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La revue › nouvelle série n° 18-19

La lutte contre le chômage

D. Bailey · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 18-19 · novembre-décembre 1974 · p. 38-45 · 6 859 mots

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par D. Bailey

1.- Depuis 1969 la classe ouvrière européenne a expérimenté des méthodes de luttes nouvelles contre les licenciements; certaines d'entre elles ont été plus avancées, ont eu de meilleures résultats que d'autres. D'un côté, on a vu des groupes d'ouvriers chercher une solution en occupant leur usine et en tentant de la racheter à son propriétaire pour créer une coopérative ouvrière. A l'autre extrême, les fermetures d'usine ont parfois abouti à des insurrections locales contre les autorités, comme à Battipaglia, en Italie, en 1969. Entre les deux, il y a eu toute une gamme de grèves actives, de grèves avec occupation et des expropriations partielles de la propriété capitaliste. 2.- La concurrence nationale et internationale entre entreprises capitalistes pousse constamment les patrons à augmenter la productivité de leurs travailleurs par rapport à l'investissement en capital. En clair, cela signifie l'accélération des cadences, une mobilité plus grande des travailleurs à l'intérieur de leur entreprise et une réduction du nombre d'ouvriers pour une pro- duction égale. Certaines industries ont également connu une compression énorme du personnel, surtout dans les secteurs traditionnels : charbon, sidérurgie, textiles, chantiers navals. L'industrie de l'acier en Grande-Bretagne par exemple, doit réduire de 100.000 le nombre de ses travailleurs, soit 50 o/o dans la période 1967-75. Le processus de la concentration internationale du capital (par exemple la croissance des multinationales), couplé aux compressions dans les secteurs traditionnels, a entraîné la ruine de régions entières — la Wallonie, le nord de la France, Gênes et Trieste en Italie, l'ouest de l'Ecosse. L'intégration croissante du capitalisme européen dans le cadre de la CEE signifie que même des industries où il existait une relative sécurité de l'emploi transfèrent leur production à l'étranger, dans des régions où la main-d'oeuvre est bon marché — c'est le cas pour certains secteurs de l'industrie automobile. 3.- Ces phénomènes structurels ont été mis en relieí ces dernières années par l'apparition de poussées cycliques aigues de chômage. L'Europe est aujourd'hui à la veille d'une importante augmentation du chômage. En France, des économistes bourgeois prévoient l'objectif de 800,000 chômeurs d'ici à la fin de l'année. L'économie italienne est également frappée par une récession : on prévoit que son taux de croissance tombera bien en dessous des 6 o/o envisagés avant la crise du pétrole. Les travailleurs britanniques peuvent s'attendre à 1-1,5 millions de chômeurs d'ici le printemps prochain; il s'agira de la deuxième grande vague de chômage depuis plus de 30 ans; la première, de plus d'un million de sans-travail, ayant eu lieu entre 1970 et 1972. 4.- Les capitalistes européens ont été confrontés depuis 1968 à une hausse du niveau de combativité de la classe ouvrière, après la paix sociale relative des 20 années précédentes. Il ne faut donc pas sous-estimer l'importance politique du chômage : il vise à dissuader les autres travailleurs de continuer la lutte pour la défense et l'amélioration de leur niveau de vie, par peur de perdre leur emploi au profit des chômeurs. Il sape l'organisation syndicale et, de façon générale, affaiblit et disperse la combativité du mouvement ouvrier. C'est ainsi que le gouvernement conservateur a consciemment accéléré le rythme des faillites en 1970-71, espérant que cela aiderait à faire fléchir la volonté des travailleurs de se battre pour des augmentations de salaires. Mais si le mouvement ouvrier ne mène pas une lutte victorieuse contre les licenciements, ce n'est pas seulement la combativité à court terme des travailleurs qui en souffrira. L'augmentation du nombre de chômeurs permanents, la ruine de certaines régions et l'indifférence des syndicats et des partis ouvriers face à ce problème rendent les chomeurs réceptifs à l'agitation de la droite et même des fascistes. Le nombre énorme d'accords salariaux comprenant une clause d'augmentation de la productivité signés par les syndicats britanniques entre 1965 et 1971 n'a fait qu'aider le gouvernement Wilson dans sa tentative de gagner ces derniers, sans contrepartie, à sa politique de gel des salaires et sa législation anti-syndicale. L'effondrement de l'emploi dans certaines régions d'Italie n'a fait qu'aider les fascistes à apparaître comme les défenseurs des laissés pour compte de la politique ré gionale du gouvernement : voir par exemple, le soulèvement de Reggio de Calabre.

