politique de répression policière contre les militants du PCI et du PCE en Suisse); - une incapacité de développer une riposte unitaire de l'ensemble des travailleurs contre la politique pa tronale. Mais il serait erroné de croire que de tels chiffres sont fort différents dans d'autres pays capitalistes de l'E urope, du moins en Allemagne, en France, au Benelux. Toutes les statistiques confirment plus ou moins cette tendance. Il y a là un terrain important de la lutte unitaire de tous les travailleurs, tant il est vrai que la lutte contre la réduction du salaire relatif exige une mobilisation d'ensemble de la classe ouvrière, car cette lutte, comme l'affirmait Rosa Luxembourg, "est la lutte contre le caractère de marchandise de la force de travail, contre la production capitaliste tout entière. La lutte contre la chute du salaire relatif n'est pas une lutte sur le terrain de l'économie marchande, mais un assaut révolutionnaire contre cette économie, c'est le mouvement socialiste du prolétariat". QUELQUES CHIFFRES SUR L'IMMIGRATION Pourterminer cette partie, nous donnerons ici quelques indications - très schématiques - sur l'importance quantitative des travailleurs immigrés dans divers pays européens. Les chiffres ne sont pas toujours très exacts, dans la mesure où, parfois, ils reposent sur des estimations, et vu que les années de référence ne sont pas systématiquement identiques (1969-70-71) :
IMMIGRÉS POPULATION RAPPORT
PAYS
Les données précédentes indiquent déjà les nécessaires différences d'approche, sur le plan politique et syndical, de la question immigrée dans les pays capitalistes européens. Mais il faut y adjoindre encore les particularités au niveau de la tradition syndicale, du type de parti ouvrier qui existe dans le pays d'origine, leur implantation possible dans le pays d'immigration, la relation entre immigration et question coloniale, etc. Néanmoins, malgré ces différences, un certain nombre de lignes de force peuvent être dégagées, qui restent valables, stratégiquement, pour l'ensemble des pays capitalistes européens. Enfin, pour avoir une photographie plus exacte, il faut tenir compte du fait que la tendance à prolonger la période de résidence, pour une partie assez importante de l'immigration, se manifeste partout. Ceci traduit la nécessité structurelle,pour les économies capitalistes, de l'immigration. Mais la dominante reste encore le caractère temporaire de l'immigration, avec même une accélération de la rotation pour une fraction de celleci. Cependant, en France, les techniciens du Vème Plan travaillaient sur l'hypothèse que près de la moitié des nouveaux immigrants se stabilisent et restent pour une assez longue période ("Revue Française du Travail"' n°. 1, 1966). En Allemagne, le même phénomène s'est confirmé : alors qu'en 1963, seulement 21,6 o/o des travailleurs immigrés restaient plus de 3 ans, ce chiffre passe à 44,9 o/o en 1967. En 1968, 39 o/o des travailleurs immigrés étaient en Allemagne depuis plus de 4 ans et 13 o/o depuis 7 ans et plus ("Ausländische Arbeitnehmer"* , 1969, p. 49). En Grande-Bretagne, la tendance à l'immigration permanente est encore beaucoup plus accentuée. En Suisse, celle du renforcement d'une couche stable apparait également. ORGANISER LA DIVISION DE LA CLASSE OUVRIERE L'immigration n'est pas utilisée par la bourgeoisie dans la seule et unique perspective d'accroître le taux de profit, mais dans un but politique, afin de chercher à assurer les meilleures conditions socio-politiques pour perpétuer sa domination sur la classe ouvrière. Dans ce sens, la bourgeoisie cherche à développer une stratégie de division de la classe, qui se fonde, d'une part, sur l'intégration d'une partie de la classe ouvrière (ici le rôle des organisations ouvrières est essentiel) et, d'autre part, sur une politique de discrimination envers une fraction de cette même classe : les travailleurs immigrés. La politique de discrimination face aux travailleurs immigrés se développe ainsi à divers niveaux : - Celui de l'emploi : l'immigration est dirigée, grâce aux divers permis, statuts, etc., et vu sa qualification lors de son arrivée dans le pays d'immigration, vers des secteurs déterminés; la possibilité de changer librement de secteur, de passer d'un secteur à basse qualification vers un secteur à haute qualification est tout à fait limitée. - Celui du salaire : nous avons déjà vu les multiples moyens d'attribuer au travailleur immigré le salaire au teillane immiará la calsira minimum.
(en milliers) TOTALE (en milliers) Autriche 68 7,323 Luxembourg 28 335 Hollande 72* 12.595 Suède 173* 7,869 Beigique 679** 9.581 France 3.177** 49.866 RFA 2,977** 62,000 G•B 2.603** 52,304 Suisse 972** 6.071 *) immigrés actifs **)total population immigrée
(en o/o)
0,9
8,3
0,6
2,2
7,1
6,4
4,8
5,0
16,0
(Voir S. Castles et G. Kosack, . "Immigrant Workers and Class Structure in Europe'"). Le pourcentage est évidemment beaucoup plus élevé si l'on fait le rapport entre les travailleurs immigrés et la population active. En effet, le rapport entre actifs et inactifs pour la population indigène est beaucoup plus faible que pour la population immigrée, avec tous les avantages que peut en retirer dans son ensemble le patronat. La composition par nationalités de l'immigration est fort différente dans chaque pays. Ceci tient aussi bien à l'histoire coloniale du pays d'immigration, au type de main-d'oeuvre nécessaire en relation avec le type d'industrialisation, à des facteurs géographiques, qu'à des choix gouvernementaux et patronaux. Voici quelques données concernant la RFA, la France et la Suisse. Pour l'Allemagne fédérale, en 1971, la répartition des travailleurs immigrés était la suivante : 407,900 Italiens, 268.500 Grecs, 186.500 Espagnols, 452.700 Turcs, 58.300 Portugais, 478.200 Yougoslaves. (D. Geiselberger, op. cit. p. 16). Pour la France (1968; travailleurs immigrés, et non population immigrée) : 276.120 Espagnols, 253.490 Italiens, 174.120 Portugais, 261.800 Algériens, 58.800 Marocains, 30,380 Tunisiens, 32.000 Yougoslaves, 16.772 Africains (Juliette Minces, op, cit., p. 111). Ces chiffressont plus ou moins approximatifs. Par exemple, la population africaine de l'Ouest est officiellement chiffrée à 65.000 en 1972, mais le nombre des "clandestins" est élevé. Pour la Suisse (seulement annuels, saisonniers et frontaliers en 1971, sans les établis) : 411,300 Italiens (avec établis : 660,000); 149,600 Espagnols (168,900); 69.200 Allemands (133.700); 59,600 Français (89,900). (Voir publications officielles). Au-delà des différences de nationalités et d'insertion dans le procès de production - rôle dans le secteur agricole, importance du travail saisonnier, intégration plus ou moins forte dans des branches industrielles nécessitant une formation plus grande (comme en Suisse, dans l'industrie des machines, l'horlogerie, l'industrie électrique...) - il faut mettre en évidence d'autres dissemblances. 26
- Celui du logement : l'existence des quartiers d'immigrés, ainsi que les bidonvilles, est suffisamment éloquente à ce sujet. - Celui de la possibilité de faire venir sa famille dans le le pays où il travaille. - Celui de l'école (les limitations que rencontrent les fils d'immigrés au cours du cycle scolaire) et de la formation professionnelle. - L'inexistence des droits politiques et la limitation légale ou de facto (vu la répression, la surveillance policière) des droits syndicaux (éligibilité aux directions, possibilité objective de participation à l'activité syndicale). Ces discriminations fonctionnent comme instrument de division de la classe ouvrière. Elles introduisent une catégorie spéciale sur le marché du travail, ce qui crée la base objective pour faire de l'immigré un "travailleur à part", *, caractérisé essentiellement par son origine, qui, elle, se trouve mise en relief par l'armature des statuts légaux spéciaux. Cette différence objective va se refléter sur le plan subjectif. D'autant plus que l'isolement social - renforcé par la répression policière, l'inexistence (ou leur limitation extrême) de droits politiques, civiques et syndicaux, le fait qu'ils ne disposent pas de toute une série de droits et de conquêtes obtenues dans les décennies précédentes par la classe ouvrière autochtone - tend å stimuler chez les travailleurs indigènes la perception des immigrés comme un groupe à part, peut-être même concurrentiel, bien qu'appartenant à la même classe. Ceci est d'autant plus vrai lors -qu'une situation d'insécurité (chômage structurel, récession, crise du logement ou du système hospitalier) existe pour les