le trotskysme en autriche on autana propos recueillis par Raimund LOEW La relative stabilité sociale régnant aujourd'hui encore en Autriche peut faire facilement oublier qu'il y a 50 ans, le mouve ment ouvrier autrichien était un des plus combatifs d'Europe. Contre la volonté de tous les partis bourgeois aussi bien que de sa propre direction social-démocrate, la classe ouvrière autrichienne avait,en 1918, imposé la république. La même année, des conseils d'ouvriers et de soldats se formèrent dans tout le pays, montrant la voie du socialisme. La bourgeoisie ne doit qu'aux illusions des travailleurs autrichiens sur la direction social-démocrate et qu'à la politique traîtresse, contre-révolutionnaire de celle-ci que le prolétariat ne soit pas aussitôt passé du renversement de la monarchie à la subversion de l'ordre bourgeois tout entier et à l'instauration de sa dictature. La formation dans les années 20 de la Ligue de Défense Républicaine (Schutzbund), une organisation militaire unitaire d'auto-défense des travailleurs sous direction social-démocrate, témoigne du fait que le militantisme des ouvriers autrichiens était encore loin d'être paralysé. Contrairement à ce qui s'est passé en Allemagne, la version autrichienne du fascisme, l'austrofascisme, clérical et conservateur, ne put instaurer son règne sans devoir briser la résistance armée du prolétariat : il fallut la brève guerre civile de février 1934 et la défaite des travailleurs, décourages et démoralisés durant 15 années par la direction social-démocrate, pour que toutes les organisations ouvrières puissent être mises hors-la-loi et que soient balayés les derniers vestiges de la démocratie bourgeoise (1). C'est dans le contexte de cette situation, caractérisée par une classe ouvrière forte et combative, mais sous l'emprise d'une direc tion opportuniste complètement pourrie, que naquit le mouvement trotskyste autrichien, un des plus anciens du monde. Son histoire est, à ses débuts, intimement liée à celle de Joseph Frey, un des dirigeants des ouvriers et des soldats des années de la révolution. Frey était initialement socialdémocrate, mais depuis son retour du front en 1918 il était opposé à la direction du parti, menée par Otto Bauer et Karl Renner. La même année, il devint président du conseil des soldats de Vienne, fonction qu'il conserva tant que le conseil exista indépendamment de la social-démocratie c'est-à-dire jusqu'en 1920. Il reconnut bientôt qu'il ne suffisait plus d'être plus « gauche » que les dirigeants à l'intérieur de la social-démocratie et que le prolétariat autrichien devait se donner une direction totalement nouvelle pour accomplir Sa révolution. Cette tâche avait été entreprise par la section autrichienne de la Illème Internationale, le KPO (Kommunistische Partei Osterreichs : parti communiste d'Autriche). Frey considérait que le problème fondamental était d'amener la masse des travailleurs social-démocrates à rompre avec la social-démocratie et à se rapprocher du KPO. Lors des élections au Conseil National de 1920, il appela les travailleurs social-démocrates à voter pour le KPO, ce qui lui valut peu après d'être exclu du parti social-démocrate. La même année, Frey, à la tête de son courant des « social-démocrates révolutionnaires », entrait dans le petit KPO, où il devait en l'espace de peu de temps, jouer un rôle dirigeant. Le parti se trouvait de puis sa fondation dans une crise grave car il n'était pas parvenu à prendre pied dans la grande masse des travailleurs. Frey fut aus sitôt impliqué dans les vives luttes fractionnelles provoquées par la question de la ligne juste vis-à-vis des travailleurs socialdémocrates. Il s'éleva contre la politique confuse et zigzagante du KPO, qui oscillait entre l'ultra-gauchisme aventuriste et sec taire et l'opportunisme droitier, et défendit la tactique du Front Unique, adoptée au Hlème