Documents de la IVe Internationale

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La revue › nouvelle série n° 9-10

Vers un IVe Reich ?

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 9-10 · septembre-octobre 1973 · p. 63-67 · 5 773 mots

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VERS Les récentes mesures répressives de l'Etat pompidolien remettent à l'ordre du jour la discussion sur le fascisme. La dissolution de la Ligue Communiste, mais aussi i L'intervention des flics à Lip et la nomination du fasciste Bigeard à Paris, sont présentées comme des signes avant-coureurs d'une victoire fasciste, un pas en avant dans la fascisation du régime. Politique-Hebdo parle de « fascisme rampant », Sartre de « fascisme par en haut », d'autres reprennent à leur compte la formule du révolutionnaire noir américain G. Jackson qui décrit une « dynamique de la fascisation » dans les méthodes impérialistes visant à instaurer un « IVème Reich ». A ces théories, nous avons déjà répondu après Mai 68. Nous ne sommes pas, disionsnous, dans une période de montée du fascisme, « sa préparation n'est même pas entamée » (ler congrès de la Ligue Communiste, p. 88). Quatre ans apres, devons-nous réajuster cette appréciation ? Le développement d'une aile fascisante de la police, les campagnes racistes contre l'immigration, l'intervention des nervis à Peugeot St Etienne apportent autant d'éléments désignés comme les premiers fils d'une toile d'araignée visant à étouffer la classe ouvrière. Le dernier gouvernement Messmer est-il l'avant-poste de la droite fasciste qui s'empare lentement de l'appareil d'Etat? Si ce débat est aujourd'hui porté essentiellement par des journaux comme Politique-Hebdo ou des groupes d'extrêmegauche en perte de vitesse (Cause du Peuple, Humanité Rouge), il n'en demeure pas moins que l'idée même de la fascisation du régime va bon train. Largement répandue dans l'extrême-gauche française, elle y est diffuse, à l'état de sensibilité. Malheureusement, peu de textes exposent d'une manière systématique une telle analyse. Il revient pourtant aux maoistes de la Cause du Peuple d'avoir tenter les premiers un tel travail sur la base de l'expérience française. Notamment avec l'article d'André Glucksmann dans un numéro spécial des Temps Modernes, « Nouveau fascisme, nouvelle démocratie » (N° 310 bis- 1972). Par ailleurs, au lendemain de la dissolution de la Ligue, le débat rebondit dans l'Ecole Emancipée où plusieurs camarades défendent un texte sur ce point (Jean-Marie Brohm, « Contribution au débat »- 13.7.73). Ces deux textes, d'orignes largement différentes, se rejoi gnent singulièrement sur l'essentiel, même si le second est loin de tirer toutes les conclusions du premier. D'aucuns trouveront superflu ce qu'ils qualifieront de querelle de mots. Pourtant, l'histoire du mouvement ouvrier nous a tragiquement appris que si les « sensibilités » peuvent convenir à des journalistes pour caractériser le pouvoir en place, elles sont extrêmement dangereuses pour caractériser l'action de l'avant-garde révolutionnaire. L'enjeu est donc suffisamment important pour que l'on s'arrête sur ces textes. QU'EST-CE QUE LE FASCISME? Il ne suffit pas de s'accorder sur un mot. De tout temps, les marxistes se sont attachés à définir précisément la forme du pouvoir politique de la bourgeoisie. Si le fascisme, comme la démocratie parlementaire, expriment la domination du grand capital sur le prolétariat, il n'en demeure pas moins que du point de vue de l'action révolutionnaire distinguer l'un de l'autre est capital. Glucksman, qui se défend de plaquer le schéma du passé sur le présent, a néanmoins besoin d'une référence historique pour af.irmer que le fascisme « demeure la solution finale que caresse (la bourgeoisie) pour fermer les brèches qu'ouvrent les nouvelles vagues révolutionnaires » (p. 292). A cet effet, il cherche le héros anti-fasciste qui, sortant de la nuit Peuplée de capitulards du stalinisme, pourrait légitimer une bonne définition du fascisme. Il le trouve en la personne de Dimitrov. Le président de l'Internationale stalinienne définit en 1935 le fascisme comme *« la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus militaristes du capital financier ». Une telle définition, pour claire qu'elle paraisse, reste confusionniste. Elle ne rend pas compte des processus sociaux qui permettent la prise du pouvoir et la domination fasciste. Descriptive, elle réduit le phénomène à une méthode de gouvernement. En cela, elle rejoint le sens commun diffusé dans les manuels d'histoire des collégiens : les fascistes, une bande de paranolaques sadiques qui, prenant le pouvoir, massacrèrent les Juifs, firent la guerre et furent justement battus au prix de durs sacrifices. Les procès de Nuremberg ont liquidé les principaux responsables. Ni Dimitrov, ni ce « bon sens » n'expliquent pourquoi de tels individus eurent un tel pouvoir, comment le développement de la lutte de classes porta si haut un ramassis d'aventuriers mégalomanes. Et cette question est décisive. La dictature terroriste ouverte n'est pas une méthode propre aux régimes fascistes. A un moment ou à un autre de la lutte des classes, la bourgeoisie peut utiliser cette méthode de gouvernement contre une fraction de la classe ouvrière ou d'une manière frontale.

