DE L'URSS par Michel LEQUENNE
A l'heure où la répression stalinienne s'accroit en URSS, à l'heure où le procès Yakir-Krassine renouvelle sinistrement la méthode des procès de Moscou par leurs incroyables aveux, dont le plus impénitent des militants du PCF sait aujourd'hui (au moins par l'Aveu de London) comment ils sont extorqués; à l'heure où le biologiste Jaurès Medvedev, membre de la plus modérée des oppositions soviétiques, celle des « démocrates du parti », se voit privé de sa nationalité à l'occasion d'une simple demande de visa pour participer à un congrès scientifique, aux Etats-Unis, il est plus que temps de se pencher avec attention sur l'ouvrage de son frère, Roy Medvedev : De la démocratie socialiste (Grasset éditeur), écrit voici deux ans, publié en France l'an dernier, passé trop inaperçu dans les milieux militants, et qui répond par avance à la trop suave, trop faussement naive, trop écœurante apologie de Martine Monod, Deux ou trois choses que je sais de l'URSS (Editions Sociales) qui est au procès Yakir-Krassine ce que la sinistre Grande Conspiration était aux procès de 1936-38. Avec son précédent essai sur Le Stalinisme (Le Seuil, éditeur), Roy Medvedev avait fait le plus vaste bilan de cette sinistre période de l'histoire de l'URSS, complétant Trotsky pour les faits, s'élevant souvent à son niveau théorique. De la démocratie socialiste s'inscrit en quelque sorte comme une suite du premier ouvrage et nous livre (dans un certain désordre que l'on ne saurait lui reprocher étant donné les conditions de sa rédaction) à la fois un bilan de l'URSS actuelle, un essai de prospective et les premiers éléments de programme de cette opposition démocratique, tendance minoritaire de fait au sein du PCUS, que, malgré sa modération et son légalisme, vise maintenant la répression, après décapitation de l'aile communiste extérieure au Parti. ANALYSES ET BILAN Progrès et limites Le bilan est serein et lucide, son optimisme est même doublement accentué, par le patriotisme soviétique et par la volonté de trouver une base au redressement politique. Nous ne nous y attarderons pas, d'une part parce que cela confirme nos propres analyses, d'autre part parce que ce sont les données dont on nous rebat les oreilles, sans les corriger ainsi que le fait Medvedev, par les éléments qui les relativisent. Ainsi il est utile de préciser que les domaines de la production où l'URSS dépasse ou rattrape les Etats-Unis sont les domaines (extraction, industries traditionnelles, etc...) où la progression a pu ralentir dans les pays développés par changement des besoins prioritaires. Ce qui fait problème, cinquante ans après la révolution d'Octobre, ce n'est pas les capacités de l'économie collectivisée à rattraper et dépasser l'économie des pays capitalistes, c'est au contraire ses incapacités en ce domaine, ses blocages durables, par exemple son rendement du travail, deux à trois fois moindre qu'aux Etats-Unis, son déficit agricole permanent, l'inflation « aggravée au cours des années soixante », l'existence de « dizaines de millions de personnes dont... le salaire est inférieur au minimum vital », la scolarisation (en particulier supérieure) inférieure en taux à celui de la plupart des pays capitalistes, etc... Aujourd'hui, les propagandistes des partis communistes ont une réponse à cela (quand ils sont obligés d'admettre les faits) : ce sont des séquelles de « la période de culte de la personnalité ». Sans nous arrêter aux mots qui dénoncent la théorie comme inadéquate, par l'étrangeté d'un culte de la personnalité capable de donner des fruits aussi variés ét hors de proportion, il est certain que le stalinisme, pour l'appeler par son nom, est responsable de ces graves distorsions de la situation économique et sociale de l'URSS, mais non pas comme de décisions personnelles malheureuses et qui, depuis vingt ans, aurait eu le temps d'être corrigées. Ce qu'il faut montrer et que Medvedev montre, ce sont les mécanismes qui produisent de tels phénomènes, et pourquoi ils n'ont pas changé, voire pourquoi ils se sont parfois aggravés. Medvedev étudie aussi les réformes krouchtchéviennes, marquées par une excessive décentralisation économique, puis, après la chute de leur promoteur, la grande réforme de 1965, sous le régime de laquelle vit toujours l'URSS actuelle, qui reconstitua la centralisation primitive en l'alourdissant encore, entraînant des maux semblables ou pires que ceux du passé : la baisse de la rentabilité des investissements productifs, de deux à trois fois de 1958 à 1964, « phénomène sans précédent dans l'histoire soviétique », un déficit croissant de la production des marchandises nécessaires, parallèle à la constitution d'un stock de marchandises invendables de « 20 milliards de roubles », soit plus qu'aux Etats-Unis au moment de la « grande crise » de 1929 ; cela accompagné d'inflation et de la baisse de la valeur réelle de salaire pour certaines catégories de la population, voire de chômage dans certaines régions. Le règne personnel de Staline ne peut donc pas être seul incriminé, et Medvedev débouche nécessairement sur « la cause première de toutes les carences », « le système profondément bureaucratique de direction et de planification ». La nature du régime stalinien Cette bureaucratie, en tant que système, c'est à chaque page que l'on bute sur elle, dans le travail de Medvedev, et l'analyse qu'il en donne finalement se recoupe parfaitement avec celle qu'en fit Trotsky alors même qu'elle se constituait, et dont notre mouvement est le porteur. Medvedev retrouve même, pour combattre les tentatives de définition de la bureaucratie en tant que nouvelle classe (qu'il connait, semble-t-il, essentiellement par Djilas, et par ses émules du samizdat) l'argumentation même que nous avons utilisée dans le passé depuis la lutte contre Burnham (L. Trotsky : Défense du Marxisme, E.D.I.), à savoir : la propriété des moyens de production, non seulement juridique, mais pratique, manque à ce groupe social « renouvelé au moins cinq à six fois » depuis 1925 et dont, par dizaines de milliers, les membres « ont été non seulement privés du pouvoir et de leurs privilèges, mais liquidés physiquement», ce qui n'est advenu dans aucune classe dominante, même pas, pour la bourgeoisie, au cours de la Révolution Française, de l'Empire et de la Restauration La position des bureaucrates, note Medvedev, « est moins stable que celle du clergé ou des féodaux dans la société capitaliste ». De même que Trotsky