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La revue › nouvelle série n° 18-19

Quelques rappels et les leçons essentielles de l'expérience italienne

Livio Maitan · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 18-19 · novembre-décembre 1974 · p. 14-19 · 4 340 mots

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1) Dans une période de crise sociale et politique d'ensemble où s'esquisse la perspective d'une situation révolutionnaire ou pré-révolutionnaire, le développement des luttes ouvrières non seulement exige un renforcemant et une revalorisation des instruments d'organisation et de mobilisation« hormaux •, mais il impose en même temps la formation d'organismes nouvenux. De telles tendances se sont inanifestées dans toutes les révolutions ou les crises révolutiennaires du dernier siècle, au-delà des spécificités, des variantes multiples, des tentatives de mystification opérées par les directions bureaucratiques droitières ou centristes.

Tout d'abord, dans des périodes critiques des couches nouvelles même trés larges de travailleurs sortent de leur passivité et se mobilisent activement. Le problème, donc, 14 se pose de l'organisation et de la direction aussi bien de ces contingents nouveaux que d'un mouvement global aux dimensions considérablement accrues et susceptibles d'acquérir une dynamique explosive. Les organisations syndicales doivent affronter cette réalité nouvelle. Dun côté, cela leur permet le plus souvent d'augmenter sensiblement le nombre de leurs adhérents; d'autre part cela crée les conditions aussi bien de tensions internes que des tensions avec ces secteurs radicalisés qui restent en dehors des organisations ou sont poussés à en violer la dialectique interne. Il va de soi que ces problèmes se posent d'une façon différente dans les pays où le taux de syndicalisation est élevé par rapport aux peys où oe taux est bas ou relativement bas L'est encore aujourd hui le cas de la France et de l'Italie).

Mais en tout cas, la nécessité existe d'utiliser des instruments ne s'identifiant pas avec les structures syndicales normales, de créer ou de revaloriser des organismes capables d'exprimer plus rapidement et directement la volonté combattive des masses, de vérifier les instruments de lutte de la classe ouvrière constamment au cours d'une lutte l'état d'esprit de tous ceux qui y sont engagés, de soumettre démocratiquement à la base les décisions à prendre et le bilan des résultats acquis.

• o ncretement, les organismes syndicaux doivent changer radicalement leur mode de fonctionnement élections internes fréquentes, révocabilité des élus à tout moment, convocation des assemblées avant de commencer une lutte, pendant son déroulement et à sa conclusion) et se donner une organisation plus articulée. Ainsi surgissent ou se développent les sections syndicales d'entreprise et se multiplient les comités de grève, élus par les assemblées et chargés de la direction de la lutte à la place ou à côté des instances syndicales stables.

En même temps, la mobilisation active de couches nouvelles implique la formulation des revendications jusqu'alors ignorées ou reléguées au deuxième plan. La poussée est, en général, vers une homogénéisation plus grande de la classe ouvrière et des travailleurs, le dépassement de cristallisations traditionnelles, donc la définition de plateformes convergentes et d'objectifs égalitaires.

Tout cela ne peut que déboucher sur des revendications plus proprement politiques et des luttes potentiellement anti-capitalistes. Dans la mesure où des succès importants sont arrachés, le rapport de forces évoiye favorablement pour les masses, s'esquisse une situation de dualité de pouvoirs, il devient impossible de piétiner sur place ou de se limiter à accroftre quantitativement ce qui a été acquis : il faut se poser la question d'une alternative politique globale, du saut qualitatif révolutionnaire. Même dans des étapes plus particulièrement défensives - dans le cadre d'une crise politique et sociale du système - si on ne veut pas être condamné à un travail de Sysiphe c'est sur le terrain des réformes structurelles qu'il faut se placer, à savoir, en dernière analyse, sur le terrain d'une lutte pour le pouvoir.

