Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 9-10

Le gouvernement le plus à droite depuis Pétain face à la crise

Gérard Filoche · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 9-10 · septembre-octobre 1973 · p. 56-62 · 7 221 mots

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Quelques mois après son avènement, le bilan du second cabinet Messmer est révélateur de l'impasse dans laquelle se trouvent placés les principaux dirigeants politiques de la bourgeoisie française. Trois principaux facteurs ont présidé à la constitution du gouvernement après les élections législatives de mars 73 : la menace de l'Union de la Gauche, les échéances économiques, imposées par la concurrence internationale, la progression de la combativité ouvrière. Parce que le « boulet » des élections n'est pas passé loin et parce que la bourgeoisie veut essayer toutes les solutions conservatrices possibles avant d'être contrainte de céder provisoirement le pouvoir politique à l'Union de la Gauche, la majorité UDR-centristes a pris peur. Pace que des menaces de récession planent et que l'inflation se fait menaçante au moment où la crise monétaire internationale se développe, le patronat français veut avoir une classe ouvrière docile pour en tirer le maximum de profit et résister à la concurrence. Or la permanence des mouvements sociaux depuis mai 68, l'exceptionnelle combativité que révèlent les plus significatives des grèves ouvrières sont une menace dangereuse pour l'autorité du pouvoir. François Ceyrac président du CNPF, entend avant tout éviter de « faire de la France une Italie numéro 2 car le miracle italien n'a pas résisté à deux ou trois années d'agitations systématiques ». «Quand je vois, dit-il, les Français s'exciter durant tout un été sur l'affaire LIP comme s'il n'y avait que cela d'important, je me demande si nous ne sommes pas trop fragiles et si nous ne céderons pas ainsi à une manière très efficace pour disparaitre de la compétition. » 56

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I - RASSEMBLER « LA DROITE LA PLUS BETE DU MONDE » Le but de cette politique était de « rameuter » toute la droite, de la rassurer, et de l'organiser au besoin. C'était d'attacher à l'UDR des secteurs provinciaux, conservateurs, rapatriés d'Algérie ou nostalgiques de Pétain et lui acquérir une base qui lui fait défaut. C'est conquérir parmi les « couches moyennes », l'assise électorale indispensable. Tous les secteurs susceptibles d'apporter des voix ont été particulièrement bien soignés: les « efforts » financiers ont consisté à donner des miettes aux plus défavorisés, aux vieillards, aux plus bas salaires, aux catégories et aux professions marginales mais traditionnellement soumises. Aucun détail de cette campagne méticuleuse n'a été négligé : les anciens combattants ou les « gens de maison » (1) (par exemple) ont reçu des avantages. Le triste ministre Royer, (rendu célébre par ses offensives « antipornographiques » dans la ville de Tours dont il était maire) a fait une loi « pour les petits commerçants» contre les « grandes surfaces » qui vise 3 millions d'électeurs potentiels. Pour cela Royer a même pris le risque de se heurter aux grandes entreprises (le PDG de « Carrefour », chaîne de super-marchés, a fait distribuer tracts, affiches et pétitions contre le pouvoir) en faisant passer un texte de loi ultra-réactionnaire de type corporatiste. Déclarations aux officiers, épuration des enseignants, grâce du nazi Touvier, nomination du fasciste Bigeard gouverneur militaire de Paris, discours cocardier aux fêtes de Jeanne d'Arc, appels à l'« Union Sacrée » pour défendre le franc, rien n'a manqué dans cette entreprise de « marketting » politique. Messmer est même allé jusqu'à pousser la provocation au maximum en inaugurant avec tambours et trompettes un établissement d'enseignement secondaire sous le nom de « CES Maurice Barrés » : il en a profité pour rendre hommage au « grand patriote » fasciste à l'occasion de son centenaire et pour faire un discours sur le maintien de l'ordre dans les lycées, citation de la « Colline inspirée » à l'appui : « Il n'est pas trop de dire que l'inquiétude exprimée par de nombreux historiens, sociologues, politiques sur l'équilibre futur de notre société où les déracinés sont si nombreux, rejoint l'inspiration barréssienne. Barrés reste actuel parce qu'il incarne l'idée de patrie, l'appel à l'énergie nationale... » ...A quand les fleurs pour Brasillach, Drieu La Rochelle, de La Roque, Maurras et Déroulède ? De surcroft, l'attitude de soutien face au coup d'Ftat fasciste au Chili a confirmé largement l'image de marque du gouvernement. Le très réactionnaire Jacques de Montalais dans le journal de l'UDR « La Nation » explique qu'en France il se passerait les mêmes évènements qu'au Chili dans l'hypothèse où la gauche parviendrait au pouvoir. Il termine ainsi son article : «Il n'y aura jamais de majorité véritable pour opérer un tel changement et s'il devait se produire néanmoins, ce serait chez nous aussi peu à peu, le désordre, le chaos, enfin le drame. Et alors peutêtre, que de vains regrets ! Oui, méditons bien sur le triste avemnle de l'aynárionco triste exemple de l'expérience chilienne ». Le gouvernement français s'est empressé de reconnaftre la junte fasciste de Santiago. Jugeant que les ouvertures participationistes avaient effrayé une partie de la droite, sans avoir restauré l'ordre social, les ministres se sont donc lancés dans une surenchère pour se montrer durs et implacables face à toutes les revendications. D'avril à septembre 73 face au mouvement lycéen et étudiant, Galley et Fontanet ont ouvert le feu. Puis Druon s'est distingué, enfin Marcellin a pleinement exercé tous ses talents. Bien entendu, tous ces individus, une fois la bride lâchée, ont commis des excès de zèle dans l'application de la politique tracée. L'ex-légionnaire Messmer a même, dans la foulée, ouvert une querelle contre les « mathématiques modernes »; son passé ne l'avait pourtant pas préparé à jouer les esprits éclairés. Loin du «programme de Provins » et de la démagogie pré-électorale, il n'était question que d'ordre et de morale du capital. II - MAINTENIR L'« AUTORITE » A TOUT PRIX La recherche d'une clientéle pour l'UDR correspondait en même temps à la tentative de rééquilibrer les rapports de forces au sein même de la majorité. Face aux centristes et aux Républicains Indé. pendants prêts à se féliciter dans un pacte commun de leur entreprise de mise à mal du parti gaulliste, Pompidou et Messmer ont voulu créer le « sursaut ». Contre toutes les spéculations Pompidou a refusé toute ouverture à Lecanuet et entrepris de tout placer sous sa gouverne Aug-

