Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 14

Le Parti communiste vietnamien et l'UP au Chili

Pierre Rousset · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 14 · 15 avril - 15 mai 1974 · p. 16-18 · 2 862 mots

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Le soutien n'exclut pas l'analyse et la critique. Au contraire. Dernierement, par exemple, « Rouge » a été amené à étudier les conditions de la lutte contre les tendances à la bureaucratisation en RDVN (No 209) et les tensions apparues au sein du FUNK au printemps (No 225 et 230). C'est dans le même esprit que nous revenons aujourd'hui sur l'attitude qu'a eue le PCV à l'égard de l'Unité Populaire chilienne dans la période qui a précédé le coup d'Etat fasciste. Il ne s'agit pas de faire ici une analyse de l'ensemble de la politique du communisme vietnamien vis à vis du Chili. Ne serait-ce que parce que les seules sources de documentation utilisées sont les publications de la RDV, du GRP et du FNL en langue française. Mais ces textes suffisent à poser clairement les termes d'un débat et d'une critique de la conle parti communiste vietnamien et lup. ception qui a présidé aux prises de position du PCV et qui touche à une question clef du mouvement ouvrier mondial; à savoir le contenu exact des tâches internationalistes qui sont celles de tout révolutionnaire. Ils permettent ainsi d'illustrer concrètement une des imitations propres au PCV qui lui nterdit de jouer effectivement le ôle d'alternative internationale au réformisme stalinien. UNE POSITION ORIGINALE

Au lendemain du coup d'Etat chilien, la presse nord-vietnamienne a pris une position originale au sein du mouvement communiste international « officiel»

Pour le Nahn Dan, organe du Parti des Travailleurs au Vietnam : «Le putsch contre-révolutionnaire du Chili est un nouveau produit de la stratégie mondiale de Nixon et de

Kissinger » à l'œuvre aussi en Indochine. La « détente » pratiquée au chili « avec certains pays par Nixon et consorts » ne peut qu'être « temporaire » car Washington veut seulement obtenir un répit « afin de regrouper ses forces pour s'opposer plus férocement encore au mouPIERRE ROUSSET vement révolutionnaire mondial».

Les ! Etats-Unis demeurent « l'ennemi numéro 1 » et le coup chilien « donne plus que jamais l'occasion aux peuples d'Amérique latine et du monde entier d'établir la démarcation entre la révolution et la contre-révolution »» (« Le Monde du 19 septembre).

La dénonciation au fond de la détente et de la responsabilité 16 américaine sépare le communisme vietnamien de l'URSS et de la Chine, et tout particulièrement de Moscou. La définition des USA comme l'ennemi numéro 1 s'oppose à l'orientation de Pé kin qui justifie sa politique internationale par le danger « soviétique ». De même, alors que la RDVN et le GRP insistent régulièrement sur la condamnation du régime chilien, toute référence à cette question disparaît du communiqué sino-vietnamien du 25 novembre - à la différence de celui publié à Moscou le 24 décembre (voir « Le Monde » du 28-12-73). Et la Chine a aujourd'hui décidé de rétablir, au nive au d'ambassadeurs, ses relations diplomatiques avec le Chili de la junte.

Comprendre l'originalité affirmée de nouveau à cette occasion par le PCV est important. Car cette compréhension seule permettra de déterminer le lieu des critiques nécessaires. Car malheureusement la critique est nécessaire. APRES LE TANKAZO

Le 29 juin, une tentative de coup d'Etat échouait à Santiago du Chili. C'était le « tankazo ». Il manifestait - au-delà de son échec - la proximité de l'affrontement décisif entre bourgeoisie et prolétariat et il mettait crûment en lumière les termes politiques de la victoire ou de la défaite de la révolution chilienne. Le « tankazo » faisait rebondir les débats stratégiques qui opposaient l'extrêmegauche révolutionnaire aux partis ouvriers réformistes du gouvernement de l'UP. La presse vietnamienne publia alors de nombreux articles sur la situation ainsi créée au Chili après le coup d'Etat militaire avorté.Or, le contenu de ces articles cautionne et avalise l'orientation du parti communiste chilien tant en ce qui concerne la presse de la RDVN que celle du FNL.

* Il minimise la gravité du danger de contre-révolution, parlant de la « folle illusion de saper la révolution par la guerre civile » (Sud Vietnam en lutte No 205, 3 juillet) et explique que la riposte au coup « montre qu'à présent les réactionnaires ne sont pas capables d'allumer le feu de la guerre civile » (Bulletin du Vietnam, No 55, 15 juillet, citation du Nhan Dan). Même si d'autres passages soulignent le fait que l'impérialisme n'a pas désarmé, on est loin de l'avertissement solennel qui était alors nécessaire.

