La nouvelle génération qui s'est constituée sous l'impact historique de la Révolution Cubaine, a constaté empiriquement la totale incapacité des partis communistes traditionnels de l'Amérique Latine à jouer un rôle révolutionnaire conséquent Il faut expliquer maintenant que la cause de cet échec n'est pas de type moral (« la trahison ») ni sociologique (« la composition sociale petite bourgeoise des partis ») mais politique : le stalinisme. Le stalinisme a été et est, des années 30 jusqu'aux tragiques évènements du Chili de septembre 1973, la cause principale du triste rôle bureaucratique et réformiste des partis communistes (ou mieux, de leur appareil dirigeant) dans l'histoire des luttes populaires en Amérique Latine.
Le processus de dégenerescence stalinienne du mouvement communiste du continent a commencé dans les années 20-30, avec un retard relatif (en comparaison avec l'Furope) et s'est réalisé dans un rythme inégal selon les pays. Cela se doit d'une part par le relatif manque d'intérêt du Comintern stalinisé pour l'Amérique Latine, par l'absence d'un appareil efficace de contrôle des partis par le centre (jusqu'à la fin des années 20) et finalement par l'existence, dans différents pays, d'une direction authentiquement communiste, qui n'a jamais capitulé face à l'opportunisme stalinien. Nous nous référons particulierement à Julio Antonio Mella, fondateur du PC cubain, et Jose Carlos Mariategui, fondateur du PC pérouvien, qui avaient de sérieuses divergences avec le stalinisme et qui ont été plusieurs fois critiqués pour « déviations trotskystes » En réalité, Mariategui n'a jamais été trots kyste, mais quand Leon Trotsky a ete ey clu du PCUS, il a écrit en février 1928 « Trotsky ... a un sens international de la révolution socialiste. Ses notables écrits sur la stabilisation transitoire du capitalisme le situent parmi les plus lucides et perspicaces critiques de notre époque. Mais ce même sens international de la révolution, qui lui donne tellement de prestige sur la scène mondiale, lui enlève momentanément de sa force dans la pratique de la politique russe ». (Mariategui, Figuras y aspectos de la vida mundial, II, Ed. Amauta, Peru, 1970, p.216, souligné par nous).
Quant à Mella, en 1928, dans son pamphlet contre l'APRA de Haya de la Torre, la lutte révolutionnaire contre l'impérialisme, il défend la conception léniniste de la lutte anti-impérialiste, qui n'a rien en commun avec le national-réformisme stalinien:
« Maintenir l'indépendance du mouvement ouvrier, son caractère de classe dans par Carlos ROSSI les partis communistes, pour donner la «bataille finale», la lutte définitive pour la destruction de l'impérialisme, qui n'est pas seulement en détruisant la cause de l'impérialisme, le capitalisme, il peut y a voir des nations véritablement libres ». ( in Julio Antonio Mella, Hombres de la revolucion, La Havane, 1971, p.97).
D'autre part, dans quelques partis trés tôt, se sont installées des directions inconditionnellement soumises à la stratégie et à la tactique stalinienne élaborée à Moscou : l'exemple le plus caractéristique est l'appareil dirigeant du PC argentin (Chioldi, Codovilla,etc...). Par exemple, en novembre 1928, à la méme époque où Mella publie son pamphlet contre l'APRA, le PC argentin dans son VIII Congrès, décide de soutenir le gouvernement bourgeois de Irigoyen, pour « impulser le développement économique indépendant du pays » (cf. Esbozo de historia del PC de Argentina, redactado por una comision del Comité Central, Fd. Anteo, B. Aires, 1947, p.65).