Ce qui caractérise le fascisme, c'est d'une part la mobilisation par le capital de la petite-bourgeoisie contre la classe ouvrière et, d'autre part, la destruction de toutes les organisations ouvrières. « Le fascisme n'est pas simplement un système de répression, d'actes de force ou de terreur policière. Le fascisme est un système particulier d'Etat fondé sur l'extermination de tous les éléments de la démocratie prolétarienne dans la société bourgeoise. La tâche du fascisme ne consiste pas seulement à briser l'avant-garde révolutionnaire, mais aussi à maintenir toute la classe dans un état de fragmentation forcée. Pour cela, l'extermination physique de la couche ouvrière la plus révolutionnaire est insuffisante. Il faut detruire toutes les organisations indépendantes et libres, anéantir tous les points d'appui du prolétariat et exterminer les résultats du travail de 3/4 de siècle de social-démocratie et de syndicats» (Trotsky- Et maintenant ? - 1932). Le fascisme réduit donc le prolétariat à l'état amorphe, le désorganise, crée ses propres organes d'embrigadement, interdit toutes ses activités indépendantes en tant que classe. Telle est l'essence du régime fasciste selon Trotsky. Caractériser ce type de régime par la seule brutalité de ses coups de matraque tend à identifier tout acte de répression bourgeoise à une action fasciste. C'est d'ailleurs ce que laisse entendre Glucksman pour qui « le fascisme est aussi éternel que la bourgeoisie impérialiste ». Ce qui n'est pas sans conséquences pour l'action. LES CAPITULARDS D'HIER... En 1932, les staliniens qui identifiaient le fascisme à une méthode brutale de gouvernement, refusaient de distinguer la prise du pouvoir par Hitler du régime précédent. Ce qui aboutissait à une tragique méprise : * une telle identification d'un gouvernement hitlérien et d'une dictature fasciste ouverte signifierait que nous nions l'essence du processus de fascisation comme un passage organique et qu'à sa place nous construirions un changement mécanique sur la base d'une transformation gouvernementale, personnelle ou parlementaire de parti » (W. Hirsch « Fascisme et parti de Hitler »- Die Internationalejanvier 1932). Ce qui fut grossièrement énoncé par le dirigeant d'alors du KPD : « une juste appréciation du fascisme hitlérien en Allemagne nous assure déjà contre la faute (!) d'identifier simplement une gouvernement de Hitler avec la dictature fasciste ouverte » (Thaelmann, discours « L'issue révolu- tionnaire... » 19.2.32). L'histoire a malheutionnaire » 19 232) I.'hictoire a malhen. reusement tranché autrement. De telles analyses, désarmant le prolétariat allemand, le livrérent sans bataille à ses bourreaux. ET LES STRATEGES D'AUJOURD'HUI Glucksmann refait la même erreur en s'appuyant sur « l'expérience sensible des fascismes permanents ». Méthode d'analyse caractéristique d'une extrême-gauche issue de la petite-bourgeoisie scandalisée par la déchéance des valeurs, l'amalgame entre tout ce qui se ressemble aboutit à des aberrations politiques de taille. Comme Thaelmann qui dit aux ouvriers : « le fascisme ne commence pas quand Hitler vient, il a déjà commencé », Glucismann affirme : « le fascisme ne « naît » pas, il existe déjà, il n'est pas « parachuté » dans la société actuelle.. La bourgeoisie dominante à notre époque nourrit une tendance permanente au fascisme ». Le fascisme gagne petit à petit du terrain. Des faits sensibles sont la pour le prouver : toutes les querres impérialistes depuis 45, les conditions de vie des travailleurs immigrés, la surexploitation des jeunes, des femmes. L'usine elle-même est le berceau du fascisme : elle « produit et reproduit le fascisme en germe »Et, comme il faut bien justifier l'existence d'organisations syndicales malgré une telle progression du fascisme, les maos bouclent la boucle : « les syndicats sont 'représentatifs' au sens où les colonies furent représentées' par des députés élus par l'administration coloniale » !!! Les comités d'entreprise, les délégations syndicales sont des outils de la dictature fasciste ! Ainsi, en bons observateurs, les maos assimilent l'expérience sensible comme un charlatan vend ses potions magiques. Ils justifient une attitude ultra-gauche vis à vis du mouvement ouvrier en singeant sous le vocable de « nouveau fascisme » les vieilles analyses des staliniens de la 3éme période. Car, et c'est là l'essentiel, si le fascisme se répand, s'il a l'initiative, il n'a pas encore gagne. La « dictature sanglante » n'est pas encore établie. Nous connaissons actuellement le « moment stratégique de la fascisation », moment capital pour la lutte antifasciste. Il serait erroné de s'imaginer une montée du fascisme comme celle de Hitler ou de Mussolini.. Instruit par l'expérience, mais aussi entouré d'un monde hostile, il emploie aujourd'hui une autre tactique à ce point futée que la masse du « peuple » l'ignore. « Le fascisme d'aujourd'hui ne signifie plus, selon Glucksmann, la prise du ministère de l'Intérieur par des groupes d'extrême-droite, mais la prise de la France par le ministère de l'Intérieur » (p.277). A l'inverse du vieux, le nouveau fascisme « vient d'en haut et se propage de haut en bas». Un lent processus, la fascisation, marque cette transformation de la « paix apparente en dictature sanglante ». Son achèvement suppose la transformation de la base sociale du régime et la modification qualitative des 61 méthodes de gouvernement. Pour ce faire, l'aile fasciste de la bourgeoisie prive les masses de libertés restreintes acquises, modifie les mécanismes anciens de