Fascisme au pouvoir par
Edgardo
PELLEGRINI
1. Le fascisme est une dictature terroriste ouverte, des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier ((Staline, 12ème Plénum de l'Internationale Communiste).
2. - Le fascisme est un système étatique particulier, basé sur tous les éléments de démocratie prolétarienne dans la société bourgeoise (Trotsky, Et Maintenant ?).
La différence entre ces deux définitions est faible. La première est essentiellement subjective (et comme nous le verrons, trés générale); la seconde plus objective, tend à déterminer les buts du pouvoir fasciste et les instruments (« pouvoir d'état particulier ») mis en oeuvre pour les atteindre.
Mais il est à noter que dans les deux cas, le fascisme est défini comme forme de gouvernement. Ni Staline, ni Trotsky, ne posent le problème du mouvement fasciste avant la prise du pouvoir. Les deux moments (montée du mouvement fasciste, fascisme au pouvoir) doivent être vus non seulement à travers leurs liens mais également leur autonomie. Quand nous parlons de fascisme, nous parlons d'une force déjà existante, ayant ses caractéristiques propres. Le problème n'est pas bizantin : de la façon dont on apprécie le fascisme découle aussi le type de lutte à lui opposer.
Nous aborderons seulement dans une seconde partie le problème du mouvement fasciste, de la façon de l'affronter (comment l'empêcher de progresser vers le pouvoir).
Tout d'abord, il faut éclaicir un point : « La fascisation de l'Etat ». Ce phénomène ne peut être réalisé par la base. Il est nécessaire, pour qu'il se produise que les fascistes se soient emparés de l'appareil et qu'ils l'utilisent à leurs fins, c'est à dire pour « éliminer tous les instruments de démocratie prolétarienne ». Et en premier lieu, les syndicats et toutes les formes autonomes d'organisation ouvrière, de toutes les tendances prolétariennes, des réformistes aux révolutionnaires. De même, il leur faut détruire les partis traditionnels surtout dans la mesure où les ouvriers, dans leur large masse, se reconnaissent encore en eux, malgré leurs erreurs et leurs déformations.
Ridicule en l'analyse sur le « fanfascisme », Fanfani aurait trouver les conditions de « fasciser l'état » grâce au PCI qui le porte consciemment au pouvoir!
C'est à cette analyse que se réfère la définition fdu « fascisme d'état » utilisée aujourd'hui par Lotta Continua : elle donne corps à la vieille définition stalienne qui applique l'étiquette de fascisme à quelque chose qui dépasse les caractéristiques actuelles du gouvernement italien (on peut affirmer que Scalfaro, Andreotti, Malagodi, sont les éléments les plus réactionnaires et les plus impérialistes du capital financier. Mais il est difficile de soutenir qu'ils soient les plus chauvins et qu'ils exercent une dictature terroriste ouverte).
Qu'est-ce donc que le processus de fasvisation ?
« Du fascisme, la bourgeoisie exige un travail bien fait ». A partir du moment où elle a admis les méthodes de guerre civile elle veut avoir la paix pour plusieurs années . Et l'agence fasciste se servant de la petite bourgeoisie comme d'un bélier et détruisant tout sur sa route, continue son travail jusqu'au bout. La victoire du fascisme porte à l'accaparement direct et immédiat par le capital financier de tous les organismes et de toutes les institutions de domination, de direction et d'éducation : l'appareil d'état et l'armée, les administrations communales, les universités, l'école, la presse, les syndicats, les coopératives. Fasciser l'Ftat ne signifie pas seulement « mussoliniser » les formes et les méthodes de direction (les mutations sont sur ce point finalement secondaires) mais surtout détruire les organisations ouvrières, réduire le prolétariat à un tel état amorphe, créer un système d'organisations qui pénètrent profondément dans les masses et sont destinées à empécher toute cristallisation indépendante du prolétariat. C'est en cela que réside l'essence du régime fasciste » (Et maintenant ? ).