travailleurs autochtones. Cette politique de division de la bourgeoisie est fort souvent accrue par les directions syndicales qui acceptent les discriminations, quand elles ne revendiquent pas la multiplication des statuts ! Dans la période actuelle, dans tous les pays d'immigration, se développe une politique plus ou moins homogène de la bourgeoisie visant à mettre en place des mécanismes efficaces de rotation d'une partie de la maind'oeuvre. Cette politique s'insère parfaitement dans le stratagème de division et d'affaiblissement de la classe ouvrière. La rotation a pour fonction d'avoir sans cesse à disposition, pour valoriser le capital disponible, le nombre nécessaire de travailleurs immigrés, qui seront utilisés quasiment essentiellement dans les branches et les secteurs exigeant une qualification très basse, pour ne pas dire nulle. Vu leur statut, ils se trouvent totalement isolés du reste de la classe ouvrière, exclus de la "société civile". Ainsi, le patronat peut même stabiliser un certain nombre de travailleurs, mais pas individuellement. Ceci permet aux pays d'immigration d'utiliser des "annuels" et des "saisonniers" dont le coût social est tout à fait restreint. De ce point de vue, les "frontaliers", qui viennent chaque jour travailler dans le pays et retournent "chez eux" , représentent la meilleure solution pour les patrons ! La croissance du nombre de "saisonniers" en Suisse et en France exprime cette politique. Ainsi, en France, ils ont passé de 57.000 en 1957 à 137.000 en 1971. Sur le plan politique, la brièveté du séjour et la possibilité de supprimer très facilement le permis de travail et de séjour (les deux sont très souvent liés) restreignent les possibilités qu'a l'immigré de s'insérer sur une position de classe dans la classe ouvrière du pays, ceci pour engager une lutte commune pour "améliorer sa situation" . Le patronat, souvent avant même la mise en place de toute une législation ("Immigration Act" de 1971 en Grande-Bretagne, "Circulaire Fontanet" de septembre 1972 en France, législation concernant les permis de travail en Allemagne et en Suisse) prenait des mesures qui allaient dans ce sens : rotation et préférence donnée à un certain type de main-d'oeuvre peu "assimilable" , avec un niveau de conscience politique et sociale le plus faible possible. La préférence donnée par les patrons allemands aux travailleurs turcs est indéniablement liée au fait que leur insertion dans la classe ouvrière indigène est beaucoup plus difficile en comparaison des travailleurs italiens ou espagnols et que leur niveau de conscience politique est plus bas... Cette stratégie patronale a été systématiquement développée dans la majeure partie des usines d'automobiles, en France (Peugeot, Simca, Citroën) et en Allemagne, en tant que réponse aux luttes qui se développaient ou aux luttes potentielles. Toute la législation mise en place aujourd'hui tend à assurer cette rotation, à renforcer la répression (en liant permis de séjour et permis de travail). La circulaire Fontanet indique que "la carte de séjour et le contrat de travail dont sera titulaire un étranger auront la même validité dont le point de départ sera identique". En Allemagne, ce n'est qu'après 5 ans que le permis de travail peut acquérir une durée supérieure à une année, et toute rupture de contrat - tout changement de place - est susceptible de conduire à une expulsion. Cet "attachement" à la place de travail n'est évidemment pas contradictoire avec une politique générale de rotation. Une telle législation permet de "diriger" mieux la main-d'oeuvre immigrée - précisément en l'attachant à sa place de travail - tout en limitant la durée de son permis de travail. Cette canalisation et rotation de la main-d'oeuvre doit aussi permettre, en fait, une certaine mobilité, le passage plus ou moins contrôlé de la main-d'oeuvre d'un secteur à l'autre. Une telle politique de mobilité de la main-d'oeuvre coûte non seulement plus cher avec une main-d'oeuvre indigène, mais le patronat "risque" d'être confronté à des mouvements de lutte (voir les nombreuses luttes contre les fermetures d'entreprises, etc.). Ces mesures représentent de même une réponse de la bourgeoisie aux premières luttes des travailleurs immigrés et à leur insertion possible (ou plus profonde suivant les pays) dans la montée des luttes ouvrières en Europe. Enfin, il est certain que ces instruments de discrimination permettent le bon fonctionnement de la masse des travailleurs immigrés comme "coussin amortisseur" lors des récessions. Certes, dans la mesure où l'immigration n'est pas un phénomène conjoncturel, il est faux, trompeur et illusoire de croire qu'une récession se traduira par un chômage s'exprimant par l'expulsion systématiquement prioritaire des travailleurs immigrés. De nombreux travailleurs indigènes sont mis au chômage quand bien même le taux d'occupation des travailleurs immigrés est encore élevé, ceci évidemment dans le cadre d'une récession et non d'une crise profonde. En réalité, il faut comprendre l'immigration comme une nécessité structurelle pour le capitalisme, mais largement conditionnée par la conjoncture. Un chiffre permet de visualiser cela : lors de la récession allemande de 1966/67 (spécialement le premier trimestre de 1967), les travailleurs immigrés en Allemagne ont fortement diminué : 1965, 525.000; 1966, 425.000; 1967, 152.000; 1968, 391.000. Une autre donnée éclaire le même problème : la récession se traduisit par une baisse de la production industrielle : — 2,4 o/o. L'emploi général baissa de 3,2 o/o, l'emploi industriel de 6,4 o/o, l'emploi des travailleurs immigrés de 18,5 o/o. (Nikolinakos : "Politische Oekonomie der Gastarbeiterfrage" *, Ed. Rowohlt, p. 66). Pour obtenir ces résultats - et pour tenter de casser toute riposte unitaire à l'attaque contre l'emploi - la politique de discrimination légale est évidemment fondamentale. Elle tend à créer des illusions chez les travailleurs indigènes sur les causes et les répercussions effectives du chômage, ainsi qu'une concurrence entre la composante immigrée et la composante indigène. Elle affaiblit l'ensemble de la classe ouvrière dans la lutte difficile contre la politique d'attaque patronale au niveau de l'emploi. La circulaire Fontanet affirme ". *... que les emplois disponibles soient réservés en priorité aux travailleurs appartenant déjà à notre marché national de l'emploi". C'est suffisamment clair! En cas de récession, les licenciements et le non-renouvellement des contrats, sont des armes couramment utilisées par le patronat, avec le frein à l'entrée des travailleurs immigrés qui doivent compenser les départs. Mais d'autres méthodes sont couramment utilisées. En 1967, à Münich, à la SIEMENS (5.500 travailleurs), le patron introduisit une prolongation non-payée des congés, exerçant ainsi une pression sur le revenu qui devait amener les travailleurs à résilier leur contrat. A la Ford de Cologne, c'est une réduction d'horaire, avec les conséquences salariales qui en découlent, qui fut utilisée pour s'assurer un certain nombre de départs "naturels". La suppression des heures supplémentaires, qui parfois contribuent à la formation d'une partie très importante du salaire des travailleurs immigrés, est aussi un moyen d' "expulsion en douceur" , sans donner prise à une opposition - y compris de la part des organisations syndicales, dans des entreprises où le taux d'immigrés est très élevé - que susciteraient des mesures trop évidemment discriminatoires. On voit ici le lien entre l'attaque à l'emploi et le sous-paiement des travailleurs immigrés. Voilà comment s'exprime concrètement la domination plus grande du capital sur le travail, ou la surexploitation. Mais le rôle du "coussin amortisseur" ne s'arrête pas là. Lors de son retour dans le pays d'origine, le travailleur immigré trouve difficilement à se réintégrer dans le procès de production à des conditions (surtout salariales) identiques ou proches, sans parler de l'existence d'un chômage plus important qui amenuise les chances mêmes de trouver un travail. Dès lors, les pays d'émigration fonctionnent comme des réservoirs qui conservent la main-d'oeuvre renvoyée pendant une période de récession. Ainsi, une étude de l'OCDE affirme : "Le pays d'émigration ne serait pas seulement un réservoir de main-d'oeuvre, il jouerait aussi, éventuellement, un rôle d'abri et de décompresseur, "conservant" la force de travail en congé pendant la période économiquement défavorable. A ce titre, il valoriserait considé28 rablement le service rendu aux pays d'économie industrielle".