collaboration, divise l'élite au pouvoir. Ainsi, selon Glucksmann, s'explique la crise de l'Etat français après mai 68 : « deux époques de l'Etat bourgeois s'affrontent : les unes se réclament de l'Etat de paix, les autres de l'Etat de guerre » (p. 318). Dans cette bataille, le fascisme a l'initiative puisqu'il produit de la crise dans la police, la magistrature, chez les journalistes, etc... C'est ici que J-M Brohm rejoint l'analyse de Glucksmann. Malgré ses références (bibliographiques) au trotskysme, il affirme : « la fascisation vient d'en haut, avec la bénédiction des plus hautes autorités de l'Etat et est actuellement hégémonique comme tendance » (p. 4). LE FASCISME A-T-II L'INITIATIVE ? Si la crise des institutions bourgeoises est aujourd'hui manifeste en France, on ne peut en conclure que le fascisme y mène la danse. La crise de l'UDR pousse certes la droite militaro-policière du gaullisme à s'appuyer sur le fumier des bandes paralléles pour s'opposer à la radicalisation croissante de la classe ouvrière. Le nier serait s'aveugler et abdiquer devant les tâches indispensables de la lutte antifasciste. Mais on ne peut affirmer pour autant que l'aile dynamique du patronat français en fasse actuellement sa solution politique à court terme. Une telle solution d'ensemble se heurterait à la puissance du mouvement ouvrier organisé. L'échec des récentes tentatives d'attaque frontale des luttes ouvrières (Lip, Joint Francais, Fos, Peugeot) en témoigne. Loin d'écraser et d'isoler la lutte, elle soude les travailleurs, développe la solidarité active de l'ensemble de la classe ouvrière à l'échelle d'une région (Peugeot, Fos) ou du pays (Joint Français, Lip). Seuls les louvoiements des directions réformistes affaiblissent la riposte ouvrière et laissent du champ libre à la fermeté patronale. La riposte unique dans l'histoire du stalinisme à la dissolution de la Ligue Communiste suffit pour isoler Marcellin qui prenait ses désirs pour la réalité. L'ensemble de la presse bourgeoise prend ses distances aprés la dissolution. Messmer va jusqu'à affirmer que le meeting d'Ordre Nouveau était « xénophobe et raciste ». Krivine et Rousset sont libérés. L'oubli fondamental de Glucksmann comme de Brohm, lorsqu'ils donnent l'initiative au fascisme, n'est pas des moindres. La lutte des classes, la riposte de la classe ouvrière sont passées sous silence alors que c'est là l'obstacle essentiel auquel se heurte la bourgeoisie. L'Etat français connait à l'instar de ses collègues européens une crise politique profonde. Les équipes de direction bourgeoises sont inadéquates, ses partis politiques connaissent des différenciations internes, des regroupements, des mises à l'écart. La quasi paralysie des gouvernements successifs en Italie et en Angleterre, les tensions persistantes en Allemagne Occidentale, la crise autour de la succession de Franco en Espagne, les polémiques internes à la majorité en France, sont autant de symptômes d'une période marquée, au moins à l'échelle européenne, par la crise des alternatives politiques pour la classe dominante. Mais assimiler cette crise à un conflit au sein de l'Etat entre une aile « pour la paix » et une autre « pour la guerre », à une guerre civile pacifique (sic) entre deux France, sous l'impulsion du processus de « fascisation », c'est faire preuve d'une myopie pour le moins étonnante. LA CRISE DE L'ETAT FORT Brohm qui, contrairement aux maoistes, part des « acquis de l'Etat gaulliste », conçu comme un Etat fort bonapartiste, décrit la fascisation de l'Etat pompidolien comme la réponse de la bourgeoisie à la chute du Bonaparte. S'il reconnait des déviations entre les différentes fractions de la bourgeoisie, celles-ci sont estompées par la tendance dominante au fascisme. D'un côté, on cherche un nouveau Bonaparte, de l'autre on fascise. S'il est vrai que, pour les marxistes-révolutionnaires, le bonapartisme commence à combiner des caractéristiques du fascisme avec le régime parlementaire, identifier l'un avec l'autre, ou considérer que le premier mène inévitablement au second, est une grossière erreur. « La transition d'un système à l'autre équivaut à une crise politique qui, sous l'influence du prolétariat révolutionnaire, peut devenir un péril social pour la bourgeoisie. La transition de la démocratie parlementaire au bonapartisme a déjà été accompagnée en France d'une flambée de guerre civile. La transition du bonapartisme au fascisme entraínera avec elle des désordres sociaux encore plus menaçants et des possibilités révolutionnaires équivalentes » (Trotsky1934- Bonapartisme et Fascisme- Cahier Rouge N° 16). Qu'on se souvienne, même dans une période d'apathie du mouvement ouvrier, du 13 mai 58 ! Nous avons caractérisé en son temps le régime gaulliste d'Etat fort bonapartiste. Sa nature et sa fonction répondaient à une exigence spécifique du capitalisme français au début des années 60. Il lui fallait un pouvoir politique énergique qui, contrairement à la démocratie parlementaire de la IVème République, favorise la concentration économique tout en arbitrant les conflits entre les intérêts immédiats de telle ou telle fraction de la bourgeoisie et en muselant la classe ouvrière. Pour ce faire, De Gaulle, l'homme providentiel, gouverna sans s'embarrasser des formes parlementaires. Disposant d'un prestige considérable auprés des masses, surtout auprès des couches les plus arriérées politiquement, il se substitua au système parlementaire. Avec le bonapartisme, on voit la machine d'Etat (bureaucratie, police, armée) s'élever au-dessus du parlement impuissant pour se