Congrès de l'Internationale Commu niste. Cette tactique, partant du degré de préparation de la base ouvrière du parti social-démocrate, n'excluait pas d'éven tuelles offres directes à la direction socialdémocrate pour une lutte commune sur la base d'un programme d'action concret. Il semble que dans le réseau d'intrigues qui se tramait alors dans le KPO, la mission commerci le soviétique et le Komintern soient activement intervenus dès le début des années 20 pour isoler Frey et tirer Koplenig du marais bureaucratique entre les fractions pour en faire I'« homme de Moscou »: De 1923 à 1925, Frey fut détaché à l'étranger par le Komintern - nous n'avons pas d'informations précises sur ce en quoi consistait sa mission, mais il est possible que des fonctions militaires lui aient été confiées lors du soulèvement en Allemagne (2). Ce n'est qu'en 1925 qu'il rentra à Vienne, au grand effroi de la direction du parti, et qu'il reprit part au travail du parti. Les luttes fractionnelles reprirent aussitôt et furent d'autant plus vives que Frey défendait les positions internationales de Trotsky et de l'Opposition de Gauche. Le camarade Franz Modlik, qui commença à cette époque son activité politique dans le mouvement trotskyste, nous donne un aperçu de l'ambiance qui régnait alors dans le parti : « Lorsque j'entrai dans le parti en mars 1926, la lutte v avait déjà atteint toute son acuité. Dès les premières fois où j'assistai aux réunions de mon ravon, je fus travaillé par les staliniens qui employèrent toutes les ressources de la diffamation personnelle pour déformer les arguments politiques de Frey. Celui-ci polémiquait vigoureusement dans son organe intérieur « Klarheit » (« Clarté ») contre la politique en zigzags de la direction du parti. Ainsi, le gouvernement social-chrétien Ramek fut qualifié par Koplenik et consorts de fascistes ; d'autre part, dans beaucoup de domaines, l'initiative était laissée d'une manière opportuniste à la direction social-démocrate. Contre cela, Frey réclamait une politique conséquente et offensive de Front Unique vis-à-vis des travailleurs social-démocrates. Les thèses trouvèrent un écho dans toute une série de ravons viennois ainsi que dans quelques localités de province comme Cyraz et Hainbourg. Dans mon rayon, c'étaient surtout les jeunes et les meilleurs cadres ouvriers qui étaient du côté de Frey, tandis que la direction rameutait plutôt des éléments lumpenprolétariens. Au cours de l'année, la situation se tendit de plus en plus et l'on en vint déjà à des réunions de fractions séparées ». Il était clair que cette opposition du KPO ne pouvait à la longue pas être tolérée par la direction stalinienne du parti. Le prétexte de l'exclusion fut la tentative quelque peu malheureuse de l'opposition de prendre seule l'initiative d'une campagne pour l'expropriation des biens de l'Eglise. Frey commença en mars 1927, la publication mensuelle de la « Arbeiterstimme » (La Voix Ouvrière). Le groupe s'appelait comme auparavant « Opposition du KPO » et se considérait toujours comme appartenant au parti. En 1926, le Congrès de Linz du SDAP (3)adoptait, sous la direction de Bauer, le fameux programme de Linz, qui prévoyait la résistance armée de la classe ouvrière et l'instauration d'une « dictature des travailleurs » au cas où la bourgeoisie passerait à la destruction de la démocratie parlementaire pour empêcher la constitution d'un gouvernement social-démocrate. Ce programme centriste de gauche emplit la masse des travailleurs d'un grand espoir, de sorte qu'il était possible de battre aux élections au Conseil National, prévues pour 1927, les partis bourgeois et d'atteindre la majorité
Dans cette situation, le KPO décida, sur le trotskisme avis du Komintern, de proposer une alliance électorale au SDAP. Celui-ci refusa.
Le KPO décida en conséquence de pré en Autriche senter ses propres candidats.