La voie de la fascisation est toutefois longue et tortueuse. S'il perd l'appui militant de la petite bourgeoisie, le fascisme se trouve vite en difficulté. C'est ce qui lui arrive aussi en Italie où, s'il n'était pas revitalisé de l'étranger, par la victoire nazie en Allemagne, le régime ne pourrait sortir d'une impasse.
Mais nous sommes encore loin d'une véritable reprise du mouvement de masse. L'opposition des pêcheurs et des petits paysans est plus dure, mais elle ne trouve pas non plus de concrétisation politique. Leur opposition se manifeste par la destruction de produits (poissons ou primeurs) préférée à la vente à des prix imposés par le gouvernement. Ceci conduit à des importations de l'étranger.
L'opinion publique petite bourgeoise est mécontente de l'augmentation permanente des prix et l'état désastreux des transports. Dans le secteur public, il y a eu des grèves d'employés et des manifestations de retraités. Dans l'ensemble, on peut dire que la junte n'a pas réussi à se faire, dans aucun secteur de la population, une base de masse ».
Et c'est là l'élément décisif : manquant d'une base de masse, la junte n'a pas réussi à créer ses organisations propres (corporations, milice, jeunesse nationale) qui sont une garantie contre une réorganisation indépendante de la classe ouvrière en syndicats ou organisations politiques.
l'absence d'une politique capable de contenter la petite bourgeoisie, les petits commerçants ruinés. éléments décisifs pour leur maintien au pouvoir contre les « rouges » qui les menacent est un autre facteur qui ne permet pas de parler de fascisation.
Reprenons Trotsky et voyons comment il développe le concept central de la définition donnée plus haut : « Les effectifs dé26 terminants du fascisme sont constitués par la petite bourgeoisie et la nouvelle classe moyenne qui s'est formée : petits artisans, et petits commerçants urbains, fonctionnaires, employés, techniciens, intellectuels, paysans ruinés... la masse principale du fascisme est composée d'une poussière d'humanité » (la clé de la situation est en Allemagne).
Trotsky le prédit avec une grande lucidi. té « deux ans après sa naissance, le fascisme est arrivé au pouvoir. Ses positions se sont consolidées grâce au fait que la première période de sa domination a coincidé avec une conjoncture économique favorable faisant suite à la dépression des années 1921-22. Les fascistes ont écrasé le prolétariat en retraite grâce à la force offensive de la petite bourgeoisie. Mais cela ne s'est pas fait d'un seul coup. Bien qu'étant déjà au pouvoir, Mussolini a procédé avec une certaine prudence : il n'avait pas encore de modèle tout prêt. Pendant les deux premières années, la constitution ne fut même pas modifiée. Le gouvernement fasciste était un gouvernement de coalition. Parall: element, les bandes fascistes oeuvraient avec des bâtons, des couteaux, des revolvers. L'Etat fasciste ne se constitua que petit à petit avec l'étouffement total de toutes les organisations de masse indépendantes.
La définition de Staline tombe à pic par exemple, pour la Grèce actuelle, mais on pertonels rade peut difficilement affirmer que la junte des colonels a réussi à instaurer un état fasciste. Le camarade Psaradellis a donné une appréciation précise dans son interview à Bandera Rossa, après sa fuite de Grèce :
« Les ouvriers s'opposent à la dictature, mais il n'y a pas encore une organisation ayant la force de capter cette opposition qui reste sur un plan individuel. Malgré la politique anti-ouvrière de la junte qui permettrait des réactions d'une certaine envergure, la défaite de 67 continue à peser lourdement. On assiste à des arrêts spontanés, à de petites grèves sauvages qui permettent même une certaine radicalisation en secteur ouvrier de la part d'organisations de la gauche révolutionnaire».
Et encore : « Le fascisme unit et arme des masses dispersées : d'une poussière d'humanité (selon notre expression) il fait des groupes de combat. En ce sens, il donne à la petite bourgeoisie le sentiment d'être une forme indépendante. Et celle-ci commence à penser qu'elle donnera effectivement des ordres à l'Etat » ((Où va la France ? ).