POMPI met conter aux mains « fortes » du Bonaparte. Pour jouer ce rôle, ce dernier renforce le pouvoir exécutif et développe son propre appareil policier militaire. Contrairement au fascisme, qui mobilise la petite-bourgeoisie contre les organisations ouvrières, les détruit jusqu'au demier démocrate, le bonapartisme s'ériqe en arbitre au-dessus de la société pour neutraliser les conflits entre les classes fondamentales comme au sein même de la bourgeoisie. La forme du régime bonapartiste (façade parlementaire ou dictature ouverte), comme sa force, dépendent de la dynamique concrète de la lutte des classes. Mai 68 et la remontée de la combativité ouvrière sonnent le glas du Bonaparte. La bourgeoisie congédie « l'homme providentiel » qui n'a gardé du bonaparte que les inconvénients (autonomie relative par rapport au grand capital), devenus trop dangereux. La crise actuelle du régime pompidolien est la crise d'un Etat fort conçu pour un Bonaparte et qui subit les coups de boutoir de la remontée des luttes d'une part et des échéances économiques internationales d'autre part, sans trouver de direction de rechange. Pompidou, pauvre régent, ne fait pas l'affaire. La crise de la domination politique doit aboutir à une solution durable alors qu'aucune équipe politique bourgeoise n'est encore capable de la concrétiser. Aprés les élections de mars 73, la mobilisation de la jeunesse et le développement des luttes ouvrières révèlent et accélèrent cette crise. Confrontée à la montée électorale de l'Union de la Gauche, la majorité se lézarde, les conflits internes s'accentuent. Quand Brohm note cette crise de direction, il a tort d'y voir à l'instar des maos, l'œuvre d'une offensive de l'aile fasciste de la bourgeoisie. La crise de l'Etat fort ne peut se réduire à un match de rugby entre deux équipes politiques (pour « la paix » ou pour « la guerre ») comme si la répression était le privilège de l'aile fascisante de l'UDR. La crise de l'appareil politique en place, conçu à la mesure de son fondateur, aboutit à l'éclatement de la majorité et à l'autonomisation relative de certaines de ses fractions. Il est mécaniste et naif de chercher dans chaque mesure gouvernementale la voix d'une fraction précise du