* Il encense la ligne politique du gouvernement de l'Unité Populaire, présenté comme « l'origine profonde et la source intarissable » de la résistance du peuple chilien. « Résolu à suivre la voie tracée par la coalition d'Unité Populaire dans son programme politique, le gouvernement Allende a , avec courage et habileté, dirigé la « barque de l'Etat » à travers tant de récifs et d'écueils » (Bulletin du Vietnam). Ensemble, l'organe et FNL et celui du PTV affirment que la population vietnamienne « acclame chaleureusement le haut esprit de vigilance, d'union étroite du peuple chilien autour du gouvernement allié d'union populaire,élément décisif de tout succès » (SVL No 205) et que « ce qui est plus important encore, c'est que le programme politique de la coalition a tracé, vu les réalités actuelles du Chili, l'unique voie juste (sic) et certainement victorieuse (re-sic) permettant à son peuple d'aller au socialisme en partant de la révolution nationale et démocratique » (BV No 55). L'heure n'était-elle pas pourtant à la mise en garde contre les illusions criminelles du légalisme et du réformisme de l'UP ?

* Pis, ces articles saluent les « militaires patriotes » qui, demain, seront les fossoyeurs du peuple chilien. Le peuple vietnamien n'admire pas seulement le peuple chilien.. il « admire (aussi) la grande majorité des militaires de l'armée chilienne qui, sous la direction de ses chefs authentiquement patriotes (sic), met audessus de tout l'intérêt et l'honneur de la nation, et sait étroitement lier son propre salut à la glorieuse cause de la révolution ». Comme le Nhan Dan, Sud Vietnam en Lutte « acclame » les « généraux patriotes véritables » ... Il peut bien, alors, après la victoire du putsch, souligner les résistances réelles qui se sont manifestées au sein même de l'armée chilienne lors de la prise du pouvoir par la junte (SVL No 226, 10 décembre), là n'est pas le problème ! L'heure, au lendemain du « tankazo », n'était-elle pas à la mise en lumière du rôle historique contre-révolutionnaire de l'armée bourgeoise chilienne en tant que telle ? Et à l'organisation d'un travail révolutionnaire contre son corps d'officiers réactionnaires? FAUSSES ET VRAIES RAISONS

A lire les articles des Vietnamiens - du moins ceux diffusés en France -, on a l'impression que la révolution chilienne se développait selon des voies analogues à celles de la révolution vietnamienne. Le PCV sait pourtant fort bien qu'il n'en était rien ! Et il serait très facile de mettre l'orientation et la pratique de l'Unité Populaire chilienne en contradiction avec la pratique et les textes programmatiques fondamentaux du communisme vietnamien. La « voie de l'Unité populaire » tentait de combiner pression de masse et évolution gouvernementale progressive, réformiste et légale. La « voie vietnamienne » fut celle de la mobilisation révolutionnaire des masses. L'UP plaça ses espoirs dans la loyauté et les traditions démocratiques de l'armée bourgeoise. Le PCV procéda à l'armement de la population - ce qui fut jusqu'au bout refusé par le gouvernement de l'Unité Populaire (de façon à ne pas mettre en question la confiance à l'égard du corps des officiers réactionnaires). Le PCV constitua systématiquement une « armée de libération nationale », indépendante, sous sa direction, fondée sur le prolétariat et la paysannerie vietnamiens. De façon générale, la coalition d'Unité Populaire chilienne (coalition gouvernementale réformiste) ne peut étre comparée ni dans sa fonction, ni dans son orientation, ni dans sa nature, au Vietminh ou au FNL.

Tout récemment encore, dans un discours prononcé au meeting de commémoration de la fondation du FNL, Huynh Tan Phat (viceprésident du présidium du CC du FNL et président du GRP) a tiré ainsi les leçons de la révolution sud-vietnamienne:

« Nous en retirons cette leçon avant toute autre : pour briser l'agression de l'impérialisme colonialiste, il n'est qu'une voie (...) c'est de prendre les armes et de combattre avec opiniâtreté, intelligence et courage... sans perdre du temps dans de vaines hésitations. En dehors de cela, il n'y a pas d'autres « miracles » (Sud Vietnam en Lutte No 230, supplément).

Comment cette leçon s'appliquet-elle au Chili ? Qui a fait preuve de vaines hésit a tions sinon le gouvernement d'Allende et le PC chilien ?