DEPUIS PETAIN mentation du poids du Président de la République sur le cabinet, hypertrophie des organismes directement liés à l'Elysée par rapport aux pouvoirs rééls de Matignon, prise en main directe par un secrétaire jusque là inconnu, Michel Jobert, de la politique extérieure, tout concourrait à « compenser » le résultat des cotes de mars 73 et à imposer de façon volontariste le « redressement ». Cette préoccupation dominante du clan Pompidou de prendre les devants contre les autres factions, Giscard, ou Edgar Faure, ou Chaban-Delmas, en même temps qu'elle prouve les divisions et les luttes internes à la majorité, explique la pauvreté grossière de la politique suivie ainsi que les divers crocs en jambe qu'elle a reçus ultérieurement. Sur le plan international, le retour dans le giron de l'Alliance Atlantique, provisoirement et en apparence délaissé par de Gaulle, s'est spectaculairement opéré. A n'importe quel prix: les liens étroits noués avec les généraux brésiliens, le rapprochement spectaculaire avec l'Espagne de Franco (allant jusqu'à des manœuvres communes des armées françaises et espagnoles) les silences sur le Vietnam et le Cambodge, l'approbation donnée à tous les coups réactionnaire de par le monde, l'entreprise de main-mise impérialiste en Afrique noire, (avec l'assassinat à Paris d'un leader de l'opposition tchadienne, le docteur Outel Bono, dans la tradition de l'affaire Ben Barka), les expulsions de réfugiés politiques, tout cela représente le volet extérieur de l'offensive de droite de Pompidou-Messmer. Les relations avec l'URSS et les pays arabes, ou le voyage en Chine, ont pour fonction de continuer à profiter des marchés ouverts par de Gaulle et à maintenir la fiction d'une

France « indépendante des blocs ». La querelle de la force de frappe et des expé. riences nucléaires dans le Pacifique a été assumée par le pouvoir pour préserver l'image d'un Etat autonome militairement des USA, éventuellement concurrent dans la vente des armes, en tous cas, prêt à faire des affaires à l'Est comme à l'Ouest. Pompidou y a gagné l'image d'un marchand de canons auvergnat. En agitant par ailleurs le signal d'alarme sur « l'état du monde » et la crise qui vient, au cours du mois de juillet 73, Pompidou s'est etforcé de justifier économiquement sa politique. Expliquant qu'une récession s'annonce au moment où la classe ouvrière européenne se trouve en pleine expansion de force organisée et de comba. tivité, il a voulu faire comprendre la nécessité de prendre préventivement l'offensive contre l'avant-garde des travailleurs afin de leur faire payer le prix de l'inflation, du chômage, de la crise économique. Ce faisant, Pompidou d'ailleurs été si brusque que le patronat a dû ensuite se montrer rassurant et donner des garanties sur l'expansion et la stabilité du franc. Face à l'exacerbation des contradictions interimpérialistes, le gouvernement s'efforce de se tailler la part du lion, en dramatisant et en s'imposant comme défenseur des intérêts du patronat français. Ce fut le sens des diverses initiatives spectaculaires sur l'Furope (le référendum de 1969 ou les « coups d'éclat » au cours des négotiations des 10) et même des rencontres des Açores et d'Islande avec Nixon. Pour se fabriquer une « autorité » sur le plan de la politique exté. rieure, le gouvernement français se devait de l'instaurer aussi sur le plan intérieur - même au prix de la répression. La dominante mercantile, utilitaire à tout prix, âpre au gain de cette politique à court terme rend le système Pompidou infiniment plus médiocre, plus besogneux, plus épais et plus bête que le système que De Gaulle avait tenté d'ériger. Tandis que De Gaulle entendait arbitrer entre les classes au nom d'une « certaine idée de la France », Pompidou, lui, c'est au nom d'une « certaine idée du Cantal ». Le pouvoir est venimeux et menaçant à tout instant. Alors que l'extrême-droite vilipendait De Gaulle et les gaullistes — ne serait-ce qu'à cause du contentieux de l'Algérie Française - une partie d'entre elle tient un autre langage devant les « cadeaux » que lui fait le pouvoir actuel. Du'un groupuscule fasciste comme « Ordre Nouveau » se soit vu confier le rôle d'amorcer une campagne contre « l'immigration sauvage », protégée et reprise ensuite officiellement par le ministre de l'Intérieur lui-méme, est un encouragement aux bandes armées diverses, qu'elles se nomment SAC, CDR ou CFT. Les fascistes s'implantent dans les syndicats de police et Marcellin les y aide : en revanche, lorsque le pouvoir est gêné aux entournures pour aller jusqu'au bout d'une provocation, l'extrême-droite prend la relève de façon autonome et incontrôlée. III - REPRESSION ET PARTICIPATION Parce qu'il n'a pas de but, pas de perspectives définies, Ge pouvoir ne rassemble qu'un conglomérat de politiciens dont la préoccupation essentielle est de survivre, de tenir « le côté du manche » le plus longtemps possible. Au nom du « partage du gateau » les cliques et les clans s'affrontent. Lorsqu'il s'agit de réprimer, ce sont les plus vichystes, les plus versaillais qui tiennent le haut du pavé. Ce qui n'empêche pas que pour faire face à de nouvelles élections, le réveil des partici. pationnistes et des tenants du progrès est nécessaire. La politique Messmer n'a pas élargi les rangs de la majorité ; elle n'a pas raffermi ceux de l'UDR, elle n'a pas dynamisé une clientèle, une base. C'est même l'inverse qui s'est produit. Sur tous les terrains, seule une droite restreinte s'est reconnue dans les attaques du pouvoir tandis qu'une opposition trés large se constituait. On l'a vu lorsque Druon stigmatisait les artistes qui venaient avec d'« une main une sébille et de l'autre un cocktail Molotov ». C'est un véritable raz de marée qui a abouti