5.- Mais les coups que les capitalistes peuvent asséner à la lutte par des augmentations brutales des licenciements sont limités par le maintien de la combativité des travailleurs dans tous les pays capitalistes européens. Le mouvement ouvrier a riposté aux licenciements avec des formes de lutte nouvelles qui dépassent les limites de la légalité bourgeoise, qui défient l'appareil d'Etat et la puissance idéologique de la propriété privée. Le fait même que les occupations d'usines puissent avoir lieu en dehors de soulèvements de masse, comme celui qui paralysa l'Etat en Mai 68, a des implications quant à la combativité des ouvriers et à la force des capitalistes. Car cela montre que les travailleurs sont prêts à mener des actions qui appellent l'intervention directe des forces répressives : la police, les CRS, l'armée, etc. Ce dernier point est renforcé par le fait que les occupations d'usines ne se sont pas limitées aux luttes contre les licenciements. L'automne dernier, les ouvriers italiens occupèrent l'usine Michelin de Turin pendant cinq jours, dans le cadre d'une campagne internationale contre Michelin, et arrachèrent un accord sur la planification de l'emploi et l'hygiène industrielle ainsi que l'annulation de tous les licenciements prévus. Les syndicats italiens viennent de remporter une série de victoires touchant non seulement les accords mais aussi les dépenses en matière de logement, de santé, de transport et d'investissement dans le Sud. On a vu, par exemple, une occupation à Italsider, l'entreprise sidérurgique du holding d'Etat IRI (Institut pour la Recherche Industrielle) qui a maintenant accepté de mettre en route sa cinquième aciérie à Gioia Tauro près de Reggio de Calabre. En Grande-Bretagne, les travailleurs de la métallurgie utilisèrent la tactique de l'occupation pendant leur grève salariale de 1972. Plus récemment, chez McLarens Controls à Glasgow, une filiale d'ITT, les ouvriers occupèrent pendant 14 semaines leur entreprise pour des revendications salariales qui comprenaient celle d'un salaire égal pour les ouvrières. 7.- Mais il serait faux de croire que la bourgeoisie ne se rend pas compte de la croissance du nombre et de l'étendue des occupations. La bourgeoisie se trouve face à la nécessité de renforcer son appareil d'Etat et de se préparer à une confrontation avec les luttes des travailleurs, dont le haut niveau de mobilisation et d'audace est illustré par le type de lutte que nous venons de décrire. C'est ainsi qu'un coup d'Etat militaire vient d'avorter en Italie. En France, la violence que l'Etat a déployée à l'usine LIP de Besançon démontre une volonté nouvelle de la part de la bourgeoisie d'engager les forces de l'appareil d'Etat contre les travailleurs. En Grande-Bretagne, la police a reçu des armes (auparavant, le policiers n'étaient pas armés - NdT), des séances d'entraînement communes ont lieu entre la police et l'armée; le droit d'organiser des piquets de grève a été supprimé et les travailleurs de Shrewsbury ont été emprisonnés pour leur participation à un piquet de grève. L'es armées d'Europe se dotent d'un équipement technique qui ne puisse pas être paralysé par la grève (systèmes parallèles de radars, de télécommunications, etc.). L'apparition des occupations est intimement liée à ce processus. Celles-ci ne signifient pas seulement pour la bourgeoisie une insolence croissante des travailleurs et le non-respect de la propriété capitaliste, mais aussi le danger d'une saisie ou d'une expropriation de masse des usines par la base au cours d'une future grève générale. C'est pourquoi la bourgeoisie ne permet- tra pas aux occupations de s'étendre et tentera de les freiner par l'utilisation des forces de répression. Les occupations vont de plus en plus poser la question de l'auto-défense physique des travailleurs de la façon la plus directe. 8.- En ce qui concerne les travailleurs, la valeur des occupations a été démontrée de nombreuses fois. Elle permet aux travailleurs menacés de licenciements (et dont la seule grève ne signifie pas grand chose) de s'emparer de la propriété capitaliste et de l'utiliser comme monnaie d'échange dans leur lutte pour obtenir du travail. C'est souvent la seule monnaie d'échange dont ils disposent. Les occupations rendent difficile pour le patron de faire entrer des jaunes, et pour les liquidateurs de vendre le matériel. Une usine occupée peut être utilisée comme base à partir de laquelle on peut développer la lutte, ce qui permet de garder les travailleurs ensemble, de réaliser l'unité la plus grande et d'éviter une dispersion des forces, Les occupations réunissent des travailleurs qui ne se sont adressé que quelques mots durant toute leur vie de travail commune. La détermination des travailleurs s'en trouve accrue, et il est plus difficile pour le patronat de susciter des oppositions parmi eux. Les tâches quotidiennes d'une occupation (entretien des machines, organisation du ravitaillement, popularisation, auto-défense, comités de soutien) créent de nouvelles habitudes d'auto-organisation et de prises de décision parmi la base; ces nouvelles habitudes jouent également dans toutes les questions centrales de la lutte : comment l'organiser, quelles revendications mettre en avant, etc. Les travailleurs dépassent plus facilement les structures bureaucratiques du syndicat, tant au niveau de l'entreprise qu'au niveau national, et exigent d'être consultés et de participer aux négociations. Bref, la lutte dans son ensemble peut être menée avec une participation supérieure, une souplesse tactique plus grande, d'une façon qui rompt souvent avec la politique de collaboration de classe de la direction syndicale. Ce sont là également toutes les raisons pour lesquelles les occupations ont historiquement été utilisées pour des objectifs variés : voir par exemple la lutte contre le sabotage économique sous Allende; pour arrêter les jaunes en Mai 68; pour la défense des droits syndicaux aux USA dans les années 30, etc. Nous examinerons ces points généraux plus en détail ci-dessous. LES PROBLEMES DES LUTTES CONTRE

LES LICENCIEMENTS 1.- Des fermetures d'usines dans des entreprises qui ne sont pas en faillite. Quelques exemples. (a) Plesseys

En 1971, 200 ouvriers de l'usine Plesseys d'Alexandria en Ecosse occupent l'usine pour exiger qu'elle ne soit pas fermée. Plesseys avait acheté cette usine (c'était un ancien atelier de torpilles de la Marine Royale) pour vendre une partie de son outillage, d'une très grande valeur, et pour transférer le reste dans des usines du sud de l'Angleterre, en Afrique du Sud et au Portugal.