En 1929-1933 se produit le tournant « gauchiste » du Comintern, connu comme « Troisième Période ». En Furope, la nouvelle stratégie se manifeste dans la doctrine absurde du « social-fascisme » : l'ennemi principal du communisme n'est pas le nazi-fascisme, mais la social-démocratie, définie comme « social-fasciste ». Cette « théorie » et le refus obstiné du PC allemand de former un front uni des partis ouvriers contre les nazis ( comme le proposait Trotsky) a considérablement contribué à la victoire d'Hitler. Fn Amérique Latine, le résultat de la « Troisième Période » est plus ambigu. Certains partis communistes, comme celui de Salvador ( dirigé par Farabunco Marti, un camarade d'armes de Sandino, le guerrillero anti-impérialiste du Nicaragua ) ont pris au sérieux la nouvelle ligne « gauche » et ont organisé en janvier 1932 une formidable insurrection armée qui lancera ouvertement le mot d'ordre « tout le pouvoir aux conseils d'ouvriers, paysans et soldats », pour « la destruction implacable de la bourgeoisie nationale et l'impérialisme » (cf. Roque Dalton, « Miguel Marmol : FI Salvador 1930-1932 », Pensamiento Critico , N.48, La Havane, janvier 1971, p. 102-106. Ce n'est pas un hasard si c'est la révolution cubaine qui a sorti de l'oubli, ces documents historiques). Il faut souligner que le PC du Salvador a agi sans consulter le Comintern (cf. Ibid, p.70) et que son initiative n'a pas suscité grand enthousiasme à Moscou. Sans armement suffisant, l'insurrection fut écrasée et des milliers de paysans furent massacrés par la réaction bourgeoise-latifondiste.
D'autres partis communistes du continent, en état avancé de stalinisation, ont pris de la « Troisième Période » seulement son aspect bureaucratique-sectaire, et ont appliqué avec servilité la doctrine du « social-fascisme », qualifiant de « national-fascistes » des authentiques nationalistes révolutionnaires comme Antonio Guiteras à Cuba (assassiné par Batista en 1935) ou des réformistes de gauche comme Cardenas au Mexique. Il est intéressant de souligner que pour les portes-paroles inconditionnels du stalinisme comme Codovilla, même pendant la période « gauche », la révolution latino-américaine est définie comme « démocrati co-bourgeoise ». La doctrine stalinienne de la révolution par étapes, révision semimenchévique du léninisme, était l'alpha et l'omega de la stratégie politique de la bureaucratie. (cf. le rapport de Codovilla à la Conférence Communiste Latino-Américaine de juin 1929, dans FI Movimiento Révolucionario Latino-americano, Ed. La correspondancia Sud-americana, Buenos Aires; 1929, p.21).
A partir de 1936 commence en Amérique Latine le nouveau tournant du Comintern, le front-populisme. Entre les deux périodes se situe un événement important : la tentative d'insurrection militaire de quelques régiments influencés par le PC brésilien en 1935. Par les méthodes d'action aventuristes, la révolte armée de l'Alliance de Libération Nationale (front uni du PC brésilien avec divers groupes nationalistes) appartient encore à la « Troisième Période »; par son programme modéré, il fait déjà partie de la stratégie du Front Populaire. L'insurrection rouge de 1935 (cette fois-ci planifié par le Comintern) a échoué et fut rapidement écrasée par le régime de Vargas.
La période des Fronts Populaires en Amérique Latine est celle de la complète et définitive stalinisation des partis communistes. Les authentiques révolutionnaires communistes comme Mariategui, Mella, Recabarren, Farabundo Marti, Ruben Martinez Villena, sont déjà morts; d'autres ont été exclus pour trotskysme; quelques uns ont capitulé. Montent à la direction des partis, des staliniens convaincus comme Blas Roca à Cuba, Luis Carlos Prestes au Brésil, Fudocio Ravines (futur renégat anti-communiste) au Pérou, etc...
De 1936 à 39 tous les Partis Communistes d'Amérique Latine vont chercher à s'allier avec un quelconque grand parti bourgeois baptisé « nationaldémocratique », « progressiste » ou « anti-fasciste », dans le cadre d'une immitation fidèle de l'orientation opportuniste du Front Populaire européen. Dans certai 12 le stalinisme en amerique latine as pays comme le Chili, va se constituer véritablement quelque chose de semblable au Front Populaire français de 1936 : une alliance électorale entre partis ouvriers (le
PS et le PC chiliens) avec un parti bourgeois, le Parti Radical du Chili, sous l'hégémonie de ce dernier, représenté par le président Aguirre Cerda (dirigeant de l'aile droite du radicalisme...). Selon le PC chilien, devraient participer au Front Populaire non seulement le Parti (« bourgeois-démocratique ») Radical mais aussi d'autres forces :
« Des secteurs importants des partis politiques de la droite ont eu des moments d'hésitation, offrant des opportunités qui auraient dú étre utilisées, pour les inviter à venir au mouvement populaire, avec des garanties pour la satisfaction de leurs aspirations pour l'ordre, le progrès et la démocratie.
