Documents de la IVe Internationale

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La revue › nouvelle série n° 13 (n° 64)

Pour que la France ne soit pas le Chili. 1. Le Chili : exemple à ne pas suivre

Michel Lequenne · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 13 (n° 64) · janvier-mars 1974 · p. 4-7 · 1 668 mots

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1. LE CHILI: EXEMPLE A NE PAS SUIVRE par Michel LEQUENNE

Juan Garces, ancien conseiller politique d'Allende, a donné au Monde deux grands articles tirés d'un ouvrage paraitre, où il explique pourquoi... la défaite de l'Unité Populaire était inévitable.

Ceci peut se résumer ainsi: « Pas de révolution possible sans armée révolutionnaire », mais essayer d'en créer une aurait déclenché plus tôt la réaction de l'armée chilienne; donc, il fallait composer avec celle-ci pour pouvoir commencer « un processus révolutionnaire par la voie politique institutionnelle »; pourtant cela a abouti, non à renforcer le « secteur démocratique de l'armée » mais au contraire à augmenter l'insolence offensive de l'extréme-droite. Quand Allende s'est décidé à « toucher » à l'armée devant la menace évidente d'un coup de force, c'était trop tard: le chef secret des putschistes était son général en chef, quasi son homme de confiance, Auguste Pinochet.

Juan Garces commence par des considérations théoriques, mais, quand il termine, c'est sur des faits nus. Mieux aurait valu l'inverse.

Si l'on ad met -à titre de pure hypothèse de travail.. le raisonnement de Garces, on se dit qu'au moins l'Unité Populaire devait tenir la dragée haute à cette armée dont elle savait qu'elle était composée en majorité d'officiers n'attendant que l'occasion du coup d'Etat. Rien n'était plus légal que de bloquer son budget, puis de le réduire; de couper ses liens avec l'armée américaine,

1023838 cette organisation de subversion mondiale; de politique décidée de pendant qu'on avait moins loyalistes au frapper à chaque illico une mises à la retraite des chefs plus ou sommet; enfin de fois que ces gens soi-disant au dessus des classes se permettaient d'intervenir, fût-ce du bout de doigts, dans la politique du pays.

Loin de là! Loin de là ! Cela même aurait été encore trop pour l'épiderme 4 commencer sensible de la caste des militaires et aurait, parait-il, déclenché le desastre en suspens. Tenez-vous bien et écoutez ce qu'on nous révèle: voici ce qui fut fait. « De 1970 à 1973, le budget de la défense nationale est passé de 1.119.700.000 escudos à 7.340.063.000 escudos », ce qui est énorme, compte tenu même de l'inflation. Et cela au milieu d'une crise économique et financière atroce, phénomène trés peu «naturel» (quoi qu'en dise la presse bourgeoise ) mais produit d'abord de la politique impérialiste ( dont les organisateurs directs étaient les conseillers militaires et les espions américains -ce sont souvent les mêmes éducateurs du corps des officiers chiliens); en second lieu de celle de la bourgeoisie chilienne elle-même qui ne pouvait agir que gráce à la couverture des mêmes militaires chiliens. Ce corps des officiers avait été soudoyé par tous les gouvernements de droite qui avaient précédé celui d'Unité Populaire. Allende, qui n'avait pas, comme Frei et Alessandri, à attendre de ces militaires un soutien ombrageux, mais la plus perverse hostilité, n'en dépassa pas moins ses devanciers dans les humiliantes concessions que les culottes de peau prirent bien entendu pour ce qu'elles étaient: des manifestations de faiblesse, voire de lâcheté. Il augmenta leurs soldes, continua de payer leurs stages à l'étranger où ils apprenaient les meilleurs moyens de le détruire lui et son régime, et leur fournit, pour cela, l'armement spécialisé de guerre civile en veux-tu, en voilà: neuf hélicoptères français ( rodés contre le fellagha), les neuf chasseurs britanniques qui allaient servir à bombarder le palais de la Moneda; des masses de mitraillettes et de fusils-mitrailleurs pour la chasse à l'ouvrier; enfin, à l'intention de la marine, épine dorsale réactionnaire de l'armée: deux croiseurs et deux sous-marins...

Pendant la grève insurrectionnelle des patrons camionneurs, qui étranglait le gouvernement d'Unité Populaire avant le coup de gráce du 11 Septembre, « les fusiliers-marins montaient la garde auprès des véhicules immobilisés et parqués...

c'était encore de la pommade pour amadouer les prétoriens -qui en devaient bien rire-. Les autorités de l'Unité Populaire ne se dupaient pas sur leur compte, nous assurent les survivants. Soit ! Ils se contentaient de duper les masses et leurs alliés et dénonçaient comme «aventuristes» les »gauchistes» trop lucides qui jetaient l'alarme.

Mais il reste qu'en 1970, et contrairement à la thèse de Garces, les conditions n'étaient pas telles que les militaires auraient pu faire, dès la prise du pouvoir de l'Unité Populaire, ce qu'ils ont fait en 1973. Les preuves en sont dans les lignes mêmes qui veulent prouver le contraire.

« Il convient de rappeler que le bloc capitaliste tenta un coup militaire avant que le président Allende ait pris le pouvoir ». L'échec prouve que 1970 n'équivaut pas à 1973. Mais c'est que « le hasard voulut que le commandant en chef, René Schneider, fut de ceux-là ( du secteur militaire qui se définit en fonction de la pratique démocratique ) et refusat toute compromission. Si la personnalité du commandant en chef de l'armée avait été autre, le gouvernement de l'Unité Populaire aurait été vaincu par les armes aurait dra vains nar los armes avant d'entrer en fonctions, et un régime de droite autoritaire se serait implanté au Chili dès Octobre 1970 ».