Si les 700 employés s'étaient ajoutés à la liste des sansemploi , le chômage dans la région aurait atteint les o/o. 40

Les travailleurs entourèrent l'usine de fil de fer barbelé, pour empêcher qu'on ne déménage les machines. Ils refusèrent l'entrée à un acheteur de ferraille en gros. En même temps, les travailleurs contactèrent les autres ouvriers de Plesseys dans tout le pays, qui s'engagèrent a ne pas travailler sur des machines transférées de l'usine d'Ecosse, Les chauffeurs de camions boycottèrent leur transport. Prévoyant une attaque de la police, 7000 travailleurs des Bourses du Travail de la région se déclarèrent prêts à participer à un piquet de masse. Cette combinaison de saisie du matériel, de boycott, d'auto-défense imposa une défaite à la direction de Plesseys au bout de 5 mois. Les travailleurs de Plesseys gagnèrent l'appui des autres travailleurs sur une base ferme, bien qu'élémentaire. Ils ont expliqué que tous les travailleurs des usines Plesseys seraient affaiblis si l'usine d'Alexandria fermait,et les sans-travail de la région pouvaient voir que leur propre situation empirait si les listes de chômage s'allongeaient. (b) La Triumph Meriden En 1973, Manganese Bronze, qui possédait déjà l'usine de motos Norton Villiers, acheta BSA-Triumph, créant ainsi la Norton Villiers Triumph. Bien qu'ayant reçu 4,8 millions de livres du gouvernement pour que Triumph continue, Manganese décida rapidement de fermer l'usine de Coventry, qui était le centre de l'activité et employait 1.750 personnes. Le patron expliquait que, dans les deux ans, seule une des motos Triumph - la Trident - pourrait concurrencer les motos japonaises sur le marché le plus important : les USA. II proposait de fermer l'usine de Coventry (Meriden) et de transférer la production de la Trident à l'usine de Small Heath à Birmingham. La vente de l'usine aurait fourni 18 millions de livres de capital supplémentaires. Les travailleurs ont envisagé le problème d'une autre façon que leurs camarades de Plesseys d'Alexandria. Les travailleurs de Meriden occupèrent l'usine et la gardèrent en "ôtage" *, ainsi que des motos, pour une valeur de 1,2 millions de livres. Mais ils ne demandèrent aucune aide des autres travailleurs. Ils ne demandérent même pas celle des travailleurs de Small Heath, sur la base des intérêts communs des travailleurs de l'entreprise. Au contraire, ils ont demandé à sortir du trust NVT, en expliquant que Triumph Meriden était quelque chose de spécial, de particulier, Ils demandèrent à acheter l'usine pour en faire leur propre coopérative ouvrière. Le responsable des shop stewards déclara : "Ils (les vieux travailleurs de l'entreprise) m'assurent que du temps où Triumph était indépendante, c'était une grande entreprise. Nous sommes sûrs que, une fois Triumph sortie de ce groupe, une fois qu'elle sera de nouveau sortie de ce groupe, une fois qu'elle sera de nouveau indépendante et qu'on ne pourra plus lui mettre des bâtons dans les roues, quand ces sacrés financiers ne pourront plus jongler avec, ce sera une entreprise très valable et elle pourra survivre. Les ouvriers de

Triumph travaillent plus dur que les autres, Nous le disons très clairement : - Si nous comptons sur nousmêmes, nous survivrons / -. Dans les autres usines, les travailleurs n'ont pas la même confiance dans leur produit, leur permettant de dire ce que nous disons de