Les Forces Armées, par le moyen d'une intense campagne de masses, doivent être attirées dans la sphère d'influence du mouvement anti-fasciste.. pour qu'elles accomplissent leur devoir de garantir les droits constitutionnels »
(Carlos Contreras Labarca,
« The people of Chile Unite to save
Democracy », The Comunist, septembre 1938, p. 1038. Comme on peut voir, les illusions du PC chilien sur les Forces Armées ne datent pas de 1970-73...).
Quelle doit-être, selon les staliniens chiliens en 1938 (période de coexistence pacifique et tentative d'alliance diplomatique de l'URSS avec l'impérialisme anglo-américain) la politique du Front Populaire envers l'impérialisme? Carlos
Contreras Labarca, principal dirigeant du
Parti, souligne :
« Les trotskystes utilisent le légitime sentiment populaire de haine envers l'impérialisme pour concentrer l'attaque contre l'impérialisme yanqui et anglais qui ont le plus grand volume d'investissements au Chili. Ceci est un moyen d'aide à la pénétration et la do.
mination des gouvernements fascistes...
Par rapport au capital étranger investi au Chili, le peuple a toujours respecté et respectera toujours les règles de la Constitution
Politique de l'Etat qui garantissent la propriété du capital étranger et, en général, de tout capital, demandant en méme temps que les capitalistes, nationaux et étrangers, le respectent de leur part ». (Ibid. p.1041-1042).
Des calomnies grossières contre • les trotskystes, accusés du crime... d'anti-imperialisme, et capitulation totale face au 'capitalisme national et étranger: ce passage résume bien la stratégie stalinienne des années 30. Mais il y a pire : dans certains pays, il n'a même pas existé la caricature du Front Populaire, mais l'alliance directe des PPCC avec les personnages et les partis bourgeois les plus réactionnaires. Par exemple, à Cuba, le PC va collaborer avec Fulgencio Batista et arrive même à participer dans son gouvernement à partir de 1943. Fn 1944, le Partido Socialista Popular (stalinien) de Cuba envoie une lettre à Batista qui proclame | fièrement : Dés 1940, notre Parti a été le soutien le plus loyal et le plus constant de vos mesures gouvernementales, le promoteur le plus énergique de votre plateforme inspirée par la démocratie, la justice sociale et la défense de la prospérité nationale... » (Blas Roca, Los socialistas y la realidad cubana, Ed. PSP, La Havane, 1944. Voir à ce sujet notre brochure, La révolution permanente en Amérique Latine Fd. Maspéro, 1972).
Fn 193941, pendant la période du pacte Hitler-Staline, les staliniens latinoaméricains - qui à peine un an plus tôt accusaient les trotskystes de servir la politique de guerre de wall Street et de la City de Londres, mais maintenant en oubliant totalement leurs énergiques proclamations anti-fascistes de 1936-38. Le dirigeant du PC argentin, Ernesto Giudici va jusqu'à écrire en 1940 une brochure qui demande une certaine « compréhension » La période qui commence en 1954-55 et qui continue jusqu'aujourd'hui est celle de la « coexistence pacifique institutionnalisée » entre la bureaucratie soviétique et l'impérialisme. La politique stalinienne en A. Latine réfléchit ce cadre international.