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- Quelle fut l'attitude de l'Opposition ? « Frey a jugé principiellement positive la tentative de former une alliance électorale avec la social-démocratie, nous rapporte le camarade Modlik. Mais il trouvait exagérées les conditions du KPO qui demandait l'armement des travailleurs. Contrairement au parti, nous maintinm es la consigne de vote pour le SDAP, malgré le refus de l'alliance par celui-ci. C'était une faute grave et elle fut aussi jugée ainsi par Trotsky, car nous perdîmes par là pratiquement tout contact avec la base ouvrière du KPO ». Ce jugement semble encore plus juste quand on considère le rôle de la socialdémocratie pendant et après l'incendie du Palais de Justice de Vienne quatre mois plus tard, lorsque le Schutzbund fut employé contre les travailleurs indignés et lorsque la seule réponse au massacre des manifestants par la police fut une grève alibi des transports de 48 heures (4). Le groupe autour de Frey s'était ainsi enfermé dans un isolement dont il ne devait plus arriver à sortir. A cela vinrent encore s'ajouter les répercussions négatives de l'intensification de la lutte en Union Soviétique: l'exclusion de Trotsky du Parti et les calomnies des staliniens ramenèrent quelques partisans de l'Opposition dans le parti, tandis que d'autres cessaient toute activité. L'activité principale du groupe qui devint bientôt la section autrichienne de l'Opposition Internationale de Gauche, était, nous dit le camarade Modlik, la sortie du journal et le travail de formation politique. • Il s'agissait de former un noyau stable de cadres capables de résister aussi bien à la pression des staliniens qu'à celle de l'ennemi de classe. Dans ce but, nous organisâmes à partir de l'hiver de 1928-29, pendant plus de 4 ans, des cercles de formation pour transmettre aux camarades et à d'éventuels sympathisants les principes de base du marxisme révolutionnaire. Les exposés du camarade Frey étaient écoutés par environ une centaine de militants. Une place centrale était également occupée par la sortie et la diffusion de notre organe, la « Arbeiterstimme » qui eut jusqu'à son interdiction un tirage de quelques milliers d'exemplaires ». - Quels étaient vos contacts internationaux ? « J'étais moi-même à Berlin des 1927, où j'eus des contacts avec toute une série de politiciens communistes dans et hors du KPD (5). Je me rappelle particulièrement d'une conversation avec Ruth Fischer (6) sur l'incendie du Palais de Justice de Vienne. Elle nous reprochait alors d'avoir négligé de propager le mot d'ordre des conseils ouvriers. Les contacts avec le centre de /'O/G dépendaient pour la plupart du camarade Frey et, de temps en temps, rotfront
Monatszeitung der Gruppe Revolutionäre Marxisten le trotskisme en Autriche des camarades étrangers venaient en visite. En 1932, j'étais de nouveau à Berlin, cette fois comme délégué de la direction. Nous n'étions alors plus section de /'OIG : la rupture avait eu lieu en 1930 sur la question de l'unification avec d'autres groupes communistes oppositionnels. Léon Sedov, les autres camarades de la direction internationale ainsi que Trotsky étaient d'avis que nous devions rechercher une unification, sur une base paritaire, aussi rapide que possible avec d'autres groupes communistes oppositionnels, ce que Frey rejettait catégoriquement. Cette question consuisit en 1930 à la rupture de notre groupe avec l'OIG ». Par contre, tes camarades autour du camarade Modlik ainsi que les BolchéviksLéninistes s'en tenaient à la ligne léniniste du défaitisme révolutionnaire dans les pays impérialistes. La vie politique et organisationnelle fut maintenue dans les circonstances les plus difficiles au moyen d'écrits dactylographiés, parfois aussi ronéotés. Même cette activité minimale était mortellement dangereuse : à la suite de la dénonciation d'un mouchard, quelques camarades du groupe « Contre