Les écrivains du PCF ont tellement menti pendant des décades que lorsque d'aventure l'un d'entre eux publie, sans étre désavoué, un ouvrage où la vérité historique est moins bafouée qu'à l'ordinaire, certains critiques s'extasient devant l'événement : on ne ment plus comme avant au PCF ! Ce phénomène est important et mérite quelqu' éclaircissement, mais en même temps il importe de conserver la tête froide: la nouvelle attitude des intellectuels du PCF face à la science historique apprend en général davantage sur l'étape actuelle de leur pensée que sur le sujet traité. Althusser vient enfin de découvrir que l'expression « culte de la personnalité » n'est pas satisfaisante pour caractériser la période stalinienne et qu'il est temps de faire une étude marxiste de la société soviétique qui, à sa connaissance, n'a jamais été tentée. Il est vrai que c'est chez Maspéro que ce novateur livre son audacieuse conclusion pour clouer le bec à un minable stalinien anglais, ce qui retire quelqu'intérêt à sa performance. C'est par contre aux Editions Sociales que Jean Ellenstein nous apprend que Trotsky a bien été le créateur de l'Armée Rouge, que ses relations avec Lénine furent particulièrement étroites dans les années 1922-23 et que Staline a effectivement exterminé tous les dirigeants d'octobre, un nombre appréciable de cadres communistes et déporté quelques millions de personnes. Ellenstein donne ainsi sa caution à ce que depuis plus de 40 ans l'Opposition de Gauche et les trotskystes ont minutieusement relaté et prouvé.
Tous ces faits avaient d'ailleurs été acceptés par les historiens non membres du PCF, c'est à dire n'ayant pas de raisons particulières d'en vouloir à l'histoire. Est-ce à dire que les Editions Sociales auraient publié une Histoire de l'URSS objective et rédigée avec le souci de respecter la vérité en n'omettant rien d'essentiel et en fournissant des explications plausibles ? Bien entendu, il n'en est rien.
à propos du livre de Jean Ellenstein
LE PCF
CT HUICTOIDE DE WHIDCC
L'Histoire de l'URSS de Jean Ellenstein ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà sur l'Union Soviétique, elle est par contre fort instructive sur l'évolution de certains intellectuels communistes et sur l'attitude du Parti à leur égard. C'est à ce titre que nous dirons notre sentiment sur le Tome 2 qui vient de paraître : « Le socialisme dan s u n seul pays -(1922-1939) ». L'auteur tient beaucoup à ce qu'on le considère comme un historien utilisant des méthodes scientifiques rigoureuses. « L'essentiel c'est l'honnêteté intellectuelle et la rigueur scientifique » (T.1 p. 15). Sa réflexion sur l'URSS tient compte « de tous les faits essentiels » (T.1 p. 9). Ceux qui réduisent le XXème Congrès aux phénomènes négatifs qui y furent révélés commettent « une véritable escroquerie intellectuelle » (p. 5). De même, Mr Lewin qui affirme que « certainement » quelques millions de foyers paysans ont été déportés pendant la collectivisation, soit 10 millions de personnes, « dont un grand nombre ont du périr » utilise une méthode qui n'est « ni certaine ni scientifique et très caractéristique de la façon cavalière dont on traite trop souvent ces problèmes graves ». D'ailleurs, ces 10 millions de morts sont repris par nombre d'auteurs « que leur anti-soviétisme éloigne d'un travail scientifique »Quelle est donc la démarche de notre Croisé de la Science ? Une remarque préliminaire s'impose : Ellenstein, que la prudence du savant tenaille, affectionne les formules ambigues du genre " ceux-là avaient raison, mais les autres n'avaient pas tort » : «Il n'y a pas cependant, que des désaccords entre Lénine et Trotsky (entre 1921 et 1923 LC). Ils existent, nous les avons vus, mais il y avait aussi des points d'entente » (p. 38), suit l'exposé détaillé et assez correct des « points d'entente » entre les deux dirigeants sur les problèmes militaires, idéologiques, économiques, sur la lutte contre