et la IVème Internationale, Medvedev insiste même sur le fait que c'est la vulnérabilité propre de la bureaucratie qui explique les répressions violentes dont une classe historiquement stable n'aurait pas eu besoin. L'appropriation des moyens de production, note-t-il encore, en accord avec l'analyse trotskyste, est une « tendance, une éventualité qui correspond, certes, au dessein de la bureaucratie, mais qui n'est pas encore réalisée ou seulement en partie ». Sa définition positive de la bureaucratie est moins assurée. Après avoir fait sien un point de vue qui rejette la notion de « caste » (avec des arguments qui plaident d'ailleurs en sens inverse), il reprend cette formule dans un contexte parfaitement correct : « la bureaucratie n'est pas une nouvelle classe, mais la bureaucratie supérieure est une couche ou une caste particulière avec ses règles et ses habitudes, avec sa psychologie sociale propre (...), elle échappe à tout contrôle de la part du reste de la société ». Il note son auto-recrutement et écrit : « l'avancement hiérarchique y dépend plus des relations, du développement personnel et des liens de parenté que des qualités professionnelles et politiques du dirigeant ». Quant à son origine, là encore l'analyse de Medvedev ne diffère pas fondamentalement de celle du trotskysme ; il l'explique par le «pays, aussi immense que la Russie, avec une population en majorité paysanne et petite-bourgeoise, une 40 économie retardataire et peu d'éléments cultivés, surtout parmi ceux qui avaient adhéré au parti bolchévik » et par le moule de la tradition bureaucratique tsariste dans lequel se coula l'inévitable administration autoritaire. Cependant, Medvedev sous-estime ici l'isolement de la révolution russe, faute de connaître ou de comprendre la théorie de la révolution permanente, ce qui l'amène à majorer, dans les textes de Lénine qu'il cite, l'aspect de fatalité de la bureaucratisation par rapport aux possibilités de la combattre qu'il ramène à l'éducation du peuple. Toutefois, c'est encore d'une façon parfaitement correcte qu'après avoir souligné que, pour Lénine, la bureaucratie est « notre ennemi principal », il montre la rupture totale avec l'orientation de lutte contre celle-ci qui signe l'ere de Staline, et oppose aux « méthodes administratives, au centralisme sévère et autres éléments d'une direction dure ( ..) nécessaires dans les années 20-30, les cruels et imbéciles excès » qui ne sont pas de « simples accidents » mais « constituaient l'essence meme du stalinisme » : « Staline et son entourage perdant tout contact avec le peuple, (abusant) du pouvoir qui leur était confié (...) ont cessé ainsi d'être des chefs populaires, des représentants du peuple et se sont transformés en usurpateurs et en liquidateurs de la démocratie socialiste ». Jusque dans les mots, on retrouve ici le langage du trotskysme et, de même, quand Medvedev écrit que la « terreur stalinienne » (il serait plus juste d'écrire la bureaucratie stalinienne) était excroissance parasitaire sur le corps de la société et de l'Etat soviétique. La bureaucratie aujourd'hui « Etait », avons-nous souligné. Qu'en est-il aujourd'hui ? L'essentiel du travail de Medvedev porte sur le présent et ce qu'il montre et démontre, c'est que, fondamentalement, structures et mécanismes de l'appareil d'Etat et du PCUS n'ont en rien changé. La situation des institutions représentatives, dit-il, est humiliante. Le soviet suprême est un organisme purement décoratif : en trente quatre années, pas une seule fois un projet de loi n'a été proposé par un député ou un groupe de députés, mais toujours par le conseil des ministres ou un autre organisme central ; pas un seul projet de loi n'a été discuté, ni même seulement critiqué par un député ; jamais le soviet n'a repoussé un projet ou meme ne l'a renvoyé pour amendement, tous sont adoptés à l'unanimité sans discussion. Les apologistes de l'URSS, qui ne manquent pas d'aplomb, rétorqueront-ils ici que c'est la preuve du choix parfait des ministres et de l'excellence des projets de loi ? Malheureusement, nombre de ces projets adoptés sans broncher par des centaines de députés ont du être modifiés aprés expérience malheureuse, quantité d'entre eux a du être abrogée. Alors ? Le raisonnement des apologistes devrait amener à conclure à l'incapacité de plusieurs centaines de « marxistes » à prévoir quoi que ce soit en économie et en politique, ou à la parfaite stu, idité des dits députés. Pourtant, avant Staline, les sessions du soviet suprême, connaissaient des débats animés. Il faut bien admettre que c'est le système qui a changé. En fait, le systeme soviétique dont Lénine soulignait avantages, n'existe plus (Medvedev fait d'ailleurs remarquer que la perspective des soviets, le mot d'ordre des soviets a disparu de tous les programmes des PC partout dans le monde). Au mode d'élection pyramidal, des soviets locaux et d'entreprise jusqu'au soviet suprême, s'est substitué un système parlementaire « classique ». Election directe sur la base géographique qui supprime le contrôle constant de la base sur les députés révocables à tout moment et choisis par leurs pairs parmi leurs pairs, c'est à dire bien connus d'eux. Les élections portent maintenant sur des candidats la plupart du temps inconnus des électeurs, bien souvent parachutés parmi eux, choisis dans l'appareil du parti qui, étant candidats uniques, sont élus automatiquement et cyniquement, se dispensent souvent de faire campagne et n'ont, après leur élection, aucun contact avec leur corps électoral. Cette caricature de démocratie parlementaire s'accompagne du plus parfait mépris des règles électorales démocratiques : le bureau électoral vote pour les absents (ce que l'on appelle en français « bourrer les urnes ») et l'isoloir ne sert qu'à repérer l'opposant réduit à rayer le nom du candidat unique. Cela n'est pas vrai ? Qu'on ose le dire ! Medvedev cite des exemples précis, des lieux, des dates. Même une Martine Monod ne pourra d'ailleurs nier les candidatures uniques. Comment les expliquer ? Par l'inexistence d'une opposition ? Medvedev décrit les oppositions nombreuses, dans et hors le parti. On entend d'ici hurler que ce ne sont que des minorités négligeables. Pourquoi ne pas le prouver en leur donnant la possibilité d'affronter le corps électoral ? Là, nos ultra-démocrates qui ne dédaignent pas l'alliance de bourgeois radicaux deviennent d'ultra-bolchéviks : pas de liberté politique pour les représentants des couches