Mussolini y est parvenu au prix de la bureaucratisation du parti fasciste. Après avoir utilisé la force de la petite bourgeoisie, le fascisme l'étrangle dans les tenailles de l'Etat bourgeois. Il ne pouvait pas agir autrement parce que la désillusion des masses qu'il avait rassemblées, devenait pour lui un danger immédiat. Le fascisme bureaucratisé se rapprocha beaucoup des autres formes de dictature militaire et policière. Il n'a plus au sa base sosiale précédente. Sa réserve principale, la petite bourgeoisie, s'est épuisée...
Les effectifs déterminants du fascisme sont constitués par la petite bourgeoisie et la nouvelle classe moyenne qui s'est formée.
L'Etat fasciste existe déjà depuis une dizaine d'années. Combien de temps durerat-il encore ?
Sans prévoir précisément ses rythmes, on peut affirmer avec certitude que la victoire de Hitler en Allemagne lui permettra de durer longtemps mais que la défaite d'Hitler serait pour Mussolini le commencement de la fin ».
Cette différenciation caractéristique entre mouvement fasciste et forme fasciste du pouvoir, est d'autre part une constante du mouvement ouvrier italien qui a polémiqué longuement avec l'Internationale Communiste sur l'abus, ou l'usage incorrect qu'on faisait du terme de fascisme. Trotsk ite à ce propos deux passages de Togliatti :
« Cette définition n'est pas basée sur les actes de terrorisme sauvage ou sur le nombre élevé d'ouvriers et de paysans massacrés, ou sur l'atrocité des tortures variées largement utilisées, ou encore sur la sévérité des peines : cette définition correspond à la destruction systématique de toutes les formes d'organisation indépendante des masses ».
« Le problème des rapports entre le fascisme et la social-démocratie se pose sur le même plan (l'impossibilité de conciliation du fascisme avec les organisations ouvri eres). De ce point de vue, le fascisme se différencie nettement de tous les autres régimes réactionnaires qui ont existé dans le monde capitaliste contemporain. Il repousse toute forme de compromis avec la social-démocratie, la persécute forcément, la prive de toute possibilité légale d'existence, la contraint à émigrer (VI Congrès de l'Internationale Communiste) ».
Puis la positionstaliniennede lutte contre le social-fascisme obligera à abandonner momentanément cette position. Togliatti tentera sous prétexte de « particularité nationale du fascisme italien » de maintenir certains points de la définition qu'il avait donnée, sans réfuter toutefois la nouvelle théorie et la politique désastreuse qu'elle entraînait. Toutefois lorsque la nouvelle volte facestalinienneaboutira à l'abandon de cette formule et à la recherche de fronts populaires antifascistes et interclassistes, le dirigeant du PCI retrouvera ses premières analyses.
Dartianlidramont intéraccantoc do Particulièrement intéressantes de ce point de vue là sont ses leçons sur le fascisme qui nous sont parvenues par les annotations de Joseph Amoretti. Il s'agit de leçons de l'hiver-printemps 1935, prononcées devant la section italienne de l'école léniniste de Moscou. Tout en rendant un hommage formel et verbal, à deux reprises, à la définition stalinienne, Togliatti s'en détache rapidement. Avant d'examiner quelques points de ces leçons, il vaut la peine de relever un faux par lequel Togliatti semble s'excuser de l'indépendance de son interprétation, en la compensant par une attaque situelle contre Trotsky.