VIRE DE LUROS la bureaucratie et le problème des nationalités (p. 38 à 51): « Il y avait des conflits politiques et idéologiques et il n'est pas certain que les opposants (les 46 de 1923.LC) aient toujours eu tort en toutes choses... » (p. 55). « Le débat purement historique (en 1924, entre Trotsky. Zinoviev, Kamenev, Staline, Boukharine, etc.... LC) n'est pas sans intérét. Retenons simplement que les uns et les autres se proclamaient les meilleurs disciples de Lénine et que chacun écrivait l'histoire récente à sa façon » (p. 92). « Même si l'opposition n'avait pas tort sur tout (en 1926-27. LC) elle avait simplement tort sur l'essentiel, c'est à dire le refus d'accepter le mot d'ordre du « socialisme dans un seul pays » qui était le seul propre à permettre l'édification du socialisme en URSS. Pour le reste, il y avait du vrai dans ce qu'ils disaient de l'insuffisance de démocratie à l'intérieur du Parti, de l'insuffisance de la lutte contre la bureaucratie » (p. 102). Contrairement ce que semble croire l'auteur, l'objectivité scientifique ne consiste pas à ne pas prendre parti, à arrondir les angles, et à embrouiller ce qui se présente clairement. Peut-étre craint-il les prises de position trop tranchées qui valurent quelques déboires aux historiens du PCF il y a quelques années... Toute l'argumentation de notre exigeant historien repose sur une interprétation abusive des mots ; à l'en croire, à la mort de Lénine, il y avait ceux qui, tenant compte de l'échec de la révolution en Europe, se voyaient obligés de construire le socialisme dans un seul pays et les autres qui n'avaient rien à proposer que la capitulation. Il s'en explique dans une interview au « Monde» (1er août 1973) : « L'échec de la révolution allemande déjoue les plans conçus par les bolchéviks. A partir de là, que pouvait faire la révolution soviétique ? Attendre le triomphe du socialisme dans des pays capitalistes développés en vivotant ? Se faire « harakiri » du fait de l'énormité de la tâche ? Ou construire le socialisme dans un seul pays? Les dirigeants soviétiques ont choisi cette voie. Il n'y en avait pas d'autres »Ellenstein a tort d'aiguiser l'exigence - intellectuelle de ses lecteurs après leur avoir dévoilé la sienne : on attendait avec intérêt la démonstration. Trotsky proposait-il de ne rien faire en attendant une hypothétique révolution en Occident? L'opposition n'avait-elle point de programme pour développer le premier Etat ouvrier ? L'attitude de Staline n'a-t-elle eu aucune répercussion sur les mouvements révolutionnaires dans le monde ? Nous sommes en plein mystère. La lutte acharnée menée par l'opposition à partir de 1923 pour développer l'industrie selon un plan, relever le niveau de vie des ouvriers, modifier l'impôt (notamment dans les campagnes), commencer progressivement la collectivisation de l'agriculture, cette lutte appuyée sur de solides études argumentées et chiffrées n'entre pas dans la sphère d'intérêt d'Ellenstein et ne fait pas partie de « tous les faits essentiels » qu'il a retenus pour écrire son livre. Il nous donne la précieuse information que la plate-forme de l'opposition de 1926 comportait 22 pages, mais pour apprécier son contenu, le lecteur devra se contenter de cette phrase ramassée : « elle réclamait des mesures contre les koulaks et une industrialisation plus rapide, mais elle ne faisait ainsi qu'inquiéter les masses paysannes ». Les discussions à partir de 1924 ne partageaient pas ceux qui voulaient poursuivre l'œuvre de Lénine malgré l'entourage international hostile et les capitulards. Ce sont les staliniens qui, jouant sur les mots et disposant du monopole de l'information, firent croire que leurs adversaires ne voulaient pas construire l'Etat prolétarien en l'absence de révolution européenne. Ce que l'opposition affirmait, c'est que le devenir de la Russie