Men quelques jours à des manifestations d'intellectuels, d'artistes, de comédiens, de journalistes, etc... Le ministre dut prendre lui-méme sa propre défense. Lorsque Marcellin a dissout la Ligue Communiste et Ordre Nouveau, l'extrêmedroite ne trouva aucun intellectuel pour la défendre et la justifier, le retentissement des protestations fut nul. Que ce soit à propos des sanctions contre les enseignants, ou pour l'expulsion des travailleurs immigrés, ou face aux mouvements lycéens et étudiants, partout des clivages profonds se sont opérés : la droite réactionnaire défensive s'est souvent trouvée isolée face aux rangs élargis de l'Union de la Gauche. Cela s'explique par le fait que la répression est impuissante à faire face au processus de radicalisation qui s'opère dans l'ensemble des couches sociales. Les prochaines élections apparaissent parfois comme perdues d'avance aux yeux de certains bourgeois paniqués. Les sondages dénotent la hausse de la « côte » de Mitterand - contre celle des candidats de droite. La préparation de l'élection présidentielle a largement commencé, malgré les affirmations forcées de Pompidou selon lesquelles il se maintiendra jusqu'en 76 et se représentera. Lecanuet renonce à créer son mouvement « centriste » hors de la majorité. * La zizanie croît entre UDR et Républicains Indépendants; c'est à qui déversera le plus grand nombre de « peaux de bananes » sous les pas des autres. Lorsque Giscard d'Estaing convoque un rassemblement des députés de toute la majorité, c'est pour prouver qu'il veut étre à l'initiative du maintien de l'unité de la droite sous sa direction : peu importe que cette réunion se tienne, c'est l'« opération » qui compte. Il n'y a pas de contenu : trop de dissenssions et de rivalités interdisent d'élaborer une réelle politique, c'est le « silence », le « secret », le sousentendu. Lorsque Giscard contribue à faire éclater le scandale des « vins de Bordeaux », c'est pour mieux discréditer Chaban Delmas. Et c'est encore pour la même raison que Giscard refuse d'endosser un nouveau plan d'austérité anti-ouvrier, choisissant de se présenter comme l'archange Gabriel terrassant le démon de la fraude fiscale et s'érigeant en défenseur des fonds publics. C'est à cela que correspond l'annonce publicitaire du budget Giscard: « déplacement de deux milliards d'impôts des petits aux gros contribuables ». Un autre candidat supposé, Edgar 58