2) Une telle dynamique exige l'intervention du parti révolutionnaire, qui, lui, seul est en condition d'élaborer une stratégie de revendications de transition - dont le contrôle ouvrier est l'axe central - et d'exprimer une direction politique alternative. Plus que dans n'importe quelle autre période, le parti devra opérer comme un protagoniste en s'engageant même dans des luttes qui se placent au commencement sur le terrain économique syndical.

Au fur et à mesure que les luttes débouchent sur le terrain plus proprement politique avec une dynamique anti-capitaliste, la mobilisation révolutionnaire des masses ne pourra plus être assurée uniquement par les syndicats ou des organismes liés à des luttes spécifiques. La classe ouvrière a besoin d'organismes de démocratie prolétarienne qui expriment sa force sociale et son poids politique en général, en d'autres termes, d'organismes embryonnaires de dualité de pouvoir. Ce sont de tels organismes qui exercent en pratique le contrôle ouvrier sous ses différentes formes, qui mobilisent politiquement les ouvriers pour toute une période, qui rendent possible une confrontation constante entre toutes les tendances et organisations du mouvement ouvrier et la vérification dans l'action de la validité de leurs conceptions et perspectives. Basés essentiellement sur les entreprises, ils doivent en même temps, se structurer de façon à mobiliser et organiser tous les travailleurs et toutes les couches exploitées aussi bien des villes que des campagnes.

3) Les révolutionnaires doivent mener une bataille systématique et intransigeante pour l'hégémonie contre les directions bureaucratiques opportunistes et centristes. Ils doivent intervenir aux différents niveaux : comme militants des syndicats où ils s'organisent en tendance anti-bureaucratique et classiste, comme promoteurs de comités de grève, ou d'autres instruments analogues, Liés au mouvement de masse, comme militants qui luttent d'une façon organisée dans les conseils ouvriers, comme membres des cellules d'entreprises de l'organisation révolutionnaire qui développent une action de propagande et d'agitation politique d'ensemble.

L'expérience démontre que dans toute période de crise sociale et politique, les militants et les cadres se multiplient au feu des luttes. Mais on ne saurait faire aucune concession au spontanéisme.Si l'organisation n'entre pas dans la phase critique avec une accumulation préalable de cadres ouvriers reconnus comme cadres organisateurs de classe, une orientation correcte ne sera pas par elle-même suffisante pour renverser le rapport de force dans le mouvement de masse.

Doù l'Importance capitale des périodes d'incubation et de préparation, et plus perticulièrement des périodes où les équilibres sont déjà brisés, où les ouvriers commencent à vivre des expériences de lutte nouvelles,

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SONO avant qu'il existe encore une crise révolutionnaire ou pré-révolutionnaire. Une compréhension claire de la dynamique de la situation, des tendances qui se développent, de la dialectique des revendications partielles et des revendications de transition, de la dialectique des instruments d'organisation et de mobilisation de la classe ouvrière et d'intervention des révolutionnaires est une condition sine qua non pour exploiter à font toutes les possibilités de l'étape de préparation et des premières phases d'une montée ou d'une crise révolutionnaire.

4) Dans la période ouverte par les évènements de 1968, l'expérience de la classe ouvrière et de l'avant-garde italienne est sans doute la plus significative. En France, s'est produite en mai une explosion concentrée, que l'Italie n'a pas connu, dans les mois cruciaux de 1969 non plus. En Grande Bretagne la classe ouvrière s'est engagée pendant des années dans des conflits presqu'interrompus et elle a vécu des épreuves de forces extraordinaires comme les grèves des mineurs en 1972 et en 1974. Mais en Italie, la crise a été plus prolongée, plus profonde, avec un déséquilibre plus grand du système dans son ensemble, une mobilisation plus puissante des masses, une maturation politique plus importante du prolétariat et l'émergence d'avant-gardes plus larges. C'est pourquoi l'expérience italienne a une trés grande valeur pour tout le mouvement ouvrier de l'Europe capitaliste.