ITivres soviétique demeurait lié au processus révolutionnaire dans le monde et qu'il était vain de croire que l'on pourrait construire une véritable société socialiste isolément. Pendant de longues années il fallait renforcer l'Etat ouvrier en assurant le développement économique optimum (et non pas maximum) et affermir la puissance politique de cet Etat en développant la démocratie à tous les niveaux. Jamais l'opposition n'a prêché la prise du pouvoir à tort et à travers, bien au contraire, elle a durement critiqué la ligne stalinienne qui n'avait pas remarqué le reflux révolutionnaire et la stabilisation temporaire du capitalisme (cf. le 6ème congrés de l'IC, 1928). Cependant l'Opposition savait que le sort de la future société socialiste de Russie était lié au triomphe de la révolution en Chine. en Angleterre ou en Espagne et qu'il fallait tout faire pour l'assurer. La théorie dite « du socialisme dans un seul pays » n'a jamais été proférée du temps de Lénine et Ellenstein, plus prudent que quelques autres, ne se hasarde pas à le prétendre. Même Staline en avril 1924 ne savait pas qu'il devrait la découvrir à la fin de l'année. Bien entendu, nous n'attribuons pas à cette théorie les méfaits de la politique stalinienne. On peut dire que 1924 marque le début de l'ère où la théorie marxiste loin de prévoir scientifiquement ce qui peut se passer avec une ligne donnée, cherche à justifier une pratique décidée en l'absence de réflexion théorique. Dorénavant, les théoriciens seront munis de lourds sacs de citations de Lénine, de quelques thèmes mélodieux agréables à l'oreille du Chef et surtout d'une ligne directe avec le Kremlin pour savoir ce qu'il importe de théoriser sur l'heure. Ellenstein a donc délibérément gratifié l'Opposition des positions que Staline lui avait attribuées. Dans cette partie de son livre il se comporte comme ses prédécesseurs des Editions Sociales mais il en diffère car lui sait qu'il masque la vérité. Deutscher a eu en Ellenstein un lecteur scrupuleux qui n'a pas 52
LE PCF ET L'HISTOIRE DE craint de reprendre nombre de faits (et même quelques explications) de son « Trotsky ». Ce n'est pas nous qui l'en blâmerons. Le malheur est qu'à certains moments Ellenstein a de terribles troubles de la vue: quand Deutscher détaille la lutte de l'Opposition pour construire un Etat ouvrier qui en soit véritablement un. Ellenstein abandonne cet auteur pour se reporter à des textes aussi sürs que l'histoire officielle du PCUS. L'Opposition a critiqué les implications internationales du « socialisme dans un seul pays» et rapidement l'écrasement de la révolution chinoise a confirmé ses craintes La Révolution chinoise de 1925-1927 ? Elle n'est pas mentionnée dans l'Histoire T'URSS. Il s'agit là d'une fuite délibérée car même si notre auteur ne fait pas l'Histoire du Komintern, il est impossible de brosser un tableau de la politique stalinienne entre 1922 et 1939 sans parler de la Chine ou de l'Espagne. Ainsi donc, la courbe d'objectivité d'Ellenstein décrit une curieuse sinusoide : elle atteint un sommet avec la dernière période de la vie de Lénine puis tombe dans une profonde dépression avec les années 1925-1934 qui marquent la consolidation du pouvoir de la bureaucratie, à nouveau un sommet correspondant aux années 34-38, celles de la répression massive. Le réquisitoire d'Ellenstein est assez impressionnant : description de l'URSS à partir de l'assassinat de Kirov (1934) qui a de quoi faire frissonner le militant du PCF habitué à une littérature plus suave lorsque l'URSS est en question : rien ne lui est épargné, l'assassinat de tous les compagnons de Lénine (sauf Stalinel, puis de nombreux dirigeants du BP (13 sur 30 membres élus entre 1919 et 1935), l'utilisation de la torture pour faire avouer des crimes imaginaires, « le drame vécu par des dizaines de milliers de militants est un des plus tragiques de l'Histoire ». Ellenstein rappelle que la répression « toucha les principaux
L'URSS secteurs de la vie économique, sociale, politique et culturelle de l'Union Soviétique ». Il énumère les divers secteurs décapités notamment le Komsomol et l'Armée Rouge (furent tués 3 maréchaux sur 5, 13 commandants d'armée sur 15, 57 commandants de corps d'armée sur 80, des milliers d'officiers). Par ailleurs, furent également décimés des dirigeants l'Internationale (Hongrois, Polonais, Suisses, Lettons, Esthoniens, Lithuaniens. Yougoslaves, Bulgares, Allemands, Coréens, Roumains, etc...), de nombreux intellectuels. « Le nombre de déportés s'accrut considérablement avec la répression de masse des années 1937-1939 et compta sans aucun doute plusieurs millions de personnes ». Après avoir brossé un tel tableau, Ellenstein peut bien essayer de nous convaincre qu'« il y avait une vie réelle du Parti dans les organisations de base (usines, régiments, fermes