sociales réactionnaires ! (Que d'ailleurs l'on dit disparues en Union Soviétique comme éléments de masse). Soit ! Mais alors, pour ceux qui se réclament du socialisme, et c'est la plupart ? Loups déguisés en moutons, ce sont les pires ennemis, les pires anti-soviétiques ! A cela, Medvedev se contente de laisser répondre un communiste italien, G. Boffa, ancien correspondant de l'Unita en URSS: « à la décroissance du formalisme dans l'activité des établissements et de la presse soviétique s'oppose l'idée - jamais formulée ouvertement, mais implicite dans toute la vie politique - selon laquelle le désaccord, surtout le désaccord ouvertement exprimé, est quelque chose d'hostile au communisme. C'est l'une des survivances les plus tenades du stalinisme (...). En URSS, l'expression ouverte des désaccords est toujours considérée comme une atteinte à l'unité politique du pays, quand, en réalité, elle aurait du être la preuve de l'unité atteinte par la société ». Les inconditionnels de l'éternel et changeant paradis soviétique ont plus d'un tour dans leur sac ; la démocratie, prétendent-ils, ne s'y situe pas dans le système électoral, mais dans la vie de tous les jours. Martine Monod ne s'extasie-t-elle pas sur les critiques que publie la presse soviétique? A vrai dire, le caractère misérablement minuscule des critiques qu'elle cite abondamment, telle la grande colere d'un ouvrier qui veut tripler la production de sapins de Noël, confirme ce que Medvedev, après avoir rappelé que, selon Marx, « en l'absence de la liberté de la presse, toutes les autres libertés ne sont que des mirages », dit de la presse soviétique : « par leur grisaille et leur manque d'information, les journaux soviétiques ne peuvent rivaliser qu'avec les journaux chinois et coréens Le lecteur de la Pravda ou des Izvestia ne reçoit pas même une infime partie d'informations qui sont diffusées, par exemple, au lecteur de journaux comme l'Unita et l'Humanité ». Certes, ce qui dénonce le capitalisme est-il livré aux Soviétiques (Medvedev ignore d'ailleurs sans doute qu'on ne livre pas à ses compatriotes tout ce qui dénonce l'impérialisme, pour peu que la bureaucratie soit en coquetterie avec la nation capitaliste incriminée : ainsi, le scandale de Watergate aux Etats-Unis, et, naturellement, toutes les répressions qui frappent ce qui est à gauche du PC), mais ils ne savent jamais rien des grèves que connaissent les républiques fédérées, des accidents de travail ou de la criminalité en URSS, et, bien entendu, des réactions du peuple tchécoslovaque à l'occupation de son pays. Comme, pour les raisons que nous avons vues plus haut, les compte-rendus des assemblées du soviet sont ternes et dépourvus de tout intérêt, personne ne les lit et la conséquence de cet état de la presse est une dépolitisation générale de tout le pays. « Les nouvelles vraiment importantes ne sont communiquées que par les bulletins spéciaux de l'Agence Tass, qui sont distribués d'après des listes spéciales subdivisées elles-mêmes en deux ou trois catégories différentes. Les bulletins verts et bleus sont plus faciles d'accès, alors que le plus complet, le blanc, je crois, n'est même pas accessible, aujourd'hui encore, à la majeure partie des instructeurs et des conseillers du Comité Central du PCUS ». Si l'on ajoute à tout cela le brouillage des radios étrangeres, les livres retirés périodiquement des rayons, et jusqu'à des journaux de PC étrangers interdits plus ou moins régulièrement, on a l'expression du plus complet mépris des citoyens. Il ne manque d'ailleurs pas d'« amis de l'URSS » pour chuchoter qu'effectivement le peuple russe reste dans l'enfance (...) plus de 50 ans après qu'il ait fait la plus grande révolution du monde. La presse spécialisée compense-t-elle au moins cette médiocrité de la presse à destination des masses ? Medvedev prouve sa stérilisation par de nombreux exemples qui lui permettent de conclure, après avoir remarqué que l'URSS compte « une véritable armée de savants (...) d'environ un million de personnes » mais « dont la productivité et la rentabilité sont très faibles » et qui retarde « sur les autres pays en ce qui concerne le pourcentage des publications, d'inventions et de découvertes par rapport au nombre de savants » : «l a raison essentielle de notre retard scientifique doit être recherchée dans l'absence d'un climat réellement démocratique, dans un autoritarisme extrême, dans le manque de libertés intellectuelles, dans les abus de la censure ».
Si les gogos amis de l'URSS peuvent se rassurer à propos de telles affirmations sur quelques exploits en astronautique (domaine où seuls les succès sont rendus publics et où l'URSS, partie bonne première, a été dépassée de loin par les Etats-Unis), c'est dans le domaine des sciences sociales, où le premier Etat ouvrier établi sur un sixième du monde devrait dominer de loin, que l'on mesure le mieux la lamentable pauvreté d'une élaboration qui se prétend marxiste. Personne ne semble s'étonner de ce fait qui devrait apparaitre comme le plus extraordinaire des paradoxes, que la polémique théorique marxiste, qui fait rage maintenant en Italie ou en France par exemple, ne connait aucune contribution notable provenance d'URSS d'ou, au temps de Lénine, venaient les apports les plus décisifs, et d'abord des dirigeants, . commencer par Lénine lui-même. Medvedev reste en dessous de la vérité quand il écrit à ce propos qu'« une sévère censure préalable de la presse nuit avant toute chose à l'essor de l'idéologie marxiste » et qu't en protegeant aujourd'hui le marxisme et les marxistes de toute tendance idéologique adverse, on expose la pensée marxiste au dépérissement », car c'est supposer qu'il y a encore en URSS une pensée marxiste vit dans le Parti et l'Etat. Alors qu'elle y est morte et ne vit - dans la lutte -qu'hors de ses frontières, et que c'est de cette pensée marxiste vivante, et non d'idéologie étrangère, que la censure soviétique protége d'abord les citoyens d'URSS. Les thuriféraires endurcis ont une dernière carte : la vie politique, la démocratie, du fait de l'histoire, c'est dans le parti qu'elle s'est réfugiée et qu'elle vit. Cette dernière carte est biseautée comme les autres. Medvedev reconnait que « beaucoup de choses ont changé depuis le temps de Staline et de Kroutchev » mais il doit très vite conclure que « les droits des membres du parti, garantis par les statuts du PCUS et les principes du centralisme démocratique, ne sont observés plus ou moins strictement