Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 14

L'opposition en Ukraine

Ted Harding · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 14 · 15 avril - 15 mai 1974 · p. 19-21 · 2 667 mots

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- 1929 — Нюль

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Trotsky l'a remarqué :

« Il s'agit là d'un peuple qui a prouvé sa valeur, dont la population est numériquement égale à celle de la France, qui occupe un territoire exceptionnellement riche qui, de plus, est une place stratégique de la plus haute importance ».

La politique des bolchéviks à l'égard de l'Ukraine

La révolution prolétarienne, conduite par le parti bolchévique doit une grande part de sa victoire au soutien qu'il a accordé à l'autodétermination des peuples à l'intérieur de l'Empire russe. Grâce à ce soutien, il put gagner les travailleurs et la paysannerie des nations opprimées à la cause du prolétariat russe.

Mais la victoire du parti bolchévi-

La « question ukrainienne » que la bureaucratie du Kremlin avait essayé de reléguer dans les oubliettes de l'histoire est à nouveau à l'ordre du jour, cette fois avec une force redoublée. Cette question est posée par une nouvelle génération d'oppositionnels apparus après la mort de Staline et qui mènent un combat sévère contre la politique des nationalités chauvine du Kremlin.

Le développement de cette opposition en lIkraine et la présence active dans ses rangs d'un nombre non négligeable de travailleurs et d'intellectuels jette une lumière nouvelle sur ces paroles de Trotsky de 1939 : « La IVème Internationale doit saisir l'énorme importance de la question ukrainienne quant au destin non seulement de l'Europe du Sud-Est et de l'Europe de l'Est mais aussi de l'Euque ne mit pas fin à la question nationale en Russie; elle ne fit qu'ouvrir la voie vers sa solution.

La politique des nationalités du parti bolchévique après la révolution d'octobre encourageait le développement des langues et des cultures nationales, de l'auto-administration politique, dans le but d'élever le niveau culturel, politique, ainsi que le niveau d'instruction des masses non-russes qui avait souffert dans la « prison des nations » tzariste. Cette politique était un des volets d'une tentative plus générale d'assurer aux masses non-russes participation et contrôle sur l'appareil administratif dans leur république, appareil qui sous la domination tzariste, était totalement entre les mains des colons russes. Mais une telle politique rencontra la résistance des anciennes personnalités tzaristes et de cette couche de la petite-bourgeoisie colonialiste qui se rangera derrière les couleurs de la réaction stalinienne.

L'essence de la politique léniniste des nationalités, telle qu'elle fut exprimée par un communiste au Xllème Congrès du Parti était la suivante : « Il vaut mieux obliger dix Grands-Russes, nationalistes et chauvins à apprendre la langue du pays où ils vivent que d'obliger un paysan à torturer sa langue maternelle dans un bureau du gouvernement ». Il était beaucoup plus « commode » pour la bureaucratie d'obliger dix paysans à torturer leur langue maternelle que de déranger un bureaucrate Grand Russe. La contre-révolution stalinienne

La consolidation du pouvoir absolu par la bureaucratie stalinienne fit de l'Ukraine soviétique une unité administrative intégrée à l'appareil bureaucratique, privant même cette jeune république des vestiges d'auto-administration. La bureaucratie avait également exproprié les masses russes. Mais, en Ukraine, les choses étaient d'autant plus compliquées que les espoirs nationaux avaient été massacrés.

Dans le cadre de sa stratégie de consolidation du pouvoir politique, Staline chercha et obtint le soutien du nationalisme russe, ce qui en fit aussitôt l'ennemi des éléments nationalistes à l'intérieur du parti (l'Opposition de Gauche, etc...) et de la direction nationale en u ukrainienne. Comme Trotsky l'expliqua en 1939, le résultat de cette opposition en Ukraine fut que « nulle part les restrictions, les purges, la répression et en général toutes les formes de vandalisme bureaucratique ne revêtirent un caractère aussi meurtrier qu'en Ukraine ou elles se neurterent aux aspiraoù elles se heurtèrent aux aspiraations puissantes et profondément enfouies des masses ukrainiennes vers une liberté et une indépendance plus grandes ».