L'exemple historique le plus flagrant de l'incapacité organique des staliniens en A. Latine de jouer un rôle révolutionnaire conséquent c'est Cuba. Le 26 juillet 1953 Fidel et ses camarades attaquent la caserne Moncada de Santiago. Comment rréagissent les staliniens cubains à cet acte qui a ouvert le chemin à un changement radical de l'histoire non seulement de Cuba mais de l'Amérique Latine et du monde ? Dans une déclaration du PSP publiée dans la presse du PC des USA (à Cuba la presse du pari était interdite) en août 1953, on souligne : « Nous condamnons les métho- des putschistes, caractéristiques des groupes bourgeois, qui se sont manifestées dans la tentative aventuriste de prendre la caserne de Santiago. Le courage montré par les participants est mal employé et stérile ». ( Daily Worker, New York, 5/8/1953).
La même attitude va se répéter face à la guerre de guerrilla commencée après la débarquement du Granma en novembre 1956. Dans une lettre du 28/2/1957 au Mouvement du 26 juillet, le PSP proclame : « En toute sincérité nous disons aujourd'hui que les mesures que vous proposez sont erronées et inadéquates... les actes de terrorisme individuel donnent à la tyrannie des prétextes nouveaux pour ses crimes... Les travailleurs et le peuple ne doivent pas être attirés par des actes terroristes et encore moins par des menaces et des sabotages contre des entreprises » (Carta Semanal PSP, 27/6/1957).
Seulement quelques mois avant le triomphe de la guerrilla de Sierra Maestra, le PSP stalinien va prendre, dans l'avant-dernière station, le train de la révolution cubaine (tout en essayant encore de le freiner un peu !.
Reste une dernière et terrible démonstration du rôle historique néfaste du stalinisme en Amérique Latine : la tragédie chilienne, qui a coûté la vie à des milliers et des milliers de travailleurs, parmi lesquels beaucoup de militants communistes sincères et dévoués.
Le rôle et la responsabilité du réformisme stalinien dans la tragédie chilienne est indéniable. Le PC du Chili s'est obstinément refusé à préparer les masses, politiquement et militairement, pour l'affrontement inévitable avec l'appareil armé de l'Etat bourgeois. Bien au contraire, Luis Corvalan (maintenant victime des fascistes) secrétaire général du Parti, écrivait, dans un article publié en décembre 1970 : « Dans les Forces armées règne un esprit professionnel et le respect du gouvernement établi en accord avec la Constitution. D'ailleurs, l'Armée et la Marine sont nées dans la lutte pour l'indépendance... En particulier, il faut considérer qu'il n'y a pas d'institution qui puisse rester imperméable aux changements sociaux, fermée aux vents qui courent de par le monde, étrangère ou indifférente au drame des millions et millions d'êtres humains qui vivent dans la misère la plus atroce... Il est vrai que les institutions militaires ont aussi besoin de changements; mais ceux-ci ne leur doivent pas être imposés. Ils doivent surgir de leur propre sein, de leur propre conviction. Pour le reste, le temps et la vie parleront. » (Corvalan, El Camino de victoria Santiago, sept. 1971, p. 425-26). En effet, le temps et la vie ont parlé ! A la place de faire confiance aux « vents qui courent le monde », n'aurait-il pas été mieux d'armer les travailleurs chiliens avec des choses plus solides que « les vents » : des fusils, des bazookas, des mitraillettes ?
Les travailleurs et les communistes massacrés au Chili en 1973, comme ceux d'Indonésie en 1965 font partie d'une large liste de victimes de la criminelle politique réformiste et bureaucratique du stalinisme.
Cette stratégie de collaboration avec l'impérialisme arrive à son sommet dans les années 1944-45, quand a dominé la variante ultra-opportuniste du stalinisme connue par « browderisme ». Dans l'euphorie des accords de Teheran, Earl Browder, secrétaire général du PC américain va proclamer le début d'une ère d'amitié et collaboration totale entre le socialisme et l'impérialisme, même après la guerre. Browder va tirer des conclusions organisationnelles de sa perspective historique, en dissolvant le PC des USA dans une amorphe « Association Politique ». Cette pratique ouvertement liquidacioniste a été condamnée seulement en avril 1945 par la direction stalinienne internationale, par son porte-parole Jacques Duclos. Le browderisme a eu un profond impact en Amérique Latine, dont les partis communistes étaient habitués à voir dans le PC des USA le « parti guide » du continent américain.