A la veille de la montée de 1968, la situation du mouvement ouvrier au niveau des structures organisationnelles peut être synthétisée comme suit :

a) les syndicats n'organisent qu'une partie limitée de la classe ouvrière, même s'ils ont une influence majoritaire. Cela vaut aussi pour les entreprises économiquement et politiquement décisives. La direction syndicale subsiste (dans quelques cas importants, à côté des 3 centrales, il y a des syndicats-maison) mais, lors de grandes luttes revendicatives, l'unité d'action est largement appliquée.

b) les instances syndicales d'entreprise soit n'existent pas soit elles n'ont que des fonctions bureaucratiques formelles.

c) les commissions internes, dont le renouvellement périodique sert surtout à mesurer l'évolution du rapport de forces entre les différentes centrales, sont devenues des organismes de type parlementaire, routinier, de plus en plus détachés de leur bese. Bien qu'élues par tous les ouvriers, elles sont, en fait, des instruments des organisations syndicales.

d) le PCI est le seul parti présent dans les entreprises les plus importantes de PSI est beaucoup moins organisé), mais ces cellules sont constamment en perte de vitesse et n'ont aucune vie politique réelle. Dans le meilleur des cas, elles ne font que transmettre administrativement la propagande générale du parti sans une intervention dans les luttes dont la gestion est entièrement déléguée aux instances syndicales même lorsqu'il s'agit de luttes au contenu politique).

Dans sa première étape, le mouvement est caractérisé 16

MILANO WORAL Г REPE ГКЕ SONO per deux tendances. Lun oté, les osmeries synaicales misent sur des batailles d'une portée générale, dont le but est d'améliorer la condition des couches les plus déshéritées utte pour les retraites, etc...) et d'éliminer des déséquilibres désormais anachroniques qui pèsent sur les travailleurs de certaines régions du peys futte pour l'élimination des zones salariales différenciées). Dautre part, à partir du printemps 68, des conflits graves et parfois prolongés commencent à éclater au niveau des estreprises (Fiat, Pirelli, Faime, etc), où les syndicats sont souvent pris à contre-pied, jusqu'a perdre l'initiative et, plus épisodiquement, le contrôle. C'est au cours de ces luttes qu'émergent les revendications dites nouvelles, à dynamique égalitaire, dont le but est de réduire, si non de supprimer, les différences entre couches et catégories ouvrières dans l'entreprise, en mettant en question le système d'organisation du travail lui-même le mot d'ordre central devient augmentations égales pour tous).

Ainsi s'esquisse un phénomène typique de 1969 lau moins jusqu'à l'automne). Les syndicats élargissent leur influence, commencent à enregistrer un afflux de nouveaux membres, réalisent une unité d'action de plus en plus systématique en allant jusqu'à projeter leur unification organisationnelle, acquièrent un poids spécifique croissant dans la lutte politique en jouant, en pratique, le rôle d'un parti d'opposition, le seul capable à l'époque de mobiliser des larges masses. Mais en même temps, surtout dans des épicentres décisifs (dont Fiat, Pirelli, Petrolchimico de Venise, etc) des noyaux et des couches d'ouvriers tendent à échapper au contrôle des appareils, à enfreindre le cadre de leur stratégie, à rejeter leurs méthodes, à exprimer des revendications que les bureaucrates refusent (es revendications égalitaires en premier lieu), à rechercher des instruments de lutte nouveaux, au-delà des structures syndicales traditionnelles.

La période la plus féconde dans ce sens est la période allant du printemps 68 au commencement de l'été 1969. C'est la période de luttes que nous avons déja mentionnées, où surgissent les comités de base, où se produit une puissante pression d'en bas et où les groupes d'extrême-gauche exercent une influence idéologique croissante, où finalement, il y a l'éclosion des délégués et des conseils de délégués.

5) Sur les comités de base ont circulé pas mai d'idées fausses et de mythes. En pratique, il s'agit de conités créés à l'initiative d'ouvriers adhérents ou pes aux syndicats, le plus souvent jeunes, sans une expérience de lutte précédente, parfois avec la participation de militants plus expérimentés, provenant des organisations traditionnelles et reconnus comme cadres organisateurs. Les groupes d'extrême-gauche sont en liaison avec ces comités, les aident par la mobilisation de noyaux d'étudiants combattifs, y exercent une influence idéologique, opèrent comme une caisse de résonance qui facilite la circulation des informations et des interprétations des expériences.