-abas Parmée

Capital comme sur l'écran d'un théâtre d'ombres chinoises. Si plusieurs alternatives politiques se dessinent en France derrière des hommes comme Giscard, Lecanuet ou E. Faure, si tous ces projets visent à établir par des moyens certes différents un régime présidentiel appuyé sur un parti bourgeois conservateur, aucune de ces solutions n'apparait aujourd'hui comme suffisamment crédible. Et ce, au moment méme où la bipolarisation des luttes sociales et politiques s'accentue, ou Séguy envisage une victoire prématurée de l'Union de la Gauche. L'ensemble des faits cités par Brohm et Glucksmann ne suffisent pas pour désigner l'œuvre du fascisme, à moins, bien sûr, que l'on définisse ce dernier par la seule répression. Les tendances de la vie politique bourgeoise ne se lisent pas sur un baromètre dont l'aiguille oscillerait lentement entre la démocratie et le fascisme, dont les mouvements marqueraient soit la « fascisation », soit la « démocratisation ». Sur ce terrain d'ailleurs, Glucksmann rejoint la méthode d'analyse des réformistes. Si ces derniers s'efforcent d'agir sur l'aiguille pour qu'elle retourne au beau fixe, Glucksmann s'empresse de noter les orages du fascisme. Au fond, ces deux orientations, apparemment opposées, renvoient au même moule théorique. Comme les réformistes qui cherchent la « démocratie pure », les maoistes définissent le « fascisme pur » par un excès de violence ; chacun utilisant le même appareil détecte de son côté des processus opposes. L'analyse marxiste au contraire, sait distinguer les régimes politiques de la bourgeoisie en s'appuyant sur l'appréciation concrète de la lutte des classes. Que se restructure en France un parti néo-nazi ou des regroupements d'extrême-droite contre lesquels la classe ouvrière doit mener durement bataille, n'est évidemment pas douteux. Cette droite recrute ses membres dans la piétaille de l'UDR, les SAC et CDR, elle utilise comme hommes de main des anciens paras ou des nostalgiques de l'Algérie française. Elle fait du racisme son cheval de bataille comme l'attestent les récents évènements de Marseille, où se trouvaient côte à côte dU CAPITAL

GREVE ON, la pègre et l'UJP avec comme hautparleur, un quotidien qui tire à 80 000 exemplaires. Ces phénomènes ne doivent pas être négligés et nous devons mobiliser toutes nos forces pour les écraser. Mais de là à en faire la tendance dominante du grand capital, la solution à court terme pour la bourgeoisie française, il y a une nuance non négligeable. Ce que nous devons considérer au contraire, c'est que la solution de la crise passe inévitablement par la destruction de 'UDR comme « grand rassemblement majoritaire ». Que le projet d'un régime présidentiel appuyé sur un parti bourgeois conservateur aboutisse, ou que l'Union de la Gauche accède au pouvoir, dans les deux cas les bandes paralléles entretenues par le fumier gaulliste seront libérées de leurs maîtres. Elles seront inévitablement tentées d'appliquer par elles-mêmes une fermeté dont ferait défaut un gouvernement jugé trop timide. Supplétifs, elles seront (et sont déjà) utilisées à l'occasion par le patronat contre l'avant-garde ouvrière ou des luttes jugées trop tenaces. Mais là encore les marges de manœuvre de la bourgeoisie sont limitées. L'assassinat d'Overney, comme l'intervention du commando à Peugeot lui ont appris que lentet de tels suppleturs pouvait être l'inverse de celui souhaité. Contre de tels nazillons la riposte doit être sans failles, et sur ce terrain les révolutionnaires ont beaucoup à faire vu l'apathie des bureaucraties réformistes. De même la crise politique actuelle ne laisse pas à la bourgeoisie la meilleure assurance face à un horizon économique qui s'annonce trouble. Si elle maintient le cadre de sa politique d'intégration-répression sélective, la remontée de la combativité ouvrière et le mürissement croissant de l'avant-garde, révélé et accéléré par les luttes de cet été, rendent difficile son application. L'ébranlement du contrôle des directions réformistes sur le mouvement ouvrier, comme l'échec des contrats de progrés salariaux de Chaban rendent indispensable une accentuation de la répression. Il s'agit plus aujourd'hui de mater l'avant-garde en constitution que de tenter d'intégrer à une programmation sociale la grande masse des travailleurs.