qu'au niveau des organisations de base », mais qu'« on peut également affirmer que les principes démocratiques proclamés par les statuts du PCUS ne sont pas appliqués ou ne le sont que d'une manière formelle à tous les échelons supérieurs à partir du comité de district (raikom) du PCUS. L'appareil de direction du parti communiste, formé de professionnels du parti, a conservé les principes et les régles du centralisme bureaucratique, adouci, mais guère différent de celui de l'époque stalinienne ». Ce qui vaut au niveau des élections au soviet suprême, vaut au niveau des élections du parti : « aux réunions des cellules de base, les militants peuvent encore discuter les candidatures proposées par le bureau ; rien de tel ne se produit lors des élections aux raikom du PCUS ». C'est du sommet (le comité de raikom) que vient la liste des candidats, approuvée par les stades supérieurs. Non seulement «, les délégués ne savent rien des candidats » mais « personne ne fournit le moindre renseignement sur leur compte ». « Le vote secret se fait sur liste préalablement imprimée ». « Au cours des dix dernières années à Moscou, personne n'a jamais proposé de compléter la liste des candidats préparée à l'avance ou de rayer sur cette 12 liste le nom d'un candidat ». Avant de nier ces pratiques, n'oublions pas que c'est un membre du PCUS qui a écrit cela et pris le risque de le voir publier à l'étranger, malgré les dangereuses conséquences que cela comportait pour lui (et que prouve la répression contre son frère). D'ailleurs, de tels faits étonneront-ils vraiment les membres des partis communistes de nos pays ? Là encore, la conséquence est « le cynisme et l'indifférence politique » dans le seul parti existant et dont, de ce fait, la démocratie interne est une condition préalable à « la démocratie de la société soviétique tout entière ». Les lettres (les fameuses lettres chères à Martine Monod) montent à coup sûr maintenant vers la direction, à la différence de l'époque de Staline, et par milliers, mais ce sont les moins intéressantes qui sont publiées (sur les arbres de Noël et le fonctionnement de l'épicerie du coin), et jamais aucune critique de dirigeant. « Trop souvent, on inflige des sanctions à ceux qui se permettent de critiquer les dirigeants du parti ». La plupart du temps, précise Medvedev, les lettres sont laissées tout simplement sans réponse, mais il cite un cas ou « une protestation contre la construction en Georgie de luxueux hôtels particuliers destinés aux dirigeants du parti » s'est soldée « par l'arrestation de deux auteurs de la protestation, puis par leur internement en clinique psychiatrique ». Dans ce cas, ils furent toutefois libérés après intervention de la commission de contrôle auprès du CC du PCUS, mais sans que les coupables des abus de pouvoir et des sanctions soient eux-mêmes poursuivis de quelque façon. Un tel fonctionnement du Parti, une telle sélection des cadres « qui tient moins compte (...) des qualités des candidats que des relations d'amitié, de la loyauté ou de l'indépendance de l'individu, de ses liens familiaux ou de la pureté de son origine nationale, voire simplement de circonstances dues au hasard » entraine un bas niveau général des dirigeants supérieurs, « parfois même inférieur à la moyenne » et une gérontocratie qui explique que « les positions du stalinisme restent inaltérées en ce qui concerne la politique des cadres ». Et ces cadres, souvent, décident toujours de tout, au sein de « sections » qui tranchent souverainement et sans appel, du Plan comme de 1' Education Nationale, des orientations scientifiques comme de la littérature. « Fondamentalement, centralisme bureaucratique de Staline est toujours là. On ne lui a apporté que des égratignures superficielles ». Et comment pourrait-on s'en étonner alors que les réformes, entreprises en particulier avec le XXéme Congrès, n'ont pas attaqué le mal à sa racine, mais en rupture « de la parole léniniste », subjectivisme remplaçant la dialectique. « La personnalité a été démasquée, mais le systéme édifié par cette personnalité reste inchangé ».Avec sa lucidité coutumière, Medvedev reconnaît d'ailleurs aux bureaucrates une activité professionnelle aussi absorbante - voire écrasante - qu'elle est négative, mais ce caractère exigé par l'appareil contribue encore à empirer sa qualité : si le système n'aime pas les audacieux et les indépendants, « les individus très intelligents et très cultivés ne briguent pas obligatoirement les postes de direction, car un dirigeant haut placé devient victime de son rôle social ». De ces apparatchiki, il est exigé qu'ils n'aient aucune opinion personnelle. « Quand le responsable d'une section du Comité Central fait preuve d'indépendance et exprime son point de vue, on l'exclu du comité central avec cette justification caractéristique : est impropre au travail de l'appareil ». Ainsi, ces dirigeants ne dirigent-ils finalement rien ; Ils sont les rouages d'une machine qui fonctionne sur sa lancée, que perpétue la seule décision du sommet de l'appareil Aussi la limitation de la durée des mandats présenterait-elle un grave danger pour ce système, et Medvedev rapporte que c'est sur la question d'une telle limitation que khroutchev (dont il est loin d'avoir été partisan) fit adopter au XXIIléme congrès (paragraphe 25 des statuts) qu'il tomba en 1964, avant que l'article en question disparût des statuts. On sait trop bien pour qu'il soit nécessaire d'y insister ce qu'est la justice soviétique. Nous n'avons eu que trop d'occasions de rendre compte de ces procès politiques à huis clos (ce qui n'existe d'ailleurs que dans les pires régimes dictatoriaux) ou dans des salles bourrées de policiers de la Sécurité d'Etat, mais où les parents et amis des accusés ne peuvent entrer qu'au compte-gouttes (et les représentants de la presse étrangére, y compris des PC, pas du tout), de ces procès où les témoins à décharge n'étaient pas convoqués et où les accusés sont d'emblée traités en criminel. C'est que ces juges et « assesseurs populaires » élus le sont de la même manière que les députés, c'est à dire que, totalement étrangers à leurs électeurs, loin de jouir de plus d'indépendance que les juges bourgeois, ils sont plus encore soumis au pouvoir dont ils émanent directement par désignation comme candidats uniques. Et qu'est-ce qui ne tombe pas sous le coup de ces juges bureaucrates ? Etant donné le principe selon lequel toute critique, aussi justifiée füt-elle, est « anti-soviétique », étant donné que «des remarques pertinentes sur les insuffisances de la société sont qualifiées d'inventions mensongères calomniant le régime soviétique », comment ne mèneraient-elles pas devant les tribunaux selon le gré du pouvoir ? Mais ces procès ont un si mauvais effet international qu'on leur a substitué un système plus discret et pire : les internements en asile psychiatrique. Pour les faciliter, le Code Pénal de la RSFSR, qui permettait des poursuites contre les psychiatres coupables d'abus, a été modifié en 1961, empêchant désormais tout recours légal contre les internements répressifs. C'est également en 1961 que « le ministère de la Santé de l'URSS a pris, conjointement avec le ministère de l'Intérieur et le procureur de l'URSS: une instruction spéciale concernant l'hospitalisation immédiate malades mentaux représentant un danger social », sans qu'il existe « nulle définition des actions socialement dangereuses » ce qui permet les interprétations les plus larges, par exemple de définir comme schizophrénie : « l'activité scientifique et journalistique simultanée qualifiée de dédoublement de la personnalité » (cas de
Jaurès Medvedev), « la recherche obsessionnelle de la vérité », « le port de la barbe » ou de « considérer l'entrée des forces armées (du pacte de Varsovie) en Tchécoslovaquie comme une agression ». On en passe... de la simple « éventualité d'une conduite anormale » (ordonnance spéciale No 354/209 du 15 mai 1969) jusqu'à la déclaration d'un « psychiatre » du sinistre institut Serbski selon lequel « on sait que la schizophrénie peut n'être accompagnée d'aucun symptôme ». Il faut être une Martine Monod ou l'un de ses pareils pour n'avoir pas froid dans le dos à l'énoncé d'un pareil principe. Ce n'est d'ailleurs pas le seul qui évoque Kafka, et Medvedev peut noter que « l'une des curiosités de notre vie consiste dans le fait que certains de ses aspects, parmi les plus importants, sont réglés par des instructions secrètes pratiquement inconnues de la population » (arrêtés sur les passeports, villes pénitentiaires, etc...). Après le XXème congrès du PCUS, les prérogatives et le rôle des organes de sécurité avaient été réduits. Désormais, ces organes ne jugent et ne condamnent plus ; les lieux de détention ne relèvent plus de leur contrôle. Mais depuis les années 60, à nouveau, les services de sécurité se sont hypertrophiés pour lutter contre l'opposition renaissante. S'il ne s'agissait de l'URSS, ses amis professionnels parleraient à tout le moins de régime policier. Combien y a-t-il de pays où, comme en URSS: on ne peut obtenir de visa de sortie du pays sans accord du comité de district du Parti dirigeant, même si l'on n'en est pas membre? Où les paysans ont-ils besoin d'un passeport pour circuler dans leur propre pays comme y sont soumis les kolkhoziens ? Ou, même avec ce passeport, ne peut-on choisir librement son lieu de résidence ? Où le fait de résider dans la capitale constitue-t-il un privilége précieux ? (récemment refusé au plus grand écrivain soviétique vivant, Soljenitsyne). Ou la totalité de la correspondance avec l'étranger est-elle ouverte et contrôlée par la censure ? Dans quelle sorte de pays n'existe-t-il, comme en URSS, aucune liberté de réunion, de manifestation pacifique? Ce sont là de petites choses que ne savent pas les Martine Monod, pas plus qu'elles ne savent que l'échelle des salaires est de 1 à 100 (de 1 à 10 à l à 50 dans les entreprises) contre 1 à 5 à l'époque de la révolution, ni que quantité de salaires sont de 60 à 75 roubles, inférieurs au minimum vital soviétique officiel (Medvedev chiffre à 300 ou 400 roubles le minimum familial nécessaire). La question nationale en URSS Le problème des nationalités en URSS est à l'origine du stalinisme, si l'on songe que c'est la grossièreté et la brutalité du chauvinisme grand russe du géorgien Staline qui amenérent Lénine à rompre avec lui, lui firent entrevoir le danger qu'il représentait et exiger son élimination du secrétariat général. Medvedev insiste sur les progrès réalisés en ce domaine et sur les processus nouveaux, en particulier sur l'élévation de la culture des nations non russes, et le remplacement des dirigeants de nationalité russe par des nationaux des républiques fédérées. Pour autant, les problèmes des nationalités ne s'en sont pas moins aggravés et, là encore, du fait de la lourdeur de l'héritage stalinien que le système s'avère incapable de corriger radicalement : les déportations des peuples sont maintenues (cas des Tatars de Crimée pour lesquels combattit Grigorenko) ; les droits de certains sont lésés pendant que d'autres restent privilégiés ; la centralisation bureaucratique contredit les particularités nationales ; l'intégration culturelle brime les cultures particulières; l'évolution démographique détruit les équilibres nationaux primitifs; la répression culturelle et surtout linquistique demeure ; enfin, certains evenements internationaux ont leur contre-coup parmi les peuples de nationalités proches de celles qui ont des problèmes hors d'URSS. Loin de disparaître, le chauvinisme grand-russe de grande puissance se maintient, voire croit avec l'importance de l'URSS sur l'arène mondiale et, par réaction, fait croître également le chauvinisme des petites nations. Paradoxalement, les discriminations s'opposent et se conjuguent, augmentant les tensions explosives entre peuples fédérés. La discrimination la plus connue concerne évidemment les Juifs qui n'ont pas de base territoriale et qui, après avoir été éliminés complétement (cas de discrimination raciale typique) de l'appareil du PCUS, du KGB, des organes militaires et des administrations, le sont successivement des organes de l'économie, des instituts scientifiques et des maisons d'édition. Comme dans tous les autres domaines de la vie sociale soviétique, les solutions ne pourraient être trouvées que par le retour aux normes léninistes, incompatibles avec les structures bureaucratiques et avec le fonctionnement non démocratique de l'Etat et de la vie politique. La politique étrangère Medvedev - et c'est un trait commun à tous les communistes non trotskystes - a tendance …à n'accorder qu'une place subordonnée et secondaire aux problèmes de l'internationalisme et de la révolution mondiale. Lui qui cite abondamment (et correctement) Lénine pour l'opposer aux pratiques bureaucratiques néo-staliniennes, oublie son enseignement en quelques domaines, et surtout en celui qu'il appelle « la politique étrangère ». Ainsi, il accepte le principe du secret en diplomatie et en politique internationale, à l'encontre de la théorie et de la pratique des premières années de l'Etat soviétique. Oubliant également l'enseignement de Lénine en ce qui concerne la social-démocratie, il approuve la politique droitière des PC. Nous sommes, sur ce plan, mieux placés que lui pour juger des aspects réactionnaires, voire contre-révolutionnaires, de la politique internationale de la bureaucratie. Nos désaccords ne rendent que plus sensible notre accord sur les effets de la politique soviétique : c'est elle qui est responsable de « l'aversion envers le communisme en général et (l')hostilité envers l'Union Soviétique » ; c'est elle qui amène de l'eau au moulin de la propagande bourgeoise : c'est elle 44 qui explique le renouveau des partis sociaux-démocrates et, en dernier ressort, le déclin des PC eux-mêmes (les plus influents devant largement leur crédit auprès des masses à leur distance à l'égard de la politique de l'URSS, ainsi du PC italien). C'est la politique de l'URSS qui est responsable, en fin de compte, du retard de la révolution mondiale : Medvedev rejoint là notre propre conclusion historique et exprime de façon concrète le risque qu'elle entraîne : « une victoire fasciste aux Etats-Unis ne manquerait pas d'avoir pour l'humanité des conséquences autrement plus graves que la victoire d'Hitler en Allemagne ». Medvedev voit bien, enfin, que c'est le régime de l'URSS qui explique ce qu'il appelle « la nouvelle gauche », dans laquelle il met péle-mêle tous les courants qui se situent à gauche des PC, confusion qu'il faut certainement attribuer à l'information erronée et tendancieuse qui est donnée sur ces courants en Union Soviétique. Vers la technocratie ? Une dernière question de l'analyse-bilan est de la plus grande importance : la bureaucratie ne se transforme-t-elle pas en technocratie ? Medvedev commence par confirmer la différence entre les notions et que la bureaucratie proprement dite est inculte au point que, pour elle, « l'intelligentsia tout entière ne peut être qu'un groupe négatif, menaçant (son) autorité ». Cependant, il est exact que, par le jeu de la complexité croissante de l'administration d'un Etat immense comme l'URSS et des besoins de sa gestion scientifique moderne, inexorablement, « aux bureaucrates incultes se substituent des technocrates avertis et compétents ». Le processus, note Medvedev, est relativement rapide dans l'économie, l'armée et meme les organes de sécurité, mais plus lent (comme on pouvait s'y attendre) dans le PC et les services chargés de l'idéologie ; d'où, en perspective, de graves conflits entre bureaucratie et technocratie. Pour Medvedev, il fait peu de doute que la transformation de la bureaucratie en technocratie soit « inéluctable dans les dix années à venir ». Mais ce n'est pas de l'optimisme, tant s'en faut. Même la technocratie, écrit-il. « ne peut résoudre les problèmes fondamentaux de notre société » : solution qui exige la démocratisation comprise comme la correction des innombrables vices politiques et sociaux dont nous avons parcouru l'analyse. En fait, la technocratisation de la bureaucratie représente peut-être même un danger plus grand, à bien des égards, en cela que les technocrates n'ont plus rien de commun avec le marxisme et le communisme et qu'avec eux peuvent se renforcer les tendances « restaurationnistes » et s'aggraver encore l'écart entre pouvoir autoritaire et normes socialistes. Une de ces questions, en somme, qui devrait occuper une place centrale dans la discussion entre communistes de diverses tendances.
LE REFORMISME SOVIETIQUE Les bases du réformisme soviétique Une première remarque s'impose quand on aborde le réformisme soviétique, c'est que la tormule ne saurait être entendue comme un pur équivalent du réformisme dans les pays capitalistes. Chez nous, le réformisme est une utopie réactionnaire dont il est amplement démontré sur le plan théorique qu'elle détourne les masses de leur but historique et ne peut que les conduire aux pires défaites (le Chili en est la dernière épouvantable illustration). A l'égard d'une société collectiviste où la révolution sociale est faite, le problème est tout différent. En principe, les tâches prolétariennes ne consistent qu'à corriger les structures politiques. Le réalisme ou non du réformisme tient donc là à la profondeur de la dégénérescence bureaucratique de l'Etat et au rapport des forces entre cet Etat et les masses. L'analyse de Medvedev, nous l'avons vu, ne nourrit aucune illusion sur le degré de corruption du premier Etat ouvrier. Dans ses conclusions, il écrit : « il reste encore quelques bases solides, mais il en reste de moins en moins. La faiblesse des bases est redoutable pour notre bâtiment social et pour notre idéologie ». C'est donc d'un changement total du rapport de forces qu'il escompte le renversement d'un cours qui a maintenant cinquante ans d'âge. Certes, les éléments d'analyse qu'il en donne sont à prendre sérieusement en considération. Le premier concerne la modification des structures sociales de la population. Malgré les limites de la scolarisation, signalées plus haut, rien ne peut en URSS limiter la croissance de la culture du peuple. Elle l'a déjà modifié profondément. Les privilèges bureaucratiques ne ferment pas la culture devant les masses, comme dans les sociétés bourgeoises. Le chapitre peut-être le plus important du livre de Medvedev, du point de vue théorique, est l'avant-dernier, qu'il consacre à l'intelligentsia. Ses conclusions à ce sujet rejoignent pour l'essentiel celles de nombre de théoriciens marxistes occidentaux. Si en URSS, entre 1928 et 1968, le nombre des ouvriers des employés a été multiplié par 7,45 et a atteint 85 millions de personnes, et s'il continue à croître, c'est à un rythme qui ralentit et selon la tendance à la diminution relative du nombre de travailleurs manuels dans la société, évolution que l'on constate dans tous les pays avancés. Un sociologue soviétique, E.Arab Oglou, peut prévoir qu'au rythme actuel, il n'y aura dans les pays développés à la fin du siècle, que « moins de 5% de travailleurs de l'agriculture et environ 10 % d'ouvriers d'industrie ». Ainsi, remarque Medvedev « prétendre que ce seront les travailleurs manuels qui bâtiront le communisme procède d'une schématisation qui ne correspond plus à la réalite complexe de la fin du XXème siècle ». A partir de cette constatation, Medvedev - qui semble ne