le Courant », issu de l'Union de Combat, furent arrêtés en 1943, parmi lesquels les camarades Franz Kascha et Joseph Jakobovic furent décapités,une camarade consuite au suicide et quelques autres condamnés à des peines de cachot à vie. - Comment juges-tu rétrospectivement votre attitude pendant le seconde guerre mondiale, camarade Bruno ? « Le plus important me semble être la complète clarté politique que nous avions grâce à notre formation marxisterévolutionnaire. Depuis l'invasion, il était pour nous absolument clair que la guerre était inévitable, que cette guerre aurait un caractère mondial, que l'Union Soviétique serait attaquée par Hitler et nous n'avons pas douté une minute de la défaite du fascisme. Cette boussole politique permit à tous les camarades de tenir dans l'isolement le plus ex trême. Notre attitude était claire : nous étions pour la défaite de la Wehrmacht nazie, ce qui se concrétisait dans le mot d'ordre de sabotage individuel dans les entreprises et l'Armée de l'Empire (Reichswehr). Nous défendîmes cette position dès 1939, alors que le KPO était encore contre et voyait l'ennemi principal dans les impérialismes français et anglais. » - Quel aspect concret revêtait le sabotage dans la Reichswehr ?
« Je ne peux parler que de mes expériences personnelles. Comme la plupart des camarades, je fus mobilisé et envoyé au front. Dans la mesure du possible j'essayais de gêner des opérations militaires en sabotant du matériel ou en éxécutant mal ou incomplètement les ordres, ce qui faillit me faire passer une fois devant un tribunal de guerre. Dans la Wehrmacht, il m'était impossible de mener réellement une propagande et une agitation politiques. Cepenpendant, je suis arrivé dans quelques cas à éta blir des contacts avec la population civile, ce qui alla si loin que je pus me déclarer ouvertement trotskyste et propager nos idées.» Avec la fin de la seconde guerre mondiale commença en Autriche la phase de reconstruction du capitalisme autrichien, laquelle fut prise en charge par les bourgeois, les social-démocrates et les staliniens, en parfaite harmonie dans le gouvernement. Les cadres restants de l'opposition trotskyste en Autriche se réunirent en 1945 pour former les IKO. (Internationale Kommunisten Osterreichs : Communistes Internationaux d'Autriche). Malgré le rétablissement des droits démocratiques de la classe ouvrière, l'organisation n'osa pas, pour des raisons de sécurité (la Guepeou dans les territoires sous occupation soviétique) apparaître au grand jour et faire un travail de masse. L'annonce d'arrestations et d'enlèvements de social-démocrates de gauche par les services secrets soviétiques confirma les camarades dans cette décision. Pour ne pas être isolée des mouvements de la classe ouvrière, l'organisation décida d'adopter la tactique de l'entrisme afin de contribuer à la formation d'ailes gauches dans le KPO et particulièrement dans le SPO (8). un organe indépendant, le « Spartakist » fut régulièrement publié. Si petit que fut le groupe, son contact relativement étroit avec la classe ouvrière se révéla par le fait que les trostkystes étaient présents dans la plupart des événements décisifs pour la classe ouvrière : pendant les grandes grèves de la fin des années 40, la section mena une grève de 6 mois des ouvriers de la chaussure et ce, contre la volonté de la direction syndicale et de la direction du SPO, dans toute la ville de Vienne. Un nombre relativement élevé de membres de l'organisation •avait conquis des positions de confiance dans les entreprises. Lorsque l'aile gauche du SPO, groupée autour d'Erwin Scharf, fut exclue au congrès de 1948, nos camarades soutinrent l'opposition de gauche mais se prononcèrent contre l'adhésion au KPO stalinien et pour la construction d'un parti socialiste révolutionnaire indépendant. Des camarades étaient également représentés à la Conférence des Conseils d'Entreprise pendant les