Pour éviter toute confusion ou tout malentendu, il faut se rendre compte que les comités de base s'efforcent

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SONO d'accomplir des fonctions différentes, souvent mélangées sans la compréhension claire de leur rôle effectif de la part de ceux qui en avaient pris l'intiative. En pratique, dans la plupart des cas, aux yeux des promoteurs et encore plus de ceux qui les suivaient, les comités n'apparaissaient pas comme étant antagoniques par rapport aux organisations syndicales en tant que telles, mais plutôt comme opposés aux groupes dirigeants bureaucratisés, surtout au niveau local; ils étaient une combinaison de comités de lutte ou de grève, accomplissant des tâches que les instancese hormeles » ne sont plus en condition d'accomplir, et d'instruments de pression sur les directions officielles. Ils exprimaient aussi bien l'esprit combattif des ouvriers qui rompaient avec les orientations et les méthodes traditionnelles dans le cadre des luttes d'entreprise ou de secteur, que la pression des couches non-organisées, repoussées par la sclérose bureaucratique des appareils (encore faut-il préciser que nombre de ces militants vont entrer dans les syndicats par la suite, notamment à partir d'automne 1969).

Une précision : dans certains cas, les comités de base prenaient l'initiative de déclencher une lutte, plus fréquemment de choisir telle ou telle autre méthode au cours d'une lutte déjà engagée (c'est dans cette période que s'imposent des méthodes comme le blocage des marchandises, le ralentissement organisé des cadences jes cortèges internes, etc). Dans d'autres cas, les comités utilisaient les assemblées convoquées par les syndicats pour défendre leurs orientations ou imposer leurs Intiatives.

Voilà ce que fut le rôle essentiel des comités de base et les formes où ce rôle fut joué. Assez souvent, ces comités on eu tendance à se maintenir au-delà des grèves ou mobilisations spécifiques, mais aussi à opérer commes des organismes en fait politiques, s'engageant dans des actions extra-syndicales et où parfois, se confrontaent des courants ou des orientations différentes. Finalement, il y a eu des variantes sectaires (qui ont caractérisé à l'époque certains CUB par exemple, sous l'influence d'Avanguardia Operaia) : lorsqu'une certaine homogénéité politique était atteinte, le groupe qui jouissait d'une hégémonie relative, avait tendance à transformer en fait, lescomités en des cellules de son organisation dans l'entreprise. Le plus souvent, de telles tentatives ont abouti à la désorganisation si non à la destruction pure et simple des comités. 6) Un stade crucial est atteint dans les mois qui précèdent la lutte des métallos qui s'ouvre en septembre 1969. Des luttes d'entreprise et des luttes sectorieHes ne cessent d'éclater et les mois de juin et juillet sont caractérisés notamment par des luttes dures chez Fiat a Turin. Les syndicats n'ont pas encore fixé leur stratégie, la pression d'en-bas monte, les appareils sont souvent débordés, les groupes d'extrême-gauche se font l'écho des revendications auxquelles les ouvriers sont plus sensibles bugmentations égales pour tous, 40 h etc...) et à ce moment ils jouent effectivement un rôle d'expression des exigences du mouvement dans son ensemble et de stimulant.politique et idéologique. C'est dans ce contexte que chez Fiat-Mirabri commencent à

