Le 15 octobre 1923, 46 membres influents du Parti Communiste russe, parmi eux l'ancien secrétaire général Fugène Préobrajensky, adressèrent une lettre au Comité Central, attirant l'attention sur de graves phénomènes de détérioration de la situation au sein du parti et de la classe ouvrière, en liaison avec la détérioration de la situation économique. Ils réclamèrent un retour à la démocratie interne du parti,
, supression de l'interune diction des fractions prononcée au Xème Congrès du parti, un élargissement de la démocratie soviétique. Bien que Léon Trotsky ne se trouvât pas parmi les signataires de la déclaration des 46, la fraction stalinienne qui était en train d'usurper la direction du parti et de l'Etat le condamna comme « inspirateur » de la Lettre des 46. Vu la continuité évidente entre le contenu de cette lettre, les idées pour les. quelles Trotsky se battait depuis le début de 1923 et la plate-forme de l'Opposition de Gauche qui émergea des événements de 1923, la déclaration des 46 peut être considérée à juste titre comme l'acte de naissance de l'Opposition de Gauche en URSS. Cette déclaration ne survint pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle avait été précédée par toute une série de signes de détérioration du climat social dans le pays, de conflits au sein de la direction du parti bolchévik, conflit entre Lénine et Trotsky d'une part et la majorité du Bureau Politique d'autre part au cours des derniers mois de 1922 et
URSS des premiers mois de 1923 d'abord, conflits entre Trotsky et cette même majorité ensuite. Les problèmes soulevés par Lénine et Trotsky au cours des années 1922-1923 furent notamment : la lutte contre l'attitude chauvine grand-russe de Staline et d'Ordjonikidzé à l'égard des communistes de Géorgie (Lénine); la lutte contre la suppression du monopole étatique du commerce extérieur (Trotsky) ; la lutte en faveur d'un renforcement du secteur étatique de l'industrie, en faveur d'un cours résolu vers la planification industrielle (Trotsky) ; la lutte contre le renforcement rapide de la bureaucratie au sein des organismes soviétiques et au sein du parti lui-même (Lénine). Des textes parus dans la 5éme édition des Oeuvres Complètes de Lénine ainsi que dans les « Trotsky's Papers » (1), il ressort que sur toutes ces questions, Lénine et Trotsky étaient arrivés à un accord à la veille du XIlême congrès du PCb et avaient décidé de se battre ensemble, au moment où une deuxième attaque paralysa définitivement le camarade Lénine. Trotsky avait écrit plusieurs lettres au Comité Central formulant ses divergences avec la politique économique et organisationnelle de la direction, dont la dernière fut datée du 8 octobre 1923, une semaine avant la déclaration des 46. Pendant l'été 1923, toute une série de grèves et d'agitations ouvrières eurent lieu à Moscou, Pétrograd et ailleurs et comme le remarque Isaac et, comme le remarque Isaac Deutscher : « la menace d'une grève générale était dans l'air » (2). En fin de compte, la décla ration des 46, la naissance de l'Opposition, étaient l'expression du malaise social et politique croissant entre la classe ouvrière et une bureaucratie en train d'étouffer la démocratie soviétique et la démocratie au sein du PCR. Les signataires de la décla ration des 46 ne constituaient pas une fraction, ils n'étaient même pas politiquement homogènes. En fait, après les trois signatures initiales (E. Préobrajensky, B. Breslav, L. Serebrjakov), tous les autres 43 signataires ajoutent des réserves et des remarques sur des parties du texte, bien qu'ils expriment tous leur accord avec la ligne générale de la déclaration et ses buts principaux. Ces signataires peuvent être groupés en trois catégories : - les collaborateurs poli'tiques les plus proches de Trotsky qui deviendront par la suite ses compagnons les plus proches au sein de l'Opposition de Gauche : Préobrajensky, Piatakov, Ivan Smirnov, Muralov, Sosnovsky, Beloborodov, etc... - des membres d'autres courants oppositionnels au sein du parti, notamment de l'ancienne Opposition Ouvrière et du groupe « Pour le centralisme démocratique » : Ossinski, Sapronov, V. Smirnov, Antonov Ovsjenko, Kossior, Bubnov et autres ; - des communistes « non engagés » dans la lutte de tendance et en fait adversaires de celle-ci, mais qui voyaient avec inquiétude monter le mécontement des ouvriers membres du parti et des ouvriers sans parti et approuvèrent par conséquent les mesures proposées par la Déclaration pour réduire le malaise. Parmi ceux-ci , 11 faut sans doute classer A. Holzman, Danichevsky, Kaganovitch, Drobnis, Jakovleva, Kovalenko et autres. Il faut aussi remarquer que deux futurs membres éminents de l'Opposition de Gauche, Rakovsky et Radek, tous les deux membres du Comité Central, ne se trouvent pas parmi les signataires de la Déclaration (Piatakov est le seul membre du Comité Central qui l'a signée). Les principales mesures proposées par la Déclaration des 46 furent la suppression de l'interdiction des fractions, la convocation d'une conférence extraordinaire du Comité Central et des fonctionnaires les plus actits du paru, y compris des fonctionnaires oppositionnels, le rétablissement de la démocratie interne grâce à un changement radical du climat au sein du parti et la suppression du régime du centralisme bureaucratique qui s'y était établi, le redressement de la politique économique par l'adoption de mesures allant dans le sens de la planification et de « l'accumulation socialiste primitive », comme Trotsky l'avait proposé