(Kayser, "Les retours conjoncturels des travailleurs migrants", p. 51). Par cet exemple, on peut voir comment, au travers des flux migratoires, s'établissent des rapports de domination impérialistes entre les pays d'immigration et d'émigration. La finalité politique de l'utilisation de l'immigration comme instrument devant servir à diviser et à affaiblir l'ensemble de la classe ouvrière ressort d'autant plus quand cela se situe sur un des terrains déterminants de l'attaque du patronat contre la classe ouvrière : celui de l'emploi. L'ARISTOCRATIE OUVRIERE La division entre travailleurs immigrés et travailleurs indigènes, qui se développe sur la base des multiples discriminations, a évidemment des conséquences non seulement sur les travailleurs immigrés (niveau de combativité, participation aux organisations syndicales, etc.), mais sur l'ensemble de la classe ouvrière. Vu leur place dans l'appareil de la production, leur importance quantitative et, parfois, la tradition de lutte de leur pays d'origine, ils peuvent objectivement être un élément important pour la détermination de la position de larges secteurs de la classe ouvrière. Nous avons noté comment leur insertion dans la structure de production permit au patronat de faire que le rapport entre croissance de la productivité physique et salaires réels (salaires minimum "attribués" aux immigrés) se développe en faveur du premier facteur. Ceci permit de dégager une masse de surprofits, dont le patronat donna quelques miettes à certaines couches de travailleurs indigènes. Une autre source de surprofits, qui facilite pour le patronat la distribution de quelques "avantages" à des fractions de la classe ouvrière indigène, réside dans la progression proportionnellement beaucoup plus rapide de la productivité physique que la décroissance des heures de travail (rôle des heures supplémentaires). Ensuite, l'arrivée des travailleurs immigrés ouvrit les portes de la "promotion sociale" à certaines couches des travailleurs indigènes. Ce sont les travailleurs immigrés qui occupent toute une série de postes exigeant une main-d'oeuvre non qualifiée, mais dont la pénibilité, la rudesse, les dangers, etc, sont très grands. Ainsi donc se consolida une différence au sein de la classe ouvrière, qui s'exprime sur le plan subjectif. Cette division est renforcée par l'allocation de "privilèges" (pas uniquement salariaux, mais aussi de place dans la hiérarchie de l'entreprise) à une partie de la classe ouvrière. C'est cette fraction de la classe que Lénine nommait "aristocratie ouvrière" et qu'il définissait ainsi : "Les profits élevés que tirent du monopole les capitalistes d'une branche parmi beaucoup d'autres, d'un pays parmi beaucoup d'autres, etc., leur donnent la possibilité économique de corrompre certaines couches d'ouvriers et même momentanément une minorité ouvrière assez importante, en les gagnant à la cause de la bourgeoisie, de la branche d'industrie ou de la nation considérée et en les dressant les uns contre les autres".
(Lénine, "Oeuvres", T. 22, p. 234).
Sur cette base, entre autres, on peut expliquer la façon dont des couches importantes de travailleurs indigènes perçoivent les travailleurs immigrés, et les manifestations de xénophobie et de racisme dans la classe ouvrière elle-même. Le rejet de la "minorité" des travailleurs immigrés tend å pousser les travailleurs à s'identifier parfois plus avec leur appartenance nationale ou raciale qu'avec leur appartenance de classe; ce procès est évidemment plus aisé, plus marqué, dans cette couche d' "aristocratie ouvrière". Ceci exprime une régression de la conscience de classe de diverses couches de travailleurs vers des positions nationalistes qui tendent à renforcer l'intégration aux normes et aux valeurs bourgeoises et, partant, poussent à déserter une position de classe. Cette régression peut fort bien cohabiter avec une combativité syndicale, dans la mesure où la xénophobie peut exprimer de façon "renversée" certains problèmes effectifs (crise du logement, de l'infrastructure hospitalière, insécurité de l'emploi, etc.; c'est d'autant plus vrai pour des travailleurs autochtones se sentant en concurrence avec les travailleurs immigrés). Pour le Capital, cette opposition, cette division - parfois même la confrontation - entre travailleurs immigrés et travailleurs autochtones remplit une triple fonction. - Tout d'abord, racisme et xénophobie poussent les travailleurs indigènges à accepter, à "fermer les yeux" sur la surexploitation et sur l'oppression subie par les travailleurs immigrés. Celles-ci seraient "normales" puisqu'ils font partie d'une couche "inférieure". C'est donc la porte grande ouverte à l'admission de toute la politique de surexploitation des travailleurs immigrés par la bourgeoisie et donc à l'affaiblissement objectif et subjectif de l'ensemble de la classe. Il serait néanmoins faux de croire que la bourgeoisie instrumentalise directement toutes les campagnes racistes contre les travailleurs immigrés, campagnes qui se développent partout en Europe aujourd'hui. Si l'ampleur de ces campagnes est telle que leur emprise et leur résonance dans la classe ouvrière et au sein de la petite-bourgeoisie sont trop grandes, c'est l'utilisation même des travailleurs immigrés comme armée de réserve industrielle qui est mise en question ! C'est d'ailleurs ce qui se passe en Suisse avec l'explosion du mouvement xénophobe, qui contraint la bourgeoisie à prendre des mesures de restriction de l' "importation de main-d'oeuvre" (sic) sur la base de critères politiques (pression du courant xénophobe qui ébranle le système d'hégémonie politique traditionnel de la bourgeoisie) et non pas d'un optimum économique (pression sur les salaires et nécessité, dans le cadre du développement de la production industrielle). On peut affirmer que, "paradoxalement, leur valeur (de ces campagnes) repose sur le fait même qu'elles sont incapables d'atteindre les buts qu'elles se fixent" (Castles-Kosack, "Critique de l'Economie Politique" n°. 10, p. 48). Elles doivent fonctionner comme élément consolidateur d'une idéologie nationaliste stimulant l'identification à l'appartenance nationale et non à celle de classe, mais non pas comme provoquant un mouvement de masse ! - Ensuite, la crise du logement, de l'infrastructure hospitalière, le chômage, etc., ne sont plus vus comme le produit du système capitaliste, mais comme le fruit de la présence des immigrés. La bourgeoisie peut donc détourner l'attention et la critique radicale des travailleurs des véritables causes de leur exploitation. - Enfin, le haut niveau d'exploitation des travailleurs immigrés peut être perçu comme ayant un effet bénéfique pour la fraction des travailleurs indigènes occupant une situation "privilégiée". Dés lors, la solidarité de classe est rompue et les travailleurs "peuvent être dressés les uns contre les autres" , comme le dit Lénine. La division organisée au travers de toutes les discriminations s'exprime par une profonde division sur le plan subjectif, qui conduit à un affaiblissement grave de la classe ouvrière. Le racisme trouve ses origines dans les besoins de la politique colonialiste de l'Europe capitaliste. Dans des pays comme la Grande-Bretagne ou la France, en lien avec l'histoire coloniale (voir le rôle de l'exploitation des colonies dans la situation socio-économique même de la classe ouvrière anglaise ou française), le racisme a une résonance différente dans la classe ouvrière que la xénophobie qui peut se développer en Suisse ou en Allemagne. Cela exige de la part de l'avant-garde ouvrière, dans sa lutte contre le racisme, qu'elle tienne compte des revendications d'ordre culturel - au sens large du terme - que peuvent avancer les travailleurs africains, pakistanais, algériens, etc, Néanmoins, dans la situation actuelle, la nature même des "préjugés" au sein de la classe ouvrière indigène - préjugés liés à la place socio-économique des immigrés - tend à limiter les différences entre xénophobie et racisme. "SATISFAIRE LES DEUX CÔTÉS" Dans tout ce processus, le mouvement ouvrier organisé n'est évidemment pas absent. Souvent la bureaucratie ouvrière, soeur jumelle de l'aristocratie ouvrière, s'est montrée un élément actif de la diffusion des préjugés xénophobes, aussi bien vu son silence et son inactivité face aux discriminations multiples, que vu sa politique "revendicative" qui va fréquemment dans le sens d'un renforcement de ces discriminations. Nous ne pouvons examiner ici la politique, à l'échelle européenne, des organisations ouvrières traditionnelles; néanmoins, nous en soulignerons quelques grands traits. Dans la mesure où xénophobie et racisme surgissent partiellement comme des réponses "inversées" à de , vrais problèmes (crise des infrastructures sociales, chômage, etc.), ceci met directement en question la politique du mouvement ouvrier traditionnel, le manque d'éducation de classe, l'idéologie chauvine, nationaliste, ou même parfois des positions ouvertement xénophobes (comme c'est le cas pour l'Union Syndicale Suisse) diffusées par une grande partie des syndicats et partis se revendiquant de la classe ouvrière. Ces manifestations de chauvinisme deviennent un obstacle majeur à l'intégration des travailleurs immigrés dans les organisations ouvrières, au développement de liens de classe entre les composantes immigrée et indigène de la classe ouvrière. Cela constitue un barrage d'autant plus haut que, pour de nombreux travailleurs, l'expérience syndicale qu'ils ont eue dans leur pays d'origine se réduit souvent à celle des rapports avec un syndicat vertical-gouvernemental. Cette expérience détermine une certaine défiance face à l'organisation syndicale, défiance qui est alors confirmée. Cette politique chauvine affaiblit donc l'organisation syndicale et ouvre une scission dans la classe, qui peut recouper et renforcer organisationnellement une division introduite par l'ensemble des mesures discriminatoires. Est-il besoin de préciser qu'une telle politique va à l'encontre de toute la tradition du mouvement ouvrier révolutionnaire ? Lénine n'affirmait-il pas : "Les intérêts de la classe ouvrière exigent la fusion des ouvriers de toutes les nationalités d'un Etat donné au sein d'organisations prolétariennes uniques, politiques et syndicales. (.../ Seule cette fusion des ouvriers des différentes nationalités au sein d'organisations uniques permet au prolétariat de mener un combat victorieux contre le capital international et la réaction".