Tout cela donc, le PCV le savait. Comment expliquer alors le contenu des articles du Nhan Dan, du Bulletin du Vietnam, de Sud Vietnam en Lutte ? La pratique du PCV et l'histoire de la révolution vietnamienne sont une condamnation vivante de la « voie pacifique ».

La situation de la révolution indochinoise, placée devant de nouvelles échéances de lutte difficile,. interdit à ses directions la recherche d'un compromis stable avec l'impérialisme, base d'une politique tendant à maintenir l'actuel « statu quo » international (comme pour l'URSS ou la Chine). La critique qui doit être portée au PCV ne peut être la même que celle dirigée contre le PC d'URSS ou le PC chinois aujourd'hui.

Les déclarations les plus récentes du PCV confirment cette spécificité. On a vu ce qu'il en était de l'analyse de la situation mondiale au lendemain de la victoire du golpe chilien, analyse qui s'oppose sur des questions clefs à celle des deux « grands » du « camp socialiste ». Cette différence d'orientation se manifeste aujourd'hui par exemple à l'égard de la Thailande. Après le renversement de la dictature militaire par « l'octobre étudiant », le PCV a multiplié les déclarations saluant la victoire du mouvement étudiant mais soulignant le fait que «l'événement d'octobre n'est pas encore une révolution » (SVL No 230) et que la lutte reste longue et dure. La République Populaire de Chine a fait silence sur la poursuite des actions du PC thailandais et ne se prononça pas sur la nature du nouveau régime de Bangkok, au moment où des négociations commerciales s'engagent quant à la. fourniture de pétrole chinois à la Thailande.

Fondamentalement, la politique du PCV à l'égard de l'Unité Populaire chilienne est marquée par l'héritage de la formation stalinienne reçue de la Illème Internationale des années 30 et reflète les déformations bureaucratiques de l'Etat ouvrier vietnamien et du parti communiste. Elle met, a contrario, en valeur la validité et l'importance des thèmes centraux du programme marxiste-révolutionnaire. L'HERITAGE D'UNE FORMATION STALINIENNE

Il était parfaitement légitime que la RDVN cherche à nouer les meilleurs liens diplomatiques et économiques avec le Chili de l'Unité Populaire. Ce n'est pas non plus le soutien au gouvernement ouvrier chilien face aux attaques de la droite bourgeoise et de l'impérialisme qui est en cause. C'est l'identification de la politique du PCV avec celle de l'Etat nordvietnamien qu'il faut d'abord critiquer. Car elle amène droit à la caution politique apportée à la direction réformiste de la classe ouvrière et rend difficilement conciliables les intérêts de la RDVN et ceux des travailleurs chiliens.

Seule une claire séparation du rôle du parti et du rôle de l'Etat permet en effet aux travailleurs -et aux militants communistes -d'un Etat ouvrier de savoir à la fois passer des compromis, nécessaires pour éviter l'isolement international de leur pays, et remplir pleinement leur devoir internationaliste. Tout rapprochement entre la RDVN et le Chili aurait dû s'accompagner de mises en garde politiques du PCV quant au danger de coup d'Etat et à l'impréparation de la gauche chilienne.

Cette absence de séparation entre la politique de l'Etat et celle du parti n'explique pas tout. Car la RDVN - et le PCV - ne se sont pas contentés de faire silence sur la politique d'Allende. Ils l'ont directement encensée. Il s'agit là du prix que les communistes vietnamiens acceptent de payer pour leurs alliances privilégiées avec le mouvement stalinien international. Prix à payer car il ne s'agit certainement pas d'une adhésion d'ensemble à la politique de ce dernier, pour les raisons indiquées plus haut.

Le communisme cambodgien, bien que probablement fort indé. pendant - est « cousin » du communisme vietnamien. Mais l'attitude de l'URSS lui a toujours interdit de nouer ce type d'alliances avec le stalinisme mondial. Et, à la différence du PCV, les Khmers Rouges ont fréquemment brandi l'exemple chilien (comme l'exemple indonésien de 65-66) pour mettre en lumière les dangers du réformisme et justifier le caractère radical de leur lutte. Cette attitude du PCV reflète et l'incompréhension au fond du stalinisme et l'absence de projet international alternatif à celui de l'URSS et de la Chine, comme la situation très particulière de la révolution vietnamienne sur l'arène internationale.

De façon générale, on pourrait ajouter à cela une conception très étroite du soutien à la lutte qui veut qu'on n'apporte sa solidarité que sur la base des objectifs dont les directions du mouvement se sont dotées, ce qui transforme l'inconditionalité du soutien en absence de critiques.