Après la mort de Staline, la bureaucratie du Kremlin fit quelques concessions mineures aux aspirations nationales des ukrainiens, et nomma même un ukrainien à la tête de l'appareil du parti dans cette république, ceci pour la première fois. Mais le contrôle sévère sur les institutions de la république ne s'est pas relâché. La politique de russification par la force, commencée sous Staline n'a pas diminué pendant la période kroutchévienne de « dégel », mais en fait fut renforcée par les réformes de l'enseignement des années 1958-59. L'opposition ukrainienne

En Ukraine, l'opposition «,militante » à la bureaucratie est née du fait que 60 à 70% des prisonniers politiques en Union Soviétique sont ukrainiens alors que la population de l'Ukraine ne représente que 17% de la population totale.

Le mouvement oppositionnel en Ukraine fut dans le passé et continue à représenter un danger réel pour la bureaucratie parce qu'il fut l'un des premiers à comprendre les tâches organisationnelles qui attendent les mouvements d'opposition soviétiques. A la fin des années 50 et au début des années 60, de nombreuses organisations politiques clandestines émergèrent. L'apparition de ces groupes revêtait une signification toute particulière car un nombre non négligeable de travailleurs y étaient organisés. Le « Parti Unifié pour la Libération de l'Ukraine » et le « Comité National Ukrainien » étaient de telles organisations composées principalement de travailleurs de l'industrie de la région de Lviv, le nombre d'adhérents de ces groupes se chiffrait à presque 100 personnes. Deux travailleurs de ces groupes furent exécutés pour avoir abordé la question de la lutte armée. 20

L'OPPOSITION

EN UKRAINE

Les courants politiques dans lopposition ukrainienne

Il existe deux principaux courants politiques au sein de l'opposition ukrainienne: l'un marxiste, l'autre nationaliste. Le mouvement nationaliste est le plus fort dans les régions de l'Ouest où il jouit d'un large soutien chez les travailleurs de l'industrie et les paysans. Ce n'est pas un mouvement « nationaliste bourgeois » comme le proclame la propagande soviétique; en effet, il ne remet pas en question les apports de propriété instaurés par la révolution d'octobre. Mais c'est un mouvement nationaliste dans un sens défensif : il opposele nationalissme ukrainien au nationalisme russe. Les meilleurs représentants du courant marxiste sont Ivan Dzyuba, Vyacheslav Chornovil et d'autres. Le livre d'Ivan Dzyuba, « Internationalisme ou russification ? », représente l'analyse la plus concise et la plus complète de la question nationale d'un point de vue marxiste-léniniste en Union Soviétique. Internationalisme ou russification ? Léninisme ou stalinisme ?

Dans son livre, Dzyuba commence son analyse de la question nationale en dénonçant les falsifications que la bureaucratie a fait subir à la théorie léniniste. Dzyuba s'en prend à l'hypothèse stalinienne selon laquelle le problème des nationalités aurait été « résolu » par la révolution d'octobre, il fait correctement remarquer que pour Lénine et les bolchéviks, la révolution d'octobre ne fit que résoudre le problème de l'égalité formelle. Seules une longue période de construction du socialisme et l'extension de la révolution socialiste pouvait assurer l'égalité réelle.

Dz yuba attaque la politique stalinienne des nationalités qui tire un trait d'égalité entre fusion et assimilation des nations. Par fusion, Lénine entendait l'union politique et organisationnelle du prolétariat dans la lutte des classes. Lorsqu'il parlait d'assimilation qu'il opposait à l'internationalisme politique, Lénine la concevait comme spontanée et réalisable seulement lorsque le socialisme serait une réalité mondiale. Cette remarque sur le futur ne peut en aucun cas servir de guide théorique pour la politique actuelle d'assimilation des nations, processus bureaucratique et planifié par l'état dont le but est de synthétiser une Union Soviétique où la seule langue serait le russe dans une société où presque la moitié de la population n'est pas russe. Pour Dzyuba, une politique de russification par la force, une politique fondée sur l'exclusivité d'une langue et d'une culture ne peut qu'entraver la voie vers l'égalité nationale, précondition pour tout véritable internationalisme.