collectives, institutions soviétiques, etc..), dans les rayons (raion), les territoires (kraf) ou régions (oblast) de la RSFSR et dans les républiques fédérées ». De quelle « vie réelle » pouvait-il s'agir alors que la moindre critique, la moindre réserve sur le génie de Staline valait l'arrestation et la déportation ? C'est ici qu'apparait toute la fragilité de la tentative d'Ellenstein. Dans le Tome 2 de son Histoire, il ne peut convaincre aucun lecteur de bonne foi que c'est le socialisme qu'on construit « dans un seul pays » entre 1924 et 1939. En taisant la terreur, la misère et tous les crimes de cette période, les précédents historiens officiels du PCF donnaient une cohérence apparente à leurs explications : l'URSS, sous la direction de Staline, guide sage et aimé, progressait à grands pas vers le communisme et forgeait un homme nouveau, maitre de son destin. C'est pour cette URSS-là que sont morts des milliers de communistes dans les bagnes nazis. Ceux qui tels les trotskystes tentaient de détruire cette image édifiante faisaient le jeu de l'ennemi de classe, colportaient ses ragots et, en dernière analyse, étaient payés par lui. Ce schéma était faux, criminel, mais logique. Dans les expositions de peinture soviétique, on pouvait admirer d'innombrables toiles réalistes vantant la joie de vivre dans l'URSS de Staline : ce n'étaient que kolkhoziens repus et épanouis, ouvriers énergiques et confiants, militaires prêts à vaincre. Ellenstein a changé les tableaux en conservant les légendes: on voit se presser des déportés faméliques, on assiste au plus grand massacre de communistes que l'Histoire ait connu (plus qu'en Indonésie). L'homme nouveau apparait sous les traits du policier tortionnaire et toutes ces scènes sont baptisées « divers aspects de la construction du socialisme en Russie ». Quelques peintures d'usines, de barrages et champs kolkhosiens ont été conservées : comme si la construction d'usines selon un plan ou la collectivisation de l'agriculture suffisaient à définir le caractère socialiste d'une société en l'absence totale de démocratie prolétarienne. Victor Serge évaluait à 9.500.000 personnes la population des camps en 1941 pour 38 régions connues et plusieurs millions pour des camps régionaux secondaires moins connus. Cette donnée n'est peut-être pas suffisamment scientifique pour Ellenstein, mais elle provient d'un révolutionnaire qui fut tiré de ces camps en 1936 par la protestation internationale. Plus de 10% de la population dans des camps de déportés : est-ce compatible avec une société socialiste ? Ellenstein perçoit vraisemblablement la contradiction et ne s'est pas trop donné de mal pour la résoudre. Il énumère beaucoup de tonnes de fonte produites, de barrages édifiés, de paysans alphabétisés mais cela ne fait pas le poids. Comment parler de socialisme quand existe une terreur massive et que les travailleurs n'ont pas le droit à la parole ? Aussi bien est-il légitime de se
Iivres /Tivres demander pourquoi il a fait son livre. Ouvrage de stalinien cherchant à justifier les excès du stalinisme, écrit Daniel Bensaid dans Rouge No 216. La critique des excès du stalinisme serait secondaire, sa justification historique serait le principal. Nous voyons les choses différemment. Ce livre ne se compare à aucun autre des Editions Sociales, même si nombre de ses « révélations » ont déjà été reconnues par des dirigeants du PCF. Lorsque Léo Figuères écrit « Le trotskysme, cet anti-léninisme » en 1969, il utilise aussi Deutscher, Trotsky et reconnaît un certain nombre de faits (sur le rôle de Trotsky pendant la révolution, etc...., mais de façon systématique, il tente d'amoindrir la portée de ses aveux en les commentant avec une mauvaise foi écœurante. Même en ne lisant qu'une page de son livre, on sait à qui on a affaire. L'objectif de Figuères transparait chaque phrase : armer le militant du PCF contre les trotskystes dont l'influence n'est plus enrayée par le s condamnations sommaires. Eltenstein, sous un masque d'historien objectif, livre des faits bruts (mais choisis avec soin) sans commentaires, quand il le juge nécessaire triture la réalité (cf. l'Opposition de 1923 à 1927) et donne son opinion.