Triumph. *

Les travailleurs de Triumph font l'erreur de penser que les capitalistes de Manganese Bronze ont négligé un marché rentable aux USA. En fait, ce sont les dirigeants qui ont négligé le fait que les capitalistes font rarement ce genre d'erreurs. En effet, rien ne permet de dire que le patron a tort quand il dit que l'industrie japonaise pourra éliminer les motos Triumph du marché américain d'ici deux ans. L'industrie japonaise est plus compétitive; il y a un meilleur rendement du travail pour un même investissement en capital. Et une coopérative, même dirigée par des ouvriers "efficaces" , devra nécessairement accroitre le taux d'exploitation à Meriden pour tenter de battre les concurrents japonais. Ce qui signifie : accélération des cadences, licenciements, un endettement envers les banques encore plus grand et, finalement, la fermeture. Il y eut également une grande hostilité des travailleurs de Small Heath, qui ont été laissés isolés par ceux de Meriden. Si ceux de Meriden avaient exigé que ce soit Manganese qui paie les frais du désastre dont les travailleurs n'étaient en rien responsables, mais qui était causé par l'anarchie du marché capitaliste, il y aurait peutêtre pu y avoir unité entre les travailleurs de Meriden et ceux de Small Heath. Les bénéfices des rationalisations doivent aller à l'ensemble des travailleurs - par exemple sous forme d'une diminution du temps de travail pour tous les ouvriers de NVT. Cette méthode peut être étendue à d'autres industries, et plus particulièrement les industries nationalisées, comme les charbonnages ou la sidérurgie. On voit encore mal comment se terminera le conflit à Meriden. Le nouveau gouvernement travailliste fera peut-être en sorte que la coopérative ouvrière soit créée. Ses intérêts sont de promouvoir des formes de participation des travailleurs - c'est-à-dire de faire en sorte que les travailleurs identifient leurs intérêts à ceux d'une entreprise particulière contre ceux de tous les concurrents et de-tous les autres travailleurs. Comme le notait un journal patronal : "L'affaire Meriden montre que la vente d'une usine excédentaire aux travailleurs concernés donne une dimension supplémentaire à la rationalisation industrielle" ("Investors Chronicle"). 2.- Si une entreprise en faillite ferme son usine. Quelques exemples. Si des travailleurs risquent de perdre leur travail parce que leur entreprise est en faillite, ils peuvent avec raison rejeter le choix de créer une coopérative ouvrière (peut-on raisonnablement acheter un chantier naval ou une usine de construction d'avions ? ), mais se trouver face à un employeur incapable de supporter les coûts. Le capitaliste individuel qui risque la faillite ou une rationalisation importante ne pourrait satisfaire les revendications de ses ouvriers que s'il réussit à rassembler un capital suffisant pour continuer à faire fonctionner l'entreprise. Mais il ne peut le faire que s'il peut rassembler du capital sur le marché libre des capitaux. Or les banques exigeront que les ouvriers acceptent l'accélération des cadences, des conditions de travail inférieures et un certain nombre de licenciements. Cependant l'Etat capitaliste n'est pas engagé par la nécessité de trouver des capitaux sur le marché libre du capital, et il ne considère pas non plus une entreprise particulière du point de vue de la seule logique économique de cette entreprise. C'est là le point de vue du capitalisme individuel. L'Etat capitaliste considère le problème politiquement, du point de vue des intérêts d'ensemble de la classe capitaliste. L'Etat a les moyens de sauver l'entreprise. Sa volonté de le faire dépend de toute une série de considérations politiques. Les deux luttes les plus importantes contre les licenciements en Europe ont toutes les deux entraîné une intervention de l'Etat : UCS (Chantiers navals de Clyde en Ecosse) et LIP. (a) UCS La lutte de l'UCS se termina par l'investissement, par le gouvernement travailliste, de 30 millions de livres dans les chantiers navals Govan, le consortium contrõlé par le gouvernement qui remplaça l'UCS en faillite. Cela était supérieur à ce que le gouvernement avait prévu de faire originellement lors de la liquidation de l'UCS en juin 1971. Le banquier Samuel Hill déclara au nom du gouvernement : "A notre avis, il n'est pas question de considérer les Chantiers Navals Govan comme une entreprise capable d'attirer les investissements. Notre décision de relancer ou non l'affaire doit donc partir d'autres considérants". Ces "autres considérants" étaient politiques. Examinons donc les problèmes politiques de cette lutte. Les ouvriers engagent souvent la lutte sans stratégie politique claire. Mais les dirigeants ouvriers de l'UCS en avaient une. Le comité des shop stewards (délégués d'atelier) des chantiers navals de l'UCS, qui emploient 8.500 travailleurs, était dirigé par le Parti Communiste dont la stratégie politique était claire en 1971. Et c'est de là que découle la forme inhabituelle de la lutte (le "work in") et la façon dont la lutte fut présentée au reste de la classe ouvrière. En 1971, le gouvernement Heath s'efforçait d'appliquer trois tactiques anti-ouvrières : l'ordre "non officiel" donné aux employeurs de ne pas accorder d'augmentations de salaires supérieures à 7 o/o; le vote de l'Industrial Relations Act (Loi des Relations Industrielles - Loi anti-grève), visant à lier les syndicats à l'Etat, et