grandes grèves de 1950. Ils critiquèrent l'attitude hésitante, sans projet politique et en même temps sectaire, du KPO qui le menait à l'isolement. Il n'y eut à nouveau une section de l'OIG qu'en 1933, lorsqu'un groupe issu de la social-démocratie, les « Bolchéviks-Léninistes », fut reconnu comme tel. Le groupe travaillait surtout dans les organisations de masse du SDAP, où il accélérait la formation d'ailes gauches dont il impulsait l'évolution vers le marxisme-révolutionnaire. Puis vinrent les combats de février 1934 au cours desquels les organisations d'auto-défense armées du prolétariat autrichien furent battues et qui sonnèrent le glas de la république bourgeoise démocratique. Dès lors, la politique prolétarienne ne fut plus possible que dans la clandestinité. Comme toutes les autres organisations politiques à gauche de la social-démocratie, les groupes trotskystes connurent un certain essor après la défaite de février en raison de leur critique correcte de l'opportunisme de la direction du parti. Le groupe de Frey, alors rebaptisé « Union de Combat pour la Libération de la Classe Ouvrière », trouva de . l'écho auprès des restes du Schutzbund, maintenant très réceptifs à une critique révolutionnaire de l'opportunisme passé. La propagande spécifique fut menée jusqu'en 1934 au moyen de brochures et, de 1934 à 1938, d'un journal mensuel illégal « Arbeitermacht » (Pouvoir Ouvrier). Le camarade Bruno, aujourd'hui membre actif de l'organisation trotskyste autrichienne, - fut gagné au mouvement à cette époque. « Au début des années 30, j'étais dans une section de l'organisation de la jeunesse syndicale social-démocrate. dans laquelle quelques camarades menaient ouvertement une propagande trotskyste. Bien que nous puissions alors voir et entendre tous les « grands » de l'austro-marxisme, d'Otto Bauer et Max Adler à Karl Renner, les idées des camarades trotskystes me paraissaient plus justes et menant plus sûrement au but, c'est à dire à la dictature du prolétariat. Je me joignis à eux. Après la mise hors la loi de toutes les organisations ouvrières en 1934, nous primes activement part à des actions anti-fascistes. Le mouvement ouvrier n'était nullement complètement battu, il y avait dans les usines des structures syndicales clandestines et tant les « Socialistes Révolutionnaires » (7) que les staliniens y déployaient une intense activité. Dans les quartiers ouvriers de Vienne, il y avait souvent des manifestations clandestines éclaires de 500 à 600 personnes qui s'étaient dispersées avant que la police ne soit sur les lieux. Comme toutes les autres organisations ouvrières, nous diffusions notre matériel autant que faire se pouvait. Contrairement au KPO qui, conformément à la tactique de Front Populaire, luttait pour le rétablissement de la démocratie bourgeoise, nous présentions clairement le socialisme comme seule alternative possible au régime d'alors. Cette relativement large liberté de ma- nœuvre finit brutalement en 1936, lorsque nous fûmes presque tous arrêtés à la suite d'une dénonciation. En 1937 eut lieu un grand " procès des trotskystes » au cours duquel 5 camarades furent condamnés de 1 à 2 ans de prison. Je fus moi-même condamné à 3 mois de détention au camp de Wöllersdorf, que je pus cependant purger à Vienne ». Jusqu'en février 1938, l'activité des « Bolchéviks-Léninistes » se réduisit à l'éducation des militants et à la propagande individuelle. La politique de chantage de Hitler vis à vis du chancelier autrichien Schuschnigg permit aux organisations ouvrières d'avoir une activité semi-légale environ un mois avant l'invasion. Face à la menace impérialiste de l'extérieur, la bourgeoisie autrichienne chercha appui auprès de la classe ouvrière qu'elle avait réprimée durant 5 ans et accorda de nouveau une certaine liberté démocratique. Le 9 mars 1938, Schuschannonça un referendum pour ou contre une Autriche indépendante, pour démontrer