De l'ensemble se dégage une impression générale qui rend le lecteur sceptique quant à son affirmation que le socialisme a bien été construit en URSS. La vieille garde stalinienne l'a bien senti qui a fait écrire par Pierre
Durand une critique de son livre dans l'Humanité du 12/7/73 : le ton en est patelin, mais, pour qui • est habitué à ce genre de prose, lourd de menaces. Durand (et bien entendu pas seulement lui)
note « un certain déséquilibre entre les parties de l'ouvrage consacrées à la construction du socialisme et l'exposé des problèmes internes du Parti
Communiste de l'URSS ». Il lui conseille de « rééquilibrer » son œuvre dans les prochains tomes. dans les prochains tomes
LE PCF ET L'HISTOIRE DE Il n'apprécie pas beaucoup la manière complaisante dont Ellenstein utilise certaines sources (notamment les archives de Trotskyou de « quelques autres adversaires de l'URSS ») et méconnait certaines autres (en particulier la « Correspondance Internationale qui publiait des textes multiples et objectifs...). Enfin, il n'est pas d'accord avec l'interprétation de la révolution permanente donnée par Ellenstein. Ce point est capital et n'a pas assez retenu l'attention des camarades qui expédient trop hativement notre auteur dans le troupeau des staliniens anciens et modernes. Pour la première fois, un auteur du PCF écrit que « sur le plan intérieur, la théorie « trotskyste » était proche de la théorie léniniste de la révolution ininterrompue (jusqu'à la victoire de la classe ouvrièrel, c'était la théorie du passage de la révolution bourgeoise à la révolution prolétarienne par un processus ininterrompu ». Durand s'étrangle d'indignation. Et il y a de quoi ! Ellenstein, en trois lignes, prend le contre-pied des tonnes de papiers qui ont été déversées depuis 1924 contre la révolution permanente. Son prédécesseur aux Editions Sociales, Léo Figuères, consacrait il y a quatre ans un gros chapitre de son livre à démontrer qu'il n'y avait rien de commun entre la révolution permanente et le léninisme. Il reprenait toutes les vieilles calomnies, citations tronquées, interprétations mensongères que Staline avait mises sur le marché. Ellenstein n'a-t-il pas lu Figuères ? Aussitôt après, il distingue artificiellement un aspect international de la théorie de la révolution permanente qui différerait du léninisme en n'envisageant pas la possibilité de construire le socialisme dans un seul pays. Mais il le fait sans preuves et sans conviction, visiblement pour atténuer l'effet blasphématoire de sa première proposition. La faiblesse essentielle de l'ouvrage réside naturellement dans l'absence totale d'analyse du stalinisme : en faire un phénomène phénomène « spatio-temporel » «spatio-temporel »
L'URSS lié à l'histoire de la Rusie et aux conditions des années 20 peut rassurer le lecteur du programme commun, mais n'explique en rien pourquoi cette affection typiquement russe s'est déclarée dans la Tchécoslovaquie industrialisée de 1948 ou en Allemagne de l'Est... Pour comprendre comment sur un certain état économique et culturel ont pu se développer les monstruosités énumérées par. l'auteur, il faut bien évidemment faire intervenir un chainon intermédiaire social qui différencie l'analyse marxiste des pseudo-explications à la Krouchtchev. Ce ne sont