Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 7-8

URSS : un bilan de l'opposition

Eric Laurent · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 7-8 · mai-août 1973 · p. 50-53 · 1 827 mots

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L'offensive brutale et systématique lancée par le KGB en 1972 a porté des coups sévères mais non décisifs à l'opposition. La liquidation des différentes publications du Samizdat - et en premier lieu de la Chronique des Evénements — était un des principaux objectifs du KGB qui a multiplié les perquisitions et les arrestations de ceux qu'il soupçonnait de jouer un rôle important dans la diffusion de littérature politique clandestine. Ainsi Piotr lakir était arrêté en juin 72. Mais cette offensive policière s'est finalement soldée par un demiéchec : symbole de la poursuite de l'opposition antibureaucratique, la Chronique des Evénements continue de paraître (1). S'1l est tout à fait erroné de parler de la mort de l'opposition, elle connait visiblement aujourd'hui une crise grave qui se traduit essentiellement par un « glissement à droite » ; aujourd'hui, les têtes de file de l'opposition ne sont plus Grigorenko, lakir, lakhimovitch, maintenant emprisonnés, mais Sakharov, Medvédev, dont le projet politique est ladémocratisation par en haut du régime.(2) Simultanément on assiste à un développement très sensible de courants mystiques, nationalistes grandrusses ou même ouvertement anticommunistes. Ces courants ont toujours existé mais leur renforcement dans la période actuelle témoigne de l'impasse où un grand nombre de participants au mouvement se retrouvent aujourd'hui: leur sentiment de paralysie face à une bureaucratie toute puissante les pousse à chercher leur salut dans des solutions individuelles ou des catégories métaphysiques. Enfin, récemment, sont apparues des critiques de la démarche adoptée par l'opposition au cours des années 60, et la proposition de nouvelles perspectives plus « réalistes » : ceci est avant tout le fait du courant des URSS

« démocrates du parti » dont le livre de Roy Medvedev « de la démocratie socialiste » offre la formulation la plus conséquente. Tous ces faits semblent indiquer que l'opposition en URSS est arrivée à un tournant important de son développement; il est donc intéressant d'en dresser aujourd'hui un premier bilan. I - Les deux vagues de l'opposition Depuis la mort de Staline, l'oposition en URSS s'est développée en deux vagues successives, qui par delà leurs différences, présentent des traits communs fondamentaux. - elle a été essentiellement le fait de l'intelligentsia au sens large, la classe ouvrière demeurant largement extérieure au mouvement (3) - l'opposition s'est développée hors de tout lien avec la tradition de l'Opposition de Gauche d'une part, avec l'apparition d'une nouvelle avant-garde révolutionnaire à l'échelle internationale, d'autre part. 1. L'année 1956 La mort de Staline laisse la bureaucratie profondément désemparée, en proie à de violentes luttes de fractions, face à un mécontentement très large dans toutes les couches de la population. C'est dans les camps, ce concentré à l'état pur du régime stalinien, qu'éclatent les premières grèves, à Vorkouta, Ingir, Norilsk ; parallélement aux événements de Pologne et de Hongrie en 56, les universités de Moscou et de Léningrad connaissent une profonde agitation, à la fois publique lors de réunions houleuses du Komsomol, et clandestine : des groupes léninistes clandestins font leur apparition, des revues et des journaux dactylographiés commencent à circuler. Après LAURENT avoir écrasé l'insurrection ouvrière en Hongrie et stoppé le mouvement en Pologne, la bureaucratie va réagir très brutalement chez soi : exclusions massives des universités, lourdes condamnations pour les membres des organisations clandestines. Et surtout, en frappant durement, la bureaucratie réussit dans une large mesure à éviter que le mouvement ne déborde les universités et les cercles de l'intelligentsia. Pendant les années qui suivent, l'opposition connait un certain tassement et revêt un aspect essentiellement littéraire. C'est l'époque où les maisons d'édition sont submergées sous les Mémoires des rescapés des camps. Et surtout la « déstalinisation » lancée par Krouchtchev au XXème Congrès du PCUS réussit à canaliser et à utiliser ce mouvement : c'est Khroutchev qui personnellement impose la publication de la célé. bre nouvelle de Soljenitsyne, « Une journée d'Ivan Dénissovitch » et la reproduction dans la Pravda du poème d'Evtouchenko, « Les héritiers de Staline ». La critique officielle de la période du « cuite de la personnalité », qui culmine avec le XXIlème congrès, nourrit effectivement les espoirs de l'intelligentsia en une démocratisation progressive de la société. Ces illusions « réformistes », nées des XXème et XXllème congrès se retrouvent largement dans les débuts du mouvement pour les libertés démocratiques qui se déve. loppe à partir de 1965. 2. La lutte pour les libertés démocratiques Les causes de l'élimination de Khroutchey sont bien connues: ce sont ses échecs tant en politique intérieure (en particulier dans l'agriculture) qu'à l'échelle internationale (la rupture avec la Chine et l'affaire des un bilan de lopposition fusées à Cuba). De plus, l'empirisme désordonné dont il fait preuve dans sa politique de « déstalinisation » finit par inquiéter la bureaucratie qui craint de voir son monopole du pouvoir remis en cause. L'arrivée de l'apparatchik Brejnev est marquée par une politique de durcissement idéologique et la répression, très sélective au départ, devient systématique à partir de 69 (4). Face à cela une nouvelle opposition va naître et se cristalliser autour de trois points essentiels : - les procès politiques - la réhabilitation de Staline - l'intervention en Tchécoslovaquie.