MILANO SORAL ГКС ONO S apparaftre les délégués ouvriers, élus par des secteurs homogènes, indépendamment de l'affiliation politique et syndicale, et révocables à tout moment. C'était une initiative qui rompait avec la pratique routinière des organisations syndicales x'était l'aboutissement d'un mouvement spontané à dynamique anticapitaliste et antibureaucratique. C'était une tentative de traduire concrètement le nouveau rapport de forces dans l'entreprise et de mobiliser la classe ouvrière même au-delà des objectifs économiques. Dans ses détachements les plus mûrs et les plus combattifs, la classe ouvrière prenait conscience de son rôle commençait à se présenter comme une direction alternative. Embryonnairement, les délégués et les conseils de délégués representaient un élément de dualité de pouvoir, méme si ce n'était que dans le cadre de l'entreprise. En fait, dans les expériences les plus avancées c'est surtout par le truchement des délégués et des conseils que furent imposées en 1969 et dans les années suivantes des formes partielles de contrôle ouvrier (sur les cadences, les effectifs, les conditions de travail et....).

7) La difficulté fondamentale à laquelle devaient faire face les nouvelles avant-gardes ouvrières était le passage de l'intervention au niveau des entreprises et des luttes sectorielles à une intervention dans une lutte généralisée d'ampleur nationale. En même temps le problème se posait de développer les potentialités politiques des conseils de délégués et de s'efforcer de construire, en partant des conseils, un système d'organismes embryonnaires de dualité de pouvoirs non limités aux entreprises.

Le rapport de force était incontestablement défavorable, l'accumulation primitive ayant été trop limitée dans la période précédente. Mais l'issue négative a été énormément facilitée par les fautes de l'extrême-gauche allant de pair avec une conduite trés habile des directions bureaucratiques.

Les groupes d'extrême-gauche ne comprenaient pas limportance capitale des délégués et des conseils, er allant jusqu'à s'y opposer. Cela découlait tout d'abor des conceptions spontanéistes dominantes à l'époque: Lotta Continua, qui se forma justement dans ces mois, lançait le slogan : « Nous sommes tous des délégués », et les autres étaient plus ou moins sur la même longueur d'onde (les GCR, section italienne de la Ql. combattaient ces tendances, mais sortant d'une trés grave crise, ils n'étaient pes en condition d'imposer leurs conceptions dans les milieux d'avant-garde non plus). Même ceux qui acceptaient finalement de s'intégrer dans les conseils, s'opposaient à leur structuration organisationnelle, à leur coordination effective au niveau de l'entreprise hotamment des grandes entreprises Dans ces condicens ilea omme Fiat) et de la ville évidemment impossibl d'opérer toute transcroissance des organes, embryonnaires de dualité de pouvoirs à l'entreprise à des organes analogues représentant une alternative politique d'ensemble : ici réside, en dernière analyse, la limite fondamentale de l'expérience italienne des cinq dernières

MILANO ГКС ONOS années, pourtant si significative et si riche de leçons pour les révolutionnaires. De son côté, la bureaucratie syndicale opère à temps un tournant. Après les avoir combattu avec acharnement, elle accepte pour l'essentiel les revendications de la base et propagées par les groupes d'extrême-gauche. En même temps, elle décide de s'engager dans le mouvement des délégués dans le but de le canaliser et de le discipliner. Elle prend même l'initiative de généraliser la formation des délégués et des conseils. C'est pourquoi déjà en 1969 il y a au moins trois types de délégués : ceux qui sont nés du mouvement et qui expriment au mieux sa combativité et ses potentialités, ceux qui sont désignés à la suite d'accords entre les syndicats et le patron et qui ont le plus souvent la tâche de vérifier l'application des accords; ceux qui naissent par l'initiative systématique des organisations syndicales. Si du point de vue de la dynamique politique, ce sont les délégués de la première catégorie qui jouent le rôle le plus important ils existent, répétons-le, dans des entreprises décisives), du point de vue numérique c'est la dernière catégorie qui prévaut de loin.

Ce qui est encore plus important : les bureaucrates exploitent la fluidité organisationnelle des conseils même où le rapport de forces leur est moins favorable (c'est le cas de Fiat-Mirafiori). En l'absence d'organes exécutifs ou de structures de coordination stables, ce sont eux qui prennent l'initiative de la convocation des réunions générales des conseils, imposant la plupart du temps leur ordre du jour, leur méthode de discussion, etc. Ainsi les spontanéistes réalisent exactement, le contraire de ce qu'ils veulent : par peur d'une bureaucratisation qui les hante, ils s'opposent à toute structuration des conseils et en pratique ils ouvrent les grandes portes aux bureaucrates réels..