pas les mânes d'Ivan le Terrible, ce n'est pas le bas niveau des forces productives qui ont massacré Trotsky. Zinoviev, Boukharine et quelques millions d'autres: c'est une couche sociale qui défendait ses intérêts. Que la bureaucratie soviétique ait pu déposséder le prolétariat du pouvoir grâce aux conditions rappelées par l'auteur est un truisme expliqué par l'Opposition de Gauche il y a près de cinquante ans, mais omettre la responsabilité de la caste bureaucratique dirigeante dans les crimes de Staline, c'est attribuer le nazisme au penchant ancestral des Germains pour le sang et la mort ou encore la victoire des Vietnamiens à la patience asiatique et à Confucius... Ellenstein préfère en rester aux explications soviétiques de 1956 et afin que nul n'en ignore, il publie en annexe des extraits de la Résolution du Comité Central du PCUS du 30 juin 1956 qu'une délégation du PCF était allée quémander afin de savoir quoi répondre aux militants désorientés. Le livre d'Ellenstein ne peut étre compris que dans le cadre global de la politique du PCF vis à vis des intellectuels et dans le cadre particulier de la politique de certains intellectuels communistes vis à vis du PCF. S'il a écrit son livre c'est qu'on lui en a donné l'autorisation mais c'est aussi qu'il avait quelque chose à dire. Il nous parait clair qu'Ellenstein profite de la nouvelle attitude du
PCF vis à vis des intellectuels pour faire accélérer le mouvement de libéralisation et rendre plus alléchante la vitrine de son organisation. Quand on est historien de profession, il est difficile de faire chanter les mérites d'ouvrages scandaleusement mensongers ou apologétiques comme le manuel d'histoire du PCF (auquel il ne semble pas avoir pris part) ou l'histoire du PCF pendant la Il ne fait pour nous (comme pour Durand) aucun doute qu'Ellenstein nourrit une indulgence coupable pour Trotsky et une aversion particulière pour Staline et son régime. Nous ne savons pas s'il considère que l'URSS est socialiste, mais puisqu'il choisit d'être au PCF on voit mal comment il pourrait ne pas le dire. Ce que nous constatons c'est que l'effet de son livre peut être utile sur nombre de militants du PCF. Qu'il ait été amené à mélanger vérité et mensonges est regrettable, mais s'il n'avait dit que la vérité l'Histoire de l'URSS serait sortie chez Maspéro et non aux Editions Sociales, or il semble que l'auteur tenait à être entendu des militants du Parti qui n'ont jamais lu le rapport Krouchtchev ou le tome 36 des œuvres de Lénine. L'opération Ellenstein n'était possible que dans le cadre de la politique d'ouverture du PCF vis à vis des intellectuels. La situation de l'intellectuel communiste n'est plus la même qu'en 1950. Comme le remarque justement Bensaïd : « la notion même d'intellectuel change. Les intellectuels d'hier évoquaient les grands professeurs, les artistes, les professions libérales, ils comptaient comme faire-valoir ou comme propagandistes essentiellement. Leur marginalité les rendait sensibles au chantage ouvriériste, s'ils s'écartaient du droit chemin, ils devenaient vite suspects de retourner à leur classe d'origine. Aujourd'hui, il y a plusieurs milliers d'intellectuels salariés; la notion méme d'intellectuel s'estompe. Par contre, les intellectuels, salariés
Résistance.
