(A propos du livre de G. Bouvard et
P. Pellenq, - Editions Sociales)
Depuis qu'ils se sentent remis en cause dans leur fonction d'enseignants d'une part par leurs élèves, d'autre part par les « socio-pédagogues » et les analystes de l'Ecole, de Bourdieu et Passeron à Illich en passant par Baudelot et Establet, les professeurs « de gauche » ne savent plus comment se justifier et se laver de l'accusation d'être des « chiens de garde ». Certains préfèrent devenir des professeurs de droite et renoncent à leurs « principes,» plutôt que de remettre en cause leur statut. Certains transforment leur inquiétude pédagogique en inquiétude politique, mais un bon nombre tentent de concilier un « engagement à gauche » qui ne coûte pas cher avec une pratique pédagogique et une conception du métier tout à fait traditionnelles ; à ceux-là, le PCF et sa tendance « Unité et Action » dans la FEN offrent une planche de salut.
Le livre de Bouvard et Pellenq s'inscrit dans cette démarche. Il s'agit de convaincre les professeurs contestés qu'un rétablissement de leur rôle social efficace, plus démocratique, plus adapté aux technologies modernes... Nous voulons bien : c'est possible, c'est vraisemblable sur bien des points, formellement discutable sur d'autres,mais nous laisserons le soin d'en discuter aux professeurs de pédagogie comparée. Nous pensons, nous, qu'il y a une différence essentielle entre le capitalisme et le socialisme, et qu'on ne peut pas assigner à une « institution socialiste » (si cela existe) comme l'Ecole en régime de transition, de faire simplement plus et mieux que l'Ecole capitaliste ; de la même manière que l'on ne peut pas assigner comme but à une usine socialiste de produire simplement plus et mieux qu'une usine capitaliste. Encore faut-il que les rapports sociaux entre les personnes y soient radicalement modifiés. Si l'Ecole socialiste se différencie de l'Ecole capitaliste seulement par une plus grande efficacité et une meilleure démocratie, cela signifie qu'il n'y a entre l'Etat capitaliste et l'Etat de transition vers le socialisme qu'une différence de degré dans l'efficacité et la démocratie, ceci est parfaitement cohérent avec la logique réformiste du programme commun, basé sur l'utopie de la transformation graduelle et pacifique de la société.
Que resterait-il de cette argumentation si le capitalisme arrivait à faire « plus et mieux », partiellement, pour tenir compte de ses propres besoins, partiellement, pour intégrer les revendications populaires ?
Nous avons de bonnes raisons de croire que le capitalisme français n'arrivera pas à rationnaliser son appareil de formation, mais ce sont des raisons politiques qui mais ce sont des raisons ponnques qui tiennent essentiellement au haut degré de mobilisation de la jeunesse scolarisée.
UN RAISONNEMENT VICIEUX
Il n'est pas inimaginable que dans d'autres conditions la bourgeoisie arrive elle-même à faire plus et mieux, ce qui enlève toute force à l'apologie de Bouvard et Pellenq, qui veulent déduire la nécessité d'un engagement politique de la comparaison terme à terme de deux systèmes d'enseignement.
Un exemple : si l'on reste dans le domaine strict « du plus et du mieux », il est bien certain que l'école élémentaire anglaise est bien préférable à la française, par certains points elle est même techniquement plus intéressante que l'école de la RDA (surtout au niveau des rapports entre maitres et éléves). Bouvard et Pellenq vont-ils militer pour le système politique anglais ?
Autre question : fallait-il militer en 1882 pour la « République des Jules », Jules Fabre, Ferry et Simon, grands fossoyeurs de la Commune, mais champions dans le domaine du « plus et mieux » en matière d'enseignement ? La scolarisation totale de la France en moins de dix ans, la mise sur pied à partir de quelque passe par un vote pour le programme
En fait, sous couleur de faire une enquête sur le système d'enseignement en RDA, les deux journalistes de « L'Humanité » proposent un programme, offert à tous les enseignants des pays capitalistes économiquement développés.
C'est Juquin lui-même qui l'explique dans la préface (avec cette seule réserve, destinée à rassurer le public et les alliés socialistes, qu'il lui semble exclu d'adopter pour la France un enseignement officiel du marxisme).
Les statistiques produites par Bouvard et Pellenq sont souvent impressionnantes si on ne les discute pas et que l'on compare avec la misère du système d'enseignement français.
La quasi totalité de la population jeune est scolarisée par l'Ecole de 10 ans, sorte de tronc commun obligatoire, auquel succède nécessairement au moins une formation professionnelle de deux ans. Le problème de l'orientation semble se poser de manière beaucoup moins aigue qu'en France : la vérité (officielle du moins) étant qu'il n'y a pas de chômage, on peut donc dire (officiellement) que l'instruction dispensée à tous donne a chacun la garante de t empior. à shamn la carantie de l'amnloi. à chacun la garantie de l'emploi. 26 commun.
