NON A LA COLLABORATION DE CLASSE ! LE POUVOIR AUX OUVRIERS ET TRAVAILLEURS ! 1). Le coup militaire qui, le 25 avril, a renversé le gouvernement fasciste de Marcello Caetano et le puissant mouvement de masse qui l'a immédiatement suivi, ont irréversiblement ouvert une nouvelle période dans la lutte de classes au Portugal. 2). La profondeur de la crise sociale politique au Portugal était déjà visible au cours des derniers mois, soit dans l'inefficacité croissante de l'appareil de domination politique de la bourgeoisie — en particulier l'inefficacité de l'appareil militaire d'agression impérialiste dans les colonies, soit dans l'essor spectaculaire des luttes ouvrières dans tout le pays qui révèle la croissante maturation de la combativité du prolétariat dans ses formes de lutte et d'organisation.(...)
En même temps qu'on assistait à la plus grande vague de combativité ouvrière dès 1962, avec des tendances croissantes à l'unification et généralisation des luttes, ainsi qu'ả l'utilisation de nouvelles méthodes (grève avec occupation et autodéfense, élection de comités de grève, par ex.) se renforçait la lutte anti-colonialiste et anti-militariste dans la base de l'armée, tandis que dans le mouvement étudiant ces axes de lutte se combinérent vers le combat contre la rentabilisation capitaliste de l'enseignement et la militarisation de l'école, et pour le soutien aux luttes de la classe ouvrière.
En particulier, la résistance croissante aux méthodes avec lesquelles le gouvernement de Marcelo Caetano conduisait la politique coloniale, et aussi à d'autres secteurs de l'appareil politique et idéologique de la bourgeoisie - comme dans le cas des « libéraux » et des membres de la « SEDES » (Société d'Etude du Développement Economique et Social - technocrates) ainsi que d'un secteur important de la hiérarchie de lEglise catholique. de l'Eglise catholique
3. , dans ce contexte de détérioration du rapport de forces de la bourgeoisie par rapport au prolétariat, a lieu la plus grande crise de direction politique de la bourgeoisie portugaise sous le fascisme. Les rythmes exigés dans la reconversion économique par les délais d'intégration à l'Europe capitaliste et la nécessité de dévier une proportion importante des capitaux pour financer une guerre coloniale sans solution en vue, exaspèrent les secteurs les plus dynamiques du capital financier, d'autant plus que la situation de guerre - et l'arsenal idéologique pour sa couverture — renforce le poids politique au sein de l'appareil d'Etat représentants secteurs plus rigidement « intégrationnistes » ou tournés la consolidation d'un bloc sousimpérialiste d'hégémonie blanche en Afrique Australe, avec la participation financière, militaire et idéologique du Brésil. (...) La marginalisation des éléments « libérauxdéveloppementistes » de l'appareil d'Etat, qui expriment les intérêts tactiques des secteurs plus dynamiques du capital financier pour la création de conditions politiques et matérielles favorables au maintien d'une marge de manceuvre dans le cadre de l'intégration européenne, était cependant une condition pour la formulation d'une solution - politique alternative pour la bourgeoisie portugaise, et impliquant dans cette mesure leur institutionnalisation contrôlée comme courant d'opinion « indépendant » de l'appareil d'Etat (cf. Så Carneiro, le périodique « Expresso » la SEDES, etc)...
4. Cependant, la dynamique de la radicalisation des luttes ouvrières et d'autres couches de travailleurs - dont quelques-unes, comme la grève générale de Maranha Grande, étaient annonciatrices de combats généralisés — menaçait d'introduire dans le champ de la lutte de classes au Portugal des composantes susceptibles de produire des clivages décisifs qui en même temps qu'ils menaient à la dévalorisation pratique de toute ligne de collaboration de classe dans le : terrain économique ou politique, ne laissaient à la bourgeoisie aucune possibilité de manifestation d'une alternative politique capitaliste. (...)
5. Cependant, la fin du monolithisme politique au sein de la bourgeoisie monopoliste ne pouvait qu'affecter la cohésion idéologique des appareils (comme l'armée) spécialement voués la perpétuation de la domination capitaliste, particulièrement quand ses agents ne reçoivent pas une rétribution matérielle acceptable.