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Faure, s'efforce, lui, de mordre sur l'électorat du Parti Socialiste en reprenant les discours sur la « participation ». Certains secrétaires de l'UDR comme Sourdille ont cru bon, eux aussi, à propos de la grève de Lip, de réanimer la flamme, mise en veilleuse, de la participation gaulliste. Autant de banderilles contre Messmer et Pompidou, que les Sanguinetti, Debré, Fouchet attaquent de tous côtés, sur un terrain ou sur un autre IV. LA CRISE DES INSTITUTIONS: JUSTICE ET POLICE Le second échec de la politique de Pompidou-Messmer se vérifie en mesurant l'aggravation de la crise de l'appareil d'Etat. Ses différents rouages sont grippés. Pour ce qui est de la police et de la justice, il est devenu notoire que la rébellion couve dans le syndicat de la magistrature. Le dernier congrès de ce syndicat (2000 magistrats) propose de reconnaître comme légaux tous les mouvements de grève, décide d'organiser des meetings contre « l'Etat fort » et se propose d'organiser des commissions chargées d'aider les syndicats ouvriers et les comités d'entreprise contre la « justice de classe ». Le fonctionnement de la machine judiciaire comme du systéme pénitenciaire sont remis en cause par ceux qui sont censés l'assurer. Les pressions du ministre e l'Intérieur, Marcellin, sur les magistrats chargés de l,arrestation des militants de la Ligue Communiste ont provoqué les effets contraires. A plusieurs reprises, Marcellin a multiplié les déclarations à la presse et à la télévision, il a dépêché trois avocats pour plaider contre la libération de Krivine en utilisant une procédure exceptionnelle devant la chambre des mises en accucause la décision du juge sation afin de remettre d'instruction d'accorder la mise en liberté provisoire. Malgré cette ingérence fantastique du pouvoir, Krivine puis Rousset furent libérés. Les querelles sur le rôle des juges, leur indépendance sont de plus en plus prises en charge par les magistrats, des mouvements se créent (type « mouvement d'action judiciaire »), des déclarations publiques sont faites dans la presse rompant la « neutralité silencieuse » à laquelle les juges sont tenus. Après les événements du 21 juin où les organisations d'extrême-gauche ont manifesté pour interdire le meeting nazi du groupescule Ordre Nouveau, c'est presqu'essentiellement contre le ministre de l'Intérieur que le principal syndicat de police (50 % des personnels de police en tenue), dirigé par Gérard Monate, a porté ses accusations. Alors que Marcellin pouvait espérer resserrer les rangs des syndicats de police fascistes (SIPN et SPPN) en accusant les « bandes armées des commandos gauchistes », produite contraire igui sest c'est s'est machination grossière s'est retournée contre son auteur et il est apparu que la responsabilité des 76 policiers blessés retombait sur le ministre de l'Intérieur et ses sous-fifres qui les avaient placés là pour protéger un meeting fasciste et raciste. V - UNE REPRESSION SPECTACULAIRE MAIS IMPUISSANTE En invoquant la loi « anticasseurs », la Cour de Sûreté de l'Etat et aussi des « tenta tive d'homicide contre les policiers », Marcellin voulait poursuivre les dirigeants de l'ex-Ligue Communiste et casser le plus complètement possible son organisation. Une telle violence dans la volonté de réprimer eut pour résultat de contraindre l'ensemble des organisations ouvrières et démocratiques à se solidariser avec l'ex-Ligue Communiste. Le ministre de l'Intérieur s'étonna de voir le PCF, qui, quelques temps auparavant, dénonçait les « gauchistes Marcellin » et qui n'avait pas réagi lors de la dissolution de la « Gauche Prolétarienne » (organisation maoiste), faire volte-face et organiser un meeting pour la libération de Krivine et Rousset. C'était une magnifique démonstration de l'impuissance d'une politique frontale de répression : la bourgeoisie ne peut la mener sans prendre le risque trop grand d'assumer un heurt de plein fouet avec le mouvement ouvrier français et ses organisations. Le gouvernement se divisa, le ministre de la Justice, Taittinger, et quelques autres firent savoir qu'ils étaient contre la dissolution de la Ligue Communiste, le juge d'instruction refusa d'appliquer la loi anti-casseurs, les autres accusations furent abandonnées, le journal «, Rouge » put continuer de paraitre et Marcellin dû constater qu'il n'avait fait que grandir le prestige des trotskystes, les aidant ainsi involontairement à faire des milliers de « petits Krivine ». Le résultat apparut pleinement des la rentrée de septembre : le 20, le premier meeting à Paris de « Rouge » se tenait dans une salle archicomble de plusieurs milliers de participants et lors de la marche pour Lip à Besançon, le 29 septembre, « Rouge » regroupait près de 20 000 ma-

DEPUIS PETAIN nifestants sous ses banderoles, soit le quart du cortège aux dires de la CFDT-LIP. A postériori, les syndicats légitimèrent la manifestation - pourtant peu préparée et minoritaire - du 21 juin (qu'ils avaient refusé d'organiser avant). La lutte contre le racisme et la défense des travailleurs immigrés firent un bond en avant spectaculaire. Un autre exemple des limites de la répression fut l'affaire LIP : en envoyant ses policiers, honteusement, à la sauvette, en plein milieu du mois d'août, au petit matin, reprendre l'usine occupée, le pouvoir prouvait sa faiblesse. Les travailleurs de LIP avaient ridiculisé la légalité bourgeoise sur la propriété privée, en s'appropriant ouvertement un stock de montres, en organisant la production, la vente et leur' propre « paie sauvage », ils luttaient depuis plusieurs mois et le pouvoir ne pouvait faire face à l'immense popularité que cette grève exemplaire avait créée dans la classe ouvrière. Sans oser attaquer de front les 1300 grévistes de LIP, le gouvernement entame une guerre d'usure, de tracasseries policières et juridiques dont les principaux résultats furent de développer la solidarité, de maintenir l'unité des travailleurs et de faire durer la lutte. Comme pour la dissolution de la Ligue Communiste, le gouvernement n'eut que les inconvénients de l'intervention policière, il n'en eut pas les avantages. Ainsi, sur presque tous les terrains, la répression s'est avérée impuissante : la police ne peut rien pour faire respecter les lois sur l'avortement et la contraception au moment ou un mouvement national se développe pour exiger la liberté et la gratuité totales en ces domaines. Il y a

800 000 avortements clandestins par an en France bien que la loi les réprime férocement : des associations se sont créées partout avec des locaux publics pour faire des avortements dans les meilleures conditions possibles. La loi est ainsi ouvertement violée : mieux, un juge de Grenoble en inculpant un médecin provoqua une mobilisation de masse nationale avec des dizaines de milliers de manifestants. Quel juge va juger et condamner sur ces lois incertaines en sachant dans quelle impasse le pouvoir se trouve? A