(Lénine, "Oeuvres", T. 19, p. 460). Il précisait encore cette position au sujet des travailleurs immigrés, lorsqu'il écrivait : "Afin que la reconnaissance de l'internationalisme par les social-démocrates suisses ne reste plus une formule creuse n'engageant à rien, il faut en premier lieu lutter méthodiquement et sans défaillance pour le rapprochement et la fusion sur le plan de l'organisation, au sein de mêmes syndicats et pour l'égalité complète (civique et politique) des ouvriers étrangers et des ouvriers suisses. Le trait spécifique de l'impérialisme en Suisse est l'exploitation croissante des ouvriers étrangers privés de droits par la bourgeoisie de ce pays, qui fonde ses espoirs sur la division entre ces deux catégories d'ouvriers".
(Lénine, "Oeuvres", T. 23, p. 160). Ces deux citations suffisent à situer la rupture qualitative qui existe entre une position révolutionnaire face à la "question des travailleurs immigrés" et celle développée, soit par les organisations social-démocrates, soit par les organisations staliniennes. De façon plus ou moins brutale, toute une idéologie paternaliste et chauvine a cours dans le mouvement ouvrier européen. Au nom d'une prétendue "défense" des travailleurs immigrés et à la fois d'une "défense" des travailleurs indigènes - qui seraient automatiquement et naturellement frappés par les coups de la concurrence portés par les travailleurs immigrés - syndicats et partis sociaux-démocrates et staliniens (les PC) font prévaloir en fait des intérêts particuliers sur les intérêts communs, tout en ne manquant pas de faire appel aux sentiments nationalistes et chauvins. Ceci est en opposition complète avec une position internationaliste qui seule permet de défendre les intérêts de la classe ouvrière dans son ensemble, y compris les intérês spécifiques de certaines de ses composantes. L'immigration est présentée comme une sorte de "malheur" qui arrive aux travailleurs immigrés, mais dont souffre le travailleur indigène ! Ainsi voit-on l'organe de la CGT (française),"Le Peuple" du 16/31.12.71. affirmer : *|/s (les travailleurs français et immigrés) développeront l'action unie pour que soit élaborée une nouvelle politique d'immigration prévoyant notamment l'entrée de travailleurs immigrés en fonction des besoins réels de l'économie". L'Union Syndicale Suisse (USS), quant à elle, s'essaye parfois dans l' "humanisme": "Le travailleur suisse veut se sentir chez lui à sa place de travail aussi; l'étranger désire jouir des mêmes droits 30 que son collègue suisse. Ces deux souhaits sont justifiés. Aussi, il n'y a pour l'USS qu'une seule politique en matière d'immigration : une politique qui satisfasse les deux côtés, une politique humaine". ("Neutralität", n°. 9, 1973). La concrétisation de cette "politique humaine" , c'est la revendication d'une stricte politique de contingentement ! En effet, un des aspects principaux de la politique chauvine des syndicats consiste à demander la limitation de l'immigration, limitation présentée comme une arme pour l'amélioration salariale. Ceci suppose que l'on considère les répercussions de la main-d'oeuvre sur les salaires du strict point de vue de l'offre et de la demande, ce qui permet d'évacuer la question de l'organisation syndicale et de sa combativité dans la détermination du salaire (voir la croissance des salaires en Angleterre ces deux dernières années, malgré le chômage impressionnant, à cause de la combativité ouvrière). Lors du Congrès de Stuttgart de la Ilème Internationale, en 1907, face aux propositions de limitation de l'immigration pour "défendre" les salaires, un délégué hongrois répondit : "Si nous le faisons, nous devons également combattre l'importation des machines agricoles dans notre pays, qui dans nos contrées font beaucoup plus de chômeurs".
("Documents socialistes n°, 33" *, mars 66, art. de
Desolre). Il ne s'agit pas de combattre la machine, mais l'utilisation par le capital du machinisme; il en va de même avec l'immigration, Toute position qui se concrétise par la demande de limitation du nombre de travailleurs immigrés, d'une politique de "restriction de main-d'oeuvre" — va à l'encontre de l'évolution même du système capitaliste (voir chapitre précédent) et a pour résultat un affaiblissement de l'organisation syndicale (rejet, distance prise par rapport à la masse des travailleurs immigrés présente dans le pays) et l'institutionnalisation de la division au sein de la classe; - renforce toutes les discriminations (multiplication des statuts qui aboutissent non seulement à accroître division et répression, mais aussi à consolider les instruments de contrôle de la bourgeoisie sur la mobilité, le flux, la rotation des travailleurs immigrés): - implique que l'on demande à l'Etat bourgeois, que par ailleurs on accuse de "favoriser l'immigration" de prendre des mesures de restriction, avec même la proposition de participer dans les organes officiels devant permettre de régler le flux migratoire selon les besoins de l'accumulation du capital. "CONTRÔLER L'IMMIGRATION" Cette politique chauvine peut prendre des formes extrêmes. Ainsi, l'Union Syndicale Suisse affirme : "Pour sauvegarder l'intégrité de nos institutions et de notre culture et pour conserver l'équilibre présent entre les langues nationales, l'immigration de travailleurs doit être contrôlée et adaptée strictement à la capacité d'absorption du marché du travail".
("Pronomma d'antion do PICCI 1060) ("Programme d'action de l'USS", 1960).
Ou encore : "La meilleure protection des ouvriers du bâtiment de toutes nationalités contre la discrimination consiste dans le remplacement de l'immigration massive par la sélection".
(''Correspondance syndicale suisse", 25.3.65). Mais cette politique nationaliste, qui répond à une base sociale objective (aristocratie ouvrière suisse) et qui se sociale objective (aristocratie ouvrière suisse) et qui renforce l'ensemble des préjugés, se développe largement dans les rangs du Parti du Travail (PC). Ce dernier affirme : *Ce sont ces classes justement qui souffrent le plus de la pénurie de logements, ce sont elles qui sont enclines d canaliser cette insatisfaction dans une réaction xénophobe. Elles sont victimes de l'immigration désordonnée dont les milieux patronaux et gouvernementaux sont les premiers responsables".
("'Feuille d'Avis de Lausanne" ,7.6.70). Ainsi l'immigration serait la cause de la crise structurelle du logement en système capitaliste; quelle aide apportée aux xénophobes ! Le PCF quant à lui, déclare : "Il conviendrait également d'exiger du patronat une prévision a long terme, sur 6 mois à deux ans, des besoins de la profession en main-d'oeuvre étrangère, en liaison avec /'ON/ (Office National d'Immigration) pour éviter le chômage".
('"L'Humanité", , 18.8.71). Par la limitation de l'immigration, le chômage serait donc enrayé, et ceci parce que le patron aurait indiqué combien il a besoin d'immigrés... et dès lors, les autres seront rejetés | ... Les citations pourraient être multipliées et ceci aussi bien pour l'Allemagne que pour l'Angleterre, où les organisations traditionnelles développent de même des positions favorables au contrôle de l'immigration, aux restrictions, etc. Ce type de politique trouve sa racine dans la stratégie politique même des partis sociaux-démocrates et staliniens qui se font les défenseurs de l'intérêt national, avec tout ce que cela comporte comme occultation des mécanismes effectifs du système capitaliste et du rôle de l'Etat bourgeois. En outre, ces positions avalisent les absurdités et contradictions de l'économie capitaliste bourgeoise quant au plafonnement des travailleurs immigrés, au "coût social", ", etc., et donnent du poids à l'argumentation des courants xénophobes. Nous laisserons un participant au Congrès de Stuttgart de 1907 répondre à ces déclarations : "Etant donné les liens étroits entre l'émigration et l'ordre capitaliste régnant, tout essai pour mettre un terme à l'émigration par des lois restrictives sera stérile et par sa nature même réactionnaire**
("'Documents socialistes", op. cit.) Au sujet de la législation de contingentement, nous voyons concrètement qu'elle ne peut que s'inscrire à l'encontre des intérêts des travailleurs, car cette législation: *... assombrit en même temps la conscience de classe des ouvrièrs, éloigne le prolétariat de la lutte des classes, sème la discorde entre les ouvriers et crée un sol favorable au développement de la lutte des races et des nationalités".