l'illégitimité des prétentions allemandes. Une courte période d'intense activité politique et de mobilisation s'ensuivit. - Quelles furent les activités politiques des Bolchéviks-Léninistes dans cette période, camarade Bruno ? « Nous fimes tout ce qui était en notre pouvoir pour utiliser pleinement la courte période de quasi-légalité et primes part à une série de réunions politiques et de manifestations. Lorsque Schuschnigg annonça la consultation et qu'il fut clair que la confrontation avec l'Allemagne hitlérienne était imminente, nous distribuâmes des milliers de tracts dans lesquels nous insistions sur la nécessité de revendications de classe propres du prolétariat, comme le rétablissement des droits politiques, le droit de grève et la libération des prisonniers politiques, sans lesquelles la simple consigne de voter « oui » était tout à fait insuffisante. L'armement immédiat des travailleurs était un mot d'ordre central dans notre agitation et notre propagande. Il y avait alors une grande combativité parmi les travailleurs et ce mot d'ordre fut généralement perçu très positivement. Ce sera la honte éternelle des dirigeants social-démocrates de s'être associés à la capitulation de la bourgeoisie autrichienne devant l'invasion des troupes allemandes le 12 mars 1938 au lieu d'armer les travailleurs autrichiens contre la volonté du gouvernement fédéral, par la violence si nécessaire ». La capitulation sans combat devant les t roupes allemandes fut pour la classe ouvrière autrichienne une terrible défaite dont elle ne s'est pas encore remise aujourd'hui. Bien plus que 1934, c'est 1938 qui représente la cassure entre le prolétariat combatif de la Première République et la classe ouvrière passive, découragée d'après la seconde guerre mondiale. L'infrastructure illégale du prolétariat, pourtant relativement forte après les combats de février, fut presque totalement détruite par le fa24 scisme allemand, sans grandes difficultés. Les socialistes-révolutionnaires se sont pratiquement dissous comme organisation centralisée et la direction du KPO partit dans l'émigration. En raison de leur faiblesse numérique, le travail des groupes trotskystes dut se limiter à la consolidation interne, politique et organisationnelle, et à ne mener à l'extérieur qu'une propagande individuelle. Dans l'« Union de Combat ». il y eut dès l'été 1937 des divergences sur l'attitude à adopter dans la guerre impérialiste. Frey défendait la tactique de « guerre combinée » dans laquelle le prolétariat devait en cas de guerre combattre au front contre l'Allemagne hitlérienne dans les armées bourgeoises pour aider à l'anéantissement de l'ennemi principal, le fascisme, tandis qu'à l'intérieur, la lutte contre la bourgeoisie devait être limitée, si cela était dans l'intérêt de la défense de l'Union Soviétique. Mais la réunification de 1945 fut de courte durée, les vieilles divergences sur la tactique de « guerre combinée » réapparurent, des divergences sur la nature sociale des Etats d'Europe occupés par l'Armée Rouge et sur la tactique de l'entrisme se firent jour. Bien que l'impression à Vienne de l'organe allemand du Comité Exécutif International, « Die Internationale », constitut un instrument d'intervention appréciable, il ne fut pas possible de gagner de nouveaux cadres d'envergure et d'étendre l'activité politique. En dehors de fautes subjectives qui y ont sürement contribué, cette stagnation s'explique avant tout par le caractère extrê mement. défavorable de la situation objective : la capitalisme autrichien se trouvait dans une phase relativement longue de prospérité continue et la direction socialdémocrate, dont l'influence sur la classe ouvrière était toujours aussi hégémonique qu'avant la guerre, lia les travailleurs à la bourgeoisie et empêcha la réussite de toutes les luttes importantes. Même le KPO, bien plus fort, perdit une position après l'autre. Il faut encore