St Etienne, un communiqué fut publié par des « avorteurs » sur le bilan de leur action : c'était un véritable défi auquel le pouvoir n'a répondu qu'en reportant le vote d'une nouvelle loi tout à la fin de la prochaine session parlementaire. Des comités se sont créés partout sur ce sujet, remettant en cause la politique de Santé Publique, luttant pour la libération des femmes, l'organisation de l'information sexuelle, etc... face à cela, les képis des gendarmes et des CRS ne peuvent rien. VI - « LE DERNIER REMPART DE LA SOCIETE LIBERALE » L'armée n'est pas épargnée par les contre-coups de la crise politique et sociale. La génération rebelle des lycéens, des collégiens, des étudiants, des jeunes travailleurs n'est plus actuellement sensible aux couplets désuets sur la dé. fense de la patrie. L'archaisme du système d'embrigadement militaire entre en totale contradiction avec la jeunesse radicalisée de la France après 68. Le pouvoir craint comme la peste toutes crame comme la peste toutes les actions anti-militaristes tant il se sent vulnérable sur ce point. Le progrès du Front des Soldats, Marins et Aviateurs Révolutionnaires au sein des casernes, le passage de certaines actions de résis. tance individuelle contre la hiérarchie militaire (comme au 120ème RT de Fontainebleau), à des actes de résistance collective, la croissance des mouvements d'antimilitaristes civils, témoignent de la crise de l'institution militaire. Galley, ministre des Armées, fait des discours aux officiers sur le fait que ceuxci sont « le dernier rempart de la société libérale » mais il ne peut résoudre les questions posées par l'intégration des appelés du contingent. Même des engagés commencent à se révolter contre l'armée au point de se joindre aux organisations à l'intérieur des casernes. Quelles solutions ? La bourgeoisie se divise et tremble au sujet de son armée : multiplier les camps disciplinaires et les « fort d'Aiton » (1) Concéder des droits et des avantages aux soldats ? Ces questions vitales pour le régime sont sans cesse contestees, la paralysie en résulte, les réactionnaires bétes et bornés, et les libéraux qui veulent jouer au plus fin et faire eux-mêmes des réformes, s'affrontent. Des crédits nouveaux pour la vie des casernes ? Une police militaire renforcée ? Une intégration des nouveaux arrivés ? Des régiments de sursitaires intellectuels et étudiants séparés des autres ? Il y a plus de 10.000 objecteurs de conscience, insoumis et autres antimilitaristes hors la loi, et le pouvoir en est réduit frapper un ou deux, ou trois, brutalement « pour l'exemple », comme il vient de le faire à Rennes pendant cet été 73. Messmer et Marcellin donnent l'apparence de la répression et la réalité de l'impuissance. En choisissant de « faire des exemples », ils stimulent en fait les réactions de masse et face à elles, ils sont contraints, dans les faits, d'accepter le viol de leurs lois. Ainsi, vis-à-vis des travailleurs immigrés, Marcellin organise des expulsions spectaculaires : il frappe les dirigeants de comité de soutien, Larhbi ou Courbage, il s'attaque à ceux qui organisent la défense des travailleurs arabes, africains,. portugais, espagnols, mais il est obligé de céder de fait devant des dizaines de milliers de cas que ses polices ne peuvent régler. La simple application de la circulaire Fontanet conduirait à 30.000 expulsions. Après avoir fixé sa date d'application au 30 septembre, le pouvoir l'a reculée au 31 octobre. En encourageant le racisme, pour appuyer le contrôle de l'émigration, Marcellin a du faire face à une extrême-droite incontrôlable qui développait un climat de pogrom et au gouvernement algérien bloquant l'émigration dont le patronat français a besoin. Un Mouvement des Travailleurs Arabes s'est rapidement développé en France et a mobilisé pour la première fois des diz aines de milliers de tra vailleurs immigrés. Marcellin expulse-t-il un pasteur suisse comme Berthier Perregaux pour frapper les imaginations? Le jour même, « Le Monde » proteste à sa manière en donnant la parole à un autre expulsé, Mohammed Najeh, clandestin en France. VII - LA GRANDE BRADERIE DE L'ECOLE Se créant des difficultés sur tous les fronts, en cette rentrée 73, Messmer et Fontanet ont, sans mesure, entrepris la plus gigantesque campagne de démantélement de l'Education Nationale, jamais vue. Ils ont déversé des fonds à l'école privée, justifié le fait que l'école publique ne peut assurer aussi correctement la formation des élèves que les écoles confessionnelles ou privées, expliqué que la durée des études doit diminuer, attaqué complètement le principal examen national (le baccalauréat), défendu le développement d'universités concurrentielles. Une campagne de presse de France-Soir a expliqué que « le baccalauréat était fini », que « les jeunes s'ennuyaient à l'école». Messmer a fait une apologie odieuse et provocatrice sur l'ordre moral, la discipline, la soumission, la famille et l'école. Ils ont mis en chantier une réforme de l'enseignement secondaire dont le but est de mieux rentabiliser et subordonner l'éducation aux besoins du patronat. Toutes ces attaques frontales ne pourront pourtant se développer sans rencontrer chez des 1 millions de jeunes inquiets une farouche résistance. En bradant l'Education Nationale, le pouvoir entreprend de s'affronter encore plus durement avec cette jeunesse qui a fait ses preuves lors des manifestations de masse en mars et avril 73. Les CET seront peu à peu remplacés par un apprentissage sur le tas avec le patron. L'enseignement technique court, est directement placé sous contrôle du patronat. La validation nationale des diplômes et des grades est à peu près détruite. Le pouvoir pourra-t-il « faire mieux » face aux lycéens que face aux étudiants? Il ne reste quasiment plus rien de la participation prévue par le 09