finalement un ferme refus de donner des fonds aux sociétés en faillite (la politique dite du "canard boiteux"), facilitant ainsi l'augmentation du chômage. En 1971, l'UCS était un "canard boiteux". En juin, le gouvernement annonça sa liquidation, déclarant la fermeture de 2 chantiers sur 5, le reste devant continuer à fonctionner sous la forme d'entreprises privées et avec une main-d'oeuvre réduite. Le PC comprit à juste titre le conflit de l'UCS comme un moyen d'attirer l'attention du mouvement ouvrier sur cette politique. Il vit la lutte comme un moyen de forcer le gouvernement à abandonner cette politique. Les travailleurs de l'UCS donnèrent le choix à la bourgeoisie : ou bien l'Etat capitaliste sauve les chantiers de la Clyde avec ses capitaux, ou bien le gouvernement conservateur serait discrédité et susceptible de perdre les élections à venir. Or le gouvernement conservateur constituait l'équipe la plus efficace pour attaquer la classe ouvrière. Comme le dit Jimmy Reid : "Que M. Heath sache que s'il ne satisfait pas nos revendications, cette explosion le submergera, lui et son gouvernement, et le balaiera du pouvoir". Mais comment discréditer le gouvernement conserva- teur ? Les dirigeants de l'UCS expliquèrent que le gouvernement fermait des chantiers navals rentables. *La construction navale n'est pas une industrie en déclin. Alors, la conclusion est évidente : pourquoi fermer ? La réponse est simple. La crise actuelle (chez UCS) a été créée de toutes pièces dans un complot prémédité par le Ministre chargé des chantiers navals, M. Nicolas Riddley". Ainsi les dirigeants ouvriers de l'UCS parlaient de la même façon que les travailleurs de chez Triumph. Ceuxci expliquaient que le marché capitaliste était fondamentalement sain, mais que la direction était formée d'imbéciles et que la seule réponse était l'autogestion par les travailleurs, Les travailleurs de l'UCS disaient que le marché pour les bateaux de construction britannique était sain, mais que le gouvernement était composé de "bouchers" et de "saboteurs". La réponse était donc qu'il fallait changer de gouvernement (pour un gouvernement travailliste menant une politique de "gauche" dans le cadre du capitalisme) et tout irait pour le mieux. Voilà pourquoi les travailleurs décidèrent le "work in" Le but était de démontrer que les ouvriers étaient raisonnables, disciplinés et travailleurs, et que le gouvernement était illogique. Si le gouvernement n'appréciait pas le "génie" des ouvriers de la construction navale, le "peuple britannique" lui, apprécierait. En clair, le "work in" signifiait que chaque fois que l'administrateur provisoire annonçait des licenciements (ce qu'il fit sur une période de plusieurs mois), les travailleurs gardaient les licenciés sur le chantier et les payaient normalement sur le fonds de solidarité de l'UCS. Pendant ce temps, les ouvriers travaillaient normalement sur les bateaux, les remettant à l'administrateur provisoire quand ils étaient terminés. Les shop stewards s'opposèrent même aux travailleurs qui, au cours de longues négociations, proposaient de saisir les navires terminés, disant que cette action permettrait au gouvernement de présenter les ouvriers comme des saboteurs, aux yeux de l'opinion publique. Ainsi, les ouvriers de l'UCS n'appliquèrent jamais aucune sanction économique. Il était évident pour tout le monde que, une fois les navires en contruction terminés, le "work in" s'effondrerait, faute de travail. Mais les shop stewards espéraient que le gouvernement serait isolé par l' "opinion publique" avant que cela n'arrive. Les shop stewards se trompaient. Le mouvement d'opinion contre Heath et son cabinet fut en effet énorme : deux grèves générales de 24 heures en Ecosse, de nombreuses manifestations massives à Glasgow, regroupant des travailleurs de toutes l'Ecosse, une solidarité financière avec l'UCS de la part de millions de syndicalistes et même de la part de certains secteurs de la presse ca42 pitaliste écossaise, des églises, des commerçants, des capitalistes locaux, etc. Pas un seul bureaucrate du Parti Travailliste ou des syndicats n'osa s'élever contre la lutte. Mais le gouvernement ne recula pas. Au contraire, il réussit à prendre l'offensive. Pour continuer le "work in" , il fallait du travail. Mais seul le gouvernement avait l'autorité de négocier des contrats pour les navires. Le gouvernement fut ainsi très heureux quand plusieurs clients retirèrent des commandes qu'ils avaient placées avant la liquidation (sans doute sur recommandation discrète du gouvernement). On posa un ultimatum aux shop stewards : ou vous acceptez une solution séparée pour chacun des chantiers et vous reconnaissez la nouvelle société Govan, ou bien nous refusons de renégocier les commandes, et votre "work in" s'effondrera. A partir de ce moment-là, les shop stewards firent des concessions : ils acceptèrent le rachat des chantiers séparément, un accord avec les syndicats interdisant les grèves non-officielles pendant une période de 4 ans, et instituant les arbitrages obligatoires et la promesse d'améliorer la productivité de 120 o/o (à Govan ). Le résultat final a été une réduction globale de 25 o/o du personnel. Si le Parti Communiste avait combattu le gouvernement conservateur en partant du fait qu'il agissait tout à fait logiquement, pour les intérêts du capitalisme, et que le vrai coupable était le système capitaliste, il