("'Documents socialistes", op, cit.) La politique consistant à "revendiquer" un contrôle de l'immigration, la mise en place d'un système de "régulation" du flux migratoire selon les besoins de l' "économie en général" qui ne peuvent être que ceux de l'accumulation du capital, aboutit aussi à des prises de position qui réclament que les travailleurs immigrés soient les premiers mis au chômage. Le PCF, dans un premier temps, accueillit la "Circulaire Fontanet" en soulignant ses "aspects positifs". La mobilisation des immigrés, de l'extrême-gauche jusqu'à la CFDT contraignit le PCF à reculer rapidement et à modifier ses déclarations. De même, les directions syndicales suisses réclament le renvoi prioritaire des travailleurs immigrés, en le présentant comme un instrument de lutte contre le chômage ! Dans la quasi-totalité des pays européens, à taux d'immigration relativement élevé, le mouvement ouvrier réclama et soutint, explicitement ou implicitement, les lois contre l'immigration (pour un contrôle de l'immigration). Ce fut une majorité travailliste qui vota, en 1965, des lois anti-immigrés en Grande-Bretagne. Le mouvement ouvrier hollandais revendique l'interdiction de l'entrée d'immigrants, vu l'instabilité de l'emploi (dès 1965/66)... Et lorsque le PCF revendique un "statut social et démocratique" de l'immigré, il maintient une discrimination patente sur le plan politique entre travailleurs immigrés et travailleurs autochtones. En outre, les revendications sont infestées par une conception similaire à celle revendiquant la restriction de l'immigration (réglementation du séjour, etc.). D'autres discriminations sont aussi institutionnalisées dans ce statut, entre autres celles liant le travailleur à son patron par le moyen du logement. Enfin, les revendications avancées par les organisations staliniennes "en faveur" des travailleurs immigrés ont un caractère strictement immédiat (égalité des droits sociaux, salaire égal, salaire minimum...). Jamais elles ne portent sur l'acquisition de la totalité des droits politiques et syndicaux, revendications qui représentent un point de départ nécessaire dans toutes les luttes contre les discriminations et pour l'unification de la classe ouvrière et qui doit accompagner les revendications immédiates. LE "STATUT EUROPÉEN" DE L'IMMIGRÉ Une nouvelle dimension apparaît dans la politique traditionnelle des syndicats, comme d'ailleurs dans celle des PC et des partis sociaux-démocrates, provoquée par la tendance que nous avons soulignée à une résidence plus longue pour une partie de la main-d'oeuvre immigrée ayant acquis une certaine qualification et ayant manifesté une "volonté d'intégration" (c'est-à-dire n'ayant pas participé à des luttes, ne se manifestant pas comme militant syndical actif). La bourgeoisie, consciente du poids spécifique de l'immigration sur le plan socio-politique et devant donner des formes à sa politique de stabilisation (et de sélection) disserte de plus en plus sur la nécessité d'un statut européen du travailleur immigré, ou plus exactement de la fraction des travailleurs immigrés qui de- vraient s'insérer à long terme dans le procès de production. Ces mesures d'homogénéisation du statut sont aussi envisagées en vue de limiter la concurrence entre les pays de la CEE sur le marché du travail. Parallèlement, les organisations syndicales (qui cherchent à gagner une certaine audience parmi les travailleurs immigrés afin de grossir leurs rangs) et les PO (qui tendent à développer leur contrôle sur cette partie non négligeable de la classe ouvrière) multiplient les ""projets revendicatifs" en faveur d'un statut du travailleur immigré en Europe (voir par ex, les propositions de la FILEF - Federazione Italiana dei Lavoratori Emigrati e Famiglie - lors de son assemblée européenne de mars 73). La bourgeoisie exprime avec beaucoup de clarté les raisons d'une politique "d'intégration" d'une fraction des travailleurs. Ainsi, dans l'exposé des motifs concernant les recommandations faites au Conseil de l'Europe (sep tembre 1973), les rapporteurs éclairent les motifs d'un certain nombre d'options relativement homogènes de la bourgeoisie européenne définies depuis deux ou trois ans. Ils affirment: "Si nous tenons à garder un certain nombre de ces travailleurs qui sont nécessaires pour maintenir le rythme de croissance de l'économie, il est impératif que nous leur offrions davantage qu'un salaire intéressant. Le problème le plus important est celui de l'intégration des travailleurs migrants. (...) Pour éviter un conflit ouvert dont les répercussions pourraient être désastreuses pour le monde du travail européen, pour nos économies et même pour l'avenir de l'Europe, l'intégration accélérée des travailleurs migrants dans la société des pays d'accueil devrait être le but principal de toute politique d'immigration, même si cela comporte des inconvénients et des sacrifices. (...) II serait normal de les faire participer au moins aux décisions de caractère apolitique et de portée financière (sur le plan local). (....) Trop longtemps ces personnes n'ont pas pu faire entendre leur voix et elles risquent, en s'organisant, comme c'est le cas actuellement, de devenir une force politique explosive qui pourrait être à l'origine de nombreuses crises dans le domaine social des pays d'immigration si leur intégration, à savoir la participation à la vie civique de la société, ne se fait pas plus rapidement". Tout commentaire est superflu ! Quant à eux, les syndicats et les associations d'immigrés (essentiellement italiennes) développent une série de propositions sur le "statut de l'immigré". Elles se résument en une série de recommandations vagues et générales, proches de celles du Conseil de l'Europe sur "l'égalité des conditions de vie et d'emploi" (Conférence internationale sur l'émigration", Istanboul, novembre 1973. Des syndicats de 16 pays y participèrent).
Parfois, elles sont plus précises, mais elles restent silencieuses ou ambiguës sur les deux questions décisives : le libre jeu des flux migratoires, et des droits politiques, syndicaux, etc. identiques. (Plate-forme de la FILEF, mars 1973). Ainsi surgit une politique européenne des organisations traditionnelles qui cautionne les projets d'intégration de la bourgeoisie comme les propositions de 32 mise en place de "parlements consultatifs" ultra-bidon (Allemagne, Belgique) et la reconnaissance de "certains droits" sur le plan local (réorganisation de la discrimination). Ensuite, ces organisations cherchent à instituer une collaboration à l'échelle internationale, avec des organismes dirigeants du Marché Commun, ceci dans la perspective générale de la modification de ces institutions pour la construction d'une "Europe démocratique" | Il est urgent d'opposer une claire alternative à ces projets, qui expriment une convergence partielle (une série de revendications avancées par la FILEF sont défendables : travail égal, salaire égal; garantie de la formation linguistique des enfants dans le cadre scolaire; ...) avec des projets "éclairés" de la bourgeoisie. Cette alternative nécessite une position claire dans le sens d'une intégration de classe, par opposition à l'intégration proposée par la bourgeoisie et les réformistes, une opposition radicale à toutes les formes de contrôle, de discriminations, de réglementations du séjour, le développement d'une campagne propagandiste sur l'actualité du mot d'ordre des Etats-Unis Socialistes d'Europe, Cette politique apparemment nouvelle des partis sociaux-démocrates et staliniens et des syndicats s'inscrit dans le cadre de leurs options précédentes, quand bien même il est vrai que certaines modifications tactiques sont intervenues. Ainsi, le DGB (syndicat allemand) accepta, après hésitation, la politique d'immigration "dans l'intérêt du plein emploi et pour une croissance économique continue" . ["'Die Ausländerwelle und die Gewerkschaften" , IG-Metall 1966). La centrale syndicale allemande développa une certaine activité parmi l'immigration (journaux en diverses langues; officines d'information en Italie, à Verona, par ex.), dans le but essentiel d'organiser les immigrés, de grossir ses rangs (et ses revenus 1 ) au moyen des cotisations, et évidemment pas pour développer une action concrète sur des revendications spécifiques des travailleurs immigrés, avec le but de pousser à l'unification de la classe dans des batailles communes ! Les contradictions qui se manifestent aujourd'hui dans la politique des organisations staliniennes à l'échelle européenne, et qui ont éclaté lors de la dernière conférence européenne des PC, ont leurs origines dans la "stratégie de la voie nationale et pacifique au socialisme". Cette politique conduit inéluctablement les PC de divers pays européens à manifester, spécialement pour des raisons d'opportunisme électoral, une"compréhension" très grande pour les courants xénophobes se développant parmi certains secteurs des travailleurs indigènes. Ces PC entrent en conflit avec les PC de l'immigration - essentiellement le PCE (Espagne) et aussi le PCI - qui ont quelques difficultés à accepter les manifestations xénophobes ou le silence face aux xénophobes de la part de "leurs frères" du payś d'immigration ou de la municipalité "communiste" | Quant au plus grand PC organisé dans l'immigration - le PCI - il a très longtemps considéré les travailleurs comme un "réservoir électoral" et toute son action pendant une longue période, peut se synthétiser par ce slogan diffusé parmi les travailleurs italiens en Suisse, lors des votations italiennes de 1971 : "Retournez pour voter, votez (sous-entendu PCI) pour retourner". Autour du mythique retour - en cas de la "victoire de la gauche" - le PCI développait une position qui, d'une part, détourne toute l'attention des travailleurs immi- grés de la nécessite d'une insertion de classe réelle dans le pays où ils travaillent et, d'autre part, tend à développer une polarisation nationaliste (du type "l'Italie ne fait rien pour nous**) qui cache les mécanismes effectifs de l'immigration et la politique conjointe de la bourgeoisie italienne et suisse, Afin de ne pas perdre l'hégémonie dans l'immigration - qui leur est contestée par les courants révolutionnaires (en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en France...) - le PCI et le PCE centrent un peu plus leur attention sur la lutte dans le pays d'immigration, mais dans la perspective générale développée par les PC du pays d'immigration. Ceci en indique immédiatemert les limites. Finalement, il faut souligner que la faiblesse et l'incapacité des organisations réformistes à stimuler une intégration de classe, à lutter radicalement contre la discrimination, laissent la porte ouverte à des syndicats-maisons, à des syndicats fascistes (la CFT en France), qui démagogiquement - en utilisant la possibilité d'octroyer de petits avantages immédiats aux travailleurs les plus dociles (changement de catégorie, etc.) - se présentent comme les vrais "défenseurs des immigrés". C'est sur ce slogan - "la CFT est la seule à défendre les étrangers" -qu'elle (la CFT) a pu attirer des immigrés, grâce aux interprètes mis à disposition, dans certaines entreprises comme Simca-Chrysler. (Juliette Minces, op. cit. p. 331). On voit ici un des aspects les plus criants de l'affaiblissement de la classe que permet une politique multipliant les compromis face aux discriminations dont sont victimes les travailleurs immigrés, Cependant, un "communiste" yougoslave affirme "... qu'il faut souligner le caractère libéral des lois de ce pays (la France) ! " Il fait remarquer avec orgueil que la qualification des travailleurs immigrés yougoslaves est supérieure à celle des autres travailleurs immigrés pris dans leur ensemble" (Institut de géographie de Zagreg, "Migracije radnika" n°. 3, 1972, cité par Cinanni). Belle exaltation du "libéralisme" de la circulaire Fontanet, de la répression quotidienne et "libérale" contre les immigrés et insistance fructueuse sur les différenciations entre immigrés ! POUR "L'INTÉGRATION DE CLASSE" Vu les différences importantes qui existent entre, non seulement la composition de l'immigration dans chaque pays, mais aussi la nature du mouvement ouvrier dans le pays d'immigration, il est impossible de développer une tactique - spécialement dans le domaine organisationnel - par le travail des révolutionnaires dans chaque pays européen. Néanmoins, des grandes lignes d'une politique d'unité de la classe ouvrière et de lutte contre la xénophobie et le racisme peuvent être dégagées. Onze millions de travailleurs immigrés en Europe, unis aux travailleurs indigènes, peuvent représenter une force de frappe contre le régime capitaliste d'une envergure extraordinaire. Ceci manifesterait une maturité très grande de la conscience anticapitaliste (au sens de la compréhension de la nécessité de la révolution socialiste) de larges couches de travailleurs. Mais divisés, opposés aux travailleurs autochtones, ils peuvent fournir une masse susceptible d'être utilisée pour modifier partiellement le développement des luttes ouvrières, des combats contre le système.