FACE A LA CRISE plan Faure et qui devait, après mai 68, au nom de la co-gestion, intégrer le mouvement étudiant. Par contre, des dizaines de milliers d'étudiants se sont mobilisés contre les différents « plans » de remplacement gouvernementaux (que ce soit les CFPM ou les DEUG) et sont toujours disponibles pour les luttes. La marche forcée vers une « américanisation » de l'université française est loin d'être assurée pour le gouvernement. Il est vrai que le sentiment que l'école « ne sert plus a rien » et « qu'on y perd son temps » grandit dans la classe ouvrière et c'est sur cette base et à l'aide d'une campagne de presse sans précédent que le ministre Royer entend rabaisser l'âge minimum de la scolarité à 14 ans (au lieu de 16 et 18 ans). Il est vrai que le principal syndicat enseignant (la FEN... aux mains de la droite du PS) est le plus « jaune » et le plus passif des grands syndicats français. Abaisser l'âge de la scolarité c'est aller à l'encontre d'acquis obtenus par les luttes du mouvement ouvrier français depuis un siécle. Mais ces mesures de liquidation de l'enseignement ne sont des solutions, ni pour satisfaire les besoins de formation professionnelle du capitalisme, ni pour faire taire les luttes de la jeunesse scolarisée. Multipliant les occasions de conflit sans parvenir à les résorber, ce gouvernement ne peut taire que des erreurs. Dans la conjoncture actuelle, s'il entreprend des réformes, où s'il assouplit sa politique, au lieu d'en retirer bénéfice, il ne fera qu'encourager les masses en lutte. Celles-ci, en effet, mettront au compte de Teur mobilisation les avantages acquis et pas au crédit du pouvoir. Si le pouvoir maintient le cours actuel, il clive le pays et exacerbe gravement les luttes de classes : la haine grandit et chacun rejoint son camp, préparant les affrontements inéluctables. Dans un tel contexte, la solidité des institutions est décisive : or elles sont vulnérables. Les difficultés du projet de réforme constitutionnelle ramenant à de 7 à 5 ans la durée du mandat présidentiel sont révélatrices. Cette simple modification de la Constitution gaulliste fait trébucher le régime. La succession de de Gaulle parait n'avoir pas été assurée. Pompidou n'est pas à la hauteur du siège que le système bonapartiste avait taillé. Il faut donc marcher vers un nouveau régime de type présidentiel. Mais la Constitution de 1958-62 repose comme une pyramide sur sa pointe : la modification du rôle du président ébranle tout l'édifice. Quels successeurs? Quelle majorité ? Quelle solution de rechange gouvernementale ? Quel rôle au Parlement ? Comment multiplier les écrans, les « tampons » entre le pouvoir et les masses ? Des bruits courent selon lesquels Pompidou est malade; vrai ou faux, ils deviennent un facteur objectif et tout le monde fait comme s'il l'était vraiment. Le fantôme de mai 68 fait trembler les bourgeois au point que méme le PCF et la CGT, par les bouches de G. Marchais et de G. Séguy osent expliquer que « Pompidou ne terminera pas son septennat » que « des élections anticipées seront nécessaires sous la pression des luttes de masse ». L'instabilité générale du régime s'accroit et les pronostics se font plus précis sur la possibilité de secousses révolutionnaires. Le gouvernement ne se bat pas pour vaincre mais pour retarder le moment de sa défaite. L'abandon de la politique du second cabinet Messmer et la recherche d'une solution de rechange s'imposent déjà aux yeux de larges fractions de la bourgeoisie. VIII - AFFRONTEMENTS INELUCTABLES Le coup d'Etat militaire au Chili a soulevé une émotion profonde et durable en France. La similitude des situations était trop évidente : en « avouant » publiquement et nettement qu'une victoire de l'Union de la Gauche conduirait au même résultat en France, la droite et le gouvernement ont littéralement choqué l'opinion. Les réponses impuissantes des directions du PCF et du PS ont ouvert profondément le débat. Ellenstein, intellectuel connu du PCF : n'a su rien déclarer d'autre que : « Enfin, tout de même il sera plus facile en France d'obtenir l'obéissance au pouvoir légal d'une armée qui, malgré 1958 a de solides traditions en la matière. » Cette situation de crise larvée est la conséquence directe d'une combativité ouvrière qui se révèle en pleine progression. Pour la première fois depuis 20 ans (les grandes grèves d'août 1953) il y a eu un « été chaud » sans trève dans les luttes sociales. Les travailleurs, sur les plages, se passionnaient pour le conflit LIP. Et dans les entreprises demeurées en marche, des milliers de meetings ont eu lieu, des millions d'anciens francs ont été collectés pour la solidarité, des grèves ont « tenu » fermement plusieurs semaines comme à PéchineyNoguères ou à Cerisay, des débrayages de soutien se sont produits un peu partout le 16 août à Paris, un rassemblement unitaire a regroupé