Le « Mouvement des capitaines » commence ainsi sous le signe de revendications sur les honoraires et sur l'organisation militaire, ayant pour but de conserver la supériorité matérielle et hiérarchique des officiers professionnels dans une armée de plus en plus envahie par les officiers « miliciens » (civils appelés). Cependant, la virginité politique du « Mouvement », les péripéties de sa confrontation avec l'appareil répressif d'Etat, la clandestinité à laquelle il a été forcé, ainsi que le soutien qu'il a été obligé de chercher chez les miliciens venant de luttes étudiantes, ont eu pour résultat que sa « politisation » se fasse dans un sens principalement anti-fasciste et débouchant sur la conscience de la nécessité de mettre fin à la guerre coloniale, comme condition pour la « dignification » professionnelle des Forces armées et de la nation elle-même, dans l'opinion internationale. Le «Mouvement des capitaines » se préparait pour devenir tôt ou tard le bras armé du secteur plus dynamique du capital financier.
6. L'identification étroite de l'appareil militaire-fasciste avec les structures de l'Etat capitaliste apparaissait, dans le contexte décrit ci-dessus, comme un facteur trop décisif et tendanciellement chargé de risques pour la domination de classe de la bourgeoisie portugaise. (...) Il s'agit donc pour les fractions dynamiques du capital financier de donner corps (organisationnellement et politiquement) à cette alternative de domination de classe, avec d'autant plus d'urgence qu'est plus rapide la polarisation du champ de la lutte de classes. (...)
Sous l'égide d'un bonaparte - Spinola - octroyeur des libertés démocratiques au peuple portugais, assurée ainsi la paix sociale nécessaire à l'obtention de rythmes satisfaisants de croissance capitaliste, « résolu » par ce moyen problème de la guerre et préparant pacifiquement la perpétuation de la domination néo-colonialiste en Afrique, la bourgeoisie portugaise pouvait envisager tranquillement son intégration totale dans l'Europe capitaliste, avec une marge de mancuvre renforcée par le marchandage pour le partage international de la plusvalue.
7. Le coup d'Etat du 25 avril (....) est apparu ainsi comme une manceuvre préventive de la bourgeoisie face à la menace de détérioration irréparable du climat politique et social. Cela ne signifie pas, toutefois, que dans la conscience de ses exécutants était présent tout le « plan stratégique » décrit cidessus. Bien au contraire, l'autonomie du processus du « Mouvement des capitaines », indispensable au succés du coup, implique nécessairement l'existence en son sein de tendances ou fractions plus à gauche, sans lesquelles il serait difficile, sinon impossible, de rompre le poids charismatique de la légalité et de hiérarchie militaro-fasciste.
Cependant, la présupposition confirmée par les faits, était aussi que le coup d'Etat triomphant aurait besoin, en outre, comme moyen de légitimation idéologique. de se mettre sous l'égide d'une personnalite charismatique (Spinola) dont la fidélité à l'ordre capitaliste était — et est toujours — au-dessus de tout doute.
A un autre niveau aussi la bourgeoisie a calculé son risque : au niveau des mobilisations de masse provoquées par le coup d'Etat: à ce sujet elle a tout misé sur le crétinisme « démocratiste » et « patriotiste » des réformistes et staliniens, autant que sur hypothétique « verbalisme » ou « radicalisme petit-bourgeois » de l'extrême-gauche. considérée comme incapable de s'implanter dans les masses laborieuses et diriger leur lutte pour la révolution socialiste L'histoire n'a pas laissé à la bourgeoisie d'autre issue que ce risque calculé Il semble, dès maintenant. qu'elle lui a donné raison par rapport aux réformistes et aux staliniens. il incombe à l'extrème-gauche d'accepter ce défi et de se montrer à la hauteur de ses responsabilités.
8. Le 25 avril, l'armée a renversé le gouvernement fasciste. Mais la destruction de l'appareil d'Etat fasciste proprement dit a été surtout l'œuvre de l'initiative des masses ouvrières et laborieuses; c'est seulement par pression des masses que la Junte a dissou la PIDE, la légion et les autres organisations para-étatiques fascistes, a libéré les prisonniers politiques et a accepté la purge de quelques éléments notoirement fascistes des hautes charges administratives. Sans doute, la Junte avait besoin de cette pression, comme forme de « soutien populaire », capable de renforcer sa puissance et de constituer un précieux élément dissuasif de toute tentative de contre-coup. Cependant, l'initiative des masses est allé certainement plus loin que ne l'avaient prévu les calculs de la Junte, et a envahi des champs considérés comme des terrains de chasse privés des « autorités substituées »»: les modalités de lutte violente contre l'appareil répressif et idéologique fasciste, la lutte anti-fasciste dans les services publics et les entreprises d'Etat, le mouvement de renversement et occupation des conseils municipaux, etc. En outre, les puissantes manifestations du 1er mai avec l'adhésion des soldats et marins en uniforme, et ensuite l'affluence massive aux réunions syndicales, meetings, grèves et occupations, ont précipité la classe ouvrière vers le centre de la scène politique, en la convertissant en centre polarisateur de la mobilisation de toutes les couches de travailleurs, et faisant dépendre d'elle la stabilité même de la présente situation politique.