aurait été moins anxieux de se rallier l'opinion publique bourgeoise grâce au "work in" et aurait adopté l'arme la plus efficace de l'occupation des chantiers. Mais le "work in" n'était-il pas un de ces "considérants" politiques embarrassants dont parlait le banquier Samuel Hill dans son rapport ? En fait, la décision surprenante du gouvernement d'insuffler des sommes énormes dans les constructions navales Govan en février 1972 était due à d'autres considérations politiques. Ce mois-là, la grève des mineurs dépassa la limite imposée par le gouvernement aux augmentations de salaire, l'humiliant profondément. Pour se sauver, le gouvernement passa de la "confrontation"' à la "conciliation" avec le Trade Union Congress (Confédération syndicale unique). Un des gestes, parmi tant d'autres, faits par le gouvernement pour établir des "relations amicales" avec le Trade Union Congress fut la subvention de 30 millions de livres accordées à Govan. Bien entendu, le conflit à rUCS approfondit le sentiment anti-conservateur et profita donc aux mineurs. Mais les travailleurs de l'UCS ne pouvaient pas savoir que les mineurs se mettraient en grève quand ils décidèrent leur forme de lutte. Les dirigeants ouvriers de l'UCS présentèrent la lutte comme une victoire. Mais puisque leur analyse expliquait que le gouvernement avait agi de façon illogique et que la construction navale sur les bords de la Clyde avait devant elle un avenir capitaliste tout en rose, le recul apparent du gouvernement a dû sembler à beaucoup de travailleurs comme une solution à leur problème. II n'était plus nécessaire de lutter. Par conséquent, les 4 clauses anti-grèves ne furent pas ressenties comme une défaite. Loin de là : l'UCS n'a pas été poussé à la faillite par les conservateurs (mis à part le fait que ceux-ci ont créé une crise de liquidités à court terme pour le consortium juste avant la liquidation). C'est la concurrence sur le marché capitaliste qui l'y a poussé. En effet, la construction navale britannique a vu son poids sur le marché mondial des navires décliner régulière- ment, et souffrait donc de surcapacité de production. Ce qui rendait la destruction de capital nécessaire. (b) LIP L'usine LIP se trouve à Besançon, au coeur de la région horlogère française. Elle employait 1.300 travailleurs. Des capitaux suisses possédaient 43 o/o de l'entreprise et finalement cherchèrent à réduire LIP en une simple filiale de montage pour l'industrie horlogère suisse. Dès le début, la lutte de LIP attira une solidarité énorme de la part de la classe ouvrière française. Pour les ouvriers de LIP, le démantèlement représentait une tentative de la classe dominante d'enlever aux travailleurs de l'entreprise certains des avantages acquis en 1968 (les ouvriers de LIP avaient acquis, par exemple, l'échelle mobile des salaires). La lutte de LIP rappelait à la classe ouvrière française, par les méthodes utilisées et la façon dont elle était présentée, l'esprit révolutionnaire de Mai 68. C'est aussi à la lumière de ces faits que le gouvernement et les bureaucrates syndicaux réagirent. Les travailleurs occupèrent l'usine en juin 1973. Depuis deux mois, ils soupçonnaient les patrons de préparer des licenciements et, le 12 juin, ils se virent menacer de la fermeture de l'usine, lors d'une réunion du Comité d'Entreprise. Ils étaient déjà préparés à la lutte. Une manifestation de 5.000 personnes contre les licenciements avait déja eu lieu le 24 mai, les ouvriers avaient ralenti les cadences dans toute l'usine. Les travailleurs envahirent la salle de réunion et séquestrèrent les patrons (ce qui rappelle déjà Mai 68). Lorsque la police vint secourir les patrons contre les ouvriers (qui s'étaient armés de barres de fer, etc.), les travailleurs s'emparèrent d'un certain nombre de montres comme garantie contre le non-paiement des salaires dûs. Ceci précéda l'action illégale, la production et la vente des montres, lancée par les LIP un peu plus tard afin de donner un impact national et de financer leur lutte. Le niveau des violences policières était déjà élevé. La police se déchaîna le lendemain dans les rues de Besançon. Les travailleurs comprirent qu'une solidarité nationale était nécessaire pour battre l'offensive de l'Etat capitaliste et infliger une défaite à la classe dominante autour de LIP. Ce sont les travailleurs qui ont organisé la production et la vente des montres. Ils ont déterminé leurs propres cadences et leurs heures de travail. A l'encontre des travailleurs de Triumph qui voulaient arriver à l'autogestion en rachetant Triumph (y compris la marque), les travailleurs de LIP entreprenaient une action totalement illé gale. Les montres, vendues dans la France entière, finançaient leur lutte, et les salaires furent payés aux ouvriers avec l'argent de cette vente, dans des conditions très strictes de sécurité pour empêcher toute intervention policière. Les travailleurs qualifièrent leur action non pas d' "autogestion" , mais d' "autodéfense" , afin d'expliciter le sens anticapitaliste de cette action. Les travailleurs ne vendaient pas les montres comme une entreprise capitaliste normale. Par exemple, en juillet, les ouvriers de LIP refusèrent une commande de 30.000 montres de la part d'un industriel koweitien dans ces termes : "Nous ne sommes pas des marchands de montres et notre but n'est pas de traiter avec un entrepreneur qui revendra nos montres avec bénéfice*.