a) les procès politiques Le procès des écrivains Siniavski et Daniel, accusés d'avoir fait publier leurs œuvres à l'étranger sous des pseudonymes, va provoquer un certain réveil de l'intelligentsia ; elle s'aperçoit que les discours claironnants de Krouchtchev sur la suppression des camps, sur la fin des violations de la légalité socialiste ne sont en fait que de belles phrases : les camps sont toujours une réalité et le droit à la liberté de parole et de création, un rêve doré. Ce procès fut marqué par la première mobilisation réelle de l'intelligentsia depuis 56. Ce procès fut aussi le premier d'une longue série par lesquels la bureaucratie va chercher à intimider les intellectuels non orthodoxes : procès de Guinzbourg-Galanskov en 1968, des manifestants de la Place Rouge contre l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie (Litivinov, Larissa Bogotaz, etc.), d'Amalrik en 70, de Boukovski en 72, etc. Mais cette série de procès loin d'« assagir » l'intelligentsia, va susciter en son sein un large de mouvement de solidarité : les pétitions, les lettres collectives, les prises de position publiques se multiplient. Par là même, le mur de silence dont la bureaucratie cherche à entourer ces procès est brisé. Dans le Samizdat, les compte-rendus des procès sont donnés systématiquement, rendant parfaitement illusoire le huis clos bureaucratique. b) la lutte contre la réhabilitation de Staline La bureaucratie avait très peur que la campagne désordonnée, plus ou moins bien contrôlée, de dénonciation des erreurs de Staline, lancée par Khroutchev, ne déborde rapidement le cadre de la critique « raisonnable » du culte de la personnalité et ne débouche sur une critique beaucoup plus radicale du pouvoir même de la bureaucratie : à partir de la critique de Staline, le risque était grand de voir la critique englober ses « héritiers ». Aussi la réhabilitation de Staline, commencée de façon très insidieuse, puis de plus en plus ouverte, vise avant tout à mettre un terme à une campagne dont la dynamique paraissait dangereusement incontrôlable. Ce « retour » à Staline suscita un très large mouvement de protestation au sein de l'intelligentsia : les rescapés des camps staliniens, les fils des vieux bolchéviks assassinés, les historiens multiplièrent les démarches, les pamphlets dénonçants les crimes de Staline. La lutte pour la vérité historique, contre les falsifications, était directement liée à la lutte contre les violations présentes de la légalité socialiste par les « héritiers ». La mise en sourdine des louanges adressées à Staline à partir de 70 s'explique essentiellement par le fait que la dynamique enclenchée par la « déstalinisation » incontrôlée enclenchée par Krouchtchev avait été stoppée. Medvedev dans son livre « De la démocratie socialiste » l'explique par une évolution du rapport de forces au sein de la bureaucratie entre les « néo-staliniens », formellement attachés à la personne de Staline, et les « conservateurs », surtout soucieux de défendre leurs propres privilèges.