0.5

•OMITE DE

Ainsi la venue de Bigeard à Paris, les superpréfets, le développement d'un syndicat fasciste dans la police, les encouragements à la CFT, peuvent-ils être interprêtés comme des mesures préventives pour faire face à une situation économique plus difficile. L'incertitude quant à l'avenir favorise de telles tendances. Le dernier gouvernement Messmer déplace l'accent vers la répression, tout en maintenant une politique d'intégration aux résultats incertains. Mais là encore, et c'est le point essentiel, une attaque frontale contre le mouvement ouvrier est trop dangereuse pour le patronat. Des tests comme l'application de la loi anti-casseurs à Berliet, où les flics à Lip sont suffisamment éloquents. L'abandon de la politique d'intégration signifierait non seulement la fin des contrats à la Chaban, , mais aussi la suppression de centaines de commissions paritaires où siègent côte à côte l'Etat, le patronat et les syndicats. La tentative de reconnaître la CFT dans la Chimie a récemment montré quelles en seraient les conséquences. Les syndicats CGT, CFDT refusent de siéger auprès du syndicat fasciste. Une conséquence que le patronat n'est pas encore prêt à assumer à ¡'heure où son aile dynamique envisage, au niveau de l'entreprise, de nouvelles mesures d'intégration (DPO (Direction participative par objectif), horaire à la carte, élargissement des responsabilités du comité d'entreprise, suppression du travail à la chaîne, etc...) En fait, et c'est là notre désaccord fondamental avec Brohm et Glucksmann, parler de « fascisation » du régime pour rendre compte du « perfectionnement et de la consolidation du pouvoir exécutif» (Glucksmann p 316) ou d'une « phase transitoire de l'Etat fort » (Brohm p 3), c'est confondre allègrement les différents régimes politiques possibles de la bourgeoisie et se tromper lourdement sur la nature du fascisme. A QUOI SERT LE FASCISME? Contrairement à ce qu'affirme Glucksmann, le fascisme n'est pas la solution politique permanente de la grande bourgeoisie. Trotsky comparait, au contraire, cette solution à une « intervention chirurgicale ». La 66 tâche fondamentale du régime fasciste est en effet de détruire l'ensemble du mouvement ouvrier et cela non sans frais pour le grand capital. Sur le plan économique ces mesures visent à baisser au plus bas le pouvoir d'achat des travailleurs. D. Guérin raconte : « L'Etat fasciste commence par créer les conditions permettant le massacre des salaires : destruction des syndicats ouvriers, suppression de leurs prolongements au sein de l'usine, abolition du droit de grève, annulation des contrats collectifs, rétablissement de l'absolutisme patronal au sein de l'entreprise. Mais ce n'est que la première partie du programme. Il faut en outre, pour l'avenir, empêcher toute cristallisation indépendante au sein des masses ouvrières. Alors l'Etat fasciste met toute son autorité au service des employeurs : il embrigade les travailleurs dans des organisations de surveillance policière dont les chefs sont nommés par en haut, (...) il punit toute tentative de grève de sévères peines disciplinaires : lutter contre le patron c'est désormais se dresser contre l'Etat ; (...) Enfin, il sanctionne de son autorité les salaires qu'il plait aux magnats capitalistes de payer à leurs exploités : ne pas accepter les salaires, c'est désobéir à l'Etat ». (Fascisme et Grand Capital p 179-180). En Italie, les salaires nominaux baissent de moitié de 1927 à 1932 alors que le coût de la vie augmente de 30 %. En Allemagne, les chiffres plus rares, rendent compte du même phénomène. Pour de nombreuses catégories d'ouvriers, le salaire réel sous Hitler est inférieur à l'indemnisation de chômage payée du temps de la République de Weimar. Telle est la première conséquence économique du fascisme. Sur le plan international, la dictature fasciste a recours à une politique économique autarcique. L'industrie des « Ersatz » en Allemagne en fut le symbole : contrôle sévère du commerce extérieur par l'Etat, régime de blocus réduisant les importations au minimum. En Italie le « Grand Conseil Fasciste » décide en 1937 la « réalisation maxima de l'autarcie » et le « sacrifice total ». Une société est même créée pour la production d'un carburant synthétique « national ». Là tout se fait évidemment au détriment des masses populaires qui subissent la pénurie des articles de première nécessité. Par ses moyens (mobilisation de la petite bourgeoisie, destruction du mouvement ouvrier) et ses objectifs économiques (baisse maximale du niveau de vie des masses, autarcie), le fascisme remplit une fonction particulière dans le monde capitaliste d'avant-guerre. Aujourd'hui une telle solution ne serait même pas un répit pour les économies capitalistes. A l'heure de la monopolisation croissante du capital, où l'imbrication internationale des capitaux domine l'économie mondiale par firmes multinationales interposées, où l'influence encore dominante de l'impérialisme américain tend à surdéterminer l'ensemble des économies nationales, une solution fasciste serait catastrophique pour le capitalisme français. Y compris les Etats d'origine fasciste comme l'Espagne, connaissent à l'heure actuelle une crise permanente. Sous le poids de la remontée des luttes ouvrières depuis 62 mais aussi des contradictions internes à la bourgeoisie espagnole dont l'aile dynamique tend à s'intégrer au marché commun, la dictature franquiste s'est transformée en dictature bonapartiste. Nous avons affaire là au « bonapartisme d'origine fasciste » qu'envisageait déjà Trotsky en 1934. La crise du régime franquiste est à elle seule le symbole des difficultés d'un éventuel « 4ème Reich » en Europe. Le grand capital français qui s'est lancé depuis plusieurs années à la conquête du marché européen, cherche à se tailler une place respectable dans le commerce international. Leucate note par exemple (cf. QI No 7-8) que « l'évolution récente des flux internationaux d'investissement traduit à la fois que la participation du capital français au marché financier international s'est significativement intensifiée (...) et que sa dépendance financière à l'égard des capitalismes les plus avancés - USA, Allemagne - s'accuse » ((p.9). Une telle situation n'est pas sans poser des problèmes politiques au gouvernement français. Mais ce n'est certainement pas un régime fasciste qui les résoudrait dans l'immédiat. Si conjoncturellement la situation nationale est bonne pour les capitalistes français en septembre 73 (les carnets de commande sont pleins), les stocks au plus bas, etc...), à moyen terme elle ne laisse pas d'inquiéter les économistes bourgeois. L'nflation internationale, la crise monétaire, le ralentissement prévisible des échanges internationaux et surtout la menace d'une récession généralisée en Europe sont autant de nuages s'accumulant à l'horizon des comptes bancaires. Dans un tel contexte et c'est là une des préoccupations principales de la grande bourgeoisie, la solution normale serait un plan de stabilisation anti-ouvrier. Giscard n'a pas les moyens politiques de le mettre en place. Si l'orientation répressive du gouvernement Messmer en marque les premières vélléités, elle se heurte à un mouvement ouvrier dont les forces sont en grande partie intactes. Un assaut global, une attaque frontale de la classe ouvrière n'ont dans un tel rapport des forces, pratiquement aucune chance d'aboutir. Ils déboucheraient inévitablement sur une crise pré-révolutionnaire. ET L'UNION DE LA GAUCHE? C'est à son propos que l'analyse de Glucksmann révèle les conclusions les plus fantaisistes. Pour lui, le « fascisme qui vient d'en haut » a besoin de relais pour descendre de « haut en bas ». « Il a besoin d'une police syndicale qui participe directement au maintien idéologique politique et militaire de l'ordre en bas, dans l'usine et entre l'usine et la rue et entre les différentes couches sociales qui s'y mobilisent. Les directions du PCF et de la CGT... sont prédisposees pour cet office, et les masses réveillées les découvrent de l'autre côté de la barricade ». Ici l'analyse marxiste laisse la place à la sensiblerie petite-bourgeoise. Brohm de son côté envisage plusieurs issues au processus de fascisation qui « doit nécessairement déboucher sur autre chose ». Et c'est là que sa formulation produit des ambiguités ingiétantes. Il distingue en effet 3 issues possibles : le fascisme (« et/ou la dictature militaro-policière », la « restauration des formes plus classiques de domination bourgeoise dans le cadre d'un régime parlementaire rénové » (ex : victoire de l'Union de la Gauche), et bien sür « si les luttes de classes s'exacerbent au profit de la classe ouvrière et de ses alliés, la victoire de la révolution socialiste ». L'ambiguité est maintenue entre les deux premières issues envisagées. Ou bien un gouvernement de gauche qualitativement différent du fascisme et alors il faut dire ce que deviendra la tendance « hégémonique » à la fascisation, ou bien ils représentent tous deux une défaite de la classe ouvrière et sont portés en germe par la fascisation. Dans ce cas, il faut aller plus loin et tirer les conclusions qui s'imposent sur la nature de l'Union de la Gauche. La question reste ouverte. Pourtant on ne peut pas d'un côté essayer de caractériser la fascisation comme un phénomène nouveau, une « donnée constante » de l'ère impérialiste, et d'autre part envisager la victoire de l'Unjon de la Gauche comme une solution distincte et possible alors même que le nouveau fascisme est « actuellement hégémonique comme tendance. » Surtout quand par dessus le marché, on n'envisage pas la victoire de l'Union de la Gauche dans le cadre d'une exacerbation de la lutte des classes au profit de la classe ouvrière ! Toute la confusion du terme « fascisation » est là. Elle interdit de distinguer la nature des différentes solutions politiques en présence. Si le fascisme et un gouvernement de la gauche peuvent être en dernière analyse caractérisés comme des régimes bourgeois, si l'Union de la Gauche au pouvoir ne changera pas qualitativement la nature de classe de l'Etat, on ne saurait les confondre. Dans un régime fasciste le grand capital s'appuie sur la petite bourgeoisie pour détruire les organisations ouvrières. Dans un régime démocratique à majorité de gauche, la bourgeoisie s'appuiera avant tout sur les organisations réformistes pour domestiquer la classe ouvrière. Gommer ces nuances par l'analyse de phénomène nouveau, réduire l'alternative à fascisme ou révolution est un peu court. Et on sombre automatiquement, qu'on le veuille ou non, dans une politique ultra-gauche. VERS UNE PERIODE D'INSTABILITE PROLONGEE Reste à savoir où nous allons. Il ne suffit pas en effet de décrire sous toutes ses coutures la crise politique de la bourgeoisie, encore faut-il tenter d'envisager l'avenir. Le mérite que l'on peut reconnaître à Glucksmann et Brohm c'est justement de tenter une réponse. Les élections de mars 73 avec la montée électorale de l'Union de la Gauche d'une part, l'accélération des luttes de classe d'autre part, ouvrent une situation politique nouvelle en France. Elle ne débouchera pas forcément sur un nouveau mai 68 à court terme ou une instabilité larvée comme au temps de Chaban-Delmas. Les contradictions entre les classes s'exacerbent mais le rapport de forces est tel qi'il ne permet pas encore un assaut décisif de part et d'autre. Aucune équipe bourgeoise n'est capable aujourd'hui d'opposer à l'Union de la Gauche une alternative suffisamment crédible pour maintenir l'ordre. Du côté du prolétariat on assiste de plus en plus à des luttes difficilement contrôlées par le PC, où apparaissent des formes d'organisation démocratiques. L'avant-garde ouvrière connait un mürissement politique spectaculaire révélé notamment par la grève de Lip. Contrairement à ce qu'on aurait pu attendre après notamment par la grève de Lip. Contrairement à ce qu'on aurait pu attendre après les élections, les luttes ne se replient pas sur de simples revendications économiques. La volonté de « changer la vie » largement flattée par les réformistes avant mars, se retrouve tant dans les formes de lutte que dans leurs objectifs. Malgré cela, le prolétariat n'est pas encore capable de lancer l'assaut décisif. La faiblesse de l'avant-garde révolutionnaire laisse encore aux réformistes les moyens de freiner la combativité ouvrière.