Ainsi commence une guerre tantot ouverte, tantot sourde dont l'enjeu est la nature même des conseils. Pour les révolutionnaires, les conseils doivent jouer le rôle d'instruments de lutte et d'organisation de la classe ouvrière en tant que force sociale anti-capitaliste dans la perspective d'une lutte non seulement économique, mais aussi et surtout politique, d'organes d'application du contrôle ouvrier, en dernière analyse d'organismes d'une dualité de pouvoir. Pour les bureaucrates ils doivent être intégrés dans les structures syndicales, en devenant les instances syndicales de base unifiées. La même logique s'applique, toute proportion gardée, aux conseils de zone, dont la tâche serait de coordonner les conseils d'un quartier ou d'une ville et de permettre une

La même logique s'applique, toute proportion gardée, aux conseils de zone, dont la tâche serait de coordonner les conseils d'un quartier ou d'une ville et de permettre une liaison avec d'autres couches de travailleurs et de la population exploitée. Tandis que les révolutionnaires conçoivent ces organismes dans une optique • soviétique ›, répétons-le, de dualité de pouvoir; pour les bureaucrates il s'agit de créer des structures horizontales des syndicats.

Après les polémiques de 1970 et à la suite de la prédominance des conceptions des dirigeants des syndicats, au long des luttes allant d'automne 1972 au printemps 1974 (vec une e trêve » de quelques mois), 18

MILANO AVORAL ГАС SONO s'est précisée la situation suivante :

Les délégués et les conseils sont fondamentalement intégrés dans les structures syndicales et ils ne iouissent d'aucune autonomie réelle. Ils n'ont pas l'initiative des luttes d'envergure, ils ne sont pas des organismes de direction des luttes. Ils sont des canaux de consultation de la base avant, pendant et après la lutte. Mais ce sont en dernière analyse, les bureaucrates qui mènent le jeu, ayant recours, au besoin, aux méthodes d'étouftement de la discussion, de manipulation, de truquage les plus * classiques ». Les assemblées nationales des conseils sont en réalité des assemblées trés contrôlées, où les bureaucrates s'assurent au départ une participation largement majoritaire.

Il serait toutefois erroné d'en conclure que les conseils sont complètement sclérosés et ne constituent plus un terrain d'intervention fondamental pour les révolutionnaires. Il est vrai qu'ils sont devenus des instances des syndicats: mais cela a impliqué un renouveau considérable des structures de base, l'afflux de militants d'avant-garde doués d'une conscience critique, l'introduction d'une dialectique interne assez vivante. Il est vrai que les décisions fondamentales appartiennent aux bureaucrates, mais cela n'empêche pas que les conseils - même disciplinés — exercent une pression d'en bas souvent trés forte, de façon a conditionner la conduite des bureaucrates eux-mêmes, à empêcher des compromis trop graves, à imposer des méthodes de lutte trés rigoureuses. Cela n'empêche pas non plus que dans le cas de conflits partiels, d'atelier ou d'entreprise, les délégués puissent prendre effectivement l'initiative en acculant les dirigeants au pied du mur. Finalement, dans certains cas, les renouvellements des conseils ont porté à l'élimination des éléments qui avaient le plus cédé à la bureaucratie et à leur remplacement par des militants plus combattifs et plus critiques.

Il reste à indiquer que les groupes d'extrême-gauche qui par aberration spontanéiste et par sectarisme, en 1969, étaient contre une action dans les syndicats, et n'acceptaient pas non plus les conseils ont fait - notamment m partir de l'été 1972 - un tournant à 180 degrés. Non seulement ils sont pour un travail dans les syndicats et dans les conseils, mais ils adoptent une attitude carrément suiviste : ils couvrent les manoeuvres de la soi-disante gauche syndicale - en réalité un courant centriste - notamment dans la fédération des métallos, ils n'expriment pas de plateforme alternative à celles des bureaucraties, ils se limitent à des critiques partielles ne visant pas les axes centraux ni la stratégie sous-jacente, ils n'hésitent pas à s'unir aux tri de victoire » cachant la précarité et l'exiguité des résultats atteints par des luttes trés longues et trés dures.