Toute position dans la lutte pour la défense des revendications spécifiques des travailleurs immigrés, dans la lutte pour l'unité des travailleurs, pour la défense de leurs intérêts communs et dans le combat contre le racisme et la xénophobie doit partir de la compréhension réelle du fait suivant : la "libre circulation des personnes" comme la"libre circulation des capitaux" est une tendance irréversible du système capitaliste. Emigration et immigration sont le propre de l'impérialisme. Lénine affirmait : *Parmi les caractéristiques de l'impérialisme, il faut mentionner la diminution de l'émigration en provenance des pays impérialistes et l'accroissement de l'immigration vers ces pays (plus développés) ". L'immigration est une composante de la politique impérialiste. A partir de cette compréhension, il est clair que l'on ne peut que manifester l'opposition la plus radicale à toutes les discriminations possibles, tous les contrôles, toutes les réglementations qui tendent à institutionnaliser une division dans la classe. Toute autre position relève d'une position nationaliste et va directement à l'encontre des intérêts de la classe des travailleurs, de leurs intérêts concrets et réels. Partant, nous refusons la conception qui voudrait assimiler la lutte des travailleurs immigrés en Europe à celle de la lutte d'une minorité nationale. Cette position fait référence précisément à l'idéologie nationaliste et est en contradiction avec la nature même du processus d'immigration en Europe impérialiste, d'internationalisation de l'achat de la force de travail. Seule une position radicalement internationaliste, trouvant son fondement dans la compréhension de la nature même de l'immigration, peut donner aux travailleurs, immigrés et indigènes, les armes nécessaires pour battre en brè -che la politique du patronat et de la bourgeoisie. Nous pouvons trouver l'expression d'une réelle position internationaliste dans cette déclaration, datant de 1931, de la CGTU, qui va dans le sens de favoriser absolument l'unité : "Aux manoeuvres de la bourgeoisie, la classe ouvrière doit opposer le libre jeu des courants migratoires, l'embauchage libre, la suppression des contrats draconiens assujettissant la main-d'oeuvre étrangère au patronat, les mêmes droits et secours de chômage aux ouvriers étrangers afin de sauvegarder les droits de travail à tout le prolétariat... Liberté complète des frontières, suppression de toutes les mesures de contrôle policier de l'immigration, retrait de toutes les expulsions".
(Vlème Congrès confédéral de la CGTU - Confédération Général du Travail Unifiée, en France, avant la seconde guerre mondiale - novembre 1931). Cette déclaration indique clairement que l'objectif est la totale égalité des droits syndicaux, civiques, politiques (évidemment aussi le vote et l'éligibilité) et la fusion organisationnelle. C'est ce que nous nommons "l'intégration de classe", en opposition à "l'intégration sociale" , conception trompeuse développée par la bourgeoisie et les réformistes. Cette "intégration de classe" met côte à côte les travailleurs immigrés avec l'avant-garde politiquement avancée de la classe ouvrière, dans le cadre de l'internationalisme prolétarien le plus conscient. Que proposait d'autre Lénine, lorsqu'il écrivait : *Il faut en premier lieu lutter méthodiquement et sans défaillance pour le rapprochement et la fusion sur le plan de l'organisation, au sein des mêmes syndicats et pour l'égalité complète (civique et politique) des ouvriers étrangers et des ouvriers suisses... En second, il faut multiplier les efforts pour créer parmi les ouvriers allemands, français et italiens de Suisse une tendance internationaliste réellement unique dans toute l'activité pratique du mouvement ouvrier...".
(Lénine, "Oeuvres", T. 23, p. 160). Dans cette perspective, l'organisation des travailleurs immigrés dans le syndicat est un objectif prioritaire, quelles que soient les difficultés à le faire. II est certain que nous ne pouvons que nous opposer à la formation d'organisations syndicales d'immigrés, à part. D'ailleurs, il n'en existe pas en Europe. Cette organisation des immigrés dans le syndicat doit, entre autres, leur permettre d'intégrer les meilleures traditions du mouvement ouvrier européen, ce qui leur permettra aussi de mieux combattre le capitalisme lors de leur retour dans leur pays d'origine. Mais parallèlement, les travailleurs immigrés peuvent "communiquer" les meilleures traditions de lutte et de combativité du mouvement ouvrier de leur pays d'origine (le rôle des travailleurs espagnols en Belgique, en France, en Suisse, etc.). Cette organisation dans le syndicat est aussi un instrument contre la domination d'idéologies rétrogrades et bourgeoises qui ont cours dans la "communauté culturelle" , souvent entretenues "à bon scient" , par des représentants des pays d'origine (prê tres, personnel de consulat, etc.). Nous ne nions pas que, spécialement dans le cadre de la lutte contre le racisme, il peut être nécessaire de défendre le droit des immigrés à une activité culturelle et même religieuse. Mais cela ne doit en aucune mesure se développer dans le sens de cultiver la "communauté culturelle" , le "ghetto culturel". Ce serait aller à l'encontre du procès d'unification, "d'intégration de classe" et, comme le disait Lénine : 'Les ouvriers conscients, comprenant qu'il est inévitable et progressif que le capitalisme brise toutes les cloisons nationales, s'efforcent d'aider à éclairer et à organiser leurs camarades des pays arriérés".