c) l'intervention en Tchécoslovaquie Les événements du Printemps de Prague, le processus de « démocratisation » engagé rencontraient alors de larges échos dans des couches de la population plus larges que la seule intelligentsia. Cette dernière y voit par ailleurs une confirmation de sa croyance en un retour progressif à la « démocratie ». Le Samizdat publie alors les textes les plus importants qui paraissent en Tchécoslovaquie. La crainte des bureaucrates face au caractère contagieux de l'exemple tchécoslovaque pesa cercertainement d'un poids déterminant dans la décision d'intervenir. La secousse provoquée par l'intervention fut certainement une des plus profondes qu'ait connues PURSS durant ces dix dernières années : les condamnations de l'agression et les déclarations de solidarité avec le peuple tchécoslovaque furent particulièrement nombreuses ; la manifestation sur la Place Rouge de Litvinov, Larissa Daniel, Dremliouga, Gorbonevskaia, Babitskij, et Fainberg est la plus connue, mais elle est loin d'être isolée. Après avoir stoppé le processus de démocratisation en Tchécoslovaquie, la bureaucratie soviétique tira à sa manière les leçons du Printemps de Prague : elle comprend que tout mouvement, même le plus limité, pour la démocratisation, a une dynamique incontrôlable et présente un danger potentiel pour sa domination toute puissante. C'est à partir de 1969 que la répression connaît une accélération considérable et revêt un caractère toujours plus systématique : arrestations, procès, licenciements et internements dans les hôpitaux psychiatriques spéciaux. En 1979-70, plus de 100 personnes à travers toutes l'Union Soviétique sont condamnées : parmi elles, il y a Grigorenko, lakhimovitch, Gorbonevskaia, Krassine, Amalrik, Pimenov. Malgré tous ses efforts la bureaucratie réussit mal à endiguer une oposition toujours plus nombreuse et décidée. Lors des procès la plupart des accusés refusent de se reconnaître coupables, de plier devant l'arbitraire bureaucratique, car ils ne se sentent plus isolés ; ils savent que d'autres luttent avec eux. Dans les camps se manifeste une profonde solidarité entre les détenus politiques, des mouvements collectifs de protestation éclatent pour protester contre les mauvais traitements infligés à tel ou tel détenu. Aussi le KGB va recourir à des méthodes de plus en plus expéditives: ainsi, Victor Krassine est, en l'espace de 4 jours, arrété, jugé à huis clos et déporté

URSS en Sibérie. Les internements dans les hôpi taux psychiatriques spéciaux deviennent un instrument de répression privilégié : aux yeux des bureaucrates, cela présente de sérieux avantages sur les procès traditionnels, où les accusés se montrent de moins en moins « dociles » ; l'accusé devenu un « malade mental » ne peut assister au procès ; de plus, l'isolement dans un hôpital psychiatrique spécial, avec le traitement afférent, est plus efficace pour briser les oppositionnels que la détention dans un camp ; le « malade » n'en sort que lorsqu'il est complétement « guéri »... de ses idées antibureaucratiques. Ce traitement, appliqué dans un premier temps essentiellement aux « récidivistes » contre qui les mesures traditionnelles ont échoué, est généralisé. En URSS un nouvel Hôpital psychiatrique spécial est ouvert chaque année !

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