Après l'article de Ducles, les dirigeants des PPCC latino-americains feront leur « auto-critique » mais la politique du stalinisme en Amérique Latine continuera à être (avec l'accord complet de la bureaucratie soviétique) dans la période de 1945 à 1948 totalement fondée sur la collaboration de classe.
Un exemple caractéristique (d'autres semblables se trouvent dans presque tous les pays du continent) : en avril 1945, les syndicats ouvriers du Mexique (dirigés par le filo-stalinien Lombardo Toledano) et les associations patronales de la bourgeoisie signent un « pacte de coopération ». Le PC mexicain célébre l'événement dans son journal Voz de Mexico, avec un grand article intitulé : « Historique du Pacte ouvrier-patronal. Une base solide pour le développement et le progrès du pays ». (12.4.45).
Les trotskystes mexicains vont critiquer cette politique de capitulation ouverte face à la bourgeoisie, et ils recevront la réponse suivante dans un autre article du journal stalinien : « Il suffit de lire le nauséabond torchon des trotskystes, pour comprendre quel est le rôle qu'ils jouent, pour se rendre compte qu'ils sont une bande dangereuse qui se promène en liberté et qui doit être immédiatement saisie, emprisonnée, en expulsant du pays ses chefs étrangers, pour sauvegarder les intéréts de la Nation. Est-ce que le gouvernement ne se rend pas compte des activités de cette bande ?
Dans l'éditorial de leur torchon « Lucha Obrera », numéro 22 de la première quinzaine d'avril de cette année, ils écriauinoin dld ptt nnd ds rri. vent : « La Quatrième Internationale invite encore une fois la classe ouvrière du Mexique à lutter contre l'impérialisme, contre le gouvernement qui défend ses intéréts, et contre la bourgeoisie nationale, ennemis du peuple et du progrés du Mexique ».
C'est à dire que cette clique de bandits appelle le peuple à lutter contre le Gouvernement du Mexique parce qu'il lutte pour l'industrialisation du pays, parce qu'il fait partie des Nations Unies qui ont lutté contre la bande hitlérienne. Cette clique l'accuse de traitre parce que le Mexique a conservé et prétend conserver les meilleures relations avec les pays américains et avec les F.tats Unis d'Amérique du Nord, pour conserver la paix et l'indépendance des peuples » (Voz de Mexico, 13.5.45).
Ce document typiquement stalinien, qui combine le ridicule avec l'odieuse attaque contre la « clique de bandits» trotskystes à cause d'un crime horrible : leur appel à lutter contre le gouvernement bourgeois et contre l'impérialisme! Et on n'hésite pas à demander, dans un style ouvertement policier, que le gouvernement bourgeois du Mexique (Avila Camacho) veuille bien réprimer les révolutionnaires de la Quatrième Internationale...
Un exempleparticulierement sinistre de collaboration de classe s'est réalisé en Argentine, avec la participation du PC dans « L'Union Démocratique » anti-péroniste. Dans la Conférence Nationale de janvier 1946, Codovilla (toujours lui !) présente la suivante description des « forces qui se rassemblent autour du mouvement de l'Union Démocratique » :
« 1.- Tous les partis traditionnels. 2.- La partie la plus consciente et la plus combative du mouvement ouvrier et de la paysannerie. 3. - Une grande partie de la jeunesse ouvrière et paysanne, l'immense majorité de la jeunesse universitaire, des professeurs, des employés, des classes moyennes. 4. - La majorité des industriels, commerçants, agriculteurs, « ganaderos » (propriétaires de bétail) et hommes de finances. 5. - La majorité de l'Arméée et de la Marine et une partie de la police uniformée. 6.- Presque toute la presse du pays. Cependant, malgré tout, l'Union Démocratique a encore un caractére trop restreint, parce que ne participent pas encore en elle quelques secteurs progressistes du Parti Conservateur. » (in « Voz de Mexico », 13.1.1946, p.7, souligné par nous).
Codovilla oublie de mentionner un autre allié de « l'Union Démocratique »
contre le « péroniste fasciste » : l'ambas sadeur yanqui Spruille Braden...