Lisons le passage de Togliatti (lère leçon) :
« A ce propos, je veux vous mettre en garde contre une autre définition. faîtes trés attention lorsque vous entendez parler du fascisme comme d'un bonapartisme. Cette affirmation, qui est le cheval de bataille du trotskysme, et reprise de quelques affirmations de Marx dans « Le 18 Brumaire », et de Engels. Mais les analyses de Marx et de Engels si elles étaient valables pour cette époque du développement du capitalisme sont maintenant erronées si elles sont appliquées mécaniquement aujourd 'hui dans la période de l'impérialisme. Qu'est-ce qui découle de cette définition du fascisme comme bonapartisme? Il découle la conséquence que, qui commande, ce n'est pas la bourgeoisie. Rappelez-vous la définition que Trotsky donna au gouvernement de Brüning : « gouvernement bonapartiste ». C'est une conception que les trotskystes ont toujours eu du fascisme. Quelle est son origine ? C'est la méconnaissance de la définition du fascisme comme dictature de la bourgeoisie ».
Inutile de commenter cette fausse interprétation dans son sens général. Mais nous voulons souligner un détail où l'argument de Togliatti est plus évidente. Ce même Togliatti dans la même leçon N. 1 donnera une interprétation correcte du gouvernement Brüning :
« En 1932, quelques camarades estimaient que la dictature fasciste était déjà instaurée sous le gouvernement Brüning et que donc il n'y avait plus à lutter contre le fascisme. Mais cela était aussi une erreur. Ils voyaient comme fascisme uniquement la transformation réactionnaire des institutions bourgeoises. Mais le gouvernement Brüning n'était pas encore une dictature fasciste. Il lui manquait un des éléments : une base de masse réactionnaire qui permit de combattre avec succès le prolétariat et de déblayer le terrain à la dictature fasciste ouverte ».
Donc, si pour Togliatti, le gouvernement Brüning ne peut être défini comme fasciste, pourquoi s'en prendre à Trotsky qui ne le définit pas comme fasciste. Trotsky ne le définit même pas comme bonapartiste :
« La dictature de Brüning est une caricature du bonapartisme. Cette dictature n'est pas stable, ni sûre d'elle-même; elle est des-
L'idéologie fasciste contient une série d'éléments hétérogènes et nous ne devons pas les perdre de vue pour comprendre à quoi elle sert. tinée à durer peu. Elle ne représente pas le début d'un nouvel équilibre social, mais le prélude de l'écroulement imminent du vieil équilibre. En s'appuyant dans l'immédiat sur une petite minorité bourgeoise, tolérée par la social-démocratie contre la volonté des ouvriers, menacée par le fascisme, Bruning est seulement capable de lancer non pas des foudres réelles mais les foudres des décrets-lois (...) » (Et maintenant ? ).
Maintenant que nous avons prouvé la fausse interprétation, consacrons-nous à ces parties des leçons de Togliatti qui reconstituent l'ascension du mouvement fasciste au pouvoir et l'institution, après la prise du pouvoir, d'un état fasciste, selon l'analyse essentiellement correcte qui avait été marquée par Staline, comme une déviation trotskyste, et pas tout à fait à tort.
« Le fascisme, affirma Togliatti, ne veut pas dire seulement la lutte contre la démocratie bourgeoise; nous ne pouvons pas employer cette expression seulement lorsque nous sommes en présence de cette lutte. Nous devons l'employer seulement lorsque la lutte contre la classe ouvrière se développe sur une nouvelle base de masse, de caractère petit-bourgeois ».
Togliatti souligne les difficultés de lier de façon structurée, bourgeoisie et petite bourgeoisie; et il souligne les erreurs commises par le parti communiste italien qui, ne comprenant pas ces difficultés, permettait au fascisme d'avoir une hégémonie sur la petite bourgeoisie, sans lui opposer aucune initiative valable qui permette de rallier une partie de cette petite bourgeoisie et d'en neutraliser l'autre.(Naturellement, maintenant Togliatti, insiste même dans sa terminologie, pour démontrer qu'il faut créer un front plus large que le front prolétarien; mais il vise à convaincre de la valeur d'un front populaire interclassiste et de la nécessité pour le prolétariat de défendre les institutions « démocratiques ». Les prises de position ont une conclusion politique que nous repoussons nettement mais ne parviennent pas à remettre en cause les définitions particulières concernant le fascisme et ses rythmes de progression).