mentionner la campagne de soutien à la révolution algérienne dans laquelle le groupe investit toutes les forces dont il disposait. Il fut pratiquement le seul à le faire en Autriche. C'est surtout dans des organisations de masse du SPO, comme l'Union des Lycéens Socialistes et des groupes d'apprentis que fut menée la propagande pour le soutien à la lutte de libération algérienne. Ce n'est que dans le cadre de la radicalisation étudiante, très limitée en Autriche, que le trotskysme réussit à reprendre pied. A l'automne de 1972 naquit à Vienne le GRM (Gruppe Revolutionäre Marxisten : Groupe des Marxistes Révolutionnaires), issu d'un processus de différenciation au sein de plusieurs organisations étudiantes de gauche. Munie des acquis du trotskysme, la jeune organisation intervient dans une situation objective changée, internationalement et nationalement, pour apporter sa contribution à la reconstruction du mouvement ouvrier révolutionnaire autrichien. Nous avons demandé au camarade Bruno comment il jugeait rétrospectivement la longue traversée du désert des trotskystes autrichiens. « Il me semble que l'essentiel est que, malgré nos fautes et notre étroitesse organisationnelle, la continuité de la politique marxiste-révolutionnaire a été maintenue dans la pratique par notre activité. L'héritage du bolchévisme ne se conserve pas simplement dans les livres, la mise en pratique de ses principes est indispensable. Je voudrais souligner particulièrement la grande importance des contacts avec l'Internationale et d'autres sections. Si nous n'avions pas pu nous sentir partie prenante d'un mouvement international et si nous n'avions pas pris part à la vie de cette Internationale, à ses congrès, ses conférences et écoles de formation, nous n'aurions selon toute probabilité pas pu tenir le coup. J'espère que nous pourrons résoudre correctement les problèmes qui se poseront à nous dans l'avenir grâce aux expériences que nous avons accumulées. Les succès des derniers mois prouvent qu'en Autriche aussi le trotskysme, loin d'être mort, est un des éléments les plus dynamiques du jeune mouvement communiste ».
Propos recueillis par Raimund Loew 2.01.1973 NOTES (1) Le 12 février, le chancelier Dollfuss faisait occuper par la milice fasciste les locaux du parti social-démocrate à Linz. A l'annonce de la nouvelle, les ouvriers de Vienne se mirent en grève. Le Schutzbund résista pendant plusieurs jours à l'armée fasciste. A aucun moment, la direction du parti social-démocrate (un parti de masse de 650 000 membres) ne réagit. La résistance des ouvriers, laissés sans directives, fut spontanée. (2) Les communistes allemands, désirant mettre à profit la catastrophe économique de 1923, avaient préparé une insurrection pour novembre de cette année, qu'ils annulèrent au dernier moment. (3) S.D.A.P. : Sozialdemokratische Arbeiterpartei : Parti Ouvrier Social-Démocrate. (4) Début 1927, lors d'une sortie du Schutzbund dans le village de Schattendorf, dans le Burgenland, des membres de la Heimwehr, une organisation militaire fasciste, avaient abattu depuis une auberge un mutilé de guerre et un enfant. Le tribunal bourgeois avait acquitté les assassins, ce qui provoqua le jour suivant, contre la volonté de la direction social-démocrate, une manifestation monstre à Vienne, au cours de laquelle le Palais de Justice fut incendié. La police tira dans la foule désarmée : il y eut 80 morts et 500 blessés Deux camarades oppositionnels figuraient parmi les victimes de la terreur policière. (5) K.P.D. : Parti Communiste d'Allemagne. (6) Ruth Fischer (Elfriede Friedländer) : intellectuelle révolutionnaire, à l'origine de la création du KPO, qui joua un rôle important en Alle magne dans le KPD à partir de 1920. (7) « Socialistes Révolutionnaires » : organisation social-démocrate de gauche. (8) Sozialdemokratische Partei Osterreichs : Parti Social-Démocrate d'Autriche: nouveau sigle du S.D.A.P.