Fn 1947-48, avec le début de la « guerre froide », termine brusquement la lune de miel du stalinisme avec la bourgeoisie latino-américaine. L'initiative vient des gouvernements bourgeois, qui, obéissant aux instructions de leurs maîtres de Washington mettront hors la loi ou réprimeront brutalement les communistes au Brésil, Chili, Cuba, Mexico, etc... Il faut souligne que beaucoup de ces gouvernements bourgeois (Grau San Martin à Cuba, Gonzalez Videla au Chili, Miguel Aleman au Mexique, etc) avaient été soutenus (et parfois élus) par les Partis Communistes. A Cuba par exemple, les staliniens du Partido Socialista Popular, après avoir soutenu Batista de 1939 à 1944, soutiendront à partir de 1944 le gouvernement bourgeois pro-yanqui de Grau San Martin. Dans un discours de décembre 1946, Blas Roca, secrétaire général du PSP déclarait :
« Nous considérons que le gouvernement du docteur Grau est en général un gouvernement démocratique, populaire et progressiste, logiquement notre devoir c'est de le soutenir et notre critique doit étre positive, comme à quelqu'un que nous considérons un ami. » (Blas Roca, « Sobre la situacion politica actual », Fundamentos, La Havane, décembre 1946, p.333-334, souligné par nous).
Que va-t-il se passer à Cuba avec le début de la guerre froide ? Fn 1947-48, le gouvernement « démocratique », «« populaire » et « progressiste » de Grau San Martin déclenche une violente répression anti-communiste, une vraie « terreur blanche » (l'expression est de l'historien allemand de la RDA Jurgen Hell, en son livre Kurzen Geschichte des Kubanischen Volkes, Berlin-F.st, 1966, p.295) pendant laquelle sera assassiné (entre autres) le célèbre dirigeant communiste des syndicats de travailleurs du sucre Jesus Menendez...
Pendant la période la guerre froide (1948-1954) les partis communistes vont connaître un certain « tournant à gauche » correspondant à la nouvelle politique extérieure de l'URSS. Mais ce tournant ne dépassera jamais les étroites limites de la stratégie national-réformiste du stalinisme. L'exemple le plus clair c'est la tragédie du Guatemala de 1954. La politique du Parti Guatémaltèque du Travail (stalinien) a contribué de manière décisive. à désarmer politiquement et militairement les masses laborieuses. L'invasion des mercenaires de Castillo Armas (organisée par la CIA et financée par l'United Fruit) qui a compté avec la complicité de la bourgeoisie du Guatémala et de l'Armée gouvernementale du président Jacob Arbenz (qui a été obligé de fuir) ne s'est pas cpnfrontée avec une résistance populaire organisée. Pourquoi? Dans une auto-critique de 1955, le PGT reconnaît sa responsabilité : « Le PGT n'a pas suivi une ligne suffisamment indépendante par 14 rapport à la bourgeoisie national-démocratique. Dans l'alliance avec la bourgeoisie démocratique il a eu des succès importants, mais à son tour la bourgeoisie a exercé une certaine influence dans notre parti, influence qui dans la pratique a constitué un frein pour beaucoup de ses activités..Le PGT a contribué à entretenir des illusions sur l'Armée en ne démasquant pas la véritable position et l'activité contre-révolutionnaire des chefs de l'Armée... » (La intervencion norteamericana en guatemala y el derrocamiento del regimen democratico, PGT, Guatemala, juin 1955, p.31-32)
En réalité cette auto-critique ne met pas en question les fondements de la conception stalinienne de la révolution par étapes et la stratégie du bloc de 4 classes. Bien au contraire, le document propose, encore une fois, comme tâche pour la lutte révolutionnaire au Guatemala « l'établissement d'un gouvernement de libération nationale intégré par la classe ouvrière, les paysans, la petite-bourgeoisie et la bourgeoisie nationale ». (Ibid p.42). Comme si les événements de 1954 n'avaient pas montré de façon suffisamment claire de quel côté de la barricade était restée la prétendue «bourgeoisie nationale » ... En conclusion
L'histoire du stalinisme en Amérique Latine au cours des dernières 40 années est celle d'un mouvement congénitalement incapable de jouer un rôle révolutionnaire authentique. A partir de 1935, à partir de la stalinisation définitive des PC, leur stratégie sera un national réformisme néo-menchévique, fondé sur la doctrine de la révolution par étapes et du bloc avec la bourgeoisie nationale. Cette stratégie et cette doctrine ne sont pas un produit originel des partis latino-américains mais l'importation et l'application mécanique et servile du modéle élaboré par la bureaucratie soviétique. Le résultat sera la stérilisation et le gaspillage de générations entières de militants communistes, victimes d'une politique qui a transformé leurs partis en appendices de la bourgeoisie latino-américaine. Les zigz ags et tournants tactiques des PC d'Amérique Latine n'ont jamais dépassé les limites étriquées de cette stratégie stalinomenchévique étapiste. Ces tournants n'ont été que le reflet des changements dans la politique extérieure de l'URSS.