En reconsidérant brièvement l'analyse de l'Internationale Communiste dans la phase qui a précédé la prise du pouvoir par les nazis en Allemagne, Togliatti est fatalement porté à reprendre encore de plus près, la critique de Trotsky aux staliniens. Mais plus intéressante encore est la réponse que Togliatti donne à la question « le fascisme est-il un signe de faiblesse de la bourgeoi. sie »?
« Ceci est vrai, répond-il. Le fascisme se développe car les contradictions internes de la bourgeoisie sont arrivées à un point tel qu'elle est obligée de liquider les formes de démocratie. De ce point de vue, cela signifie que nous nous trouvons face à une crise profonde révolutionnaire à laquelle la bourgeoisie veut faire face ».
A part les considérations ultérieures, en partie fausses (en raison de son inféodation au stalinisme, observée précédemment) on pourrait alors se demander, qu'elle est alors la réponse adéquate à cette période. Est-ce peut-être la défense des institutions de la légalité bourgeoise ? Est-ce l'appel au légalisme adressé à des secteurs démocratiques de la bourgeoisie? Ou bien puisqu'on entre effectivement dans une crise révolutionnaire, n'est-ce pas le développement d'une stratégie révolutionnaire pour la prise du pouvoir ? Et le défaut de cette stratégie, le manque de volonté d'attaquer directement le pouvoir, ne se transforme-t-il pas (ne s'est-il pas transformé historiquement) en un désarmement des masses, en une livraison de l'Ftat au fascisme ?
Voilà quelques considérations qui devraient troubler les réves, encore aujourd'hui, de milliers de cadres du PCI !
Mais pousuivons : Togliatti définit assez bien l'éclectisme fonctionnel de la soi-disante idéologie fasciste, le rôle patent de thèmes historiquement prolétariens (la planification par exemple). S'il est vrai - encore une fois Togliatti doit indirectement faire ses comptes avec Trotsky - - que le fascisme doit unifier des secteurs divers, éclatés, son idéologie doit être adaptée à ce but :
« L'idéologie fasciste contient une série d'éléments hétérogènes et nous ne devons pas le perdre de vue pour comprendre à quoi elle sert. Elle sert à souder des courants divers, dans la lutte pour la dictature sur les masses laborieuses et pour créer dans ce but un vaste mouvement de masse. L'idéologie fasciste est un instrument créé pour lier ensemble ces éléments ».
Toutes les leçons sur le fascisme comportent à la fois des analyses correctes et fausses. Les analyses correctes concernent principalement la constitution du parti fasciste de masse comme « parti d'un type nouveau de la bourgeoisie », la dynamique de fascisation après la marche sur Rome, la structure des organisations « militaires, militaro-propagandistes, syndicales » du fascisme. En bref, la constitution « d'un systéme d'état particulier », comme l'avait analysé avec exactitude Trotsky.
Et c'est à ce stade que nous devons poser quelques questions aux camarades comme ceux de Lotta Continua, qui ont fait preuve d'un certain courage autocritique et d'un intérêt pour l'histoire du mouvement ouvrier et les leçons à tirer : croyez-vous secondaire la polémique sur le fascisme développée à partir des événements italiens des années 20, et allemands des années 30 ? Pensez-vous que la volonté de lutte suffise ou qu'il est nécessaire d'arrêter le type de lutte à l'ordre du jour à chaque contre la réaction armée, détachement ouvrier en Allemagne. occasion ? Et qu'est-ce que donc cette légèreté dans l'usage facile et grandiloquent du slogan « fanfascisme » tout d'abord et « fascisation de l'Ftat » maintenant ?