Dans son analyse des conséquences sociales de la politistalinienne des nationalités, que Dzyuba montre que les divisions linguistiques et culturelles dans la société soviétique coincident avec la division sociale: dans les villes,

Il écrit : « ... Ici, une fois de plus, la question nationale devient une question sociale. Dans les villes, nous nous apercevons que l'ukrainien est, d'une certaine manière' la langue des couches « inférieures » de la population (concierges, serveuses, manoeuvres, nouvelles couches de travailleurs, travailleurs de la base, tout particulièrement dans les banlieues) alors que le russe est la langue des couches « supérieures », « instruites » de la société ((« capitaines de l'industrie », employés de bureau et l'intelligentsia). Et il est impossible « d'ignorer » ce fossé social. La barrière linguistique aggrave et exacerbe les divisions sociales ». Il conclut ainsi « Il est faux d'opposer les problèmes sociaux aux problèmes nationaux en prétextant que les premiers sont plus importants et immédiats: les problèmes nationaux sont aussi toujours des problèmes sociaux, des problèmes de stratégie politique de classe ».

Pour Dzyuba, le chauvinisme de grande puissance de la Russie exprimait les intérêts du vieil appareil d'Etat tzariste et de la petite bourgeoisie russophile. C'est cette couche qui, selon Dz yuba, sous la con duite de Staline consolida son pouvoir dans les années 20 et abandonna la politique des nationalités de Lénine . Hostile à tout internationalisme, cette bureaucratie a ressuscité les vieux symboles tzaristes de l'état russe du nationalisme russe et les a utilisés comme ciment idéologique de son propre pouvoir. Cette bureaucratie a substitué le terme de « peuples russes » à une analyse de classe d'un développement socio-historique complexe. Elle a ré-écrit l'histoire russe réhabilitant le vieil empire russe, le présentant comme « l'ancêtre » de l'URSS. L'expansion impérialiste qui avait été si violemment dénoncée par les bolchéviks qui ne voyaient dans ce colonialisme aucun côté positif ni ne lui accordaient aucune circonstance atténuante est maintenant célébrée lors de l'anniversaire de l'annexion de telle ou telle colonie. Les historiens staliniens ont brossé un portrait aussi idyllique de la période prérévolutionnaire que de l'époque soviétique. Ils firent dater « l'amitié des peuples soviétiques » de l'époque tzariste et même de l'époque médiévale dans certains cas. L'arrestation de Dzyuba

La revendication principale contenue dans le livre de Dzuba est un retour au léninisme, au véritable internationalisme. La parution de son livre est une preuve que la lutte anti-bureaucratique nationale de l'opposition ukrainienne a provoqué la renaissance de la théorie marxiste. La bureaucratie fait tout son possible pour étrangler toute pensée révolutionnaire; d'autre part, 40 années de « socialisme dans un seul pays » ont privé les oppositionnels ukrainiens de la connaissance des développements révolutionnaires dans le monde. Dzyuba écrit :

« Témoin l'intérêt croissant et la connaissance de la part des lecteurs soviétiques de la théorie communiste mondiale vivante, des oeuvres théoriques et des idées des marxistes-léninistes du monde entier, oeuvres et idées qui se révèlent être beaucoup plus profondes, humaines et attirantes que ce que nos journaux rabâchent jour après jour ».

Ce sont précisément cette renaissance et cet « intérêt croissant » qui firent trembler le plus la bureaucratie. A partir de janvier 1972, les bureaucrates décidèrent d'arrêeter en masse l'opposition ukrainienne. Depuis lors, environ 200 dissidents ont été arrêtés, beaucoup ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Des centaines d'autres ont été exclus de l'université et de leurs emplois.