ette situation particulere maintient un érode d'instabilite prolongee ou veri des affrontements de classes spectaculaires à l'échelle d'une branche économique ou d'une région. La tendance au rétablissement de l'Etat fort, à la concentration des pouvoirs vers l'exécutif se heurte à chaque pas à la combativité ouvrière qui reste intacte. Cette tendance qui se distingue du fascisme n'est pas nouvelle. Elle est inhérente au capitalisme des monopoles et reflète la volonté de la bourgeoisie d'intégrer les syndicats comme régulateurs de la lutte des classes tout en réprimant l'avant-garde. Les mesures répressives prises depuis mai 68, si elles répondent à la remontée des luttes, si elles préparent des affrontements de classes plus sévères, essaient également, en instaurant la responsabilité collective, de favoriser l'auto-répression du mouvement ouvrier. La loi anti-casseurs en France, la loi Carr en Angleterre visent à faire assumer par les bureaucraties elles-mêmes la répression contre l'avant-garde révolutionnaire et les grèves sauvages. L'arsenal répressif mis en place depuis cinq ans par Marcellin, comme dans la plupart des pays d'Europe, exprime le besoin de la bourgeoisie européenne de mater l'avant-garde ouvrière et partant d'endormir l'ensemble du prolé tariat. La nature de ces mesures comme leur utilisation dépend à chaque fois du rapport de forces entre les classes. Mais un tel équilibre instable ne peut se prolonger indéfiniement. A la longue, si la combativité ouvrière ne trouve pas de débouché politique radical, elle finira par se lasser jusqu'à créer les conditions favorables à l'affermissement du pouvoir bourgeois. Là encore, on imagine beaucoup plus une solution forte directement liée à l'impérialisme américain, qu'un mouvement de masse de type fasciste s'appuyant sur la petite bourgeoisie excédée. Mais nous ne sommes qu'à l'orée d'une crise prolongée où ni la situation économique ni le niveau politique des masses n'acculent la bourgeoisie française à une question immédiate de vie ou de mort. Et on peut considérer que vu la crise politique actuelle de la bourgeoisie et l'accélération des luttes de classe au cours de l'été 73, nous connaîtrons encore pendant quelques années une telle instabilité politique. Cette période sera propice au développement de l'avant-garde révolutionnaire et pose dès maintenant du point de vue de nos tâches des conditions nouvelles pour la construction du parti révolutionnaire.

Septembre 1973 67

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