La révolution vietnamienne fut et reste un des événements majeurs 8 de la révolution mondiale d'après la seconde guerre mondiale. Elle n'a pu se réaliser qu'en rompant en pratique avec le cadre programmatique du stalinisme. Mais cette politique du PCV à l'égard du PC chilien montre combien cette rupture s'est opérée de façon relativement empirique et n'a pas permis aux communistes vietnamiens de revenir sur le débat fondamental qui avait divisé le mouvement ouvrier international lors du débat opposition de gauche-stalinisme. ... ET LE POIDS DES DEFORMATIONS BUREAUCRATIQUES DE LA RDVN

Les restes de la formation • acquise au sein de la Illème Internationale stalinisée n'expliquent pas tout. Le maintien de conceptions politiques étran. gères au marxisme révolutionnaire ne se comprend pas qu'à la lumière du passé du PCV et des racines historiques de son empirisme (traditions culturelles, cadre de fondation, etc.). Il faut aussi tenir compte du poids des déformations bureaucratiques actuelles de la RDVN.

Comment concevoir en effet une claire différenciation d'une politique d'Etat et d'une politique de parti quand le parti est unique, la fusion effective des organes de l'un et de l'autre très avancée, et les organes de type soviétique absents, du moins au niveau national et gouvernemental ?

Comment concevoir la possibilité d'un soutien internationaliste qui soit à la fois inconditionnel et politiquement critique quand la tradition du débat de tendance interne au parti et de façon générale la tradition de débat ouvert à l'extérieur n'existent pas dans son propre pays?

Comment admettre l'ampleur des débats politiques ouverts nécessaires à la construction d'une nouvelle Internationale quand sa propre révolution n'a jamais connu de libres confrontations de courants divers du mouvement ouvrier au sein d'organismes soviétiques? Comment comprendre la profondeur de la dégénérescence bureaucratique de l'URSS d'après Lénine quand son propre Etat ouvrier est né bureaucratiquement déformé ? L'ENJEU

Quelles que soient les causes diverses de l'orientation du PCV à l'égard du Chili, il importe d'en comprendre la gravité.

Bien sûr, avec beaucoup de bonne volonté, on peut lire quelques avertissements camouflés entre les lignes des articles en question. Tel Sud Vietnam en Lutte (No 201) dit, au lendemain des mesures prises contre Patrie et Liberté, mouvement fasciste, : « L'ordre pris par le gouvernement chilien (...) s'avère une mesure juste et indispensable pour défendre le pouvoir révolutionnaire, défendre les conquêtes de la révolution. C'est ce que demande le peuple chilien. Il n'existe pas d'autre voie, parce qu'on ne peut laisser la moindre liberté d'action à ceux qui trahissent la cause du peuple et celle de la révolution ». Mais de quel poids peuvent étre ces quelques lignes en face de l'idéalisation, dans la presse vietnamienne, de ceux-là mêmes qui se refusaient à prendre des mesures radicales et conséquentes contre la réaction bourgeoise ?

Une lutte politique intense était engagée alors entre réformistes et révolutionnaires. De son évolution dépendait le sort de la révolution chilienne. Et l'enjeu concernait et continue à concerner l'Amérique latine et le monde entier. Le rôle des révolutionnaires était d'aider les seconds à l'emporter sur les premiers. Les communistes vietnamiens bénéficiaient - et bénéficient - du prestige mérité que leur vaut leur combat sans précédent. Ils l'ont utilisé à aider les premiers.

« Jugez-nous sur nos actes » répondent souvent les combattants vietnamiens quand on les questionne sur leurs responsabilités internationales. Nous savons juger les actes et c'est pourquoi nous reconnaissons le caractère révolutionnaire des communistes vietnamiens. Mais en l'occurence, les actes ne suffisent pas. Le propre des réformistes est de faire partout croire aux « spécificités » de leur pays. Au Chili, c'était le poids des traditions démocratiques. Ils tendent ainsi à vider de leur contenu les leçons que les travailleurs chiliens pouvaient tirer de la pratique de la révolution vietnamienne. Il revient aux militants révolutionnaires de par le monde de tirer les enseignements des victoires et des défaites de la révolution, le plus clairement possible. Le PCV le sait bien lui qui a souligné à maintes reprises certaines des leçons riches et essentielles de sa révolution. Il a failli ici à le faire.

Il a manifesté ainsi les limites du role qu'il pouvait jouer dans l'éducation et l'organisation de la nouvelle génération révolutionnaire internationale.

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