Vivres ou non, deviennent une clientèle électorale envers laquelle le PCF ne se veut plus seulement des droits mais aussi des devoirs: il faut la ménager ». Le virage füt pris en 1964. Aragon, Garaudy, Juquin et quelques autres furent chargés de montrer à l'opinion incrédule que le Parti changeait, que l'heure de l'anathème était close et qu'en somme on pouvait maintenant discuter. Le membre du Bureau Politique, Garaudy, prit la chose à cœur et tendit aux chrétiens une main qu'il ne pouvait plus retirer. Des auteurs ignorés ou dénoncés comme Kafka, Teilhard de Chardin (et même Barres pour Aragon...) furent exhumés. En mars 1966 se tint à Argenteuil un Comité Central sur les problèmes idéologiques et culturels ou fut adoptée une résolution essentiellement rédigée par Aragon. Après une discussion animée où les philosophes rompirent des lances sur les problèmes de la religion, de l'humanisme et de la création artistique, la résolution marquait précision les frontières avec au-delà desquelles il n'était pas recommandé à un intellectuel communiste d'aller musarder: - dans le domaine des sciences de la nature, le Parti n'intervient pas mais encourage les débats, - dans le domaine de la littérature et des arts, le Parti laisse faire, - en ce qui concerne les sciences sociales (philosophie et économie politique) il importe de combattre les théories bourgeoises. « Cependant, s'il s'agit spécifiquement de la recherche théorique, mème dans ces domaines, le Parti considère que les Communistes qui se livrent à cette recherche théorique peuvent et doivent discuter librement leur point de vue entre eux, y compris sur telle ou telle question particulière où existent entre eux des divergences, sans que cela nuise à leur unité politique sur la base de la ligne du parti ». On précise que si les problèmes controversés ont des incidences politiques affectant la ligne du Parti c'est aux organismes réguliers du parti de prendre des 54
LE PCF
ET
L'HISTOIRE DE L'URSS décisions. Autrement dit, les intellectuels communistes peuvent discuter des problèmes de leur spécialité (exemple: le Comité Central d'Argenteuil) mais attention à ce que la discussion ne dégénère pas : pas plus que les autres adhérents ils n'ont le droit de discuter politique en dehors de leur cellule. Lorsque Garaudy eut abandonné l'exégèse des Saintes Ecritures pour s'écrier « Brejnev, allez-vous en 1 » et stigmatiser l'attitude de Marchais sur la Tchécoslovaquie. on lui fit vite comprendre qu'il n'avait pas joué le jeu. Quand les Lettres Françaises s'obstinèrent à rejetter la normalisation en Tchécoslovaquie et que les Soviétiques en eurent assez, le Bureau Politique décida que ce journal avait trop de difficultés financières pour continuer à paraître. S'il n'y a pas de discussion politique dans le PCF (en dehors du Bureau Politique), il est indiscutable qu'il y a maintenant des conditions plus favorables pour que l'envie de discuter naisse chez certains. En effet, les écrivains communistes peuvent écrire des articles ou des livres (essentiellement historiques) ou ils défendent des idées n'engageant pas tout le parti. 1l s'agit là d'un phénoméne entièrement nouveau en France. Non seulement des écrivains et même des dirigeants communistes publient chez des éditeurs bourgeois (cf. Duclos, Andrieu, Juquin), mais les éditions du parti acceptent de publier des écrits « discutables ». Certes, ils ne remettent jamais en cause la ligne actuelle et rarement la ligne passée (tout au plus de façon interrogative), mais certains d'entre eux abordent des sujets autrefois tabous. Quand, dans son volumineux ouvrage sur la Résistance, Alain Guérin (journaliste de l'Humanité) fournit mille détails sur la façon dont la direction du parti fit demander aux nazis l'autorisation de faire reparaître légalement l'Humanité en 1940, il ne critique pas le programme commun de gouvernement, mais il amène le lecteur à se demander ce qui se passait dans la téte de Duclos à cette époque. Quand, dans les Cahiers d'Histoire •de l'Institut Maurice Thorez (No 3), on assiste à un débat d'historiens communistes et qu'on y voit évoquer fort élogieusement le rôle de Trotsky aux origines du PCF, on songe que le manuel d'histoire officiel du PCF (1954) n'en souffle mot. Quand Pierre Daix publie : « Ce que je sais de Soljenitsyne » et se répand en interviews multiples sans étre aussitot exclu, on se prend à penser que le parti n'est plus ce qu'il était... Mais qu'est-il devenu ? Que signifie cette surprenante tolérance vis à vis des intellectuels critiques ? Au risque de décevoir les amateurs de thèses nouvelles, nous