Le fascisme italien - qui ne peut être aujourd'hui apprécié comme un mouvement « spontané » issu de secteurs petitsbourgeois, ni seulement comme un mouvement de garde blanche guidé du dehors, mais qui a son histoire propre, ses cadres politiques, son programme indépendant - a tenté, avec bombes et démagogie à l'appui, de Milan à Reggio de Calabre, de se constituer la base de masse nécessaire pour la jeter contre l'organisation ouvrière. Il n'y est pas parvenu à cause de l'intensité de la lutte de classes, la progression politique de masse qu'ont eu les ouvriers dans la fin des années 60. Mais à cela s'ajoutent d'autres causes : la compréhension du danger de la part des organisations traditionnelles qui, même si c'est au nom d'une stratégie historiquement condamnée, ont du et doivent promouvoir une mobilisation antifasciste spécifique et laisser se faire des initiatives dont la dynamique n'est pas totalement controlable par la bureaucratie.
Joue encore l'hésitation de nombreux secteurs de la bourgeoisie qui croient encore possible un rétablissement de la situation sans qu'il soit nécessaire de recourir au fascisme; fascisme qui, en vertu de ses caractéristiques historiques, n'aboutirait pas à une reprise de la productivité à brève échéance, qui nécessiterait une longue période de guerre civile et de répression armée qui ne faraient que retarder cette reprise, faisant perdre au capitalisme italien, des positions 28 importantes à un moment où, en raison des tensions économiques internationales perdre une position signifie la payer trés cher.
Toutefois, il est clair que pour ne pas succomber (sous la révolution ou la paralysie) le capitalisme peut être contraint à jouer la carte du fascisme. L'ensemble des actes politico-juridico policiers, que la gauche révolutionnaire a juste nent baptisés « coup d'Etat », ne peut étre compris uniquement comme une forte pression pour désorganiser les luttes ouvrières. Il signifie aussi le déplacement de secteurs de l'appareil d'Etat et des forces économiques vers l'hypothèse fasciste.
La faiblesse du gouvernement actuel, l'instabilité tous les niveaux peuvent conduire à des face à face retentissants, et accélérer un processus dans cette direction, même si objectivement la bourgeoisie italienne dans son ensemble n'est pas favorable à une aventure fasciste.
Le danger principal serait alors un nouveau désarmement des masses de la part des réformistes, de pouvoir compter sur l'alliance avec les « secteurs progressistes » et légalistes de la bourgeoisie.
Mais comment combattre ce danger ? Uniquement en dénonçant la politique réformiste ? Ou en lançant des mots d'ordre de front unique ouvrier, de la défense de la liberté d'organisation ouvrière qui est la principale cible comme nous avons cherché à le rappeler, du pouvoir fasciste ?
Bien sûr cette défense ne peut être uniquement théorique et le mot d'ordre de front unique doit être uni étroitement avec celui d'autodéfense ouvrière. Mais ce mot d'ordre est lancé dans le but d'unir effectivement toutes les organisations menacées, des révolutionnaires avec réformistes !
Un front unique « à la base » (comme le théorise entre autres « Avant-Garde ouvrière ») a bien peu de possibilités de voir le jour, dans la mesure où les ouvriers se sentent encore liés aux organisations qui - malgré toutes leurs défaites -représentent à leurs yeux le fruit de nombreuses décennies de lutte de classe.
Dans l'action commune de front unique et d'autodéfense, la dynamique sera en fait bien différente : les ouvriers seront amenés à comprendre qu'ils ne s'en sortiront pas si ce n'est par une victoire du fascisme par suite d'un écrasement du mouvement ouvrier, ou par un renversement du pouvoir bourgeois avec la prise du pouvoir par la classe ouvrière.
Dans ce cadre, si les révolutionnaires faisaient preuve de moins d'agitation stérile et de plus d'organisation, avec une stratégie, et une tactique correspondant à l'époque historique et aux évènements, ils pourront gagner l'hégémonie sur les cadres décisifs de la classe.
Nous désirons entamer un débat au sein de la gauche révolutionnaire, non verbeux et non sectaire pour nettre au point la plateforme sur laquelle appeler les réformistes au front unique et à l'autodéfense.
30 décembre 1973