D'autre part, la socialisation des moyens de production permet un fonctionnement beaucoup plus rationnel de l'institution : le probléme des constructions et des matériels scolaires est résolu plus simplement dans le cadre de la planification, même bureaucratique, que par des commandes au « secteur privé ». La gratuité de l'enseignement, loin d'être un simple principe comme en France, semble être une réalité, etc.
Nous ne discuterons pas cette description, encore qu'il y ait beaucoup à dire, mais critiquer les points de détail du rapport de Bouvard et Pellenq, c'est déjà admettre que l'Ecole Socialiste c'est ça, à quelques détails près et qu'on pourrait améliorer. Mais il y a mieux à faire que d'ergoter sur les statistiques, il faut poser le problème de l'Ecole dans la société de transition, de sa nature et de sa fonction ; ce n'est pas notre faute si Bouvard et Pellenq ne disent pas un mot à ce sujet.
Ce qu'ils nous disent, c'est que chaque fois qu'il y a une comparaison terme à terme à établir entre le systéme français de formation et le système de la RDA, l'avantage revient à ce dernier : il est plus chose de totalement anarchique, d'une institution longtemps « exemplaire » et qui n'a pas été modifiée sérieusement en presque 100 ans, voilà des arguments qui devraient susciter l'admiration de Bouvard et Pellenq pour les Jules.
Pour nous, nous nous souvenons que les fondateurs de l'Ecole de France ont été les initiateurs de la politique coloniale en même temps que les complices des assassins du prolétariat français.
Autre exemple: Bouvard et Pellenq nous apprennent qu'en 1945, 80 % des maitres d'école ont été révoqués pour nazisme sur le territoire allemand occupé par l'Armée Rouge, aucun n'a été révoqué à l'ouest. Les maitres révoqués ont été remplacés par des ouvriers et des paysans. Certainement, d'un strict point de vue technique, l'école ouest-allemande était supérieure en efficacité, avec ses vieux maitres mal dénazifiés, à la jeune école dont les maitres « apprenaient pendant la nuit ce qu'ils enseignaient le matin ». En aucun cas, le critère de rentabilité et d'efficacité ne devrait être invoqué seul pour marquer la supériorité d'un système scolaire sur l'autre ; l'argument technique se retourne facilement.
LE SOCIALISME, CE N'EST PAS SEULEMENT PLUS ET MIEUX C'EST D'ABORD AUTREMENT
Le socialisme, ce sont les soviets plus l'électricité. Ce peut être à la rigueur pendant une courte période les soviets sans l'électricité. Mais ce n'est certainement pas l'électricité sans les soviets.
Dans le domaine de l'éducation, le socialisme, c'est d'abord des directions politiques pour aller vers l'homme nouveau avec les nouvelles générations ; c'est ensuite une série de moyens; ce n'est certainement pas un ensemble de moyens sans idée.
On a bien l'impression que c'est ce que Bouvard et Pellenq nous proposent. A les croire, tout l'avantage du système de formation de la RDA repose sur une meilleure adéquation de cette formation et de l'emploi, la démocratie étant d'ailleurs une condition de cette adéquation. La formation du citoyen socialiste intervient bien au cours des études, mais sous une forme didactique (cours de marxisme) et juxtaposée aux autres contenus.
Les textes officiels cités en annexe parlent bien d'une construction de la personnalité socialiste harmonieuse, opérée par l'acquisition du savoir, selon le raisonnement suivant: le marxisme étant la science qui s'occupe de ce qu'il y a de . plus général, à savoir les rapports sociaux, on est d'autant plus marxiste que l'on sait plus de choses ; plus on est savant dans toutes sortes de domaines, meilleur citoyen on est de la cité socialiste ; alors que dans les pays capitalistes, la diffusion du savoir dans les masses entraine un développement de l'opposition politique, d'où le « malthusianisme culturel » des gouvernants, dans les pays socialistes, la culture de masse, portée dans chaque domaine à un haut niveau, ne peut aboutir qu'au renforcement des positions du socialisme, chacun ayant les moyens de comprendre qu'il s'agit d'un mode d'organisation bien supérieur.
Ce raisonnement n'est sans doute pas faux en soi, mais dans les conditions où il est développé, il est formel et mécanique.