DEPUIS PETAIN près de 10000 personnes avec les dirigeants de LIP et toute l'Inion de la Gauche, à Besançon le 14 août, quelques heures après l'intervention des CRS, 12 000 manifestants se regroupaient et défilaient au cœur d'une région en grève générale et tout cela débouchait vers une mobilisation nationale, un mois et demi plus tard, le 29 septembre, avec 100 000 travailleurs et militants d'avantgarde faisant une marche de 20 km pour la victoire de LIP à Besançon. Le grand capital favorise le processus de concentration et rationalisation à grande vitesse : mais il voit se dresser face à lui, des luttes dures et prolongées pour la défense de l'emploi et des avantages acquis. La maturation d'une avant-garde ouvrière progresse de façon spectaculaire. Et si la radicalisation de la classe ouvrière est très différenciée, très hétérogène, très inégale, il n'empêche que des « secteurs de pointe » comme LIP sont d'ores et déjà capables de mener des luttes d'envergure nationale contre le patronat, tout en traçant la voie du débordement des bureaucraties syndicales. Des expériences de contrôle ouvrier sont devenues d'actualité. Des formes d'autoorganisation des travailleurs se multiplient dans les luttes. D'emblée, certaines formes de luttes, explicables par le haut degré de tradition et d'organisation de la classe ouvrière française deviennent un symbole pour toute l'Europe. Estompant les luttes de la jeunesse et des couches sociales périphériques, la classe ouvrière s'affirme, 5 ans aprés les barricades de mai 68, comme la seule force révolutionnaire. La progression de la combativité se double d'un développement du niveau de conscience, de l'émergence de « centaines de petits Piaget » (1), cadres naturels issus des luttes, produits de la radicalisation des courants chrétiens au sein de la CFDT, mais aussi et surtout des contradictions de la politique de la fraction du PCF dans la CGT. Georges Séguy a tenté d'endiguer ce phénomène qui touche nombre de syndicats CGT en utilisant un verbe gauche et en intégrant officiellement les « travailleurs gauchistes » dans les rangs de la confédération. Les cégétistes et les cédétistes tentent de coller « au plus prés » aux luttes pour les récupérer et les canaliser sans donner aucun moyen concret de les développer ni de les généraliser. Les directions bureaucratiques sont contraintes d'adopter une nouvelle tactique et, en même temps, paient un prix très lourd pour l'appliquer. En défendant Lip au milieu du mois d'août, Séguy et Maire ont donné un essor à la solidarité au point qu'en septembre il leur devenait impossible de s'opà l'initiative des poser marxistes-révolutionnaires de la « marche sur Besançon ». En changeant de position et en dénonçant l'aventurisme des travailleurs de LIP en octobre, Séguy désoriente encore plus ses militants et favorise indirectement l'émergence de l'avant-garde ouvrière. Ces manœuvres des bureaucrates pour chevaucher le mouvement des masses au lieu de le casser brutalement, témoignent de leurs contradictions et offrent un champ plus vaste aux interventions des révolutionnaires. Mais CGT et CFDT détiennent le monopole de la centralisation des luttes: les deux centrales refusent de s'en servir. La CGT plaque le « programme commun » de la Gauche comme seul débouché à toutes les revendications. Ce programme commun apparait pourtant dépassé sur tous les terrains : il n'est ni un programme minimum, ni un programme maximum, ni un programme de transition. Compromis confus, ce programme se définit avant tout par ses visées de collaboration de classe : au lieu de satisfaire. les revendications des travailleurs en lutte, il les limite largement en deçà, au lieu de parler du socialisme, il préconise un « contrat de législature de 5 ans » dans le cadre légal de la Constitution, au lieu de s'appuyer sur l'activité des masses, il ne formule aucune stratégie de lutte et aucun cadre organisé d'actions. Il est facile de prouver que toutes les grandes grèves et tous les grands mouvements de masse ont d'emblée avancé des mots d'ordre dépassant les objectifs du programme commun. Face au mot d'ordre de la CGT : « une seule solution : le programme commun», les militants CFDT reprennent souvent le mot d'ordre « une seule solution: la révolution ». Mais s'il fait clivage avec les perspectives réformistes, ce dernier mot d'ordre le fait malheureusement de façon confuse et creuse. La grande nécessité aujourd'hui est celle d'un programme d'action susceptible d'unifier les luttes sur les grandes revendications de l'heure et de faciliter la convergence des efforts. Aucune force n'est capable à la fois de formuler un tel programme et de l'assumer. Les directions syndicales se refusent à combattre. Les marxistes-révolutionnaires, s'ils peuvent initier des luttes exemplaires, directement ou indirectement, s'ils peuvent les soutenir, sont cependant trop faibles pour en assurer la victoire et la généralisation. Dans une telle situation, des structures différenciées, ternes aux syndicats, parasundicats. syndicales, ou basées sur l'unité syndicale se développent dans les usines et s'efforcent de répondre à la combativité. Comités d'action ou comités de grève de nature différente, chacune de ces structures temporaires, conjoncturelles constitue un détour souvent nécessaire pour que s'éduquentles cadres révolutionnaires d'une future tendance syndicale. Des détachements d'avantgarde entament des luttes exemplaires qui jouent un rôle de stimulateur et d'accélérateur en même temps qu'il leur faut tracer l'axe permanent de l'unité syndicale, et de l'unité de front de la classe pour assurer la victoire face au patronat. La question fondamentale de l'heure est celle de la fusion entre les marxistes révolutionnaires et les travailleurs avancés. Au moment où leurs idées sont reprises dans la pratique au travers des luttes, les marxistes révolutionnaires sont encore trop faibles pour en déterminer les conséquences organisationnelles. Cet écart entre les possibilités objectives et les forces subjectives, exige, pour étre vaincu, un bond en avant considérable dans le débat politique et dans la clarification au sein de « l'avant-garde large » pour la construction d'un parti ouvrier révolutionnaire. Il n'y aura en effet aucune convergence réelle et victorieuse des luttes tant que des secteurs importants de la classe ouvrière n'échapperont pas à l'emprise des réformistes et ne s'engageront pas aux côtés des révolutionnaires. Les secousses prochaines ne pourront aboutir à un dénouement révolutionnaire : elles ne seront que l'occasion de modifications du rapport de force entre les classes, modifications du rapport de force entre réformistes et révolutionnaires. Pour accélérer la clarification politique au sein de l'avantgarde large, les marxistesrévolutionnaires se doivent de lui tracer la voie qui permet d'organiser le mouvement de masse. Ils se doivent de préciser au maximum leurs perspectives en termes de programme d'action et en termes stratégiques : face à l'Union Populaire, opposer le mot d'ordre de gouvernement des travailleurs. L'évolution de l'Union Populaire est tout à fait considé rable depuis la signature du programme commun en juin 1972 et depuis les élections le 73. Initialement realiste Hers cantonnée dans une perspective électorale, l'Union populaire a du s'efforcer de changer de visage et de trouver un second souffle. Les travailleurs qui avaient accueilli avec un très grand scepticisme les promesses électorales ont engagé les luttes quelques mois plus tard. Tandis que les directions syndicales avaient pu empêcher toute action avant les élections, elles ont du se rallier à des luttes qu'elles n'avaient pas déclenchées. Alors qu'il n'y a eu aucune dynamique électorale, par contre, le développement des luttes a agi pour modifier la configuration de l'Union Populaire. On peut dire que la CFDT est officiellement entrée au sein de l'Union Populaire, le 16 août à l'occasion des meetings de soutien à LIP : elle tentait ainsi de devenir le pole dominant et dirigeant de la gauche « autogestionnaire » noncommuniste, elle donnait une caution ouvrière décisive au PS et au PSU. Ceci s'est produit après que le PS soit devenu électoralement le plus important parti politique français. Le « Programme Commun » 62