9. (...) La mobilisation de masses qui a immédiatement eu lieu après le coup d'Etat a imposé par sa vague irrésistible une série de conquêtes qui menacent de déborder des limites que la Junte aimerait voir respecter : au niveau des moyens d'information, des échelons inférieurs de l'administration et de l'armée, au niveau des rapports d'autorité les entreprises. D'autre part, situation dans les colonies, où la bourgeoisie colonialiste blanche se voit menacée dans ses privilèges politiques et sociaux dans le contexte d'une démocratisation provoquera l'hégémonie des organisations africaines, évolue rapidement vers des confrontations décisives, auxquelles n'est pas étrangère la lutte des ouvriers noirs pour leurs objectifs spécifiques comme classe (le cas des dockers du Mozambique) et qui pourrait mener à des tentatives d'indépendance blanche de type rodhésien.
(...) La nouvelle corrélation des forces issue du 1ª Mai n'est pas encore stabilisée. Toutes les conquêtes qui donnent à la classe ouvrière et aux masses laborieuses une énorme marge de manceuvre dans leur lutte contre l'exploitation et la guerre coloniale ne peuvent être assurées que par la mobilisation permanente des masses, qui puisse assurer à la fois son unité, la rapide progression de sa conscience de classe, et en particulier sa compréhension que la seule solution à l'actuelle crise de la société por- tugaise, c'est une solution révolutionnaire, qui implique la destruction des bases du pouvoir capitaliste, dans les entreprises, les casernes et les rues, et l'instauration d'un pouvoir révolutionnaire des ouvriers et travailleurs. 10). La phase immédiate de la lutte des masses, dans cette perspactive, ne peut être que : a) l'unification et la généralisation des actuelles luttes salariales, pour la réduction du temps de travail, contre la politique capitaliste de la santé, habitation et transports, par l'imposition de l'échelle mobile des salaires et des heures de travail, avec pour but d'imposer le contrõle ouvrier sur la production et l'échange. par généralisation des organisations de dualité de pouvoir, dans les entreprises et les quartiers. b) la généralisation de l'autodéfense des luttes continuée avec un rapprochement le plus étroit possible avec la masse des soldats, gagnant les ouvriers et travailleurs en uniforme pour le camp de la lutte du prolétariat et des masses laborieuses. c) la continuation de la lutte contre les vestiges du pouvoir fasciste, en organisant des comités anti-fascistes, susceptibles de faire face à toute réaction fasciste armée. d) L'immédiate généralisation de la lutte contre la guerre coloniale « par les refus massifs d'embarquer » et la revendication du retour immédiat des soldats avec l'exigence de la reconnaissance immédiate et inconditionnelle de l'indépendance des colonies.
Be) le refus, de la part de toutes les organisations politiques et syndicales ouvrières de tout compromis avec n'importe quelle fraction de la bourgeoisie, en imposant l'autonomie et l'hégémonie de la classe ouvrière au sein du mouvement des masses laborieuses. 11). Ces tâches, dont l'accomplissement permettrait la constitution et le renforcement d'un puissant front de lutte des masses laborieuses et d'arracher les secteurs les plus dépolitisés ou hésitants à la domination politique et idéologique du bonapartisme de la Junte, exigerait évidemment de la part des toutes les organisations ouvrières, la création d'un Front Uni de classe qui permette l'unité dans la lutte et pour la lutte de tous les ouvriers et révolutionnaires, et qui création et la généralisation dualité de pouvoir dans
(comités d'usine), dans garantisse la des organes de les entreprises quartiers les
(Comités de quartier). dans les casernes
(comités de soldats et marins), etc.
se coordonnant entre eux à lesquels, l'échelle locale, régionale et nationale, et réunissant tout le dispositif de combat des comités de lutte anti-fasciste et des détachements d'auto-défense, apparaîtront dans le contexte de la grève générale révolutionnaire, comme véritables organes de dualité de pouvoir à l'échelle nationale, les conseils ouvriers, travailleurs et soldats — et permettant l'instauration du pouvoir révolutionnaire des ouvriers et travailleurs.
Mai 1974. Comité central de la Liga Communista Internacionalista.