(Lénine, "Oeuvres", T. 19, p. 431). Mais l'affirmation de cette nécessité d'organisation dans le syndicat, d'intégration dans l'appareil de combat de la classe ouvrière resterait tout à fait abstraite, si n'existent pas les conditions favorisant cette intégration, et la possiblité pour les travailleurs immigrés de faire valoir dans le syndicat leurs revendications spécifiques. Ceci implique qu'au sein de l'organisation syndicale, les travailleurs immigrés puissent se regrouper — s'ils en expriment le besoin - dans des " regroupements immigrés" ', des "commissions immigrées" , etc. Ces "commissions immigrées" ne doivent pas devenir des sections à part, ni un syndicat dans le syndicat. Elles doivent simplement permettre l'organisation ponctuelle des travailleurs immigrés, la possibilité de discuter de questions spécifiques, etc. Il existe déjà de tels regroupements dans le syndicat du tabac en Angleterre. Les modalités de formation de tels "regroupements" dépendent évidemment des conditions concrètes et 34 se posent différemment, par exemple, dans un secteur où les immigrés sont quasiment majoritaires (Syndicat du "Bois et Bâtiment" en Suisse). Une des fonctions de tels regroupements - outre la bataille pour faire prendre en charge par l'ensemble du syndicat les revendications spécifiques des travailleurs immigrés - consiste à jouer un rôle de médiation entre le syndicat et la masse des travailleurs immigrés. En effet, vu les réticences des travailleurs immigrés à adhérer au syndicat, il est normal que des réunions d'une "commission immigrée" - qui est une commission syndicale - soient ouvertes aux non-syndiqués. Ceci doit permettre, à moyen terme, l'intégration effective de travailleurs immigrés qui manifestent, pour de multiples raisons, de nombreuses réserves face à l'organisation syndicale. Enfin, de tels regroupements doivent rendre possible une bataille pour assurer le fonctionnement le plus démocratique du syndicat, ne serait-ce que sur le plan de la production de documents en plusieurs langues, des traductions, etc. La possibilité de développer un tel travail dépend évidemment de la présence d'une tendance internationaliste apte à défendre ce type de fonctionnement dans l'organisation syndicale dans son ensemble (lié à la lutte globale pour la démocratie syndicale) et à fonctionner comme élément susceptible de permettre et stimuler l'adhésion des immigrés au syndicat. Si dans de nombreux cas, des luttes sont déclenchées par des travailleurs immigrés dans des secteurs où ils ne forment pas la très large majorité, il serait faux d'en tirer comme conclusion la nécessité d'organisation spécifique et permanente des travailleurs immigrés sur le plan syndical, Une telle position risque de créer rapidement un fossé entre travailleurs autochtones et immigrés, de susciter le développement de revendications tendanciellement de plus en plus spécifiques et qui, de ce fait, peuvent difficilement être reprises par l'ensemble des travailleurs. En outre, un succès immédiat peut créer des illusions sur le rapport de force — spécialement sur les revendications fondamentales — nécessaire pour gagner une lutte de longue haleine. L'expérience des travailleurs hospitaliers antillais en France, à Tours, est instructive à ce niveau, après une lutte qui eut un succès réel, les difficultés de faire la jonction et de développer des mouvements d'ensemble apparurent rapidement. L'ORGANISATION PROPRE DES TRAVAILLEURS IMMIGRES Nous avons souligné précédemment combien *l'intégration de classe" (la fusion organisationnelle) devait permettre à des secteurs de travailleurs immigrés d'assimiler les éléments les plus positifs du mouvement ouvrier européen. Cela pourrait avoir un rôle important pour la construction et le renforcement du mouvement ouvrier dans les divers pays d'origine, afin que cette prédiction d'un médecin du travail italien des usines Ford de Cologne se concrétise encore plus : "Quand les travailleurs migrants reviennent chez eux et sont à nouveau confrontés avec la triste réalité, ils deviennent radicaux, ils deviennent communistes malgré eux".
("'Der Spiegel"', 7.10.64).
Mais l'échange peut aller dans "l'autre sens", , soit que les travailleurs immigrés redécouvrent dans leurs luttes les formes les plus avancées de combat des travailleurs indigènes - formes de lutte depuis longtemps mises au rancart par la bureaucratie - soit qu'ils développent des initiatives exemplaires. Une popularisation de ces méthodes et initiatives de lutte peut aussi jouer un rôle positif dans le lent processus de construction de l'unité ouvrière. Ainsi, lorsque les travailleurs de Pennaroya, usine de Lyon, demandent à leurs camarades deSaint-Denis - à 90 o/o immigrés, majoritairement marocains - de venir leur transmettre directement leur expérience, ils manifestent la compréhension la plus claire de la nécessité d'incorporer une expérience plus avancée qui s'est déroulée dans une autre entreprise. Leurs camarades de Pennaroya-Saint-Denis vinrent deux fois leur raconter la façon dont l'unité ouvrière s'était construite, dans chaque atelier, dans chaque équipe, etc... Après cet échange, une large discussion s'engagea dans le but de constituer une section syndicale. "Au cours de ces discussions apparaissent ceux qui seront les délégués. Toutes les discussions dans les divers ateliers avaient permis en effet à chacun de voir quels sont les meilleurs porte-parole de tous. La volonté d'unité conduisit à écarter certaines solutions : constatant que plusieurs nationalités étaient représentées dans l'usine, l'idée avait été avancée d'élire un délégué par communauté. Au cours d'une longue discussion, cette solution fut écartée : les chefs se servaient trop de ces différences pour opposer les ouvriers entre eux. Finalement, c'est dans chaque atelier que se dégagèrent ceux que leurs camarades désignèrent ensuite comme délégués de l'atelier tout entier, ceux qui pouvaient résumer le mieux les discussions entre ouvriers".
("'Quatre grèves significatives", ed. Epi, p. 149). Ainsi on voit ici les travailleurs immigrés jouer un rôle positif dans l'application de méthodes de fonctionnement démocratiques du syndicat, afin d'en faire effectivement l'instrument de combat de tous les travailleurs. L'expérience de lutte acquise en Italie ou en Espagne peut aussi être "exportée" et être appropriée par le mouvement ouvrier du "pays d'accueil. Ainsi les travailleurs italiens et espagnols qui, à Lippstadt, dans la fabrique de phares pour automobile HELLA engagérent, en 1969, une grève et,avec succès cette fois, développèrent un nouveau mouvement en 1973, après avoir soigneusement construit l'unité ouvrière, font indiscutablement germer au sein de la jeunesse ouvrière allemande les éléments qui permettront une riposte de plus en plus décidée face à la politique patronale. On pourrait aussi indiquer l'organisation des piquets de grève, passant d'un chantier à un autre, tradition que les travailleurs immigrés de l'OGCE (entreprise française du secteur de la construction) remirent à l'ordre du jour. Mais s'il est essentiel que l'avant-garde révolutionnaire popularise ces exemples qui peuvent être assimilés par l'ensemble de la classe ouvrière, il faut insister de mème sur la nécessité de construire l'unité ouvrière, de déve- Stadie anita cuvrière de développer un travail patient assurant aux travailleurs immigrés une certaine audience, qui permette d'enga36 ger des luttes dans les meilleures conditions possibles. Cette tâche revient aux "organisations autonomes" des travailleurs immigrés comme à l'avant-garde révolutionnaire. La sous-estimation du travail de longue durée et la plupart du temps & contre-courant risque de conduire à des actions qui - d'autant plus si les travailleurs immigrés "ignorent" l'organisation syndicale - accroissent l'isolement et rendent plus difficiles de nouvelles luttes. C'est en partie ce qui s'est passé lors de la grève, en août 73, des travailleurs turcs de l'usine Ford de Cologne, grève qui révéla le fossé existant entre les travailleurs allemands et turcs et les difficultés, après l'échec, de réorganiser les travailleurs immigrés. Dans ce sens, toutes les expériences qui indiquent comment et sur quelles bases la fusion s'est opérée entre travailleurs autochtones et travailleurs immigrés doivent aussi être le plus largement diffusées. D'autant plus que ces expériences montrent toujours avec clarté la mise en échec des tentatives patronales de diviser et d'affaiblir le mouvement. Ainsi en 67, dans la fabrique de pneus Dunlop à Hanau (Allemagne), les manoeuvres de division du patron (menaces de résilier le bail du logement, campagne de calomnies dans la presse, intimidations diverses, etc.) furent écartées, dans la mesure, il est vrai, où cette lutte s'inscrivait dans le cadre d'une grève officielle de l'IG Chemie. Néanmoins cette grève montrait la possibilité de la jonction entre travailleurs allemands et immigrés avec même une certaine réponse syndicale à la politique grossière de division. A Marseille, dans une petite entreprise de batteries, Blindex, en avril 74, ce sont des travailleurs immigrés - essentiellement tunisiens - qui engagèrent une grève et surent y faire participer les travailleurs français. Ils organisèrent une manifestation de soutien dans le quartier. Cette grève avait été précédée d'un assez long travail sur le plan syndical. Ici leur capacité d'engager la lutte en mettant immédiatement l'accent sur le fait que les revendications avancées sont celles de tous les travailleurs, immigrés et français, fut déterminante dans la réussite de la grève. Mais ces exemples sont encore largement minoritaires et expriment plus l'excéption que la règle. Cependant ils indiquent d'une part les conditions pour que se réalise une unité et, d'autre part, les dangers propres à des initiatives qui se développent sans le souci permanent - venant aussi des travailleurs immigrés - de construire cette unité, ce qui doit être une préoccupation principale des "organisations autonomes" d'immigrés. Dans la majeure