pas connaître, et en tout cas ne cite pas, les révisionnistes du marxisme qui ont fait fortune dans nos pays, de Marcuse à Goldman et Mallet -flotte un peu entre des formulations hésitantes mais, pour l'essentiel, il en arrive à des conceptions proches des nôtres (voir en particulier les travaux d'Ernest Mandel) et trouve dans une relecture correcte de Marx la solution au problème de l'intelligentsia (d'une intelligentsia d'ailleurs qui s'est créée sur les bases de la révolution et qui doit être distinguée dans ses particularités de celle d'Occident): de sa fonction et de sa fusion avec la classe ouvrière traditionnelle. « La société sans classe, écrit-il, n'est pas une société où il n'y a que la classe ouvrière. Il ne s'agit pas de la mutation d'une classe en une autre, mais d'un processus complexe, celui de la fusion de toutes les classes en une sorte de communauté nouvelle qui pourrait être appelée communauté de travailleurs ». Un texte du Samizdat, souvent cité (et approuvé) par Medvedev, La parole est aussi une action, va jusqu'à proclamer : « aujourd'hui, c'est le peuple tout entier qui est devenu l'intelligentsia ». Sans aller peut-être jusque là, Medvedev conclut qu'« à la fin du XXème siècle, il n'y aura certainement plus en Union Soviétique ni paysans, ni ouvriers, ni employés, ni intellectuels dans le vieux sens du terme. La population de notre pays se composera de travailleurs, hautement instruits et cultivés, dont l'activité sera à la fois manuelle et intellectuelle, qui participeront simultanément à la production industrielle, au travail agricole, l'administration de l'industrie et aux affaires gouvernementales ». Qu'une telle perspective se réalise, toutefois, « ne dépend pas seulement du progrès technique et de l'accroissement de la productivité. Il faut savoir comment, au cours de la prochaine décennie, la démocratisation socialiste de la société soviétique pourra s'effectuer ». Comment les deux problèmes se lient-ils ? Jusqu'ici, c'est essentiellement l'intelligentsia qui a fourni ses forces aux oppositions, c'est ce groupe social - lequel, vers la fin des années 70, dépassera en nombre les travailleurs des kolkhozes et des sovkhozes - qui est « le plus sensible à la violation des droits et des libertés démocratiques ». Cela suffit-il à asseoir les perspectives du réformisme ? D'autres éléments sont pris en considération. D'abord, le fait que la bureaucratie n'est pas homogène, que seule, en définitive, une minorité (Medvedev va jusqu'à la qualifier d'infime !) de dirigeants du sommet sont opposés à la démocratisation. Si d'autres analyses corrigent ce que cette dernière affirmation peut avoir de trop optimiste, on doit accepter comme l'expression d'une tendance positive cette remarque « aujourd'hui, les bureaucrates sont plus rares parmi les chefs d'ateliers que parmi les directeurs d'usine et les responsables du ministère ». Un autre élément encore, souvent souligné par les trotskystes, est que l'idéologie officielle même du régime, dont il ne peut se débarrasser sous peine de se démasquer, lui colle au corps comme une tunique de Nessus qui le ronge et le mine. Enfin, Medvedev insiste sur ce que jusqu'ici la bureaucratie. s'est maintenue parce qu'elle s'appuyait en dernier ressort sur une confiance des masses, héritée de la révolution d'octobre et renouvelée, au-delà de la terreur stalinienne, par la déstalinisation, mais qui décline a nouveau. C est d'ailleurs par cette usure qu'il faut expliquer le nouveau recours à la répression. Mais, celle-ci ne pouvant plus être ce qu'elle a été sous Staline, ce remède s'avèrera pire que le mal, accélérera la chute de popularité et, par conséquence, diminuera la stabilité de l'appareil. Tous ces éléments ne peuvent être niés. Suffisent-ils à postuler la possibilité d'une réforme, c'est à dire d'un changement de régime à froid ? Loyalement, Medvedev cite un contradicteur qui l'accuse d'utopie: « vous demandez à nos dirigeants de se saborder. Or, toute l'histoire politique démontre que ce type d'évolution est impossible. Jamais un gouvernement n'a accepté de quitter le pouvoir de son plein gré (...). Le danger de vos idées réside dans les illusions qu'elles sément quant à la facilité avec laquelle votre programme de réformes peut être réalisé ». La réponse de Medvedev à ces arguments forts est faible : « il n'y a pas d'illusions à se faire, la lutte pour les réformes démocratiques sera compliquée et difficile. Mais la possibilité d'une alliance entre la partie la plus active de l'intelligentsia soutenue par le peuple tout entier et la meilleure partie de l'appareil n'est pas exclue ». Autant dire qu'il s'agit très largement d'un pari qui admet qu'il ne peut encore s'appuyer sur la moindre amorce de succès, sur le plus petit effet d'une pression de la base sur les sphéres supérieures ; d'un pari, surtout, qui semble déterminé par un refus: celui de l'organisation clandestine à des fins révolutionnaires, « opération d'assainissement qui risque de jeter à bas tout le bâtiment ». N'est-ce pas juger bien fragiles les assises sociales de l'URSS? Les courants dans et hors le parti Les craintes de Medvedev par rapport à l'engagement d'un processus révolutionnaire reposent essentiellement sur sa connaissance des forces politiques qui - bien que non organisées pour la plupart - sont nées de la décompostion du premier stalinisme. A l'intérieur du parti, Medvedev distingue trois courants: - Une droite néo-stalinienne (avis aux « soviétologues » bourgeois qui s'obstinent à traiter de gauche ce qui est droite et vice versa !), qui dispose d'une base de masse dans les secteurs arriérés de la population oublieuse des réalités du passé par hostilité au présent, et qui « reste, à ce jour, l'idéologie dominante dans l'appareil du parti et du gouvernement, surtout parmi les cadres moyens, ceux des comités de parti des régions et des villes, ainsi que dans la bureaucratie de l'appareil idéologique (...) dans les plus hautes sphères du parti, dans le haut-commandement de l'armée, dans les syndicats et dans la jeunesse ». Cette tendance est agressive et dispose de la protection bienveillante de la seconde tendance. - Le centre conservateur modéré, aujourd'hui majoritaire, balloté entre les staliniens et les progressistes, mais penchant plutôt vers les premiers auxquels il a accordé des satisfactions politiques essentielles, telles que l'invasion de la Tchécoslovaquie et la répression de la gauche.