DEPUIS PETAIN

FACE A LA CRISE et les élections n'ont en effet nullement profité au PCF. Loin d'asseoir son hégémonie dans l'alliance pour laquelle il combattait depuis 10 ans, l'accord électoral du PCF a abouti au début du renversement du rapport de forces entre PS et PC. Loin de se lier au PCF par la signature du programme commun, le PS y a trouvé les forces nécessaires pour y gagner son autonomie. Tout en bénéficiant à nouveau de la caution ouvrière du PCF et en remplaçant quelque peu sa propre base ouvrière perdue depuis l'avènement du gaullisme, la direction du PS s'efforce ne se compromettre en rien aux yeux du « centre ». La direction Mitterrand qui joue un rôle bonapartiste irremplaçable entre les différentes tendancesdu PS n'a pas n'importe quelle origine : direction qui sait et saura donner toutes les garanties à là droite, elle n'est comparable ni à la direction du PS chilien, ni à la direction du PS français de 1936. Ce n'est pas une direction qui acceptera de s'isoler du camp du patronat pour garder son électorat ouvrier. Au contraire, elle provoquera de nouvelles scissions et affaiblissements du PS plutôt que de risquer d'ébranler la, politique de collaboration de classe dont elle se fait le meilleur agent. Tout le projet d'Union Populaire a vocation de trouver un soutien dans de larges franges bourgeoises. Aprés avoir jeté ses filets gauche, c'est vers la droite que le PS construit des ponts: les différenciations confuses qui en résultent en son sein (CERES et autres tendances) ne lui permettent que de mieux améliorer son image de « parti-attrape tout », sans poser encore de véritables problèmes. Sur les questions de politique extérieure, les différences entre le

PS et le PC se révélent : sur des questions comme l'Alliance Atlantique, l'Europe, le Moyen-Orient, la crise monétaire, Mitterrand réalise allégrement l'union sacrée de fait avec les centristes ou les républicains indépendants, tandis que le PC se voit relégué au banc des défenseurs de la bureaucratie soviétique. Tandis qu'il intervenait l'Assemblée sur ces questions, Mitterrand réussit à se faire applaudir à plusieurs reprises par la majorité gouvernementale (octobre 73). La signature du programme commun s'est avérée aussi un facteur d'évolution du PCF lui-même. Happé dans une concurrence farouche avec le PS, menacé sur sa droite et sur sa gauche, le PC a du modifier son attitude dans bien des domaines. Après avoir fait le lit du PS, en rédigeant un programme édulcoré pour pouvoir le négocier avec le PS, puis en accordant encore des compromis supplémentaires pour accorder le programme commun au PS et aux radicaux, le PC s'est trouvé contraint de reprendre l'initiative de se démarquer en pratique pour ne pas reculer davantage. Ses efforts pour apparaftre « gauche » et « démocratique » se sont heurtés à l'existence d'une avant-garde marxiste. révolutionnaire. Incapable de recommencer une seconde fois la politique suivie lors de l'assassinat d'Overney sous peine de le payer encore plus lourdement, le PCF a du louvoyer et tenter de chevaucher les mouvements de masse. C'est là l'explication de son attitude face aux mouvements lycéens, étudiants de mars-avril, face à la dissolution de la Ligue Communiste, face à la grève de LIP. Cette nouvelle politique, ne résoudra pas les contradictions de la direction sta-linienne mais les aggravera.

Dans les rangs des JC, comme dans les rangs du PC, les failles sont grandes face au travail des marxistes révolutionnaires. Quoique fasse la direction du PCF, retour brusque en arrière, fuite en avant, ses manœuvres bureaucratiques ne la protégeront pas d'une situation sans précédent dans son histoire. Face à l'Union Populaire et aux illusions qu'elle peut draîner dans les masses, la préoccupation fondamentale des marxistes révolutionnaires doit étre de promouvoir et de dégager des perspectives autonomes et indépendantes pour la classe ouvrière. Les formes différenciées de radicalisation dans cette classe ouvrière et dans les couches sociales périphériques rendent cette tâche difficile mais plus nécessaire. Pour atteindre ce but, des initiatives, une tactique souples et différenciées sont nécessaires mais à aucun moment, sous peine de grave méséducation de toute l'avant-garde, il ne faut transiger sur cette nécessité d'une apparition et d'une délimitation autonome et indépendante de la classe ouvrière en lutte. Ayant multiplié leurs forces et pris une place importante dans toutes les luttes récentes de la jeunesse et dans les luttes ouvrières, les trotskystes en France, ont aujourd'hui un rôle décisif irremplaçable dans l'éducation de l'avani-yarde. Regroupés autour du journal « Rouge », ils œuvrent maintenant à construire ce que n'était pas encore l'ex-Ligue Communiste: un parti ouvrier révolutionnaire. Les délais leur sont comptés pour avancer à grands pas dans cette voie.

Le 5 octobre 1973 Gérard Filoche

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