1) Il suppose que l'on se place dans le cadre d'un véritable socialisme, impliquant que chaque travailleur prenne en charge les responsabilités politiques qui ne sont exercées en RDA que par une couche bureaucratique. Dans ces conditions, l'intelligentsia soit reste franchement réactionnaire et regarde du côté de l'Occident, soit, pour ses meilleurs éléments, elle entame la lutte politique contre la bureaucratie. Mais en aucun cas elle ne s'attache au régime. La compréhension marxiste des véritables rapports sociaux ne peut aboutir qu'à un engagement militant.
2) S'il est vraisemblable qu'une élévation générale du niveau de culture — pour parler vite, parce qu'on ne sait pas bien ce que c'est - est favorable à la prise de conscience politique, il est tout à fait naif de supposer qu'une juxtaposition de savoirs contribue infailliblement à la construction de la personnalité socialiste, comme le postulent les textes officiels définissant l'enseignement en RDA. Tout dépend du contenu de ces savoirs et de la manière dont on les acquiert.
En fait, il semble, d'après Bouvard et Pellenq eux-mêmes, que les jeunes se contentent, dans ce cadre, assez facilement de la technicité du savoir, sans se soucier du « supplément d'âme socialiste » dont ce savoir est théoriquement porteur.
Les jeunes ingénieurs de la RDA se soucient de leur efficacité technique, ils croient au socialisme à peu près comme leurs homologues français vont à la messe, parce que ça se fait dans leur milieu, mais c'est en dehors du travail.
L'idée officielle que le développement et l'approfondissement des sciences, et singulièrement des sciences physiques, aboutissent nécessairement à la reconnaissance du matérialisme dialectique et à une prise de conscience socialiste, à condition qu'on les assaisonne de quelques cours de marxisme, est stupide sur le plan théorique et mystificatrice sur le plan pratique. Cela ne vaut rien, ni pour le contenu des sciences en question, ni pour le socialisme lui-même. Qu'on en juge sur un exemple, extrait des textes officiels :
« Ainsi, en travaillant la chimie et les autres matières, les élèves acquièrent la conviction que le monde est matériel et peut étre connu, que l'homme, en raison de sa pénétration toujours plus profonde des lois de la nature, est en état de fabriquer des substances a partir de composants naturels, mais selon des structures qui n'existent pas dans la nature, que la coopération avec les pays socialistes et tout d'abord avec l'Union Soviétique est une condition fondamentale de notre développement scientifique, technique et économique, par exemple en pétrochimie, etc. ».
Ainsi , les rapports de l'Union Soviétique avec les partis et pays frères seraient inscrits dans la structure même de la matière !
Cette idée que le socialisme est implicitement contenu dans les savoirs est d'autant plus mystificatrice que les rapports pédagogiques sont extrémement traditionnels en RDA, où l'enseignant est sanctifié. On pourrait à meilleur droit soutenir que l'autogestion pédagogique, la recherche collective dés le plus jeune âge, l'école transformée en soviet d'enfants, donnent à chacun la possibilité et le goût de s'exprimer ainsi que les qualités nécessaires à la prise en charge par chaque travailleur du devenir social, mais ces formules font profondément horreur RDA, pour des raisons politiques que l'on devine aisément. Mais comme l'approfondissement des contenus est défini comme le moteur essentiel des progrés de la conscience socialiste, le meilleur enseignant est le meilleur spécialiste.
Il n'y a pas de révolution socialiste sans révolution à l'école. C'est à dire destruction progressive de l'école en tant qu'institution, ce qui implique au moins la suppression des professeurs en tant que personnel permanent, la modification radicale des rapports pédagogiques hiérarchiques, le démantelement de la présentation artificielle des contenus dans leur uniforme de fausse scientificité, l'ouverture à tous des lieux d'acquisition collective et'd'invention du savoir.
Au contraire, l'école de RDA propose un nouveau piédestal pour les professeurs, la justification de leurs rôles traditionnels, le caractère sacré des contenus et la spécialisation de l'école comme lieu de promotion sociale. Au point que les étudiants touchent des gratifications spéciales lorsqu'ils ont de bons résultats.
Le stalinisme sauve les formes de l'école bourgeoise, qui sont en crise dans les pays capitalistes eux-mêmes. Il s'appuie pour cela sur sa conception scientiste du savoir.
Bouvard, Pellenq et Juquin risquent d'avoir fait un mauvais calcul : si beaucoup d'enseignants lisent ce livre, ceux qu'il attirera vers le PCF seront ceux que leurs réflexes pédagogiques inclinent à droite et qui n'osent pas le dire, bien trop contents de trouver une caution progressiste à leur attitude de peur devant la crise de l'institution. C'est une clientéle bien dangereuse, qui risque de conduire le PCF beaucoup plus à droite encore qu'il ne souhaite aller.