La bourgeoisie comprit bien la signification du conflit. La Chambre de Commerce de Paris déclara : "LIP est le conflit social le plus gênant ... parce que la remise en marche de l'usine, après ce qui est essentiellement un vol des actionnaires, remet en cause les principes d'autorité, de propriété, de responsabilité, de respect des contrats envers les fournisseurs et les sous-traitants, qui sont à la base même de notre système économique et de notre droit commercial". Parfaitement exact ! Après la reprise de l'usine par les CRS, le 14 août, les travailleurs appelèrent à une marche sur Besançon, qui attira 100.000 personnes, malgré le sabotage des bureaucrates syndicaux. Mais cela n'était pas un simple acte de solidarité avec LIP. La marche était aussi organisée comme un acte de solidarité avec les travailleurs nordafricains luttant contre le racisme, avec les paysans luttant contre les expulsions de terres par l'armée, etc. Des travailleurs menacés de licenciement dans la France entière furent invités à tenir des stands pour expliquer leurs luttes, LIP était en train de devenir le centre d'un front de lutte national contre la politique patronale et en particulier contre les licenciements. C'était là en effet le meilleur moyen de défendre LIP, en modifiant le rapport de forces dans la lutte des classes dans son ensemble. La classe dominante tremblait de voir LIP préparer la voie à un nouveau Mai 68. Il y a d'autres aspects de cette lutte, à part la saisie illégale de la propriété patronale et la signification politique que les LIP lui ont donnée, qui pourraient montrer aux travailleurs des solutions à leurs propres problèmes. Il s'agit de la façon dont la lutte fut organisée, de la participation et de la responsabilité de tous les travailleurs de l'entreprise. Ceci avait été préparé par d'autres campagnes à LIP. En février 1970 par exemple, quand la direction tenta de réduire l'horaire de travail de 400 horlogers en leur supprimant 200 heures, cette lutte fut utilisée pour mettre en avant des revendications qui pouvaient entrainer tous les travailleurs de l'usine. En 1971, on demanda à chaque travailleur de l'entreprise de donner son avis sur les licenciements, en faisant des affiches qu'ils collaient sur leurs machines et défendaient contre la maîtrise. Après la grève de 1970, un comité de liaison des travailleurs fut créé, regroupant les travailleurs syndiqués et non syndiqués, afin de maintenir l'unité acquise. C'était là le précurseur du Comité d'Action qui joua un rôle dirigeant en 1973. En 1973, lors de la réunion cruciale du 12 juin, un des représentants syndicaux brancha un téléphone sur le haut-parleur, afin que tous les travailleurs au-dehors puissent entendre les négociations. C'est ainsi qu'a eu lieu la séquestration des membres de la direction, après qu'ils aient menacé de fermer l'usine. Plus tard, les négociations avec les représentants du gouvernement furent enregistrées et les travailleurs écoutaient ensuite les bandes. Evidemment, les nombreuses tâches qui découlaient de la remise en marche de la production et de l'occupation exigeaient un haut niveau d'auto-organisation. De nombreuses organisations furent créées : animation, RadioLip, pour préparer les bulletins d'information enregistrés sur cassettes, restaurant, une commission pour organiser les déplacements des représentants de LIP et la solidarité avec les autres luttes et avec les paysans, récep tion, etc. L'organe souverain pour prendre les décisions était l'assemblée générale, qui réunissait tout le personnel, les sections CGT et CFDT et le Comité d'Action. Il s'agissait en général d'une assemblée plénière suivie par des discussions en petits groupes, afin que chaque travailleur puisse vraiment s'exprimer. Dès le début, des meetings de masse eurent lieu tous les jours. Cependant, la lutte a souffert de l'absence de comité de grève élu, mandaté par les travailleurs pour exécuter les décisions de l'AG, et révocable par cette AG. Les travailleurs de LIP avaient placé le gouvernement devant le choix suivant : soit permettre à la mobilisation de s'étendre, soit arrêter la lutte en satisfaisant les revendications suivantes : pas de démantèlement, pas de licenciements, maintien des avantages acquis. Quelle solution aurait les répercussions les plus graves ? Pour échapper au dilemme, le gouvernement tenta de reprendre l'usine par la force. C'était une voie de sortie risquée, mais les travailleurs de LIP permirent à l'Etat d'intervenir avec succès, en ne préparant pas l'auto-défense de facon adéquate. Malgré les précédentes interventions policières, les travailleurs avaient annoncé leur désir d'éviter la violence. Ceci n'empêcha pas, bien entendu, l'occupation de l'usine par la police et ne prépara pas la classe ouvrière à l'affrontement physique avec les forces de l'ordre; même si cet affrontement n'avait pas empêché la police d'occuper l'usine, il aurait épuisé et démoralisé la police. La réaction face à l'occupation de l'usine par la police fut énorme. Des milliers de travailleurs dans toute la France se mirent en grève de solidarité et des manifestations eurent lieu en permanence pendant deux semaines devant LIP. La bureaucratie syndicale refusa d'apporter son soutien à ces grèves et de les étendres pour aider LIP. Le gouvernement comptait également sur cette faiblesse du camp ouvrier. La reprise de l'usine n'arrêta pas la lutte des LIP; la production des montres continua dans d'autres locaux. Mais elle porta effectivement un coup au moral des travailleurs, donna un avantage au gouvernement et accrut la pression des bureaucrates sur les travailleurs pour leur faire conclure un accord.