Cela ne veut pas dire que la politique de ces partis était mauvaise parce qu'elle n'était pas « nationale » (comme le prétendent certains sociaux-patriotes de gauche latino-américains comme Jorge Abelardo Ramos). Le communisme, le mouvement ouvrier révolutionnaire est nécessairement un mouvement international, par son essence, par ses tâches, par la nécessité de lutter contre un système capitaliste qui est international. Ce qu'il faut dénoncer dans la politique des partis staliniens d'Amérique Latine, ce n'est pas leur caractère « international» mais le fait que leur politique n'obéissait pas aux intéréts de la révolution mondiale, mais bien à la « raison d'Etat » de la bureaucratie du Kremlin. Par exemple : dans les années 1945-47, un parti communiste authentiquement internationaliste aurait mené une grande campagne de solidarité avec la lutte des révolutionnaires vietnamiens contre l'impérialisme français (soutenu par les USA). Au contraire, obéissant à la politique de « coopération » et « coexistence pacifique » de l'URSS avec l'impérialisme pendant cette période, les partis staliniens d'Amérique Latine vont presque oublier totalement la lutte en Indochine et développeront dans leur propagande le thème du « bon voisinage » entre les USA et l'Amérique Latine. En d'autres termes : ce qui caractérise les partis staliniens d'Amérique Latine ce n'est pas l'internationalisme révolutionnaire mais l'insertion politico-idéologique et organisationnelle dans le système bureaucratique mondial sous l'hégémonie de l'URSS. Système qui ne sert pas les intéréts du prolétariat mondial, comme le faisait l'Internationale Communiste à l'époque de Lénine et Trotsky (1919-1924), mais si les mesquins intérêts de la couche bureaucratique qui a pris le pouvoir en URSS au cours des années 20 après la mort de Lénine ; système dont le fonctionnement n'est qu'une misérable caricature de l'internationalisme prolétarien. Le réformisme, l'opportunisme, la collaboration de classe, les brusques changements de ligne, les tournants arbitraires, tout cela a sa source dans cette insertion organique, qui explique et donne sa profonde cohérence à la trajectoire politique du stalinisme en Amérique Latine dès 1936 et jusqu'à nos jours.
Pour terminer, il faut souligner que le stalinisme n'est pas un phénomène personnel (moral ou psychologique) mais un système politique. La majorité des individus, des militants des actuels partis communistes (et même quelques un des dirigeants) sont des combattants sincères pour le socialisme qui se trompent. Notre tâche, c'est de les gagner pour la véritable avant-garde révolutionnaire. L'expérience d'Amérique Latine a montré qu'en situation de crise, beaucoups d'entre eux peuvent passer dans les rangs des révolutionnaires. Par exemple au Brésil, dans les années 1967-1969, non seulement un grand nombre de jeunes militants, mais aussi quelques dirigeants importants (Carlos Marighella, Mario Alves, Joaquim Camara Ferreira, Apolonio de Carvalho) ont quitté le vieux parti stalinien pour lutter avec les combattants de la gauche révolutionnaire. Les individus, les personnes peuvent et doivent être récupérés pour la révolution : le système politique stalinien doit être radicalement éliminé du sein du mouvement ouvrier.