au XIlème congrès du PCb. La lucidité avec laquelle les signataires de la Déclaration des 46 jugèrent la situation au sein du PCb ressort notamment du passage suivant de la Déclaration : « Dans le domaine des il ya 50 ans natrance de l'Opparition de Gauche rapports au sein du parti, nous enregistrons exactement la même direction erronée qui paralyse et désagrège le parti, ce qui se manifeste de manière particul èrement nette dans la crise présente. Nous n'expliquons pas cela par l'incapacité politique des dirigeants actuels du parti au contraire, si peu que nous partagions leurs avis quant au jugement de la situation et quant au choix des mesures pour la modifier, nous estimons que le parti doit confier les positions dirigeantes de la dictature du prolétariat dans tous les cas aux dirigeants actuels. Nous expliquons cette crise au contraire par le fait que, sous l'apparence externe d'une unité officielle, une sélection unilatérale d'hommes et de comportements correspondants est en train de s'ef. fectuer, adaptée aux conceptions et aux sympathies d'un petit cercle. En face d'une direction du parti déformée par de telles manipulations étroites, le parti cesse dans une large mesure d'étre ce collectif vivant, riche en initiatives autonomes, qui saisit de manière sensible la réalité vivante puisqu'il est rattaché par mille liens à cette réalité. Au lieu de cela, nous constatons une division de plus en plus poussée du parti entre une hiérarchie de sécrétaires d'une part et de « non initiés» d'autre part, entre des fonctionnaires du parti professionnels et sélectionnés d'en haut d'une part, et la masse des autres membres du parti qui ne participent plus à la vie publique d'autre part. C'est un fait qui est connu de C est un tal qui est connu de 30
URSS chaque membre du parti. Des membres qui sont mécontents de telle ou telle directive du Comité Central ou du Comité Régional, qui ont tel ou tel doute, qui constatent « pour eux-mémes » telle ou telle erreur, tel ou tel mécontentement ou méfait, ont peur d'en parler aux réunions du parti. Pis encore, ils ont même peur d'en parler entre eux si le partenaire de la conversation n'est pas un homme de toute confiance quant à sa «capacité de se taire » ; la discussion libre au sein du parti a pratiquement disparu, l'opinion publique du parti s'est tue. Aujourd'hui, les Comités Régionaux et le Comité Central du PCR ne sont plus désignés et élus par le parti, par la large masse de ses membres. Au contraire, dans une mesure sans cesse plus grande, c'est la hiérarchie des secrétaires du parti qui choisit les délégués des conférences et des congrès, qui se transforment de plus en plus en conférences ou cette hiérarchie transmet ses directives. Le régime établi au sein du parti est absolument intolérable. Il détruit l'indépendance du parti, remplace le parti par un appareil bureaucratique recruté, qui agit sans critique en temps normal, mais qui échoue inévitablement en temps de crise et qui menace de devenir complètement inefficace pour affronter les graves évé. nements imminents». Le déclin de l'activité du prolétariat, l'emprise croissante de la bureaucratie sur les soviets et sur l'appareil économique, étaient sans doute déterminés en dernière analyse par des conditions objectives : bas niveau de développement des forces productives, faiblesse numérique et culturelle du prolétariat, saignée au sein du prolétariat durant la guerre civile, défaites de la révolution mondiale pendant la période 1918-1923, etc... La pénétration de la bureaucratie au sein du parti était un produit de la montée de la bureaucratie au sein de la société toute entière. Mais le parti aurait pu réagir, comme le réclama Lénine, comme le réclamèrent les 46. Une réaction rapide du parti aurait pu élargir les conditions maté. rielles et organisationnelles favorables à une recrudescence d'activités politiques des masses prolétariennes, aurait pu accorder la priorité au développement industriel qui impliquait un renforcement du prolétariat, aurait pu maintenir un cours vers la révolution mondiale. L'issue aurait en tout cas été fondamentalement différente de celle de la dictature stalinienne. C'est la faillite politique d'une génération de révolutionnaires arrivés au pouvoir et se corrompant au pouvoir, aveugles devant les nouveaux problèmes et les nouvelles contradictions et incapables de se décider rapidement pour le tournant décisif réclamé en 1923 par Lénine, Trotsky et la Déclaration des 46 qui éclate à ce moment-là. Elle bouche la seule voie de redressement encore ouverte à la révolution russe dans ces circonstances. La lucidité, le courage et le mérite historiques des signataires de la Déclaration et des fondateurs et militants de l'Opposition de Gauche n'en ressortent qu'avec plus de force encore. Ce sont eux qui maintiendront la continuité du marxisme-révolutionnaire, du léninisme dans les circonstances nouvelles. C'est grâce à eux et en premier lieu grace au camarade Trotsky que les générations d'aujourd'hui en lutte pour la révolution socialiste mondiale et pour la révolution politique anti-bureaucratique dans les Etats ouvriers bureaucratisés, peuvent se revendiquer d'une tradition historique ininterrompue pour un drapeau sans taches. C'est grâce à eux qu'ils peuvent se battre sur la base d'un programme qui a résisté à l'épreuve dure du demi-siècle qui s'est écoulé depuis 1923. (1) « The Trotsky's Papers II 1920-1922 » Mouton, The Hague-Paris 1971 (2) Isaac Deutscher: « Le Prophète Désarmé » 1921-1929, page 106.