Dans les négociations, le but du gouvernement était de démanteler cette classe ouvrière extrêmement combative pour l'empêcher de jouer à nouveau un rôle dans la lutte de classes. Le scénario visait à démanteler l'usine en séparant les différents secteurs de production.

La proposition du gouvernement la plus proche d'un maintien de l'unité de l'usine vint au début septembre, quand il devint clair que l'occupation de Palente n'avait pas brisé la détermination des travailleurs. Mais même là, il restait déterminé à liquider le secteur de mécanique de précision où étaient concentrés la majorité des militants et délégués syndicaux. Lorsque les travailleurs de

LIP refusèrent cette offre (qui maintenait 200 licenciements), la CGT récusa le vote et commença à saboter ouvertement la lutte. Plus tard, en novembre, alors que les LIP étaient virtuellement abandonnés par les directions syndicales, le gouvernement sabota un plan de l'aile "libérale" du patronat (qui elle aussi s'irritait de la domination suisse sur l'industrie horlogère française) permettant de sauvegarder l'unité de LIP. C'est cette aile de la bourgeoisie qui arriva finalement à un accord avec les travailleurs, bien que les clauses que les travailleurs durent accepter reflétaient l'isolement dans lequel la lutte de LIP avait finalement été poussée (300 ouvriers devaient être réembauchés, 200 autres en septembre 74 si les syndicats "ne causaient pas d'ennuis" , et le restant mis en recyclage aux frais de l'Etat). Les dirigeants syndicaux, en particulier œux de la CGT, ne jugeaient pas les propositions gouvernementales d'un point de vue politique. Ils étaient prets à accepter le plan Giraud comme "ce qui pouvait être obtenu de mieux" même si cela signifiait que les meilleurs militants perdaient leur travail. Anxieuse de liquider les souvenirs de Mai 68, effrayée de l'influence de la lutte des LIP sur la lutte des classes en France, la CGT se mit à saboter ouvertement, dès la marche sur Besançon. Elle refusa d'appuyer le rejet du plan Giraud par les travailleurs, força des ouvriers à s'inscrire au chômage et stoppa l'action de solidarité. Sa responsabilité dans l'issue finale du conflit est très grande. CONCLUSION Les ouvriers de LIP ont rejeté la proposition gouvernementale de racheter l'usine et de créer une coopérative ouvrière : "Nous ne tomberons pas dans ce piège (...). Nous serions bientôt coincés dans les contradictions du système capitaliste et serions facilement étranglés sur le marché". Une autre déclaration de la CFDT affirmait : "Nous luttons contre le capitalisme, nous ne demandons pas à devenir des capitalistes" Toutes les luttes que nous avons examinées posent une même question : qu'est-ce qui crée les licenciements dans le système capitaliste ? Est-ce l'existence des patrons, le fait que chaque usine n'est pas régie démocratiqment par les travailleurs ? Les LIP affirmaient qu' une usine gérée par les travailleurs de façon permanente en système capitaliste n'échapperait pas aux contradictions de ce système, et que les travailleurs en souffriraient. Pourquoi ? Le capitalisme est basé sur ce qu'on appelle la production généralisée des marchandises, c'est-à-dire que la force de travail, les moyens de production, les produits peuvent être achetés et vendus sur le marché. Le fait même qu'il existe ce marché universel implique l'existence de nombreux producteurs qui produisent indépendamment les uns des autres. Il n'existe pas de plan d'ensemble. Les fluctuations inévitables des conditions du marché (coûts des matières premières, de la force de travail, de la demande des biens, du coût de l'argent pour acheter de nouvelles machines), signifient que les différents "capitalistes" , pour survivre, doivent stocker de la valeur, c'est-à-dire accumuler du capital. Pour l'accumuler efficacement, il ne faut pas rester immobile. Il faut étendre les marchés, réduire les coûts de production, éliminer les concurrents. Tôt ou tard les travailleurs des entreprises les plus faibles perdront leur emploi. Seule une production planifiée permettrait de progresser sans créer de surplus de main-d'oeuvre inutilisée. Mais cela implique qu'on en finisse avec le caractère privé de la production, cela signifie abolir la propriété privée et renverser la classe capitaliste qui a concentré toutes les richesses entre ses propres mains.

Qu'en est-il de la revendication de nationalisation des entreprises en faillite ? Est-ce là la réponse qu'il faut apporter aux licenciements ? Sans le renversement de l'Etat bourgeois, le rapport de forces donne à cette revendication une signification concrète particulière : la nationalisation par l'Etat bourgeois. Devant la peur d'une mobilisation explosive, ou devant l'incapacité de renverser un gouvernement qui prend des mesures partielles contre ses intérêts, la bourgeoisie peut accepter un certain nombre de nationalisations sous la pression des travailleurs. Mais, de même que pour les entreprises nationalisées volontairement par les capitalistes, cela ne veut pas dire que ces entreprises seront gérées par les travailleurs ! La classe capitaliste gère les industries nationalisées dans le cadre de la production de marchandises (concurrence pour la main-d'oeuvre, les marchés, les matières premières, etc.), et essaie donc de les rendre "rentables" et "auto-financées". . Elles sont aussi gérées directement selon des intérêts capitalistes privés (voir par exemple les subventions directes par le biais de tarifs préférentiels pour l'industrie - gaz, électricité, etc.). Une entreprise nationalisée fonctionne comme une entreprise capitaliste. Les problèmes des licenciements et de la rationalisation restent posés (voir par exemple les industries du charbon, de l'acier et les chemins de fer dans plusieurs pays d'Europe). Cependant, l'éventualité d'une victoire de l'Union de la Gauche en France, d'un tournant gauche du gouvernement travailliste en Grande-Bretagne, en plus de l'expérience récente du Chili, montrent que la lutte contre les licenciements aura lieu à l'avenir dans le cadre d'un débat nouveau au sein du mouvement ouvrier : comment exproprier la bourgeoisie et mettre en place une planification, alors qu'on est confronté à l'anarchie du marché capitaliste et aux efforts du capital d'en faire accepter la responsabilité et le prix aux travailleurs. Ceci peut créer une ambiguïté autour du mot d'ordre de nationalisation : "occupons les usines pour les confisquer à la bourgeoisie et pouramplifier la mobilisation pour renverser l'Etat bourgeois, afin que la nationalisation ait un sens pour les travailleurs, afin de régir l'industrie dans son ensemble par un plan". Les ouvriers de l'UCS étaient pour la nationalisation des chantiers navals, mais ils n'ont jamais lutté pour cela. Les travailleurs de LIP exigèrent des syndicats qu'ils mènent une campagne nationale pour la nationalisation de LIP sous contrôle ouvrier. On les ignora. Dans les conditions d'un gouvernement de gauche social-démocrate et d'une crise profonde du capitalisme, les capitalistes attaqueront plus directement les travailleurs en fermant les usines, allant jusqu'au sabotage délibéré. Telle est la leçon du Chili. Les travailleurs saisirent les entreprises en faillite et celles où les patrons sabotaient délibérément (et même certaines où ils ne le faisaient pas), en demandant que le gouvernement fournisse les capitaux pour les maintenir en marche. Les travailleurs, même à ce moment-là, n'abandonnèrent pas les usines aux délégués du gouvernement, ou alors ils les soumettaient à leur contrôle direct, refusant toute tentative d'imposer des licenciements, etc. Pour les travailleurs du Chili ces usines étaient des bases à partir desquelles étendre la lutte contre le sabotage organisé par la bourgeoisie, dénoncer les méfaits du capitalisme en abolissant le secret commercial, et autour desquelles créer les organes du pouvoir ouvrier, instruments de la révolution et de l'expropriation de tous les capitalistes. Est-ce là la prochaine étape des luttes contre les licenciements en Europe ?

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