HI.

8) L'expérience italienne nous permet de tirer sommairement, les trois conclusions suivantes, qui vont dans le même sens des leçons que le mouvement ouvrier communiste avait tiré d'autres expériences de crises révolutionnaires ou pré-révolutionnaires du passé :

1.- la mobilisation des masses dans une étape de montée ne peut s'exprimer par les instruments et les organismes • hormaux ». Elle exige aussi bien une revitalisation des organisations syndicales existantes que l'émergence d'organismes de démocratie prolétarienne nouveaux, capables de mobiliser la classe ouvrière dans son ensemble dans u ne dynamique anti-capitaliste et anti-bureaucratique débouchant sur une dualité de pouvoirs. Toute forme partielle ou embryonnaire peut jouer un rôle positif dans la phase de préparation et au commencement des mobilisations, mais elle devra être vite dépassée par la naissance d'organismes de démocratie prolétarienne véritables lélus par les masses, révocables, etc...) et par une structuration organisationnelle solide à tous les niveaux : faute de quoi l'enlisement et l'épuisement sont inévitables. Les délégués ouvriers, les conseils des délégués, etc, ne représentent pas non plus une garantie absolue. Leur existence et leur vitalité sont strictement liées à une situation de crise sociale et politique aigue, voire révolutionnaire et pré-révolutionnaire. Même dans ce cadre tout dépend de l'orientation que leur donnera l'avant-garde révolutionnaire, du succès de leur généralisation et leur structuration organisationnelle globale. Toute concession au spontanéisme ne peut qu'ouvrir le chemin vers la défaite.

2.- la dynamique d'une montée impétueuse des masses, quelque soit le point de départ, déhouche nécessairement sur le terrain politique, et exige une alternative politique globale. Cette alternative ne peut pas surgir du mouvement lui-même, ni croftre spontanément des organismes de démocratie prolétarienne qui, eux-mêmes, ont besoin d'une telle perspective sous peine de l' de s'enliser et de se replier. Ce n'est que le parti révolutionnaire qui peut représenter l'alternative, exprimer la nouvelle direction politique. Si le parti révolutionnaire n'existe pas ou s'il ne réussit pas à faire évoluer à temps le rapport de forces en sa faveur, en fait c'est la perspective des organisations réformistes qui s'imposent avec toutes les conséquences inévitables de blocages et de stérilisation de la dynamique anti-capitaliste du mouvement (ce qui est arrivé er Italie à partir de la fin de 1969).

3. - Dès qu'il a dépassé un certain seuil d'accumulation de forces, le parti révolutionnaire peut jouer son rôle à condition d'intervenir à tous les niveaux du mouvement de masses et de ses structures; dans les syndicats, dans les organismes de démocratie prolétarienne, dans les mobilisations plus proprement politiques. Il doit avoir ses propres structures dans l'entreprise et il doit combiner systématiquement l'intervention de ses militants dans le mouvement tel qu'il se développe et l'intervention politique globale comme organisation révolutionnaire.

(1) L'attitude des groupes était déterminée même par un réflexe sectaire ; ils voulaient défendre « leurs › comités de base ou CUB et sentaient qu'une généralisation du mouvement des conseils les auraient inévitablement balayé. Note bibliographique Les résolutions des congrès de la section italienne de 1969 1970, 72 et 73 ; Editions Pellegrini, les conseils de délégués après la grève en Italie (Q.l. juillet 1970) ; A. Moscato, les luttes ouvrières en Europe (Q.I., mai 71) ; L. Maitan, Verifica del leninismo in Italia (1972) (traduit en français mais non publié).

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