partie des pays d'immigration (France, Suisse, Belgique, Allemagne, etc.), les travailleurs immigrés disposent d'organisations propres, L'origine et la signification de ces organisations est très différente. Ainsi à l'échelle européenne, le Parti Communiste Italien cherche à encadrer l'immigration au travers de multiples "organisations de masse" , réunies au niveau de la FILEF (Federazione Italiana dei Lavoratori Emigrati e Famiglie). Bien qu'un tournant se soit opéré et que le PCI mette plus l'accent sur les problèmes spécifiques rencontrés par les immigrés dans les pays d'immigration, et sur leur participation à la lutte dans "le migration, et sur ter parton ce danse pays d'accueil" *, l'essentiel de la politique de ces organisations de masse reste encore centré sur l'encadre- ment électoral de l'immigration. Le Parti Communiste Espagnol, qui a une longue tradition de travail dans "l'émigration politique" ,avant que se produise la vague "d'émigration économique", développe aussi des "organisations de masse" au sein de l'immigration, par exemple l'ATEES (Association des Travailleurs Espagnols Emigrés en Suisse). Il vise à en faire des points d'appui et de recrutement, et essentiellement y développe une propagande dans le sens du "Pacte de la liberté" Dans d'autres cas, c'est le gouvernement, directement, qui met sur pied une organisation dans l'immigration, afin de mieux contrôler politiquement les travailleurs immigrés; c'est le cas de l' "Amicale des Travailleurs Algériens" en France, qui est le produit du gouvernement Boumedienne. Enfin dans le cadre de la radicalisation des travailleurs immigrés - parfois en relation avec des organisations d'extrême-gauche - se structurent divers regroupements et organisations autonomes parmi les multiples composantes ethniques de l'immigration. L'émergence de telles organisations - qui sont essentiellement fondées sur une base ethnique - a donc des causes multiples. En dehors des organisations sous contrôle gouvernemental, elles tendent toutes plus ou moins -vu la politique chauvine des syndicats, l'ignorance des revendications des travailleurs immigrés - à remplir un certain nombre de fonctions qui pourraient être remplies par une organisation syndicale. En outre, elles fonctionnent aussi comme instrument permettant, dans certains cas, une défense des travailleurs immigrés dans le domaine du logement (lutte des foyers) et aussi comme moyen d'assurer la "survie" dans un système d'une dureté effroyable (alphabétisation, relation avec la sécurité sociale, problème de permis de travail, etc.). Ces fonctions sont, par exemple, remplies par l'Union Générale des Travailleurs Sénégalais en France. Il serait évidemment erroné, au nom d'une position favorable à "l'intégration de classe" , de s'opposer à la mise sur pied de ces "organisations autonomes" de travailleurs immigrés, A partir de la compréhension de leurs origines, la position des marxistes révolutionnaires doit plutôt consister, d'une part, à insister sur la nécessité qu'il y a pour ces organisations de stimuler l'adhésion de leurs membres au syndicat , de susciter et d'être un instrument de cette intégration de classe et, d'autre part part, de développer dans certains cas des actions unitaires les plus larges possibles avec ces organisations (manifestations contre le racisme à Marseille, contre les initiatives xénophobes en Suisse, etc). Dans ce sens, elles doivent permettre aux travailleurs immigrés de répondre aux attaques patronales, malgré les difficultés suscitées par les positions syndicales "rétrogrades" tout en stimulant consciemment l'intégration des travailleurs immigrés à l'appareil de combat des travailloues he hodnae as noni auollse anton enlont loe difficul leurs indigènes, et ceci quelles qu'en soient les difficultés. Parallèlement, les révolutionnaires du pays d'immigration et les militants immigrés doivent montrer que l'incapacité des syndicats à prendre en charge les revendications des travailleurs immigrés exprime, en fait, une inaptitude à défendre réellement les revendications des travailleurs indigènes et de tous les travailleurs. Dès lors, la question de la démocratie syndicale se transforme, pour laisser apparaître le véritable problème : celui de la ligne d'ensemble adoptée par les directions syndicales. Enfin, le rôle que certaines de ces organisations peuvent avoir dans la création d'une organisation révolutionnaire dans leur pays d'origine (spécialement pour ce qui est de l'Afrique du Nord et de l'Afrique noire) indique aussi la nécessité pour les marxistes révolutionnaires de développer un travail commun sur le terrain de la solidarité avec les luttes anti-impérialistes. LES AXES D'UNE RIPOSTE En dehors des revendications dont nous avons souligné l'importance capitale (libre flux migratoire, droits syndicaux, civiques, politiques identiques pour tous ceux qui travaillent dans un même pays...), il faut opposer à la politique du capital un programme visant à imposer les conditions les plus favorables pour les travailleurs immigrés et stimulant une unification du mouvement ouvrier. Ainsi les revendications porteront sur le salaire (augmentations unitaires, salaires unitaires,salaires minimum, intégration des primes au salaire de ba -se) et contre l'organisation capitaliste de la production. Ces dernières sont essentielles, vu l'insertion des travailleurs immigrés dans les secteurs les plus pénibles et dangereux de la production (chaînes de montage, batiment, etc.). Dans le domaine salarial, il faut inclure les revendications portant sur le salaire indirect (sécurité sociale : parité, maintien de tous les droits, etc.). ainsi que celles portant sur la fiscalité (spécialement la suppression de la double imposition des frontaliers). Contre la politique de division, les revendications se centreront sur les qualifications et les catégories (reconnaissance des qualifications acquises, réduction des catégories, etc.). Dans le domaine de l'emploi, elles viseront essentiellement à une diminution radicale des heures de travail, à la suppression du travail intérimaire, etc. Dans la lutte contre le racisme et la xénophobie, non seulement il faut développer un long et systématique travail d'explication, la plupart du temps à contre-courant. Des mots d'ordre demandant la suppression de l'ONI (en France), de l' "Immigration Act" (en GrandeBretagne), de la "Police des Etrangers" (en Suisse), etc. seront largement diffusés. En outre, des initiatives concrètes peuvent être prises dans le domaine de l'autodéfense. En Angleterre, des militants syndicalistes engagérent des actions propagandistes intéressantes contre le racisme, sous la forme de "tribunaux ouvriers" contre les actions racistes de la police. Dans le domaine de l'autodéfense, tout en soutenant l'auto-organisation des travailleurs immigrés, il est nécessaire de chercher à faire immédiatement la jonction avec les organisations traditionnelles, afin d'éviter que les initiatives d'autodéfense ne stimulent une confrontation utilisée par des cou_rants réactionnaires. Dans ce domaine, contre des manifestations concrètes, racistes et xénophobes, des initiatives unitaires, même restreintes, sont vitales. Pour répondre aux réactions de type xénophobe, que suscite la crise sociale (logement, hôpitaux, etc.), dans certains secteurs de la classe ouvrière et la petite-bourgeoisie, il est nécessaire de mettre en avant et de lier au travail immigration les revendications dans le domaine du logement (nationalisation sans indemnité du terrain à bâtir et des industries de la construction, ainsi que du crédit, pour assurer la production massive de logements sociaux qualitativement élevés) et de l'infrastructure hospitalière ainsi que du système de santé en général. Dans ce dernier secteur (hôpitaux), des luttes de travailleurs hospitaliers peuvent aussi être utilisées pour expliquer les racines réelles de la crise du secteur de la santé en système capitaliste, ce qui représente une contribution concrète à la lutte contre le racisme. Sur le plan scolaire, les révolutionnaires défendront le droit que les enfants des travailleurs immigrés puissent apprendre leur langue maternelle dans les meilleures conditions. Mais ils ne défendront pas, en général, la constitution d'écoles particulières, revendication dont le résultat serait de maintenir une marginalisation sociale des enfants. Pour ce qui est des travailleurs, des cours d'alphabétisation et de langue doivent être réclamés, pendant les heures de travail. Dans le contexte actuel de montée des luttes en Europe, la solidarité politique avec les luttes des travailleurs espagnols, italiens, portugais... est une tâche capitale des révolutionnaires. La mobilisation qui se développa pour sauver la vie des emprisonnés de Burgos, ou sur une plus petite échelle, celle qui se développa en relation avec les manifestations ouvrières en Italie face à l'attentat fasciste de Brescia, montrent qu'aujourd'hui ces combats sont supportés par des dizainnes de milliers de travailleurs dans toute l'Europe. Ils multiplieront le poids des mobilisations de solidarité lors d'une explosion révolutionnaire dans un pays et face aux tentatives d'intervention contre-révolutionnaire de l'impérialisme. Ce n'est pas une des plus petites transformations qu'a provoquées le développe ment de l'internationalisation de l'achat de la force de travail, dans le cadre de la troisième révolution industrielle (1). Ainsi, plus que jamais, le mot d'ordre des Etats-Unis Socialistes d'Europe, face à toutes les déclarations "européennes" de la bourgeoisie et des organisations traditionnelles, devient un des mots d'ordres centraux de la lutte des travailleurs immigrés en Europe.
REMARQUE : Ce rapport ne prétend pas fixer l'ensemble de la position de la lVème Internationale sur la question de l'immigration, Il constitue un des éléments importants de la discussion en cours dans l'Internationale.
NOTE
(1) La 3ème révolution industrielle est celle de l'automation de la production (machines-transfert, computers, ordinateurs, etc.).