Dzyuba était le premier sur la liste noire du KGB. Valentin Moroz, un oppositionnel condamné à 14 ans de prison en 1971, fait remarquer que l'oeuvre de Dzyuba était « le document le plus important de la renaissance ukrainienne... Dzyuba est devenu un symbole ». Le KGB était chargé de détruire ce symbole.

Dz yuba fut arrêté l'année dernière, jugé en secret et condamné à 5 ans de prison et 5 ans d'exil. Mais il importait beaucoup plus au KGB de le faire renoncer à ses idées politiques que de l'emprisonner. L'été dernier, le bruit courait en Ukraine que le KGB ne s'épargnait aucun effort pour obtenir une répudiation de Dz yuba; le KGB lui demandait d'écrire un autre livre dont le titre serait : « Il n'y a pas de troisième solution », « La troisième solution n'existe pas » (There is no third choice) où il devait critiquer son livre précédent.

Dz yuba n'a pas été transféré dans un camp de prisonniers. On le confina pendant neuf mois au quartier général du KGB à Kiev (au 15 de la rue Korolenko pour les touristes qui visitent Kiev). Malade, atteint de tuberculose aigüe, on lui promit la liberté immédiate en échange de menus services. Ces neufs mois d'effort de la part du KGB ne furent pas vains; en effet, récemment, parut dans la presse soviétique une répudiation scandaleuse transparente, typique de ses idées qui lui avait été dictée par le KGB. Dans cette lettre, Dzyuba remercie le KGB de l'avoir emprisonné (il dit : « cela m'a fait bien du bien ») et il déclare « alors que j'étais l'objet d'une enquête, j'ai eu l'occasion de porter à ma connaissance des documents qui m'ont ouvert les yeux », il dit également « bien qu'étant encore l'objet d'une enquête, j'ai commencé un travail que je considère comme une analyse critique exhaustive de mon livre « Internationalisme ou russification »? ». A ma demande, je tus en mesure de recevoir la littérature dont avais besoin « de chez moi ». Quelque soit la littérature que Dzyuba a reçu de « chez lui », ce n'était certainement pas les oeuvres complètes de Lénine. Celles-ci avaient été saisies par le KGB lors d'une fouille à son appartement avant son arrestation.

Ce n'est pas la première autocritique qu'a faite Dz yuba. Déjà en 1969, on l'avait forcé à en publier une qui rejetait toute responsabilité quant à la publication d' « Internationalisme ou russification ? » à l'étranger et qui dénonçait l'utilisation de cet ouvrage à des fins anticommunistes. Mais cela ne l'avait pas empêché de poursuivre ses activités politiques. Il milita en effet jusqu'au moment de son arrestation.

Cette première auto-critique de Dzyuba, inspirée par le KGB fut violemment critiquée dans le mouvement d'opposition en Ukraine, en particulier par Valentin Moroz qui rédigea une brochure « Samizdat » (samizdat pamphlet) où il attaquait Dzyuba. Il prévint Dzyuba que sa capitulation « participait d'une logique dangeureuse.. même si, en elles-mêmes les déclarations de Dzyuba étaient correctes. Dzyuba n'a pas le droit d'oublier que, par ses déclarations, il met d'autres personnes dans une bien pire situation ». En capitulant, Dzyuba avait aiguisé l'appétit du KGB pour d'autres capitulations. Moroz écrit :

« Le misérable destin de l'Ukraine a choisi Ivan Dzyuba. Le misérable destin de l'Ukraine a placé sur ses épaules le fardeau d'être un symbole. » Que Dzyuba lui-même n'aie pas été à la hauteur du symbole, c'est là une faiblesse personnelle que nous pouvons lui reprocher, comme | oposition ukrainienne le fera certainement. Mais les idées et les espoirs de l'opposition ukrainienne que Dzyuba a exprimés dans « L'internationalisme ou russification ? » possèdent une autonomie par rapport à Dzyuba. Ces idées restent correctes, quoique Dzyuba lui-même aie été forcé de faire par le KGB.

Le lecteur français va bientôt avoir l'occasion de juger et d'évaluer ces idées, étant donné la publi cation imminente en francai d'« Internationalisme ou russifica tion ? ».

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