Enfin les démocrates du parti, la tendance 46 même dont Medvedev est un des représentants, mais qui se subdivise elle-même en modérés et radicaux, et reste la plus faible, à l'intérieur et à l'extérieur du parti, sans représentant dans les hautes sphères, mais comptant des membres parmi les cadres du parti et du gouvernement, à tous les échelons, représentante de la nouvelle couche d'intellectuels communistes (économistes, philosophes, sociologues, historiens, hommes de science, écrivains) mais aussi de vieux bolcheviks rescapés des camps, et qui influence la jeunesse, surtout étudiante. Naturellement, c'est à l'extérieur du parti que les courants les plus centrifuges se développent en réaction à la dictature bureaucratique et l'effroi des démocrates du parti, qu'exprime Medvedev, s'explique par l'excès des attitudes politiques de ces courants. La particularité de l'URSS c'est d'avoir, si l'on peut dire, deux extrémes-droites opposées : l'une est celle des « occidentalistes » radicaux qui opposent le « bonheur » et le « progrés » capitalistes à la réalité « socialiste » (renvoyant théoriquement Marx au XIXème siècle et Lénine à la Russie arriérée) : l'autre est l'aile ultra-stalinienne, chauviniste grand-russe et raciste. Cette dernière, appuyée sur les staliniens du parti, dont les extrémistes rejettent le marxisme comme « idéologie étrangère » est le seul courant organisé ouvertement en dehors du parti dans les clubs « Russie » ou « Patrie », assez puissant pour dominer le Komsomol, où peuvent se diffuser les valeurs de la « race russe », de la « mission cosmique du peuple russe », du « devoir envers les aieux » (tsars et généraux tsaristes compris), et « la nécessité de stériliser les femmes qui se livrent à l'étranger » (Valerian Skourlatov, dirigeant du Komsomol de Moscou, in Statut des mœurs), et où peuvent se proclamer que « la révolution d'octobre a été une erreur » et que « Lénine a détruit les fondements de la vie nationale russe, du village de l'église russe », etc... Et c'est à ces russe, « stalino-fascistes » que la direction politique de l'Etat-Major de l'armée soviétique et le CC du Komsomol s'adressent pour faire « l'éducation patriotique » des jeunes et des recrues apolitiques. Certes, les deux ailes droites comptent des modérés : du côté des « occidentalistes », des hommes comme Sakharov, du côté des stalino-slavophiles, des gens qui rangent la grande révolution dans le « patrimoine national » (et situent au milieu des années 30 sa juste rectification). Mais on comprend la peur de véritables communistes à l'idée de voir, en cas de graves choes sociaux, ces pestes proliférer et s'avérer destructives. Ces courants ne sont pas les seuls ni peut-être ceux qui rencontrent le plus d'écho. On connait mieux les socialistes éthiques et les socialistes chrétiens, entre lesquels, d'ailleurs, la frontière est peu nette, tolstoiens, non violents et partisans d'un redressement moral et dont Soljenitsyne et Siniavski sont représentatifs. Enfin, Medvedev étiquette anarcho-communiste le courant Grigorenko, le premier qui engagea la lutte publique, sur lequel la répression s'est acharnée au cours des derniéres années et qui semble détruit On ne peut être d'accord avec Medvedev quand déclare que « ce courant n'a rien à voir avec le marxisme ». Cela est infirmé même par les éléments d'analyse, de programme et d'action qu'il prétend donner pour preuve. On ne peut que regretter que, bien que Medvedev désapprouve la répression dont ce courant est l'objet, les jugements qu'il porte sur lui rendent des points à ses calomniateurs. Quel programme? Pour chaque tare bureaucratique dénoncée, Medvedev propose un remède qui est, la plupart du temps, un retour aux normes léninistes, mais aussi, souvent, une mesure à mi-chemin entre léninisme et bureaucratie, et en cela peu convaincante dans la mesure où la concession faite aux principes et aux pratiques d'origine bureaucratique n'a pas plus de chance d'être concédée par le pouvoir en place que des mesures plus radicales (telles celles que proposait Grigorenko). Dans ses conclusions, Medvedev reconnaît d'ailleurs que l'étape d'élaboration des programmes n'est pas achevée, et il fait sien un catalogue de revendications publié à Prague en 1970 par la revue Problèmes de la paix et du socialisme, catalogue qui n'est pas non plus un programme dans la mesure où rien n'est dit des moyens de parvenir aux fins proposées. Partant du constat de l'épuisement rapide des moyens de lutte utilisés dans le passé récent, Medvedev s'en tient à l'empirisme. Approuvant en général La parole est une action, la propagande des solutions communistes réelles est le seul moyen d'action qu'il se donne dans l'immédiat, s'interdisant formellement toute sortie de la légalité soviétique. Mais, cette légalité, constamment violée par le pouvoir qui rend lettre morte les droits d'expression de la « constitution la plus démocratique du monde », que devient-elle dans le cadre de là nouvelle vague de répression ? On peut difficilement, à la lecture de Medvedev, échapper aux impressions de décalage entre l'analyse et les décisisons d'action, d'inachèvement de l'élaboration, d'instabilité de la démarche. A un texte du Samizdat qui propose la « création d'une organisation clandestine capable de mener les masses », Medvedev en oppose un autre, intitulé Contre les partis clandestins, qui argue : « la technique policière moderne ne laisse que peu de chances à une organisation clandestine composée d'amateurs ». Précisément, le problème est-il peut-être maintenant de constituer une organisation clandestine composée de « professionnels » au sens où Lénine parlait de révolutionnaires professionnels, car les dangers très réels qui font reculer Medvedev devant la sortie de la légalité, seront sans doute d'autant plus grands que les explosions sociales, aussi inévitables en URSS qu'elles l'ont été en Hongrie et en Pologne, seront spontanées et ne trouveront pas des marxistes révolutionnaires prêts à faire face à toutes les éventualités. Nous n'aurons pu, dans ces pages, que donner une idée insuffisante du livre de Roy Medvedev. Ses faiblesses évidentes n'empêchent pas qu'il soit de sortes d'ouvrages de référence auxquels le ces militant doit sans cesse revenir pendant toute une période. A défaut d'une discussion, hélas impossible, avec son auteur qui nous méconnaît de par les méfaits de la censure qu'il dénonce, la discussion de son œuvre dans le mouvement ouvrier ne pourra manquer de continuer et d'être enchissante.