Admettons encore une fois ! Mais ce hasard, il fallait le saisir. Une direction incapable de mettre le hasard de son côté ne mérite pas le titre de révolutionnaire.

CE QU'ON AURAIT PU FAIRE La stratégie élémentaire commande d'exploiter rapidement les succès, d'assurer les positions de force, Allende et l'Unité Populaire ne pouvaient pas douter de l'hostilité universelle de l'impérialisme pour dissuader les propriétaires récalcitrants ou les saboteurs ». Les saboteurs, c'est à dire les ouvriers qui auraient voulu travailler pour venir en aide au gouvernement. Conception cohérente de la « liberté du travail » si chère à toutes les bourgeoisie... quand elle doit s'exercer contre les travailleurs. 6

CE N'ETAIT PAS SI FATAL Pas un mot, dans ces articles, pour suggérer une possible autre politique. A les lire, il semble qu'il y ait là une malheureuse mais inévitable fatalité. Mieux, Garces dit encore:

« C'est l'existence d'un corps armé professionnel, démocratique dans ses convictions et sa pratique, qui a permis le début d'un processus révolutionnaire par la voie politique institutionnelle et sa poursuite pendant deux ans et dix mois ».

Il parle ici du «secteur» qui fut éliminé en 1973. Mais pendant trois ans, c'est de toute l'armée qu'il fut question en ces termes ambigus qui reviennent si facilement sous sa plume: toute l'armée était un exceptionnel modèle démocratique.

Certes leurs forces étaient limitées en 1970, mais ils ne pouvaient guère espérer les augmenter parmi les classes populaires, déjà en masses sans précédent derrière eux, sinon par une politique hardie capable de souder les intérets ouvriers, des paysans pauvres et des couches les plus modestes de la petite bourgeoisie. Ils devaient prévoir l'inflation, la crise économique, et par conséquent, ses dangers pour leur base sociale même. Donc, ils devaient broyer les adversaires susceptibles d'en faire un instrument de retournement de la situation contre eux. C'était le moment à saisir, le seul.

A aucun moment il n'était plus difficile à l'armée d'intervenir que dans les mois où le mouvement impétueux des masses portait dans l'enthousiasme l'Unité Populaire au pouvoir, dans la formation, dans tous les corps d'armée de comités de soldats, chargés, entre autres tâches, de contrôler étroitement leurs officiers; désigner dans tous les états-majors des commissaires politiques de l'Unité Populaire; destituer immédiatement les officiers connus pour leurs opinions d'extrême-gdroite; appeler à la formation de milices ouvrières dans toutes les usines, les mines, les villages, et charger les comités de soldats de les armer en priorité. Ces mesures, non exclusives, auraient pris l'adversaire principal à la gorge.

Mais cela, c'était sortir des voies légales.

C'est effectivement la révolution qu'il fallait faire. Puisqu'au Chili, les 44% de voix obtenus par l'Unité Populaire aux élections de 1973 constituaient «un record rare» ( Garces ), la révolution dans la loi y était encore plus utopique que dans les pays où elle n'a pu avoir lieu avec 50% des voix, comme en France. La seule légalité révolutionnaire, c'est la capacité d'entrainer les masses contre les couches minoritaires d'exploiteurs coalisés.

On se tue à vous répéter, rediront Garces et ses pareils, que dans ce cas, la défaite aurait été fatale. Nous avons déjà vu que cela n'est pas démontré et n'est qu'une justification à posteriori. Mais nous admettons qu'il n'y a pas, dans la guerre de classes, de victoire fatale. La seule certitude est que ceux qui croient fatale la victoire de l'adversaire seront toujours vaincus.

Et s'il y avait eu défaite dans les conditions que nous venons de décrire, au moins, la victoire de l'extrême-droite aurait-elle été beaucoup plus difficile, donc plus limitée, donc moins grave. Quant à l'expérience des trois ans d'unité populaire, faite avec timidité, dans les limites fournies par l'ennemi lui-même, ses côtés négatifs contrebalancent, voire l'emportent sur ses côtés positifs : elle permet aujourd'hui à tous les réactionnaires du monde, avec un semblant de vérité, de « prouver » que, la gauche au pouvoir, c'est la faillite et la misère, etc..., donc l'obligation de l'intervention militaire pour rétablir l'ordre. Au Chili, où l'on a empêché les paysans de prendre la terre, où les ouvriers ont fait les sacrifices sans contrepartie et ont été désarmés devant la répression commencée sous le règne de l'UP même, on n'a pas encore mesuré le poids de la démoralisation due à « l'expérience ». Et faut-il compter sur la sauvagerie fasciste pour rétablir la combativité ?

En tout état de cause, mieux vaut les chances de l'offensive que d'attendre, pour se battre, d'être acculé à la pire des défensives. Dans ce dernier cas, l'héroisme peut inspirer la pitié, pas l'admiration.

Il est évident que ces problèmes ne valent pas seulement pour le Chili. Le problème des forces armées se posera à tout pouvoir affirmant vouloir marcher vers le socialisme. Partout, il y aura, à un moment donné, des masses énormes sans armes face à des professionnels formés pour étre le dernier recours de la contre-révolution (cf.Galley). Partout, il faudra, selon le mot de Rosa Luxembourg, à propos de la Révolution russe, oser.

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