avouons ne pas percevoir les bouleversements dans la nature ou dans la stratégie du PCF dont ces accès de libéralisation seraient les symptomes annonciateurs. La direction Marchais adapte sa politique frontiste traditionnelle à l'époque actuelle où la diffusion de l'information fait qu'on ne peut plus mentir aussi effrontément sur l'Union Soviétique. Une bonne partie de l'électorat que le parti veut gagner n'a aucune sympathie pour le régime de Brejnev et pour la première fois dans son histoire le PCF se sent vulnérable sur sa gauche et sur sa droite: les socialistes adversaires de l'URSS mordent dans l'électorat communiste modéré et les gauchistes hostiles au stalinisme et à l'opportunisme électoraliste le concurrencent dans la jeunesse. Aussi bien le score médiocre des élections législatives que la baisse régulière du tirage de la presse et la stagnation des adhérents sonnent l'alarme. Marchais sait parfaitement que ce qui rend son parti vulnérable au charme indiscret de Mitterrand et aux critiques des trotskystes, c'est le cordon ombilical qui le relie au Kremlin. Ce cordon a certes moins fière allure que du temps de Staline, mais il n'en persiste pas moins et Marchais n'a aucunement l'intention d'en pratiquer la section chirurgicale. Pour parvenir à ses fins, pour assurer sa victoire avec celle de l'Union de la Gauche aux prochaines élections, le PC doit déployer des efforts particuliers auprès du million et demi de Français appartenant aux différentes couches intellectuelles qu'évoquait avec gourmandise Waldeck-Rochet au Comité Central d'Argenteuil de 1966 : 700 000 ingénieurs, cadres et techniciens, près de 400 000 enseignants, plus de 100 000 médecins et autres membres des services de santé. 500 000 étudiants, etc... Cette multitude exigeante prometteuse de vives joies électorales mérite bien qu'on fasse quelques efforts pour lui plaire. Aux camarades soviétiques de comprendre qu'il vaut mieux un PCF parfois critique sur certains aspects de la politique soviétique mais puissant et fondamentalement fidèle qu'un parti divisé et risquant de perdre peu à peu son influence sur le cours de la vie politique française. Ainsi s'explique l'ouverture des dirigeants du PCF acceptant de prendre des risques calculés pour séduire : - la lettre de Pierre Daix sera publiée intégralement mais dans le confidentiel « France-Nouvelle » et on n'en parlera pas dans l'Humanité, - on attaquera Sakharov et Soljenitsyne tout en affirmant gravement que dans la France du programme commun ils pourraient parler aussi librement qu'ils l'ont fait en URSS - on clamera que s'il y avait un retour du stalinisme en URSS, le PCF ne manquerait pas protester mais que, d'après ses informations, il n'en est heureusement rien et que la démocratie s'approfondit de jour en jour. - quand à la Tchécoslovaquie, elle est bien indépendante puisque Dubcek l'a dit au lendemain de l'occupation militaire de son pays. La prestation télévisée de Georges Marchais devant les journalistes le 27 août a eu le mérite de la clarté : en quelques minutes, le secrétaire général du PCF est parvenu à démontrer qu'il ne le cédait en rien à ses valeureux prédécesseurs pour ce qui est de la fidélité à l'URSS et l'emploi des mensonges les plus grossiers pour la manifester : il n'y a qu'une centaine de contestataires en URSS sur 250 millions d'habitants, il n'y a pas de procès et de mesures d'emprisonnement dans la dernière période, etc... etc... Au même moment, Jacques Chambaz somme le journal « Le Monde » de lui citer un seul nom de militant français exclu pour désaccord politique depuis Roger Garaudy et l'accuse d'amalgamer la réalité de l'Union Soviétique avec ce que serait la France de demain avec les communistes au pouvoir.
Que dans cette farce tragique certains acteurs improvisent quelque peu leur rôle et profitent de la confusion générale pour exprimer certaines de leurs idées en espérant améliorer la qualité de la représentation est un phénomène qu'il convient de suivre avec attention. Ellenstein comme jadis Garaudy veut améliorer l'image de marque de son parti dont il partage vraisemblablement la stratégie réformiste. S'il finit par prendre au sérieux ses « travaux » pour l'Union Soviétique et n'accepte plus le filtrage qu'il s'est imposé, son avenir comme historien officiel du PCF apparaît sous de sombres couleurs.
Les révolutionnaires, dans leurs discussions avec les militants communistes, sauront utiliser ce modeste pavé que Jean Ellenstein a lancé dans la mare stagnante du stalinisme qui se survit.
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Louis Couturier